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Volé

De
351 pages
Paresseux et apparemment solitaire, Rowan Friesen est un trafiquant de drogue et un voleur à la petite semaine qui vit dans une banlieue éloignée de Saskatoon, où il revend son butin sur Internet et deale du crystal meth à des collégiens désoeuvrés. À première vue, sa vie semble insignifiante, mais la réalité est plus complexe, Friesen étant victime d’une mère égocentrique, d’un père atteint de maladie mentale et d’une histoire d’amitié aux conséquences incendiaires. Il n’est peut-être pas la personne la plus sympathique au monde, mais son récit est passionnant. Volé est une histoire de vol, d’amour et de folie au coeur des prairies canadiennes et au rythme de mix musicaux déchainés au volant d’un pick-up roulant à fond de train sur les chemins de terre cahoteux.
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Annette Lapointe
Volé
roman
traduit de l’anglais (Canada) par Michel Vézina
À maman et papa
Partie I
1
Racines
Tout est musique. Rowan est le dernier être vivant à encore aimer les cassettes. Il achète des CD, quelquefois, parce qu’ils sont faciles à trouver, mais il les écoute très peu. Une fois ou deux suffisent à identifier les chansons qu’il a ime, qui aussitôt se retrouvent sur une cassette. Il érige ses mix au rang de véritables œuvres d’art. De manière générale, les camions de la Saskatchewan ne sont pas équipés pour écouter des disques, mais la plupart d’entre eux ont des lecteurs de cassettes. La portée des stations de radio est limitée. À une heure de Saskatoon, les seuls postes qu’on peut capter sont une station country AM et la CBC. Aucun des deux n’est vraiment supportable pendant u ne journée complète de route. Les radios commerciales sont pleines de surprises: elles débitent des pubs de concessionnaires d’automobiles comme s’il s’agissait d’entrevues sérieuses, et la musique diffusée le jour s’adresse surtout à des quarantenaires aux goûts peu raffinés. La CBC, c’est… il ne sait pas exactement quoi. Quelque chose d’autre. Une chose qui n’est pas destinée à sa tribu, peut-être, quelle qu’elle soit. Il mixe donc des cassettes. Les gens les lui volent et les lui rendent des années plus tard, et il est toujours surpris de constater à quel point ses mix sont bons. De longs segments de musique qui s’étirent, unis par des ambiances ou des rythmes, ou encore quelque chose de cérébrospinal dont il ne connaît pas le nom. Les ca ssettes sont soigneusement minutées afin qu’aucune ne se termine en plein milieu d’une chanson et qu’il n’y ait pas de silence avant qu’elles se retournent. Internet a fait une énorme différence. Toutes les s tations de radio qui l’ont un jour ou l’autre laissé tomber ne suscitent plus le dixième de l’intérêt et de la puissance d’un bon programme de partage de fichiers. Les recherches aléatoires font surgir des chansons et des artistes dont il n’a jamais entendu parler. Parfois, s’il aime suffisamment les morceaux, il achète le CD. La plupart du temps, il grave un mix sur un disque puis l’enregistre sur une cassette. En matière de procédé, c’est un peu archaïque, mais ça marche. Ses goûts sont devenus plus variés et plus diversifiés qu’ils ne l’étaient il y a dix ans. À vingt-six ans, il n’est pas vraiment un cow-boy et n’est pas non plus sensible à ce petit quelque chose de citadin que la majorité des gens se contentent d’imiter, et ce, même dans ce coin vide et perdu de l’Univers. Rowan croit que dès que vous passez au numérique, vous perdez assez rapidement de vue vos goûts premiers. À dix-huit ans, il n’aurait pas su quoi faire d’une belle petite cassette insérée dans un tableau de bord.
The Watchmen –Slowmotion (Il se rappelle les avoir vus dans une foire commerciale, à Saskatoon, il y a dix ou douze ans. Il n’avait aucune idée de qui ils étaient. Il s’est accroché les pieds dans leur musique en cherchant une chanson portant le même nom, mais du groupe Third Eye Blind, et a adoré leurs rythmes et leurs hurlements.) The Commitments –Take Me to the River U2 –Gone(remix)
(Il a appris que les chansons de U2 ne sont jamais achevées. Tout comme les variations de la musique baroque, selon ce que lui a déjà expl iqué quelqu’un alors qu’ils étaient vraiment, vraimentstones, elles se déploient autour d’un thème central, puis en un nombre presque infini de versions pratiquement identiques – une première sur l’album, trois variantes sur chaquesingle, et d’autres encore qui se promènent debootlegenbootleg. Les interprétationsliveressemblent en rien aux versions enregistrées. Le groupe le moins ne fiable de l’Univers. Rowan ne leur a jamais fait co nfiance et il lui arrive de les boycotter pendant des mois, mais il y revient toujours.) Cowboy Junkies –Murder, Tonight, In the Trailer Park
The Cure – Lovesong (remix version longue) Oasis –Morning Glory
… Et ainsi de suite. Dix-huit pistes qu’il a choisies, montées, mixées, travaillant toute la nuit sur un groshigh de caféine, comme un kid qui grimperait aux arbres , l’esprit complètement arraché par la méthamphétamine. Treize mois plus tôt, le crystal meth s’était frayé un chemin, depuis la côte ouest et à travers les Prairies, jusqu’aux régions semi-rurales de la Saskatchewan. Une drogue parfaite pour cette campagne touffue où l’espace entre les maisons est assez grand pour commettre le genre de crimes innommables que les prêcheurs fondamentalistes condamnent. Pourtant, les satanistes qu’ils conjuraient, alors que Rowan était encore au secondaire, n’étaient que des fantômes. Les enfants dopés, eux, étaient bel e t bien réels, et avaient pour la plupart été engendrés par ceux qui organisaient les soirées pour tenter de prévenir la population du danger des cultes sataniques. Cela fait des années que Rowan n’a pas pris de meth, et depuis sa dernière expérience, la formule a beaucoup évolué. Au début, elle était l’œuvre d’un scientifique dément; aujourd’hui, c’est devenu juste dément et plus du t out scientifique. Les lois contrôlant les approvisionnements en produits chimiques ont été re nforcées, ce qui pousse lescooks à mettre n’importe quoi dans la recette, pourvu que ça gèle. Une drogue concoctée à partir de pilules contre le rhume et de fertilisant agricole entraîne plus de dommages que ce que Rowan est prêt à accepter pour l’instant. Marijuana, haschich, héroïne, morphine, méthadone, valium, acide… Ces drogues se sont répandues dans la population – trop jeune – de la S askatchewan, bien avant la naissance de Rowan. L’OxyContin et le Ritalin sont apparus plus récemment. Seul l’Oxy est au moins aussi toxique que le crystal meth. Rowan ne laisse plus lesaddicts à la meth s’approcher de sa maison, désormais. Ils n’arrêtent pas de hurler. Sauf lorsque les démons marquent leur territoire, qu’ils affûtent son esprit. Il n’y pense alors presque plus.
Ce soir, la route est fabuleuse. Une soirée bleue e t brumeuse de fin d’avril, pas encore vraiment chaude, mais plus douce que le froid polai re de mars. Les gens de la ville se promènent à l’extérieur en t-shirt. Les étudiants u niversitaires portent des shorts et des bottes de marche. Des enfants courent en liberté da ns Mount Royal, situé à l’ouest du centre-ville et étrangement rural dans sa banalité banlieusarde. Ils se baladent les bras nus, en jeansbaggyet avec des chaussures de sport vraiment très brillantes. Les itinérants de la e 20 Rue traînent leurs couches multiples, cet après-midi. Maximum aujourd’hui: 17 °C. À 20 h, c’est environ six degrés de moins.
Il y a encore de la neige dans les sous-bois. L’hiver a été dur et il s’agrippe encore. Les arbres poussent ici parce que la nappe phréatique e st à peine à quelques douzaines de pieds de la surface. Des broussailles basses et gri ses s’étendent sur environ cinquante kilomètres depuis le sud de la rivière Saskatchewan , avant que les terres ouvertes, les Prairies, ne prennent la relève. Dans cette végétation, emmêlée dans la neige et protégée du soleil, il fait toujours trop froid. Il sait qu’il y a de la neige, mais il ne peut pas la voir. La nuit est si belle. Une parfaite couleur de fumée, créée par la distance et le nuage de diesel produit par les tracteurs. La poussière qui s’élève des champs dispersés. Il est presque exactement à mille six cents kilomètres au sud du cercle arctique. Ça paraît une distance impossible à franchir, jusqu’à ce qu’il réalise que ça représente seulement quinze heures de route. D’où il se trouve, ça prend huit heures et demie juste pour se rendre à Calgary. Cette nuit est aussi belle qu’une tristesse postcoïtale. La dernière fois qu’il a baisé, c’était il y a cinquante-sept semaines.
Saskatoon était au centre de sa vie. Au centre de son monde. Trois mille pieds au-dessus du niveau de la mer, la ville est si plate qu’on peut s’asseoir sur son perron et regarder son chien se sauver pendant trois jours. À une demi-jou rnée d’Edmonton, à une journée complète de Calgary, à une journée et demie de Winn ipeg. À deux jours de la ville américaine la plus proche, qui est d’après lui dans le Montana ou le Dakota-du-Nord. Il faudrait être désespéré pour se rendre là-bas. Il est allé à la maison quelques minutes, puis à Va nscoy, à la limite de la ville, pour acheter de la bière. Il conduit vers le nord-ouest, à présent. La ville derrière lui projette sa propre lumière dans le ciel, tout juste un peu moins brillante que la mine de potasse Cory, qui ressemble à un décor deStar Trek. L’endroit, rose et bleu, avec des dômes et des trottoirs aériens, est entouré d’une montagne de résidus salés rosie par la pénombre. Les tunnels de la mine s’étendent sur la moitié de la r égion. Ils plongent sous la nappe phréatique, s’étirent sur des kilomètres et des kilomètres. Grandora n’est pas vraiment un lieu. C’était probab lement un village, autrefois, avant la naissance de Rowan. Maintenant, il ne reste plus qu ’une pancarte. Le bureau de poste, installé pendant des années dans une maison privée, est maintenant disparu. Des chevaux d’une douzaine de couleurs différentes sommeillent contre le fil barbelé, sur le bord de la route. À vingt minutes au nord-ouest du vide existentiel d e Grandora, il quitte le bitume et dépasse la route de gravier de la municipalité rurale. Des pistes de sable s’enfoncent dans les champs de foin. Il franchit des clôtures en fil de fer barbelé coupées par des portails qui ne sont plus que des poteaux à peine plantés dans le sol, retenus à la verticale par un peu plus de fil de fer. L’hiver dernier, quand personne ne pouvait plus acheter de troupeaux de bœufs et que personne n’admettait que ses bêtes étaient atteintes de la maladie de la vache folle, on a libéré les animaux dans les pâturages. Les vaches ne peuvent pas creuser, les chevaux, oui. Trois mauvaises années d’affilée ont suffi à rendre le prix des chevaux peu élevé à l’encan, où on pouvait acheter quelques quarter-horses grincheux pour moins cher que le prix d’une tonne de foin. Il s’arrête dans un pâturage profond, caché par les buissons et la distance de la route. Il y a de la neige sur les arbres, mais juste un peu.
L’odeur, alors qu’il tire la bâche, n’est pas aussi nauséabonde qu’il l’aurait imaginée. Peut-être le vent a-t-il poussé les effluves au loin pen dant qu’il roulait. Il pourrait presque croire qu’il ne s’agit que de vieilles plantes pourries, vieillies et fermentées par la neige. Creuser n’est pas si difficile. Le sol sablonneux s e défait même s’il est encore gelé, et maintenant c’est mouillé et à moitié fondu. Les rac ines retiennent un peu le tout, mais ne sont pas assez solides pour arrêter Rowan. De l’eau de la fonte des neiges dans le trou. Le corps qu’il jette dans cette eau peu profonde pourrait être un chevreuil. Au mitan de l’été, on ne fera plus la différence. Les coyotes vont se pointer rapidement, les renards aussi. Les chiens domestiques, peut-être, s’ils viennent jusqu’ici. Il vomit deux fois pendant qu’il l’enterre. Il n’av ait pas pensé que ça arriverait. Ce n’est qu’un corps, c’est tout, un corps qui a été étendu dans sa grange pendant des semaines. Pendant l’hiver, il ne sentait rien du tout, et sa rigidité était étrangement fiable. Dans la chaleur du printemps, par contre, la sale chose a pelé aussi facilement qu’une vieille pêche, et Rowan se cogne les genoux et laisse ses haut-le- cœur prendre le dessus. Il se rince ensuite la bouche avec de la bière et se demande po urquoi il n’a pas emporté quelque chose de plus fort. L’air autour de lui atténue son étourdissement avant qu’il ne revienne sur le gravier. Il est toujours étonné par la beauté de la nuit. Conduire avec la vitre ouverte, sentir la couleur de l’air tiède glisser sur sa peau. La route menant à Schrodinger (tous ces petits villages, là-bas, qui se battent contre leur névroser.) est longue et sinueuse. Il a le temps de réfléchi Sud et ouest, une descente si douce qu’il ne peut s’agir d’autre chose que de la courbure de la terre. À l’est, Saskatoon lance ses reflets orangés vers la stratosphère. Tout est si calme qu’il peut entendre le chant des oiseaux malgré le bruit du moteur de son pick-up. L’odeur des parcs d’engraissement le frappe en pleine figure tandis qu’il monte quelque chose qu’on ne peut pas vraiment appeler une côte, et il a un petit haut-le-cœur au moment où il entre dans le village. Bienvenue à Schrodinger. Trop loin pour être une banlieue, trop proche pour avoir sa propre culture. Quatre cents personnes sous des ormes sans feuilles encore. Rowan a vécu ici, par petites périodes, durant probablement le tiers de sa vie. Dans la rue, son estomac se soulève à nouveau et il vomit dans l’ombre de son camion. Un gars sur un skate-board glisse près de lui et affiche un air de dégoût absolu. Rowan ne connaît pas son nom. Les jeunes qui passent près de lui ne l’intéressent pas, sauf en tant que consommateurs de produits chimiques. Il n’a aucun lien de parenté avec eux et n’est pas responsable de leur bien-être. Ils vomissent dans la rue, eux aussi, après leurs partys d’école, et d’ici deux ou trois ans, ce gamin sur son skate va acheter sa dope à Rowan ou à quelqu’un d’autre et va apprendre ce que c’est que d’être répugnant. Les enfants changent tout le temps. Le bar de l’hôtel n’a probablement pas changé depuis une ou deux générations. La première fois que Rowan est venu ici, c’était il y a treize ans, quand, avec Macon, ils avaient décidé qu’ils n’étai ent pas trop vieux pour passer l’Halloween. Tout le monde s’en foutait, tant et aussi longtemps que vous vous étiez patenté un costume et, du coup, le rush de sucre qui venait ensuite était gratuit. L’hôtel offrait des grosses barres de chocolat à tous les jeunes qui étaient assez flyés pour passer ses portes. Six gars qui boivent, une femme au bar, et Rowan, la taie d’oreiller tendue devant lui, les yeux exorbités derrière son masque de caoutchouc, s’en imprègne mentalement. Des sièges en faux cuir, en contreplaqué et en formica. Enviro n six sortes de bières locales et de la Heineken pour ceux qui se sentent spéciaux. Des coc ktails pour les femmes qui veulent
boire là, du fort pour les gens qui se sentent asse z riches pour se soûler, véritablement et aveuglément, à l’extérieur de leur propre maison. Il commande six rum & coke d’un coup, ce soir. Reje tte la faute sur son goût pour les sucreries. Il pourrait se les faire à la maison pour un dixième du prix, mais il s’en fout. Il n’a pas envie de boire seul, et il aime bien se sentir adulte, là. Dès qu’il a été assez vieux pour boire dans les bars, c’est à Saskatoon qu’il s’est mis à sortir. Il a attendu un long moment avant d’être assez vieux, avant que les gens oublient l’enfant en lui. En s’installant au milieu des cow-boys vieillissants et des fermiers amers, il s’est finalement senti accepté. Ils le reconnaissent. Lui paient des bières dont il n’a pas vraiment envie, parlent de tout et de rien, lui disent qu’ils aiment bien ses bottes. Lui aussi, il aime bien ses bottes. Elles viennent de l’Utah et il les a achetées la première fois qu’il est allé dans l’Ouest américain. Ce ne s ont pas de vraies bottes de cow-boy. Quelqu’un a pris des Doc Martens à douze trous et les a recouvertes de cuir de vache et d’argent. Rowan les a trouvées dans un magasin général à cent quarante-cinq kilomètres de Salt Lake City. Il s’est accroupi devant la vitrine et les a regardées avec envie pendant un long moment, presque charnellement, tandis que huit mormons lui fixaient le derrière de la tête. Il n’avait pas sali la vitrine, ils devaient davantage être préoccupés par son t-shirt des Sex Pistols. Sid Vicious est passé en coup de vent dans l’Utah, et on ne peut pas dire qu’il y ait laissé une marque indélébile. Il a d’abord cru qu’on n’accepterait pas son argent dans ce magasin, mais, après un long conciliabule dans une langue qui ne ressemblait pas à l’anglais que Rowan connaissait, ils ont accepté. L e vieux monsieur qui a empoché son argent lui a aussi vendu une longe tressée en crin de cheval, de seize pieds de long et ornementée de cuir, très chic, tellement belle qu’il l’a caressée pendant tout le chemin du retour. La longe est toujours dans son camion. Il se dit pa rfois qu’un jour il achètera un cheval, juste pour justifier l’existence de la corde. Bien attachée, une longe comme ça forme des cercles parfaits et s’accroche à merveille à la ceinture. Mais les chevaux ont besoin de soins tout le temps, plus qu’il ne peut en donner, et fai re du cheval le replongerait trop profondément à son goût dans la culture locale. Ce n’est pas qu’il soit un touriste, c’est qu’il sait à quel point il est facile de s’enterrer.
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