vous êtes ici

De eric lefèvre (auteur)
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Pour Alceste Schmidt,la vie n'est qu'une suite d'embûches à franchir,lui qui se fait une montagne de tout. Le jour où il se réveille croyant tenir la main de sa douce -la ravissante Sophie Dufour- Alceste constate qu'elle a disparu, ne lui laissant que...son bras pour tout héritage. Alceste se lance alors à la recherche de sa moitié et va braver la somme de toutes ses angoisses dans un voyage qui le mènera en Suisse, pays de la fondue, des blanchisseries obscures et autres tavernes improbables. Il côtoiera une galerie de personnages tous plus insensés les uns que les autres: l'homme au chapeau, Alfred, Sim et son étrange labrador...Où est Sophie? Qui lui a coupé le bras? Et surtout:pourquoi???
Publié le : vendredi 17 juin 2011
Lecture(s) : 52
EAN13 : 9782304007121
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2 Titre
Vous êtes ici

3Titre
Éric Lefèvre
Vous êtes ici

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00712-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304007121 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00713-8 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304007138 (livre numérique)

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« Tel est le pouvoir de la folie : énoncer ce
secret insensé de l’homme que le point ultime
de sa chute c’est son premier matin, que son
soir s’achève sur sa plus jeune lumière, qu’en lui
la fin est recommencement. »

Michel Foucault. .
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1 DIVAGATIONS AGRESTES
Nous nous endormîmes l’un à côté de l’autre,
main dans la main. Ce fut une nuit ronde et
silencieuse, un sommeil profond m’envahit très
vite. Dès potron-minet, je me réveillai en paix,
serein ; une absolue plénitude m’enrobait tout
entier. La meilleure nuit que j’avais passée
depuis longtemps. Ce tronc gigantesque dont,
véloce en diable, j’avais atteint la cime, bien au-
delà des stratocumulus ; la foule grouillante
tout-en-bas, un miasme sous le feuillage à des
miles. Et moi, à cheval sur ma brindille, le ciel
azur et les neiges éternelles en face, « on se dit
tu » ? Mes paupières encore closes, sa main
toujours dans la mienne, nous avions dû nous
endormir lourdement, tant et si bien que nous
n’avions pas bougé d’un iota. Jusqu’au réveil,
l’un de ces réveils satinés aux parfums
d’apesanteur qui nous font parfois tutoyer le
Mystique. C’est alors qu’encore enveloppé
d’une nébuleuse félicité, je sentis sous l’édredon
la dérangeante fraîcheur de la main qui
somnolait dans la mienne. La glace, même, à
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bien y tâter. J’ouvris avec peine mes yeux
gonflés, tournai lentement la tête en grognant
quelque note finale de ma partition nocturne et
constatai avec stupéfaction qu’au bout du cette
main exsangue gisait un bras malingre. Son
propriétaire avait visiblement pris le large, je
sentis mon estomac se retourner illico et
manquai de défaillir. Une branche qui se casse,
la chute de cent mètres, retour à la foule
hurlante.

L’Accident.

Voilà bien quatre ans que nous vivions
ensemble. On se chamaillait de temps en temps
pour quelque peccadille, certes, mais jamais de
quoi s’arracher les cheveux. Alors le bras… Je
n’avais pour ainsi dire aucune raison de lui
compter querelle ces dernières semaines ; rien
en tout cas qui justifiait un tel acte primitif. Je
m’observe de long en large devant le miroir,
tourne et retourne frénétiquement mains, bras
et jambes, passe à la loupe front et cheveux. J’ai
l’air d’un fou devant cette glace, un pantomime
de foire doublé d’un grand escogriffe, bénin et
dépouillé. Je suis pourtant tout ce qui existe de
plus propre ici-bas : un citoyen au poil ras,
blanc et solvable. Alors quoi ? Qu’ai-je pu
absorber hier pour faire de cette aurore
aoûtienne la faillite de mes vacances ? Trois
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verres de Merlot tout au plus -j’étais un peu
raplapla, un baiser fugace puis je quittai très vite
ses bras (tout en lui tenant la main, bon) pour
ceux de Morphée. Tu parles d’une infidélité.
Nous devions nous lever très tôt aujourd’hui,
dans l’optique d’attaquer bille en tête une grosse
journée de rando. J’avais pris soin de nous louer
pour une semaine une adorable petite bicoque
labellisée Gîte de France dans un petit village
des Hautes-Alpes au nom chatoyant : Le Noyer.
Un moment de répit dans nos agendas
surchargés, un mini paradis vert, jaune et bleu.
J’avais tout prévu. Nous étions arrivés en fin
d’après-midi après quatre heures de route en
Laguna louée pour l’occasion chez Hertz.
Equipement impeccable : de bonnes godasses
qui tiennent les chevilles, des chaussettes en
laine, une pull pour les nuits fraîches, lunettes
de soleil, gourdes, baume à lèvres et boussole.
Le séjour devait se dérouler de la manière
suivante : farnientes matinales au soleil et
soirées bucoliques en auberge, lourd
programme aéré par des après-midi à
baguenauder à travers les magnifiques vallées
du Champsaur et du Valgaudemar. Le parc
national des Ecrins enregistre chaque année
nombre de visiteurs, la faune y est riche : aigles,
chamois, faucons pèlerins, bouquetins, bécasses
des bois et autres grues cendrées. Un mini
paradis vert, jaune et bleu.
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Mais là, il arrive une bricole qui contrarie
passablement nos plans.
Retrouvant peu à peu mes esprits, je me
dirige méthodiquement vers les Waters. Deux
hypothèses : soit je la retrouve de l’autre côté de
la porte privée de l’un de ses membres, soit je
me heurte à son absence criante. Implacable
raisonnement, je conserve toutes mes facultés
mentales malgré l’incident. Admettons que
j’ouvre et que je ne trouve personne.Bon.Je suis
désolé, je dis qu’un être humain – eut-il un bras
en moins- ne disparaît pas impunément dans la
cuvette. Je reste là, prostré, la main rivée sur la
poignée. C’est idiot, mais l’idée de la découvrir
figée dans une expression d’épouvante m’affole
un peu (certes), et la voir me sourire comme si
de rien n’était ne me rassurerait guère. Trêve de
suspense insoutenable. Je prends mon courage
à deux mains – je le peux, moi- et pousse la
porte.

Personne.

Elle s’est donc volatilisée, faisant fi de son
handicap. Je me précipite vers la fenêtre. Nous
sommes quand même à l’étage, et je mets au
défi quiconque de sauter dans le vide un
membre en moins sans laisser la moindre trace,
fut-elle sonore. On l’a donc… enlevée. J’en
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arrive à cette douloureuse mais irréfutable
conclusion : il s’agit d’un vulgaire et horrible
rapt, on m’envoie un message. Un message fort.
On m’en veut. Un appel anonyme aurait suffi,
un bon vieux souffle rauque et de la friture sur
la ligne, une voix grave pointée d’un vieil accent
de l’Est, des perce-oreilles dans mes
chaussons… Le coup du bras, c’est un peu fort
de café.
Remonter là-haut, fermer les yeux, la brise
qui chatouille l’épiderme, chut, que les
émissaires du Réel se taisent devant le roi de
Là-bas, place, oyez braves gens. La splendeur
du Rien face au Grand Tout carnassier.

Non.

Je me résigne à fouiller la maison de fond en
comble. Sous le lit, dans le salon, salle de bain,
cuisine, rez-de-chaussée, j’en arrive au même
constat : je suis bien le seul connard dans cette
foutue baraque. Une répugnante chaussette de
tennis dénichée dans un coin constitue mon
unique rafle. Parfait, me voilà avancé sur le fait
que le précédent locataire est un vieux porc,
c’est pas mal. Toujours mieux que de tomber
sur les organes de ma chère et tendre
disséminés dans chaque pièce, on se console
comme on peut. L’aurais-je moi-même dissoute
dans quelque chlorure d’acide ? Non, la vaisselle
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n’est pas mon point fort, en plus je n’y connais
rien en chimie, voilà que je me mets à dire
n’importe quoi. Où diable a-t-elle foutu le
camp ? Mes atermoiements me mènent à la
fenêtre, derrière laquelle j’aperçois une vieille
bique. Je l’interpelle tout de go. Un vieux ça sait
tout, c’est bien connu.
– Pardon Madame, au… auriez-vous aperçu
ma femme, par hasard ? Une grande brune…
– Vot’femme ? n’articule-t-elle pas. Ah non.
Pas depuis hier soir, quand vous êtes rentrés.
Vous l’avez déjà perdue ?
– Bon, ce… ça n’est pas grave. Je vous
remercie ! Bonne journée, Madame.
La vioque reste un moment devant la fenêtre,
fixe et inutile, à mirer le rideau de ses yeux
creux. Je ne dois pas ébruiter l’affaire. Elle sait
qu’on est rentré, la morue nous a épié. « Les
vieux n’ont décidément rien à foutre que de se
lustrer le chiquot, reluquer le touriste et
éventuellement le bouffer », ça n’est plus un
préjugé mais l’ébauche probable d’une
expérience intime. Le reste de la troupe l’a sans
nul doute imitée. Je les imagine tous, tapis dans
l’obscurité, à se délecter d’un peu de chair
fraîche à l’automne moribond de leur vieux
jours : « des touristes, et des parigots par-dessus
le marché, voilà qui va nous faire un peu
d’animation après le journal de Monsieur
Pernault. » Hier, j’ai pourtant humé comme un
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doux parfum de bienvenue. Tout faux, Schmidt.
Voilà que tous se transforment en prédateurs
édentés dont nous sommes les frêles proies. Se
faire absorber par une paille, touiller dans de la
chicorée, éconduire dans les sucs d’un estomac
d’outre-tombe, palsambleu, en voilà un sort
bien gâté.

Respire, va.

Voyons, peut-être peux-tu trouver quelque
réponse à cet embrouillamini en reconstituant
minutieusement l’emploi du temps précédant le
drame. Bon, vous êtes arrivés vers 17 h, très
bien. Après le déchargement des sacs, hop une
petite douche réparatrice, puis la faim venant,
vous avez repris la voiture direction Saint-
Bonnet-en-Champsaur. Les voyages, ça creuse
toujours. Vous optâtes, bonnes gens, pour un
laconique bistrot au modeste zinc : le petit
Champsaur. Des murs en pierre, une décoration
chiche et surtout de la graille, nom d’un chien.
Un repas avec mention honorable. Elle choisit
une honnête entrée, ce plat de charcuteries de
montagne servies avec un joli panier de salade.
Quant à toi, tu succombas à quelques ravioles,
le tout arrosé par un domaine de la Madeleine, un
expresso et l’addition. Après le repas, vous
réalisâtes que vous n’aviez point de cash sur
vous -elle avait laissé son portefeuille au chalet,
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