Vivre

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« Je pensais qu’en vieillissant, l’ombre de ce que j’ai vécu pendant la guerre s’estomperait, que j’oublierais un peu. J’ai l’impression que c’est le contraire : soixante-dix ans après mon retour, ce passé est de plus en plus présent en moi.
J’ai perdu mon sommeil d’enfant pendant la guerre et je ne l’ai jamais retrouvé. Je fais souvent le même cauchemar : la Gestapo me pourchasse. Mais je cours tellement vite que je me réveille. »
Anise Postel-Vinay
 
 
Écrit avec la complicité de Laure Adler et Léa Veinstein, Vivre relate avec simplicité le quotidien de celle qui n’aime pas qu’on l’appelle « résistante ». Arrêtée le 15 août 1942, déportée à Ravensbrück aux côtés de Germaine Tillion et Geneviève Anthonioz de Gaulle, Anise Postel-Vinay nous offre le récit d’une humanité plus forte que la barbarie.


 
 

Publié le : mercredi 29 avril 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246858089
Nombre de pages : 128
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Origines

Je suis née dans une famille de l’est de la France. Mon père était le fils d’un petit paysan du Jura, près de la frontière suisse, et ma mère était d’origine alsacienne, d’un village où ses ancêtres étaient brasseurs de père en fils. Ils se sont rencontrés après la Première Guerre. Mon père avait fait toute la guerre comme jeune médecin et, vers 1920, après s’être marié, il s’est installé à Paris comme oto-rhino. Nous étions cinq enfants et nous avons reçu une éducation « puritaine ». Le mot me paraît un peu fort aujourd’hui, mais voilà : mes parents étaient catholiques, républicains, ils avaient des principes.

Ils nous inculquaient l’esprit d’indépendance, la liberté. Ma mère, adepte des théories de Montessori qui considère l’enfant comme un sujet, avait inventé pour nous un petit jardin d’enfants. Nous travaillions le matin de neuf heures à midi, mais pas du tout l’après-midi, et nous n’avions jamais de devoirs. Nous sommes allés ainsi jusqu’en sixième, doucement, en jouant beaucoup, en visitant tout ce qui était intéressant dans Paris. La liberté, c’était un des grands principes de ma mère. C’était important pour elle que les enfants grandissent dans cette atmosphère, qu’elle a eu à cœur de créer autour de nous.

J’aimais beaucoup ma mère. C’était une de mes meilleures amies. Nous sommes restées très liées jusqu’au bout.

 

Puis il y a eu l’adolescence. Elle a souhaité nous inscrire aux scouts mais ne voulait pas d’une influence religieuse. Elle nous a proposé les Eclaireuses de France. Il n’était pas question de religion dans ces groupes et nous avons pu côtoyer des personnes très différentes de nous. C’était ce qu’elle recherchait, cette ouverture d’esprit. Je me souviens que ce qui l’intéressait c’était la philosophie religieuse. Elle était d’une génération où les filles n’avaient pas le droit de passer le baccalauréat mais seulement le brevet. Cela ne l’a pas empêchée, vers quinze ou seize ans, très tôt, de prendre le train, du Havre où elle habitait, et de venir à Paris écouter les cours de Bergson, par exemple. Elle a aussi assisté à ceux de Durkheim et lu les premiers sociologues. Elle avait pour amis des prêtres qui ont été interdits par l’Eglise.

 

Très tôt, ma mère a compris l’existence des dangers du nazisme. Je me suis toujours demandé comment elle était informée. Peut-être était-ce par ses lectures de certains philosophes catholiques allemands qui commençaient déjà à être très antinazis – elle lisait par exemple un certain Hildebrand, ou le romancier Noth. A la maison elle a reçu et beaucoup aidé les premiers réfugiés d’Allemagne, catholiques ou juifs. Elle essayait de leur donner du travail parce qu’ils arrivaient sans rien, et terrifiés, je me souviens de leurs regards… Le musicien hongrois Joseph Kosma venait souvent à la maison avec sa femme, je me rappelle son nom marqué sur ses cahiers de musique. Sa femme, Lilli Appel, faisait tout le travail délicat des partitions, Kosma créait les mélodies, mais c’est tout ! Ils étaient dans une misère noire, ils vivaient dans un hôtel minable de la rue de Beaune, à une époque où cette rue n’était pas du tout ce qu’elle est aujourd’hui. Je me rappelle qu’un jour Maman nous a demandé d’aller porter un sac de vêtements dans leur hôtel. Il y avait aussi un photographe, Gustave, qui venait souvent à la maison. Ce que racontaient ces réfugiés nous a très vite plongés dans la crainte du nazisme. Nous connaissions déjà le nom du camp de concentration de Dachau. De plus, ma mère était croyante et les quelques chrétiens qui ont été tout de suite très antinazis pensaient alors que le nazisme était quelque chose de gravissime par rapport à la doctrine chrétienne.

 

Au début des années 1930, il régnait à Paris une atmosphère étrange. Je me souviens que mon père, à une période, s’était mis à devenir antisémite… Il nous disait par exemple, en faisant la grimace, que même Blum ne s’appelait pas Blum mais – je me rappelle ce nom – Karfunkelstein ! Cela nous avait très profondément choquées, ma sœur et moi. C’était évidemment un passage, je ne sais pas sous l’influence de qui il avait eu ces idées, mais pour nous, cela avait été très grave.

© Éditions Grasset & Fasquelle, 2015.

 

ISBN : 978-2-246-85808-9

 

Photo de la bande : Collection particulière

 

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