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VITOUCHA

De
395 pages
Chaque été, j'attends tous ces rassemblements de l'hétéroclite que sont brocantes et vide-greniers, avec une attirance pour les objets monogrammés. Leurs initiales me font emprunter une passerelle pour les rejoindre dans les méandres de leur passé. J'ai alors la sensation étrange d'ébaucher un dialogue avec l'objet, comme s'il me suppliait de lui restituer sa vraie dimension. Une fois rapporté chez moi je le regarde, le place, le déplace, jusqu'à ce qu'il soit satisfait. Quoi de plus banal qu'un vieil objet posé sans vie sur un meuble ? Quoi de plus vivant qu'un bel objet se reposant ! Tout en lui respire le vécu, le souvenir de ceux ou celles qu'il a accompagnés. Il n'y a plus alors qu'à se laisser guider afin de partager son histoire.
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2 Titre
Vitoucha

3Titre
Roland Boudarel
Vitoucha

Nouvelles
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00762-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304007626 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00763-3 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304007633 (livre numérique)

6 8






Chaque année, avec impatience, j’attends l’été
et ses grands rassemblements de l’hétéroclite
que sont les brocantes ou autres vide-greniers
sans prétention.
J’aime aller chiner, à la recherche de l’Objet.
La valeur ne m’intéresse pas. Le coup de
cœur, oui.
Je suis toujours ému de découvrir ces
souvenirs de vies sur lesquels une main a
griffonné un prix. J’ai une affection particulière
pour les objets monogrammés, toujours en V et
en D. Ces initiales gravées me permettent ainsi
d’emprunter une passerelle supplémentaire
pour les rejoindre dans les méandres de leur
passé.
Dès le premier contact, j’ai parfois la
sensation étrange d’ébaucher un dialogue avec
l’objet, comme s’il me suppliait de le sortir du
néant afin de lui restituer sa vraie place.
Dans ces cas là, sans trop réfléchir je
l’adopte.
Il est de bon ton de marchander afin de faire
baisser le prix. Je ne le fais pas. Ce serait
indécent.
9 Vitoucha
Une fois rapporté chez moi, à Montmeyran,
je le regarde, le place, le déplace, jusqu’à ce qu’il
me donne l’impression d’être satisfait. Lorsqu’il
a enfin trouvé ses repères, je le laisse seul.
Après quelques heures, je reviens le voir, puis
m’assois près de lui afin de l’observer en
silence.
J’ai ainsi la jouissance et la fantaisie de mettre
côte à côte des objets qui n’auraient jamais dû
se rencontrer.
Quoi de plus banal qu’un vieil objet posé
sans vie sur un meuble.
Oui, pour le profane ! Mais pour un
passionné tel que moi, c’est différent, car quoi
de plus vivant qu’un bel objet se reposant !
Tout en lui respire le vécu, le souvenir de ceux
ou celles qu’il a accompagnés. Il n’y a plus alors
qu’à se laisser guider afin de partager son
histoire.
10
DOMENICO ZUCCO
Dès mon plus jeune âge, je me suis attaché au cirque
découvert par la lucarne qui précipiterait sa perte. A une
époque où cette télévision n’était pas encore entrée dans
tous les foyers, les soirées de la Piste aux Etoiles
rassemblaient tous les enfants du village autour de
l’unique écran noir et blanc. Assis en tailleur, nous
restions là durant deux heures, sans bouger, comme
hypnotisés.
Devenu adulte, à chaque fois que je le pus, j’allais
rejoindre cette magie de l’enfance sous les chapiteaux qui
se montaient près de chez nous. Malheureusement ils
furent de moins en moins nombreux, de moins en moins
fascinants, et un jour vint où, comme les autres, j’oubliai
moi aussi le chemin qui me conduisait à eux.
Lorsqu’il y a six mois, je vis dans la presse qu’une
vente aux enchères avait lieu pour disperser les objets
d’un cirque condamné par la faillite, je décidai de m’y
rendre. J’étais partagé entre la culpabilité d’être un
prédateur dépeçant une dépouille et l’excitation de la
trouvaille. C’est ce deuxième sentiment qui prévalut, dès
l’instant où je pénétrai dans l’enceinte de la vente. Il y
avait de tout, c’était un gigantesque capharnaüm. Le
11 Vitoucha
chapiteau avait même été monté ! S’entremêlaient des
harnais, des cages à fauves, du matériel, des échelles, des
filins, des cordes. A l’intérieur on trouvait d’autres
objets. Je fus ému successivement par une petite trousse
de maquillage en skaï vert, un habit de clown aux
couleurs délavées, le justaucorps décousu d’une écuyère. Je
m’emparai même de la trousse, la regardant sous toutes
les coutures, l’ouvrant délicatement, pour finalement
continuer ma flânerie jusqu’à ce que je le vis.
C’était un petit accordéon diatonique aux soufflets
rouges. Ses deux caissons étaient en bois foncé, ses
courroies avaient un cuir craquelé. Apparemment il ne
semblait pas avoir trop souffert des vicissitudes du temps.
Avec délicatesse je le pris entre les mains, positionnai
maladroitement mes doigts sur les claviers afin d’en faire
sortir une note qui me parut nasillarde. Ce n’était pas
l’instrument qui en était coupable, mais ma maladresse
et mon manque de pratique. Je le retournai jusqu’à ce
que je vis qu’il était marqué par mes initiales fétiches.
Un V et un D avaient été collés et sans doute recollés.
Le V avait une couleur légèrement différente du D,
comme si l’un était antérieur à l’autre. Cet accordéon
serait à moi et il le fut, car personne d’autre ne s’y
intéressa.
Domenico Zucco avait une gueule, une belle
gueule d’Italien buriné où chaque ride s’est
muée en sillon. Même s’il avait aujourd’hui
quasiment soixante-dix ans, sa haute stature
laissait imaginer l’athlète charpenté qu’il avait
dû être. Quelle que soit la saison de l’année, il
12 Domenico Zucco
avait toujours la même casquette vissée sur le
haut du crâne. Rares devaient être ceux qui
connaissaient la couleur, la présence ou
l’absence de ses cheveux.
Il avait près de lui son instrument de
musique, celui qui ne l’avait jamais abandonné.
Il venait de le déposer sur sa petite table de
cuisine. Pas grande comme tout ici devait l’être
dans l’exiguïté de sa caravane. Gisant désormais
devant lui, il avait enlevé une à une les lettres
composant son nom et collées jusqu’alors sur le
caisson droit de son accordéon. Seule avait été
conservée l’initiale de son prénom, le D de
Domenico. Il les observa toutes puis s’empara
de celle de son nom, le Z de Zucco pour, avec
une minutieuse habileté, la découper. Il en fit
un V qu’il colla en travers, à côté du D. Le V de
Valbruna.
– C’était lui qui l’avait prénommée ainsi.
Comme à chaque fois qu’un événement
d’importance avait lieu, à l’issue de la dernière
représentation du soir tous les membres de la
troupe étaient rassemblés en conseil au centre
de la piste. Chacun avait apporté son idée.
L’écuyère proposa Madeleine, la sainte du jour ;
la mère Baggio pensa à Innocente car la petite
l’était ; le contorsionniste osa Rose, pour rire.
Domenico Zucco avec une voix calme, mais
sûre, proposa Valbruna. Comme il avait récolté
13 Vitoucha
en retour de nombreux regards étonnés, il
expliqua, en peu de mots.
– Valbruna, c’est un petit village italien dont
ma famille est originaire.
Personne n’avait rien répondu, cela signifiait
ici que tous étaient d’accord. Il fallait bien offrir
un nom à ce bébé déposé durant la nuit, près de
l’entrée du chapiteau. Elle avait quelques jours à
peine. Personne ne pensa à la déclarer à qui que
ce soit, elle avait été amenée là, elle grandirait
donc avec la famille Baggio.
Domenico Zucco s’était de suite attaché à
cette enfant que personne n’avait voulue, mais
que son épiderme ébène rendait déjà si belle.
Valbruna lui parut de circonstance. Ce
prénom évoquait la couleur de sa peau mais
ressemblait aussi à celui de Valaïda Snow, cette
trompettiste de jazz de génie dont il
affectionnait tant la musique.
De fait, c’est Madame Baggio, celle que l’on
appelait la mère Baggio qui s’occupa de
Valbruna et l’accueillit dans son foyer. Elle qui
était habituée à avoir quasiment chaque année
un nouvel enfant ne fut pas déroutée par cette
arrivée imprévue. Chez les Baggio, on
grandissait à la bonne franquette. Les aînés
aidaient les plus petits pour que rapidement, ils
puissent eux aussi soutenir ceux qui suivraient.
On passait peu de temps à l’éducation, la bonne
marche du cirque primant sur tout. En
14 Domenico Zucco
revanche le peu d’enseignement qu’ils
recevaient, les enfants le faisaient fructifier,
comme on a l’habitude de procéder avec un
bien précieux. Ainsi personne n’eut jamais à se
plaindre des enfants Baggio, ils étaient la fierté
de leurs parents.
Valbruna grandit dans ce moule qui n’en était
pas un. Comme ses frères et sœurs, elle devint
serviable, ne rechignant pas au travail, toujours
de bonne humeur. Sa couleur de peau différente
des autres lui permit de comprendre rapidement
qu’elle n’était sûrement pas entièrement de la
même famille qu’eux. Personne n’en parla
jamais, comme si cela n’avait pas d’importance.
Elle était Baggio désormais, cela suffisait, pour
eux, pour elle. Quant à l’avis des autres,
personne ne s’en souciait.
Elle était toutefois complètement différente
car empreinte d’une grâce et d’une beauté
inconnues du reste de la fratrie. Même si elle
disposait des mêmes vêtements que ses sœurs,
ils se métamorphosaient à son contact. Le
moindre tissu, le plus simple des colliers,
devenaient comme par enchantement, des
atours d’apparat et de faste. Elle avait de
magnifiques yeux verts qui prenaient encore
plus d’éclat, sertis par son teint. En l’observant,
on pouvait déceler en elle un métissage de
plusieurs continents, elle était au confluent de
15 Vitoucha
l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe. Valbruna
était une beauté d’exception, alchimie de tout.
Grandir dans un cirque la rendait très
heureuse. Elle passait de longues heures dans la
ménagerie pour, à distance, regarder ces fauves
qui toute à la fois l’impressionnaient et lui
faisaient peur. Peu à peu, l’âge aidant, elle s’était
rapproché des cages, allant même jusqu’à jeter
avec témérité un quartier de viande à ces lions,
dont, étonnamment, elle se sentait très proche.
Plus rassurée, elle aimait aussi en coulisse venir
dans la loge des clowns avant qu’ils n’entrent en
scène. Là encore, elle restait discrète, mais
regardait avec passion la magie du maquillage
transformer peu à peu le grand Félix en clown
blanc. Même si elle adorait Félix, elle n’aimait
pas ce personnage, elle préférait l’auguste qui
l’amusait tellement. A l’occasion de ses quatre
ans, la mère Baggio lui avait confectionné un
costume à l’identique. Elle accompagnait les
deux clowns lors de leur entrée, découvrant
ainsi son premier contact avec la piste. Une fois
l’appréhension dépassée, elle avait aimé ces
applaudissements, ces sourires d’adultes, ces
éclats de rire d’enfants souvent plus âgés
qu’elle.
Mais son premier propre numéro d’artiste,
elle l’eut à sept ans. Domenico Zucco lui avait
offert cette année là une chevrette. Il avait vu
dans un autre cirque un numéro de dressage
16 Domenico Zucco
avec une de ses congénères. Il avait trouvé le
numéro plaisant et avait imaginé de suite que
Valbruna pourrait en faire autant. Valbruna
avait regardé cet animal entièrement blanc
comme s’il s’était agi d’une peluche vivante.
Elles s’étaient apprivoisées mutuellement et
rapidement où on voyait l’une, on apercevait
l’autre. Valbruna décida de ne pas donner de
nom à sa chèvre, elle se contentait de l’appeler
la chèvre. Mais peu à peu l’attitude de son
entourage l’incita à la nommer car tous
l’appelaient Biquette, et Valbruna trouvait cela
particulièrement imbécile. Elle chercha donc
une idée pendant plusieurs jours. Elle se
plongea dans le seul livre qu’il y avait au cirque,
un vieux dictionnaire Larousse au dos malmené.
Elle tenta plusieurs solutions. Aucune ne lui
convint. Comme elle savait que c’est à
Domenico Zucco qu’elle devait son nom de
Valbruna, elle décida, en désespoir de cause, de
s’adresser à lui, comme on s’en réfère à un sage.
Elle frappa à la porte de la caravane. Une fois
invitée à entrer, elle monta les deux ou trois
marches et se retrouva dans l’intimité de
Domenico Zucco. La chèvre anonyme suivait,
ne pouvant être absente en un moment si
crucial pour tous. Valbruna évoqua le problème
qui la préoccupait. Domenico réfléchit en
silence quelques instants.
17 Vitoucha
– Tu sais Valbruna, un nom c’est important,
c’est pour la vie ; une fois donné, on ne peut le
reprendre, il faut donc bien choisir. C’est une
responsabilité importante.
Valbruna ne dit rien, comprenant en effet
que l’instant était solennel.
– Si tu choisis un nom dans une liste, cela va
te plaire un moment, mais après tu seras déçue.
Il faut que tu réfléchisses à ce qu’elle est, à ce
que tu comprends d’elle, à son caractère… Et là
tu trouveras un nom.
Valbruna était intimidée par Domenico
Zucco. Il était très grand, parlait peu, était aimé
par tous ici au cirque Baggio. Tout le monde le
respectait. Il était très secret et lorsque Valbruna
venait passer l’après midi dans sa caravane, il ne
lui parlait jamais de lui. En revanche, elle
l’écoutait pendant des heures, car pendant des
heures il contait des histoires, décrivait des
paysages, faisait revivre des personnages.
Domenico Zucco était pour elle le deuxième
livre du cirque, mais moins fatigant que le gros
dictionnaire où il fallait tourner les pages et se
concentrer pour déchiffrer ces lettres qui,
assemblées, ne formaient plus les mêmes sons.
Elle savait que si à un moment de sa journée
elle devait se comporter comme une grande
fille, c’était bien face à Domenico Zucco. Elle
ne devait pas le décevoir.
18 Domenico Zucco
– La chèvre, pour moi c’est une danseuse ;
elle fait claquer ses sabots.
– Bravo Valbruna, c’est comme ça que tu
dois réfléchir, c’est une bonne piste.
– Faut que je lui trouve un nom de danseuse.
– Oui mais si tu fais un numéro avec elle
sans qu’elle puisse danser, cela ne lui
conviendra pas. Certains vont même peut-être
se moquer d’elle.
– Domenico, je ne veux pas qu’on se moque
d’elle, parce que c’est une danseuse espagnole,
et on se moque pas des danseuses espagnoles !
Jamais !
Valbruna avait un front buté lorsqu’elle
parlait ainsi. Le vieil homme en sourit.
– Et bien trouve lui un prénom espagnol.
– Conchitta !
– Non, ça c’est portugais !
– C’est pareil !
– Ah ! Non le Portugal, c’est pas l’Espagne,
Valbruna.
Valbruna s’assied sur le canapé. Pendant
plusieurs minutes, elle ne dit rien, réfléchissant.
– C’est trop difficile, je ne connais pas de
prénom espagnol ! Donne-moi des idées.
Il devait être écrit que Domenico Zucco
serait celui qui baptiserait.
– Andalouze !
– Qu’est-ce que c’est ?
19 Vitoucha
– Ce sont les habitants d’Andalousie, c’est
une région d’Espagne. Il y a très longtemps,
toute l’Europe a été envahie par des bandes de
barbares avec de grosses moustaches, des
grands cheveux…
Domenico venait de se lever pour mimer les
envahisseurs. Il les décrivait, imitait la cavalcade
des chevaux arrivant dans les villages, il poussait
des cris gutturaux pour reproduire leur langage.
En quelques secondes la caravane était devenue
un immense lieu de rassemblement où toutes
les tribus déferlant sur l’Europe s’étaient donné
rendez-vous.
– Parmi ces envahisseurs, il y en avait qui
détruisaient tout, comme ton frère, ils
s’appelaient les Vandales. Ces Vandales se sont
pas arrêtés chez nous, ils sont allés jusqu’en
Espagne et se sont installés dans une région où
ils ont laissé leur nom. L’Andalousie, c’est le
pays des Vandales.
Valbruna le regardait avec de grands yeux,
émerveillée !
– Et aujourd’hui l’Andalousie, c’est aussi
devenu ça, conclua Domenico Zucco.
Avec la précaution due à son âge, il monta
sur un tabouret, prit un coffre en bois posé sur
un meuble, l’ouvrit et sortit son accordéon. Il se
concentra quelques instants, ajusta les bretelles
et les sangles et commença à jouer une
succession de rythmes andalous endiablés.
20 Domenico Zucco
Valbruna riait, applaudissait, tournait sur elle-
même avec sa grâce de reine, Andalouze
appréciait, elle aussi, puisqu’elle frappait du
sabot, quasiment en rythme. Au milieu de cette
ambiance de fiesta improvisée, la porte de la
caravane s’ouvrit, deux sœurs de Valbruna
arrivaient. L’instant d’après, deux autres les
rejoignirent. Chacune se laissait envahir,
submerger, retourner par tous ces rythmes
déchaînés. La caravane était petite, mais soudain
les parois semblaient avoir disparu. Domenico
Zucco était concentré sur sa musique, mais il
souriait. Plus il jouait fort, plus les filles
s’abandonnaient. Comme aucune ne voulait être
celle qui clôturerait ce moment d’exception,
personne ne voulut s’arrêter. S’il n’y avait pas eu
la dernière séance rappelée en criant par la mère
Baggio, ils auraient sans nul doute continué
jusqu’au petit matin.
Le baptême d’Andalouze avait été joyeux ;
cela convenait parfaitement à Valbruna.
Désormais sur tous les programmes, elles
seraient liées en devenant Valbruna et la chèvre
Andalouze.
Valbruna lui apprit à danser au rythme du
tambourin, elle lui montra comment
reconnaître les couleurs d’un foulard, elle la
forma à répéter un chiffre en frappant son
sabot sur le bois d’une caisse. La première fois
où elle la vit présenter son numéro, la mère
21 Vitoucha
Baggio ne put s’empêcher d’essuyer furtivement
une larme. Jusqu’alors, elle n’avait jamais pleuré
en voyant le travail d’un de ses enfants. Elle fut
déstabilisée par cette sensiblerie. Comme elle ne
savait pas gérer ses émotions, elle s’obligea à ne
pas féliciter Valbruna lorsqu’elle sortit de la
piste après ce baptême du feu. Valbruna fut
tellement entourée ce soir là qu’elle n’eut pas le
temps de voir l’absence de sa mère. En
revanche, lorsqu’elle rentra à la caravane, elle
découvrit sur la table une belle part de clafoutis
qui lui était réservée. C’était son gâteau préféré.
Durant cinq ans Valbruna et Andalouze
enchantèrent les spectateurs à chacune de leurs
prestations. Une fois le dressage effectué,
Valbruna n’avait plus rien eu à faire. Andalouze
savait et le saurait durant toute sa vie. La chèvre
allait même jusqu’à jouer des tours à Valbruna
durant leur spectacle. Une véritable complicité
les unissait, les liait et les reliait. Cela aurait pu
durer fort longtemps si Andalouze n’avait pas
brouté une mauvaise herbe, un matin d’été où
elle paissait sur un talus. Dès le soir même,
Valbruna remarqua qu’elle n’allait pas bien. Elle
marchait très lentement, buvait sans cesse, un
léger filet de bave coulant de sa bouche. Le soir,
pour la première fois Andalouze ne voulut pas
dormir au pied du lit de Valbruna, préférant
aller passer la nuit, sur la paille, près de la
22 Domenico Zucco
ménagerie, avec les autres animaux. C’est au
milieu d’eux qu’elle mourut.
Valbruna connut là son premier chagrin dans
ce monde de joie perpétuelle qu’était le cirque
Baggio. Elle resta couchée dans la paille, la tête
posée sur le ventre d’Andalouze, un ventre
anormalement dur, étrangement immobile, et
glacialement froid. Elle resta ainsi une journée
entière à pleurer, se repassant le film de leur
amitié. Tout le monde craignait qu’elle
continuât sa nuit comme sa journée, prostrée
ici. Personne n’osait lui dire de se lever. Une
fois la séance du soir terminée, elle prit seule la
décision de quitter son amie. Elle s’agenouilla
devant elle, posa la main sur son cou puis
effleura sa joue d’une tendre bise d’enfant. Elle
avait au préalable chassé les mouches qui
venaient se coller à l’humeur de ses yeux clos.
Elle fit quelques pas, se retourna et déposa un
baiser au bout de ses doigts. Elle y souffla
dessus afin qu’il puisse aller rejoindre
Andalouze une dernière fois, là où elle reposait
désormais.
Lorsqu’elle se réveilla le lendemain matin,
elle n’alla pas vers la ménagerie, car elle savait
qu’Andalouze n’y était plus. Elle ne parla plus
jamais de sa chèvre, les autres non plus.
Lorsqu’elle serait trop triste, elle irait fouiller
au fond de sa caisse afin d’en extraire une
affichette pliée en deux. On les voyait dessinées
23 Vitoucha
côte à côte. C’est Domenico Zucco qui les avait
croquées. Cela n’en avait que plus de valeur
pour elle.
Dans ce domaine là, Domenico excellait
aussi. Il semblait détenteur de tous les dons. Il
dessinait à la perfection, il connaissait la
musique par les divers instruments dont il
jouait, il savait raconter des histoires. Son corps
était habile et charpenté comme celui d’un
sportif. Il était omniprésent dans le cirque, car il
rendait service à tout le monde. En revanche, il
n’était pas intégré au programme car il ne faisait
aucun numéro. Un jour où Valbruna avait osé
lui poser la question, il avait seulement
répondu : plus jamais ! Durant quelques instants
son regard avait été voilé de tristesse. Elle
n’avait pas osé lui poser d’autres questions.
Valbruna était doublement touchée par le
départ d’Andalouze car d’une part, elle avait
perdu une amie et d’autre part, elle n’avait plus
de partenaire pour son numéro. Elle chassa de
suite l’éventualité de la remplacer, et pourtant le
contact avec la piste lui manquait. Elle réfléchit
à ce qu’elle pourrait faire. Clown, elle ne voulait
pas, jongleur, elle n’en avait pas envie, la magie
ne l’attirait pas, quant à tous les numéros de
dressages d’animaux, elle les rejetait. Il ne lui
restait plus qu’à faire du trapèze. Elle ne
connaissait pas les exigences de cette discipline
car il n’y avait pas ce type de numéro dans leur
24 Domenico Zucco
cirque. Elle laissa donc mûrir sa réflexion, et
peu à peu, celle ci s’imposa à elle. Elle avait
envie de se jeter dans les airs à partir d’un
trapèze, d’improviser des figures dans le vide,
de ressentir cette peur, qui pourrait la terrifier.
Elle avait hâte d’entendre la clameur de
soulagement des spectateurs, une fois leur
respiration reprise, car rassurés de la voir en
sécurité sur la plate-forme.
Elle savait qu’elle aurait besoin de travailler
assidûment avant de pouvoir présenter un
numéro. Elle était toutefois inquiète. Son père
et sa mère accepteront-ils ? Elle s’en ouvrit à
eux le soir même.
C’était à table, toute la famille était là. Alors
que chacun appréciait d’être enfin assis, pour
pouvoir se reposer et manger, Valbruna profita
de ce silence quasi religieux pour annoncer sa
décision.
Passionnée par son envie, elle parla encore et
encore ; elle s’était même levée, virevoltant,
bougeant, faisant le tour de la table, ne
regardant plus ceux qui étaient autour d’elle.
Lorsqu’elle finit, que son regard se posa sur
eux, elle eut l’impression d’avoir énoncé une
énorme sottise. Toutes leurs cuillères étaient en
suspens, les yeux ronds comme des agates ; ils
semblaient tous frappés par la foudre.
– Qu’est-ce que j’ai dit ?
En retour, aucune réponse !
25 Vitoucha
Valbruna ne savait comment réagir. Allait-
elle pleurer ? Allait-elle rire ? Allait-elle
s’énerver ?
– Vous avez perdu vos langues ? Qu’est ce
que j’ai dit ?
Une bêtise aussi grosse que Jibi, lança
laconique Fontana Baggio.
– Jibi, c’était l’éléphant !
– Pourquoi ? voulut savoir Valbruna.
– Pour rien !
Fontana Baggio savait que Valbruna
n’arrêterait pas là. Jamais il n’avait haussé le ton
avec cette fille qu’il aimait tant, bien que n’étant
pas de son sang. Il avait peur que le jour soit
arrivé.
– Pour rien ? Ça ne veut rien dire ! Tu
imagines si j’étais trapéziste, on aurait encore
plus de monde qui viendrait nous voir.
– Valbruna, il n’y aura jamais de trapèze dans
ce cirque !
– C’est pas vrai, j’en ai vu un l’autre jour au
fond d’un camion.
– Valbruna, il n’y aura jamais de trapéziste
dans ce cirque !
– C’est pas vrai, je suis là.
Elle allait tenter ce sourire enjôleur qui la
rendait irrésistible, lui permettant d’obtenir tout
ce qu’elle voulait auprès de son père. Elle n’en
eut pas le temps.
26 Domenico Zucco
– Valbruna, tu m’emmerdes ! Pas de trapèze,
pas de trapéziste, pas de Valbruna au trapèze,
pas de Valbruna trapéziste !
Fontana Baggio était malheureux de s’irriter
ainsi contre sa fille, mais il ne pouvait agir
autrement.
Valbruna ne répliqua rien, elle fit le tour de la
table, puis sortit de la caravane. Lorsqu’elle fut à
une distance respectable, elle commit le
deuxième acte de la journée que son père aurait
jugé irréparable, elle alluma une cigarette !
Pendant plusieurs jours, elle ne reparla plus
de son projet, jusqu’à ce qu’elle décida de s’en
ouvrir à Domenico Zucco. Pour lui ce fut aussi
une surprise, car la conversation de l’autre soir
n’était pas sortie de la caravane Baggio.
A toutes les questions qu’elle posa,
Domenico Zucco n’apporta aucune réponse, se
comportant comme s’il n’avait pas entendu.
Valbruna se trouvait ainsi au cœur d’un
monologue que ses quatorze ans ne lui
permettaient pas de gérer avec sérénité. Devant
le mutisme du vieil homme, elle finit par se
taire. Comme le silence devenait pesant,
rendant l’atmosphère irrespirable, elle préféra
sortir. Elle dut faire un effort surhumain pour
ne pas claquer la porte. Elle savait qu’elle aurait
regretté ce geste pour le restant de sa vie.
Lorsqu’elle fut partie, Domenico Zucco resta
de longues minutes assis dans son fauteuil. Pour
27 Vitoucha
la première fois depuis trente ans, il repensa à
elle et se mit à pleurer. Le père de Fontana et lui
se l’étaient juré, il n’y aurait plus jamais de
numéro de trapèze dans le cirque Baggio. La
nuit qui suivit, il rêva d’elle. Lorsqu’il se réveilla,
il était en sueur. Les cinq nuits suivantes, il rêva
encore d’elle. Ne voulant pas vivre cela une
sixième nuit, il décida d’aller parler à Fontana.
Les deux hommes étaient conscients depuis
quelques jours de l’inéluctabilité de leur
rencontre. Ils passèrent toute la nuit, face à
face, une bouteille de grappa entre eux. Les
silences furent beaucoup plus nombreux que les
mots. Ils savaient que ces silences là les
aideraient à réfléchir beaucoup plus sûrement
que des phrases.
Fontana Baggio décida de convoquer le
conseil du cirque pour le soir même.
Avec peu de mots, il annonça à tous qu’il
avait décidé de rajouter un nouveau numéro au
programme, celui de trapéziste. La stupeur fut
générale. Valbruna fut, elle aussi, surprise par
l’annonce, mais pour d’autres raisons.
L’intervention de son père terminée, elle sortit
du cercle que tous avaient formé pour écouter
Fontana Baggio. Sans façon, en quelques
enjambées, elle rejoignit son père et lui sauta au
cou pour le remercier. Il se contenta de lui
poser la main sur la nuque, sans rien dire.
28 Domenico Zucco
Personne ne vit que Domenico Zucco laissait
couler une larme de tristesse sans l’essuyer.
Les semaines suivantes, Valbruna passa tout
son temps libre à s’entraîner. Fontana Baggio
avait réinstallé le filet, le trapèze ayant été
accroché. Une longe l’assurait afin qu’elle pût
appréhender ses sensations. Valbruna était dans
son élément. Elle inventait des figures
acrobatiques qui se compliquaient chaque jour
un peu plus. Fontana Baggio ou Domenico
Zucco, venaient parfois s’asseoir sur un gradin,
le plus souvent de manière à ne pas être vus,
afin d’observer le travail de Valbruna. Ils étaient
l’un et l’autre impressionnés par la volonté,
l’acharnement et la facilité que manifestait
Valbruna.
Elle avait décidé de ne pas avoir de
partenaire.
A mesure que les semaines passaient, elle
prenait de l’assurance. Un matin, elle décida de
ne plus avoir recours à la protection de la longe.
Son plaisir n’en fut que décuplé. Même si
parfois il lui arrivait de choir dans le filet, le plus
souvent, il ne lui était d’aucune utilité. Elle
savait que lorsqu’elle possèderait la maîtrise
parfaite de son art, elle enlèverait le filet pour
pouvoir jouir de cette alchimie particulière du
plaisir et de la peur.
Elle sut qu’elle avait réussi, le jour où
Fontana Baggio lui fit découvrir les affiches de
29 Vitoucha
la future tournée. A la fin du programme,
comme lors d’un repas dont on ne voudrait se
souvenir que du dessert, c’était elle qui clôturait.
Fontana Baggio, sans doute inspiré par
Domenico Zucco, avait fait preuve d’un certain
lyrisme dans le choix de sa présentation :
Valbruna, la perle noire de la voltige. Valbruna
aurait préféré que la couleur de sa peau ne fût
pas mentionnée, puisque cela n’apportait rien.
Elle décida toutefois de ne rien en laisser
paraître et se contenta d’embrasser
affectueusement son père. Elle savait que,
s’inquiétant pour elle, la démarche n’avait pas
été facile pour en arriver là.
La mère Bagio s’ocupa de lui
confectionner son costume. Il était rose pale
avec des paillettes. Lorsqu’elle le revêtait,
Valbruna éclipsait tout le reste. L’étoile c’était
elle. Elle avait désormais de longs cheveux, son
corps était musclé, elle était grande, son visage
avait conservé la finesse des traits de l’enfance.
Son sourire et ses yeux verts empêchaient à
quiconque de porter son regard ailleurs, une
fois qu’on les avait découverts. Valbruna avait
la puissance d’un aimant.
Comme il fallait s’y attendre, Valbruna
remporta un immense succès, dès la première
représentation. Se comportant en reine de la
voltige, elle était une véritable femme volante.
Elle enchaînait les figures les unes après les
30 Domenico Zucco
autres. Lorsqu’entre deux acrobaties elle restait
en suspension, ses longues jambes fuselées
tendues vers le ciel, les applaudissements
redoublaient. Les spectateurs se donnaient là le
droit de manifester leur émotion, ce qu’ils
n’osaient tenter lorsqu’elle était dans les airs, de
peur de la déconcentrer.
Au final, Valbruna retrouvait le sol après être
descendue très lentement par la longue corde
accrochée au faîte du chapiteau. Ce fut un
triomphe, les spectateurs étaient debout,
applaudissant à tout rompre. Valbruna ne
voulait pas que cela s’arrête, elle s’enivrait de
cette clameur protectrice.
Les larmes la gagnèrent peu à peu, pour
finalement la submerger lorsqu’elle aperçut
Domenico Zucco la rejoignant au pied de la
corde. Pour la première fois, elle vit qu’il était
emprunté, comme si ses membres étaient
devenus subitement trop grands, presque
gênants. Elle eut un regard amusé en le voyant,
imperceptiblement, se balancer d’un pied sur
l’autre. Il avait le trac ! Elle ne souvint pas s’il
lui offrit les fleurs ou si c’est elle qui s’empara
du bouquet. Elle sut, en revanche, qu’ils avaient
pleuré tous les deux en s’étreignant. C’est ce
moment là que choisit Fontana Baggio, pour,
dans son rôle de Monsieur Loyal, annoncer au
public qu’ils venaient d’assister à l’éclosion
d’une fleur. Dès lors, les spectateurs comprirent
31 Vitoucha
et associèrent la cadence de leurs pieds au
rythme de leurs mains. Le chapiteau devint la
caisse de résonance du triomphe de Valbruna.
Jamais plus ce triomphe ne se démentit. Le
bouquet final et l’embrassade de Domenico
Zucco devinrent rituels. L’émotion du premier
jour perdura ainsi à chaque séance.
Repérée dans son succès, Valbruna fut même
invitée au Sixième Festival International du
Cirque de Biarritz. Elle y obtint le deuxième
prix d’acrobatie, ce qui était un exploit dans la
mesure où elle n’était pas issue d’un grand
cirque, mais d’une famille plutôt modeste.
Quelques jours après le palmarès, elle fut
approchée par le directeur du cirque
d’Hambourg souhaitant s’adjoindre son talent.
Malgré tout l’intérêt que représentait cette
proposition, Valbruna la balaya d’un revers de
main, préférant rester dans son environnement.
Valbruna avait désormais vingt ans. Elle
alliait à sa beauté naturelle, une maturité qui lui
conférait une assurance parfaite. Elle était tout à
la fois le dernier enfant de la mère Baggio avec
toutes les attentions que suscitaient cette place
de cadette, et la figure emblématique du cirque,
dirigeant son numéro en véritable adulte
responsable. Valbruna avait une véritable aura
qui, comme pour Domenico Zucco, la faisait
aimer par tous.
32 Domenico Zucco
Sa complicité avec Domenico était de plus en
plus forte. Elle allait parfois dormir dans sa
caravane. Elle se rendait compte qu’il vieillissait,
même si elle ne voulait pas l’accepter. Elle
imaginait parfois le jour où il mourrait.
Lorsqu’elle y pensait, elle en pleurait, en secret.
Longtemps elle chercha la plus belle manière de
lui rendre hommage. Finalement, elle trouva.
Elle lui offrirait « ce n’est qu’un au-revoir « avec
l’accordéon diatonique sur lequel il avait
commencé à lui apprendre à jouer, le jour du
baptême d’Andalouze.
Domenico Zucco était fier d’elle. Valbruna
savait que sa présence avec le bouquet de fleurs
était symbolique, mais ainsi, il participait à
nouveau au programme du cirque.
Même si elle trouvait énormément de plaisir
dans le numéro qu’elle avait créé, Valbruna
souhaitait toutefois pouvoir aller plus loin. Un
soir, elle s’en ouvrit à Domenico. Elle ne voulait
plus de filet.
Domenico ne lui dit rien. Il savait qu’un jour,
pour elle aussi, cela arriverait, ils étaient tous
pareil. Eux qui avaient la liberté dans l’air ne
pouvaient accepter la contrainte d’une entrave,
fut-elle en corde, à quelques centimètres du sol.
Il savait qu’il ne servait à rien de se battre.
Valbruna irait jusqu’au bout, comme elle aussi y
était allée trente ans plus tôt.
33 Vitoucha
Domenico alla rencontrer Fontana Baggio.
Ils passèrent une nouvelle nuit silencieuse
autour d’une bouteille de grappa. Cette fois ci, il
n’y aurait pas de conseil de cirque. Fontana et
Domenico pleurèrent beaucoup, mais le
lendemain soir, le filet avait été enlevé.
Valbruna leur échappait, puisqu’elle ne
s’appartenait même plus. Elle était désormais
enivrée par l’attrait du vide, subjuguée par sa
passion, envoûtée par son art.
Domenico Zucco, une fois le V et le D collés
sur son accordéon, rangea les autres lettres dans
un petit casier. Il referma le tube de colle,
séchant avec précaution la goutte qui avait
coulé. Il agit avec minutie, comme d’habitude.
Il se regarda dans le miroir, une dernière fois.
Il vit que les sillons de son visage étaient encore
plus profonds. C’était la fin de l’été, il avait le
visage cuivré, comme un vieil Italien. Il ferma le
bouton du col de sa chemise blanche, resserra le
nœud de sa cravate. Il avait remplacé sa
casquette par un petit chapeau en cuir noir.
Avant de sortir, il prit son bouquet, comme
tous les soirs. Pour une fois il le mit dans sa
main gauche, puisque la droite était prise par
l’accordéon.
Ils étaient en cercle, sur la piste, sans dire un
mot. Lorsqu’il arriva, le cercle s’ouvrit. Elle était
là, au pied de la corde. Il vint vers elle, déposa
34 Domenico Zucco
le bouquet rose, assorti à sa tenue. Comme tous
les soirs, deux larmes coulèrent.
Il fit deux pas en arrière, prit son accordéon
et entama la chanson d’l’au-revoir. Il savait
qu’elle aurait aimé, il lui en avait appris les
premières mesures.
35
LE MIROIR DE LA VILLA MONTPARNASSE
Dès l’instant où je l’aperçus, je tombai sous le
charme, ne voyant plus que lui. La lumière oblique du
petit matin le nimbait, lui offrant une parure
rayonnante. Je le trouvais brillant, à tous les sens du
terme. Son histoire était sûrement riche, complexe, voire
tourmentée. En l’examinant, je constatais qu’il avait dû
subir les outrages du temps. Son cadre doré était écaillé
sur la quasi totalité du bord droit. L’angle gauche du
bas avait quant à lui perdu un de ses côtés. Même
mutilé, il conservait une prestance incontestable. C’était
un magnifique miroir, avec une belle personnalité. Pour
entrer physiquement en contact avec lui, je le retournai et
découvris un prénom accompagné par l’initiale d’un
nom : Valentin D. Comme à l’accoutumée, j’achetai
l’objet tel quel, au prix fixé. J’allais l’installer chez moi
dans l’entrée, à la place d’honneur, celle qui accueille
ceux qui arrivent.
C’était un quartier posé sur les hauteurs. On
l’appelait la Ville d’Hiver. Des familles aisées y
avaient construit leurs résidences, profitant ainsi
de la douceur du climat d’Arcachon, même en
dehors de la saison des bains de mer. Cette
37 Vitoucha
petite ville entre bassin et Océan s’était
développée dans les années 1850, les frères
Pereire ayant vu en elle une nouvelle source de
profit et de réussite. Au cœur de ces années
d’essor économique, Arcachon devint le rendez
vous d’une partie de l’aristocratie européenne.
La Ville d’Hiver est ainsi une succession de
propriétés cachées au milieu des pins, à travers
lesquelles des allées non rectilignes semblent
elles aussi paresser langoureusement dans cet
environnement enchanteur.
La villa Montparnasse était différente des
autres. Elle était bohème. Bohème par ses
couleurs entre ocre et rouge. Bohème par sa
conception puisque les fenêtres donnaient
l’impression de ne pas être alignées. Les gens
d’ici l’appelaient la maison de l’architecte fou.
Cet architecte était d’origine autrichienne, issu
d’une grande famille noble. Nombre de ses
ancêtres étaient morts héroïquement sur les
divers champs de batailles européens, à la tête
de leurs propres régiments. Lui avait conservé
le nom et un restant de fortune qu’il dilapidait
sans compter, attiré par les femmes, le jeu et
l’alcool. La combinaison des trois lui faisait
souvent perdre la raison, d’où ce surnom. On
l’avait ainsi vu une nuit, chevauchant nu un
cheval blanc lancé au galop sur la plage du
Mouleau. Architecte, personne ne savait s’il
38 Le miroir de la villa Montparnasse
l’était. Le seul édifice qu’on lui connaissait,
c’était cette villa arcachonnaise.
Au départ, il l’avait construite uniquement
pour lui. Dès qu’il l’occupa, la villa
Montparnasse souffrit de sa réputation aux
relents de soufre. Le dimanche après-midi,
lorsque la société bien pensante venait en
promenade près du casino mauresque, on
obligeait les jeunes filles à marcher plus vite,
lorsqu’elles arrivaient à proximité de la maison
de l’Autrichien. Il n’était d’ailleurs pas rare que,
se réveillant à peine, il se mit à saluer les
passants depuis la terrasse de sa chambre. Il
n’hésitait pas à prodiguer de grands gestes
d’invite à destination des femmes en hurlant :
Komm, komm ! Certaines semblaient effrayées,
d’autres beaucoup moins.
Franz Krebbs devait avoir une trentaine
d’années. Il avait accompli une partie de ses
études d’architecture sur les bords de Seine,
préférant d’ailleurs cette vie parisienne à la
rigueur des enseignements reçus à l’école. Il
conservait un souvenir nostalgique d’un quartier
de Paris où il avait aimé vivre. Tout
naturellement, il en offrit le nom à sa propriété.
Il aimait aller se perdre dans les tavernes de
Montparnasse à la découverte de toute cette
jeunesse bohème du vieux continent. Parmi les
rires, les cris, l’entrechoquement entre verres et
chopes, des expressions allemandes répondaient
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