Voyage au bout du jour

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Paris, mi-août. Ce jour aurait dû être un dimanche ordinaire pour Geoffrey Hamelin. Et puis, il y eut cet appel téléphonique de son frère, ce rendez-vous étrange et maintenant... maintenant, le voilà sur un atoll perdu au milieu du Pacifique avec sept autres individus qu'il ne connaît pas. C'est un voyage sous le soleil qui commence, un voyage au bout du jour...
Nouvelle édition revue et corrigée.
L’intégralité des droits d’auteur est reversée à l’association "Les restos du cœur".
Publié le : vendredi 14 novembre 2014
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EAN13 : 9791026200987
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Matthieu Gloiret
Voyage au bout du jour
© Matthieu Gloiret, 2015
ISBN numérique : 979-10-262-0098-7
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Internet : www.librinova.com
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Science sans conscience n’est que ruine de l’âme
Âme sans passion n’est que fruit inconsistant et terne E. M.
– I –
J’entendais encore Rosie me susurrer « À ce soir ! » de sa voix suave et sensuelle lorsque les premiers accords de la Traviata retentirent sur mon portable. Qui pouvait m’appeler à huit heures du matin, un dimanche en plein mois d’août ? Je n’avais aucune raison d’être réveillé, si ce n’était pour voir ma petite chatte partir.
Le numéro affiché m’était inconnu. Je décrochai. « Allô » Cette voix d’outre-tombe, c’était mon frère, Stéphane, bourré comme une rame de métro. Pas de doute, c’était son heure de pointe. « Écoute Geof’, y’a un problème ! » Précision inutile suivie d’une série de borborygmes douteux qui me firent penser qu’il était en train de dégobiller la moitié de ses tripes.
« Tu viens de régurgiter ton quatre heures du mat’ parce que t’as forcé sur la vodka ? » lui dis-je.
« Tu n’y es pas. J’ai attrapé la gastro. Pas de bol, parce que j’ai un rencard vital à onze heures à l’Auberge-Inn et je ne pourrai pas y être rapport à mon état. Alors écoute : va chez ma concierge et prends-y une mallette grise. Tu la donneras à une grande blonde qui t’attendra dans les toilettes pour femmes du troquet. T’inquiète pas, c’est un boulot clean ! Ne m’appelle pas sur mon portable, il est sur écoute. Celui-là, je l’ai emprunté. Je compte sur toi Geof’ ! Onze heures, n’oublie pas ! » Biiiip. Il avait raccroché, peut-être repris par ses vomissements. C’était en ces moments précis que je me disais que je n’avais pas choisi ma famille : un père poivrot, une mère battue, un frère dealer. Déjà incarcéré, il s’était retrouvé, comme mon père, plusieurs fois derrière les barreaux. Pour lui les deals, c’était le seul moyen de gagner un max de pognon. Et ça c’était son rêve : rouler en voiture de luxe avec de belles nanas à ses côtés, un Montecristo entre les dents. Mais pour y arriver, il ne devait pas compter sur ses qualifications professionnelles, inexistantes, ni sur le Loto pour lequel il n’aurait jamais eu la patience de jouer les treize millions de combinaisons. Il ne lui restait donc qu’un moyen : dealer.
Il avait commencé jeune. Bien introduit dans le milieu par son physique de costaud, il avait continué, sans qu’il se fût enrichi d’ailleurs, dépensant ses gains en investissement douteux et autres blondasses décolorées, ruinant ses économies en frais d’avocat pour essayer de réduire les peines qui commençaient à s’accumuler. Vingt-sept ans et déjà trois ans de taule ! Cela ne faisait que deux mois qu’il était ressorti et il avait repris. Il était donc accro aux deals et je savais que quelque chose de 'vital' pour lui ne pouvait qu’être lié à ses trafics.
J’avais bien tenté de rappeler le numéro qui s’était affiché sur le portable pour lui faire part de ma décision. Le numéro sonnait en dérangement, ce qui ne m’étonnait pas finalement, les portables qu’il « empruntait » se retrouvaient toujours en miettes sur le trottoir. De toute façon, avec lui, tout commençait et tout finissait sur le trottoir. Stéphane avait déjà essayé de m’embringuer dans son réseau en me faisant la publicité de son train de vie, de ses conquêtes et de ses voyages. Peine perdue… Le fric, pour moi, ne comptait pas, du moment que j’avais de quoi me payer un toit et faire bouillir la marmite. Le minimum vital. Mais c’était ce même minimum qui m’avait souvent fait défaut dans mon
enfance. Aujourd’hui il me suffisait. La seule combine qui eût fonctionné reposait pourtant sur l’attachement familial, il était lui aussi une victime des déchirements de nos parents. La fois où il me proposa d’effectuer une livraison de came à sa place – parce que c’était « une question de vie ou de mort » avec la subtilité supplémentaire qu’il venait de chuter de moto et se trouvait à l’hôpital les deux jambes dans le plâtre – j’avais acquiescé après avoir obtenu les garanties que la transaction était sûre et qu’il n’y en aurait pas d’autre. J’étais naïf.
Au rendez-vous, il s’avéra qu’il manquait des agios. La bande de blacks n’était pas contente, ils avaient un message en retour pour l’envoyeur, le genre de message qui vous laisse brisé, au sens propre. Je me retrouvai moi aussi à l’hôpital, aux côtés de mon frère. J’eus le temps de le maudire.
Ce fut là que je fis la connaissance de Rosie. Mon ange chéri. L’infirmière de mon corps et de mon cœur.
J’étais donc tenté de le laisser aller au diable.
Il allait morfler… Il n’avait pas demandé le report du rendez-vous probablement parce qu’il n’avait pas de contact direct avec cette personne, ce ne pouvait donc être qu’un fournisseur, c’est à dire quelqu’un qui attendait de l’argent. Stéphane devait avoir une grosse traite à payer sur une avance qui lui avait été faite. Il risquait de se faire battre comme plâtre si personne n’amenait l’argent pour lui. Voire peut-être plus : dans ce milieu il arrive qu’on liquide les canards boiteux, histoire de faire réfléchir les autres.
Mon frère n’avait confiance en personne – c’était son boulot qui voulait ça – sauf en moi, moi qui avais une « moralité », le sens des responsabilités, et donc, aucune raison de me compromettre dans ses trafics. En même temps, il était irresponsable de le laisser tomber si sa vie était en jeu. La seule solution me permettant de garder bonne conscience me paraissait d’aller au rendez-vous, d’annoncer qu’il arrêtait le trafic et de dire à Stéphane que je le dénoncerais aux flics s’il reprenait ses activités. Finalement ce fut la résolution que je pris.
Il ne me restait plus qu’à me préparer pour le rendez-vous. Pour espérer approcher mon contact, il fallait avoir le maximum de ressemblance avec mon dealer de frère. Je cherchai les habits qui correspondaient à son look : une épaisse veste de cuir noir faisait l’affaire. Elle augmentait ma carrure et me donnait la même silhouette baraquée. Par dessous j’avais enfilé un tee-shirt, noir lui aussi, portant en grosses lettres rouges « Gothica » souvenir d’un concert de hard rock du groupe du même nom. Pour les chaussures je choisis des Dockers car je savais qu’il en portait pour les « grandes affaires ». Je complétai ma tenue par un jean un peu délavé et une ceinture avec une large boucle métallique. En me regardant dans le miroir, j’eus du mal à me reconnaître : plus de baskets, ni de survêtement. J’avais troqué mon air de jogger du dimanche pour celui de cuirassé de banlieue, prêt à la castagne. De loin, je pouvais faire l’affaire : même profil, même taille, les cheveux frisés, bruns et une barbe de trois jours. C’était surtout le regard qui nous différenciait : le sien exprimait une angoisse, une certaine vulnérabilité. Le mien était doux et impavide. Je me dépouillai de tous mes papiers et ne gardai que dix euros sur moi, je ne voulais pas me retrouver comme la dernière fois à refaire mes papiers d’identité en sortant de l’hôpital et à découvrir que mon compte bancaire avait été soigneusement vidé avec les formules de chèque dérobées, utilisées pendant ma demi-inconscience. J’étais enfin prêt pour le rendez-vous. Je décidais d’aller directement prendre la mystérieuse mallette grise qui m’attendait chez la
gardienne de son immeuble, à quelques rues de mon appartement.
Madame Abbassene me connaissait bien. À plusieurs reprises j’avais eu à raccompagner Stéphane jusqu’à son appartement, ses potes de virée se faisant un devoir de me sonner quand il était à deux doigts du coma éthylique, voire aucun doigt.
Malgré les admonestations communes de la concierge et de moi-même, il continuait. Cela allait changer maintenant. « Madame Abbassene, bonjour ! » La souris était déjà là, je le savais. Tapie derrière le rideau de sa loge, elle guettait l’importun qui passait dans le hall. En un trottinement, elle fut à son comptoir, se présentant avec un large sourire qui montrait ses incisives et lui retroussait la moustache, la rapprochant encore plus du physique de souris rondelette que je lui trouvais.
Elle me reconnut de suite et comprit pourquoi j’étais là, elle disparut dans sa loge, un sourire narquois sur les lèvres et revint l’instant d’après avec un attaché-case gris métallisé qu’elle déposa sur le comptoir. Sur la poignée des lettres autocollantes noires formaient SHAMELIN. Pas de doute c’était bien de cette mallette dont m’avait parlé Stéphane, mais pourquoi avait-il pris le risque d’y apposer son nom ?
« Monsieur Hamelin, d’habitude je n’accepte pas les dépôts, mais là votre frère n’avait pas l’air très bien… et puis cette mallette est vide. Heureusement, parce qu’avec lui… »
Elle ne finit pas sa phrase, elle et moi savions que c’était inutile.
Je soupesai la mallette. Elle était légère et effectivement paraissait vide. Un système de code m’empêchait de l’ouvrir, sauf à la forcer.
Je restais circonspect sur le rendez-vous que j’allais avoir. Inutile d’essayer de trouver des réponses auprès de mon frère, il était sourd comme un pot quand il avait bu comme un trou.
« Je peux passer un petit coup de fil de chez vous, madame Abbassene ? » L’envie m’avait pris de laisser un mot sur le portable de ma boubinette préférée – elle n’était pas joignable quand elle était de garde. Après tout savais-je au-devant de quoi j’allais ?
« Allez-y, monsieur Hamelin. »
Je laissai quelques mots tendres sur la messagerie du portable de Rosie, en concluant par ces mots : « À ce soir, je t’aime. »
En me retournant, je tombai sur la concierge qui n’avait pas perdu une miette de mes paroles. Je partis en grognant un merci et avec une furieuse envie de lui coller un gros morceau de gruyère entre les dents.
Sur le chemin de l’Auberge-Inn je me rendis compte à quel point cette mallette était vide, rien ne s’entrechoquait quand je la balançais. Elle ne contenait… que du mystère. J’arrivai à la terrasse de l’Auberge-Inn, plongé dans cet état de perplexité. L’horodateur devant lequel je venais de passer indiquait dix heures trente, j’avais donc le temps d’inspecter les lieux. En terrasse quelques guéridons et parasols étaient sortis, mais à cette heure aucun client d’attablé. L’entrée, à deux battants, n’était ouverte que sur la moitié gauche. Les baies vitrées, teintées, sombres ne laissaient pas deviner l’intérieur du bar.
Je rentrai avec l’impression de traverser un mur de pénombre. J’eus d’abord le son de la télé, sempiternellement allumée, puis une odeur de Javel prononcée, le sol venait d’être nettoyé. Mes yeux enfin accoutumés, je pouvais constater que la pièce était déserte. Au bar, personne. En face du bar, des tables vides. Certaines tables du fond, près de l’entrée des toilettes avaient
encore des chaises empilées dessus.
Je me dirigeai vers ces lieux d’aisances où mon frère avait rendez-vous à onze heures. Un étroit couloir amenait à deux portes avec, sur chacune d’entre elles, le pictogramme d’une silhouette. En ouvrant la porte à la silhouette masculine j’arrivai sur un réduit imprégné d’une forte odeur de pisse. Du carrelage bleu décorait les murs et le sol, deux vespasiennes faisaient face à un lavabo surmonté d’un miroir dans lequel se reflétaient… les deux gogues. Plein de graffitis sur les murs. Au plafond, un néon et une bouche de ventilation. Pas de savon, pas de serviette, pas de sèche-mains, pas de fenêtre.
Ça ne me donnait vraiment pas envie de serrer la main de quelqu’un venant des toilettes pour hommes. Pas étonnant que Stéphane, dans l’état qui était le sien, ait hésité à venir ici rencontrer une sculpturale blonde.
Arrivé devant la porte des toilettes pour femmes, je redoutais ce que j’allais y découvrir.
Il fallait quand même le faire, je poussai la porte marquée d’une silhouette féminine. Elle ouvrit sur du carrelage rose éclairé par la lumière d’une grande fenêtre entrebâillée avec, sur la droite, deux lavabos, roses eux aussi, éclatants, chacun accompagné de son distributeur de savon liquide et d’un sèche-mains. Une glace les surmontait et permettait à nos bichettes adorées de se refaire une beauté dans le calme et le confort. Face au miroir, trois portes donnaient chacune sur une cuvette blanche, classique, soigneusement entretenue avec son dévidoir de papier hygiénique bien rempli.
La pièce était spacieuse et sentait le détergent arôme citron.
Je comprenais mieux, maintenant, la recette du succès de l’Auberge-Inn : choyer les femmes, les retenir, pour attirer les hommes, mais ne pas les retenir.
Quoiqu’il en fût, aucune blonde ne m’attendait. Je décidai donc de m’attabler à l’intérieur du bistrot, près de l’entrée, pour voir venir sans être vu au premier abord. Derrière le comptoir, un barman semblait n’attendre que moi, sorti par quelque porte ou trappe escamotée d’une réserve insoupçonnée. Je commandai un demi et une salade. Il me fut rapidement servi un verre de bière et une assiette de crudités que je réglai aussitôt. Le verre à pied, marqué du nom d’une célèbre bière alsacienne à hauteur de son renflement, était rempli précisément jusqu’à la mesure de 0,25l. Il était recouvert de condensation, sauf en deux endroits qui étaient les marques laissées par le pouce et l’index du garçon de café où se voyait par transparence la mystérieuse chimie des liquides gazeux. Des bulles toujours renouvelées remontaient et crevaient à la surface, il n’y avait pas de mousse, à peine un ménisque blanc. La lumière naturelle traversait l’ambre liquide qui éclairait comme un photophore la surface de la table mélaminée rouge et le plat de crudités.
Ce dernier se composait de dés de tomates, assaisonnés d’une vinaigrette et accompagnés de quelques feuilles de laitue. Les cubes de tomate étaient disposés pêle-mêle sur une moitié de l’assiette, je ne pouvais dire s’ils correspondaient à la découpe d’un ou plusieurs fruits. Ils étaient tournés la peau sur le dessus. De l’huile en dégoulinait et se mêlait à la sauce en formant des taches plus claires s’enroulant autour des pépins échappés de la pulpe. Trois feuilles de salade d’égale dimension se partageaient l’autre moitié du plat.
Empoignant le manche de ma fourchette, je commençai le jeu délicat qui consistait à percer les dés de tomate sans les faire glisser sur la sauce et éviter ainsi quelques désagréments. La première bouchée, que je devinai juteuse et sucrée était à peine entre mon palais et ma langue, suintante de vinaigrette, qu’une ombre se faufila dans la salle et, en deux enjambées, disparut dans le couloir menant aux toilettes.
Était-il possible que ce fût la personne attendue ?
La silhouette entrevue semblait féminine et de belle stature. Elle s’était tout de suite précipitée vers les toilettes. L’horloge au comptoir indiquait dix heures cinquante.
J’eus de la difficulté à avaler ce que j’avais dans la bouche tant ma gorge était nouée. J’étais à la fois excité par la curiosité de ce rendez-vous, qui ne correspondait pas à ce que j’avais initialement imaginé, et aux aguets, tendu. Je ne voulais pas tomber dans un piège, revivre ce que j’avais déjà connu. À cette simple idée, une douleur se fit sentir aux côtes qu’on m’avait cassées et mes muscles se raidirent comme pour amortir un choc à venir.
Je voulais savoir, pour ne pas m’angoisser inutilement, si ce n’était qu’une cliente pressée de soulager sa vessie.
Je me levai, saisis l’attaché-case et pris la direction des toilettes, frustré de laisser ma bière et mon assiette en plan. Le serveur avait encore mystérieusement disparu, me laissant désespérément seul. Dix heures cinquante et une. J’arrivai dans le couloir avec l’envie de crier « Venez les mecs ! Les meufs sont ici ! » Non, j’étais seul. Je passai les toilettes hommes, la porte était entrebâillée, poussai celle des toilettes pour femmes, elle aussi entrebâillée. Une clarté blanche venant de la fenêtre, ouverte, illuminait une grande blonde capiteuse chaussée de cuissardes noires et simplement vêtue d’une cape laissant entrevoir un décolleté saisissant.
« Mister Hamelin ? » prononça-t-elle d’une voix chaude et avec un fort accent angliche. « Yes… Euh oui ! » répondis-je déjà subjugué, grand gagnant du jour à la loterie des fantasmes inassouvis – ce n’était pourtant pas mon anniversaire. …Un bruit de pas derrière moi. Pourquoi la porte des toilettes hommes était-elle ouverte alors que je l’avais fermée auparavant ?
Une chaleur irradia du sommet de mon crâne et traversa mes vertèbres. Je sentis mes jambes se dérober. Noir.
– II –
Avec l’impression d’être bercé. Une douce chaleur emplissait mon corps, je sentais ma nuque, mes épaules, mon abdomen. Puis mes bras et mes jambes comme de longs filaments sans force qui s’étendaient autour de moi.
Ma bouche pâteuse, des bourdonnements aux oreilles. Noir toujours. Je me remémorai l’image d’une blonde pulpeuse. Que s’était-il passé ?
« Piaaa ! Piaaa ! » Le cri déchira l’espace. Je me relevai à moitié dans un réflexe. Le visage giflé par un souffle d’air chaud, je ne voyais rien que du blanc – les pupilles dilatées. Puis du gris clair, et enfin… du bleu, des bleus : devant moi s’étendait la mer, l’océan, une étendue liquide parcourue de vaguelettes. Et au-dessus, le bleu parfait et profond de ce qui était le ciel. Entre la mer et le ciel, devant moi, sur une partie de l’horizon, une ligne blanche surmontée d’une crête verte : les palmes de cocotiers ondoyant sous l’effet de la brise.
« Piaaa » criait une mouette.
C’était donc ça la mort.
A la différence d’autres témoignages de voyage post-mortem, je n’étais ni dans un tunnel, ni dans un train me conduisant vers une lumière blanche. Je naviguais sur les flots en direction d’une île paradisiaque. Qui l’eût cru ?
« Bordel de merde ! C’est quoi ce foutoir ? » entendis-je derrière moi. Saint-Pierre semblait en colère. A contrecœur je me retournai.
Comme sur le radeau de la Méduse, des corps s’entassaient sur ce qui ressemblait à un canot de sauvetage pneumatique, recouvert pour moitié par une bâche cirée. Un homme dans un costume-cravate tout plissé, à l’autre extrémité de l’esquif, braillait de toutes ses forces « Bordel… Bordel… Bordel » tandis que l’amas de corps qui nous séparait commençait à s’animer pareillement à une pieuvre géante dérangée dans son sommeil.
J’avais encore les deux pieds en enfer. Cinq quidams étaient étendus en travers de notre radeau gonflable. Avec l’homme en costume cravate et moi, nous étions donc sept sur le bateau. Tous étalés, tournés face contre la toile imperméabilisée qui recouvrait le fond du radeau, les corps paraissaient reprendre vie.
Il y avait d’abord, juste à mes pieds, un Asiatique, vêtu simplement d’un débardeur blanc et d’un short bleu, des chaussures de sport aux pieds. Allongé contre lui, un homme assez corpulent, le crâne dégarni, semblait murmurer quelque chose dans une moustache poivre et sel. Il portait une barbe de peut-être trois jours – me passant simultanément la main sur le menton, je sentis les poils de ce qui était déjà une barbe naissante.
Un homme au teint basané était tête-bêche à son côté. Il portait un caleçon long et un survêtement à capuche dont les manches, retroussées, montraient des bras recouverts d’un duvet sombre que j’imaginai remonter sur tout le reste du corps. Les poils bruns et bouclés de ses mollets paraissaient d’ailleurs chatouiller les narines du rondouillard. Sa barbe, elle, avait bien plus de trois jours. Noire et frisottante, elle me rappelait celle des intégristes musulmans.
Plus loin encore, somnolait un homme jeune – peut-être vingt ans. Il était habillé comme je l’étais: blouson de cuir – à ce détail près que le sien était en croûte- jean, baskets. Une
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