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Western movie

De
317 pages
Une star de cinéma - Bruno Storb - et un couple de jeunes Français - Xavier et Deby - qui se sont rencontrés à Miami se trouvent entraînés dans une folle aventure dans l'ouest des Etats-Unis : ils veulent livrer un CD-Rom, abandonné par un vieux savant informaticien tué devant eux, à un certain "Stern". Accompagné par un curieux journaliste américain - Mick Andflow (et son compère discret Chris Snowky) -, poursuivis sans répit par une mystérieuse organisation, et après avoir su échapper à bien des périls, ils finiront par découvrir une terrible menace pour l'humanité. Une grande aventure, une échappée pittoresque à travers les Etats-Unis scandée d'épisodes cocasses avec des personnages drôles et sympathiques.
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Jacky Michaud
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Le Manuscrit
www.manuscrit.com












 ditions Le Manuscrit, 2004
5bis, rue de l’Asile Popincourt
75011 Paris
TØlØphone : 01 48 07 50 00
TØlØcopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-2503-7 (fichier numØrique)
ISBN : 2-7481-2502-9 (livre imprimØ)













À Xavier, Bruno et Michaël,
À Deb, Chris et Flo,
À Clara, Thomas et Matis
À Claudie en souvenir d’un voyage




1 - Ami-ami

Aéroport Roissy Charles De Gaulle. Une des salles
d'attente “Départs”.
En cette période de vacances, le monde entier a dû
s’y donner rendez-vous ! C’est la foule des grands jours
avec des bipèdes de toutes les formes, de toutes les
couleurs, de tous les sexes, de tous les âges. Un véritable
concentré d'humanité. Si un jour des extraterrestres
veulent vraiment faire notre connaissance, qu'ils aillent
dans un aéroport international, ils y trouveront tous les
échantillons de notre espèce en un seul voyage. Jusqu’à
présent, au lieu de ça, tous les Martiens et Cie vont se
poser dans des endroits déserts et éloignés de tout ! C'est
pourtant facile de nous rencontrer, non ? Soit ils sont un
peu cons les petits hommes verts, soit – comme le disait
Jean-Claude - ils arrivent… bourret.
Bref, dans ce grand lieu d'attente, les gens…
attendent dans un brouhaha de fond permanent d’où
émergent de temps en temps les appels pour les différents
départs. Les plus rusés se sont scotchés sur les sièges
métalliques. D'autres s'appuient sur une colonne, sur un
mur, sur un ou une amie. Certains marchent sans but,
d'autres font les cents pas en espérant pouvoir piquer une
place assise libérée par un pipi pressant. Il y a ceux qui
errent dans les boutiques “duty free”, qui lisent un journal,
qui discutent, qui téléphoneportablent ou qui observent
leurs contemporains. Comme le font deux mamies sympas
au milieu de cette foule colorée et calme. Depuis un
moment, elles observent et dévisagent un grand type,
d'allure sportive, vêtu d'un costume clair à la coupe
impeccable, qui se tient dans un coin, le visage caché dans
un périodique.
- J'ai bien l'impression que c'est lui… dit la plus
grande.
9Western Movie
- Je ne sais pas, répond l'autre. On le voit très mal. Il
nous tourne presque le dos. Et avec ses lunettes de soleil et
son journal, comment veux-tu le reconnaître ?
- J'en suis presque sûre ! J'ai encore l’œil, ma petite.
- Pourtant, il me semble qu'il fait un peu plus
vieux… et qu'il n'est pas assez grand. Tu ne trouves pas ?
- J'sais pas… Au cinéma, ils semblent toujours plus
grands, jeunes et beaux ! Ils sont fardés, maquillés, tu
comprends, repeints pire qu'un appartement témoin !
-… Non, ça ne doit pas être lui. Il doit avoir son
avion personnel pour voyager, tu penses bien… Il ne doit
pas se déplacer comme n'importe qui… Dommage hein !
- Pourquoi ?
- J'aurais aimé dire à Simone qu'on a voyagé avec
Bruno Storb. Elle ne rate aucun de ses films. Elle a
toujours été complètement folle de lui ! Au point de
reprocher à son pauvre Edmond de ne pas lui ressembler !
- C'est vrai ça… Bon, attend. On va le savoir si c'est
lui… Tu as un mouchoir ?
- Thété, tu ne vas pas le faire ! On n'a plus quinze
ans !
- Bah, ça a toujours été un bon moyen pour se faire
remarquer par un bonhomme… Et ça a toujours marché,
non ? On va rajeunir à vue d’œil, ma petite Suze. Passe
moi un mouchoir…
- Y'a du monde, soit un peu discrète quand
même !…
Suzanne ouvre son sac et en sort un mouchoir en
papier. Thérèse prend le kleenex, le déplie soigneusement,
le pose sur son nez, se tourne vers l'homme en question,
prend une large inspiration et… éternue !…
Pas le petit “tch…” retenu et distingué. Ni le
“Râtch'm !” franc et sincère du rhume des foins fêtant son
arrivée. Ni le “At… At… At…” qui n'en finit pas de sortir
au point de laisser croire qu'il s'agira d'un “ertenus
10Jacky Michaud

interruptus”, de ceux qui s'achèvent misérablement dans
un soupir. Non. C'est une explosion énorme, orgasmique,
apocalyptique, catégorie AZF-Toulouse. Quelque chose de
terrible, d'inhumain. Les grandes baies vitrées tremblent.
Des enfants se mettent à pleurer et vont se réfugier près de
leurs parents ; les services de sécurité se mettent en alerte
numéro 4 en regrettant de ne pas avoir réactiver “Vigie-
pirate” plus tôt. Le coup passe si près qu'un chapeau
tombe…
L'homme au costume clair se retourne, baisse son
journal puis ses lunettes noires pour mieux voir par dessus
et jette un coup d'œil en direction du lieu de la catastrophe.
La foule lance des regards inquiets, ou amusés, ou
réprobateurs, ou admiratifs, ou jaloux. C'est selon, mais ce
n'est pas indifférent !
- Thété ! Quand même, tu exagères. Tout le monde
nous regarde ! T'es pas sortable !
- Pourtant j'te jure que je me suis un peu retenue. Je
pense que j'aurais pu faire mieux. Je ne perds pas la
forme !… Et en plus, je me fiche de tous ces gens. Après
tout, on est en vacances, non !
Suzanne regarde Thérèse d'un air étonné.
- Et alors, quel rapport ?
- Justement… Aucun, répond Thérèse d'un air très
assuré. Mais mon truc a marché, t'as vu ? Il s'est retourné
et nous a regardé. Il m'a même sourit, comme pour me
féliciter.
Suzanne soupire, ferme les yeux, secoue la tête pour
dire “Mon Dieu !”.

Un peu plus loin, une maman parle à l'oreille de sa
petite fille (sûrement car elles se ressemblent clonement).
Elles tournent leurs regards vers le monsieur au costume
clair. La maman hoche la tête pour dire oui à sa petite fille.
Elle fouille dans son sac, en sort un petit calepin qu'elle
donne à la gamine. Et elle la pousse discrètement mais
11Western Movie
fermement vers le monsieur. Manifestement, la petite
n'ose pas y aller. La maman insiste. La fillette renâcle et
refuse l'obstacle. La maman s'énerve discrètement. Avec la
menace d'une bonne paire de gifles, la petite fille cède et y
va sans entrain. Ça rappelle un peu ces gosses, à l’époque,
qui ont été poussés par leurs parents pour passer à “l'École
des Fans”. Combien de baffes ont été distribuées pour voir
le singe savant de la famille à la télé, sous le caméscope de
papa et le sourire fier et niais de la maman. La petite fille
s'est approchée. Elle jette un regard à sa maman qui lui fait
signe “hé-bien-vas-y-que-tu-es-bête”. La gamine touche
alors timidement le bras du monsieur. Il baisse les yeux, la
découvre et se penche un peu vers elle.
- Bonjour mademoiselle…
- Bonjour monsieur, et sans reprendre sa respiration
ajoute : ma maman croit que t'es Bruno Storeb ?
Il s'accroupit à côté d'elle, et lui répond tout bas.
- Ta maman croit que je suis Bruno Storb ! Ah, ah !
Et toi ma puce, tu crois ça ?
- Oui pasque je te vois toujours au cinéma à la télé et
même dans des livres et sur des affiches dans la rue. Est-ce
que tu veux me signer une signature, elle ajoute en tendant
son carnet, pasque si je le fais pas signer, ma mère
m'engueulera. Elle s'appelle Annie.
- Et toi ?
- Sophie.
- Très bien Sophie. C'est un très beau prénom. J'ai
une petite nièce qui s'appelle aussi Sophie. Hé bien je ferai
la signature pour toi, parce que maintenant on est copain.
Et ça fera râler ta maman. Car il ne faut pas embêter les
enfants et leur faire faire des trucs qu'on ose pas faire soi-
même. Tu es d'accord avec ça ?
- Ouich…
L’homme au costume clair prend le carnet, sort un
stylo, fait une gentille dédicace à la petite Sophie et signe
12Jacky Michaud

Bruno Storb.

Ce manège n'a pas échappé à Thérèse.
- Suze, regarde, il est en train de signer un
autographe ! Tu vois, c'est bien lui, j'en étais sûre…
- Eh bien ça alors !
- Qu'il est beau ! Il fait jeune, hein, il est mieux au
naturel, tu ne trouve pas ?
- Mais si, je te le disais tout à l'heure, mauvaisefoi t-
elle. Vraiment, il porte sur lui son courage, sa hardiesse,
son côté chevaleresque, tu ne trouve pas ?… Quel
homme !
- Si j'avais vingt ans de moins, je m'laisserais bien
faire…
Elles éclatent de rire.
- Tu sais quoi ? On va appeler Simone de suite pour
lui dire, juste pour la faire bisquer…
Et elle sort son portable.

Les haut-parleurs de l'aéroport font tinter trois notes,
et une belle voix de fond de culotte minaude :
- Les passagers pour Miami sont priés de se
présenter porte 27. Embarquement immédiat.
Des excités du troisième âge se précipitent pour
passer en premier, quitte à piétiner tout ce qui se trouve
devant. Ils sont en retraite, ils n’ont rien à faire, qu’à se
balader tranquillement, et ils sont plus pressés que tout le
monde. Le reste de la foule se met en mouvement
calmement. Et chacun de ramasser sa valise, son sac à dos,
sa mallette, sa sacoche, son baise-en-ville, son appareil
dentaire, son sous-marin de poche, son enclume portable,
d'exhiber sa carte d'embarquement, et de s'intégrer dans la
queue pour entrer dans le couloir.
- Bienvenue Monsieur… Vous avez la place ?… (il
montre sa carte d’embarquement)…Votre place est par
ici…
13Western Movie
La petite hôtesse qui a reconnu l'acteur ne se sent
plus mouiller. Elle est manifestement troublée. Elle se voit
avec Lui, dans un flirt géant, roulant sur des draps de soie
prise à la huguenot médiéval par LA star du cinéma
d’aventure à grand spectacle… Elle regrette de porter cet
uniforme, de ne pas avoir sa jupe de cuir fendue jusqu'au
cou qui affole les commandants de bord pendant les
escales, de ne pas avoir ses porte-jarretelles noirs pour le
séduire avec raffinement, comme seules savent le faire les
vraies femmes ou les femmes vraies. Elle en veut aux
autres passagers d'exister, d'être dans ce même avion. Elle
aurait aimer ne se consacrer qu'à lui. Il aurait pu lui faire
l'amour dans chacun des trois cent soixante sept sièges de
l’Airbus, dans l'escalier qui conduit au bar, dans la cabine
de pilotage même… Et il est assis là, parmi les vingt
passagers de “l’Espace Affaire”. Elle le regarde et flotte
sur un petit nuage…
- Et alors ?…
C'est la voix du steward qui la rappelle à la réalité.
- Et alors Agnès, on vous attend ! ?
Pendant qu'elle redescend de son nuage, le steward
place les voisines de Bruno Storb. Il n'y a décidément pas
de hasard : ce sont Suzanne et Thérèse qui bénéficient de
ces places de choix.
Émotion des deux mamies. Thérèse ne peut pas
résister à l'occasion qui s'offre.
- Monsieur Storb ?
- C’est à moi que vous parlez ?…
- Oui… Nous sommes très honorées, et très émues
de faire ce voyage avec vous. Vraiment !
- Je vous remercie mesdames. Et je suis également
honoré d'être à vos côtés, répond-il avec ce sourire qui fait
fondre les foules et le beurre de Noël. Et il ajoute : votre
rhume va mieux ?
Thérèse rosit.
14Jacky Michaud

- Pourquoi ?
- Pour calmer une petite inquiétude.
- Vous êtes inquiet pour moi ?
- Non, pour tous ceux qui sont dans cet avion.
- Ceux qui sont dans l'avion ?
- Oui. Car si vous éternuez à haute altitude comme
tout à l'heure, nous allons être pulvérisés en plein vol !…
Suzanne donne un coup de coude à Thérèse. Elle en
est toute frétillante, tel l'asticot dans la boîte du pêcheur.
- Elle ne le fera plus, je vous le promets.
Il sourit.
- Je vous remercie, dit-il. Je suis donc rassuré.
Thérèse ne sait plus où se mettre. Suzanne continue.
- De nous trouver ainsi avec vous, c'est… ça… ça
nous donne l'impression de vivre une de vos aventures.
Hein Thérèse ! C'est très excitant !
Il répond par un léger sourire. “Ça y est, il se dit, ces
deux vieilles vont me casser les noix pendant tout le vol !
Moi qui voulait être tranquille, ça commence mal… Ne
vous excitez pas trop les vieilles. Il va falloir que vous me
lâchiez la grappe…”.
Suzanne s’enhardit. Elle pose une main sur l’avant
bras de l’acteur et se penche vers lui, un peu
cérémonieuse.
- Monsieur Storb, permettez-nous de nous présenter.
Voici mon amie d'enfance Thété, pour Thérèse…
- Enchanté Thérèse… C’est donc vous qui riez
quand…
- Quand ?…
- Non, rien…
- Et moi, c'est Suze, dit l’autre en se penchant bien
en avant.
- Suze pour…
- Suzanne.
- Ah, bien sûr… Suze… Et vous ne vous usez que si
15Western Movie
l'on vous sert ?…
- Si vous voulez…
- Je plaisantais, Suzanne, je plaisantais…
- OOh, Bruno (je peux ?) ce que vous êtes drôle !…
- Je suis heureux de vous faire rire…
- Et c’est bien vrai que vous êtes Bruno Storb, assure
Thérèse, comme pour se persuader qu’elle ne vit pas un
rêve.

Tout le monde est en place. Les ceintures sont
bouclées, les cigarettes éteintes. Les réacteurs montent
progressivement en puissance et le bruit augmente
graduellement. Freins serrés, l’Airbus vibre. Puis il roule,
prend de la vitesse et enfin s'arrache du sol. On se
demande toujours comment ça peut tenir en l'air ces gros
machins. Mais ça tient !
La grimpette terminée, les écrans de télévision
diffusent les consignes de sécurité. Sur le film, une hôtesse
donne les explications pendant que dans l'avion les autres
hôtesses jouent ça en play-back. C'est un mime bien
appris, auquel elles ne croient pas du tout, et dont elles
n'ont rien à faire. Celui qui n'a pas compris peut aller se
faire voir, ou bien potasser la plaquette devant son siège :
tout y est écrit. Si l'avion se plante, tu la prends, tu
l'apprends, et tu suis scrupuleusement ce qui y est indiqué.
Si ça ne marche pas, tu peux toujours essayer d'aller
réclamer ! Ou alors s’il se plante dans un gratte-ciel, t’as
compris que là aussi ça sert à peau de nibe !

L’Airbus a atteint son altitude de croisière. Dans sept
heures : Miami.
Thérèse se penche vers Storb qui se relaxe, les yeux
mi-clos.
- Bruno, nous voudrions vous dire combien nous
aimons ce que vous faites… Votre classe, votre courage…
votre charme… Vraiment, vous êtes…
16Jacky Michaud

Il ouvre les yeux, et tourne légèrement la tête vers
les deux femmes.
- Mesdames… je suis fatigué. Fatigué par le boulot,
une année difficile, comme tout le monde… et je demande
un peu de calme… Vous voyez, en ce moment, je pars loin
de la France pour faire un break, pour fuir le monde, les
emmerdeurs et les emmerdeuses… Le voyage faisant
partie des vacances, je voudrais bien que cette période de
calme commence le plus tôt possible, si vous voyez ce que
je veux dire. Je vous remercie de m’oublier…
En disant cela, il sonne l'hôtesse. C'est Agnès qui
arrive au galop en trémoussant du croupion dans sa jupe
bleue.
- Pourriez-vous apporter deux coupes de champagne
pour mes voisines je vous prie ? Ça les endormira et ça les
calmera, ajoute t-il un peu plus bas sur un ton cherchant la
complicité renforcé d’un rapide clin d'œil.
Suzanne et Thérèse sont aux anges. Il leur offre le
champagne. Quand Simone va savoir ça !
Agnès revient avec trois coupes.
- Il y en a une pour vous également, dit-elle. Je
voudrais aussi vous souhaiter un excellent voyage…
J'espère du fond de mon corps que vous me levretterez où
et quand vous le souhait…
- Agnès ?…
Le steward la cherche encore. Elle réalise que ses
paroles ont exactement suivi ses pensées. Elle devient
rose, rouge, cramoisi, elle se reprend, se racle la gorge
pour tenter d'effacer ses mots malheureux et repart,
confuse mais les pointe des seins durs, vers le coin cuisine
où elle est attendue.

Le vol se passe sans turbulences notables. Le Bruno
Storb de ces dames s'est réfugié entre les branches des
écouteurs qui lui permettent d’écouter du jazz et suivre le
film. Pendant le plateau repas, avec Thérèse et Suzanne,
17Western Movie
ils ont eu une discussion aimable sur la “qualité” de ce qui
leur était proposé. Puis il a feuilleté un ou deux magazines,
et fait semblant de dormir.

Thérèse et Suzanne se font la biographie de l’acteur
à voix basse pour ne pas le déranger.
- Il a soixante ans, eh bien il ne fait pas son âge,
estime Thérèse, il en fait vingt de moins ! C’est vraiment
LA vedette n° 1 du cinéma français hein ?
- Pardi ! Je crois qu’il a eu… 2 Cabots d'Or, en 97
et… en 99, il me semble.
- Oui… Dans le tas de films, y’en a des bons hein, il
a bien dû tourner plus de cent ou même cent cinquante !
Ça fait un sacré moment que chacun de ses films est un
sacré succès commercial hein !… Peut être un peu moins
depuis quelques temps, non ?
- C’est possible… Mais il n’y a personne d’autre que
lui pour camper un personnage pleins d'humour,
désinvolte, avec un brin d'insolence, sympa, audacieux…
- Ah ça, c’est sûr : c’est vraiment le héros type :
invincible, redresseur de torts, à l'aise dans toutes les
situations…
- Voilà : c'est Belmondo +… Indiana Jones +… Mac
Gyver… + James Bond ! Il résout les histoires les plus
compliquées, les énigmes les plus tordues, il sauve les
faibles, il rit de tous les dangers et il se sort toujours des
situations les plus désespérées avec un panache… ! C’est
le baroudeur Roi de l’aventure.
- Et comme Bébel, il effectue lui-même toutes ses
cascades, enfin presque toutes… Maintenant, vu son âge,
un peu moins je pense… et il pilote lui-même des voitures
de course, des hélicoptères, des hors-bord…
- Oui, mais c’est surtout un séducteur, un séducteur
irrésistible. Quand tu penses qu’il a tenu dans ses bras
toutes les plus belles actrices du monde !
- Sur l’écran mais aussi hors de l’écran !
18Jacky Michaud

Elles éclatent de rire. En contrôlant.
Il est vrai que pour l’acteur, depuis quelque temps,
les films s’enchaînent moins rapidement. La critique est de
moins en moins tendre. On lui reproche de ne faire que du
“Storb” : cascades, charme, humour, désinvolture… sur
des scénarii de plus en plus plats.
En fait, Bruno Storb traverse une période noire :
critiqué, vampirisé par une cour uniquement intéressée par
son image et son fric, il vient de réaliser qu’il passait le
cap de la soixantaine… Dur. Et le doute qui s’insinue, qui
creuse son nid, qui s’installe, qui se développe, qui
ronge… D’ailleurs, il se retrouve de plus en plus souvent
seul le soir. Même une star a des états d’âme. Alors ras-le-
bol. Ras-le-bol de la cour sangsue et parasite, prête à le
flatter, à satisfaire ses désirs, à rire du moindre mauvais
mot de sa part. Ras-le-bol des journalistes et des critiques
à la con, incapables, eux, de créer la moindre chose et qui
ne cherchent en l’approchant, en l’interviewant qu’à se
mettre eux-mêmes en valeur. Ras-le-bol de la presse à
scandale qui le suit, l’oppresse, le marie avec la moindre
fille qui l’approche, ou qui lui invente des histoires à n’en
plus finir. S’il s’écoutait, il serait perpétuellement en
procès avec tout le monde. Et avec sa vie.
Merde !
Alors il a craqué. Fuir, partir, s’éloigner de tout ça,
dans l’anonymat. Vite. Hier matin, une recherche sur
internet pour prendre le premier voyage qui l’emmènerait
loin de cette vie parisienne si creuse, si vaine… Miami
était la première destination disponible. Emballez, c’est
pesé pour Miami. Pour ? une semaine, un mois, trois
mois… ? On verra comme disait la truie.

Miami. L’Airbus s'est posé. L'avion n'a pas fini de
rouler que le groupe du troisième âge est déjà debout dans
le couloir, dans les starting-blocks prêt à foncer vers la
porte comme un redoutable troupeau de gnous en
19Western Movie
migration, que rien ne peut arrêter.
À la sortie, Agnès veut absolument toucher la main
de son Bruno. À contrecœur, il la lui serre, et la remercie
sans même un sourire. Elle sent ses jambes disparaître
sous elle. Elle se pâme. “Quelle conne” il pense… Une
seconde hôtesse arrive, secoue sa collègue flasque et lui
colle quelques baffes. Agnès revient à elle, se relève,
éclate en sanglots et court vers le siège qu'occupait Bruno
pour en capter les lambeaux de parfum. Et une hystérique
givrée, une !

Après les interminables formalités de douane, la
petite foule se retrouve autour du tapis roulant pour les
bagages. Storb s'est assis un peu à l'écart pour surveiller
l'arrivée des valises, profitant ici de son anonymat. C'est
pas rapide rapide… Il fait mentalement son planning
d’arrivée : récupérer les valises, prendre livraison de la
voiture de location qu'il a pris soin de faire réserver depuis
Paris, puis trouver son hôtel à Miami Beach. Il débarque
dans l'inconnu. Une certaine inquiétude pointe le bout du
nez. D’habitude, il voyage avec des potes ou une fiancée,
qui se chargent de tout trop contents de se pavaner autour
de la star… Dans un film, tout se passerait le plus
naturellement du monde, fastoche le type. Mais là, seul, et
avec le peu de reste d'anglais scolaire dont il dispose, ça
risque d'être moins simple que prévu. Bah, c'est
l'aventure…
Il récupère ses bagages, jetés pêle-mêle sans
ménagement sur le tapis.
Il se rend ensuite au stand de location de voitures
“Aviertz”.
- Bonjour. J'ai réservé une voiture depuis Paris, une
Buick…
L'hôtesse Aviertz (elle s'appelle Sue, c'est écrit
dessus) lui fait un beau sourire, mais elle n'a
manifestement rien compris. Il tente de traduire, en y
20Jacky Michaud

mettant les gestes. Sans plus de succès. Sue lui parle et lui
pose une question. Moue plutôt embarrassée du Français
qui se voit mal barré dans cette histoire. Il reprend :
- Me dring Paris pour car Miami…, le tout
accompagné des gestes : moi, téléphone, Paris Tour Eiffel,
auto, Miami ici.
Grand rire de Sue qui paraît fort amusée par la
performance. Elle lui explique autre chose, longuement et
doucement, en faisant aussi sa part de mimiques. Storb
sent poindre du désespoir. S'il n'arrive déjà pas à retirer
une voiture pré-réservée à son nom, ça promet pour le
quotidien à venir, en particulier pour trouver l'hôtel. Mais
aussi pour faire des achats, ou comprendre un guide… Il
soupire et se gratte la tête en la regardant.
- Elle vous dit que vous devez avoir un papier de
réservation…
Storb se retourne et découvre un jeune homme,
vingt-sept/vingt-huitaine, allure sportive, T-shirt blanc,
bermuda à fleurs, Nike, cheveux très courts, lunettes de
soleil sur le front, belle gueule sympa et virile. C'est lui
qui vient de faire la traduction.
- Merci. Vous êtes Français ? il demande.
- Complètement. De Toulouse. Je m'appelle Xavier,
il dit en tendant la main. Vous êtes aussi Français à ce que
j'entends ?
- Oui, enchanté… Sans abuser de vous, pouvez-vous
me traduire un peu se qu’elle va me donner comme
indications ? Je ne comprends pas tout !
Xavier accepte et joue l’interprète.
- Elle dit qu’elle n’a pas la Buick que vous avez
demandé, mais qu’elle a une Ford de la même classe.
- Oui. C'est bien aussi ça non ?
- Ah oui, c'est excellent… Mais il me semble vous
avoir déjà vu vous…
- Mais non !… Pour la Ford, ça ira. Ce sera parfait…
21Western Movie
- On s'est pas déjà rencontré… à Boston peut-être ?
- Mais non ! Mais non ! Cherchez pas…
Xavier donne un coup de main à son compatriote
pour la paperasserie, pour expliquer, traduire…
Il ne reste plus qu'à prendre livraison de la voiture.
- Pour vous remercier, je peux vous offrir un pot ?
demande Storb.
- Si vous voulez, mais je ne suis pas seul. Je suis
avec ma copine. Et je dois aussi louer une voiture.
Il désigne une jeune femme assise un peu plus loin,
entre deux sacs de voyage. Mince, belle, très belle,
cheveux bruns mi-longs. Ses yeux noirs lui donnent un air
farouche qu'un délicieux sourire vient adoucir.
- Deby, tu peux venir ? appelle Xavier.
Grande, longue, bras fins, des seins fiers et moulés à
la louche, un cul d'enfer dans un short long beige, la Deby
en question a de quoi en faire pleurer plus d'une et rêver
plus d'un… D'un pas tranquille, en tirant les deux sacs à
roulettes, elle les rejoint. Xavier fait les présentations :
- Deby et monsieur… mais oui ! Bruno Storb !
réalise Xavier.
- Vous êtes sûr ? il répond bêtement.
- Mais oui ! Il me semblait bien que votre tête me
disait quelque chose.
Deby lui serre la main.
- Hé oui, je suis Bruno Storb ! Venez mademoiselle,
je vous invite car votre ami m'a été d'un précieux
secours… Sans lui, j'en serais encore à essayer de me faire
comprendre !

Ils se sont installés tous les trois à une des tables du
bar de l'aérogare, chacun devant un grand gobelet en
carton de Coca-Cola® aux glaçons, c’est à dire 3/4 de
glaçons 1/4 de coca. Un truc à s’exploser les dents.
- Vous êtes en vacances ? demande Storb.
- Oui et non, dit Xavier. On vient de terminer nos
22Jacky Michaud

études à Boston, et maintenant on se balade un peu.
- Oui, continue Deby, et nous faisons des photos, des
reportages que l'on vend parfois. Xavier photographie et
moi j'écris.
- C'est intéressant. Vous faites des découvertes ?
- Oui. pendant nos études on n'a pas eu vraiment le
temps d'aller où l'on voulait. Maintenant, on s'est donné
six mois pour voir…
- Ça vous laisse beaucoup de liberté, j'imagine…
- Oui. On va où on veut, quand on veut, avec qui l'on
veut.
- C'est une définition rapide de la liberté, dit Xavier,
mais ça correspond bien à nos six mois.
- On vient de terminer le second mois, il nous en
reste quatre ! Avec nos piges, et des petits boulots
ponctuels qui sont très faciles à trouver ici, c'est pas le
Pérou, mais on s'en sort pas mal. Dans deux jours, on part
vers l’Ouest et ses grandes étendues… Et vous ? En
vacance ou en tournage dans le coin ?
- En tournage ? Il éclate de rire. Non… je suis en
vacances ! Pour dire vrai, je suis en… fugue ! Personne ne
sait où je suis. Je suis venu me reposer une dizaine de
jours, ou plus, incognito. Indigestion de monde,
d’honneurs, de cirage de pompe, d’hypocrisie quoi. Par
internet j’ai pris un voyage et je suis là. Je pourrais aussi
bien être à Moscou, à Sydney, au Yémen à Louxor ou aux
Indes… Fallait que je parte et j’ai pris le premier départ
possible !
- C’est bien ! dit Xavier. Et alors, vous retrouvez aux
U.S.A sans connaître l'anglais ! Vous parlez espagnol au
moins ?
- Non.
- Ici, à Miami, à cause des cubains qui ont débarqué
depuis Castro, on parle autant anglais qu'espagnol. Si vous
ne connaissez ni l'un ni l'autre, vous allez vous amuser…
23Western Movie
- On ne parle pas le français ici ?
- Vous rigolez ! Ici, il faut s'adapter, et parler la
langue. Le français, ils ne connaissent pas. La France pour
eux ? C’est le petit pays “exotique” où il y a Paris, capitale
du luxe… De la France, ils connaissent le Perrier, le
Cognac, les parfums, la mode… Et encore, dans les
milieux les plus cultivés. Parce que question culture, c'est
électro-encéphalo plat chez le ricain moyen. Pour les
ricains, y’a qu’le dollars qui compte, notre Euro y
connaissent pas. Seule l'Amérique est grande. Le reste du
monde n'est, pour eux, composé que de ploucs… La
World Company, vous connaissez ? Coca©, Microsoft©,
le bœuf aux hormones, le maïs transgénique et les pipes
Lewinsky©… Pour eux, seule la musique américaine est
bonne… Ici, la musique française est inconnue. Aux
U.S.A un jeune mineur ne peut pas s'acheter de cigarettes,
mais il peut se procurer (presque) toutes les armes qu'il
veut ! Vous voyez comme ils sont cons ! Au-delà de leurs
frontières, le reste du monde c'est serpillière et pipi de
chat. Mais il se prend quand même pour le sauveur du
monde le Ricain, voir l’Irak, la Bosnie, le Kosovo ou
l’Afghanistan et encore l’Irak où ils font leur numéro en
solo…
- On dirait que vous n'aimez pas ce pays, remarque
Storb. Et pourtant vous y êtes venu étudier…
C'est Deby qui répond.
- Si, on aime beaucoup. On adore même ! Mais c'est
vrai que leur patriotisme et le mépris, l’arrogance qu'ils
ont pour les autres est un peu agaçant. On aime bien, mais
on ne perd pas le sens critique ! Il ne faut jamais être
inconditionnel…
“Ils sont pas cons ces jeunes” pense Storb. Il se
tourne alors vers Xavier :
- Faudrait que je pense à ma voiture… Dites, Jean-
Pierre…
24Jacky Michaud

- Moi, c’est Xavier…
- D’accord. Vous pourriez m'accompagnez pour que
je puisse en prendre livraison ? Et ce qui serait bien, et
même mieux, c'est que vous puissiez me guider jusqu'à
mon hôtel qui est à Miami Beach. Tout seul, je me sens
mal barré… En fait, vous allez rire, c’est la première fois
que je voyage seul, et je me sens un peu dépassé !…
Xavier regarde Deby. Ils hésitent. Storb termine son
coca qui est devenu chaud malgré la clim et le paquet de
glace. Il y a cinq secondes d'hésitation et de silence. Bruno
regarde le couple et s'inquiète.
- Vous avez autre chose à faire, jeunes gens, c'est
ça ?
- Oui, il faut d’abord qu’on se loue une voiture pour
deux jours…
- On fera avec la mienne…
- Ou alors… service contre service, dit Xavier.
- Moi vous rendre service ? Si je peux, voyons…
On vous a dit que nous faisions des piges, qu'on
vendait nos articles et nos photos. Et comme personne ne
sait que vous êtes ici, si vous acceptiez qu'on fasse un
rouleau sur votre arrivée à Miami, on vendrait ça bien,
sans être paparazzi. Quand vous rentrez en France, on
diffuse les photos, comme ça personne ne vient vous
rattraper ici… Si vous êtes OK, on vous accompagne.
Après on se sépare et vous n'entendrez plus parler de
photographe. Et vous profiterez à fond de vos vacances…
Storb réfléchit un court instant. Il hésite un peu, avec
une – très – grosse envie de dire non. Mais c'est service
contre service, et ces jeunes, il les sent bien, surtout s’ils
ne diffusent les photos que plus tard. Puis il se dit que si ça
peut lui faciliter les choses, après tout…
- Entendu !
- Génial ! s'exclame Deby en se levant. Xavier prend
sa sacoche sur ses genoux pour charger son Nikon.
25Western Movie
- Je vous propose une petite série de photos devant
l'aéroport… avec la Ford par exemple, une autre série dans
un parc, avec les palmiers pour l'exotisme, et une
troisième et dernière au bord de la mer bien bleue avec son
sable blanc.
- Allons-y jeune homme ! On peut toujours
essayer…
Deby le trouve pas très emballé, mais poli. Elle le
comprend.

- Je n'ai jamais conduit de ces bagnoles à boîte
automatique, et je n'y arrive pas ! s'énerve Storb au volant
de la Ford dans le parking. J'aurais dû demander une boîte
manuelle mais j’ai oublié ce détail… J'ai le pied gauche
qui cherche à s'occuper et ça me fait faire des conneries :
j'accroche cette grosse pédale de frein !
- Vous finirez par vous y habituer, dit Xavier. Et
après, vous ne pourrez plus vous en passer tellement vous
apprécierez le style de conduite cool que cela donne.
- Vous croyez ?
- C'est certain, répond Deby.
- Bon. Jean-Pierre, vous me direz où je dois
m'arrêter pour les photos, hein ?
- Xavier… Vous vous arrêterez juste devant
l'aéroport, à la sortie du parking. Vous pourriez laisser la
voiture ouverte, vous éloignez un peu et vous revenez à
côté, comme si vous alliez y monter. Je fais une série de
dix et après on déménage vers un des parcs…
- OK ! américanise mollement Storb.
Ce qui est dit est fait. Sitôt sorti du parking de
l'agence de location, Bruno va ranger la voiture à l’endroit
indiqué par Xavier.
- C'est le sauna ici, s'exclame Bruno en sortant de la
voiture. Il y jette sa veste et ouvre largement sa chemise.
- Évidemment, dit Deby, en sortant de l’atmosphère
des clims de l'avion, de l'aéroport et de la voiture, la grosse
26Jacky Michaud

chaleur humide et bien épaisse est plutôt saisissante !
Sur une petite mise en scène de Xavier, Storb
s'éloigne de la Ford et attend les ordres. Xavier prépare ses
cadrages. Au signal, l'acteur s'approche de la voiture et
Xavier appuie sur le déclencheur.
À cet instant précis, sortant de n’importe où sans
prévenir, un homme aux cheveux gris surgit en courant
d'entre deux taxis jaune arrêtés. Il semble perdu, apeuré,
affolé. Il passe devant Storb, le bouscule et manque le
faire tomber. Il se précipite vers la portière ouverte de la
Ford. Juste au moment où il va y pénétrer – pour la voler ?
- une Chevrolet noire arrive, vitres baissées, occupée par
deux hommes à lunettes noires. Deux claquements sourds
– PLOC – PLOC - se font entendre. La Chevrolet donne
l’impression de vouloir s’arrêter, puis ré-accélère pour
disparaître dans un long crissement de pneus digne du plus
ordinaire feuilleton américain.
L'homme aux cheveux gris s'est effondré juste à la
portière de la Ford, le bras droit à moitié posé dans la
voiture. Dans son dos, deux taches rouge sombre
s'agrandissent.
Storb est complètement figé, paralysé, pétrifié, à
quelques mètres en arrière du blessé. Ou du mort !…
Xavier a fixé toute la scène grâce à son Nikon à
moteur.
Avec Deby ils se précipitent vers le blessé.

- Merde ! s’exclame Storb en sortant du poste de
police. Perdre deux heures comme ça chez les flics, parce
qu'un mec vient de se faire descendre sous notre nez, c'est
trop con ! Heureusement qu’ils m’ont cru quand je leur ai
dit que j’étais loin. Ils ne m’ont pas interrogé aussi
longtemps que vous qui êtes allés secourir ce vieux. Ça
commence bien ! Et je suis vidé, malade… C'est la vue du
sang qui me fait cet effet… Et tiens, en plus, je vais vous
dire… et ne dites surtout pas non les jeunes : je vous
27Western Movie
invite. J'ai pas envie de me retrouver seul en ce moment,
après ce truc.
La Ford s'encastre dans le flot de voitures et suit
doucement le mouvement général.
Deby a un haussement d’épaules et répond à Storb :
- Monsieur Storb, on ne veut pas vous gêner…
- Vous ne me gênerez pas, au contraire… dites oui…
- Quant à nous inviter, ne vous en faites pas, nous
pourrions payer notre part…
Il se penche vers elle avec un sourire crispé. Le
malaise continue.
- Jeune fille, si je vous invite c'est que d'une part ça
me fait plaisir, et que d'autre part, très égoïstement, j’ai
besoin de vous… Après ce qui vient de se passer j’ai
besoin de présences amicales… Et pour ce qui est de
payer, je peux le faire, pas de soucis, j’ai de la thune.
Donc, disons que exceptionnellement je vous invite ce
soir ? Je vous le demande comme un service. Acceptez
sans façons. Après tout ce bazar, la chaleur, le décalage
horaire, le mort, les flics… je paniquerai de me retrouver
seul. Je viens de vous le dire le sang me rend malade. Je
hais ce jus rouge. Je tourne de l’œil quand je saigne du
nez. Je ne peux pas manger de boudin. Une gonzesse qui a
les ours me fait débander pour une semaine… Au
secours ! Maman j 'ai peur !…
Ainsi parla le Héros de ces dames, le Dur,
L'Aventurier, Le Baroudeur. Le sex-seins bols.
L'Homme !
Xavier et Deby échangent des regards, perplexes de
voir ainsi Bruno Storb sans fards. Ils sont étonnés et
amusés. Après tout, chacun ses faiblesses. Faut pas
confondre cinoche et réalité. Mais quand même !
- Vous êtes vraiment trop, dit Xavier. Et quand vous
tournez vos films, ça se passe comment ?
- N’en parlons pas, n’en parlons pas, répond l’acteur
28Jacky Michaud

manifestement mal à l’aise. Puis pour atténuer ça, il
soupire : c'est du tout faux au cinéma. Les coups, les
armes, les balles et les trous de balles, les morts, le sang,
les flics, les méchants… Illusions… Conduisez mon
vieux, moi je ne peux pas, il ajoute en collant les clés dans
les mains de Xavier, puis en allant s’affaler sur le siège
passager.
Un silence s'installe, que Xavier rompt après avoir
échangé un nouveau regard avec Deby.
- Bon, on accepte votre invitation pour ce soir ! On
ne peut pas rester avec vous trop longtemps car on repart
après-demain dans l’ouest, mais on sera là en attendant
que le moral revienne… D’accord ? Bon, je conduis, mais
dites-moi où l’on va.
- Hôtel Fricthunes International, cinquième rue.
C'est, d’après le dépliant de réservation, juste le long du
front de mer de Miami Beach. Merci Jean-P… Xavier !
Ayant dit cela, Storb s’enfonce dans son siège. Il
allume machinalement la radio. C’est une salsa cubaine
qui vient emplir l’habitacle de la Ford… Il ferme les yeux
et se laisse bercer par la musique. Il se tasse, car il n’est
pas vraiment dans sa soucoupe. Il revoit la scène du
meurtre : le vieux type qui déboule, qui le renverse
presque, qui va pour monter dans la voiture, les coups de
feu comme des pétards mouillés du 14 juillet, le vieux qui
tombe à la portière ouverte, il voit Xavier et Deby se
précipiter vers le blessé… Ils se sont penchés vers lui, lui
ont soutenu la tête, replié le bras qui pendait dans la
voiture, et il a bougé les lèvres. Il leur a parlé, ça c’est sûr.
Puis les flics sont arrivés, très vite, toutes sirènes
hurlantes. Et l’attroupement autour, et les commentaires. Il
faisait encore plus chaud ! Et les ambulances ont
déboulé… Et on les conduit au commissariat, comme des
malfaisants. Plutôt comme des témoins. Au poste de
police, Xavier – qui a bien pris soin de ne pas savoir parler
29Western Movie
américain ! - a raconté aux flics que le vieux n’avait rien
dit, qu’il avait grogné un truc inintelligible, surtout pour
des étrangers… Storb était pourtant assez près pour être
certain que des mots avaient été prononcés, de façon claire
et compréhensible. Et Xavier n’a pas dit non plus aux flics
qu’il avait tout photographié. Pour sauver ce qu’il croit
être un scoop ? Il faudra qu’il lui pose quelques questions
à l’hôtel.

Ils viennent de traverser Biscaye Bay. Deby occupe
toute la banquette arrière où elle étend ses jambes. Elle
regarde la ville de tous les côtés. Ils roulent depuis une
demi-heure quand elle dit calmement :
- Je crois que nous sommes suivis par la voiture
noire de tout à l’heure… la Chevrolet.
Storb se sent blêmir. Une bouffée de chaleur
l’envahit malgré la clim. qui balance de l’air glacé à la
pelle. Ses sphincters se contractent, se dilatent.
- Deby, ne te retourne pas trop, lui dit Xavier. Si
c’est vrai, surtout, ne bouge pas et regarde ailleurs !
Bruno qui avait commencé à se retourner pour voir
se rassied vers l’avant. Pour se donner un air détaché, il
veut passer son coude par la fenêtre. Mais la vitre est
relevée. Il s’électrise le coude en le cognant et hurle. Il est
confus et bafouille.
- Vraiment, excusez-moi… Quand je suis stressé, je
suis assez maladroit… Vous n’avez pas peur vous ?
- Je trouve ça plutôt marrant, dit Deby.
- Moi aussi, dit Xavier en surveillant son rétroviseur.
C’est même excitant, ajoute t-il en accélérant brutalement,
libérant les nombreux mais mollassons chevaux de la
Ford, et en jetant à coup d'œil vers l’acteur pour le voir
apprécier ce qu’il sait faire.
Xavier n’est pas mécontent de montrer à la star qu’il
a davantage de cran. Et qu’il ne se laisse pas
impressionner par le moindre aléa de la vie. Il jette un
30Jacky Michaud

nouveau coup d’œil à son rétro pour surveiller la voiture
qui les file.
- Ils sont bloqués à un feu rouge. On va en profiter
pour les semer. Je vais essayer de tourner toujours à droite.
Comme ici les blocs sont bien carrés, on pourra peut-être
se placer derrière eux si on a du pot et si on va assez vite !
Après quatre virages à droite, c’est-à-dire après avoir
fait le tour d’un bloc d’immeubles, ils retrouvent
effectivement la Chevrolet, assez loin devant eux dans la
circulation.
- On va quand même pas la rattraper ? dit Storb,
inquiet.
- Non. On va les laisser se perdre. Et ensuite, on
filera à l’hôtel le plus discrètement possible. Vous voyez
bien monsieur Storb, qu’il était inutile de se cailler les
sangs… Oh pardon !
Xavier se sent pousser des ailes de partager ce
moment avec une telle célébrité, tout en prouvant qu’il a
du sang-froid et du ressort pour de vrai, comme disent les
enfants !

Storb aperçoit la mer au fond de la cinquième rue.
Des palmiers, il y en a partout le long des rues, avec tous
les éléments qui donnent un caractère de carte postale
exotique au décors : la lumière tropicale et ses jeux
d’ombres, un cireur de chaussures, trois mémés qui se
préparent à traverser la rue, un grand black qui danse en
marchant, ou qui marche en dansant, en écoutant un
énorme poste stéréo qui (dé) gueule un rap, posé sur son
épaule. Et la chaleur moite qui colle la chemise, le slip et
le pantalon à la peau est si lourde qu’on peut presque la
saisir dans la main. Une carte postale ne le rend pas ça, et
c’est bien dommage.
Et la mer ! La mer bleu ciel qui déroule doucement
ses vagues sur la longue plage de sable blanc. Un sable si
blanc que n’importe qui paraît bronzé dès le premier jour
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