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Zinc

De
77 pages

À travers l’histoire d’un minuscule territoire resté neutre jusqu’en 1919 et le destin de l’un de ses habitants, qui changea cinq fois de nationalité au cours de sa vie, David Van Reybrouck nous invite à la réflexion sur la fin d’une utopie européenne, le retour des frontières et les dangers de la résurgence des nationalismes.


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LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
David Van Reybrouck retrace ici l’histoire d’un infime territoire coincé entre la Belgique, les Pays-Bas et l’Allemagne, un confetti au statut unique en Europe, car déclaré neutre par les grandes puissances après la chute de Napoléon et jusqu’en 1 919, faute d’un accord sur le tracé des frontières alentour. Il s’agissait à l’origine d’un banal conflit d’intérêts puisque se trouvait là un e important gisement de zinc, minerai dont l’exploitation déjà ancienne connut son apogée au XIX siècle. Un siècle de neutralité heureuse du village de Moresnet, une sorte d’Europe en miniature : les nationalités s’y côtoient, les lois sont françaises , l’administration germano-belge, le service militaire est longtemps ignoré. Mais en 1914 l’Alle magne l’occupe, avant que le traité de e Versailles ne l’attribue à la Belgique. Et ce n’est qu’un début, car les guerres du XX siècle ne cesseront de meurtrir la population de cette enclave autrefois privilégiée. Cette histoire, David Van Reybrouck nous la conte à travers le destin d’Emil Rixen. Né en 1903, cet homme ordinaire changera cinq fois de nationalité sans jamais traverser de frontière : “Ce sont les frontières qui l’ont traversé.” Mais à travers ce destin singulier – et avec lui ce lui de la communauté méconnue des Belges germanophones –, c’est à deux sujets d’une actualit é brûlante que David Van Reybrouck nous invite à réfléchir : la fin d’une utopie européenne et le retour des frontières, véritables matérialisations sur le terrain de la résurgence des nationalismes.
DAVID VAN REYBROUCK
David Van Reybrouck, né en 1971, est essayiste, historien, romancier et auteur de théâtre. Il est notamment l’auteur deCongo. Une histoire(Actes Sud, 2012, prix Médicis 2012). Son essai politiqueles élections Contre , paru en 2014, préconisait avec rigueur et passion le retour de l’antique pratique du tirage au sort, ressort possible d’un nouvel élan pour nos démocraties. DU MÊME AUTEUR o LE FLÉAU, 2008 ; Babel n 1203. MISSION suivi de L’ÂME DES TERMITES, Actes Sud-Papiers, 2011. CONGO. UNE HISTOIRE, 2012 (prix Médicis essai 2012, prix du Meilleur Livre étranger o essai 2012, prix Mahogany de l’essai 2013, prix Aujourd’hui 2013) ; Babel n 1279. o CONTRE LES ÉLECTIONS, Babel n 1231, 2014. LA PAIX ÇA S’APPREND !(coécrit avec Thomas d’Ansembourg), 2016. “Lettres néerlandaises” série dirigée par Philippe Noble Titre original : Zink Éditeur original : Stichting Collectieve Propaganda voor het Nederlandse Boek (CPNB) et Uitgeverij de Bezige Bij, Amsterdam © David Van Reybrouck, 2016 © ACTES SUD, 2016 pour la traduction française ISBN 978-2-330-07169-1
DAVID VAN REYBROUCK
Zinc
essai traduit du néerlandais (Belgique) par Philippe Noble
ACTES SUD
Trois semaines avant ma naissance mourait un homme de soixante-huit ans qui avait passé l’essentiel des vingt dernières années de sa vie de rrière sa fenêtre. En toussant, en crachant, en fumant. Sa pipe consumait plus d’allumettes que de tabac. Avec patience et gentillesse, il épluchait les pommes de terre et coupait les poireaux. C’étai t l’été de 1971, dans l’Extrême-Est de la Belgique, le territoire germanophone. “Je le revois encore assis là-bas, dit Betty, une de ses filles, dans le coin.” Elle montre une chaise posée près de la fenêtre. Betty a continué à habiter la maison paternelle, avec trois de ses frères aînés. Nous av ons tous pris place au salon, moi avec un petit cahier sur les genoux. “Les dernières années, il ne sortait plus du tout. Je ne l’ai jamais connu autrement qu’avec ces problèmes respiratoires”, dit-elle. Les trois frères aux cheveux gris opinent du chef. Une maladie chronique, une vie sédentaire, une mort assez précoce – à première vue, ce ne sont pas là les signes d’une existence mouvementée. Mais depuis le temps, j’ai appris que les dernières années d’un être humain ne nous apprennent pas gran d-chose de sa vie antérieure. De paisibles vieillards peuvent s’avérer avoir été, durant des décennies, de sinistres individus. Avec le temps, de joyeux drilles font souvent de vieux grincheux. Et un suicide vient parfois mettre un terme à une vie pleine d’exubérance. Rarement, cependant, le contraste fut plus grand qu e chez cet homme usé précocement. Au cours des quelques heures passées dans cette maison silencieuse, j’apprends qu’il a eu non seulement onze enfants, mais aussi cinq nationalité s et deux identités différentes. Une vie mouvementée, mais nullement idyllique.Mein Leben war vom Anfang an ein Leidensweg, “ma vie fut dès le début un chemin de croix”, peut-on lire sur son “souvenir pieux”, que sa fille photocopie à mon intention. Il y a des gens dont le corps porte tant de marques tracées, incisées, burinées par l’histoire, que l’immobilité, dès qu’elle est possible, leur paraît encore la meilleure option. Après les lignes enchevêtrées, le blanc – ou du moins l’aspiration au blanc. Mais où commencer cette histoire ? Elle commence, telle que je l’imagine, par des boutons, de petits boutons noirs en rang serré, car la fermeture Éclair n’est pas encore inventée, des petits boutons ondulant au rythme de la respiration haletante d’une femme, qui lui soulève la poitrine. Quelles émotions s’agitent en elle ? Un désir brûlant, de la peur, ou cette jouissance s ecrète que parfois la peur nous donne ? Une sombre excitation à l’idée de franchir une frontière ? Les petits boutons de son corset, celui qu’elle portait ce matin même pour faire les chambres, à mi di lorsqu’elle servait le potage dans la soupière, et sentait posé sur elle le regard de l’h omme. Les couverts en argent sur la nappe damassée. Le tintement des verres. Les boutons qu’il défait à présent un à un, imperturbable, de ses doigts soignés. Il a de l’entraînement, elle s’en rend bien compte. Düsseldorf, mai 1902. On est e encore en plein XIX siècle. Il est propriétaire d’une usine, elle est servante. Elle vient de Rheydt, du côté de Mönchengladbach. Elle a quitté son village pour Düsseldorf, comme tant d’autres. C’est là qu’il y a du travail. En peu d’années, la ville a fait craquer ses jointures : de 35 000 habitants en 1840, elle est passée à 213 000 en 1900. L’indus trie tourne à plein régime : acier, textile, construction mécanique. Elle est célibataire. Elle s’appelle Maria Rixen. De lui, nous ne connaissons que le nom de famille, Hütten. Des petits boutons noirs, ses doigts à lui, qui les défont un par un. C’est interdit, c’est impossible, on ne devrait pas. Mais cela arrive tout de même. Ou plus tôt encore, elle commence bien plus tôt. Elle commence peut-être en 1526, aumoment le corpulent médecin et alchimiste venu de Suiss e, le savant arrogant et lunatique qui a fait changer son nom en Paracelse, observe avec attention le dépôt argenté qui s’est formé à l’intérieur du four de fusion. Depuis au moins quinze siècles, tout le monde pense qu’il n’existe que sept métaux – l’or, l’argent, le cuivre, le fer, l’étain, le plomb et le mercure – mais qui sait s’il n’y en a pas d’autres ? Qui sait si les classiques ne se sont pas trompés ? Qui sait si cette couche de poudre
fine provenant de pierres calaminaires pulvérisées et chauffées n’a pas plus et mieux à offrir que le colorant que nous mélangeons depuis des siècles au minerai de cuivre pour obtenir du “cuivre jaune”, du laiton, en vue de fabriquer des chandeliers, des encensoirs et des pièces de monnaie. Qui sait si ce n’est pas en soi un métal ? Paracelse scrute le dépôt dans le four. Une fois de plus, ils ne vont pas le croire, il a l’habitude d’être présenté comme le fou le plus dangereux d’Europe. Il y a tellement d’endroits où il n’est plus le bienvenu. Il voit la forme pointue des cristaux et pense à des mots allemands, car la vérité n’est pas l’apanage e xclusif du latin, des mots commeZahn, dent, Zacke, pointe,Zinne, créneau,Zinken, pic, peu importe, pourvu qu’ils évoquent ce caractère acéré. Il finit par opter pourZink. Ce mot, ce nom, zinc, sera repris dans toutes les langues du monde. C’est léger, facile à travailler et ça ne rouille pas. A-t-on jamais vu ça, un métal qui ne rouille pas ? Bien sûr, l’or ne rouille pas non plus, mais c’est hors de prix, alors que le zinc ne coûte presque rien. Il faut dire que ce n’est pas un méta l précieux. À basse température, il est friable, o mais il suffit de le chauffer à quelque 120 C pour pouvoir déjà le courber, l’aplatir, le tréfiler ou le laminer. Étonnant. Cette caractéristique a un gros inconvénient : il se vaporise rapidement, o dès 907 C. Par comparaison à d’autres matériaux, on pourrai t presque parler de température o ambiante. L’argent ne se gazéifie qu’à 2 161 C, le cuivre à 2 562, le fer à 2862 et l’or à 2 970 . C’est précisément pour cette raison que les orfèvres et les savants l’ont ignoré pendant des siècles : au moment où leur four commençait à atteindre de fortes températures, il y avait beau temps que le zinc s’était évaporé et avait été éliminé avec les autres gaz de combustion. On se rangea à l’avis de e Paracelse, il s’agissait effectivement d’un métal, mais en Europe, on dut attendre le XVIII siècle pour parvenir à distiller le zinc à l’état pur. Jus que-là, le minerai de zinc était tout bonnement mélangé au cuivre : au lieu de se volatiliser, les cristaux de zinc fondaient avec le cuivre. Le résultat obtenu était un alliage plus durable que le cuivre seul. En mélangeant le cuivre à l’étain, on obtenait du bronze, en le mélangeant au zinc, on obtenait du laiton. Au Rajasthan, dans le Nord-Ouest de l’Inde, on maîtrisait le procédé de l’extraction du zincdès le dernier millénaire avant notre ère, deux mille a ns avant l’Europe. Pline l’Ancien, le grand naturaliste de l’Empire romain, écrit : “Le laiton est produit à partir d’une pierre légère appelée cadmiaet célèbre en Asie. On dit qu’elle apparaît aussi dans la province de Germanie.” C’est peut-être même là qu’elle commence, l’histoire de l’homme perdu dans ses pensées devant la fenêtre, avec les gisements de zinc de Germanie auxquels Pline fait allusion. Mais l’histoire ne connaît pas de signal de départ, seulement un entrelacement de bouts de ficelle à travers les siècles, de corde usée, de haillons imbriqués. Pour Maria Rixen, la domestique de Düsseldorf, tout a commencé avec ces petits boutons noirs, ou pour mieux dire : tout s’est mis àmal tournerpartir de là, à mal tourner sans espoir de à remède. Au bout de quelques mois, elle le lui dit, en chuchotant, ils sont couchés côte à côte. D’un seul coup, c’en est bien fini des douces mains de l’homme sur sa peau, de ses lèvres humides et charnues dans son cou. Sa bouche n’est plus sa bouche, c’est une tache noire qui rugit comme un de ses hauts-fourneaux. Hors de sa vue ! Hors de sa maison ! Elle n’avait qu’à faire attention. C’est une honte. Elle devrait avoir honte ! Sous son prop re toit ! Lui faire ça à lui, un bon père de famille ! D’ailleurs, est-ce qu’il est bien de lui, cet enfant ? Comment ose-t-elle l’affirmer ? Il les connaît, elle et ses semblables ! C’est ça, des larmes, maintenant ? La peur diffuse et douce des premiers temps s’est changée en une angoisse noire, profonde, de l’avenir. Elle ne peut pas rester à Düsseldorf, ni retourner à Mönchengladbach. La famille, non merci ! La Prusse, ce grand État austère qui est de puis 1871 à la tête de l’Empire allemand, lui paraît soudain tellement étouffante, tellement oppressante. Les effigies des monnaies, les cadets qui défilent dans les rues : partout, ce regard de plomb des hommes. Le portrait du vieux chancelier, avec moustache et casque à pointe : même après sa mort, il a toujours ce même regard, implacable et accusateur. Il faut qu’elle parte, où peut-on encore respirer librement ? Elle peut prendre le train jusqu’à Cologne en longeant le Rhin vers le sud, puis obliquer vers l’ouest à travers l’Eifel, en direction d’Aix-la-Chapelle. De là, elle peut gagner le territoire neutre, huit kilomètres plus loin. Il n’est pas grand, elle le sait, pas pl us de 1 347 arpents prussiens, mais dans ce minuscule État de Moresnet-Neutre, on se sent moins coincé que dans toute l’étendue de la Prusse. Il y a d’autres filles qui s’y sont réfugiées, venues d’Allemagne, de Belgique, de Suisse même. On les y laisse en paix.
Cadmia. Calamine.Kalamijn en néerlandais.Galmeiallemand. Le nom grec du minerai  en de zinc a pénétré dans les langues européennes modernes. Le principal gisement exploité en Europe se trouvait près d’un hameau qui s’appelait fort opportunément Kelmis, ou La Calamine en français. Il était situé dans le duché historique du Limbourg, à trente kilomètres au sud de Maastricht et comme on y extrayait des cristaux de zinc depuis des temps immémoriaux, on l’appelait aussi Altenberg, “la vieille mine” ou “la vieille montagne”. C’était peut-être même le gisement auquel Pline faisait allusion il y a deux mille ans. Depuis le Moyen Âge (au moins), le minerai de La Calamine était traité à Dinant ou à Aix-la-Chapelle. Le terme dedinanderieencore pour désigner des existe ustensiles en laiton, même s’il a pratiquement disparu de l’usage courant.