Une singulière prédiction

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Un homme se présente à la porte de Germain Aubert.. pour le tuer ! Germain sait déjà pourquoi il vient et commence à se rappeler. Indochine, 1954. Suite à une mauvaise blague, Germain laisse penser à son camarade Reymond Malartre qu'il a des dons de devin et lui prédit sa mort dans quelques mois. Cette faute, Germain n'aura jamais le temps de la réparer et Reymond, d'une santé fragile, se suicidera à son retour en France. Cette prédiction malencontreuse hantera toute l'existence de Germain : incapable de s'adapter à la société, d'accomplir ses ambitions et maladroit avec les femmes. Aujourd'hui, cet homme qui vient pour le tuer, c'est le frère de Reymond...


L'auteur : Yveline Gimbert s'adonne à la peinture, puis est prise par le démon de l'écriture. Son imagination fertile l'incite à écrire plusieurs romans ainsi que des nouvelles. Elle est également l'auteur de nombreux articles, pour Velay magazine notamment, et d'un ouvrage de référence : Au fil de la jeune Loire. Elle a obtenu pour La Méprise le prix Lucien Gachon en 2004.
Publié le : lundi 1 septembre 2014
Lecture(s) : 10
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812914164
Nombre de pages : 93
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Extrait
I

NOM DE DIEU ! Mais qu’est-ce que c’est que ça ?
Germain Aubert fait un pas en arrière, sans détacher son regard stupéfait de l’arbre sous lequel il vient d’arriver. Celui-ci est entièrement recouvert de petites bêtes que Germain n’a pas pu distinguer au premier abord, à cause de leur multitude. Mais à présent, il les identifie. Ce sont des chenilles de couleur vert clair et dotées de têtes noires, atteignant presque un centimètre de longueur. Elles s’agglutinent sur les feuilles et les branches, et même sous l’écorce ! Elles noient le tilleul, l’étouffent. Germain réprime un frisson. Jusqu’à ce jour, il n’avait rien remarqué. Sauf une chenille, mais dans le bouleau d’à côté ! Il s’en souvient parce qu’il l’avait repérée par transparence grâce au grand rayonnement du soleil alors qu’elle rampait sur la nervure centrale d’une feuille. Avant d’aller vérifier si le bouleau n’est pas lui aussi envahi, il scrute avec une nouvelle attention le grouillement mouvant et luisant. Ce qui lui donne cet aspect huileux, c’est tout un réseau de fils, fins comme ceux des toiles d’araignées et baignés de la sécrétion des chenilles, dans lequel pénètre la puissante lumière solaire. Germain pousse un soupir, il n’a jamais vu pareil phénomène de toute sa vie. De crainte d’être lui-même déjà couvert de ces bestioles, il frotte ses vêtements et ôte sa casquette qu’il secoue énergiquement, puis sort rapidement du couvert de l’arbre. Se heurtant à son chien Pipeau, assis sur ses pattes arrière en train de l’observer, il s’adresse à lui cette fois :

– Mais qu’est-ce que c’est que ça ?
L’animal se redresse et pousse de petits couinements. Mais Germain ne lui prête déjà plus attention et s’élance en direction du bouleau planté à une dizaine de mètres plus loin, pour constater très vite qu’il n’a pas subi l’invasion. Perplexe, Germain décide de se rendre dans le verger, des fois que les chenilles favoriseraient les fruitiers autant que le tilleul ! Redoutant que son arbre périsse sous une telle masse rongeante, il se demande comment il va l’en débarrasser. Il fulmine. Ce tilleul, il y tient. Depuis qu’il l’a planté, huit ans auparavant, il vient voir sa progression durant la montée de la sève, chaque semaine. Parce qu’il n’y avait pas la place suffisante dans la cour, il lui avait choisi la meilleure dans la partie basse du terrain, la moins ventée, au sud. C’est ici aussi que la terre est la plus fertile, et arrosée par les eaux de ravinement. L’arbre a atteint une belle envergure, Germain en était tout réjoui ce matin encore. Mais maintenant ! Voici un phénomène dont la nature seule a le secret. Est-ce un signe, un présage ? se demande le vieil homme.

Suivi du chien, il entame la descente tout en essuyant la sueur sur son front du revers de la main. En plus de la contrariété, la chaleur commence aussi à faire son effet sur lui. Depuis la deuxième quinzaine de mai, la température n’a cessé de monter, pour atteindre les trente-cinq degrés à l’ombre en ce début de juin. Et pas la moindre goutte d’eau depuis avril ! À cette heure, une brume fine est montée de la vallée et plane encore au-dessus de la tête de Germain et sur toute la surface du plateau. Elle ne s’évaporera qu’au soir quand le soleil se sera éclipsé derrière la colline et que ses rayons raseront les monts du Devès. D’autre part, il souffle en ces jours une brise trop légère et trop chaude, porteuse d’odeurs qui n’ont plus rien de semblable avec celles de la floraison. Leur mélange faisandé fait que cette brise ressemble à une haleine de bête malade. Si la canicule dure, pense Germain, le plateau ne sera plus qu’un désert aride à la fin de l’été. Et quand viendront les frimas, aux souffles des quatre vents, il ne lui restera pas une graminée pour montrer un semblant de vie ! Même le tilleul sera peut-être mort ! Alors Germain se met à trotter, il a hâte d’aller voir l’état du verger. Si les bêtes s’y mettent en plus de la chaleur, quelle guigne !

Pendant ce temps, un homme grimpe la route dans la vallée. Péniblement. Lui aussi a chaud, lui aussi transpire. La sueur inonde son visage, ruisselle dans ses rides. Souvent il lève la tête et porte le regard sur le plateau qui s’élève dans le ciel au fur et à mesure qu’il avance. Comme il ne voit pas encore ce qu’il espère, il s’arrête et met la main en visière sur son front. Rien ! Que la ligne frémissante des cimes des arbres en bordure du plateau et le rayonnement du soleil. La sueur lui pique les yeux à présent. Il pose son sac sur le bitume fondant, sort un mouchoir de sa poche et sèche ses paupières. Quand il l’a fait, il s’aperçoit qu’à une dizaine de mètres devant lui la route goudronnée fait place à un chemin pierreux qui trace une courbe ocrée sur une courte distance avant de disparaître sous des bois de pins, puis réapparaît beaucoup plus haut, sinue entre quelques plages d’herbe rase et des fourrés de buissons, et meurt complètement dans les bois de sapins dont les cimes touchent au plateau. L’homme pousse un soupir. Il tâte son flanc droit, afin de vérifier que l’objet qu’il y a accroché est bien toujours là. Rassuré, il reprend son sac et sa marche. C’est lorsqu’il emprunte le sentier qu’il reporte de nouveau les yeux là-haut et distingue enfin ce qu’il espérait tant voir : un bout de toit ! Un sourire naît sur ses lèvres. Dans une heure, il devrait arriver au lieu dit « les Gonnets ».

De son côté, Germain Aubert est en train d’arpenter son verger de long en large. Il inspecte tous les arbres fruitiers et constate que les chenilles les ont boudés. Il lui paraît curieux que seul le tilleul en soit infesté et en conclut que c’est donc bien un phénomène de la nature. Puis il réfléchit au moyen dont il va déloger les chenilles. Avec une fourche, il devrait pouvoir faire tomber celles des branches basses, mais comment fera-t-il pour la partie haute du houppier ? Il lui faudra grimper dans l’arbre, même si ce n’est plus recommandé à son âge. Ensuite, il emploiera un produit qu’il a dans sa réserve pour éradiquer complètement les chenilles. Et s’il n’est pas efficace, de l’eau savonneuse fera peut-être l’affaire, un remède que son père utilisait souvent dans le potager. Pour sûr, il viendra à bout de cette invasion indésirable ! Fort de son espoir, il fait un geste de menace en direction du tilleul et se met aussitôt à ricaner. Il pense : « S’ils me voyaient ceux d’en bas, ils me traiteraient bien encore de vieux fou ! » Or il brandit de nouveau le poing et crie :

– Vous allez voir ce que vous réserve le vieux fou des Gonnets !
Comme le chien Pipeau se met à japper, il se penche sur lui et dit :
– Brave bête, toujours d’accord avec moi, tu verras bien qu’on les aura !
Puis il emprunte le raidillon à grandes enjambées. Mais, parvenu à mi-côte, son cœur se met à bringuebaler et sa tête à tourner. Il s’arrête et porte la main sur sa poitrine. Ce n’est pas la première fois que cela se produit. Bah, il n’a pas peur de mourir ! Toutefois, il pense qu’il ne peut pas partir avant d’avoir accompli son dessein. Attendant que son cœur se calme, il lève son regard devant lui, sur les Gonnets.
Ce lieu-dit se compose de trois bories seulement, sises en bordure d’un plateau battu par les vents qui s’élève à mille mètres d’altitude. Sur cette même bordure s’appuie une colline moyenne qu’on nomme ici la garde de Gonnette. Sa tête est ronde et chauve, l’un de ses flancs nu et l’autre taché par quelques sapins noirs isolés et une maigre pinède. Elle a un pied posé sur le plateau et l’autre enfoncé dans la vallée au milieu d’une grande forêt de feuillus et de résineux entremêlés. Les trois bories des Gonnets, ou ce qu’il en reste, sont flanquées contre elle et abritées du vent du nord par une haie de frênes transversale. La première, dont on aperçoit un pan de toit depuis la vallée de Maureuil, se délabre doucement depuis la disparition des Morel, ses propriétaires. Aucun héritier, s’il en existe, n’a jamais montré le nez. À cinquante mètres de là, derrière un muret démantelé, lui succède la deuxième bâtisse, sans faîtage celle-là et avec des murs démantelés. Elle est presque en ruine. Puis vient celle de Germain Aubert, qui sauve les Gonnets de son déclin. C’est une maison en bon état, exposée sud-ouest. Tout en longueur, elle est de construction solide, en pierre du pays, du trachyte tiré d’une carrière sise dans les contreforts du plateau proche du village de Félines. Modèle de la ferme bloc d’autrefois, elle comporte d’un côté l’étable et la grange et de l’autre l’habitat. Ses linteaux sont en granit clair, ses persiennes vertes comme l’herbe du plateau, son toit en tuiles rouges. Ses petits yeux et sa grande bouche sourient au paysage lorsque le soleil apparaît dans le milieu de la matinée jusqu’au soir quand il se couche. La cour, d’une surface de mille mètres carrés environ, est délimitée par un mur en pierres sèches dont chaque extrémité va buter contre d’énormes rochers moulés dans le pied de la Gonnette. En deçà, le terrain s’incline en pente douce jusqu’au verger et verse plus rudement sur ses pentes jusqu’au village de Cubelles. De son endroit, Germain ne peut voir cette partie de son domaine qu’il cultivait autrefois. Terres fertiles, elles sont aujourd’hui devenues des prairies parsemées de milliers de fleurs et d’arbres dont les racines s’abreuvent dans les nombreuses rigoles qui courent vers la Saigne. C’est sur un flanc de la montagne que la rivière prend sa source et fait ici ses premiers pas avant de cabrioler dans la vallée de Cubelles.

Le vieil homme regarde et écoute le silence, surpris une fois encore par sa profondeur. Il revoit le lieu-dit tel qu’il était dans le temps passé, celui de la fenaison et de la moisson, quand les blés chantaient et dansaient dans le vent, quand la vie menait son plein, avant que la mort n’emporte les habitants au cimetière, avant que les tempêtes ne crèvent les toits et n’écroulent les murs. Il revoit les gens, entend des rires et des voix. Les images défilent très vite, puis s’arrêtent sur le visage d’une femme nimbé de cheveux roux. Germain sent son cœur palpiter. Alors il s’efforce de chasser cette effigie qui fait place à une autre projection de sa mémoire avec maintenant des rizières, des paillotes, des collines dénudées, un désert, une rivière à l’onde irisée, un autre visage, masculin cette fois… Soudain, Germain sursaute, il a cru entendre un crépitement de mitraillette, ce n’est qu’une escadrille d’oiseaux qui passe au-dessus de lui avec de grands battements d’ailes. Germain revient au présent, ici à son nid d’aigle où n’errent plus que les fantômes et les bêtes sauvages. Le silence retombe, plus lourd encore. Le vieil homme ôte la main de sa poitrine et murmure :

– Allons, vieux fou, avance !
Il reprend son chemin sous le ciel limpide et le soleil implacable. Il marche d’un pas redevenu alerte, l’œil accroché à ce sol pelé comme un crâne chauve. Il regarde de droite à gauche, de chaque côté du plateau hérissé tel un navire au milieu d’un océan vert tourmenté. Au nord, la vallée de Maureuil, au sud celle de Cubelles. L’une et l’autre sont vastes, tout en creux et en bosses. Ces dernières, appelées buttes ou gardes, hérissent leurs têtes souvent chauves par-dessus un interminable moutonnement de feuillages. Au-delà des vallées d’autres montagnes se profilent et se succèdent aussi loin que peut voir le regard. Au nord, les chaînes du Forez et des Puys, au sud les monts de l’Ardèche, à l’est le Vivarais et le Meygal. Ce horst est un véritable belvédère d’où l’on peut apercevoir par temps clair une partie des Cévennes et, à l’opposé, les montagnes de la Margeride devancées par la chaîne du Devès. C’est dans cette contemplation que s’attarde Germain Aubert les autres jours, vaste panorama où tant de fois il a vu les saisons mêler leurs charmes. Sauf qu’à présent, trop contrarié par l’invasion des chenilles, et parce qu’il a soif, il accélère le pas et rêve à l’eau qu’il va pouvoir tirer de son puits. Il est tout en nage lorsqu’il pénètre dans la cour. Les poules viennent à sa rencontre et celle de Pipeau en tricotant sur leurs ergots. Ici, la vie s’anime un peu avec ce bétail de basse-cour qui caquette et s’évertue à longueur de jour à picorer des grains de blé nichés sous de maigres touffes d’herbe.

– Regarde-les celles-là, elles réclament encore ! s’écrie le vieil homme à l’intention du chien.
L’air renfrogné, il regarde sur la montée de la grange croyant y surprendre les voleuses de blé, deux tourterelles qui viennent journellement de Cubelles. Elles n’y sont pas, ce qui ne l’empêche pas de marmonner :
– Peuvent pas donner à becqueter à leurs bestiaux ceux d’en bas ? Y en a pas assez des oiseaux sauvages ?
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