Voir la figure - Réflexions sur ce temps

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Dans Voir la figure, Jacques Chardonne rassemble ses souvenirs de l'année 1941 à Paris.

Publié le : mercredi 1 janvier 1941
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EAN13 : 9782246790556
Nombre de pages : 240
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« PRÉSOMPTION, vanité puérile, indiscipline, manque de sérieux, d'application, d'honnêteté, faiblesse de tête, voilà depuis un an l'abrégé de notre histoire. Cette armée si fière et si présomptueuse n'a pas rencontré une bonne chance. Ces hommes d'Etat si sûrs de leur fait se sont trouvés des enfants. Cette administration infatuée a été convaincue d'incapacité. »
Cette phrase est de Renan (1871). Il montre la faute de notre politique après Sadowa: la nationalité allemande étant une nécessité historique, nous ne devions pas nous mettre à la traverse. Il était désirable que l'unité allemande ne se fît pas malgré la France; qu'elle se fît, bien au contraire, avec notre assentiment. C'est notre opposition, dit-il, qui a créé l'hégémonie prussienne. « Le grand facteur de la Prusse, c'est la France; ou pour mieux dire l'appréhension d'une ingérence de la France dans les affaires de l'Allemagne. »
Cette faute engendra trois guerres. Durant soixante-dix ans nous avons dépensé en vain des milliers de milliards, et perdu beaucoup d'hommes, morts trop jeunes. Enfin, la France dépeuplée et qui ne pouvait même plus affronter la chance coûteuse d'une victoire sans s'éteindre, se déroba.
Retrouver des yeux, une intelligence droite, voir la réalité et toutes ses conséquences, c'est la seule revanche qui nous soit permise.
On peut commencer cette éducation difficile en apprenant à voir l'Allemand d'aujourd'hui, sans préjugés.
Dans Chronique privée de l'an 1940, j'ai conté l'entrevue d'un colonel allemand et d'un vigneron de La Maurie, au début de l'occupation. Ce petit tableau déplut à des lecteurs.
J'en connais certains; deux ou trois sont des écrivains hardis, puritains de l'art, et qui furent souvent sincères sans aucun scrupule. Mais ces hommes si indépendants regardent encore les Allemands suivant la tradition de leurs pères. Ces curieux ne veulent pas connaître l'Allemagne et seraient désolés de la comprendre. Sur ce point seulement, il n'est pas permis de s'affranchir des conventions. Cela me paraît grave, car nous voilà prisonniers des Allemands. Tous les peuples de ce continent sont désormais prisonniers les uns des autres.
J'ai décrit ce que j'ai vu, là où j'étais. Eugène Briand n'est pas une fiction, et j'ai rapporté exactement ses paroles. Pourquoi ce tableau véridique a-t-il choqué? On sait que les soldats allemands étaient courtois, et fortement tenus par des chefs d'une singulière distinction. Il y eut des exceptions, quelques cas fâcheux. Lorsque des soldats allemands ou des soldats français logent dans une maison inhabitée, ils cassent tout. L'homme est l'ennemi de la maison ; il a besoin d'une femme pour le surveiller. Au surplus, l'envahissement d'un pays n'est pas une fête pour le vaincu.
Dans cette rencontre, j'admire le Français, le vigneron Briand, revenu boiteux de Verdun. Il fit goûter au colonel allemand son meilleur cognac : « J'aimerais mieux vous avoir invité... Mais je ne peux rien changer à ce qui est. Appréciez mon cognac, je vous l'offre de bon cœur. » Ce geste du paysan échappait à la tradition de la dignité ; il interrompait le fatal enchaînement des désastres.
Ce jour-là, un vieux monde d'idées et de certitudes s'est défait en moi d'un seul coup, parce qu'un autre univers m'apparut. J'ai compris alors ce brusque et total retournement de l'esprit que l'on nomme « conversion ».
On doit à M. Paul Guillaume un bon exposé de cette psychologie de la Forme qui a vu le jour en Allemagne et dont voici le rudiment : il n'y a pas de sensations, d'images, de sentiments qui puissent être isolés du tout. Une forme est autre chose que la somme de ses parties. Une mélodie se compose de sons; une figure, de lignes et de points ; mais ces complexes possèdent une individualité. Le tout est une réalité comme les éléments.
C'est pourquoi, je pense, il est vain de vouloir convaincre. Le socialiste ou le royaliste à l'ancienne mode, le libéral imbu de l'esprit anglo-saxon, tous les croyants entendent une mélodie, voient une figure. Il s'agit d'un tout, et non pas de telle partie que le raisonnement ou l'expérience peuvent atteindre. Mais soudain, au choc d'une émotion ou par un lent mûrissement, une nouvelle figure peut se substituer à l'ancienne, A ceux qui ne voient pas la Figure, inutile d'en parler.
J'ai passé deux ans à Bonn et à Munich vers 1905 ; depuis, je ne suis pas allé en Allemagne. Cette année, en des circonstances qui permettent de les connaître mieux que chez eux, j'ai vu un grand nombre d'Allemands. Ils sont entièrement différents des Allemands d'autrefois. Je ne croyais pas que de telles transformations fussent possibles en si peu d'années dans une race humaine : les goûts, les mœurs, le caractère, l'allure, tout est autre; la chair même comme recréée; je ne sais quoi de frais et de dégagé répandu sur tout un peuple. Jadis, l'Angleterre a modifié par le sport une population usée ; mais cette cure ne toucha qu'un petit nombre, et donna un genre un peu guindé, parfois très vide. C'est le peuple allemand tout entier qui est transfiguré. La liberté d'esprit des jeunes chefs m'a surpris, et le naturel, la modestie, l'élégance, les marques de la véritable supériorité. Il y a beaucoup de grâce chez ces guerriers. Je dis ces choses sans aucune gêne. Ce n'est pas honorable, et c'est très dangereux de se réconforter avec des contes de nourrice. De ces impressions personnelles, je ne veux rien conclure. Mais je peux dire : ce peuple a changé depuis vingt ans. Je peux considérer des événements singuliers et leur rencontre étonnante dans un court espace de l'histoire. Un peuple en pleine ascension est abattu par une coalition de moindres forces. Il consacre ses facultés d'invention et de travail à redresser le sort, et à reprendre sa place dominante en Europe. Une telle volonté et ses buts exigent de chacun cette énergie et cet oubli de soi-même qu'il faut bien nommer spirituels, quoique ces vertus ne répondent pas toujours aux idées que l'on a sur le droit, la liberté ou la justice, en d'autres temps. Cette volonté, d'abord nationale, à qui ses adversaires offrent toutes les chances, ranime l'antique rêve allemand de la monarchie européenne ; et ceci dans le moment où l'Europe privée de ses exportations, condamnée à la pauvreté par un système économique et monétaire insoutenable, travaillée par ses divisions sociales et la rivalité des nations, aspirait secrètement à la paix, à l'unité, à tous les remèdes que l'Allemagne lui apporte ; en sorte que l'on doute si c'est l'Allemagne qui triomphe ou si c'est l'Europe, et si des intérêts humains plus hauts encore ne sont pas en cause : les défenses vitales de l'homme d'Occident contre ses propres déchéances, comme le dit Alphonse de Châteaubriant.
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