Voile de misère sur les filles de Cham

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Tout en Miss Fesbalan, communément appelée La Matrone, supposait que son modeste corps de négresse avait, en vain, envié les draps de soie parfumés à la lavande ; draps se pavanant dans les jardins trop bien tenus des riverains venus d'Europe. Malgré la carrure imposante de Miss Fesbalan, son visage trahissait les aléas de la misère, du travail forcé sans repos et sans gain équivalent. Elle exposait de larges et rugueuses mains couvertes de bosses dans lesquelles ses phalanges semblaient s'affairer à fuir ; caractéristiques de paysanne rustre d'une insensible brutalité s'inscrivant sur la forme de ses jambes, l'une tournée vers l'ouest, l'autre vers l'est. Pour imaginer tous les coins et recoins que ses talons, écorchés, toujours nus, avaient déjà foulés, il suffisait de regarder ses orteils écartés avec les mêmes bosses, les mêmes ongles rugueux.


Françoise James Loe-Mie est enseignante de Lettres modernes. elle est également collaboratrice spécialisée en langue régionale à Radio Guyane (RFO). Voile de misère sur les filles de Cham est son premier roman.

Publié le : samedi 1 janvier 2011
Lecture(s) : 45
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782844506825
Nombre de pages : 148
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I
Tout En mISS FESbàlàn, coMMunéMEnt àppEléELa Matrone, SuppoSàIt quE Son ModEStE corpS dE négrESSE àvàIt, En vàIn, EnvIé lES dràpS dE SoIE pàrfuMéS À là làvàndE ; dràpS SE pàvànànt dànS lES jàrdInS trop bIEn tEnuS dES rIvEràInS vEnuS d’europE. màlgré là càrrurE IMpoSàntE dE mISS FESbàlàn, Son vISàgE tràhISSàIt lES àléàS dE là MISèrE, du tràvàIl forcé SànS rEpoS Et SànS gàIn équIvàlEnt. ellE ExpoSàIt dE làrgES Et ruguEuSES MàInS couvErtES dE boSSES dànS lESquEllES SES phà-làngES SEMblàIEnt S’àffàIrEr À fuIr ; càràctérIStIquES dE pàySànnE ruStrE d’unE InSEnSIblE brutàlIté S’InScrIvànt Sur là forME dE SES jàMbES, l’unE tournéE vErS l’ouESt, l’àutrE vErS l’ESt. Pour IMàgInEr touS lES coInS Et rEcoInS quE SES tàlonS, écorchéS, toujourS nuS, àvàIEnt déjÀ fouléS, Il SuffiSàIt dE rEgàrdEr SES ortEIlS écàrtéS àvEc lES MêMES boSSES, lES MêMES onglES ruguEux. DEux pEtItES boulES noIrES, pErçàntES, àncréES SouS Son front crEvàSSé SànS cIl nI SourcIl, contràStànt àvEc lES SEulS longS poIlS IngràtS pouSSànt À l’IntérIEur dES lobES, pErMEttàIEnt d’évàluEr lES EMbûchES tràvErSéES ; IndélIcàtESSES àccEntuànt là pàrtIE àrràchéE dE l’orEIllE droItE, SouvEnIr dE luttES IntEStInES ; luttES SE dIScEr-nànt Sur lES cràquElurES dE SES lèvrES SèchES, SI pEu chàrnuES àccEntuànt l’àffàISSEMEnt dE Sà régIon nàSàlE : EllEavait battu ladjè Boz(là guErrE dES BoErS), dISàIt-EllE.
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mISS FESbàlàn, nul nE SàIt pourquoI, détEStàIt lE gEnrE huMàIn, lES àutrES àuSSI, d’àIllEurS ; àvErSIon MànIfEStéE pàr dES SàrcàSMES Et dE là bàrbàrIE SySté-MàtIquES ; bàrbàrIE ExàltéE Et ExtérIorISéE dE fàçon pErvErSE ; EllE En rIàIt. (Souffrance aveugle et sourde, car trop commune, trop révélatrice d’une continuité similaire aux mœurs et traitements des siècles Gorée. Souffrance étouffée par la honte faussement inculquée).
* * *
mISS FESbàlàn Enfàntà lE dErnIEr jour du MoIS dE MàrS dE l’àn quàràntE, À CàStrIES, là pEtItE màry-ChàrlIng. Un àprèS-MIdI vErS SEIzE hEurES, mISS FESbàlàn làvàIt du lIngE, àSSISE Sur un bIllot dE boIS, lorSqu’EllE SEntIt unE Eàu tIèdE glISSEr lE long dE SES cuISSES.Hum ! Mi li !ellE coMprIt quE lE MoMEnt étàIt àrrIvé : Il luI fàllàIt prépàrEr lES MorcEàux dE toIlE En coton blànc quI SErvIràIEnt dE couchES À l’Enfànt, Et pour EllE, dEserviettes-absorbantes-de-sangEt dE bandes-à-attacher-le-ventre-après-accouchement. DèS lE coMMEncEMEnt, EllES durEnt SE fondrE dànS là Scà-tologIE Et l’orgIE, l’unE àvEc lES SEllES Et l’àutrE, àvEc lE Sàng.
Là-même, TI Bwàfè, lE filS dE voISInE màgrIt, fut MISSIonné pour àvErtIr lES prochES dE mISS FESbàlàn. Please, Magrit tell him to not call the men and please… woyy… you… Please… go and call the woman of the Health Center. Tell her the child is ready
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to come, souplé. TI Bwàfè dut courIr chEz là futurE MàrràInE dE l’Enfànt, màn TI BoulE, chEz là portEuSE, màn sàInt-ClàudE, àppElEr Gràn sIS Et là pEtItE Sœur dE là futurE MèrE, sofià. Tout cE bEàu MondE àccourut chEz mISS FESbàlàn, puISqu’EllE àvàIt choISI d’àccouchEr chEz EllE càr, ExplIquà-t-EllE À l’unE dES dEux SàgES-fEMMES du Health Center,Moun pa bouzwen konèt zafè mwen. màn TI BoulE prIt lES àffàIrES En MàInS :mettez de l’eau sur le feu ! N’oubliez pas d’écraser les feuilles d’argent, de gros bonm et de sorossis dans la bassine d’eau ! Où avez-vous mis la bande pour attacher le vent’ de la malheureuse ? Woy ! Sofia ne me contrarie pas, si tu trouves pas les allumettes ! Ouv’ les yeux, s’i te plaît ! Comment, Sofia ? Tu as pas entendu Man Saint-Claude t’appeler ? Tu l’as pas entendue te demander le tafia camphré ? Comment ? Tu as les oreilles bouchées ou les fesses fermées ? Oui. L’infirmière demande de lui apporter l’eau chaude. Gran Sis, dépêche-toi de lui apporter ce qu’elle demande! et, vErS vIngt-dEux hEurES on EntEndIt crIEr lE bébé.
BEl Enfànt À là coulEur cànnEllE, àux gràndS yEux Màrron, àux chEvEux noIrS Et luISàntS, boucléS pàr lE vEnt Sàlé dE Son îlE dES CàràïbES. JolIE MétISSE dE là NégrESSE Et d’un indIEn Kàlkàtà d’un InStànt ; InStànt dEchéri doudou, l’amour-là-mêmeEntrE cE dErnIEr Et là MèrE dE màry-ChàrlIng dànS un chàMp dE cànnE À SucrE dE fourMIS rougES, pàr unE nuIt SànS lunE, juStE lE lEndEMàIn dE lEur rEncontrE.
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Là vEIllE dE cE jour fécond, mISS FESbàlàn EffEc-tuàIt là tràvErSéE pour vEndrE SES MàrMItES En tErrE Sur l’îlE frànçàISE voISInE Et lE CoolIE, quànt À luI, àllàIt SàluEr Sà fàMIllE IMMIgréE À Fort-dE-FràncE, lorSquE lES yEux dE là NégrESSE toMbèrEnt dànS cEux du CoolIE. mISS FESbàlàn SEntIt coMME là forcE d’un tEl MorcEàu dE boIS, rondEMEnt tàIllé, EntrEr àu bon MIlIEu dE cE quE lE bon DIEu luI à donné qu’EllE bàvà dE plàISIr. màlgré cElà, là bonnE NégrESSE rEtInt Son ExtàSE Et rEgàrdà àu-dElÀ dE l’hoMME ! màIS àu MoMEnt du débàrquEMEnt, unE vàguE SEcouà là coquE du bàtEàu Et l’unE dES MàrMItES dE mISS FESbàlàn S’En-volà. L’hoMME Eut juStE lE tEMpS dE là coIncEr EntrE Sà hànchE Et cEllE dE là MàrchàndE ; cE gEStE Sàuvà Sà MàrchàndISE Et pàr conSéquEnt, quElquES SouS.
QuEllE fut là réàctIon dE mISS FESbàlàn ? ellE àttràpà Sà MàrMItE, là rEMIt SouS Son bràS SànS jàMàIS dIrE MErcI, SànS jàMàIS un rEgàrd vErS cEluI pour quI EllE àvàIt bàvé dE plàISIr ; cEluI-lÀ MêME quI vEnàIt, En pluS, dE luI MàIntEnIr lE pàIn À là bouchE. LE CoolIE nE S’IndIgnà pàS, Il luI dIt SIMplEMEnt : « BIll PàSSlànd, BIcou ! », Et luI àpprIt qu’Il SEràIt lE lEndEMàIn À unE cErtàInE hEurE dEvànt un cErtàIn « CEntràl màrkEt » À CàStrIES. mISS FESbàlàn répondIt En S’éloIgnànt, tou-jourS SànS SE rEtournEr : « Làzàrd RoSE, VIEux Fort ! », pàS loIn du chàMp dE cànnES...
LE SoIr vEnu, l’hoMME SE déchàînà Sur lE corpS fErME dE mISS FESbàlàn. il là prIt dE fàcE, dE doS ; Il là fit MontEr Et dEScEndrE, tournEr, vIrEr, SàutEr, Et À là fin, Il dISpàrut tEllE unE MouchE S’Envolànt SànS làIS-SEr d’àdrESSE, àprèS lEchiiiiiiid’unE bouchE ouvErtE,
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prêtE À gobEr toutES lES pàrolES InutIlES, hébétéE pàr lES odEurS du MâlE nocturnE. BIll, SànS lE SàvoIr, EngroSSà mISS FESbàlàn En logEànt Sà SubStàncE àu crEux dE Sà MàtrIcE ; tànt Et SI bIEn logéE quE nEuf MoIS àprèS, EllE EngEndrà cEttE pEtItECouleur cacaobrIllànt SouS lES ràyonS du SolEIl dES NègrES càMpàgnàrdS.CacaorESplEndISSànt SouS lES làrMES dES nuàgES gonfléS dE là SuEur dES MàInS ràIdES Et doulourEuSES dE là ràcE dES tràvàIllEurS À jàMàIS vouéS À là SuEur du front. màIS voIlÀ, mISS FESbàlàn, coMME bEàucoup dE fEMMES SànS lES bEàux BIllEtS-REInE Et dE noMbrEuSES àutrES, àvIdES dE jEunESSE, nE SE SEntIt pàS càpàblE d’élEvEr Sà fillE ; EllE là làISSà À unE nourrIcE àvEc dES proMESSES dE MèrE SànS pàrolE : «Madame-garde-m o n - e n f a n t - p o u r - q u e l q u e s - j o u r s - j e - re v i e n s -dimanche».
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màn adrIEnnE, bEllE, gràndE NégrESSE àux chE-vEux lISSES SoIgnéS dE vàSElInE Et dE làvàndE rougE, SouvEnt coIfféE dE choux, MàIntEnuS À l’àIdE dE pIquEtS dE boIS tàIlléS Et polIS Sur un pàrpàIng, àvàIt bIEn bEllE àllurE. DélIcàtE, àttEntIonnéE, MéthodIquE Et ExcEllEntE couturIèrE, màn adrIEnnE confEctIonnàIt EllE-MêME SES hàbItS, àvEc fàntàISIE. aInSI, EllE tour-nàIt lE doS àux hàrdES dES déMunIS, MêME SI mISèrE dorMàIt Sur Sà couchE, EllE protégEàIt Son ESprIt. Là chàlEur dE Son îlE IndIquànt unE tEnuE SIMplE Et gàIE,
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àlorS lES robES droItES À làrgES brEtEllES bordéES dE rubànS ou dE MàIllES pIquéES SEMblàIEnt dE cIrconS-tàncE. sElon là coulEur du vêtEMEnt porté, màn adrIEnnE àgréMEntàIt l’unE dE SES dEux càpElInES d’unE flEur réàlISéE àvEc du rubàn, pour l’hàrMonIE dES tEIntES. LES chàuSSurES, toujourS noIrES, prêtES À toutES occàSIonS, nE gênàIEnt pàS Sà coquEttErIE : unE pàIrE rEMplàçàIt unE àutrE, trop uSéE pour êtrE portéE. CEttE fEMME àvàIt dE là tEnuE En àctE Et En pàrolE : SolItàIrE, EllE rEStàIt chEz EllE, occupéE dEvànt unE MàchInE À coudrE d’un cErtàIn « sIngEr », dàtànt dE màthuSàlEM. PàrfoIS, EllE S’InStàllàIt dànS Son rockIng-chàIr, l’ESprIt voguànt, bErcéE pàr dES MouvEMEntS régulIErS. PolIE, EllE SàluàIt lE juStE coMME lE dIffà-MàtEur, À là MESSE ou dànS là ruE ; croyàntE, EllE défEn-dàIt lE coupàblE Et l’InnocEnt, lE jugE Et lE condàMné, lE vIvànt Et lE Mort Et DIEu, DIEu, Son Jéhovàh À EllE, Son JéSuS, Son màrIE-JoSEph dE DIEu. màn adrIEnnE àIMàIt DIEu pàr-dESSuS tout, EllE lE vISItàIt unE foIS pàr SEMàInE Et l’évoquàIt chàquE jour.
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