Violante

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Violante, cette femme rebelle sera-t-elle faire face ?
À Toulouse, en 1608, Violante est une jeune veuve d'origine catalane, extrêmement belle et trop libre pour son époque. Pour survivre dans une société qui n'offre pas d'autre statut à une femme que ceux de femme mariée ou de prostituée, elle cherche des protecteurs après la mort de son mari.
Au gré des rencontres, Violante va nouer des liaisons avec quatre personnages importants. Ces amants, fous d'elle bien qu'ils n'ignorent pas la présence des autres, finissent par s'entendre pour lui trouver un mari, car la belle tombe enceinte de l'un d'entre eux et attirera bientôt sur eux la vindicte populaire.
Malheureusement, l'homme qu'ils ont choisi pour être son mari est loin d'être idiot, leur a menti sur sa fortune et se montre très violent avec elle. Contraints de chercher une nouvelle solution, et alors que la peste bubonique rôde dans la région, les amants de Violante décident de faire assassiner son mari.


Un roman historique au ton enlevé grâce à ses nombreux dialogues qui sonne juste associé à un style fluide et vivant.



Publié le : jeudi 9 octobre 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782810414024
Nombre de pages : 194
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4eme couverture
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PARTIE I

CHAPITRE 1

Toulouse, mai 1608.

La Garonne est en crue. Des morts sont entraînés par les eaux qui grondent comme celles d’un torrent.

Des corps s’amoncellent contre les piles d’un pont de briques rouges dont l’arche est presque submergée par l’eau bouillonnante.

Une charrette tirée par un cheval squelettique passe sur le pont. Un homme tient les guides du cheval, un autre est assis à ses côtés. Tous deux portent, noué au bas du visage, un chiffon crasseux censé les protéger des miasmes.

Derrière eux, tressautant dans la charrette qui cahote sur le chemin défoncé, des cadavres au visage noirci par la peste.

Après avoir sévi à Bordeaux et dans sa région, l’épidémie s’est déclarée l’année dernière dans la campagne toulousaine avant de frapper la cité elle-même. Une femme a été découverte morte chez elle. À la suite de l’examen pratiqué par le chirurgien, tout le quartier a été bouclé. Le maître apothicaire de Toulouse a été aussitôt chargé par les capitouls de traiter le mal. Plus tard, les infectés ont été enfermés dans une tour près de la porte de Las Croces. Face au nombre toujours croissant de malades, il a fallu bâtir des cabanes sur le pré des Sept-Deniers et les faire surveiller.

Des gardes vêtus d’une petite casaque bleue portant les armoiries de la ville ont été mandatés pour filtrer les allées et venues des Toulousains et des étrangers. La circulation sur la Garonne a été strictement réglementée, les miséreux repoussés à l’extérieur des remparts, les marchandises contrôlées.

La peur s’est installée.

La foi s’est ravivée au feu ardent des crémations ; jamais on n’a autant prié dans les églises.

La charrette roule près d’une fosse pleine de corps à moitié brûlés. L’horizon est comme rayé verticalement de colonnes de fumée s’élevant d’innombrables bûchers où se consument les dépouilles des pestiférés ; il n’y a plus de place dans le cimetière qui leur est réservé.

La charrette longe à présent le mur d’enceinte de la cité, passe devant les portes où des soldats en armes refoulent des mendiants et font soudain de grands signes en hurlant pour que le charretier s’éloigne. Un gamin vêtu de loques lance des pierres sur le cheval.

L’attelage fait une embardée, le charretier et son compagnon gueulent des insultes. Un homme de forte stature portant le masque des bourreaux s’approche de la charrette. Il a un sac en cuir jeté sur l’épaule, qu’il pose à terre. Il l’ouvre. À l’intérieur, les bras et les jambes des condamnés à mort qu’il vient d’exécuter.

« Prends ça, l’ami, tu me rendras service, dit le bourreau.

— Pourquoi je ferais ça ? lui demande le charretier d’une voix rogue.

— On ne sait jamais, peut-être qu’un jour tu viendras me voir à l’échafaud. Alors tu seras bien content si je t’expédie rapidement en souvenir de ce service.

— Jette ça derrière et fous le camp ! ordonne le compagnon du charretier. »

Le bourreau verse le contenu du sac sur les cadavres empilés. Puis l’attelage poursuit son chemin en direction d’une maison qu’entoure un jardin. Une musique joyeuse résonne. Une fête de mariage bat son plein.

 

Trois longues tables disposées en U autour desquelles se pressent les convives ; des victuailles, des flacons de vin, des invités ivres qui chantent, qui rient. Un rôtisseur fait tourner ses broches ; des servantes courent un peu partout pour apporter ici un nouveau plat de volailles rôties, là une dame-jeanne dont le goulot crache, à chaque soubresaut, des jets de vin vermeil étincelant dans le soleil.

Trois musiciens sur une estrade font danser une ribambelle de jolies filles parmi lesquelles se distingue la mariée, une grande brune élancée au visage lumineux et à la crinière noire virevoltant autour de ses épaules.

C’est Violante Berenguer, une jeune femme de vingt et un ans originaire de Barcelone. Elle se marie aujourd’hui avec Pierre Morain, un avocat de Saramon dans le Gers. On le voit là-bas, assis à la table des mariés, titubant entre son beau-père Guillermo Berenguer et sa fille Jacqueline, une gamine de seize ans au visage émacié et au regard éteint qu’il a eue d’un premier lit et qui porte la tenue des religieuses novices.

Parmi les convives attablés, Arnault Saffredant, un vieil homme au port digne nommé depuis peu conseiller au parlement de Toulouse, s’entretient avec son voisin, un prêtre d’une trentaine d’années aux cheveux et à la barbe aile de corbeau. Joaquin Fernandez appartient à l’ordre de Saint-Augustin, il enseigne à la faculté de théologie de Toulouse. Grand et bien bâti, le regard perçant, Joaquin ne laisse pas les femmes indifférentes. Il est fasciné par Violante, qu’il ne quitte pas des yeux.

Antoine Dancolas, un étudiant perpétuellement fauché, plaisante avec le maître des lieux, François Dagoucin, un notaire respecté et pourtant si peu respectable aux dires des mauvaises langues toulousaines toujours promptes à persifler. Les deux hommes rient à côté du rôtisseur, qui tend à chacun un morceau de chevreau grillé.

 

Un peu étourdie par la danse, Violante se dirige vers la maison.

Elle se rafraîchit dans la cuisine en se versant de l’eau sur le cou, au-dessus d’une auge en pierre. Elle entend soudain du bruit derrière elle et se retourne pour tomber nez à nez sur le prêtre. Joaquin la saisit par la taille.

« Tu es devenu fou !

— Quand pars-tu ?

— Demain au lever du jour.

— Qu’est-ce que tu vas faire à Saramon ? T’occuper de cet imbécile d’avocat ?

— Ne crie pas ! Tu veux que tout le monde t’entende ? Tu étais d’accord, non ? C’est trop tard maintenant pour les regrets. »

Joaquin donne un coup de poing contre le mur.

« Approche ! » dit Violante, dont les yeux se sont radoucis.

Le prêtre s’exécute tandis que Violante ôte de son cou une chaînette en or avec un pendentif, une croix incrustée d’un rubis. Elle la lui tend.

« Prends-la, je te la donne. »

Joaquin observe le bijou un instant avant de le passer autour de son cou. La croix brille sur l’étoffe noire de sa soutane.

« Idiot ! Sous ta chemise. »

Joaquin fait disparaître la croix sous le col de sa soutane.

« Maintenant…

— Maintenant quoi ? demande Joaquin.

— Maintenant embrasse-moi ! »

Tous deux s’étreignent avec passion tandis qu’apparaît dans le cadre de la fenêtre ouverte sur la campagne la charrette des pestiférés qui s’éloigne en grinçant.

CHAPITRE 2

Un peu gris, le conseiller Saffredant est avachi sur la banquette de son carrosse. Le père Joaquin Fernandez est assis en face de lui, la mine renfrognée, ruminant mauvaise humeur et idées noires.

« Vous allez faire cette tête-là jusqu’au monastère ? l’interroge Saffredant, les yeux errant sur la campagne inondée par les eaux de la Garonne en crue.

— Une très mauvaise idée, ce mariage ! grogne Joaquin. Et en plus le marié était saoul à l’église.

— C’était pourtant la seule chose raisonnable à faire, père Joaquin. Violante ne pouvait pas rester veuve plus longtemps. »

Brinquebalé par les cahots de la voiture, Saffredant frappe violemment contre la portière avec sa canne.

« Moins vite ! Tu vas nous faire verser dans le fossé, imbécile ! » hurle-t-il à l’intention du cocher qui ralentit aussitôt l’allure.

Il réajuste son chapeau avant de poursuivre.

« Et puis ce n’est pas une mauvaise affaire pour elle. Morain a du bien, c’est un avocat respecté, on le fera venir à Toulouse.

— Vous croyez ça, vous ? demande le prêtre, pas convaincu du tout.

— Absolument.

— Je vous trouve bien optimiste. Il n’a pas l’air si souple que ça, ce Morain.

— Vous oubliez que la souplesse est la qualité principale des avocats, fait Saffredant, l’esquisse d’un sourire aux lèvres.

— Oh non, je ne l’oublie pas. En arrangeant ce mariage, vous nous avez prouvé que vous aviez l’échine souple vous aussi. C’est d’ailleurs remarquable à votre âge.

— Et que dire de vous qui l’avez célébré ce mariage ? Je vous retourne le compliment, mon père. Vous aussi, vous êtes un acrobate. »

Joaquin ne bronche pas. Il a l’habitude de ces échanges de politesse avec le conseiller, c’est devenu comme un jeu entre eux.

« Cet homme va nous empoisonner la vie, Arnault. Violante est malheureuse, ça se lit dans ses yeux.

— Tout ira bien, je vous dis. »

 

Le carrosse s’approche des portes de Toulouse où une interminable file de mendiants essaye sans succès d’entrer dans la ville.

Sur une mule, l’étudiant Dancolas remonte la colonne, repoussant à coups de pied des hommes qui lui demandent l’aumône.

Alors que l’équipage le rejoint, et va pour le dépasser, le conseiller Saffredant frappe à nouveau contre la portière avec sa canne. Le cocher, en brave bête obéissante, dresse l’oreille dans l’attente de son ordre.

« Moins vite ! Reste au niveau de la mule ! »

Puis Saffredant se penche par la portière, la voiture roulant à présent à la même allure que Dancolas. L’étudiant incline la tête vers lui.

« Alors, la fête vous a plu ? » l’interroge Dancolas, qui n’attend pas vraiment de réponse mais veut seulement paraître aimable aux yeux du conseiller, qu’il sait puissant et sourcilleux.

« Pas autant qu’au père Joaquin, j’imagine », lui rétorque Saffredant, qui se tourne aussitôt vers le prêtre pour vérifier sur son visage l’effet de sa réplique.

Joaquin serre en effet les mâchoires.

« C’est vrai, mon Père, tu aurais vu ta tête au moment de bénir les alliances ! » ajoute Dancolas entre deux gloussements de rire.

Joaquin se jette contre la portière, bousculant au passage le conseiller.

« Tais-toi !

— Quelle magnifique tête d’enterrement tu nous fais là, don Joaquin, tant il est vrai que c’est de circonstance. Il ne s’agissait pas d’un mariage, mais de funérailles. Cette pauvre Violante, nous l’avons bel et bien enterrée vivante.

— Nous étions tous d’accord, Dancolas, lui rappelle Saffredant.

— Peut-être. Mais nous avons eu tort. »

Saffredant tambourine furieusement le plafond de la voiture avec le pommeau de sa canne et la voiture double l’étudiant Dancolas, puis remonte la longue file des gueux qui s’écartent vivement sur son passage.

CHAPITRE 3

La maison aux murs de briques rouges est austère. À l’image du maître des lieux. François Dagoucin n’a aucun goût pour la fantaisie. Il aime les meubles en chêne lourds et robustes comme ce scriban acheté jadis lors d’un voyage à Anvers et qui défiera le temps bien des années après sa mort. Seule concession à la sévérité de son caractère, ses initiales ont été sculptées sur chaque tiroir. Car si Dagoucin apprécie en toute chose discrétion, rigueur et discipline, cela ne l’empêche pas d’être fier de sa réussite et de l’exposer naïvement sous la forme d’un monogramme. D’autres, qui jouissent des privilèges conférés par leurs titres, apposent bien partout leurs armoiries.

Une tapisserie représentant une scène de chasse est accrochée dans son cabinet de travail. Elle intimide les visiteurs par son réalisme, surtout les femmes qui détournent les yeux devant ce cerf qu’une meute de chiens déchire avec sauvagerie.

« Tu devrais te débarrasser de cette horreur ! » dit Violante à François Dagoucin qui est en train de lui faire signer divers actes notariés.

Elle est assise devant le scriban, lui se tient debout derrière elle. Violante paraphe le dernier document que Dagoucin range ensuite au fond d’un des tiroirs. Puis, comme il s’apprête à sortir, Violante lui prend la main et tous deux se regardent fixement.

« Pourquoi m’as-tu proposé de fêter le mariage chez toi ? lui demande-t-elle.

— Cela me faisait plaisir, voilà tout. Tu es contente, le marié l’est aussi, donc tout va bien dans le meilleur des mondes, non ?

— Tu es jaloux ?

— Tu ferais mieux de rejoindre ton mari là-haut au lieu de débiter des sottises. »

Violante lui lâche la main.

« Réponds-moi, tu es jaloux ?

— Non, je ne suis pas jaloux. »

Le visage de Violante se referme. Puis elle se lève en renversant sa chaise et quitte précipitamment la pièce alors qu’un vacarme de vaisselle brisée retentit quelque part au rez-de-chaussée.

 

Dans une chambre du premier étage, Pierre Morain est allongé tout habillé sur le lit. Il est ivre. Il observe Violante se déshabiller et ne boude pas son plaisir. Plusieurs chandeliers disposés çà et là éclairent la scène d’une douce clarté. Les ombres et les lumières jouent à se poursuivre sur la peau ambrée de Violante, qui est nue à présent. Elle sait combien elle est belle et remarque avec un air mi-amusé mi-dégoûté que son mari la dévore des yeux.

« Viens te coucher. »

Le ton de Morain est impératif. Il contraste avec son propriétaire, avachi, les vêtements en désordre, mais le regard étonnement vif, au point que Violante se sent mal à l’aise.

« Qu’est-ce que tu t’imagines ? Tu es saoul comme un cochon, lui lance-t-elle.

— Allez viens ! »

Violante finit par s’approcher du lit. Mais elle avance pas à pas, avec la prudence d’un chat.

« Allonge-toi près de moi. »

Elle obéit.

« Ne me serre pas si fort, tu me fais mal, proteste Violante après qu’il l’a prise dans ses bras.

— Alors comme ça, je suis un cochon ?

— Arrête ! Lâche-moi, je te dis que tu me fais mal !

— Laisse-toi faire ! »

 

François Dagoucin écoute à la porte les ébats du couple. Ses traits se crispent quand il entend Violante gémir et crier à plusieurs reprises. Puis le silence s’abat sur la chambre, un abîme au fond duquel palpitent des sanglots bientôt anéantis par les ronflements de l’ivrogne.

Dagoucin fait demi-tour dans le couloir et retourne se coucher.

 

Le lendemain à l’aube, tirée par deux percherons, une voiture roule sur le chemin bordé des deux côtés de champs inondés par la Garonne. Des groupes de paysans y pataugent dans la boue jusqu’aux cuisses.

Assis sur la banquette, Violante et son mari les aperçoivent par la portière.

« Leur récolte est fichue, commente Morain d’une voix pâteuse. Je parie que dans une semaine, ils iront tous à Toulouse crever de faim, ou de la peste, si toutefois on les laisse entrer.

— Il n’y a plus de peste à Toulouse.

— Qui t’a raconté ça ?

— Arnault Saffredant.

— Qu’est-ce qu’il en sait, ce vieux coq ? Il vit près du couvent des Cordeliers, bien à l’abri, bien calfeutré dans sa grande maison. Et tous ces cadavres qu’on voit passer dans les tombereaux, tu expliques ça comment, toi ?

— Mais pourtant…

— Ne raisonne pas avec moi ! aboie Morain qui lui coupe la parole, je ne t’ai pas épousée pour être contredit à tout moment.

— Les capitouls ont annoncé qu’il n’y avait plus rien à craindre, s’obstine Violante. »

Pierre Morain la saisit avec rudesse par les épaules.

« Je te dis qu’à Saramon nous ne risquons rien ! Ne me parle plus de Toulouse ! »

 

La voiture traverse à présent un village typique du Gers : des maisons trapues de pierres brûlées par le soleil dont les toits d’ardoises ont des reflets bleutés, qui se lovent autour d’une église romane. Le cocher fait ralentir ses chevaux avant de pénétrer dans la cour du manoir de Pierre Morain.

Violante paraît complètement abasourdie en découvrant la demeure de son époux.

L’attelage s’immobilise enfin, dans un grand bruit de ferraille et de bois qui craque. Isabel, la chambrière, accourt aussitôt pour accueillir ses maîtres. Elle est à peine plus jeune que Violante et serait presque aussi jolie qu’elle si la nature ne l’avait affublée d’une tache de vin qui lui flétrit le front comme une marque au fer rouge. Mû par un accès inespéré de galanterie, Morain prend Violante par la main et l’aide à descendre du marchepied.

Le manoir est en ruine, la toiture dans un état lamentable, sans parler de la façade aux pierres comme rongées par la lèpre. Une fenêtre sur deux est murée. Une volée de marches à moitié déchaussées couvertes d’un tapis de mousse et de mauvaises herbes mène à l’entrée, une porte étroite, profondément enfoncée dans l’embrasure, telle une meurtrière.

« Tout est prêt, comme je l’avais ordonné, Isabel ? »

La chambrière acquiesce d’un hochement de tête.

« Alors, ça te plaît ? demande ensuite Morain à sa femme.

— Mais cette maison va s’écrouler !

— Ce n’est pas une maison, c’est un manoir.

— Tu n’espères quand même pas me faire vivre là-dedans ?

— Tu t’y habitueras très bien, tu verras. »

 

L’intérieur n’a rien à envier à l’extérieur. Saleté, poussière, tomettes brisées, peu de meubles, tentures et tapisseries moisies dont les rats se font un festin : le nouveau monde de Violante.

Elle traverse l’enfilade de pièces à vive allure, le visage défait, les yeux embués de larmes. À ses trousses, Pierre Morain a tout de même un peu de mal à faire bonne figure.

Tous deux se sont arrêtés dans son cabinet de travail, une pièce de modestes proportions aux murs tapissés de livres de droit, la seule richesse dont dispose encore Morain et qu’il sera tôt ou tard contraint de disperser en vente publique pour entreprendre les travaux de réfection les plus urgents. Ces volumes sont les derniers témoins, les ultimes survivants d’une prospère lignée d’avocats achevant de pourrir en sa personne. À chaque fois qu’il les regarde, lorsqu’il s’assoit à son bureau, Morain prend toute la mesure de sa décrépitude. Alors lui prend l’envie de mettre le feu à cette baraque si froide, si vide, et où pourtant jadis il vécut une enfance heureuse.

« Combien de domestiques as-tu ?

— Il y a Isabel, répond-il.

— Une seule servante !

— C’est bien suffisant. Et puis tu pourras aider toi aussi. Après tout j’ai épousé une veuve, pas une princesse. Tu devrais te réjouir de ne plus habiter Toulouse. À présent les rumeurs peu reluisantes qui courent sur ton compte vont enfin cesser.

— Ce n’est pas ce qui était convenu entre nous. Tu as menti, Pierre Morain, tu as menti au conseiller Saffredant, tu as menti à Dagoucin quand il a rédigé notre contrat de mariage.

— Cette situation est passagère ! Avec l’épidémie et la crue de la Garonne, les gens ont d’autres chats à fouetter que de régler leurs différends en justice. J’ai moins de travail, mais cela reprendra, fais-moi confiance. »

Violante saisit un solide in-quarto sur le bureau et le lui jette au visage.

« Et pire que tout, tu m’as menti ! Tu n’as pas de biens, tu n’as rien, Morain ! »

 

Le jardin est à l’abandon, envahi d’herbes folles. Au fond, deux haies de peupliers bordent une petite rivière. Une barque est attachée à l’un de ces arbres par une chaîne.

Violante est assise dans un fauteuil. Elle regarde sans les voir le jardin, les arbres qui bruissent dans le vent… et Isabel qui s’avance vers elle, apportant un broc d’eau et une chope en étain.

Isabel remplit la chope qu’elle tend ensuite à Violante.

« Je ne t’ai rien demandé, proteste Violante avec mollesse.

— Il fait chaud ce soir, Madame.

— Je n’ai pas soif.

— Elle est bien fraîche, tant pis pour vous. »

Et Isabel boit l’eau qu’elle destinait à sa maîtresse. Tout d’abord décontenancée par le geste inattendu de sa servante, Violante se met bientôt à rire.

« Vous êtes de Barcelone, Madame ? lui demande en souriant Isabel.

— Oui. »

Isabel s’adosse à une balustrade en pierre.

« Moi aussi.

— Vraiment ? »

Isabel acquiesce d’un hochement de tête.

« Je vivais près de l’église Santa Maria del Mar. Mon père travaillait dans un atelier juste à côté de la rue des Argentiers.

— Pourquoi es-tu venue en France, tu n’étais pas bien en Catalogne ?

— Madame ! On vit bien mieux de ce côté des Pyrénées que de l’autre. C’est du moins ce que je croyais avant d’arriver ici. »

Pierre Morain apparaît alors sur le perron.

« Qu’est-ce que tu fais là ? Je te cherche depuis une heure. »

Tout le corps d’Isabel se bande brusquement comme si la voix de Morain l’avait fouetté.

« Allez ! Dépêche-toi ! Le dîner devrait déjà être prêt. »

Et tandis qu’Isabel s’éclipse, Morain invite sa femme à l’accompagner dans le jardin.

« Viens avec moi jusqu’à la rivière, je voudrais te montrer quelque chose. »

Morain et Violante traversent la friche où les rosiers achèvent d’étouffer sous les mauvaises herbes. Ils s’arrêtent au pied d’un peuplier. Devant eux, la rivière s’embrase de reflets mordorés dans le soleil couchant. L’horizon n’est plus qu’une ligne de feu étincelante que la nuit estompe lentement. Au loin, des arbres ploient sous le vent qui s’est levé, puis se redressent en grinçant, la bourrasque passée.

« Regarde. C’est calme, c’est tranquille ici. Il n’y a pas de peste ni de charnier.

— Quand retournerons-nous à Toulouse ?

— Tu seras heureuse ici, je ferai tout pour cela.

— Je t’ai posé une question, Pierre Morain, alors réponds-moi au lieu d’esquiver.

— Nous n’avons aucune raison de retourner à Toulouse. Saramon est notre foyer. Je m’y plais et tu t’y plairas ! D’ailleurs tu n’as pas le choix.

— Je viens d’une famille noble, ne l’oublie pas ! se rengorge Violante. Je n’ai pas plus l’âme d’une paysanne que celle d’une domestique.

— Sais-tu seulement si tu as une âme, ma pauvre fille ? ricane Morain. Et en aurais-tu une, crois-tu vraiment que cela importerait à mes yeux ? Tu m’appartiens à présent. Je ne tolérerai pas que tu remettes en question mes choix. Une femme ne discute pas les décisions de son époux. Elle les accepte et elle se tait, un point c’est tout ! Si tu as à te plaindre, adresse-toi à Dieu. Ici-bas, je suis ton maître. Ta liberté, c’est de m’obéir. Tu as besoin de discipline et d’une vie simple à mes côtés. Tu apprendras à te soumettre à ma volonté, à te courber devant elle au lieu de te braquer en vain. Quand tu me connaîtras mieux, tu comprendras que j’ai raison. Je suis sûr que tu finiras même par me remercier de t’avoir appris à vivre. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : vivre !

— Vivre ! Mais c’est de la mort dont tu me parles. Tu graves en souriant mon nom sur une pierre tombale. »

Morain se penche pour cueillir une violette.

« Violante dérive du nom latin de cette fleur, viola, lui dit-il tout en arrachant un par un les pétales. La violette, si l’on se fie aux radotages des femmes, est symbole de pudeur et de modestie. Ce sont deux qualités qui te manquent. Je m’emploierai à te les enseigner, nous avons tout notre temps. »

Il veut l’enlacer. Violante le repousse et se met à courir en direction du manoir.

CHAPITRE 4

Deux semaines plus tard, Joan Berenguer, le frère aîné de Violante, vient ausculter comme chaque semaine le conseiller Arnault Saffredant.

C’est un médecin courtaud, fort et trapu, au visage sec taillé à la serpe, âgé d’environ trente-cinq ans bien qu’il en paraisse cinquante à cause de ses cheveux cendrés et des rides qui creusent sa longue figure. Il tient à la main une sacoche en cuir portant les armoiries dorées de sa famille sur le rabat.

Assis à son bureau, Arnault Saffredant est plongé dans la lecture d’une lettre quand Berenguer entre dans la pièce, vaste volume faisant tout à la fois office de cabinet de curiosités et de bibliothèque. Plusieurs animaux exotiques naturalisés sont suspendus au plafond : un crocodile et deux grands lézards font face à une rangée de poissons aux mâchoires hérissées de crocs. Des coraux, des coquillages, des objets de maîtrise en ivoire sculpté se bousculent sur les étagères.

Arnault Saffredant pose la lettre bien en évidence sur son bureau encombré de paperasses et de livres. Sur le billet courent des lettres cursives avec deux ou trois mouillures circulaires faisant baver l’encre comme si des larmes y étaient tombées ; la missive est paraphée du prénom « Violante » parfaitement lisible.

« Monsieur Berenguer, j’étais justement en train de lire une lettre de votre sœur. Elle la commence en se plaignant de votre absence à son mariage. »

Joan Berenguer pose sa sacoche sur le bureau, l’ouvre pour en sortir une lancette et une coupelle en cuivre. Il jette machinalement un œil sur la lettre.

« Elle me l’a beaucoup reproché dans une missive au langage très fleuri. Ma sœur écrit beaucoup en ce moment. Et je doute que ce soit pour se vanter d’être instruite. Ce n’est pas très bon signe. »

Saffredant ôte sa veste d’intérieur, retrousse les manches de sa chemise.

« Droit ou gauche ? demande-t-il au médecin.

— C’est égal.

— Alors le bras gauche. J’ai des pensums à rédiger aujourd’hui. Les capitouls sont avides de rapports qui ne sont pourtant que piles de papier sali avec de l’encre. »

Berenguer s’approche du bureau, y dépose sa lancette et sa coupelle.

« Puis-je vous demander ce qu’elle vous dit d’autre ? se hasarde Berenguer tout en retournant chercher un siège.

— Il semblerait que Violante s’accommode assez mal de sa nouvelle vie à Saramon. »

Berenguer s’assoit, prend le bras gauche du conseiller Saffredant et, d’un coup de lancette sur une veine saillante, fait jaillir un trait de sang qu’il recueille dans sa coupelle.

« Votre sang est trop sombre, trop épais, vous devriez suivre mon conseil et manger moins gras.

— Je vous promets d’essayer.

— Cela vaudrait mieux pour nous deux.

— Je vous demande pardon ? »

Le visage de Saffredant blêmit brusquement. Sa santé l’obsède. Cette hantise s’accentue un peu plus chaque jour, à mesure qu’il s’approche du tombeau.

« Si vous continuez à ce rythme, vous perdrez la vie et moi un patient.

— Vous vous moquez de moi ?

— Un peu. Mais faites attention tout de même. »

Berenguer manipule l’avant-bras du conseiller avec beaucoup de précautions, comme s’il s’agissait d’un objet de fine porcelaine.

« Je m’inquiète pour ma sœur.

— Vous ne devriez pas, tempère Saffredant. Cela n’en vaut vraiment pas la peine. Violante a des ressources que vous ne soupçonnez pas.

— Mon beau-frère n’est pas celui qu’il prétendait être. En tout cas, c’est ce que Violante ne cesse de dire dans ses lettres.

— Je vous le répète, ne vous tourmentez pas pour cela.

— Monsieur Saffredant, je ne vous remercierai jamais assez pour tout ce que vous avez fait pour elle, mais ce Morain n’est qu’une planche pourrie, nous aurions dû nous méfier.

— Il a menti sur sa situation, la belle affaire. Nous aussi, nous lui avons menti. Un mois de plus et le mariage eût été impossible, vous êtes bien placé pour le savoir.

— Morain sait compter, soupire Berenguer. Il va bientôt comprendre qu’elle était enceinte avant le mariage. Enceinte… et pas de lui !

— Il ne fera rien. Une grande contrariété sans aucun doute, mais cela s’arrêtera là.

— Comment pouvez-vous en être aussi sûr ?

— Ces petits notables sont très attachés à leur réputation. Le scandale, c’est ce qui peut leur arriver de pire. Imaginez donc, un avocat fait cocu par sa fiancée avant même le mariage, à Saramon, un bourg de quatre cents âmes ! Je vous parie même qu’il finira par se convaincre que ce fruit est le sien !

— J’ai peur pour Violante. Qui sait comment cet homme va réagir ? »

Berenguer pose sur la plaie un pansement de charpie qu’il noue autour de l’avant-bras du conseiller.

« Je m’occupe de Morain, conclut Saffredant. Je vais demain à Saramon lui proposer une charge qu’il serait fou de refuser. Il oubliera vite cette histoire.

— Dieu vous entende.

— Dieu est bien trop haut pour m’entendre. Je ne suis pas exigeant, je me contente de l’oreille des hommes. Jusqu’à présent ces oreilles-là m’ont toujours écouté avec attention.

— Si seulement je connaissais le nom de celui qui a engrossé ma sœur !

— Vous n’avez pas à vous soucier de cela ! explose Saffredant dont les yeux étincellent de colère. Dites-vous que c’est Morain le père, c’est tout ! Maintenant laissez-moi ! Mon secrétaire va vous régler la consultation, il vous attend dans l’antichambre. »

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