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Voleurs de cignes

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Andrew Marlowe, psychiatre, mène une vie parfaitement organisée : il est solitaire, certes, mais ses patients et la peinture lui tiennent lieu de compagnie. Jusqu'au jour où un peintre renommé lacère une toile à la National Gallery. Marlowe tente de comprendre cet acte sacrilège, tâche d'autant plus ardue que cet artiste, devenu son patient, refuse de prononcer un seul mot. Le psychiatre n'aura pas d'autre choix que d'enquêter sur son entourage, les femmes de sa vie et, surtout, cette mystérieuse inconnue que le peintre dessine sans relâche... Des plus beaux musées impressionnistes aux côtes normandes, de la fin du XIXe au début du XXIe siècle, Les Voleurs de cygnes est le roman d'un amour fou, d'une obsession, et d'un art qui nous préserve du désespoir.





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de cygnes
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Prologue
À l’orée du village, un feu éteint au centre d’un cercle de pierres. À côté, dans la neige, un panier abandonné, dont l’osier a presque la couleur des cendres. Des bancs désertés. Quelques braises rougeoient encore parmi les bûches calcinées. La nuit descend si vite que quelqu’un a déjà allumé une lampe dans la maison la plus proche. Hiver 1895 ; l’année sera bientôt marquée en chiffres noirs sur les ombres, dans un coin. La neige tombée des toits d’ardoise forme des monticules au bord des chemins. Toutes les portes sont fermées. Des effluves de cuisine s’élèvent au-dessus des cheminées.
Seule âme qui vive dans ce morne paysage, une femme en chauds vêtements de voyage se dirige vers les dernières habitations. Ici aussi, quelqu’un allume une lanterne, penché au-dessus de la flamme, silhouette indistincte derrière une vitre. La passante solitaire a une allure distinguée. Elle ne porte pas le grossier tablier et les sabots de bois des villageoises. Sa cape et ses longues jupes se détachent sur la neige violette. Son capuchon bordé de fourrure ne laisse voir que la courbe blanche de sa joue. Un liseré bleu pâle à motif géométrique orne le bas de sa robe. Elle porte un paquet soigneusement enveloppé, qu’elle serre contre sa poitrine comme pour se protéger du froid. Le long de la route, les arbres tendent sinistrement leurs branches vers le ciel. Sur le banc devant la dernière maison du village, une étoffe rouge, un châle peut-être, ou une petite nappe, unique tache de couleur vive. La femme marche d’un pas rapide. Ses bottines claquent sur le sol gelé. Son haleine s’échappe par bouffées claires dans le crépuscule s’épaississant. Est-elle pressée de quitter le village ou se rend-elle dans l’une de ses dernières maisons ?
Un seul spectateur l’observe et lui-même l’ignore. Peu lui importe, d’ailleurs. Il a travaillé tout l’après-midi. Il a peint les murs le long des chemins, les champs et les jardins boueux, les arbres, la route. Il a rajouté cette femme à la hâte, durant les dix brèves minutes du coucher de soleil hivernal. Une belle surprise, qui qu’elle soit. Il manquait justement de la vie, du mouvement, à son tableau. En cette saison, ses articulations le font souffrir s’il travaille en extérieur plus d’un quart d’heure. Il y a longtemps qu’il est rentré se mettre au chaud, devant la fenêtre. Il est vieux, perclus de rhumatismes ; l’espace d’un instant, toutefois, il aimerait qu’elle se retourne et le regarde. Il imagine ses cheveux noirs et soyeux, ses lèvres vermillon, ses grands yeux méfiants.
Mais elle ne se retourne pas et il en est heureux. Elle lui plaît telle qu’elle est, s’éloignant de lui dans le tunnel neigeux de sa toile, son paquet serré au creux de ses bras. Une femme réelle, une femme pressée, fixée sur la toile pour l’éternité. Figée dans sa hâte. Une apparition réelle ; à présent le personnage d’une peinture.
Chapitre 1
Marlow
Le cas de Robert Oliver m’a été soumis en avril 1999, quelques jours après qu’il eut tenté de lacérer un tableau à la National Gallery. C’était un mardi matin, il faisait un temps affreux à Washington. Alors que nous avions déjà eu de chaudes journées de printemps, il grêlait sur les arbres en fleurs, le tonnerre grondait dans un ciel lourd et l’atmosphère s’était soudain refroidie. Une semaine exactement s’était écoulée depuis la fusillade au lycée de Columbine, dans le Colorado, et j’étais encore obsédé par ce massacre comme, j’imagine, tous les psychiatres du pays. J’en voyais tous les jours, de ces jeunes pleins d’une haine démoniaque, capables de s’armer de fusils à canon scié. En quoi avions-nous manqué à notre devoir, vis-à-vis d’eux et surtout de leurs innocentes victimes ? La violence de la météo et la consternation nationale m’imprégnaient tout entier, ce matin-là.
Le téléphone a sonné et j’ai immédiatement reconnu la voix de mon ami et confrère le Dr John Garcia. John est un chic type, et un excellent psychiatre avec qui je suis allé à l’école il y a longtemps, et qui m’emmène de temps en temps déjeuner dans un restaurant de son choix – il me laisse rarement payer. John travaille aux urgences psychiatriques de l’un des plus grands hôpitaux de Washington ; comme moi, il a aussi un cabinet privé.
Il voulait me parler d’un patient et je sentais qu’il avait hâte de me le confier.
– Sans doute un cas difficile. Je ne sais pas ce que tu vas en faire, mais je suis sûr qu’il sera entre de bonnes mains, à Goldengrove. C’est un artiste, apparemment assez connu. Il a été arrêté, la semaine dernière. C’est la police qui nous l’a amené. Il ne parle pas beaucoup et n’a pas l’air de se plaire ici. Il s’appelle Robert Oliver.
– Le nom me dit quelque chose, mais je t’avoue que je ne connais pas son œuvre. Il peint des paysages et des portraits, je crois. Il me semble qu’il a fait la couverture de ARTnews il y a un an ou deux. Pour quelle raison a-t-il été arrêté ? ai-je demandé en me levant et me tournant vers la fenêtre.
De gros grains de glace s’abattaient sur la pelouse et fouettaient sans pitié le magnolia. Furtivement, un pâle soleil inonda le jardin détrempé, avant d’être éclipsé par une nouvelle rafale.
– Il a essayé de détruire un tableau de la National Gallery. Au couteau.
– Pas de dommages corporels ?
– Apparemment, il n’y avait personne d’autre dans la salle, mais un gardien est arrivé juste au moment où il se jetait sur la toile.
– Il a fait du grabuge ?
Je regardais les grêlons rebondir sur le gazon luisant.
– Oui. Il a fini par lâcher son couteau, mais il a copieusement secoué le vigile. Il est bâti comme une armoire à glace. Et puis tout d’un coup, il s’est calmé et s’est laissé emmener. Le musée hésite encore à engager des poursuites. À mon avis, ils vont laisser tomber.
Tout en écoutant John, j’étudiais le jardin.
– Les œuvres de la National Gallery sont des propriétés fédérales, non ?
– Tout à fait.
– Quel genre de couteau avait-il ?
– Oh, juste un canif. Rien de bien méchant, mais il aurait pu causer des dégâts. Il était très excité, à ce qu’il paraît ; on aurait dit qu’il se croyait investi d’une mission. Il a craqué au commissariat, il a dit qu’il n’avait pas dormi depuis plusieurs jours, il a même un peu pleuré. Ensuite, ils l’ont conduit aux urgences. C’est moi qui l’ai reçu.
John attendait ma réponse.
– Quel âge a-t-il ?
– Pas vieux. Enfin... Tout est relatif. Quarante-trois.
J’ai rigolé. John et moi avions franchi le cap de la cinquantaine deux ans plus tôt, un choc que nous avions encaissé en faisant la fête avec une bande de copains de notre génération.
– À part son couteau, il avait sur lui un carnet de croquis et un paquet de vieilles lettres. Il ne veut laisser personne y toucher.
– Et que veux-tu que je fasse pour lui ?
Las, je me suis appuyé contre mon bureau. J’avais une longue matinée derrière moi et l’estomac dans les talons.
– Juste que tu le prennes à Goldengrove.
– Pourquoi ? Tu crois que je n’ai pas déjà suffisamment de problèmes ?
La prudence est une habitude profondément enracinée dans notre profession.
– Allez... (Je devinais le sourire de John, à l’autre bout du fil.) Je ne t’ai jamais vu refuser un patient, Dr Dévouement. Et celui-là devrait t’intéresser.
– Parce que je peins ?
John ne marqua qu’une brève hésitation.
– Franchement, oui. Tu comprends les artistes mieux que moi. Comme je t’ai déjà dit, il n’est pas très loquace, je n’ai pas réussi à lui arracher plus de trois phrases. J’ai l’impression qu’il sombre dans la dépression, malgré le traitement. Il a aussi des accès de colère et d’agitation. Son état me paraît inquiétant.
J’observai l’arbre, la pelouse émeraude, les grêlons qui y fondaient, puis le magnolia, légèrement décentré sur la gauche dans le cadre de la fenêtre. Par cette sombre journée, ses fleurs mauve et blanc revêtaient un éclat qu’elles n’avaient pas quand le soleil brillait.
Je pris un stylo et un calepin sur mon bureau.
– Qu’est-ce que tu lui as prescrit ?
John me lut son ordonnance : un régulateur d’humeur, un anxiolytique et un antidépresseur, le tout aux doses adaptées.
– Par chance, poursuivit John, il a signé un formulaire de consentement à la divulgation de renseignements, aux urgences, avant de se refermer comme une huître. On vient aussi de recevoir la copie du dossier d’un psychiatre de Caroline du Nord qu’il a consulté il y a environ deux ans. Apparemment, il n’a pas vu de médecin depuis.
– Il est très anxieux ?
– Difficile de juger chez quelqu’un qui ne parle pas, mais je dirais que oui. Le confrère l’avait déjà mis sous anxiolytique. D’ailleurs, il avait un vieux flacon de Klonopin dans sa veste. Sans régulateur d’humeur, ça ne lui servait probablement pas à grand-chose. On a réussi à joindre sa femme, son ex-femme plus exactement ; elle nous en a dit un peu plus sur les traitements qu’il avait suivis.
– Suicidaire ?
– Possible. Là encore, pas évident de se prononcer. En tout cas, il n’a pas fait de tentative depuis qu’il est chez nous. Il est plutôt enragé. On dirait un ours en cage, un ours silencieux. Mais je ne veux pas le renvoyer chez lui... Il a signé son admission sans faire d’histoires, ici. Je ne pense pas qu’il s’oppose à un transfert. De toute façon, il ne se plaît pas, chez nous.
– Qu’est-ce qui te fait dire que j’arriverai à le faire parler ?
C’était une vieille blague entre nous, et John saisit obligeamment la perche que je lui tendais.
– Marlow, tu ferais parler les pierres.
– Merci pour le compliment. Et merci d’avoir gâché ma pause déjeuner. Il est assuré ?
– Oui. L’assistante sociale doit vérifier qu’il est à jour de ses cotisations.
– Bien. Envoie-le moi. Demain, 14 heures, avec les dossiers. Je verrai ce que je peux faire.
Après avoir raccroché, je suis resté debout devant mon bureau, à me demander si j’aurais cinq minutes pour dessiner après avoir mangé, ce que j’aime faire lorsque j’ai un planning chargé. J’avais un rendez-vous à 13 h 30, un à 14 heures, un à 15, un à 16 et une réunion à 17 heures, avec la perspective, le lendemain, d’une longue journée à Goldengrove, la clinique privée où je travaille depuis douze ans. J’avais grand besoin de mon potage, de ma salade, et d’un crayon entre les doigts.
J’ai également repensé à un incident que j’avais oublié depuis un bon bout de temps, un souvenir, pourtant, qui me revenait souvent en mémoire. Pour mes vingt et un ans, mes parents m’avaient aidé à payer un voyage d’un mois en Italie et en Grèce, avec le gars qui partageait ma chambre à l’université. Frais émoulu de Columbia, où j’avais obtenu un diplôme de sciences, je m’apprêtais à attaquer mes études de médecine à l’université de Virginie. C’était la première fois que je partais à l’étranger. J’ai été électrisé par les fresques des églises et des monastères italiens, par l’architecture de Florence et de Sienne. Sur l’île grecque de Páros, dont les carrières fournissent le marbre le plus pur et le plus transparent du monde, je me suis retrouvé seul dans un petit musée archéologique.
Celui-ci ne possédait qu’une seule statue de valeur, dans une salle qui lui était spécialement réservée. Il s’agissait d’une Niké d’environ un mètre cinquante, passablement endommagée, sans tête ni bras, ne gardant plus de ses ailes que des cicatrices dans le dos, son corps portant les traces rouges de son long séjour sous la terre de l’île. On voyait néanmoins qu’elle avait été sculptée de main de maître, l’étoffe dont elle était drapée semblait animée de remous. On avait refixé l’un de ses pieds délicats. J’étais seul dans la salle, je la dessinais, quand le gardien est venu crier que le musée n’allait pas tarder à fermer. J’ai remballé mon matériel et, sans réfléchir, je me suis approché une dernière fois de la Niké et me suis penché au-dessus de son pied pour l’embrasser. Le vigile s’est instantanément précipité sur moi en hurlant et m’a saisi par le col. Je ne me suis jamais fait virer d’un bar de ma vie, mais ce gardien du musée m’a jeté dehors avec pertes et fracas.
J’ai rappelé John, il était encore dans son bureau.
– C’était quoi, le tableau ?
– Pardon ?
– Le tableau que ton patient, M. Oliver, a tenté de détruire.
John a ri.
– Cette question ne me serait jamais venue à l’esprit, mais c’était dans le rapport de police. Léda. Un mythe grec, je suppose. C’est ce que ça m’évoque, en tout cas. Une femme nue, d’après les flics.
– L’une des conquêtes de Zeus, qui a pris la forme d’un cygne pour la séduire. C’est de qui ?
– Tu sais bien que j’étais nul en histoire de l’art. Je n’en ai aucune idée. L’officier qui a procédé à l’arrestation a omis ce détail.
– Tant pis. Je te laisse retourner à ton boulot. Bon après-midi, John.
Tout en maintenant le combiné entre mon épaule et mon oreille, je fis craquer mes cervicales.
– Pareillement, mon cher ami.
Chapitre 2
Avant de commencer ce récit, je tiens à préciser qu’il s’agit d’une histoire personnelle. Il m’a fallu dix ans pour trier mes notes sur ce cas et mettre de l’ordre dans mes pensées. Au départ, j’avais l’intention de rédiger un papier sur Robert Oliver pour l’un des journaux psychiatriques auxquels il m’arrive de contribuer, mais qui publierait un article susceptible de compromettre un membre de la profession ? Nous vivons une époque de talk-shows et de gargantuesque indiscrétion ; néanmoins, dans notre branche, nous sommes particulièrement à cheval sur la confidentialité – circonspects, respectueux de la loi, responsables. En principe. Bien sûr, il y a des cas où la sagesse prévaut sur la légalité ; tout médecin a connu de telles situations. J’ai pris la précaution de changer tous les noms apparaissant dans cette histoire, y compris le mien, à l’exception d’un prénom si courant, et que je trouve si beau que je n’ai eu aucun scrupule à le garder.
Je n’ai pas été élevé dans un milieu médical. Mes parents étaient tous deux pasteurs – ma mère a été la première femme pasteur de leur petite paroisse ; j’avais onze ans quand elle a reçu l’ordination. J’ai grandi dans le Connecticut. Notre maison était la plus ancienne de la ville, une maison en bois bordeaux avec un toit bas et un jardin qui ressemblait à un cimetière anglais, où les thuyas, les ifs, les saules pleureurs et autres arbres funéraires se disputaient l’espace de part et d’autre d’une allée d’ardoise.
Tous les après-midi à 15 h 15, au retour de l’école, je remontais cette allée avec mon cartable plein de cahiers et de miettes, de balles de base-ball et de crayons de couleur. Ma mère m’ouvrait la porte, généralement vêtue d’une jupe et d’un pull bleus, parfois de sa soutane noire et de son faux-col blanc si elle avait rendu visite aux malades, aux personnes âgées, isolées, ou aux nouveaux pénitents. J’étais un gamin bougon, j’avais mauvais caractère et le sentiment diffus que la vie était décevante, qu’elle ne tenait pas ses promesses ; ma mère était une femme stricte – stricte, droite, gaie et tendre. Dès qu’elle s’est aperçue de mon don pour le dessin et la sculpture, elle m’a encouragé jour après jour à le développer, avec une douce fermeté, sans louanges exagérées, sans jamais non plus me laisser douter du succès de mes efforts. Nous n’aurions pas pu être plus différents, je crois, depuis l’instant où je suis venu au monde. Nous éprouvions cependant l’un pour l’autre un amour farouche.
C’est bizarre, mais bien que ma mère soit décédée à un âge relativement précoce, ou peut-être est-ce justement parce qu’elle est morte jeune, j’ai l’impression, en vieillissant, de lui ressembler de plus en plus. Pendant des années, je me suis considéré comme un célibataire plutôt que comme un vieux garçon – j’ai toutefois fini par remédier à cette situation. Les femmes que j’ai aimées avaient toutes quelque chose de moi enfant : elles étaient boudeuses, perverses, intéressantes. À leur contact, j’ai peu à peu changé. Celle que j’ai épousée ne fait pas exception à la règle, mais nous nous sommes bien trouvés.
En partie à cause de ces femmes autrefois aimées et de celle qui partage désormais mon existence, en partie aussi, j’en suis certain, parce que mon métier me plonge chaque jour dans les abysses de l’esprit humain, douloureusement moulé par son environnement et les facéties de la génétique, je me suis forgé une espèce d’entente cordiale envers la vie. La vie et moi sommes devenus amis. Certes, ce n’est pas la folle amitié de mes aspirations d’enfant, mais une trêve clémente, un plaisir à retrouver chaque soir mon appartement. Il m’arrive parfois – en épluchant une orange et en l’apportant du comptoir de la cuisine jusqu’à la table – de sentir monter en moi comme une bouffée de joie, peut-être due à cette couleur franche.
Je ne suis parvenu à cette sérénité qu’à l’âge adulte. On dit que les enfants se contentent de peu ; petit, je me souviens toutefois n’avoir eu que des grands rêves, et puis le champ de mes centres d’intérêt s’est peu à peu rétréci, jusqu’à ce que mes fantasmes se canalisent dans la biologie, la chimie et dans l’ambition de la fac de médecine, et que j’aie finalement la révélation des épisodes infinitésimaux de la vie, leurs neurones et leurs hélices et leurs atomes en mouvement. J’ai vraiment appris à dessiner, en vérité, dans les laboratoires de biologie d’après ces formes minuscules, et non en essayant de reproduire des objets, des montagnes, des personnes ou des coupes de fruits.
Aujourd’hui, mes grands rêves sont, pour mes patients, qu’ils connaissent ces plaisirs ordinaires de la cuisine et de l’orange, de poser les pieds sur la table devant un documentaire télévisé ; ou le bonheur encore plus grand qu’ils ressentiraient en retrouvant un job, en retournant vivre dans leur famille ou en discernant ce qu’il y a réellement autour d’eux au lieu du monstrueux diaporama qu’ils perçoivent. Pour moi-même, j’ai appris à rêver petit, d’une feuille, d’un nouveau pinceau, la chair d’une orange, et les détails de la beauté de ma femme, une étincelle au coin de ses yeux, le duvet de ses bras à la lueur de la lampe du salon le soir quand elle lit.



Je n’ai pas grandi dans un environnement médical, mais ce n’est pas un hasard si j’ai choisi cette branche. Ma mère et mon père n’étaient pas scientifiques pour deux sous. Pourtant, la discipline à laquelle ils s’astreignaient, et qu’ils m’ont inculquée, entre porridge et chaussettes propres, avec l’acharnement des parents d’un enfant unique, m’a sans doute préparé à la rigueur qu’exige la fac de médecine – la rigor mortis de nuits entières passées à bachoter ; la tension, ensuite, des nuits de garde effectuées en stages hospitaliers.
J’ai bien sûr rêvé de devenir artiste, mais au moment de choisir un métier j’ai opté pour la médecine, et je savais dès le début que je me spécialiserais en psychiatrie, que je considérais à la fois comme une profession utile et la science suprême de l’expérience humaine. En sortant de Columbia, j’ai postulé dans plusieurs écoles de beaux-arts et à mon grand plaisir j’ai été accepté dans deux établissements assez prestigieux. J’aimerais pouvoir dire que j’ai pris une décision déchirante, que l’artiste en moi se rebellait contre le médecin. En réalité, en tant que peintre, je n’aurais pas été capable d’apporter une contribution suffisamment sérieuse à la société, et je redoutais secrètement les difficultés matérielles de la vie de bohème. La psychiatrie me placerait directement au service d’un monde souffrant et je pourrais continuer à peindre en dilettante, ce qui me suffirait, pensais-je.
Mes parents ont été profondément étonnés par cette décision. Lorsque je la leur ai annoncée, lors de l’une de nos conversations téléphoniques du week-end, ils sont restés un instant sans voix, le temps de digérer la nouvelle et les raisons qui m’avaient poussé vers cette orientation. Puis ma mère a calmement observé que tout le monde avait besoin de quelqu’un à qui parler, ce qui était sa façon de faire un parallèle, à juste titre, entre ma vocation et la leur. Mon père a quant à lui déclaré qu’il existait de nombreuses manières d’exorciser les démons.
Mon père ne croit pas aux démons, ils ne figurent pas dans son panthéon moderne et progressiste. Il aime cependant les évoquer avec sarcasme, et lire en secouant la tête ce qui a été écrit à leur sujet par les premiers prêcheurs de la Nouvelle-Angleterre tels que Jonathan Edwards, ou par les théologiens du Moyen Âge, qui le captivent tout autant. Aujourd’hui encore dans son très grand âge, il est un peu comme les amateurs de films d’horreur : il adore se faire peur. Quand il parle de « démons », de « feu de l’enfer » et de « péché », c’est avec ironie et une fascination dégoûtée. Les paroissiens qui viennent encore se confesser à lui dans notre vieille maison (il ne prendra jamais définitivement sa retraite) repartent ainsi avec une vision beaucoup plus sereine de leurs tourments. Il concède que bien qu’il s’occupe des âmes et moi de diagnostics, de facteurs environnementaux, de symptômes comportementaux et d’ADN, nous œuvrons dans le même sens : pour soulager la misère humaine.