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Virtual Story

De
263 pages
An 2100. L'État est tout puissant. L'homme est l'ombre de lui-même, l'esprit éteint. La situation n'est pas encore explosive car il existe un échappatoire. Virtual Story, univers virtuel sans écho sur la réalité...et pourtant ?Mais certains ne peuvent plus se soumettre. De la maternité jaillit l'étincelle.De la clandestinité naît la révolte. De l'apathie indolente émerge l'esprit critique. Alors ils se rejoignent pour s'éveiller. Chercher leur racine, comprendre l'émergence d'un État dénué de principes. Dans leur quête ils rencontrent l'Homme sans cœur, artisan du destin.Et si l'histoire avait atteint son sommet ? Si le seul mouvement possible était désormais, le recul ?
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2 Titre
Virtual Story

3Titre
Laura Chapon-Zoheiri
Virtual Story

Roman
5Éditions Le Manuscrit
Paris
























© Éditions Le Manuscrit 2010
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-03504-9 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304035049 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-03505-6 (livre numérique) 035056 (livre numérique)
6 .
8
PREMIÈRE PARTIE
L’ETAT UMPIEN
9
CHAPITRE 1
JOSHUA, L’HOMME ENDORMI.
Il existe une frontière ténue entre la fiction et
la réalité, entre le rêve et la conscience, entre le
passé et le futur. On ne sait où l’on se trouve
que lorsque l’on a franchi la ligne...
Ce qu’il a sous les yeux n’est qu’une vision.
Un passé fictif. Ou peut-être une fiction
dépassée, illusoire. Pourtant, une fenêtre semble
éclairée, l’une des rares à l’être encore à cette
heure tardive. Le point de vue se rapproche sur
cette fenêtre puis à l’intérieur de l’appartement.
Un homme debout et affairé. Une femme
plongée dans un livre épais, elle prend des notes
sur un petit carnet posé à coté d’elle. L’homme
prépare le repas dans la cuisine. En fond
sonore, un débat politique défile à la télévision,
à peine audible. Il semble n’écouter que d’une
oreille. Deux hommes politiques en costume et
cravate discutent avec virulence. Derrière eux
sur un écran géant s’affiche le thème du débat: «
Comment définir l’identité nationale ? » et des
images de gens défilent, le drapeau tricolore,
11 Virtual Story
l’armée et les policiers, des châteaux forts et des
vignes. Près de lui son épouse semble sourde au
débat qui fait rage. Elle ne détourne pas le
regard de son roman épique sur Florence et les
jeunes années de Machiavel, qui n’était alors
qu’un débutant en philosophie politique. Sur
l’écran de l’ordinateur en veille défile d’ailleurs
une citation que l’homme apprécie
particulièrement:« […] les hommes seront
toujours assez simples et assez pressés par les
besoins présents pour que celui qui veut
tromper trouve toujours des dupes » Machiavel,
Le Prince, chapitre XVIII. L’homme milite
dans un parti écologiste. Après le repas, il lui
faudrait s’atteler à la préparation des banderoles
pour la manifestation du lendemain. Il laisse
mijoter la marmite et prépare les affiches, les
bombes de peintures et les pochoirs. Il faudrait
être créatif et percutant. Il commence à
déployer une large bande de tissu. Il empoigne
la première bombe de couleur et se ravise.
L’homme se fige. Le marmonnement des
hommes politiques s’éteint. Même l’ébullition
de la marmite en fond sonore cesse. Et le
message PAUSE s’affiche sur l’écran, zébrant le
visage de l’homme.
Joshua pose la manette sur la table à côté de
l’ordinateur. Il continuera plus tard. A présent,
il a une préoccupation plus urgente. Il prend sa
veste et sort sans fermer la porte. Oui, lui aussi
est préoccupé par les besoins présents. Il le
12 Laura Chapon-Zoheiri
regrette subrepticement, mais de quoi d’autre
pourrait-il se soucier ? Il voit bien les autres pris
dans le quotidien, il déplore leur attitude faible
et vile et la misanthropie en lui naît contre cette
nature humaine hypocrite, aveugle et lâche. Il
est absent comme eux, parfois il en prend
conscience, mais au fond il les méprise, souvent
même, comme il méprise l’État. Il prétend que
c’est leur nature qui Les a porté au pouvoir, que
des êtres forts et dénués de principes ont
profité de cette nature, en toute logique, et s’en
délectent à présent, sans rencontrer
d’opposition...c’est si facile ! Il se fait ces
réflexions, puis il oublie aussitôt quand un
craquement dans son cerveau le ramène à la
réalité: il a faim. Joshua marche l’âme vide et le
cœur éteint. Il est une enveloppe que l’on aurait
pas décachetée. Sa démarche rappelle celle d’un
canard hébété. Il avance peu assuré mais véloce,
presque à l’aveuglette. Avec une passivité non
feinte, il déambule dans ces rues communes,
qu’il reconnait sans les connaître, qu’il
appréhende sans appréhension, qu’il parcourt
sans parcours précis en tête. Il semble dénué de
la capacité de s’émouvoir ou de s’étonner. Il y a
bien un homme sur la bas côté dont le véhicule
est en panne. Personne ne s’arrête pour l’aider,
car il appartient à une autre section. Joshua
remarque bien ses yeux vairons et son costume
foncé. Cela fait de lui un membre de la S-32 de
la circonscription Centre Est. Bien sûr, par
13 Virtual Story
habitude ou par acceptation, et surement aussi
par facilité, chacun reste avec les siens. Joshua
vit dans la section voisine, la S-31. C’est
sûrement déterminant pour tout ces gens. En
tout cela détermine aussi leur relations sociales.
Mais par chance, les « yeux-vairons » ne sont
pas belliqueux. Les « Communautaires » non
plus. Ils peuvent donc vivre côte à côte
pacifiquement. « Les communautaires » sont
l’ensemble dans lequel vit Joshua. C’est plutôt
une aberration pour lui car il est solitaire et
associable. Mais puisqu’il y est né, il n’a d’autre
choix que d’y rester. Il ne prend pas
volontairement ses distances, il ne se mêle pas
c’est tout. D’ailleurs personne ne vient le
chercher. Il sait bien que certains n’en pensent
pas moins mais ils n’ont pas le droit de se
plaindre alors ils ont vite stoppé leurs
commérages. Lui n’a pas de raison d’être
inquiété tant qu’il ne fait pas de vagues. Et il ne
pense même pas à en faire. Quant à ce
charretier, il n’a qu’à attendre que passe un
autre homme aux yeux vairons. Oui mais si par
hasard, c’est un membre d’une section plus
agressive qui passe par là, le charretier ne
pourra se contenter d’attendre. L’homme
passera et lui jettera des pierres. Il l’insultera car
il a les yeux vairons, raillant sa différence ou
critiquant son mode de vie. Comme s’il pouvait
se vanter d’en avoir un meilleur...Très vite
l’agression pourrait dégénérer. D’autres s’en
14 Laura Chapon-Zoheiri
mêleront, sans savoir pourquoi, mus par des
instincts ravageurs...puis la patrouille
interviendra, mettra un terme à cela, par la
coercition...et le calme sera rétabli, en surface,
en apparence, jusqu’à la prochaine altercation.
L’homme qui n’est pas incité à la noblesse de
l’esprit en est réduit à ses instincts primaires. Ils
n’en ont pas conscience, mais ils l’ont pourtant
bien intégré...
Joshua lui continue son chemin. Une
patrouille arpente la rue. Il y a peut-être une
dizaine d’hommes à l’affût, regardant sans cesse
de part et d’autre. Ils sont à pied la plupart du
temps mais il n’est pas rare de voir débouler un
motocycle à toute allure en cas d’intervention
urgente. Il baisse la tête, il pense n’avoir rien à
se reprocher. De toute façon il ne risque pas
grand chose. Il est Umpien depuis au moins
deux générations, peut-être plus qui sait ? Et sa
puce IPP lui a été implantée dès sa naissance.
Les Traqueurs en ont surtout après les
étrangers. Ils doivent sans cesse justifier de la
date d’implantation de leur puce. Celles qui
datent de moins de trois ans ne sont plus
autorisées. Et puis il faut qu’ils soient capables à
tout moment de réciter la devise nationale ou
d’énoncer les principes de l’État.
Heureusement, on ne demanderait pas cela à
Joshua. Il les connait pourtant. Rien qu’en
tournant la tête il peut apercevoir un vieux
bâtiment étatique, le Centre d’Implantation et
15 Virtual Story
de Contrôle des IPP, sur lequel figure la devise
de l’État, « Unis, Semblables et Forts ». Et puis
au bout de la rue, sur une tour en désuétude, il y
a un écran plat vieillissant, qui diffuse en
continu des spots publicitaires. Certaines vitres
sont cassées, les structures métalliques sont
tordues ou rouillées. Le spot qui passe
actuellement, il l’a déjà vu. C’est une patrouille
de Traqueurs qui fend une foule souriante. Ils
défilent le regard fixe et concentré sous la
visière de leur casque, sans prêter attention à la
foule discrète autour d’eux. Soudain, l’un d’eux
voit un homme parmi les gens amassés et fixe
son regard sur lui. Les autres le suivent, ils
fondent sur l’homme. Il a une IPP datant de
deux mois. Il avoue venir d’un autre pays et
avoir été autorisé à rester sur le sol Umpien. Les
Traqueurs récitent, empoignant l’homme par les
épaules et regardant le spectateur fixement: « Si
mon Implant Puce Personnelle a moins de trois
ans, je me rends au centre d’Implantation et de
Contrôle des IPP. Je suis dans l’illégalité » Mais
à cet instant, ce n’est pas ce qu’il voit qui
oppresse Joshua, c’est la faim. Et il doit trouver
assez vite le moyen de combler cet estomac qui
se manifeste. Il se rend chez sa mère comme à
son habitude pour y récupérer une des reliques
qu’elle a gardé depuis qui sait combien
d’années. Enfin aujourd’hui, elles trouvent une
utilité. Elles nourrissent leur homme depuis que
le système du troc s’est instauré. Dans la
16 Laura Chapon-Zoheiri
Communauté, on cultive. Pas lui bien sur, mais
d’autres le font. Ils sont donc auto-suffisants en
matière agricole, mais d’une part, il en a assez
des pommes de terre et des poireaux et d’autre
part, la coutume veut que l’on troque en dehors
de la communauté. Et puis il sait que pour aller
voir son père au Centre Psychiatrique, mieux
vaut avoir l’estomac bien rempli et être repu. Il
salue brièvement sa mère et attrape un
chandelier qui traîne dans la pièce.
– Je nous ramènerai de quoi tenir une
semaine avec ça !
– Fais attention à toi. On dit que les
Traqueurs sont en pleine activité. Beaucoup
d’étrangers tentent d’échapper aux contrôles.
– Qu’est ce que je risque moi hein ?
Sa mère se tait. Elle ne sait pas pourquoi elle
a fait cette remarque. Mais elle sent qu’elle ne
doit pas en dire plus. Son regard fixe le sol, puis
son fils. Elle semble chercher quelque souvenir
ou quelque explication au fond de son esprit.
Puis elle se ressaisit et effleure du doigt l’écran
de l’ordinateur pour le rallumer.
– Regarde ma dernière création. Elle te
plaît ? Elle est en ligne depuis ce matin !
Joshua jette un regard furtif au tableau. Il
représente les objets qui jonchent la pièce. Que
peindra t-elle quand son fils les aura tous
troqués ?
Il cale le chandelier sous son manteau et part,
embrassant sa mère sur la joue.
17 Virtual Story
Il revient quelques heures plus tard, avec
trois poulets plumés et une barrique de lait. Il
porte tout cela sans difficulté avec la force que
lui confère sa corpulence généreuse. A trente
ans, il en parait facilement quarante, ses
cheveux blonds clairsemés sur les tempes et son
long manteau gris accentuent cette allure
désuète. Il lègue un demi poulet à sa mère. Elle
mange peu et ne manque de rien grâce aux
revenus de ses œuvres. Elle fait partie des
Artistiks, catégorie de personnes qui vivent de
leur art. Plusieurs fois par mois, elle publie sur
internet le fruit de son travail, et les
consultations lui rapportent de quoi subvenir à
ses besoins. Comme les Umpiens passent la
plupart de leur temps sur internet, les œuvres
sont toujours consultées, quelles qu’elles soient.
Le chiffrage numérique est chaque mois
transformé en subvention de l’État. Sa mère est
née Artistik, c’est un don qu’elle a développée
dès son plus jeune âge. Elle a bien essayé de le
transmettre à son fils. Joshua d’ailleurs est lui
aussi né Artistik, mais à l’âge de six ans, il a été
recalé. Son art déplaisait à l’état. Il a du
abandonner la création sous peine d’être
poursuivi. Dès lors, il a continué à dessiner mais
seulement pour lui, il n’est pas autorisé à
diffuser ses œuvres. Son local en est plein. De
deux à six ans, comme tous les autres Umpiens,
il a été éduqué au Centre d’Éducation
Citoyenne. C’était un élève brillant mais qui ne
18 Laura Chapon-Zoheiri
montrait aucun intérêt pour l’enseignement
qu’on lui dispensait. Il avait toujours la réponse
aux questions posées par l’Agent de
Transmission du Savoir mais ne levait jamais la
main pour répondre. Il ne manifestait jamais
son engouement pour les principes de l’état
qu’il maîtrisait pourtant à la perfection. Il fallait
toujours le solliciter. Son esprit était ailleurs,
toujours. Son seul intérêt réside, aujourd’hui
encore dans Virtual Story.
Virtual Story est un univers semblable à la vie
réelle et pourtant, cela n’a rien à voir. Joshua,
comme tous les autres participants, s’est créé un
avatar et joue un rôle. Il joue tous les rôles qu’il
ne peut pas jouer dans la réalité. Ce sont des
rôles qui n’existent pas bien sûr, mais ce sont
des rôles amusants. Il y a des familles et des
foyers dans Virtual Story, l’homme dont il a
endossé le costume travaille et élève ses enfants.
Il milite même dans un parti politique. C’est
une sorte d’instance au sein de laquelle on peut
exprimer des idées qui engagent le modèle
social et en débattre. Il sait bien que cela
n’existe pas en vrai mais il trouve cela amusant.
C’est un jeu de rôle, un jeu drôle. Une
distraction. Et cela lui prend beaucoup de
temps. D’ailleurs la plupart des Umpiens jouent
à ce jeu. Ils ont peu d’activités, alors Virtual
Story permet de faire passer le temps de façon
agréable. Pour Joshua, c’est plus encore qu’un
jeu. C’est une façon de vivre sa vie par
19 Virtual Story
procuration. Cela lui évite d’avoir des rapports
sociaux. Il n’a que des liens virtuels avec les
autres. C’est parfois compliqué mais cela a
moins de conséquences que dans la réalité. Et
puis il peut toujours appuyer sur pause quand il
n’a plus envie de jouer. Pour Joshua, c’est donc
plus qu’un passe-temps. C’est l’intégralité de
son temps. C’est sa vie. Sa vie d’animal
amorphe et vide de sens. En plus il sait que tout
ce qui arrive dans Virtual Story n’est pas
contrôlé. Cela lui laisse donc une liberté totale.
Personne ne sait pourquoi mais l’État n’a pas la
possibilité d’interférer dans Virtual Story. On
racontait autrefois qu’Il avait bien essayé mais
avait du abandonner. Il est bien clair pour tous
que Virtual Story est un jeu, et qu’en aucun cas
cela ne peut avoir d’implications concrètes dans
la réalité. C’est en tout cas l’un des messages qui
défile sur les écrans plats dans les rues. Alors
l’État laisse faire. Joshua sait qu’il est un citoyen
Umpien. Il connaît sa place et son rôle dans
l’État,sa puce IPP est toujours bien ancrée à son
oreille. Il l’entretient bien en se rendant une fois
par mois au centre d’Implantation et de
Contrôle. Quand il ne joue pas à Virtual Story,
il dessine. Il esquisse ce qu’il voit dans Virtual
Story car au fond, c’est son seul horizon. Son
seul univers. Des objets souvent, des détails.
Des scènes de son personnage. Parfois il
dessine ce qu’il voit par sa fenêtre. Des
bâtiments délabrés. Des immondices qui
20 Laura Chapon-Zoheiri
jonchent le sol, des feuilles de papiers
contenant des symboles écrits à la main,
d’étranges clichés qui représentent des gens ou
des scènes qui n’ont jamais existées. Il dessine
des carcasses de véhicules. Des élevages de
poulets, ou des champs de maïs. Des groupes
d’enfants qui se rendent au Centre d’Éducation
Citoyenne. Les gens qui circulent en charrettes
ou à pieds. La plupart du temps, ils cheminent
seuls car dès que des rapprochements se font,
Ils arrivent. Alors les groupes se dissolvent
rapidement, dérangés par cette présence non
désirée. Les Traqueurs. Ils sont l’un de ses
modèles favoris. Les Traqueurs l’intriguent.
Vêtus de bleu, avec leur IPP greffée solidement
à l’oreille, leur Taser et leurs regards qu’il devine
acerbes sous la visière du casque. Il se met à la
fenêtre et il les observe. Depuis quelques jours,
il dessine des gens, éléments qu’il n’avait jamais
autant pris pour objet auparavant, en tout cas
pas avec le même intérêt. Des Umpiens qui
sont différents dans leurs apparats, des
hommes, plus rarement des femmes qui portent
d’étranges tenues, des pantalons trop courts ou
de longues robes noires. Ils ne les arborent que
derrière son immeuble, jamais dans des endroits
plus fréquentés. Les hommes discutent, de quoi
? Les femmes à l’écart se taisent, pourquoi ?
Parfois, ils se mettent à genoux sur le sol et
regardent le ciel, puis leurs mains ouvertes
comme un livre devant eux. Et puis il dessine
21 Virtual Story
des étrangers. Drôle d’idée. Il les dessine car il
les reconnaît. Certains ont l’air différents et sont
pourtant bien Umpiens. Mais ceux-là, il les
reconnaît car ils n’ont pas d’IPP. Ils se cachent
derrière des morceaux de mur. Ou derrière des
tas d’immondices. Ils parlent... Ils sont parfois
trois ou plus. Tous le monde sait que c’est
formellement interdit mais ils le font. Et le plus
étrange, c’est que cela ne provoque même pas
l’intervention des Traqueurs. Il sait qu’il devrait
les appeler mais il ne le fait pas. Il préfère les
observer. Il a remarqué aussi parfois que
certains avaient des puces IPP. Ils s’entourent la
tête dans de gros chiffons humides. Il y a
parfois la trace infime d’un champ magnétique
près de leur oreille. Cela n’a pas l’air de les
gêner. Il ne les entend pas parler. Mais il voit
qu’ils discutent. Les étrangers pensent qu’il ne
les voit pas. Il habite une pièce d’un immeuble
en ruine. Il y a quelques voisins dans
l’immeuble d’en face mais ceux là n’ont pas de
fenêtre qui donne du côté où les étrangers se
réunissent. Lui n’a qu’une petite lucarne. Son
local est divisé en deux niveaux. C’était
autrefois une cage d’escalier. Il en a investi deux
niveaux. Le reste de l’immeuble n’est pas
habitable. Par pour lui en tout cas car on en
demande encore des loyers. Il n’a pas les
moyens de payer. Ils doivent être nombreux
dans son cas car personne n’habite ces
appartements.
22 Laura Chapon-Zoheiri
Il y a quelque temps, un homme est venu
s’installer dans la cage d’escalier de l’étage en
dessous. Il a rapidement nettoyé l’emplacement
et a posé son baluchon, comme l’avait fait
Joshua il y a dix ans. Mais cet homme n’a pas eu
le loisir de rester longtemps. Ce n’était pas un
palace mais c’était un toit au moins, sûr et
offrant par la lucarne, une vue dégagée.
L’homme était noir, et d’après ce qui s’est passé
ensuite, Joshua a compris que c’était un
étranger. A peine avait-il posé son sac, que les
Traqueurs ont débarqué chez lui. L’avantage
pour eux, c’est qu’ici, ils n’ont même pas besoin
de tambouriner à la porte, ils peuvent entrer
sans ménagement. Ils ont saisi l’homme par le
col et exigé l’inspection de son IPP. L’homme a
baissé la tête et le Traqueur a branché son
appareil. « Votre puce a été installée il y a deux
ans. Vous n’êtes pas autorisé à rester ici. »
L’homme a argumenté qu’il avait une
autorisation de séjour et que son IPP lui avait
été implantée légalement lors de son entrée en
règle sur le territoire Umpien. Les Traqueurs ne
sont pas des hommes de compromis. On se
demande parfois même s’ils sont vraiment des
hommes. Ils l’ont expulsé manu militari. Joshua
a entendu l’homme protester pendant qu’on le
raccompagnait dehors, a entendu son nom
mentionné pour exemple, et puis rapidement, le
son de sa voix s’est évanoui. Au dehors, Joshua
a vu que l’homme subissait un nouveau
23 Virtual Story
contrôle de sa puce. Celui-là a duré plus
longtemps. Quand ils ont fini, « l’étranger » ne
protestait plus. Il marchait droit devant lui, l’air
hagard, puis les Traqueurs l’ont empoigné et ils
l’ont emmené. Joshua ne l’a plus jamais revu.
Auparavant, l’homme errait parfois dans les
bâtisses éventrées du voisinage. Il le saluait,
simplement. Il le connaissait, depuis quelques
années et Joshua se souvient avoir troqué avec
lui à plusieurs reprises. Pour l’heure, il reste
donc relativement isolé dans sa cage d’escalier.
Joshua s’allonge près de la lucarne, et regarde
au dehors. Et il dessine. La position allongée est
sa favorite. C’est ainsi qu’il arrive à retranscrire
le plus fidèlement la réalité. Il a admirablement
acquis la maîtrise des perspectives et celles des
ombres et des teintes, bien qu’il n’aie qu’un seul
bâton de carbone pour dessiner. Sa mère lui a
enseigné beaucoup de choses. Le reste, il l’a
appris tout seul. Rapidement il s’est retrouvé
seul avec sa mère. Alors il suivait de près ses
activités. Il fonctionnait comme une éponge. Il
l’observait, il absorbait et il reproduisait.
L’ordinateur ne s’était pas trompé quand, à sa
naissance, il l’avait classé parmi les Artistiks.
Allez comprendre pourquoi il a fait marche
arrière ensuite. Il n’a jamais cessé de dessiner.
Après la nourriture, ses cibles d’échange sont le
papiers et le stick de carbone. C’est très peu
cher car personne n’en veut. Il sait qu’il y a des
tonnes de papier à écouler. Ce n’est donc pas
24 Laura Chapon-Zoheiri
un problème de s’en procurer. Le plus souvent,
c’est même sa mère qui lui fournit les crayons.
Elle lui donne ceux qu’elle a entamés et qui sont
presque terminés. Sur ceux là elle n’a pas de
contrôle. Pour les couleurs, c’est plus
compliqué. Seuls les Artistiks officiels ont le
droit de les utiliser. Quand il a terminé ses
dessins, Joshua les expose dans son couloir. Sur
un premier niveau, alignés, il expose les croquis
tirés de Virtual Story. Sur une seconde ligne,
juste en dessous, il expose les dessins copiés des
scènes observées à sa fenêtre. On trouve par
exemple une voiture pouvant aller à grande
vitesse, flambant neuve, et dessous, une
carcasse en ferraille au milieu des ordures, sur
un morceau de trottoir éventré. Sur la ligne du
haut, il y a son personnage virtuel qui fait les
courses dans un « Supermarcket » bien
achalandé, sur celle du bas, il a représenté les
habitants de sa cellule, la S-31 qui troquent les
maïs qu’ils ont récoltés contre de la viande
amenée sur une charrette par des habitants
d’une autre cellule. Il y a aussi un dessin qui
représente ce qu’on appelle dans Virtual Story,
un « meeting politique ». Des gens sont réunis
dans une salle, se regardent les uns les autres.
Certains ont la main levée pour parler. Il y a
même des étrangers au fond de la salle. Ils n’ont
pas la main levée mais ils sont là. Sur le dessin
du dessous, il y a ces quatre étrangers qui
parlent à voix basse. Il y a un Traqueur qui
25 Virtual Story
passe derrière l’immeuble, que personne n’a
remarqué. Peut-être pas même Joshua. Quand il
a fini d’accrocher ses dessins, il s’endort à-
même le sol.
Il est réveillé bien avant l’aube par les
lumières des Traqueurs qui font une ronde de
nuit. Peut-être qu’ils ont été appelés par des
témoins d’une scène « non-autorisée ». Mais ils
sont surement venus tous seuls, ils n’ont besoin
de personne. Joshua a le sommeil léger. Il dort
par intermittence, de jour comme de nuit, au
gré de ses envies, au rythme de son corps, ou à
celui des Traqueurs comme aujourd’hui. Ils
rôdent, toutes lampes dehors, à la recherche
d’on ne sait quoi. Parfois ils ramassent par terre
des détritus. Il les voit récupérer des morceaux
de ces clichés énigmatiques qu’ils a déjà
observés. Puis assez vite, lassé de leur ballet
incessant et répétitif, il se lève et rallume son
ordinateur. L’homme est toujours là, la bombe
de peinture à la main. Il faut qu’il le fasse
dessiner, cela, il sait faire. Mais il faut qu’il
dessine une idée. Il faut qu’il représente une
idée, sur un papier. Une idée...Il croque
rapidement le terrain presque vague qui est son
horizon, un arbre, vestige d’une végétation
déliquescente, qui n’est plus qu’une seule
branche rabougrie et dénuée de feuilles. Puis il
dessine des charrettes et commence à les
remplir de détritus. Voilà une idée. Ramasser
tout ce qui traîne et nettoyer le paysage.
26