//img.uscri.be/pth/173f8fa157cdd9fe42a02a864aa9724730f5fbce
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,90 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Voleurs de mort

De
526 pages
La révolte d’un fils de riche famille dont l’enfance a été bouleversée par un père odieux et délirant de haine, se transforme en saga meurtrière, baignée d’un impossible amour incestueux. Sa vie brisée, son amour violé, fanatique de vengeance, il se lance dans une aventure pleine de violence et de passion, mélangée de tendresse troublante et de rêve.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Voleurs de mortAlbert Tommasi
Voleurs de mort
ROMAN' manuscrit.com, 2002
ISBN: 2-7481-2247-X (pourlefichiernumØrique)
ISBN: 2-7481-2246-1 (pour le livreimprimØ)Avertissement de l Øditeur
DØcouvertparnotrerØseaudeGrands Lecteurs(libraires,revues,critiques
littØraires etde chercheurs),ce manuscritestimprimØ telunlivre.
D Øventuellesfautesdemeurentpossibles;manuscrit.com,respectueusede
lamiseenformeadoptØeparchacundesesauteurs,conserve,?cestadedu
traitement de l ouvrage, le texte en l Øtat.
Nous remercions le lecteurde tenir compte de ce contexte.
manuscrit.com
5bis, rue de l?Asile Popincourt
75011 Paris
TØlØphone:0148075000
TØlØcopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.comCHAPITRE I.
IlavaitdØj vu?aenunerØtrospectiveaucinØma,
uneactualitØtournØeilyalongtemps,?l Øpoquedu
muet, une tragØdie qui l avait troublØ quand il Øtait
enfant.
Unhomme-jeuneencore-avaitdØcidØdese
jeterdupremierØtagedelaTourEiffel,lesbrasmunisd unepaired ailesdesaconception,etprØtendait
arriverausolsansencombreenvolplanØ.
Uncameraman tournait la scŁne ? la manivelle et s attardait
complaisammentsurl hommequibalan aitd avant
enarriŁre,unpiedsurunescabeaul
autresurlarambarde, et hØsitait ? franchir le pas. Dans la salle les
spectateursdevinaientlafindel histoire. Surl Øcran
le cameraman, ainsi peut-Œtre que l homme qui
vacillaitavantdesedØcider, lasavaient-ilsaussi,mais
tout le monde retenait son souffle, comme si un
silence compact pouvait rompre le fil du temps.
Puis brusquement, entra nØ par un destin
inflexible, l homme s?Ølan ait les bras ØcartØs et
c?Øtait la chute vertigineuse et sans gloire, le choc
dØrisoire ducorpsdØsarticulØ ØcrasØ sur le sol.
Lucienpensa,commeens
Øveillantd?uncauchemar, en un instant fugace ? cette scŁne alors qu il
hØsitait encore ? s Ølancer lui-mŒme.
Iln avaitqu uneidØevaguedudØsirdesesactes,
etpasvraimentdeplanprØcisquant?sonexØcution.
7Voleurs de mort.
C
Øtaitunmoyen,pasunefin,etilØtaittempsderØaliser, sinon ses projets allaient sombrer dans la
vellØitØ,etilsentaitques ilnesautaitpastoutdesuite,
il ne sauterait plus jamais. Soudain il en avait plus
qu assez de ces deux loubards de barriŁre qu il tra -
nait avec ennui depuis des semaines ? ses basques.
Ilavaitchoisi cesminablesavecdesarriŁre-pensØes
houleuses, et ? la longue ils l Øpuisaient. Il Øtait
fatiguØdejouercer ledebenŒtquil?avaittantamusØ
au dØbut,maisqui ne le faisait plusrire du tout.
Ils attendaient depuis une bonne heure une
relation douteuse de deuxiŁme main, qui devait les
mettre sur une combine suspecte de camion volØ,
rempli de tØlØviseurs pour lesquels ils connaissaient
un acheteur discret, et ils savaient bien que dans
ce genre d opØration le moindre contretemps est
louche. Des voyous sØrieux seraient partis depuis
longtemps, mais Pietro s incrustait dans ce bistro
bruyant. Il avait tellement besoin de fric qu il Øtait
partant pour les coups les plus tordus. Ca faisait
partiedesvuesdeLucien: unpareilbonhomme?la
tŒte d une bande c Øtait de la provocation.
Pietro ! Je vous demande un peu. Dans sa
figure molle de bornØ congØnital, il roulait des yeux
furieux qui pensait-il lui donnaient l air d une
terreur. A peine avait-il dit son nom que personne ne
le prenait plus au sØrieux. Certains mŒme s
esclaffaient! IlseprØtendaittant titalien,tant tespagnol,
alors qu il Øtait tout juste natif du Loir-et-Cher. Il
avait rØussi une fois une affaire de dØtournement de
camiondewhisky,cequiluidonnaituncertainpoids
dans le milieu minable des Julots-casse-croutes. Un
petitpoidsdureste,carilavaiteuleplusgrandmal?
Øcouler sestrente cinq tonnesde Chivas, avait
manquØdixfoisdesefairepincer,etenplus,ils?Øtaitfait
arnaquer sur le prix. Tous frais payØs il ne lui Øtait
restØ que du strass.
8Albert Tommasi
Il pensait avec nostalgie ? de juteuses filouteries,
mais il se rendait bien compte qu?une escroquerie
degrandeenvergureØtaitau-dessusdesacondition.
Son rŒve Øtait de monter un jour une carambouille.
Pour lui une carambouille, c Øtait dØj laclasse.
Jojo-le-gitan, un Manouche, ressemblait
davantage ? son diminutif. Il avait un air romantique un
peudØsuetaveclevisagedØchirØduclowntristequi
s?obstine ? aller chercher l eau avec un panier. Il
raisonnait dans le flou, son cerveau laissait fuir sa
pensØe sans qu il ait la volontØ de la retenir. Dans
l?action, on le mettait toujours aux places les plus
dangereuses,qu
ilacceptaittoujoursdebongrØ,persuadØ que cette conduite mettait son courage en
valeur,alorsqu
ilpassaitpluscertainementpourunimbØcile,et?aluiavaitvaludepuissonjeune?ge,plus
decoutureset defracturesqu iln Øtaitconvenable.
Comment Lucien, ce gar on bien ØlevØ, qui
dØtonnait dans ce milieu comme un chien de race au
milieu des corniauds, pouvait-il s Œtre acoquinØ ?
ces deux pitres. Il dispersait autour de lui un relent
de fils de famille poli, ? l allure sobrement
distinguØequijuraitavecl ØlØgancetroptapageusedeses
comparses. C est lui pourtant qui depuis plusieurs
mois recherchait leur compagnie. Il les avait
intriguØs par ses relations Øclectiques. Il frØquentait des
gens de bonne tenue, mais d horizons parfois
ambigus, tel par exemple Monsieur Antoine, le
lØgendaireAntoine Lubkele, gangsterpatentØet
respectØ,
quiappelaitLucien"Monsieur",et?aimpressionnait
sescompagnonsdelesentendresedonnermutuellement du Monsieur Antoine et du Monsieur Lucien,
avec une grande considØration mutuelle. Lucien lui
avait prØsentØ ses compagnons avec cØrØmonie, et
pourcespetitstraine-patinsdebanlieue,unesihaute
faveur leur donnait un prestige dont ils se vantaient
sans retenue dans tous les bars.
9Voleurs de mort.
Depuisunmoment,onpouvaitliresurlafigurede
jeunehomme pondØrØ de Lucien l expression d une
mØditation intense qui plissait son front et s
accordait mal avec le banal sujet de leur attente.
Pour entamer le chemin de l aventure il avait
choisi comme tremplin un moyen de vengeance
domestique qui, joignant l utile ? l agrØable, le
ravissait. La vengeance est un plat qui se mange
froid, soit, mais pas congelØ. Il perdait son temps
dans ce cafØ. Il Øtait temps de partir ? l attaque ou
de changer son fusil d Øpaule. Mais finalement son
projetluiplaisaittrop,etpourtoutdire,illetrouvait
amusant.
- C est r pØ, dit Jojo avec concision.
- Encore une minute, implore Pietro qui pense ?
son h tel sordide impayØ depuis un mois.
- Inutile, dØclare Lucien fermement, tirons-nous.
Paye, ajoute-t-il en direction de Jojo.
Conscientd avoirempiØtØsurlesprØrogativesde
m ledominantdePietro,ilsetourneversluietluidit
avec unevaguelueurdesoumissiondanslesyeux:
- Je crois qu il faut faire gaffe, quand l indic ne
vient pas, c est mauvais signe. Il a pu se faire
alpaguer.
Et implorant, la voix cassØe d inquiØtude :
- Tirons-nousPietro, on ne sait jamais.
Magnanime, Pietro a un large geste d
acquiescement et laisse Jojo payer les consommations, trois
cafØs. Ce rade de la RØpublique aussi sinistre que
ce jour glacial de fØvrier, ne lui dit rien qui vaille,
il n est pas sur son territoire, et il est un peu
troublØ de se trouver en rØgion hostile, revŒtu d un
pardessus mastic sur un complet bordeaux, cravatØ de
jaune?rayures,dansunmilieu?blousonsdecuiret
blue-jeans.
C est pourtant dans ce bistro que Lucien a
"recrutØ" ses deux acolytes, un soir de septembre de
10Albert Tommasi
l?annØe derniŁre, juste aprŁs ce qu on appelle dØj

"lesØvØnementsdemai1968",pourentermineravec
unecombinedevoiturebourrØedecigarettesamØricaines,volØeaucoursdesdØsordres. Maisdepuisila
coulØdel eausouslespontsdelaSeine! Ilyabelle
lurette que la pompe ? finances est tarie. Ils n ont
rØussi par la suite que quelques coups peu lucratifs,
juste de quoi faire bouillir chichement la marmite.
C?estlatroisiŁmeaffaireprometteusequifoireenun
mois. Les fonds sont au plus bas.
Pietrocommence ?sesentircoincØpar lebesoin,
et son avenir lui semble lugubre. Il conna t bien
l?humiliation de l homme qui demande au barman
de lui "marquer a", obligØ de soutenir les regards
narquoisdesclientspasdupes,quirientsouscape.
Quandonestunloquedu,ilnefautpasavoirl air
d?un loquedu, la pente est plus facile ? descendre
qu?? remonter, c est comme au vØlo, et un jour on
se retrouve clochard. Dans l intimitØ de sa pensØe,
Pietro au fond de lui-mŒme se fait peu d illusions
sur sa valeur, et il sent que tout le monde le juge ?
sa juste dimension, mŒme s il arrive parfois ? rŒver
qu il est un ca d.
Dans un songe brumeux, Pietro per oit
vaguementl urgencedeprendreunedØcision. SonaurØole
va rØtrØcir s il ne trouve pas rapidement quelque
chose. Mais il a beau triturer sa pauvre cervelle, il
nerencontrequeduvent,etnesaitmŒmepasparou
commencer ? chercher.
PlacedelaRØpublique,Lucienditbrusquement:
- Prenons un bahut, on va au P.L.M.
EtonnØ Pietro lui demande :
- T as de quoi ?
- Ouais, dit sobrement Lucien qui ne semble pas
tenir?s
Øtendrepluslonguementsurlechapitrepognon. Il se mØfie des tapeurs.
Le P.L.M. c est le bar du P.L.M. Saint-Jacques,
prŁs de Denfert.
11Voleurs de mort.
Ca peut sembler curieux que les voyous aiment
frØquenter un endroit particuliŁrement surveillØ
commelebard ungrandh tel,maisc estunlieude
passage, et ce brassage d habituØs, de voyageurs et
de touristes parfois suspects, noie le poisson. Et de
plus, la lØgislation policiŁre n?est pas la mŒme dans
un h tel que dans un bistro, toutes les canailles le
savent et vous le diront.
Et puis dans les salons d?un h tel, c est bien
climatisØ, feutrØ, et on n est pas tenu de consommer
sans arrŒt. Bien sßr c est mal vu de passer ses
journØes,vautrØdanslesfauteuilsdessalonssionneva
pasdetempsen tempsd nerdansundesrestaurants
ouboireunverreaubar,maisquandonestfauchØ,si
l on est patient, on arrive toujours? trouver un cave
qui tient table ouverte, et qui vous fournit, entre le
whisky,lescacahuŁtesetlesg teauxsecs,leboireet
le
manger.
Ilsuffitd?avoir,commeondit,unebonneprØsentation, de prendre cet air blasØ et dØsinvolte qui
dØnoteunhommedebonnecompagnie. Lucienfait a
naturellement. C est lui qui a patiemment ØduquØ
ses deux compagnons, et sa rØussite, bien que toute
relative,n estpassansmØrite. Bizarrement,ceniais
deJojosembleavoirassimilØlesle onsavecplusde
profit que Pietro dont l ØlØgance demeure celle du
gar on de bain qui joue le r le d un prince dans un
film italien de sØrie B.
PietroestØtonnØparl aisancedeLucien,etiln a
jamaisbiencomprispourquoicegar onsisßrdelui
au milieu de gens impressionnants, se soumet ? lui,
Pietro ou mŒme parfois ? un minable comme Jojo.
Mais il est formØ ? l Øcole de la domination de la
rue oø seuleprime la force. Sisa faceestmolle, ses
musclessontdursetsongabaritenimpose,sacourte
rØflexionluisouffleque c estuneraisonsuffisante.
Jojo lui, n?a pas ces problŁmes. Chez les gitans
oø il a appris ? jouer du couteau mieux que de la
12Albert Tommasi
guitare, on dit que si son esprit est lent, son action
est fulgurante, il pique aussi vite qu un Øclair. Fier
de ses victoires, et oublieux de dØfaites parfois
cuisantes,ilauncouragephysique?touteØpreuve,fait
de tØmØritØ un peu inconsciente. Il est taciturne et
ombrageux, mais il a parfois des gestes d une
ØlØgance fugace et inattendue.
Alors que le portier de l h tel salue Lucien avec
une obsØquiositØ souriante, il n adresse ? lui Pietro
et ? Jojo qu?un "ciao" nØgligent.
PietroregardeLucienquipayeletaxiaprŁsavoir
sorti un billet de Dieu sait oø, et laisse le pourboire
qui convient. Encore un de ses trucs. Lucien donne
toujours le pourboire qui convient, jamais trop,
jamais trop peu. Jojo avec son air ahuri, a le sens de
la mesure lui aussi, alors que Pietro ne sait jamais
quoi faire. S?il donne trop, le regard du
rØceptionnairesefaitplusmØprisantquereconnaissant,ets
il
nedonnepasassez,desrØflexionsmezza-voceenretour lui donnent envie de cogner.
Dans le tambour de la porte Lucien laisse passer
en tŒte Pietro dont il per oit la mauvaise humeur. Il
est suivi de Jojo, et tous trois comme des canards
qui ont avalØ une ficelle, se dirigent vers le bar sans
quePietronepense?regarderdanslehallsidesfois
unpigeonneseraitpasenattentedesefaireplumer.
Il est en rogne et sur le point de faire un esclandre
pour un rien. Lucien sait qu ils ne sont pas dans la
situation de se permettre une chose pareille, et il le
fait asseoir au plus profond de la banquette, ? c tØ
de Jojo, s assoit sur un fauteuil en face et avec une
vigueurcalculØe,commandetroisWhisky,deschips,
desolivesetsousleregardunpeuØtonnØdesesamis,
il dit d un ton brusque et sansrØplique :
- Je vaispasser un coupdetubeetje reviens.
IlselŁveetilyvad?unpasdØcidØ.
13Voleurs de mort.
Jojo lui-mŒme, dans son brouillard Øternel
s Øtonne un peu de cette autoritØinhabituelle :
- Qu est-ce qu il a
?
-Bof…ditlaconiquementPietroavecungestein-
dulgent,commepourseprouverqu?ildomineparfaitement la situation.
Et les deux malfrats se mettent ? grignoter les
chips et les olives que le gar on leur apporte. Il est
troisheurespassØes,etilsn ont pasencoredØjeunØ,
ou du moins ils espŁrent que si ce n est pas encore
a va venir, mais au fil des minutes, ils en sont de
moins en moins sßrs.
Jojo songe avec mØlancolie qu cette heure-ci le
bougnatdelaRueBoulardafinideservir?dØjeuner,
et il ne conna t aucun autre restaurant dans le
quartier susceptible de lui assurer le couvert ainsi que
l exigent les circonstances prØsentes, c est- -dire ?
crØdit.
Pendant que Lucien s Øternise au tØlØphone, Jojo
boit,Pietrobouffe. Lescerveauxsontpareils?ceux
des ruminants, les yeux dans le vague et les m -
choires en action, ils ne font mŒme plus semblant
de rØflØchir. Dans un Øclair de luciditØ Pietro se dit
qu ilssont en train de prendredesforcesavant l
action. MaisquelleactionbonDieu? Ilenestl?quand
Lucienrevientavecaux lŁvresun sourire ambigu.
-Ilyauntype?voirpourunecombinedevilla?
Sainte-Maxime. Lucien a baissØ la voix et parle sur
un ton un peu solennel et mystØrieux.
- Heu ? fait Pietro.
- Oui, poursuit Lucien tout bas, comme pour un
secretd Øtat,untrucquejesuisdepuisdesmois,une
affaire?nepasrater. LavillaestinhabitØe,isolØe,et
un garsque je connais, a lesplanset lesclefs.
Ca semble trop beau ? Pietro qui, tout
mØditerranØen qu il affecte d Œtre, se sent exilØ ? peine
arrivØ ? Rungis. Il n aime pas le midi en gØnØral, et
encore moins l hiver quand le temps est triste et les
14Albert Tommasi
touristesabsents. Dansunepetitevilleonsefaitvite
remarquer, et au contraire de sa cervelle, son casier
judiciairen?estpasvide. Lesprisonssontpleinesde
baluchonneursquisesontfaitpiØgerparlesgadgets
antivols qui fleurissent dans toutes les riches villas
de France.
Deplusfortichesqu
euxontrenoncØdepuislongtemps ? ce genre de boulot. MŒme dans une grande
ville oß il est possible de se faufiler par lestoits, les
caves, les Øgouts, et Pietro y pense avec dØgoßt, un
cambriolage de nosjours, c estune affaire
extrŒmement sØrieuse dans laquelle on ne se lance qu aprŁs
de longs et minutieux prØparatifs. Du reste Pietro
considŁre le cambriolage avec mØpris. C est, dit-il,
le mØtier manuel destruands. C est fatigant,
dangereux et salissant !
-Unbaluchonnagemaintenant! Cavapas,non?
dit Pietro, plus fort qu il ne devrait, et avec une
agressivitØ de mauvais augure.
- Chut, fais gaffe, rØtorque Lucien, et attends de
savoir de quoi on retourne.
- C est tout vu. Sansmoi, dit Pietro.
- Cent patates chacun, dit Lucien.
-… dit Pietro
Allez donc rØpondre ? des arguments pareils.
Dans un rŒve Pietro voit les cent patates ØtalØes sur
la table, en un tas inØpuisable. C est le coup de sa
vie.
Mais immØdiatement il voit, aussi net et prØcis
quesurunecartepostale,lefunestepalaisdejustice
de Draguignan.
LaprisonestjustederriŁre,siprŁsqu iln yapas
mŒme ? sortir de l?un pour entrer dans l autre ! Il y
a un couloir spØcial pour ?a. Il le sait trŁs bien, il a
eu un an exactement pour trouver ?a dr le.
Quand il est sorti de prison, en chemise et
pantalon comme il y Øtait entrØ, un an plus t t, il est allØ
?lateintureriechercherlavestequ ilavaitdonnØe?
15Voleurs de mort.
faire nettoyer le jour de son arrestation, et comme il
avait perdu son ticket, quand la teinturiŁre lui a
demandØ la date du dØp t de son vŒtement, il lui a dit
avec un sourire un peu jaune :
- Ca fait juste un an aujourd hui, jour pour jour,
vous parlez si je m en souviens !
Il pouvait Œtre sßr de la date et mŒme de l heure,
il s Øtait fait alpaguer un quart d heure aprŁs, et en
avait pris pour un an ferme !
Et il est sßr aussi que les voleurs de
Sainte-Maxime vont en prison ? Draguignan.
C est chez un antiquaire de Sainte-Maxime qu il
avait piquØ deux superbes vases anciens d une
valeur considØrable, qu il essayait stupidement de
fourguer ? un brocanteur de Draguignan ! A son
avis, la rØgion, il la conna t suffisamment pour son
goßt.
Depuis quand il entend s extasier :
- La Provence, quel beau pays,
alemetdanstoussesØtats. Ilfautlecomprendre,
de la fenŒtre de sa cellule, durant quatre saisons,
deux belles et deux tristes, il n a pu admirer de ce
beau pays, qu un lugubre mur de bØton.
Lucien voit bien ? la tŒte de Pietro que quelque
chosenevapas,elleestassezexpressive,satŒte.Il
n est pas au courant de son ØpopØe et ne pose
aucune question. Si Pietro veut en parler, il n a qu
dire ce qu il a ? dire, c est tout. Les questions dans
un certain milieu, a ressemble trop?
desinterrogatoires,c estmalsain. Onmarcheenconfianceouon
nemarchepas,etlaconfiancedePietro,Luciens en
soucie comme d une guigne.
- Attends de voir mon pote, insiste Lucien, et tu
dØciderastoi-mŒmesi?avautlapeinedemouillerla
chemise.
UnbrindedØfØrencepermet?Pietrounecertaine
condescendance, mais il marque tout de mŒme le
coup.
16Albert Tommasi
-Bon,onverra,maisdescombines?lanoix,j en
ai assez vu pour ne paslesrenifler ? cent pas.
- Cent plaques, a vaut la peine d y penser, a le
frontd ajouterJojodesavoixmorne,cequiluivaut
un regard glacial de Pietro, et la rØpartie :
- Penser ? Non maisde quoi je me mŒle ?
d un ton volontairement blessant, pas mŒme
adoucid unsemblantdesourire. Jojofatalistelaisse
tomber.
Etpersonnenebroncheplus. Maislescentpatates
font leur chemin en hypocrite. Pietro voit ses
problŁmes de note d h tel rØsolus ? jamais, et il pense
encore ? ce studio de la Rue Delambre qu il a visitØ
un jour, ? la veille d un coup fumant qui a ratØ.
Depuis lors il ne songe plus qu quitter son h tel
minable pour se mettre dans ses meubles.
Jojolui,nepensedØj plus?rienetunangepasse
lentement.
- Quand c est qu?on le voit ton pote ?
Pietro dØtache exprŁs, mØprisant, "ton pote".
-Ilperchepasloin,entrelaPorted Italieetl
Avenue de Choisy, chez les chinetoques, rØpond Lucien
en for ant son sourire.
Soudain voici que Monsieur Antoine, solennel et
imposant, arrive. Monsieur Antoine frØquente
parfoislebarduP.L.M.commed autresbarsd?h teloø
il a ses habitudes.
- Tiens, justement Monsieur Antoine le conna t,
mon gars, ajoute Lucien pØremptoire.
PietroespŁrequeMonsieurAntoinevas installer
? leur table, ce qui leur donnera la considØration de
l?assistance et le respect des loufiats, et rapidement
ilimagineunscØnarioquileurpermettradefilertous
lestroisen lui laissant lesconsommations.
Mais Monsieur Antoine ne semble pas les avoir
vus. Il est accompagnØ d une blonde endiamantØe
et tapageuse, et d un gar on inquiØtant et ØlØgant
comme un maquereau. C est la Grosse Didi, une
17Voleurs de mort.
putain chŁre, et son protecteur, Bob le Belge, un
cousin germain de Monsieur Antoine.
Le verbe haut, Monsieur Antoine organise la
cØrØmonieduvestiaireetchoisitunetable. Ilcroisedu
regard le trio installØ ? trois rangs de lui, et adresse
un signe amical au seul Lucien, qu il semble sur le
point d inviter ? sa table, mais au sourire rayonnant
dedØfØrencedePietro,ilparaitchangerd
avis,etsubitementilinterromptsongeste.
Quant?Jojo-le-gitan,MonsieurAntoineneluiparlejamais,nesemble
mŒme plus le voir depuis qu?il a appris qu il
frØquentela bande ?Francisco,un redoutableramassis
de tueurs fous.
Pietro vexØ de l accueil de Monsieur Antoine
reprend la conversation oø elle en est restØe.
- Je ne t ai pas demandØ qui c est ton mec,
grince-t-il avec rancune, mais quand c est qu on le
voit.
-Cesoirversdixheures,chezlui,rØpondLucien,
enfin si tu es d accord.
- Tu as pris rencard sans prØvenir ? demande
Pietro un ton plus haut.
Lucien se fait doucereux.
- Mais non, j ai juste lancØ la boule, et si tu es
d accord pour aller plusloin, il faut que je confirme
par tØlØphone avant d ner.
LesformessontrespectØes,Pietropeut dØcider.
-O.K. confirme, commetudis. En attendant
dismoi ce que tu en sais de cette affaire.
- Pas ici, dit Lucien ? voix basse avec un
regard mØfiant sur la clientŁle et le service, il y a trop
d oreilles qui tra nent.
- Bon. D ailleurs je prØfŁre tout apprendre d un
coup, admet Pietro de mauvaise gr ce, et il prend
l airrenfrognØdugrandstratŁgehabituØ?dresserde
laborieux plans de campagne.
La conversation tombe, et le trio commence ?
s ennuyer en silence.
18CHAPITRE II.
La famille van de Walle de Pints se livre au
sØvŁre cØrØmonial du d?ner. On se met ? table ? sept
heures et demie en hiver, et ? huit heures en ØtØ.
Sous le lustre en cristal scintillant comme du
diamant, les convives sont assis selon l ordre rituel de
part et d autre de la longueet lourde table
rectangulaireenricheboisd acajouaussimassifquel
argenteriequelama tressedemaisonscruteavecsesyeux
denacreirisØequibrillentcommelafragilevaisselle
de porcelaine aux armoiries de fantaisie.
Enfaced elle,lema tredemaison,Ønorme,aussi
pesantquelesilence,finitsonpotageavecdesgestes
recherchØs qui se marient fort mal avec sa
moustache gauloise, son physique rustique de nabot
rondouillard et le profond pli burlesque de sa nuque
d?obŁse. IlestflanquØ?sadroitedesafilleSimone,
aufrŒlevisagedepruneauet?lapoignanteetdouce
laideur, qui dØtonnepar sa simplicitØdanscette
ambiance au luxe plus criard que prØcieux.
Les ma tres sont trois dans cette immense salle ?
mangerdegala,autantquelesdomestiquesprØsents,
un quatriŁme, Mario, le chauffeur, loge deux rues
plus loin, au-dessus d un ancien atelier transformØ
en garage. Trois valets, une lingŁre et un
marmitond nentdansunegrandebaievitrØe,contiguº?la
logeduconcierge,etquifaitofficederØfectoire. Le
19Voleurs de
mort.
conciergeetsafemme,auservicedelafamille,propriØtairedetoutl immeuble,sontenoutrechargØsde
lacuisinedupersonneletdesgrostravaux.
Telleest
danssonensemble,ladomesticitØparisiennepermanentedela riche famille desvandeWalle dePints.
Pendant qu il lape sesderniŁres cuillerØesle
PrØsident van de Walle de Pints guette le moment
favorable pour foutre ? la porte la femme de chambre
Maria,quiaeuletortdedØplaire Madame.
Le PrØsident Oscar van de Walle de Pints, est
devenuPrØsidentdesaciØriesdeLanguedocRoussillon
et Gascogne, ? la suite de beaucoup d autres
PrØsidences de sociØtØs d Øtat ou d organismes officiels.
Il semble qu il ait ØtØ PrØsident toute sa vie, aprŁs
une courte pØriode oø il a fait ses dents comme
secrØtaire gØnØral d une prØfecture perdue du massif
central. Il a du reste gardØ le plus mauvaissouvenir
de ses fonctions de larbin d?un prØfet moisi aux
re-
lentsdetabacfroid,vieuxfonctionnairedØpartementalnommØsurletard,enreconnaissancedeservices
Ølectoraux rendus, et aussi rustre que sa formidable
prØfŁte d?Øpouse.
Oscaravaiteualorsl occasiond
accØder?laPrØsidence d un organisme laitier en Normandie,
modestecertes,maisouilavaitlegrandavantaged Œtre
le patron, et ne l avait pas manquØe.
En jouant des coudes et en tenant bien
ouverte
unetableraffinØe,achalandØededØputØs,demagistrats, et souvent d un ministre ou d un acadØmicien,
il a joui de plusieurs PrØsidences, jusqu celle-ci,
d importance RØgionale, et il est ? prØsent sur les
rangs d une PrØsidence Nationale. Les majuscules
sont perceptibles au seul ØnoncØ de ses titres, il
serait dommagedel en priverau risque dele vexer.
En silence la femme de chambre dessert les
assiettes ? soupe, que Jules remplace par des assiettes
plates. L instant semble propice au PrØsident. Sans
20Albert Tommasi
mŒme lever les yeux ni hausser le ton, il articule
d?une voix monocorde
:
-Maria,vousprØsenterezvotrebagage?Julesdemainmatin,vosgagesetvosindemnitØsvousserons
payØs. Vous serez partie avant midi.
DØsar onnØe une seconde, Maria a la force de
chevroter ? voix basse.
- Bien Monsieur.
Ce n est pas tant d Œtre virØe qui la trouble, mais
ce ton glacial et impersonnel du patron. Il n aurait
pasparlØautrementpourluidemander la saliŁre.
Simone en reste pØtrifiØe. Ce n est pas la
premiŁrefoisquesonpŁreluidonnel?occasiond
assister ? ce genre de scŁne, mais elle n a jamais pu s y
faire.
CetteduretØcalculØeetinutile,sousuneapparence anodine lui procure une sensation vexante de
gŒne coupable et injuste. Dans ce milieu
bourgeois,
elleesttropjeuneencorepourŒtrehabituØe?lamuflerie. D autant plus qu elle conna t la vraie raison
du dØplaisir de sa mŁre, qui a motivØ le renvoi : le
conciergeafaitdesplaisanteriesdouteusessurMario
et Maria, le chauffeur et la bonne. Cela n a pas ØtØ
dugoßtdelama tressedemaison,etauchoix,c?est
MariaquiaØtØsacrifiØe?Marioaucharmebell?tre,
qui a su plaire ? Madame et fait des gr ces ? voix
haute, ne dØnigrant qu voix basse.
Le repas se poursuit comme si rien ne s Øtait
passØ. Et en fait pour le PrØsident, il ne s?est
rØellement rien passØ. Il a instantanØment oubliØ
l?incident, le choix d une rempla ante n est pas de
son domaine et la suite ne le concerne plus. Il s en
fiche si visiblement qu il en est
irritant.
Gertrude,lacuisiniŁrequiØtaitjustevenueapporterlegigotpourfaciliterletravaildeMaria,sereplie
en douceur vers sa cuisine en pensant que demain,
et dans les jours suivants son travail va souffrir de
l?absence d une femme de chambre qu elle sera
tenue de remplacer. Quant ? Jules, le ma tre d h tel
21Voleurs de mort.
? la figure bouffie et aux gants blancs, il s en fout
complŁtement et n a pas un battement de cil. Lui
c est un larbin dans l??me. Il y a dix ans Monsieur
avaitdaignØsourireenl
engageantsurcetteaffirmation qu?il serait le genre de domestiques qui na t et
qui meurt dans la mŒme maison. Il a cinquante ans
passØs,etsongequedanscinqansilauraassezvolØ
pourpouvoirenfins acheterl affreuxcabaretdeson
village. C
estluiquigouverneleslarbinsprisenextra les jours de grande rØception, contr le les
frais
derØfectoireduconcierge,dirigeenaccordavecMa-
dame,lesapprovisionnementscourantsetilfaitdanser l anse du panier.
Madame a assistØ impassible au renvoi et elle est
restØe muette. Mais personne ne semble lui prŒter
attention. Pour sa part elle ne perd pourtant pas de
vueunesecondelesØgardsdus?lama
tressedemaison,etsurtoutellen oubliejamaisquelafortunedes
vandeWalle,c?estelle.L?argentc?estsonargent.Il
lui donne le droit absolu d Œtre la vedette. Il faut ?
toutprixqu elledisequelquechosepourimposersa
fragile domination, mais son esprit primesautier est
paresseux. Elle est pourtant en gØnØral intarissable
pour peuqu
ellesaisisseunfil,etsondiscours,sautant du coq ? l ne, n en finit plus, mais ? table, en
famille,laconversationesttoujoursdesplusconcise
et les repas se dØroulent de phrases brŁves en
onomatopØes entrecoupØes de longs silences.
-Irons-nous?Sainte-MaximepourP ques,ouiou
non,s Øcrie-t-ellesoudain,d unevoixhaut-perchØe.
Pourquoi a-t-elle parlØ sur un ton volontairement
agressif? SavØhØmenceasurprisLesujetestbanal,
mais elle n a rien trouvØ d autre ? dire Son mari qui
pensait ? autre chose est contrariØ qu on l ait tirØ de
sa rØflexion. Chaque annØe, depuis la mort de son
beau-pŁre,ilestentenduquel onpasselesvacances
deP
ques?Sainte-Maxime,etNoºlauchalet?MegŁve,alorspourquoicettequestion intempestive ?
22Albert Tommasi
- Oui, pourquoi cette question ? articule
pØniblement le PrØsident la bouche pleine, en levant des
yeux mornes.
- Parce que nous sommes en fØvrier et qu il me
faudra former une nouvelle femme de chambre, et
Dieu sait ce qu on trouve par lestemps qui
courent.
CesgensprØfŁrentpointerauch?magequedeseplacer. Depuis ces ØvØnements de mai de l annØe
derniŁre, le personnel devient d une grossiŁretØ
insupportable. Durestepourcequesaventfairecesgens!
On finira par les laisser dans leur ch mage et leur
crasse ! Il faut en essayer dix pour en trouver un
de bon. Madame Metetal, la femme du consul de
Suisse, me disait encore hier que des
domestiques
Indous…
OnnesaurajamaiscequedisaithierMadameMetetal desdomestiquesIndous, le PrØsident redoutant
un interminable monologue, n hØsite pas ? couper
netleflotdeparolesdesonØpouse:
- Ecoute mon poulet…
Quand le PrØsident appelle sa femme mon poulet
de cette voix doucereuse, on peut-Œtre sur qu il lui
mijote unemØchancetØscØlØratedontila lesecret.
- Ecoute mon poulet, si nous allons ?
Sainte-Maxime tous les ans pour P?ques, c?est
uniquement pour te faire plaisir, c est la maison
de ton enfance et il n y a que toi qui t y plaises.
C?est une immense et triste baraque de vieux, dans
une station balnØaire ? la mode, soit, mais loin de
la plage, et loin du centre. En somme loin de tout
dans un tout petit trou, ce qui est une performance.
Le minuscule casino n ouvre que l ØtØ. Il n y a
personne ? cette Øpoque de l annØe, et pour tout
dire, on s y emmerde ? pØrir en toute saison. Cela
dit, sois satisfaite, nous ferons tous semblant d?Œtre
heureux d aller y passer les vacances.
23Voleurs de mort.
LePrØsidentsaittrŁsbienqu?ilprenddesrisques.
Sa femme va lui faire subir une scŁne assommante
de bouderie rancuniŁre, et il lui faudra t t ou tard
faire amende honorable sous un air faussement
enjouØ,maisiln apassuseretenir. Sainte-Maximelui
rappelle trop l argent de son clairvoyant beau-pŁre,
qui ne lui avait jamais cachØ que ses prØsidences,
avec ou sans p majuscule, ne lui en imposaient pas
le moins du monde, qu?il savait fort bien la valeur
deladotdesafilledansl amourdesongendre,que
de toute fa on, la dot, le PrØsident la payerait. Et
de plus, ses biens, immenses, avaient ØtØ
judicieusement placØs de son vivant dans un labyrinthe de
sociØtØs, de holdings, de complications telles enfin,
qu ilØtait?peuprŁsimpossibled
ytouchersansrisquer de faire crouler tout l Ødifice.
En effet le PrØsident paye. Depuis plus de vingt
ans qu il gŁre librement les revenus d une fortune
dont il vit, mais dont il ne peut dØranger
l?ordonnancetantsonbeau-pŁreaØtØprØvoyant,ilpaye. Et
ilpayechaquefoisquesafemmeluirappellequ
elle
estriche,dixfoisparsemaine,etquesansellelafamilledesonPrØsidentdemariseraitdanslamouise,
en moyenne une fois par jour. Et il va encore payer
tout ? l heure, quand parlassitude il devraprØsenter
desexcuses. Etceneserapasfini. QuandonØpouse
une femme riche, on n en finit jamaisde payer.
Un jour, au cours d?une scŁne plus violente que
d habitude,ilaproposØ?safemme,parbravade,de
divorcer et de partir en lui rendant toutes ses
signatures. Elle a dit simplement, doucereuse :
-Chiche.
Jamais plus il n?a ØtØ question de a, depuis, on
Øvite soigneusement de part et d autre d en parler.
Mais le prØsident songe parfois avec nostalgie qu il
aurait peut-Œtre bien fait de relever le dØfi.
24Albert
Tommasi
Depuislongtemps,toutlemondesembleavoiroubliØ ? qui est l argent, et aux yeux du monde le
PrØsident re oit la considØration due ? son rang autant
qu?? sa fortune. Mais ce n est que justice : il paye.
Iln aurajamaispluslecouragedes
Øvaderpourretrouver la libertØ !
Ilaunpeuhontedesesurprendre?baisserlatŒte,
maisheureusement personne n a rien remarquØ.
ASainte-MaximeilyaaussiBertha,lagardienne
logØe par charitØ dans le petit pavillon de jardinier.
Il y a Bertha, et sa fille ? moitiØ folle, Miette.
Et le PrØsident pourrait aussi bien dire : il y a sa
fille ? moitiØ folle, Miette, et Bertha la gardienne.
Miette?labeautØfarouche,etfollecommeunliŁvre,
que toute la rØgion sait Œtre la fille du PrØsident.
Et aaussiillepayequandilva?Sainte-Maxime.
C?est devenu routinier. Tout le monde sait, mais
personne ne parle Et tout le monde sait aussi que le
PrØsidentsaitpunirlesbavardages,maisnepeutrien
contre les pensØes ? peine dissimulØes derriŁre les
regards sournois.
Le d ner s achŁve en silence. Les domestiques,
mŒme Maria, prennent garde ? ne pas choquer les
assiettes.
Le PrØsident rem che avec lassitude ce voyage
? Sainte-Maxime, qu il organise depuis des annØes,
pour sa famille et toute sa domesticitØ, comme il dit
pompeusement. Il pense avec dØgoßt ? ce sØjour de
deux semaines, qui sera heureusement coupØ par un
voyagedequatrejours?Paris,chaque
annØeintempestif, et chaque annØe impossible ? remettre. Et
la
promessedecesquelquesjoursdelibertØluifaitpara tre l avenir plus rose.
Seule incertitude chaque annØe renouvelØe elle
aussi, seront-ils trois ou quatre ? Lucien ne donne
plus de ses nouvelles ? sa mŁre qu Øpisodiquement
depuis prŁs de trois ans qu il a quittØ la maison,
depuis cette scŁne d escroquerie au pain, renouvelØe
25Voleurs de mort.
depuis des annØes mais qu un soir il n?a plus
supportØ.
C Øtait une tirade routiniŁre que le PrØsident
dØbitait rØguliŁrement, quand son foie le taquinait,
ou sans raison, quand la pensØe de la richesse
orgueilleuse de sa femme tourmentait sa fiertØ
de bourgeois de famille dØsargentØe. Il regardait
un moment son fils comme quelque chose de pas
propre, et d un ton qui montait au fil du discours, il
entamait son monologue :
- Tu escroques le pain que tu manges, commen-
ait-ilsoudainaucoursdurepas,aumoinstroisfois
parmoisdepuisqueLucienavaitcinqans,pourune
mauvaise place en composition, un devoir mal
fait,
oumŒmepourriensisajournØe?luiavaitØtØmaussade.
Lucien rentrait en lui-mŒme, et laissait passer un
orage contre lequel il ne pouvait rien, comme un,
pensum familier et inØvitable, qu il affrontait seul,
sanscherchersecours. SonapathieØtaitunebravade.
SonpŁrequis enrendaitcomptehaussaitletond un
cran.
- Tu voles le pain que tu manges, criait-il, un
enfant n a qu un moyen de gagner son pain, c est de
bien travailler en classe. J ai vu ton dernier bulletin
scolaire. Tuesdernierentout,cancreinutile. Lucien
regarde-moi quand jeteparle. Tu negagnespaston
pain,tun
esqu?unescroc,etlesescrocsvontenprison. Et tu n as pas honte ! Regardez-le, on dirait
qu on parle ? un mur ! Je t enverrai en maison de
correction, tu m?entends, jusqu?? ta majoritØ oø on
t apprendra ? vivre, en compagnie d autres voleurs
de ton acabit, graine de bagnard, escroc !
L?escroc continuait mollement ? manger en
si-
lence,commesilediscoursneleconcernaitpas,heureux de constater qu il excitait encore la fureur du
26Albert
Tommasi
PrØsidentquiexposaitavecforcedØtailspleinsdefinesse ? son fils, le droit de correction paternelle tel
qu il est dØfini par le code.
Oui,ilavaitledroit,disait-il,sursimpledemande,
de faire enfermer son fils jusqu sa majoritØ dans
une maison de correction oø il serait dressØ ? coups
de nerf de b uf. Et il n hØsiteraitt pas ? le faire
incessamment si Lucien ne marchait pas au doigt et
? l oeil.
-Tuvolestonpain,ettun
asnulregretsemble-til, tu te vautres comme un porc dans ta mollesse de
cancrelat sans le moindre remords.
Lucien qui continuait ? manger les yeux
baissØs,
commeØtrangeraudØbat,prenaitunplaisirbiendissimulØ ? provoquer ainsi son pŁre qui prenait ?
tØmoin la famille et les domestiques.
- Regardez-le, regardez ces yeux avachis, ces
yeux hypocrites. Lucien, pose ta fourchette et
regarde-moi en face quand je te parle. Regardez ce
misØrable, ce propre- -rien. Tu me fais honte, oui,
j?aihonte,tuserastoujourslahontedelafamille,tu
es indigne de faire partie d une famille honorable.
Tu finiras au bagne, voyou.
Et il terminait toujours par cette flŁche, sans
mŒme de rendre compte qu elle Øtait devenue le
lieu commun ridicule de toute une gØnØration de
bourgeois :
- Tu finiras sur l Øchafaud !
Lucienn avaitjamaisimplorØaucuneaidedansle
regard de sa mŁre, mais n en avait jamais re u non
plus. Elle ne faisait aucun effort pour secourir son
fils, non par manque de coeur, mais parce que ?a
l?ennuyait, et a l aurait fatiguØe. Elle pensait que
c?estpeut-Œtrecomme aqu ilfautØleverlesenfants.
Lucien ne voulait pas mendier non plus l appui
muet de Simone, chez qui il aurait trouvØ un regard
decomplicitØ,maisilauraitentra nØsurellelacolŁre
du pŁre, sansla dØtourner de lui. Il laissait passer la
27Voleurs de mort.
tourmentetelleunedecesØpreuvesdelavie,comme
le mal aux dents ou la colique, qu il fallait endurer
seul,etfautedepouvoirs ysoustraire,s endØlecter.
Lucien eut droit ? cette harangue tout jeune
encore, tout enfant. Si le fond lui en restait un peu
nØbuleux, il avait eu trŁs peur les premiŁres annØes,
puis il avait appris ? encaisser sans rien dire,
dissimulØ dans une joie maligne qu il cachait, enfermØ
danslui-mŒme. ElŁve moyen, il devint mØdiocre. Il
n Øtait pas le dernier de sa classe, mais s effor a de
le devenir. Il caressait l espoir fumeux de voir son
pŁre mourirdanslasemaine, et en touscasavantde
rØaliser ses funestes projets correctionnels. C Øtait
devenu si coutumier qu il ne se rØvoltait jamais. Il
allaitdevenirmajeuretlareprØsentationsedØroulait
encore avec rØgularitØ.
Un soir tout de mŒme, sans savoir pourquoi ce
soir-l?etpasunautre,ils ØtaitlevØsansunmotetil
Øtait parti. Ne sachant pas oø aller, il s Øtait engagØ
dans l armØe, plus simplement il avait devancØ un
appel imminent.
A sa libØration Lucien, aprŁs quelques jours
passØs?lamaisonoøsonpŁre,loindefŒterceretourde
l enfant prodigue, ne le lui avait pas cachØ qu?il
auraitØtØplussatisfaitsisonfilsØtaitrestØdansl armØe
ou au diable, le traitant de bon ? rien, et lui
promettant quela viesauraitlui apporterlespiresmisŁres.
AprŁs deux ou trois scŁnes pØnibles, il Øtait
repartidanslasemaine,etdØfinitivement.
Ilvivaitdepuis d?expØdients, comme on dit, et gr ce aux
bienveillants secours que sa mŁre et surtout sa soeur lui
faisaient parvenir en cachette.
Il avait menacØ son pŁre d aller habiter ?
SainteMaxime, "dans la maison de grand-pŁre, ma
maison",avait-ildit. Etc Øtaitvrai.
ParunederniŁremalice, le grand-pŁre avait lØguØ dans un codicille peu
detempsavantsamort,lavillaauxquatremembres
28Albert Tommasi
delafamillesousformedepartsenS.C.I.Endehors
de la famille, personne ne savait ce dØtail.
Le PrØsident avait accusØ le coup, ce qui n avait
pasØchappØ ?Lucienet lui avait donnØ desidØes.
Lucien semblait avoir renoncØ ? ce projet, mais
depuis, le PrØsident redoute toujours de retrouver
son fils installØ comme chez lui ? Sainte-Maxime.
Il est majeur, il n est plus soumis ? l autoritØ
paternelle. Du reste chacun sait ? prØsent que ces
rappels incessants ? la maison de correction Øtaient de
la littØrature de loup-garou. Le PrØsident qui pense
souvent ? ce problŁme d?indivision de la maison de
Sainte-Maxime, n a pas encore trouvØ de parade. Il
ne sait pas quelle attitude adopter dans le cas
Øpineux ou Lucien mettrait sa menace ? exØcution, et
?a l agace.
DØcidØment lePrØsidentdØtesteSainte-Maxime.
29CHAPITRE III.
BØdoule habite un trou ? rat, ? deux cents mŁtres
destoursdel
AvenuedeChoisy,unepetiteruepoisseuseenpleinchinatownparisien,dansunimmeuble
bas,vieuxetlaid,unvraidØcordefilmd artetd
essaiennoiretblanc,dontlamisŁrelØpreusejureavec
le faux luxe des constructions neuves de bØton, de
lumiŁre et de verre qui l entourent.
On y entre par un bistro qui tient la moitiØ de la
fa ade surmontØe d?une vieille enseigne dØlavØe ou
l?onauraitpulires ilavaitfaitjour: "H telmeublØ.
Chambres au mois et ? la journØe". L autre moitiØ
n?estqu
unlocalvide,closdequatreplanchespourries, oø quelques clochards viennent parfois passer
la nuit.
BØdouleestlepatrondubistroainsiquedel h tel
meublØ, son seul pensionnaire semble-t-il et aussi
? cette heure, le seul client de son bistro. On peut
mŒmesedemanders ilexisted autresclientsquelui
pour frØquenter un tel endroit.
Pietro ØcoeurØ n a pas mŒme regardØ oø il Øtait,
tout occupØ ? suivre Lucien en prenant garde ? ne
pasmettre lespiedsdansce qu il ne fallait pas.
DŁsl entrØel odeurestdense?couperaucouteau.
CanesentrienquePietroconnaissedØj ,etDieusait
s?il en a senti des odeurs dans sa vie, dans diverses
prisons, roulottes, latrines mŒme ou il s est abritØ
durant les froides nuits d hiver.
31Voleurs de mort.
LepatronestaussirØpugnantquesonbouge,etlui
seul peut sentir aussi mauvais. Il est ventru et fessu
de graisse molle, barbu et
crasseux.
-EntrezMonsieurLucien,dit-ilsuruntonenjouØ,
et?PietroetJojo,entrezmessieurs-dames,asseyezvous.
Sa voix a la douceur d une scie ? ruban, et d une
mainnØgligØeetnØgligenteilfrottelaseuletabledu
cafØ, une longue table gluante, d un chiffon encore
plus sale qu elle.
Il a un accent du midi invraisemblable,
impossible.
-Prenezplace,mettez-vous?l aise,minaude-t-il,
ridicule et repoussant, je vousapporte le cafØ.
Au fond de la salle, sur une cuisiniŁre qui a
sßre-
mentfaitlaguerredequatorze,dansunecafetiŁreautrefoisØmaillØe, dØgouttante de marc, lecafØ mijote
doucement en bouillonnant. BØdoule la saisit par le
mancheavec sonchiffon dØgueulasse,etlaposesur
la table oø sous l effet de la chaleur elle s?enfonce
lØgŁrement dans la crasse, ajoutant un rond ? mille
ronds dØj
incrustØs.
IlprendquatreverressalessuruneØtagŁre,lessalit encore un peu plus en les essuyant avec son
Øternelchiffon,etsemetendevoirdeservirunbreuvage
noir.
Pietrol?observeavecterreur. IlestprŒt?renoncer
aux cent patates plut t que de boire son verre, et ?
sa stupØfaction il voit Lucien prendre un sucre dans
une boite en fer, rouillØe et marquØe de chiures de
mouches, sucrer son breuvage, remuer avec ce qui
ressembleaumanched unefourchettequitra nesur
la table, porter le verre ? seslŁvres, puissouffler un
peutantleliquideestchaud,etleboirejusqu aufond
sans en laisser une goutte.
Il parait que des explorateurs au fond de la
Nouvelle-GuinØe ou chez les cafres, partagent les repas
dechenillesfritesdessauvagessansbroncher. Ilfaut
32Albert Tommasi
Œtre habituØ. Pietro se rend compte qu il a encore
bien desprogrŁs? faire. Ilprofite du
mauvaisØclairage pour vider en douce son verre sur le sol, oø il
nerisquepasdet cherlamoquette. Jojoboitlesien
sans avoir rien remarquØ.
Ilsontd nØd?unjambon-beurre-demiaucomptoir
d?une brasserie de la place d Italie, aprŁs avoir
re-
montØleboulevardBlanquidepuisleP.L.M.endevisantdechosesetd autres,sansdireunmotdecequi
leur tient ? coeur, la combine, ilsprØfŁrent dire l
affaire,qu ilsontenvue. DØambulanttoujours?pieds
comme par besoin d un peu d exercice, ce qui leur
Øvite de prendre le mØtro au-dessous de leur
conditionouuntaxiau-dessusdeleursmoyens,ilssesont
tra nØsjusqu??cettetaniŁresordide,etPietrosesent
pris d un coup de cafard, dans ce dØcor oø fondent
toutessesespØrances. Il sedemande
dansquelmerdier il s est
fourrØ.
Sonmaigred?nerauborddeslŁvres,lesyeuxembrumØs par l?odeur et la fumØe qui sort de la
cuisiniŁre aux tuyaux qui joignent de fa on
approximative,ilsentmonterenluiuneenviedetoutcasser,de
crier, de cogner ou de pleurer.
Des cent vingt kilos gØlatineux de BØdoule sort
toujours la voix grin ante ? travers son sourire
ØdentØ :
- Onva monteren haut, onseraplustranquille.
Plustranquillesquequoi? sedemandePietro. Pas
de danger qu on soye dØrangØ. Il fait froid mais il
ne pleut pas. Qui pourrait bien vouloir entrer ici, au
risque de tomber raide-mort asphyxiØ ?
BØdoule fixe ? la porte une barre aussi
grosse
qu?unraildetramway,etfaitdescendre?lamanivelle un rideau de fer Øpais d un doigt, avec un
bruitd
apocalypse,prØcautionsquisemblentbienincongruesvu la nature de la marchandise susceptible
d?intØresser des casseurs.
33Voleurs de mort.
Uneporte?droiteestcondamnØepardesplanches
clouØes en travers des montants. Au fond ? gauche,
mal cachØ par un paravent mitØ, un fragile escalier
en colima on mŁne aux Øtages. Plus tard Pietro se
rendra compte qu il n y a en fait qu un seul Øtage,
toutlerestedel immeuble,?l exceptiond unepiŁce
au-dessus du bistro, est murØ, et cette piŁce ou ils
aboutissent aprŁs avoir montØ le frŒle escalier, n a
aucune autre issue. Les chambres ? louer sont
probablement du domaine de la science-fiction.
Pour Œtre tranquilleon peut Œtre tranquille. Onse
sent mŒme dr lement coincØ. Pietro se croit revenu
au mitard de Draguignan. Sauf que le mitard Øtait
moins sale !
Une table en bois vermoulu, revŒtue d un reste
de linoleum meuble tout le centre de la piŁce, et
un simple lit de fer recouvert de chiffons sales que
BØdoule nomme Ødredon fait office de siŁge, avec
dansuncoinuneØnormemalleenferetiln yarien
d autre.
BØdouleindique le litauxtroiscompagnons:
- Prenez place, messieurs-dames, mettez-vous ?
votre aise.
Pietrosedemandes ilsaitdireautrechosequecet
horripilant messieurs-dames.
Pendant qu ils s assoient en rang d oignon,
BØdoule sort de l? malle un carton mal ficelØ, referme
le couvercle,tire lamalleprŁsde latableenfacedu
trio,s assoitdangereusementdessus,etcommence?
dØfairesonpaquet. Ilenextirpequelquesfeuillesde
papieretuneboitequicontientdesclefs. Ettoutcela
en silence.
A la stupØfaction de Pietro, les feuilles de papier
sont des plans qui semblent prØcis, professionnels
mŒme, propres et nets. Lesclefs brillent d?un mØtal
neuf. BØdoule per oit l Øtonnement et avec un bon
sourire satisfait :
34Albert Tommasi
-QuandBØdoules occupedequelquechose,c?est
nickel.
Et il explique :
- Sur la premiŁre carte, vousavez l emplacement
delavilla,surla routeduMuy, ?l
entrØedeSainteMaximeenvenantdelamontagne.
SurladeuxiŁme,
leplandelavillaaumilieudesonparc,lagrilled?entrØe, la maisonnette du garde, le chemin qui mŁne ?
lavilla,etl
entrØeprincipalesousleporchesurledevant. C est par l? que vous entrez. C est plus facile
queparderriŁreoøc estbarricadØavecdesbarresde
fer, comme ici.
Sur la troisiŁme carte, le plan des alarmes, avec
l?endroit oø il faut couper le signal principal, juste
aprŁs le bouton secret que les propriØtaires doivent
tourner d une certaine fa on avant de mettre la
pre-
miŁreclefdanslaserrureduhaut,sinonc?estletonnerredeDieuquisedØclenche,onvaboireunmarc.
Cette deniŁre proposition, ØnoncØe sans la
dØtacher de ce qui prØcŁde, surprend Pietro qui
commence ? somnoler et se demande si on boit le marc
avant ou aprŁs avoir mis la clef dans la serrure du
haut.
BØdoule ajoute :
-J?aisoif.
Il se lŁve et sort de cette caverne d?Ali-Baba de
malle,unebouteilleauxtrois-quartspleinedegnole,
et quatre verres moutarde qu il remplit ? moitiØ. Il
sifflelesiend untrait. Ilaunecurieusefa ond
Øtancher sa soif ! AprŁs Œtre essuyØ les lŁvres avec le
chiffon qu il avait danssa ceinture, il poursuit
pØniblement ses explications.
Lucien parait attentif comme un Øcolier. Jojo qui
n?a rien ØcoutØ, se concentre sur son verre de marc
qu il sirote ? petits coups gourmands. Pietro goßte
lesienetsedemandeSionn
apasconfondulabouteille avec celle du dØsinfectant. Mais comme c?est
sßrement ce qu il y a de plus sain dans la maison, il
35Voleurs de mort.
se met ? boire, n entendant plus BØdoule que d une
oreilledistraite. DuresteLuciensemblesuivreavec
ungrandintØrŒtcequeBØdouledØbited
untonmonocorde comme une le on bien apprise.
BercØ comme dans un rŒve, sans mŒme s en
rendre compte, Pietro se verse une nouvelle rasade
demarc,ensoup onnant?peinequecetord-boyaux
fait dans les soixante quinze degrØs ! Il allume
une cigarette, en pensant, facØtieux, ? demander si
l odeur du tabac ne gŒne personne, et si l allumette
ne risque pas de faire sauter la bouteille, offre des
cigarettes ? tout le monde, et se remet une petite
goutte de ce pØtrole baptisØ marc. Il se sent mieux,
et pour un peu deviendrait euphorique.
Jojo qui a l alcool mauvais et le sait, cesse de
boire, de penser, d entendre. Il se met ? fumer
comme une locomotive.
La voix de BØdoule, obsØdante, soporifique
malgrØ sa discordance et son grincement, berce Pietro
qui a du mal ? ne pas s endormir. Lucien suit,
studieuxcommeunbonØlŁvequiprØpareavecsoinune
composition,cequirassuresonentourage. Aumoins
il y en a un qui Øcoute.
Il semble que cela dure des heures. La chambre
devient proprement invivable et irrespirable, ? tel
pointqueBØdoulelui-mŒmeselŁvepourouvrirnon
sans mal, une fenŒtre qui Øtait restØe fermØe depuis
la fin de l ØtØ dernier.
L?air glacØ du dehors tombe dans la chambre
comme une douche bienfaisante. Les occupants
l aspirent goulßment.
Insensiblement l air pur et quelques mots rØpØtØs
tirentPietrodesa somnolence. Ils?agit d argent.
-…, tant de mille,
-Chambres?lapensionRisterucci?Toulon,tant
de mille,
- Location destroisbagnoles, tant de mille,
36Albert Tommasi
- Passage au hangar Mitrani aux puces, tant de
mille,
- Avec la bouffe, l essence et les faux-frais, on
est ? vingt-cinq mille et des poussiŁres. Il faudra
compter trente mille.
- Et encore, au plus juste !
- Trente mille quoi ? hoquette Pietro qui se
rØveille tout ? fait.
-Trentemilleballespardi,t aspasfaitattention?
Ou tu crois qu on va ? Et encore, c est pas fini,
rØtorque Lucien.
- Qu est-ce que c est que cette combine ! Il a
jamaisØtØquestionde?a,nonmaissansblague. Ou
tu crois qu on va affurer trois briques ?
Pietro r?le sec.
-Tucroisqu onestenAmØrique,qu onaqu ?se
baisserpourramasserlesdollars,rigoleBØdoule,Ici
pour gagner, fautgratter. On n a rien sansrien.
Etildit"riengsinsrieng"avecsonaccentquimet
Pietro hors de lui.
- Et ou on les prend ces trois briques ?
demande
Pietro.
-ChezMonsieurAntoine,pardi,pasplus,ditBØdoule.
- Trois briques chez Antoine, dit Pietro
irrespectueusement, afaitsix rendredanslemois!
- Et alors, qu est ce que ?a peut foutre. On en
prend six cents, dit Lucien.
- Six cents? tu avais dit trois cents !
- Six cents aux prix du fourgue, beaucoup plus
mŒme. MaisilfautcompterlesmecsquiontindiquØ
le coup, les clØs, les plans, l adresse des fourgues.
En tout on chope bien plus d un milliard ancien,
maisaprŁslesfades,ilnousrestetroiscentsplaques,
comme j ai dit, articula Lucien. C est un travail
pØpŁre,sansrisque. OnaprØvudesgantsentoilefine,
maissßrs,sionnetouche?riensanslesgants,onne
peut pas se faire repØrer.
37Voleurs de mort.
Pietro ? qui ces millions font un peu tourner la
tŒte, se bute nØanmoins.
-N empŒche,c estnousqu onfaittoutleboulot,
et on prend pas seulement le tiers.
- Quel boulot ? grince BØdoule. Tu te prØsentes
aveclesclØs,lesplans,l avancedesfrais,tufaiscent
b tons, et tu te plaints ? Si t es pas content, tu vas
cherchertescoupstoi-mŒme,tufourguestacamelote
sur le trottoir ou sur le quai du mØtro comme ?a tu
gardes tout pour toi !
Et, ce qui est le plus pØnible ? Pietro, BØdoule se
met ? rire de sa plaisanterie ? grandssoubresautsde
ventre mou.
Au fond, Pietro sait tout cela. Le partage est
mŒme plut t favorable compte tenu des risques.
Mais il pense que si on ne r le pas c est qu on ne
sait pas se faire respecter. Il insiste, mais pour le
principe, mollement.
- Louer trois bagnoles de luxe, vous avez la folie
des grandeurs, parole !
- Ecoute ce qu on te dit, Øructe BØdoule.
MalgrØ l air mena ant de Pietro qui accepte mal
lesobservations, il poursuit sanss Ømouvoir.
- Vous chopez une tonne de bibelots, de tableaux
fragiles, d argenterie. Tu voudrais entasser tout ?a
dans une fourgonnette pouilleuse, marron ? la
premiŁre fouille ?
Vousfinissezlecasse?uneheuredumatin,?neuf
heures vous livrez ? Saint-Ouen avant que l alerte
ait pu Œtre donnØe, vous ne pouvez rentrer qu en
bagnole rapide, spacieuse et qui inspire confiance.
Avec une fourgonnette vous arrivez ? la porte d
Ita-
lie?midi,lecasseaØtØsignalØdanstoutelaFrance,
vousŒtesbonspourvousfairepoireraupremierbarrage !
Conciliant Lucien ajoute :
38Albert Tommasi
- Ecoute, on prend les plans, les clefs et tout le
toutim,etonØtudielecoup,?tŒtereposØe,?tousles
trois, et c est toi qui dØcides.
Mais Pietro a abdiquØ son r?le de leader, mŒme
s?il ne le sait pas encore. L?alcool, puis l air frais
l?ont assommØ.
MalgrØ le "A tous les trois, et toi tu dØcides" qui
lui sauve la face, il croit sentir de fa on
indØfinissable le coup fourrØ. C est beaucoup trop d argent
pour un coup trop facile ! Pour le moment il n a
qu un vague soup on. Il regarde Lucien d un air
trouble, et Lucien surpris de ce commencement de
clairvoyancechezPietrosongequ l avenirildevra
naviguer avec plus de subtilitØ.
Labouteillen estpasvide. Pietro,consciemment,
sachant qu?il achŁve le massacre, se sert une rasade
devitriol,trinquevaguement,boit,etpourlasuitese
laisse conduire.
IlsesouviendraconfusØmentqu onl aramenØen
taxi ? son h?tel. Comment avait-on trouvØ un taxi
dans une rue comme celle de Bedoule, a il ne le
saura jamais, il Øtait dans les vapes.
39CHAPITRE IV.
MonsieurAntoine,c estaubarduMØridienqu il
tient le plus souvent ses assises. C est le plus
commode quand on arrive par le Pont de Suresne, et il y
a toujours des places libres au parking. C est bon ?
savoir.
Depuis une demi-heure, son cousin Prosper, dit
"Bob", le tanne de son verbiage lancinant :
-Maisoncraintpas,puisquevolersondabec?est
pas puni par la loi. On est couverts.
- Lui, il craint pas, mais nous oui !
Sa mØfiance lØgendaire avait valu ? Antoine le
surnomdel alpinisteparcequ ilnesel chaitjamais
d?une main sans savoir assurØ ses sØcuritØs, mais il
dØtestait louper une affaire, comme tout bon
commer ant qui n aime pas rater une vente.
Prosper insiste. Il sait qu Antoine, ne revient
jamaissurunedØcisionquandsonflairl aguidØ,mais
il sait aussi qu il ne prend sa dØcision qu aprŁs un
tempsassezlongderØflexionsilencieuse.
PourProsper comme pour Pietro, c est la crise. Il a besoin de
trouverd autresrevenusqueceuxqueluiprocurela
grosseDidi,quicommence?prendreunpeutropde
carat et de poids vif.
Son prØnom de Prosper, c?est comme un boulet
qu il a tra?nØ longtemps dans le milieu, et il a mis
41Voleurs de mort.
prŁs de dix ans, non sans mal, ? imposer son
diminutif de Bob, dit le Belge, dit la flahute, dit six
doigts pour sa dextØritØ ? extraire les portefeuilles
des poches de ses contemporains. Il aspire depuis
longtemps?unerespectabilitØd hommedepoids,et
lecoupquiseprØparepourraitluipermettredecoller
Didi?ladirectiond unhonnŒteclandØqu ilaenvue
dansunevilledusud-ouest,avecl espoirdedevenir
l homme deconfiance
desoncousin,MonsieurAntoine, avec une petite participation dans ses affaires
etlaconsidØrationenfinqueluiinterditsacondition
actuelle de hareng.
Il poursuit sa conversation, volubile, sans se
rendre compte qu il commence ? raser son
interlocuteur, ce qui n est jamais bon pour emporter une
conviction.
MonsieurAntoine pour sa part, est dØj au trois
quarts persuadØ que l affaire est bonne et sans
danger. IlØtudielesretombØesfuturesdecetimbroglio,
et les avantages qu il pourra en tirer.
IlsaittoutsurlesvandeWalledePints. Ilensait
mŒmeplussur chacun d eux que chacun d eux n en
sait sur les autres membres de la famille.
AntoineØtaitnØdanscemŒmevillaged Artois,et
avait ØtØ quelques temps, ? l Øcole communale avec
LØopold, le frŁre a nØ du PrØsident. Il n avait pas
frØquentØl Øcolebienlongtemps,etlepŁreLubkele,
vieuxbraillardivrogneavaitrapidementenvoyØson
garnement travailler dans une ferme de la famille
vandeWalle,remuerlefumierdeschevaux,pourun
salaire dØrisoire, mais qui lui payait plusieurs litres
de mauvaisalcool de betterave touslesmois.
Antoine avait chapardØ dans tous les poulaillers
et les celliers de la rØgion, jusqu ce qu un juge
pour enfant compatissant, devant qui les gendarmes
l avaient menØ dix fois dØj , l enlŁve ? sa famille et
42Albert Tommasi
l?expØdie en apprentissage dans une forge de
Bretagne, oø on lui avait enseignØ le mØtier de
marØchal-ferrant. Malheureusement pour son avenir il
avait re u par la mŒme occasion des notions de
serrureriedontilfitunprofitsimalencontreuxqu illui
valut sa premiŁre condamnation.
Il Øtait revenu au village des annØes plus tard,
aprŁs un sØjour en prison. Il avait ferrØ les
chevaux
desvandeWalle,quipossØdaient,outrequelquesjolies fermes de cette riche rØgion agricole, un haras
etdesØlevagesde cesmagnifiqueset
puissantschevaux boulonnais de rØputation mondiale.
A lapremiŁremauvaise occasion,Antoines Øtait
acoquinØ avec une bande de ran onneurs de
campagne, et l un de ses premiers coups avait ØtØ bien
prŁs de tourner ? la catastrophe tant il Øtait mal
ficelØ. Dans une confusion panique, terrorisØ par des
ØvØnementsqu ilnema
trisaitplus,ilavaiteuladØtenteunpeutropleste.
LapeinedemortØtaitdispensØegØnØreusement?l Øpoque,etaujourd huiencore
AntoinefaisaitunepetitemontØedetempØraturerien
que d y penser.
Iln avaitpourtantcommisqu
uneseulepetiteerreur. Une bricole, une bŒtise qui par chance avait
pu Œtre aplanie, mais non sans difficultØ. Il s
agissait d?un sac-poubelle publicitaire oubliØ autour du
cadavre, un sac sans empreintes heureusement, et
identique ? un tas d?autres sacs qu il avait chez lui,
restes d un cambriolage de magasin ? succursales
multiples. Dieu merci on trouvait de tels sacs un
peu partout. Un non-lieu bØni avait enfin mis un
terme?desmoisd angoisse. Uneseulepetiteerreur
de rien du tout avait bien failli le mener ? l
Øchafaud. De mauvaises langues avaient prØtendu qu il
avaitrenvoyØl ascenseuretpayØsonnon-lieuparde
moyensquele milieu rØprouve, on avait prononcØ ?
voix basse le terme d indic. Sa rØputation en avait
souffert. CedernierdØtailsemblaitoubliØdepuis,et
43Voleurs de mort.
AntoineavaitquelquestempsconservØlesurnomde
ouistiti, car pour avoir un non-lieu dans des
conditions pareilles, il fallait bien Œtre malin comme un
singe. Etonnez-vous qu telle Øcole Monsieur
Antoine fut devenu de caractŁre mØfiant !
Depuis,toutcequiportaitcouteauoupistolet,ou
quienparlaitseulementØtaitexcludesonentourage,
etavecletemps,ilØtaitdevenuunsagejugedepaix
dumilieu,ØcoutØetrespectØ,etcetterØputation-l il
y tenait. Il ne jouait plus que sur des combines sans
grand danger, peu lucratives peut-Œtre, mais
multiples, et pour ainsi dire ? peine en marge. Il
aurait sans doute mieux aimØ pratiquer l escroquerie
sur un grand pied, mais pour a il fut avoir de l
instruction. IlregrettaitsesannØesdeparesse?l Øcole,
hØlasc Øtaittroptard,mais?aluidonnaitledroitde
fairedelamoraleauxenfants.
Il Øtait toujours disponible pour un conseil, et de
nombreux caves na fs qui lui proposaient des coups
parfoislucratifs,serendaientcomptetroptard,qu il
avait soufflØ l affaire pour son propre compte.
Monsieur Antoine avait une solide rØputation,
mais ? voix basse, certains murmuraient qu il ne
fallait pas lui faire une confiance aveugle. Il le
savait du reste, et riait de bon coeur des innocents
scandalisØsd avoirØtØvolØsparunvoleur. Iladorait
a, pigeonner les gogos, leur piquer la mise et les
bØnØfices sans se mouiller.
Quiiraitseplaindre? MalgrØsarØpugnancepour
lesgrandsmoyens,onsavaitqu ilavaiteu,aumoins
une fois, le geste prompt. Sa parole Øtait trŁs sØvŁre
surlaloidumilieu,ilparlaitsanscessedeColt45,et
tandisquesesantØcØdentsaffolaientlestimidesplus
quederaison,toutlemondeignoraitqu onn eutpas
trouvØ chez lui d autre armement qu un vieux fusil
de chasse, vestige d une Øpoque ou, plus jeune, il
avait pratiquØ ce sport de haut standing.
44Albert
Tommasi
MonsieurAntoineentendsanslesØcouterlesraisons de Prosper. Il flatte depuis longtemps Lucien
vandeWalle,jeunecavedebonneØducation,dontil
n?ignore ni les amitiØs ni les relations, et il sait que
sur le dos du PrØsident il y a de la laine ? tondre,
contrairement aux autres van de Walle, aux
haras
ruinØsparlamØcanisation,etauxexploitationsagricoles en perdition. Ainsi tout en dorlotant le fils de
Monsieur le PrØsident, il a en vue l achat d un des
jolis manoirs de la famille, pour un prix intØressant,
vulacriseactuelle,etiltrouveraitamusantd acheter
les biens des van de Walle avec le propre argent de
la femme du PrØsident.
CetteidØe vicelardedu
jeuneLuciendecambrioler la villa de son propre pŁre, l intØresse et ne
l?inquiŁte que peu ? vrai dire. Il n a pas peur de mettre
lespiedssurunefourmiliŁre,etsurtoutilneveutpas
laissercetteaffaire?quelqu und autre,sachantbien
que Lucien la rØalisera de toute fa on, avec ou sans
lui.
AntoineabienØtudiØlecoup,ilatoutenmain. La
mise de fonds est relativement modeste. Il a le
bon
receleur,etilamŒmeindiquØaufourgueunclientintØressØparcertainsobjetsprØcisdelacollectionvan
deWalle.
Parprudenceilneveutpastraiterdirectement avec ce client. Peu importe, il touche sur tous
les tableaux. Seule le fait tiquer la prØsence de ces
deuxmalfratsridiculesqueLucienadØcidØd
embarquerpourl opØrationensemblanttenir?euxetilne
comprendpasbiensesraisons. IlaproposØ?Lucien
un personnel mieux qualifiØ mais s est heurtØ ? un
refus.
MalgrØsamØfiancelØgendaire,MonsieurAntoine n a pas vu l importance de l Øcueil sous l?eau
dormante.
Si l?affaire se rØalise, il suffira, pense-t-il, d
imposer une seule condition : ne jamais avoir affaire
directement ? ces deux lavedus. Il ne les a que trop
45Voleurs de mort.
vus et prudent, pour un bout de temps, il Øvitera le
P.L.M., leur quartier-gØnØral.
-ArrŒteunpeu,tuveux? dit-il?Bobquicontinue
? lui bourdonner aux oreilles, je rØflØchis.
BobsentvenuelaminutedevØritØ. Unseulmot
de plus et le torero rate la mise ? mort, il en est sßr.
Du coup, sefor ant ?un silence nourri,respectueux
de la rØflexion du ma tre, n osant plus respirer, il se
morfond dansespoir autant que dansla crainte.
IlluisembletoutdemŒmequelema treenrajoute
un peu. Sa rØflexion ne l empŒche pas de siffler
son demi qui tiØdissait, de faire signe au barman de
remettre?apourluitoutseul,d allumeruncigarillo,
undecestubesnoirsquiempestent,degrignoterdes
chips, et de se moucher longuement.
La sentence tombe :
- Je ne veux voir personne. L?osier pour la mise
defonds,tulaferasremettreparClovis,leslocations
de matØriel, par Gus, le fourgue, tu le verras
toimŒme, et tu feras le fade comme je te le dirai en
temps utile. Plus un coup de fil chez moi ni chez
toi. Les consignes, je te les donnerai aux cabines
du P.L.M. ou ? celles que je t indiquerai. Pour le
liquide, tu feras retirer trois briques en espŁces, de
trois banques, une brique par banque, pas plus, par
Tintin le marseillais, et plusun mot sur tout a, si je
n?enparlepaslepremier. Toitun?esaucourantde
rien si je ne te demande rien. Compris ?
Ce n est pas le moment de broncher.
- C est toi le patron, dit Bob, soulagØ, avec un
respect non feint.
- Pour commencer, tu fileras rencard ? Lucien,
toutseulbiensßr,ici,cesoir,dixheures. Jeneserai
pas l . Tu lui diras en gros, sans t appesantir, que
je suis d?accord et tu lui demanderas de t expliquer
? nouveau son plan point par point. Je veux vØrifier
46Albert Tommasi
qu il n y a pas de loup cachØ. Tu retiendras bien ce
qu ilterØpondra,ettumelerØpØterasmotpourmot.
Il n ajoute pas : rompez, exØcution !
MaisBobnepeuts empŒcherde s exclamer :
- A vos ordres, chef.
Puis il tempŁre d un sourire docile ce qui aurait
pu passer pour une moquerie.
CinqheurespassØesdØj . Desrelationsvont
rappliquer. Monsieur Antoine jouera son r le de
paisible retraitØ jusque vers huit neuf heures, il
regagnerasamaisondeSuresne,ostensiblement,comme
touslessoirs,ilferabeaucoupdebruit?sonarrivØe
pour rentrer sa BM au garage, se barricadera dans
son duplex douillet avec sa gouvernante, son
jardinieretsacuisiniŁre,sestantesetsonneveuenrØalitØ,
regardera la tØlØvision ou fera un petit piquet avec
l?adjointaumairevenuenvoisin,etl
unedesesderniŁresconnaissancesquisachejoueraupiquet.
Ilssiroterontunverredevieillefineaucoindufeu,etvers
minuit, Monsieur Antoine ira se coucher pour
passer une nuit paisible et dormir du sommeil du juste
et de l innocent, comme toujours. Il dormira
seul.
DepuisquelabonnechŁreluiafaitperdresonapparencelongilignededanseurmondainetqueleskilos
lui ont donnØ l honnŒte corpulence d un bourgeois
cossu,MonsieurAntoineestdevenucollet-montØ. Il
ne re oit jamais de personne ? la moralitØ douteuse
dans sa maison, et fait ses frasques ? l extØrieur. Il
n?offre jamais sa chambre d amis ? un couple
illØgitime. Bob en sait quelque chose, il n a jamais ØtØ
admis?passerlanuitchezsoncousinaveclagrosse
Didi.
Pendant plusieurs jours, Monsieur Antoine ne
verra que des personnes de bonne compagnie, ira
au football, peut-Œtre aux courses, a un spectacles ?
la mode, ? un vernissage si c est possible. Il a ØtØ
invitØ pour la premiŁre fois de sa vie, voici deux
47Voleurs de mort.
ans ? un vernissage par un peintre de ses voisins de
Suresne, et probablement par erreur. Il en a parlØ
pendant des heures, des jours, avant et aprŁs, bouffi
de fiertØ. Depuis il recherche les vernissages avec
aviditØpourtenterdesefairedesrelationscultivØes.
Il rencontrera quelque dØputØ, un magistrat, un
notaire, un commissaire, son avocat, des
journalistes, enfin rien que des gens ? la moralitØ
irrØprochable, comme lui-mŒme. Il Øvitera soigneusement
le quatorziŁme arrondissement de Paris, et mŒme
toutela rivegauche oø sØvitla bande ?Lucien.
BoballatØlØphoner?Lucien,ilsavaittoujoursoø
le joindre, ou lui laisser un message qui lui
parviendraitdansl heure. C
est?alaconscienceprofessionnelle. Puis il alla roder un peu dans les salons, les
couloirs, bavarder avec le pianiste, un corse qui ne
s interrompaitpasune
secondedejouerpourbavarder, ni de bavarder pour jouer.
Maisils ennuyaitdanscette ambiance. il n avait
jamaispus yfaire. Ilaimamieuxallerverslaplace
Pereire,tuerletempschezMarcel,unbistrod
habituØs faisant brasserie, oø le contraire, et ou l on
servait tous les soirs du petit salØ aux lentilles. Il
serait un peut?tpourd ner,maisil savait rencontrer?
cetteheure-ciquelquesdemi-seldesesrelations,qui
lui remØmoreraient ses dØbutsdifficile, et qui
admiraientsescostumes, seschaussureset sa rØussite.
Il ne revint au MØridien qu?? dix heures moins
le quart. Antoine Øtait parti, et Lucien n Øtait pas
encore arrivØ.
Seul,Bobs installaaubar. Cen?Øtaitpasbienvu
desemettresuruntabouretdubarpourconsommer,
sauf si l on attendait quelqu?un, et qu on ne voulait
pass asseoirseul?unetable. LebaravaitsesrŁgles
non Øcrites et ses tabous. Il commanda un cognac,
qu il sirota en attendant Lucien. Il savait que ce
dernier n arriverait qu dix heures moins une. Pas
48Albert Tommasi
plus t?t, pas plus tard. Il devait mŒme Œtre dans les
paragesen calculant son entrØe ? la seconde.
Eneffet,?dixheurespile,LucienØtaitl . Bobprit
grand soin d imiter Monsieur Antoine en recevant
Lucien. Il avait si bien ØtudiØ tous ses gestes, que
s?ilavaitØtØunpeuplusvieux,unpeuplusØpais,et
un peu plus chauve, on aurait pu penser que c Øtait
Monsieur Antoine lui-mŒme.
Mais il lui manquait la dØsinvolture. On aurait
cru voir une doublure jouant le r le de la vedette un
soir de grippe. Lucien sourit, et son sourire pouvait
passer pour de la biensØance.
- Asseyons-nous l? dit Bob, et d un geste large il
poussaLucienverslabanquette. Ils assit?sontour,
etremarquaqueLucienn avaitpas?tesonmanteau,
comme un subalterne visite chez le patron. Bob fut
satisfait. Prenant le ton condescendant, avec une
petite tape familiŁre sur le genou, il dit :
- Nous sommes d?accord pour financer votre
affaire, Mais je dØsire tout de mŒme en savoir un peu
plus.
Il for a ? peine sur le "nous"et le "je".
Il rappela ? Lucien le concierge de son dernier
lycØe qui lui disait d un air peinØ en lui tendant une
colle :
- Vous n avez pas assez bien travaillØ cette
semaine, nous avons ØtØ obligØsde vousmettre en
retenue.
Lucien souriait ? ce souvenir.
- N en parlonspasici, ajouta Bob plusbas. Nous
allonsfaireuntourenvoiture.
Jevousraccompagnerai chez vouset nous bavarderons, si vousle voulez
bien.
Ce ton ampoulØn Øtait pasdansseshabitudes.
Danscemilieuaututoiementfacile,Lucienetlui
se disaient vous, avec une certaine solennitØ. Bob
en Øtait quelque peu perplexe. Lucien, ce fils de
bourgeois distant ne serait jamais des leurs, et ne
49Voleurs de mort.
chercherait jamais ? Œtre des leurs. Bob lui en
gardait un vague sentiment rancunier. Comme Lucien
n avait rien commandØ, ni bu, Bob se leva avec un
peud
agacement,rØglasaconsommationaubar,demanda son manteau au vestiaire en laissant un large
pourboiresurlasoucoupe,ilpritLuciensouslebras,
et en papotant, le dirigea vers le parking ou il avait
laissØla grosseBMsinØcessaire ? son standing.
Lucien qui pour sa part se passait fort bien de
voiture, le suivit en souriant dansle noir.
50CHAPITRE V.
Ils ont pris leur temps pour descendre ? Toulon.
Pas dans des Rolls, mais tout de mŒme, Pietro et
JojoenBMWnoires,etLucienen504grise. Ilssont
partis de Paris t t le matin, ? des heures
diffØrentes,
avecconsignedenejamaisdØpasserlesvitessesimposØes, de ne jamais franchir une ligne blanche, de
ne jamais se faire remarquer. Les voitures de
location ne doivent en aucun cas Œtre signalØes, ni ?
l?aller ni au retour par le moindre accrochage ou la
moindrecontravention.
PietroetJojoontfaituncertain nombre de kilomŁtres supplØmentaires, et des
crochets, l un par Montpellier et l autre sur Troyes,
pour noyer le poisson sur ladistance parcourue.
A Toulon ils ont garØ leurs bagnoles dans trois
parkings diffØrents, et gagnØ la pension Risterucci,
l?un des havres de discrØtion de la ville, qui n?en
manque pas.
Il semble que toutes ces prØcautions
maniaques
sontunpeusuperflues,maislesinstructionsdeMon-
sieurAntoine,transmisesparBobsontØtØaussiprØcisesque draconiennes, et le plus petit manquement
sera retenu sur les parts des fautifs. Monsieur
AntoineaprØvutoutunsystŁmed amendes,cequifait
r?lerPietro?telpointqueBobadulemettreaupas,
etill aeumauvaise. LucienaØtØparfoisobligØdele
calmerpardebassesflagorneries,maisilcommence
51Voleurs de mort.
? en avoir vraiment marre. Pietro se montre
insupportable et il est d une telle maladresse qu il risque
? chaque instant de commettre la connerie que tout
lemonderedoute.
LucienpatienteavecunerØsignation inexplicable.
LecoupestprØvupourlanuitdemercredi?jeudi,
jour le moinschargØdela semaine. Dansla journØe
demercredi,Lucienavecsa504vamontrerleslieux
qu il conna t bien, ? ses deux complices. Il est
entenduquecesderniersresterontcachØsaufonddela
voiture,etselaisserontvoirlemoinspossible,cequi
n est pas pour dØplaire ? Pietro, pas trŁs rassurØ de
se retrouver dans une rØgion ou il a eu de f?cheuses
relationset dont il garde de mauvais souvenirsqu il
aimerait bien oublier.
IlleurfautnØanmoinsbienreconna treleparcours
qu ils auront ? accomplir dans la nuit, ? l aller tout
tranquillement, puis au retour, le plus rapidement
et le plus prudemment possible ? la fois. La route
duMuy?Sainte-Maximeesttourniquante,etdenuit
on doit Øviter trois ou quatre piŁges, des passages
dangereux avec de mØchants virages. Il ne faut pas
se paumer ensuite sur l?accŁs de l autoroute qu ils
emprunteront ? un quart d heure d intervalle, pour
regagner Paris? vitesse constante, avec priŁre de ne
pas se dØpasser, et de laisser entre eux toujours le
mŒme Øcart. Les pleins d essence ont ØtØ
program-
mØsavecleplusgrandsoin?unemŒmestation-servicequiferaofficedegarederØgulation,etl horaire
Øtabli de quart d heure en quart d heure, le premier
attendant le suivant en se dØgourdissant les jambes,
chacunnerepartantqu unquartd
heureaprŁsleprØcØdent.
Jour aprŁs jour, malgrØ les rØticences de Pietro,
ils ont ressassØ ce plan que Lucien leur a fait
rØciter jusqu?? plus-soif. Le dØbarquement n a
probablement pasØtØ prØparØ plusminutieusement.
52