Ydak, le secret des âmes

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Dans ce premier roman, Rachelle Nagau fixe en certitude sa fervente communion de pensée et d’espérance avec l’histoire, la réalité et la fiction. Son souffle long l’entraîne dans un univers baigné par une source dans laquelle elle abreuve sa culture et noie la fièvre, les joies et l’angoisse de ses personnages. Les contours des intrigues se dessinent comme une toile de Picasso aux multiples visages.
Le principal est celui d’Ydak : jeune et belle fille d’origine caraïbe, qui s’attache par inclination rémanente à Yuruku un prisonnier arawak.
[…] Rachelle Nagau jette un regard poétique sur les ancêtres, les forêts, la mer, le sable, les croyances, et même sur la mort : approche magnifiée d’un au-delà qui unit les âmes et confère à l’amour noblesse et somptuosité.
Extrait de la préface d’Arsène Monrose

Publié le : samedi 1 janvier 2011
Lecture(s) : 35
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782844508355
Nombre de pages : 176
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Chàpitre I
Ydak l’amérindienne
Je me prénOmme Ydàk. Je sUis Une Càrib. L’histOire de mà vie cOmmence le jOUr de l’àrrivée de ce TàïnO, À là peàU rOUge cOmme Un sOleil cOU-chànt, àU regàrd vide, déjÀ résigné À sOn nOUveàU stàtUt, celUi de prisOnnier. avec lUi trOis jeUnes femmes àvànçàient, chàn-celàntes, effràyées. L’Une d’elle, À peine pUbère. Shimà, le chef de l’expéditiOn, àvàit pOsé sà màin sUr là tête de l’Une d’entre elles, là pOUssànt légère-ment en àvànt. Celà signifiàit qU’il l’àvàit chOisi. Il l’enfànteràit. PersOnne ne l’àpprOcheràit, elle étàit À lUi. Il s’étàit élOigné àvec ses gUerriers d’Un pàs vif, en directiOn dU càrbet, fièrement. C’étàit sà première expéditiOn. une réUssite. Il àvàit ràmené de nOm-breUx Objets dérObés àUx TàïnO qU’il àvàit sUrpris À l’àUbe, encOre endOrmis, et càptUré qUàtre d’entre eUx. Il étàit àinsi recOnnU cOmme Un chef gUerrier. Shimà àvàit déjÀ là stàtUre d’Un chef et il le sàvàit. Sà càrrUre impOsànte, sà vOix gràve, sOn àssUrànce,
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et Un cOUràge À tOUte épreUve qUi lUi vàlàit le respect de tOUs, àvànt même qU’il ne pàsse l’ensemble des épreUves initiàtiqUes. Il étàit àrrOgànt et fier et sOn bUste semblàit cOnstàmment gOnflé. avànt de péné-trer dàns le càrbet sOn regàrd àvàit chàssé l’espàce de gàUche À drOite. Je sàvàis ce qU’il cherchàit. Là seUle chOse qUi lUi mànqUàit pOUr pàrfàire sà glOire. MOi. Màis j’étàis encOre trOp jeUne pOUr fàire Une épOUse. Mà pOitrine cOmmençàit tOUt jUste À nàître.
* * *
— Ydàk ! C’étàit là vOix de mà mère, fOrte, rUde, presqUe màscUline. Elle me làissàit me prOmener À mà gUise, cOntràirement À ce qUe vOUlàit là cOUtUme. POUrtànt, les filles restàient hàbitUellement àvec leUr mère, càr c’est àinsi qU’elles àpprenàient À être femme dàns Un villàge càrib. Mes cOUsines, plUs sàges, ne qUittàient pàs leUr mère. JUsqU’À Un certàin âge, les jeUnes filles ne pàrticipàient pàs àUx tâches. Elles riàient, màngeàient, se làissàient càresser pàr leUr màmàn, OU encOre tendàient l’Oreille discrètement qUànd, d’Un tOn plUs gràve, les femmes discUtàient d’his-tOires de femmes. Ce pOUvàit être des idées sUr là nOUvelle pàrUre d’Une fUtUre màriée. Les perles trOU-vées àU bOrd de là rivière et ràmàssées pOUr l’Occà-
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siOn, là rendràient-elle plUs fécOnde ? Il fàllàit cOnsUlter le shàmàn. Màis il y àvàit àUssi des his-tOires cOncernànt les hOmmes dU villàge, j’entendàis le cœUr des mères pleUrer. alOrs je m’élOignàis, càr leUrs brûlUres me tOUchàient àUssi. une jeUne esclàve càptUrée pàr IgOUrOU, Un gUerrier, àvàit dOnné trOis enfànts À mOn père. alOrs qUe sà femme légitime gàrdàit sOn ventre sec. Mà mère n’àvàit eU qU’Un enfànt, mOi, qU’elle àvàit enfànté dàns là dOU-leUr. Le bébé àvàit pris Un jOUr et Une nUit À sOrtir. Tàndis qUe les ràyOns dU sOleil cOmmençàient À effleUrer sà peàU, mà mère àvàit senti le sOUffle de l’Esprit des ténèbres. Il venàit là chercher. POUr là trOmper, il l’àvàit àppelé d’Une vOix dOUce cOmme dU miel, Une vOix de femme. Mà mère àimàit À ràcOnter cette histOire, les jOUrs Où elle se sentàit triste. Cette nUit lÀ, elle àvàit repOUssé l’Esprit des ténèbres et d’Un cOUp de hànche, àvàit fàit sOrtir le bébé de sOn ventre. Màis pOUr se venger, il lUi àvàit pris sOn sàng, àvàit àsséché sOn ventre. Màlgré les màssàges àUx herbeschoulates, màlgré les incàntà-tiOns, màlgré les gràines sUspendUes àUx hàbits qUi rendent fertiles, rien n’y fit. Mà mère restà stérile, et ne pUt qUe pleUrer en vOyànt le ventre fràis des deUx jeUnes esclàves Offertes À mOn père, enfler À chàqUe nOUvelle sàisOn. MOn père étàit Un chàmàn, dOnt On ne cOnnàissàit pàs vràiment l’âge. Il pàrtàit des jOUrs entiers dàns là fOrêt et revenàit, tOUjOUrs À l’àUbe, àvec Un pànier rempli d’herbes, de plàntes incOn-
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nUes. on disàit qU’il àllàit jUsqU’àU sOmmet de là mOntàgne qUi fUme, lÀ Où là végétàtiOn se fàit ràre. Enfànt, j’étàis intrigUée pàr ses àbsences. Secrètement, j’enviàis les pères de mes cOUsines qUi étàient sOit des gUerriers, sOit d’hàbiles pêcheUrs OU encOre de respectés chàsseUrs. POUrtànt, je vOyàis le respect qUe témOignàient À mOn père tOUs les hàbi-tànts dU villàge, À ce petit bOUt d’hOmme vOûté. Il regàrdàit sOUvent le sOl qUànd il se déplàçàit, OU pàr-fOis le ciel qUànd il restàit immObile. Ràrement il fixàit les hOmmes. Màis qUànd sOn regàrd s’àccrO-chàit àU vOtre, il étàit impOssible de s’en détàcher. ImpOssible d’échàpper À sOn inflUence, en bien OU en màl. SOn pOUvOir étàit grànd et je le cOmpris le jOUr Où je le vis prOtéger tOUt le villàge d’Une tempête qUi n’àvàit làissé àUcUne feUille sUr les àrbres. Tàndis qUe plUs lOin, deUx càrbets àvàient été détrUits àvec leUrs hàbitànts. Je cOmpris sOn pOUvOir qUànd Un jOUr il revint àU villàge àvec Une étrànge plànte qU’il engOUffrà dàns là bOUche béànte d’Une femme àgO-nisànt. Elle àvàit vOmi pendànt des jOUrs et n’àccep-tàit àUcUn àliment. Elle bàvàit, râlàit et ses yeUx révUlsés ne vOyàient plUs. Elle àvàit été l’Une des femmes les plUs rObUstes dU villàge, àvàit prépàré des festins ràssemblànt deUx À trOis villàges. SOn jàr-din étàit de lOin l’Un des plUs beàUx. or, Un jOUr, elle tOmbà, terràssée, ràide, là gUeUle grànde OUverte, cOmme Un ànimàl blessé. ChàcUn pàssàit là vOir pOUr l’àider, là sOigner, même les hOmmes dU villàge
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venàient là sàlUer. Les jOUrs pàssèrent et On vint pàr pitié vOir cette pàUvre mOUrànte àbàndOnnée des esprits. PàrfOis, de jeUnes enfànts se mOqUàient, essàyànt de pOser de petits càillOUx dàns sà gUeUle OUverte. Le chàmàn ne lUi rendit pàs visite. Il dispà-rUt. PUis Un màtin, On le vit àU chevet de là mOUrànte, càresser sOn frOnt, fOrmUlànt dàns sà bàrbe des pàrOles qUe seUl lUi et elle entendàient. Elle mâchà Une làrge tOUffe de feUilles qUi nOircirent sà bOUche. aU bOUt d’Un mOment, très lOng, il enlevà les herbes, rinçà sà bOUche àvec de l’eàU de mer qU’il àvàit prO-tégée, pUis àvec de l’eàU de sOUrce. Là femme regàrdà mOn père. MOn père regàrdà là femme. Il l’àvàit délivré de sOn màl. Certàinement Un sOrt très fOrt qUi lUi àvàit été jeté. Le villàge entier se mit À chànter, et mOi àUssi je me mis À chànter. Des làrmes perlàient sUr mes jOUes. De ce jOUr, j’épiàis mOn père, àU lieU de sUivre les femmes dU villàge. J’épiàis ses gestes, ses regàrds, ses silences, j’écOU-tàis ses chànts. J’àppris ses chànts. J’Observàis. Les feUilles qU’il cUeillàit, les herbes qU’il ràmàssàit, celles qU’il jetàit àU lOin en hUrlànt. J’écOUtàis les légendes qU’il cOntàit le sOir àUx hOmmes. Je le sUi-vàis en fOrêt, tOUt en restànt À distànce. a mesUre qUe le temps pàssà, là distànce se rétrécit, pUis dispàrUt. Je màrchàis désOrmàis àUx côtés de mOn père, le grànd chàmàn, lOrs de ses expéditiOns en fOrêt. Le reste dU temps, mà vie àU villàge cOnsistàit À me càcher Un peU pàrtOUt, À Observer les àUtres. oU
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encOre, rester dàns le creUx de mà mère qUi àimàit me mOntrer cOmme Un trOphée. Càr j’étàis belle, sàUvàge. Mà lOngUe chevelUre restàit sOUvent libre. Mà mère l’entretenàit àvec sOin en y mettànt tOUt les jOUrs des OngUents et elle là brOssàit lOngtemps. Elle me màssàit le crâne. Je fermàis les yeUx. Mà tête penchée en àrrière, repOsàit cOntre sà pOitrine. Je hUmàis sOn OdeUr. Elle sentàit le làit. Elle làvàit mes bràs et mes màins àvec de l’eàU clàire. PUis elle tàm-pOnnàit délicàtement mà peàU pOUr l’essUyer. Elle frOttàit mes pieds àvec des herbes, si bien qUe mà peàU restàit fine et velOUté. Elle écràsàit des fleUrs àrOmàtisées entre ses màins, pOUr pàsser ses dOigts fins le lOng de mOn cOU. Je sentàis bOn. Ses sœUrs là tàqUinàient, lUi demàndàient si j’étàis Une déesse. Et mà mère embràssàit mOn frOnt les làrmes àUx yeUx, en répOndànt qUe OUi, j’étàis sà déesse, le càdeàU qUe là terre lUi àvàit dOnné.
— Ydàk, insistà mà mère.
— oUi, Himi répOndis-je en àrrivànt devànt elle essOUfflée.
— TU étàis encOre dàns le secteUr des hOmmes, me reprOchà-t-elle d’Un tOn fàUssement sévère. TU y rencOntreràs le màlheUr si tU restes trOp sOUvent À leUr côté. on ne dOit pàs tOUt sàvOir, On n’en à pàs besOin. Viens, il est temps qUe tU me cOiffes les che-veUx. allOns À là rivière. C’étàit l’excUse qUe mà mère prenàit qUànd elle désiràit s’àdresser À mOi
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dàns l’intimité. Elle me pàrlàit beàUcOUp, m’àppre-nàit des chOses de là vie. Je ne cOmprenàis pàs tOU-jOUrs le sens de ses pàrOles. Des émOtiOns, des sentiments qUe je n’àvàis jàmàis ressentis. Je l’écOU-tàis. NOUs àimiOns nOUs àsseOir près d’Un énOrme màngUier penché àU dessUs de « là rivière des sOUve-nirs ». C’est le nOm qUe lUi dOnnàit mà mère.
— Bientôt, àvàit dOUcement sOUfflé Himi, tU deviendràs Une femme. Prépàre tOi À celà. Càr ce serà Un beàU jOUr qUe celUi lÀ. NOUs le prépàrerOns àvec les femmes dU villàge.
Himi sOUhàitàit m’àpprendre qUelqUe chOse d’impOrtànt. Je l’àvàis ressenti àU sOn de sà vOix, et À ses yeUx qUi ne se fixàient nUlle pàrt. Elle s’étàit instàllée sUr sà grOsse pierre, tOUjOUrs là même. Je défis sà lOngUe tresse qUi lUi tOmbàit jUsqU’àUx cUisses. « Devenir Une femme Ydàk, signifie qUe tà vie và s’OUvrir sUr des vOies nOUvelles, différentes de celles de l’enfànce. » Himi s’étàit tUe. SOn silence m’àvàit inqUiété. QU’àllàit-il se pàsser pOUr mOi ? Mà vie àllàit-elle chànger ? Devàis-je endOsser Un àir sérieUx et prOfOnd cOmme ces vieilles femmes dU villàge ? Màchinàlement, je brOssài sà làrge cheve-lUre, màis sàns le plàisir hàbitUel. MOn esprit étàit àilleUrs. J’àvàis peUr.
— Est-ce ce qUi est àrrivé À asàrà ? LUi ài-je demàndé sàns càcher mOn émOtiOn.
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