Vies croisées à l'heure allemande

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Paris. Quartier du Canal Saint-Martin. 1942. Un drame se prépare.


Les protagonistes de ce qui va suivre mènent une vie banale dans un Paris occupé, affamé, bombardé, où les exécutions d'otages se multiplient et où, malgré tout, on va encore au théâtre, au cinéma, on danse dans des bals clandestins…


Alors que la résistance s'organise, que ceux dont on retiendra les noms s'activent, une tragédie se noue.


Les personnages de cette histoire n'ont pas tous réellement existé, mais ils sont le reflet de tous ces Français qui ne furent ni les héros ni les criminels que l'on a pu dépeindre, une fois la guerre terminée. Ces Parisiens qui ne comprenaient peut-être pas toujours ce qui se passait et dont la vie a parfois été bouleversée, ce dont les livres d'histoire oublient souvent de parler.

Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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EAN13 : 9999998667
Nombre de pages : non-communiqué
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Tout le quartier croit que je suis un partisan du maréchal Pétain et que mon évangile est Travail, Famille, Patrie. Je laisse dire, car cela me sert de couverture. En réalité, depuis que je travaille à lusine où je suis mobilisé comme affecté spécial en temps de guerre, je suis sympathisant dun mouvement clandestin qui se dit résistant et révolutionnaire. Le secret le plus absolu est notre règle. Nous faisons des tracts, certes assez confi-dentiels, qui annoncent que le Reich sera battu, quune armée clandestine se met en place, quà Londres, un général français entend continuer la lutte contre le régime de Vichy et contre loccupant. Je ne connais pas le chef quon ne voit jamais, mais daprès un camarade, il serait assez haut placé dans la direction de lusine. Jusquà présent, on ne ma pas encore confié de mission sérieuse. Aussi, jai trouvé un moyen personnel de faire du sabotage pour freiner la production. Je vole chaque jour quelques billes qui servent à fabriquer les roulements à billes. Cest latelier où je suis affecté. Je peux les sortir sans mal, car je les mets tantôt dans mon porte-monnaie, tantôt dans mes chaussures. À la maison, je les descends à la cave où jen ai entreposé plusieurs centaines de toutes tailles. Jespère continuer pour en avoir plusieurs milliers. Cela peut faire sourire, mais des milliers de billes qui manquent, ça ralentit la fabrication. Cest mon effort personnel à la résistance et jespère que je pourrai bientôt en parler à des chefs qui, peut-être, apprécieront. Ce qui membête
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depuis quelque temps, cest la présence dans limmeuble de ce Major allemand qui fouine un peu trop à mon goût. Je dois être plus prudent. Je nen ai jamais parlé à Suzanne. Je crois quelle ne comprendrait pas. Depuis notre mariage, il y a bientôt dix ans, bien des choses ont changé. Je sais bien quelle ne maimait pas vraiment en mépousant, mais jai tout de même reconnu son fils bâtard en pensant quelle men aimerait mieux. Ce qui a déclenché sa première colère envers moi, cest lorsque ma sur Amélie a décidé, de sa propre autorité, de prendre en charge financièrement linstruction et léducation du petit, ce qui, à mon avis, partait dun bon sentiment dautant plus que jétais en froid avec toute ma famille à cause de ma mésalliance. Mon frère notaire et mon cousin jésuite avaient rompu toutes relations. Mon père était mort à la guerre de 1914-1918 et ma mère lavait suivi de près. Je navais plus que ma sur Amélie qui avait compris mes difficultés à trouver une vraie place dans la société. Elle ne mavait pas méprisé lorsque jétais devenu concierge et avait offert sponta-nément daider ce petit qui était maintenant mon fils. Suzanne avait fort mal pris la chose. Elle espérait, cest sûr, grimper dans léchelle sociale en mépousant. Le sort en avait décidé autrement. Maintenant, elle pré-tendait que nous vivions aux crochets de ma sur et elle en était profondément mortifiée. Quant à lamour Nous nous mîmes cependant daccord pour inscrire le petit Antoine dans un internat en banlieue où il fait actuel-lement ses études. Peut-être pourra-t-il un jour obtenir ce bac que je nai jamais eu. Cest un gentil garçon, un peu rêveur. On ne sait jamais ce quil pense. Je ne sais pas sil maime. Heureusement, il ne sait pas quil nest pas réellement mon fils.
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 Michel, me dit un jour un contremaître, il faut que je te prévienne, il y a des gens de la Gestapo qui sinté-ressent à toi. Ils sont venus enquêter à la Direction en te citant nommément, ça sent le roussi, il faut faire quelque chose. Tu as rendez-vous dans un bar près du parc Mont-souris demain soir à 19 heures. Tu vas rencontrer un responsable. Il faut y être absolument, cest au 27 de la rue Reille. Si le ciel mest tombé sur la tête, cest bien ce jour-là. Pourquoi la Gestapo se préoccupe-t-elle de moi ? Quai-je dintéressant ? Qui men veut ? Suis-je en danger ? Jamais de ma vie je navais eu aussi peur. Que faire ? En parler à Suzanne ? Je nai pas dormi de la nuit et aujour-dhui, je ne pense même pas à aller siroter mon petit blanc sec chez Mme Léa. Le soir prévu, je suis attablé dans un bistrot de la rue Reille, comme convenu. Jattends un inconnu qui doit poser sur la table quelque chose qui me le fera automati-quement reconnaître. Qui ? Et quelle chose ? Je transpire abondamment. Je ne vois rentrer personne. Pourtant, un homme sassoit face à moi et pose sur la table : une bille ! Ainsi, cest ça, je suis découvert. Lhomme me regarde sans parler. Il me dévisage avec un regard perçant comme sil voulait me scruter au fond de moi-même. Je ne suis pas du tout à mon aise et je me demande ce qui va marriver. Enfin, il parle. Sa voix me paraît douce pour un homme comme celui-là, grand, fort, une allure dominatrice, un brin hautain.  Pourquoi crois-tu que la Gestapo sintéresse à toi ? Me dit-il.  Cest à cause des billes, réussis-je à articuler.  Pas du tout. Il y a longtemps que nous connaissons ton manège. Cela ne nous intéresse pas, ne nous aide pas et ne nous dérange pas. Nous aussi nous te surveillons.
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Jusquà présent, nous te testions. Il y a autre chose, un officier allemand habite dans ton immeuble, cest proba-blement lui qui fait faire une enquête sur toi et main-tenant cela nous dérange beaucoup. Si lenquête con-tinue, elle remontera jusquà la Direction et au Chef du réseau. Tu es devenu un pion important de notre orga-nisation, même sans le savoir ou le vouloir. Il faut faire quelque chose et durgence. Nous avons le choix suivant : « Ou tu disparais, nous pouvons te planquer, mais ils vont en déduire que tu es un gros gibier et ta femme et ton gosse seront en danger ou tu deviens un dénonciateur. Tu dénonces un des nôtres à ton Major, tu rentres dans ses bonnes grâces, tu deviens un collabo et tu es sauvé, enfin provisoirement ».  Mais je ne peux pas faire ça, cest salaud et puis je ne connais personne.  Tu connaîtras.  Mais je ne suis pas capable de faire ça, jai beaucoup trop la trouille.  Trouille ou pas tu le feras, sinon  Sinon ?  Sinon nous te dénoncerons pour ton trafic de billes. Tu seras arrêté, peut-être fusillé. Tu nas pas le choix. Je me sens liquéfié, je nentends plus rien, je ne comprends plus rien, je me recroqueville sous le regard daigle de cet homme que je ne connais pas. Je tente de me lever pour me sauver. Une main de fer moblige à rester assis.  Maintenant, tu rentres chez toi. Dans une heure un messager viendra te voir, tu iras boire un verre à lHôtel du Nord et tu suivras les instructions, compris ? Tu ten vas, tu ne te retournes pas, tu ne mas jamais vu, tu ne connais pas mon nom et cest tant mieux pour toi. Adieu camarade, à présent tu es des nôtres.
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