Victoire

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L'avenir est tout tracé pour Victoire qui se prépare à devenir une lissière de talent. Mais le destin en décide autrement en la personne de son frère Paul, jeune homme aux émotions instables, qui va commettre l'irréparable envers sa sœur. Son âme blessée, son innocence bafouée, sa confiance brisée par ce frère qu'elle adorait, Victoire s'exile en Algérie pour chercher l'oubli et la liberté. Elle y trouvera une amie, Faïza, un nouveau métier de décoratrice d'intérieur et les troubles d'un pays mis à mal par la colonisation, avant de revenir en France pour enfin accomplir la vie qui lui était promise.


L'auteur : Présidente d'une association culturelle, Corine Valade anime un café littéraire et organise un festival annuel autour du théâtre et de la lecture. Elle sillonne également les écoles et centres de loisirs avec un théâtre de marionnettes pour enfants. Mais l'écriture est sa grande passion : de son propre aveu, quand elle prend sa plume, elle oublie tout et le monde peut bien s'écrouler ! Victoire est son second roman aux éditions De Borée.
Publié le : vendredi 1 août 2014
Lecture(s) : 25
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812914102
Nombre de pages : 193
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Extrait
I

1884.

– MARRAINE, JE SUIS PRÊTE ! s’écrie la fillette.
Elle a lacé ses chaussures et enfilé un gilet clair sur son sarrau gris foncé au col amidonné. Deux épaisses tresses noires pendent de chaque côté de son visage ; à la pointe de chacune, un ruban blanc noué donne la touche finale. Petite et menue pour son âge, personne ne lui donne ses douze ans tout juste révolus. Adelphine, sa tantine d’adoption, s’affaire encore à la cuisine. Elle s’essuie rapidement les mains sur son tablier et se hâte dans le couloir. Les bols qu’elle vient de laver sécheront seuls, oubliés sur la pierre d’évier !
– Voyons un peu si tu es présentable !
Après un bref examen, la jeune femme acquiesce :
– Parfait, nous pouvons y aller.
Victoire, à qui rien n’échappe, lance d’un ton espiègle à l’attention de sa tantine :
– Tu pars comme ça ?
– Euh, oui… répond Adelphine, hésitante.
Réalisant soudain qu’elle porte toujours son tablier, la jeune femme lève les yeux au ciel en souriant, le retire promptement et le jette sur une chaise.
– Tu as raison, un peu plus et j’allais telle une souillon !
Victoire, fébrile, commence à trépigner d’impatience. Le moment tant attendu est enfin arrivé et la journée s’annonce laborieuse.
– Arrête de t’agiter de la sorte ! lui enjoint sa marraine. Tu as bu la décoction à base de plantes calmantes que j’avais préparée ?
– Sûrement pas ! Pour avoir envie de faire pipi, merci bien. Avec la chance que j’ai, ça m’aurait pris au beau milieu de la dictée, voire pire, au moment d’un exercice de calcul au tableau. Tu imagines la suite !…
– Et tu aurais été capable de te servir de cette excuse pour justifier une mauvaise note… Allez, cette fois-ci, en route !
Propriétaires d’une manufacture de tapisserie, Adelphine et son mari Aurélien Simmonet habitent dans le quartier de la Terrade, en bord de Creuse. Ils élèvent la petite Victoire Bourdesse. Aujourd’hui, elle s’apprête à passer son certificat d’études !
C’est à la mort de son père Georges en 1877 qu’elle est venue vivre auprès du couple, ami de la famille. Sa mère et son grand frère sont restés à la ferme, à Vallansanges. Elle s’y rend régulièrement mais avoue s’y ennuyer car sa meilleure amie vit ici, près du pont de la Terrade !
Ce faubourg très animé, à l’ouest d’Aubusson, est réputé pour ses lissiers et ses teinturiers. Les maisons accolées s’alignent le long des rues étroites qui serpentent allégrement sur le coteau. Le soleil a parfois du mal à se faire une petite place entre ces entrelacements de murs et de jardinets, alors dès qu’un coin de ciel bleu se glisse dans les ruelles les habitants sortent sur le seuil de leur logis et s’interpellent. Ils s’enquièrent de la santé des uns et des autres, parlent des prix de vente des tapisseries, qui font la renommée de la ville, et commentent la météorologie, sujet inépuisable s’il en est ! Le trafic incessant de l’axe Limoges-Clermont-Ferrand traversant le quartier est une attraction perpétuelle. Le summum reste la traversée du pont de la Terrade, situé en contrebas. Trop étroit pour les convois importants, les incidents fréquents sont grandement analysés, alimentant d’amples gestes les conversations !

Le logement des Simmonet jouxte leur fabrique, ce qui permet à Adelphine de s’y rendre à tout moment de la journée afin de vérifier l’avancement du travail des ouvriers. Elle est aidée dans sa tâche par Charles, leur associé, teinturier de métier qui veille également à la bonne marche de l’entreprise. Il y a quelques années, lui et sa femme Louison ont hébergé Aurélien. Le jeune Limougeaud était venu se cacher en Creuse après avoir participé aux événements dramatiques de la Commune de Paris puis à celle de Limoges où il s’était définitivement compromis.
La présence de Charles reste essentielle car Aurélien voyage régulièrement à l’étranger et Adelphine, autrefois guérisseuse, continue d’effectuer des recherches sur les plantes régionales aux vertus thérapeutiques.

Adelphine et Victoire se rendent à pied à l’école publique des filles où ont lieu les épreuves du certificat d’études, un examen incontournable qui, pour la majeure partie des enfants, marque la fin de leur scolarité. Nonobstant la circulation, les excréments et autres immondices qui salissent la chaussée et les bottines, le parcours s’avère rapide !
Lorsque Adelphine et Victoire arrivent devant l’établissement scolaire, les élèves des communes du canton sont déjà là. Il y a peu de petits paysans car les travaux de la terre priment sur le temps de l’école, se nourrir restant la priorité. Éventuellement, lorsqu’un enfant fait montre d’une intelligence vive, l’enseignant s’investit pour qu’il devienne plus assidu en classe. Il insiste alors auprès des familles en promettant de meilleurs résultats, auréolés d’un bel avenir. Mais le fait est rare car, d’un autre côté, sa hiérarchie lui demande tacitement de ne pas pousser un élève au-delà de sa condition sociale afin d’éviter d’en faire un adulte frustré !…

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui ceux qui sont ici, prêts à passer les épreuves, ont été réveillés dès potron-minet par des parents autrement plus préoccupés des heures à venir que leur progéniture ! En avance sur l’horaire, les candidats ont attendu fort longtemps la carriole venant les chercher pour les mener jusqu’au lieu de l’examen. Dans la cour de récréation, inhabituellement calme, les gamins devenus sérieux forment un étrange mélange vestimentaire. Tous endimanchés comme pour la messe, les sarraus fraîchement lavés et repassés, les oreilles roses d’avoir été trop frottées et les mains aux ongles coupés, ils ne savent quelle attitude adopter. Ils se donnent une contenance en raclant le plus discrètement possible le sol avec de gros souliers cirés pour les uns et des sabots grossièrement décrottés pour les autres. Leurs institutrices et instituteurs respectifs les accompagnent. Ce sont eux qui, dans la journée, vont devoir les interroger devant un jury impartial. Pour l’heure, les enseignants n’osent s’adresser la parole, se tenant sur leur quant-à-soi, debout dos au mur de l’école. On dirait presque des condamnés attendant le coup fatal, leur regard accusant à la fois un mélange d’angoisse et d’assurance !… À l’arrivée des préposés à la surveillance, ils rejoignent rapidement M. l’inspecteur d’arrondissement à l’intérieur de l’établissement, soulagés de s’activer enfin. Les épreuves écrites vont pouvoir débuter ; elles dureront toute la matinée. Les dés sont jetés ! Le moment de la séparation est venu. Adelphine, sans doute plus anxieuse que sa filleule, dispense ses recommandations de dernière minute :

– Reste concentrée et…
– Tu veux sans doute le passer à ma place ? questionne Victoire, agacée. Midi sera vite arrivé. Nous saurons alors si je reste ou non pour les oraux.
Sa marraine a beau être habituée au ton péremptoire de la gamine, elle s’accorde quelques secondes de réflexion avant de répondre et évite de la contrarier en ce moment crucial par un choix de mots malheureux.
– Je reviens dans trois heures. Je t’ai prévu un en-cas, comptant bien ne pas te voir à la maison avant ce soir !
– On ne sait jamais. Si j’ai plus de cinq fautes à la dictée, je serai éliminée…

– Ça n’arrivera pas ! répond Adelphine.
– Soit, si tu le dis… Ah ! J’aperçois Clémence. À tout à l’heure !
Sans plus de façon, Victoire court vers son amie. Toutes deux orphelines de père ou de mère, soudées par cette affliction, elles se sentent différentes des autres et passent beaucoup de temps ensemble.
Adelphine reste debout, les bras ballants, un peu inquiète malgré tout. Victoire, sous son air dégagé, est une âme tourmentée. Depuis son départ de Vallansanges à l’âge de cinq ans, l’enfant laisse rarement paraître ses craintes ou ses angoisses, préférant donner l’impression d’une fillette plutôt hardie. Cette attitude lui a souvent valu d’être déconsidérée aux yeux de ses institutrices et maintes fois réprimandée pour cause d’impertinence mal contenue…
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