Vies

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« Tout et rien. Tout est rien. Il ne me manque rien. Juste le nécessaire. Pour survivre. Mais moi je laisse. J'abandonne. »

« De toute façon, autant de gens ne peuvent se tromper sur mon compte. Ils me disent idiot et je suis le seul qui devrait les contredire ? »

« Ou plutôt si, je veux, je souhaite, je désire... des choses que je n'aurai jamais. »

Des jeunes désabusés. Un artiste en mal d'inspiration. Des histoires qui se croisent, pour rappeler aux adultes ce qu'a été, pourrait avoir été, leur adolescence. Pour rappeler que l'adolescence, loin d'être un long fleuve tranquille, est cet état de rebellion, de rêves et d'envie de changer le monde qui nous entoure, pour apprendre à l'améliorer. Pour que les adultes n'oublient plus. Que les adolescents comprennent. Que ce livre, est pour eux.


Publié le : lundi 17 novembre 2014
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EAN13 : 9782332656384
Nombre de pages : 270
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ISBN numérique : 978-2-332-65636-0

 

© Edilivre, 2014

Citation

 

 

« L’être humain, bien qu’il soit imposant, est aussi fragile que la feuille de l’arbre qui pousse et frémit au contact du vent. »

A.

« Mais la vie est « ainsi », depuis toujours et tout en fait partie : douleur, séparation et nostalgie.

Il faut la prendre comme un tout et tout trouver beau et bien.

Enfin, c’est comme ça que je fais.

Et pas par sagesse longuement méditée, mais simplement parce que telle est ma nature.

Je sens instinctivement que c’est la seule façon juste de prendre la vie,

voilà pourquoi je me sens réellement heureuse dans n’importe quelle situation.

Je ne voudrais rien retrancher de ma vie, que rien ne fût autre que ça a été, ni que c’est. »

Rosa Luxembourg

« Certaines choses sont faciles à commencer, mais elles ne prennent leur sens véritable que lorsqu’on les a achevées »

Guillaume Musso

 

 

Je suis le fantôme aspirant vos vies.

Je prends, je prends, me nourris des sentiments,

à presque en devenir coloré et solide.

Et puis, je vomis tout en flots d’encre.

Et c’est comme une maladie.

Incurable.

Pour tous les adolescents qui se cherchent et sombrent dans l’amertume de ce qu’ils ne savent plus.

Parce qu’il n’y a pas que ceux, que l’on tue chaque jour à l’autre bout du monde,

Qu’il y a aussi, les jeunes que l’on laisse sans avenir et sans mode d’emploi de la vie,

Qu’il y a ces jeunes qui nous font face, ou vivent à nos côtés, qui sont nos enfants,

nos élèves, nos frères, nos sœurs, nos amis et qui désespèrent seuls et en silence, de ne pas trouver leur place.

Frei Drang

Prologue

« Quand tu auras désappris à croire, je t’apprendrai à vouloir. »

Sénèque.

La vie n’est rien d’autre qu’un gouffre sans fin, dont chacun se laisse abuser par les apparences. La vie n’est rien qu’un mot derrière lequel tous nous nous dissimulons pour cacher le néant qu’il abrite. Car oui, tous nous le prononçons, ce mot, sans jamais pourtant en comprendre la signification réelle. En existe-t-il seulement une ? Ou bien, à notre image, l’existence n’est-elle que l’abîme le plus obscur, irritante par son manque de raison d’être, mais pourtant désespérément présente ? Je refuse d’entendre tous ceux qui diront de l’adolescence qu’elle n’est qu’une période difficile de la vie. Car c’est beaucoup plus, tellement plus que cela… C’est avant tout la prise de conscience de soi-même, de sa pesanteur sur Terre, de celle de la soudaine lourdeur d’une âme qui, munie d’ailes, voletait tel un papillon de choses en choses, de curiosités en curiosités et allait sans peur de consciences en consciences, tandis que les ailes désormais enchaînées la font sombrer sans plus aucun recours… C’est apercevoir la fragilité d’une vie ; sentir jusque dans ses chairs la souffrance que cause une douleur sans égal, voir la part noire et destructrice qui depuis toujours sommeille en nous et qui, étrangère hier, nous aspire aujourd’hui dans son sillage. C’est comprendre le mensonge et la lâcheté des Hommes, leur inaptitude à s’avouer leur inutilité en s’acharnant à se trouver des buts, mais c’est aussi, par la même occasion renaître de ses douleurs en apprenant, si ce n’est plus uniquement l’espoir – parce que la plupart de nos croyances nous ont, de toute façon quitté – mais aussi, mais surtout, la volonté. Volonté de s’affirmer, volonté de se retrouver. Volonté de rire de nouveau, de trouver le propre sens à donner à son existence. Volonté de vivre.

J’ai commencé ce travail il y a aujourd’hui de cela quatre ans, en plein dans ces tourments que je décris ici. Bien sûr, je n’ai pas vécu tout ce que l’on peut lire. C’est ce qui a rendu ce travail si difficile. Si j’ai gardé la forme de courts textes, c’est que le court et la rapidité semblent être les synonymes des générations futures – toujours plus vite, toujours moins de mots, moins d’explications et de communication. Le plus difficile était en effet de garder la même intensité, pour les choses qui m’étaient éloignées et pour celles que j’avais côtoyées de près. Il me fallait me faire passeur, relais au service des mots. Alors, je me suis fait d’encre et de rythmes ; de mots et de souffrances ; de joies et d’espoirs et de désenchantements, de rires et de silence. Je me suis faite vos voix, à vous les jeunes, ou encore plus généralement à vous les égarés ; je n’ai respiré que papier et me suis coupée de moi-même – en ne m’étant jamais approchée de si près – et ce, pendant l’interminable durée de six longs mois. Les titres des dix-neuf parties sont en allemand et sans traduction, elles ont bien évidemment chacune leur signification, car c’est non pas la rudesse et la dureté comme le diraient certains – mais bien la force qui se dégage de cette langue, que je veux vous faire percevoir. Et que la force, c’est un des mots clés de cette envie de créer et d’expliquer. Il serait temps de se rappeler que l’allemand n’est en outre, pas qu’horreur et extermination – n’avons-nous pas, Français, contribué aux massacres ? – mais qu’il fut la langue de Goethe avant d’être celle de l’Hitler gamin qui en a fait outil de sa démente machinerie.

Il y a quatre ans, c’était l’indignation et la révolte, face à un monde régi par des adultes se croyant plus savants que les autres, par leur expérience et le nombre d’années vécues, qui me poussait à vouloir traiter de ce sujet. Aujourd’hui, c’est la volonté de révolte toujours, mais cette fois contre les acquis que nous nous sommes, depuis quelques années, fixés, qui me pousse à poursuivre – et finir – ce qui a été auparavant commencé. La stagnation de la société sur le point de vue humain. Oui, notre technologie est de pointe, oui les iPhones évoluent plus vite que les lapins se multiplient ; et nous dans tout ça ? Où sommes-nous ? Où sommes nos jeunes que nous laissons se pendre au travers de ces nouveautés, toutes tellement « de ouf’« que l’on ne sait plus en contrôler les effets au point que la réalité devienne fiction – et vice versa ? Nous progressons en nous éloignant de nous-mêmes. Et c’est plus une régression inconsciente ou stupidement reléguée dans les coins assombris de nos consciences. On le regrettera. Bien sûr qu’on le regrettera. Toujours est-il qu’il y a quelques années, ce manuscrit était bien entendu – très – loin de la forme prise aujourd’hui. Mais il est vrai que chacune de ces réflexions premières m’ont poussée toujours plus loin dans ce que j’écrivais. Dans ma manière de voir les choses et dans celle d’écrire aussi.

Ce fut en tout cas un travail intense. Six mois d’écriture pure. À ne penser, rêver, parler, vivre que cela. Alors là, ce que vous tenez dans vos mains, ce n’est pas que le manuscrit hasardeux d’un esprit réfléchi. C’est la très exacte circonscription d’une âme qui sait avec précision ce qu’elle fait, cependant que le cerveau n’en a, lui, aucune idée. Ce sont l’adolescence et la nature de l’écrivain, révélées au travers de ce que j’espère un jour pouvoir nommer, sans vantardise et sans fausseté, œuvre. Pas une œuvre littéraire non, une œuvre personnelle. Une œuvre ayant à voir avec le dépassement de soi. Une œuvre traitant de la nature de l’adolescence, de la frontière existant entre l’adulte et l’enfant. Entre mes différents cheminements, sans que personne ne le sache ni ne l’y trouve. Mon Moi et le vôtre, ma nature vraie, ouverte comme une cicatrice devant vous, telles les confessions intimes d’une âme tourmentée et mise à nue ; faisant face à toutes ces adolescences superposées, à tous ces jugements francs et parfois naïfs, à toute la beauté de cette croyance trop souvent perdue en vieillissant, à ces incompréhensions, à cette violence enfouie, étouffée ou non, contre soi-même ou envers le monde, née de cette société capitaliste et individualiste. Les tourments de la plume et ceux de la jeunesse sont indissolublement les mêmes. Ce sont des tourments de l’âme.

Je ne prétends certes pas t’expliquer à toi lecteur, qui que tu sois et quel que soit ton âge, l’essence de ce qui définit l’adolescence, car c’est une période de la vie tellement complexe que je comprends, à l’instant précis où j’écris ces mots, qu’elle se vit mais ne peut ni réellement se décrire ou s’écrire. Il fut un temps où j’avais cette prétention – ce n’est plus le cas. Le seul et unique but que je peux finalement me fixer, c’est de laisser courir mon stylo sur le papier, afin que ce que j’ai connu de l’adolescence puisse s’infiltrer à travers mes mots ; que je retranscrive ce qui a été et ce qui aurait pu l’être, les expériences nouvelles et les changements de l’âme, les idées et les désarrois, la perte d’identité et la recherche de soi, afin que tout cela parle en ma faveur et vous dise le plus important : le mélange de sentiments, l’amertume et la douceur de vivre que l’on ressent à quatorze, quinze, seize ans, treize et dix-sept ans – encore avant, après, maintenant, ou plus jamais. Si quelqu’un lit un jour, ce qui fut pour moi travail et défi incroyables et s’y reconnaît, ne serait-ce que par moment, en superposant quelques-uns des différents personnages et des états d’âme ressentis, pour arriver à un portrait de sa propre adolescence, alors les mots auront dépassé la main qui les a écrit et ces pages le but que je leur avais fixé.

Parce qu’on trouve toujours le soleil après la pluie et le jour après la nuit, vous trouverez votre raison d’exister. Parce que celle-ci est toujours plus complexe que l’on croit et que, même si, dans l’absolu du néant de nos existences, cette raison n’est rien de plus qu’un autre de nos divertissements, il n’en reste pas moins, que les êtres humains nécessitent un quelconque but à se fixer et à atteindre, afin de se bercer doucement de l’illusion d’une vie, certes vide de signification en elle-même, par sa courte durée et par l’absence de traces attestant de son passage, mais malgré tout accomplie.

I
Krise und Katharsis

Je suis couché, recroquevillé sur moi-même au ras du sol. C’est dur. C’est froid. Ça fait mal – un peu. Ça soulage – un peu aussi. Les larmes qui ne pouvaient, jusque-là, guère couler, ruissellent sur mes joues pour y tracer de longs sillons enflammés embrasant mon visage. Je ne vais pas bien. Je vais même mal. Extrêmement mal. Je le sais. Et pour une fois, je ressens cette douleur de plein fouet. Je sens tout de cette douleur qui m’habite. Car elle me possède le corps comme l’âme, qu’elle me percute littéralement. Cette fois – exceptionnellement – je ne cherche pas à résister ; je me laisse emporter. Je parle seul, à voix haute. Alors que ce que je veux, moi, c’est hurler. Hurler du plus profond de mes entrailles. Hurler, HURLER AU SECOURS, AIDEZ-MOI, A L’AIDE, HELP ME, je me noie, je me… Mais au moins, je parle, quand bien même il n’y ait personne, pour m’écouter ou bien simplement m’entendre, personne pour me sauver. Je me parle à moi-même, je dis les choses et cette sorte de transe folle, brise le mutisme quotidien dans lequel je m’enferme et me cache. C’est comme s’il y avait en moi la tristesse infinie d’un enfant esseulé. Comme une sensation d’abandon. Quelque chose qui manquerait à mon harmonie intérieure. Quelque chose ? Tiens donc ! Tout. TOUT manque à mon uniformité ! Tout et rien. Tout est rien. Il ne me manque rien. Juste le nécessaire. Pour survivre. Mais moi je laisse. J’abandonne. Il existe en mon intérieur une source de larmes que je ne connais pas. Qui me prend au dépourvu lors de ma solitude et m’attaque au cours des plus inopportuns moments et c’est une tristesse telle qu’elle apparaît souvent par procuration, agissant sur moi à la manière d’une catharsis indésirable. Mais j’abandonne. Je laisse. Tout s’effondre, il n’y a déjà plus en moi que des restes. Des pourritures même. Seize années qui, finalement, se laissent décomposer, la date limite étant dépassée. Et moi j’en peux plus. Je suis au bout du peu de souffle donné à la naissance. Pas envie de me battre. Plus envie. Pour qui d’abord ? Et pourquoi ? Pour moi ? Mais il est si facile de lâcher prise ! Quand tant d’obstacles se dressent devant vous, comment ne pas renoncer ? Sans compter la médiocrité de ce qui motive notre acharnement à vivre ! Moi j’y vois plus. Je suis sourd aussi. Je me fous de ce monde que vous coulez, des sentiments arrachant le cœur. Je me fous des larmes et des couleurs, du bleu du ciel qui ne sait qu’accroître mon mal ; par la vivacité de son éclat, il me rend coupable de ne pas être joyeux. Je me fous du soleil, qu’il brûle donc ce vaurien, qui, en aucune façon, ne sait atteindre mon cœur ! Je me fous de la lune, pleurnicheuse romantique qui, inévitablement, m’exaspère et de tout ce « Beau » et ces « Merveilles » que vous décrivez et que je suis incapable de percevoir ! Je suis exaspéré de vos mensonges, y a rien qui vient, rien qui ne change, seul le noir de l’obscurité des âmes, de mon âme, m’envahit et je ne puis plus attendre, je me dois de fuir ce mal qui ronge et ronge et ronge et… La corde de ma vie cède déjà peu à peu et j’attends la lumière apaisante. Le vide lumineux. Le calme de l’enfance retrouvé…

Pianiste, compositeur virtuose reconnu de tous, je suis à trente ans à l’apogée de mon existence. Je suis à ce sommet qui, de loin, ressemble à celui de la réussite. Je semble être l’artiste accompli ayant atteint gloire et reconnaissance, aux mélodies plein la tête, composant sans peine et n’ayant plus d’autres véritables objectifs à concrétiser, que celui de suivre paisiblement le cours de son existence, de se laisser porter.

C’est marrant. Ils ont beau me le répéter dix fois par jour, que ce soit les profs au bahut ou mes vieux à la maison, je l’avale toujours autant de travers. Enfin, je suppose que c’est comme tenter d’avaler du poisson pourri, non seulement ça n’donne pas envie mais en plus, on est certain de le dégobiller illico. Parce que des réflexions sur mon incapacité, mon immaturité, mon incompétence, mon comportement irréfléchi et ma bêtise sans limite, ça je peux dire en avoir eu. C’est dingue cette proportion qu’ont nos « représentants de l’autorité », à ne jamais voir que le négatif de nos actes. Cette sensation de s’abâtardir, elle ne me quitte jamais. Faut dire qu’à force de se l’entendre répéter et d’apprécier toutes les formes et les syllabes du mot, le « tu es bête »,« quelle bêtise »,« bêtement » résonnent au creux de nos tympans, inlassablement, de manière captivante même. Presque à y croire, tout du moins déjà à se les redire, comme un refrain ; j’en finis par me décourager de rêver. Oh, dans les petites choses, le quotidien banal, j’me sais bien pas plus bête qu’un autre, mais bon, au bout d’un moment, le « Bakka, t’es vraiment stupide et je me demande bien ce que tu feras de ta vie mon pauvre garçon ! » finit par influencer quelques cordes sensibles et me faire revoir mes ambitions à la baisse. De toute façon, autant de gens ne peuvent se tromper sur mon compte. Ils me disent l’idiot et je suis le seul qui devrait les contredire ? Autant apprendre à vivre et pas bailler aux corneilles à rêvasser à ce que je ne suis pas capable d’atteindre. Ils le disent tous. Ils ont sans aucun doute – plus d’objectivité que moi pour l’affirmer – raison.

Superficialité et tromperie des apparences du monde que nous façonnons.

Abah Temens est mon nom. Je suis une jeune fille de dix-huit ans et je suis, je suis… sans volonté aucune. Ou plutôt si, je veux, je souhaite, je désire… des choses que je n’aurai jamais. Car je me croyais peut-être trop grande et me suis construite des rêves idéalistes, des projets de géant que je ne pourrai mener à bien. Je ne suis pas aussi douée que ce que j’ai désespérément voulu me faire croire… Et pourtant une envie m’habite. Une envie folle, une envie précieuse de faire de ma vie un art et de mettre mon existence au service de l’Art… Danser. Chanter. Jouer. Faire une académie des arts… M’évader de ce monde trop bruyant et sale pour construire le mien, propre à mes exigences et surtout, aux envies de passage qui m’habiteront. Pouvoir traverser les époques et le temps, les décors, l… Mais je ne suis pas à la hauteur. Non, je ne suis pas à la hauteur de mes propres exigences. Si cela n’est pas triste, dites-moi ! Se créer soi-même des envies, irréalisables de surcroît, se laisser envoûter et puis, une fois que l’on est bien possédé, se rendre compte de l’immense bêtise de nos désirs. Je me sens parfois si lasse de rêver. Parce que, ça coûte en énergie de tomber du haut de son nuage, pour faire face aux désillusions qui nous attendent, je sais de quoi je parle. J’ai déjà renoncé à avoir un jour gloire et succès, j’ai abandonné aussi l’idée de reconnaissance et pensais me débrouiller pour, au moins, apprendre à être figurante, dixième rôle, ou à jouer dans un théâtre pour enfants, ou à tourner dans des petits films ne dépassant pas la région, loin de l’Hollywood et ses paillettes dorées qu’on ne cesse de nous vendre. Quitte à rêver, il faut que ce soit en exagérément grand. Et aujourd’hui, je doute sérieusement, de ne serait-ce que réussir à réaliser un des concours d’entrée de ces fameuses écoles… Peut-être est-il plus simple de ne même rien tenter. Pour ne pas se prendre la douleur cuisante d’une défaite en pleine face, qui nous obligerait à regarder la réalité – ce mot que les adultes aiment tant – avec insistance pour nous dire « tu vois, tu le savais bien. T’as rien d’exceptionnel. T’es pas faite pour ça. » Oui. Peut-être laisser couler ses rêves pour leur apprendre l’apnée, est-il le meilleur moyen de les sauvegarder, intacts, comme dans nos illusions d’enfants. Oui. Peut-être.

Car cela fait des jours que je sens le changement prendre possession de ma peau. Des jours que je ne sais plus ce qui se passe en mon esprit, que je ne comprends où mène ma vie. C’est comme une révolution qui se crée, m’emporte malgré moi par son ardeur, me déstabilise par la fougue de sa soudaineté. C’est apparu subitement, sans aucun préavis. Comme un coup de foudre qui se répète inlassablement, sans qu’on ne soit capable de mettre sur lui les bons mots. Aussitôt la déchirure ouverte, je me suis vu incapable de composer à nouveau la moindre mélodie. Il n’y a plus rien qui veut sortir de mes mains. Je ne sais plus toucher l’uniformité d’une longue ballade. Aurais-je perdu toute ma substance ? Seules m’atteignent, à travers ces doigts qui s’évadent sur les touches du piano, des milliers d’histoires, toutes différentes, qui, en un cycle éperdu, se répètent au travers de mon âme et trouvent écho dans l’esprit en éveil que je semble vouloir devenir.

Non mais ils se foutent tous de ma gueule, sérieux là ! Bah oui, allez-y, prenez-vous en à mon langage si cela vous chante, mais moi je ne marche pas ! C’est quoi cette embrouille ? Pourquoi ils invitent pour Noël des gens qu’ils ne supportent pas ?? « – Voyons Sécba, calme toi », « Voyons Sécba, ils font partie de notre famille », « Voyons Sécba, commence déjà par dire bonj… » Non mais sérieusement, ils se foutent vraiment de moi là ! Ils ne sont pas eux-mêmes convaincus par leurs piètres arguments ! Alors parce qu’on a le même sang, on est censé s’entendre à merveille, tout est beau, tout est rose ? Non mais si ça les amuse de jouer à ça, qu’ils le fassent hein, qu’ils ne se gênent surtout pas, sans moi cependant ! Je ne suis pas faux cul et je n’ai pas l’intention de le devenir ! Surtout pas après les coups de pute qu’ils nous ont fait… Et nouvelle interruption, paternelle cette fois-ci, pour me signifier l’atteinte de mon langage aux oreilles des plus jeunes. Non, mais sérieusement, comment ils appellent ça sinon ?? Entre les escroqueries, les trucs vendus à papa trois fois plus cher que ce que ça valait et qui avaient une durée de vie d’environ un mois grand maximum, l’argent prêté toujours pas rendu, le fait qu’ils refusent d’aider lorsque la demande est inversée et que nous sommes dans le besoin, les visites toujours intéressées… « SECBA ARRÊTE ÇA TOUT DE SUITE ! VIENS T’EXCUSER ET MANGER AVEC NOUS ! » Ah, il faut croire qu’il n’y a effectivement que la vérité qui blesse ou dérange. Comme s’ils ne détestaient pas cordialement grande tante Sophie et Oncle Marcel les péteux et que eux, de leur côté ne haïssaient pas sincèrement mes géniteurs ! « – MAIS VAS-TU TE TAIRE ! » Regards noirs et gênés des convives entre eux. Nos invités sont partis plus tôt que prévu et, malgré ma punition, nous avons tout de même passé un excellent réveillon, entre VRAIE famille. Sans compter que l’oncle et la tante ont redonné l’argent qu’ils devaient à mes parents. Crever les abcès, c’est sans doute le meilleur moyen d’empêcher les choses d’enfler sous couvert. Et de résoudre pas mal de problèmes… Expliquez-moi pourquoi on n’écoute jamais les ados ?

La déchirure s’agrandit ; la boule dans mon estomac croît et ne s’allège pas, son poids pèse à chaque seconde un peu plus. Je ne peux m’en défaire, depuis des semaines désormais. Je ne sais quoi faire. Et ces histoires qui coulent toujours plus, qui me traversent sans que je n’aie à aller les chercher et font de moi un simple récepteur. Je suis un banal convoi transportant leurs existences, telle une voix s’élevant pour ces protagonistes qui se créent au fil de mes doigts. Je ne sais plus composer, mes notes au piano sonnent creux et sans vie, coquilles vides se faisant passer pour ce qu’elles ne sont plus. Aurais-je perdu mon âme pour que ma musique semble ainsi sans entrain, sans existence passionnée pour l’habiter ? Où se cache donc cette passion, ces notes virevoltantes qui, avant, ne savaient qu’à regret me lâcher, au moment de quitter l’instrument ?

Je suis dans mon antre, emmitouflé d’obscurité. Je ne sais plus ni prénoms, ni noms. Le noir me rassure, là où la lumière m’assassine. Je n’ai plus ni forces, ni vœux ; ma volonté seule s’échappe. Nuée de vapeur, elle n’a plus aucune consistance. Ils me prennent tout. A me dire que les choses sont impossibles, je finis par les croire. Je cesse peu à peu de lutter pour mes rêves, car ils ont tous réussi à me déposséder de ma force. Dix-huit années d’un combat vain, d’espoirs devenant chimères à force de m’entendre dire que ceux-ci ne sont que poussière. Dix-huit années d’une passion sans équivoque, d’une envie folle de cette scène assombrie éclairée de quelques lumières à peine, d’un théâtre, d’un jeu, de cette part de moi confiante prenant le dessus. Dix-huit années enchaînant rôle sur rôle pour chacun et en toute occasion, ne parlant que théâtre, ne regardant que théâtre, ne pensant que théâtre, rêvant chaque fois plus intensément de faire rêver, s’échapper, de transposer ce monde qu’on nous a donné pour un autre, vestiges du passé dans un futur proche imaginé ou passé lointain recomposé, s’échapper pour un temps aux yeux des gens. Cette envie de croquer le monde, de le découvrir au travers des personnages endossés, de leurs douleurs, de leurs désespoirs, de leurs envies. D’apprendre l’essentiel au travers des mots écrits par d’autres, que l’on fait sien au cours du jeu et des représentations. C’était mon rêve. Et ils me l’ont tué. Je suis dans mon antre emmitouflé d’obscurité. Je ne sais plus rien. Le noir ne me rassure plus, car il n’existe plus rien en moi à encourager. Mon corps est une passoire, tout fuit, tout court, tout coule. Et cette tristesse liquide qui s’évade est si vaporeuse, vapeur mélancolique, amertume de celui à qui tout fut pris, sauf la fatigue immensément intense d’un combat perdu d’avance. Je suis dans mon antre, ami de l’obscurité. Je ne vois plus rien. Ni derrière, ni devant ; surtout pas devant. Je ne peux déjà pas expliquer ce que je ressens et je ne sais même pas : où trouverai-je donc la force de changer ma position fœtale actuelle, pour bouger, pour me relever, pour manger, pour prendre le bus, pour aller au lycée ? Je ne veux pas. Je ne veux plus. Je suis une coquille sans énergie, sans vie ; une coquille que vous avez finalement réussi à vider de toute sa substance. Je neveuxplus. Laissez-moi donc crever en toute liberté ; en toute tranquillité me construire un refuge, loin de votre stupide incapacité à voir plus loin que ce que la société vous donne ! Foutez-moi la paix, j’veux dormir pour l’éternité. La chaleur colorée de mes rêves attendrira la douleur des désillusions. Elle apaisera le poison de vos mots, vous, profs, parents, amis ; vous qui ne cessez, en me martelant que ma passion n’est qu’une passion et non un projet d’avenir valable, de me dégoûter de tout choix à faire. De toute stupide case à cocher. Je ne bougerai plus de ce lit. Le sommeil est beau et la solitude aussi. Je reste sous la chaleur de ces couettes, bienfaisante chaleur, aussi rassurante qu’a dû l’être, sans doute, la chambre embryonnaire de celle nous ayant fait don de cette vie. Je suis mon antre, je suis l’obscurité. Je ne veux vivre que les illusions, les chimères qui m’apprendront que je ne vis pas, mais sans lesquelles je ne puis vivre. Je dors paisiblement, m’échappant de votre foutue réalité que je maudis. J’abdique.

Je ne cesse d’insister. Si je ne peux, pour un temps, plus créer, je peux toujours jouer. Revoir la littérature musicale. Les grands classiques… Beethoven, Mozart, Chopin. Mais là encore, je ne laisse rien sortir de moi. L’instrument le plus important de ma vie, celui qui m’a toujours aidé et fait tout supporter, ne peut me sauver cette fois. La musique ne veut pas me laisser expulser ce qui, à l’intérieur, me ronge et je ne joue que platitude sur absence et ennui. Je ne peux plus jouer non plus. Et ma composition se résume à quelques phrases éparses, auxquelles je ne sais pas donner de formes. Un ensemble sans liens qui ne mène à rien. Rien ! Absolument ! Je suis fini. Fini ! Je sens cependant en moi grandir cette pulsion folle qui me fera écrire la plus belle Symphonie de toute mon existence ! Mais quel sens a donc tout cela ? Comment dois-je donc assembler des notes qui m’échappent ? Et que sont donc censés signifier ces flashs, histoires fantaisistes de jeunes en mal de vivre, à la recherche de leur place dans le monde ? Quel sens a donc tout cela ? Aucun !

A peine rentré, Apollon se rue en direction de la salle de sport que son père lui a aménagée. D’abord, pseudo-jogging sur machine pendant une heure. Puis deux-cents pompes, en rythme, avec la musique. Puis cent-cinquante crunch – pour la taille fine et musclée-, sans oublier les dix séries de cinquante abdominaux. Cela l’occupe des heures durant et il ne faitquecela, de tout son week-end. A l’exception de quelques devoirs bâclés en une heure le dimanche soir. Enchaînant tous les exercices les uns à la suite des autres, il en transpire à grosses gouttes. Et si personne ne venait à l’arrêter, il continuerait jusqu’à l’épuisement, l’anéantissement absolu de son organisme. S’affaiblir pour se renforcer. Voilà la beauté de la chose. Et surtout, surtout, c’est que, lorsqu’il s’épuise ainsi, il se sent beau. D’une beauté méritée, acquise. C’est son père qui l’a initié à la musculation, parce qu’il le trouvait bien trop « gringalet » à son goût. Depuis, il a bien repris le flambeau. Mais ce qu’il adore, dans ce défoulement aux allures parfois un peu sadomasochistes, c’est lorsque sa séance d’entraînement terminée, il se poste devant le grand miroir dont est dotée la salle et se scrute scrupuleusement. Les abdominaux surtout qui, royaux, trônent au milieu de son ventre, régnant sur cette partie de son corps comme un souverain sur son royaume. Il aime les admirer, sentir la force qui s’en dégage, voir ce symbole de suprême virilité sur lui. Il est amoureux de leurs creux, de leurs courbes, de cette ressemblance de forme avec une tablette de chocolat. Narcissique ? Non, il ne l’est pas, dit-il. Pense-t-il ? Il aime pourtant ce corps qu’il a sculpté déjà plus que les regards enamourées de celles de l’autre sexe, qui le fixent et le dévorent des yeux, gourmandes insatiables de force pour les protéger, elles qui se croient parfois plus faibles qu’elles ne le sont en réalité. Non, il est juste un jeune homme de dix-sept ans, dans la fleur de la jeunesse… perdu dans l’inatteignable quête de perfection et de superficialité qui est le lot de beaucoup. Un jeune homme normal. Sans doute.

Parce qu’ils nous traitent de fous, à ne vouloir que danser et chanter. Parce qu’ils ne comprennent pas que c’est là notre oxygène, notre souffle, notre vie. Ils ne comprennent pas la puissance qui nous porte. Cette force qui traverse le sang, propulsant les muscles toujours plus haut et plus loin ; le rythme qui nous envahit et nous emporte plus loin encore, plus vite, toujours plus haut, s’envoler… Oui, c’est cela. S’envoler. Non pas un but en soi, mais l’état d’extase que nous atteignons. Les ailes qui manquent aux Hommes, nous nous les construisons nous-mêmes à force de gestes. Ce sont nos muscles roulant sous la peau tiraillée, qui déjà, n’est plus capable de laisser ses cellules se ressouder et s’étire infiniment. Cette tension de la chair que l’on peut voir en nous observant n’est en fait que la forme de l’expression de notre liberté. Serait-ce donc si aberrant que cela de désirer respirer ardemment chaque instant, de vouloir profondément transpirer chacune des secondes restantes ? Mais qu’est-ce donc qui, plus que la danse, donne la sensation trépidante d’explorer les recoins d’une vie véritable ? Dans cet art, tout est souffle, respiration, temps et mouvements. Le noyau de nos vies décomposé. Dé-com-po-sé. Une décomposition au creux de laquelle se remplissent des pauses, des silences, une beauté imprégnée. Parce que, chaque gorgée d’oxygène remplissant nos poumons, nous la ressentons. Parce que tout ce qui sort de nos corps, nous le percevons. Parce que la consistance de l’air, nous la sentons, à chaque fois que nous nous mouvons… Nous, danseurs, faisons partie de ces rares personnes ayant pleinement possession, connaissance et surtout conscience, de nos corps. La plante de nos pieds, peau nue exposée à la poussière du sol que nous déplaçons, virevoltante, à mesure de nos enchaînements calculés ; la puissance des bras qui, continuité d’une pirouette, enlacent nos bustes ; le regard fixe qui, toujours, change de point de vue, mais qui jamais ne semble bouger, ni même ciller un seul instant ; toutes ces choses sont notre quotidien et nous les apprécions chaque jour comme il serait à même de le faire dans l’extase d’une nouvelle découverte. Mais, autour de moi, on ne comprend pas cela. Que quelqu’un de sexe masculin, danse. Qu’un jeune n’ait pour autre horizon que le rythme de son cœur battant à l’unisson avec les frissons de sa peau. La douleur de ses muscles et la langueur de ses gestes. Il y a pourtant, dans la danse, tout ce pourquoi le cœur bat. Puissance. Force. Fragilité. Beauté. Laideur. Poésie et Vulgarité. Rythme. Adrénaline. Respiration. Vie… La danse, elle est tout. Elle symbolise tout. Sauf l’aberrance.

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