W.Friends, le diable et moi

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« W.Friends, le diable et moi » ne vous fait pas voyager dans les arcanes de l’étrange, ni dans l’hermétisme du paranormal. Non. Il s’agit de l’histoire de Claudie, une femme dont l’existence ressemble à celle de milliers d’autres. Problèmes conjugaux, vie sentimentale perturbée, recherche de l’amour véritable dans un monde virtuel qui accapare de plus en plus les loisirs et les nécessités de chacun.

L’héroïne se jauge, se décortique sous la plume de l’auteure et ce roman, à la fois psychologique et humoristique, entraîne le lecteur dans un questionnement évident : pouvons-nous faire confiance aux amis virtuels ? C’est une actualité qui mérite réflexion.

Autrement dit : comment sortir d’une situation inextricable aux multiples rebondissements ?

Publié le : mercredi 1 janvier 2014
Lecture(s) : 2
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782960158229
Nombre de pages : 206
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Deuxième partie
Une lichette de rayon de soleil coule d’un manteau de nuages gris anthracite. Bienvenue quand même. Marre de ce mois de juillet qui se donne des airs de pré-automne. La morosité prend le dessus, persiste et signe. La déprime, dont je connais les signes précurseurs, contrarie mon rythme m’empêchant d’empoigner la be-sogne sitôt levée. Ce qui, dans le cas contraire, est l’apa-nage d’un bon équilibre et d’un bien-être intérieurs. La conversation d’hier avec Philippe me laisse déso-rientée une fois de plus. Quelques phrases anodines et c’est l’abandon de toute rancœur. J’ai raccroché le wagon à la locomotive et embrayé pour une nouvelle étape dans le cercle vicieux de notre étrange relation. L’œil vague, affalée sur une chaise devant la table de la cuisine, je grignote un bout de pain rassis. Pas le courage, ni l’envie de me préparer un café. Qui disait que la solitude avait ses charmes ? Ce devait être un débile. On n’est pas né pour vivre seul, mis à part les ermites ou ceux et celles qui ont choisi de vivre en tête-à-tête avec eux-mêmes. Pas la volonté non plus de m’attaquer aux meubles de madame Tournel. Hideux ils furent, hideux
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ils resteront, quand bien même je passerais le reste de mes jours à essayer de leur refiler un semblant de sym-pathie avec le maximum d’efforts. Je sombre dans le pessimisme. Quel évènement soudain et agréable viendra à bout de toute cette noirceur qui m’englue peu à peu ? Alors que je me redresse péniblement, comme une vieille bourrée d’arthrose, j’entends la sonnerie du télé-phone, agressive dans le calme ambiant. — Allo ? — Allo, c’est toi Claudie ? Ici c’est Jean-Lou. — … — Tu es là ? Tu m’écoutes ? — Oui, bien sûr ! — Je sais que cela va te sembler bizarre, mais j’aimerais te rencontrer et te parler. — Je croyais qu’on s’était tout dit… — Moi aussi je le pensais. J’ai beaucoup réfléchi avant de prendre la décision de t’appeler. — Qu’est-ce que tu proposes ? — Je t’invite au restaurant ce soir. Tu te souviens du Relais d’Alsace ? Rendez-vous vers vingt heures. Ça ira ? — Ok Jean-Lou. À ce soir. * * * Au point où j’en suis dans mes relations humaines, et tant qu’à faire, pourquoi ne pas accepter ? Bernard ne se
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manifeste plus et mon joli-cœur de Philippe est inaccessible. Si je me souviens du restaurant ? Quelle question ! Comment pourrais-je oublier que, quelque part dans le fond d’une salle, abrités tous deux des regards indiscrets, Jean-Lou m’avait demandé de l’épouser, entre la choucroute et le moelleux au chocolat. Heureusement, l’endroit était isolé grâce à un panneau décoratif agrémenté d’une alsacienne souriante en tenue folklorique. Se souvient-elle encore de la complicité de ces moments-là, des baisers et des mains qui déjà s’unissaient, laissant présager de la suite ? Considéré comme un des meilleurs restaurants de la contrée, le Relais d’Alsace excellait dans les repas de noces du fait de sa bonne cuisine et de ses salles modulables. Le nôtre avait été organisé en ce lieu typique et convivial. Et tandis que je choisis dans ma garde-robe une toilette appropriée, je souris en me rappelant ces souvenirs indélébiles. Le repas trop copieux et les vins à l’avenant, les cuites mémorables, la chute de mémé qui voulait à tout prix danser sur un air de disco, l’assaut pour la jarretière de la mariée, et bien plus tard, le départ en douce pour les îles Canaries. Ah, ce qu’on était heureux ! Je trouve ce qui me convient : un pantalon blanc en lin et un dessus très décolleté dans un tonfuchsia qui souligne un bronzage que la météo perverse de juillet ne parvient pas à entretenir. Coiffure par mes soins. Tout irait pour le mieux si une question obsédante ne venait tempérer mon enthousiasme. Que me veut Jean-Lou ? * * *
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Une petite demi-heure de route. Le ciel est clair et les rues sont bien dégagées. Je constate que l’exode vacan-cier diminue sensiblement le chiffre d’affaires de l’hôtel-lerie en région non touristique. Le nombre de places libres du parking en est la preuve. Je pénètre dans la salle quasiment vide et remarque Jean-Lou attablé près de la fenêtre. Dès qu’il m’aperçoit, il se lève, vient à ma rencontre et me gratifie d’un baiser sur la joue. Il sourit. Autrefois, dès que ses yeux d’un bleu très clair s’étaient posés sur moi, j’avais compris que Jean-Lou serait l’homme de ma vie, l’unique… Il m’entraîne vers la table, déplace élégamment ma chaise et s’assied en me dévisageant sans mot dire. Mon ex était un gentleman et l’est resté. — Tu es heureuse dans ta nouvelle vie ? questionne-t-il pour rompre le silence. Je te trouve une mine superbe. — Je serai franche : c’est toi qui a changé le plus. — Explique. Difficile de trouver les mots justes. Jean-Lou res-semble à un jouet cassé qu’un enfant stupide aurait aban-donné. Ses yeux ont perdu de leur éclat. Son corps est tassé, rétréci. Il essaye de dissimuler, mais je ne suis pas dupe ; c’est un homme usé. — Tu as souffert et ça se voit. — Ah, tu es donc au courant ? — Oui. Le monde est un petit village, et aujourd’hui on a les moyens de tout savoir, ou presque. Le vrai comme le faux. — Tu parles de W.Friends, je suppose ! Pfff ! — D’accord, c’est une drogue.
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— Et comme d’habitude, notre amie Éliane s’est em-pressée de faire marcher sa langue de vipère ! Le maître d’hôtel arrive, dépose deux menus sur la table et demande si nous prenons l’apéro. Distraite, je détaille la salle du regard. Le fils du patron qui a repris les affaires n’a pas lésiné sur les moyens. Des travaux importants ont été réalisés. Autres générations, autres concepts. Exit les maisons à colombages, les cigognes et le folklore désuet au profit d’un décor plus sobre, raffiné et de bon goût. C’est bien. — Champagne ! Et du brut ! lance Jean-Lou en me faisant un clin d’œil. — Tu n’as pas oublié, dis-je. — Je pourrais citer la liste de tes préférences sans en omettre une seule. — Moi aussi… Silence. Un ange passe. Chacun médite sur le passé. — Donc, tu sais que Stéphanie m’a plaqué il y a environ trois mois. Elle est partie un beau matin très tôt après avoir déposé un mot sur la table. Classique. — Je suis peut-être indiscrète, mais qu’avait-elle écrit ? — Des banales conneries saupoudrées de fautes d’or-thographe. Différence d’âge, moi pas assez rentable pour ses fougueux besoins. Existence ennuyeuse et sans charme. Enfin, des gâteries du genre. — Je devine. Tu sais Jean-Lou, ton départ a été une catastrophe pour moi aussi. Je me suis effondrée. Dépression, déprimes, coups de blues, y compris une immense colère. Je m’en suis tirée à la force du poignet. — Et maintenant ?
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— Je suis guérie, dis-je en attaquant le plat principal – une gigantesque brochette d’agneau accompagnée de crudités. On a certainement dû te dire que j’ai, ou que j’avais, un compagnon très gentil. Un peu chiant parfois. — Tu parles de lui à l’imparfait ; vous n’êtes plus ensemble ? — À l’heure qu’il est, je suis incapable de le dire. Nous voguons entre frictions, séparations et bouderies momentanées. Puis, tout recommence et on essaye de colmater les brèches. Des hauts et des bas en somme. La conversation se poursuit pendant le repas sur des sujets intarissables. Tacitement, nous délaissons nos dé-boires sentimentaux pour évoquer nos souvenirs, nos boulots et la vie de nos filles. On a tellement de choses à se dire… Et le retard s’était drôlement accumulé. Profitant des circonstances, j’ai voulu parler de Philippe, mais je me suis abstenue. Inutile d’en rajouter sur le tas de problèmes liés à nos vies perturbées. Je veux savourer pleinement ces retrouvailles et en apprécier chaque mi-nute qui passe. Jean-Lou est certainement du même avis. Dommage qu’un destin capricieux ait décidé de l’avenir de notre couple… En riant aux éclats, nous commandons deux moelleux au chocolat pour le dessert. Nous nous séparons sur le parking du restaurant. Il fait nuit noire. On s’embrasse sur la joue comme de vieux copains, mais je remarque que Jean-Lou me retient un
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instant contre lui. Chacun regagne sa voiture, son logis et sa petite vie. L’éventualité d’un autre rendez-vous n’a pas été abordée. * * * Je roule. Je roule depuis vingt minutes sans état d’âme et m’oblige à garder la tête froide face aux évènements qui me tourmentent. Et comme j’aime les bilans, je note que mon existence se complique de plus en plus. Un ex-mari qui réapparaît, un compagnon en rogne et un ami virtuel mouvant comme un feu follet. Que deviens-je dans ce ballet d’incertitudes et de coups de théâtre qui m’empêchent de vivre sereinement ? Je patauge dans le bourbier, je m’enlise, je perds pied, je me noie. Réfléchir. Trois hommes dans ma vie, deux en trop. Le calcul est simple. Jean-Lou tâte le terrain. Il est seul, donc il espère peut-être, l’âge avançant, réintégrer son ancien foyer. Astucieux mais peu vraisemblable ; ce genre de spécula-tion n’est pas dans sa nature. L’énigme c’est Bernard. Va-t-il revenir et reprendre ses habitudes comme si de rien n’était ? Son long silence tenterait à prouver le contraire. Philippe, mon fantôme adoré, est le seul avec qui il me plairait de faire un bout de chemin, enivrée par la curiosité qui me pousse à entretenir une relation virtuelle qui ne demande qu’à être effective, si j’en juge d’après notre récente conversation.
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