1880 à travers la presse

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Née avec la presse, la Troisième République mena une politique efficace quant aux besoins d'évolution de la société. L'analyse du contenu des quotidiens de l'époque montre de grandes différences par rapport à la pratique actuelle des journalistes. Pour l'auteur, la crise et le dysfonctionnement de la démocratie ne sont qu'un seul et même phénomène, et par ce livre, il propose de prendre en référence le travail des journalistes en 1880 pour repenser ce métier et l'étendue de ses responsabilités.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296363625
Nombre de pages : 240
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1880 À TRAVERS LA PRESSE

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
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@L'Harmattan,

1998

ISBN: 2-7384-6617-6

Camille MOREEL

1880 À TRAVERS LA PRESSE
Dialogues et démocratie

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Introduction

Le besoin de démocratie ne se fait-il pas sentir lorsque la société coince, par un manque de compréhension, devant un besoin d'évolution des mentalités? La presse informe davantage sur les publications concernant des auteurs du passé et des productions étrangères, que sur des créateurs actuels. La France vit sur ses réserves et surtout, elle n'est guère ouverte aux esprits novateurs. De plus, elle ne lit pas. Peut-être l'apprentissage de l'orthographe l'ayant rebutée, elle boude ce qui pourtant lui serait utile. Mais une réforme de l'orthographe n'est guère soutenue. L'adulte habitué à ses multiples bêtises, n'est pas enclin à remettre en question ce qu'il a eu tant de mal à acquérir. Notre héritage culturel, dont l'orthographe (formatrice de l'esprit dans l'enfance) est peut-être un boulet que nous traînons, mais à l'égard duquel nous préférons être aveugles. De quelle société avons-nous hérité de cela? Voilà, par ce livre, ce à quoi je vous propose de réfléchir. Dans l'impossibilité d'imaginer notre avenir - notre future vie sociale - nous n'avons pas de culture du présent. Ce n'est pas en louchant sur l'Amérique, ou d'autres ailleurs, qu'on peut redresser cette situation, mais en portant sur nous-mêmes un regard sans complaisance, en prenant conscience de notre héritage - celui d'une société d'esprit moral - afin d'être lucides sur notre évolution et comprendre la nécessité de remettre en question certaines choses. C'est alors seulement qu'on peut entrevoir l'avenir. L'analyse des médias et des pratiques journalistiques est nécessaire afin de comprendre les difficultés du présent, dont l'état dépressif des populations. Mais on pourrait tourner en rond longtemps si l'on est sans regard sur ce qui nous reste - dans notre 5

quotidienneté - d'une société qui n'entrevoyait pas la nécessité impérative d'évoluer, dans son existence, pour tout un chacun. La crise est là, qui perdure. Il faut s'interroger, avant tout s'interroger. A quoi peut servir dans l'instruction des futurs citoyens l'Histoire de la grande et belle France si cela ne leur permet de comprendre qu'est-ce qu'une démocratie et son évolution? A quoi sert la lecture obligée de romans classiques si le bachelier n'acquiert pas le vocabulaire de la presse actuelle? Soyons pragmatiques. A quoi sert la constitution républicaine si la démocratie ne fonctionne pas? Ce n'est pas l'existence d'une démocratie qui en fait lefonctionnement. Ce n'est pas la constitution, dont le suffrage universel, qui en soi permet l'information correcte des citoyens - informations et débats sur les problèmes sociaux et institutionnels, et par suite, débats sur les solutions politiques, leurs adéquations aux problèmes existants et leur possible efficacité. Chacun voit les choses de sa fenêtre, à sa façon, et dans ce qu'il dit ou écrit, défend ses propres intérêts avant tout. Il n'en a jamais été autrement. De ce fait, pour que le discours social - celui des médias - puisse être apprécié, et efficace pour le fonctionnement de la démocratie, il faut qu'il résulte d'échanges entre journalistes, entre eux et les politiques, les spécialistes et personnes concernées par les questions à débattre. Le monologue du pouvoir idéologique est dangereux, il fait des médias une autorité inattaquable et par suite, irresponsable ou despotique. Est dangereux aussi le manque d'instruction à ce sujet, instruction qui devrait répondre à tout un ensemble de questions: En quoi consiste la suggestibilité? Peut-on comprendre les problèmes sociaux qui nous atteignent? Comment peut fonctionner une démocratie? Le fait que notre société évolue très vite, que de 20 à 80 ans l'individu va subir ces changements avec plus ou moins de bonheur, rend nécessaire pour chacun de suivre l'évolution de toute chose le concernant, même de loin, s'il ne veut pas avoir le sentiment d'être "paumé" dans son propre pays, tel un étranger ou un paria. De ce fait, la presse devrait prendre le relais de l'enseignement, et ce n'est pas là le moindre des motifs pour la lire, mais faudrait-il encore que son contenu soit adéquat au rôle qu'elle doit tenir. Les téléspectateurs et auditeurs des radios ne peuvent prendre le 6

temps de réfléchir. Evidence: pour comprendre, il faut avoir le temps de réfléchir. Seule la lecture, chacun lisant à son rythme, permet aux citoyens d'atteindre à une certaine compréhension de la société, sous condition, bien sûr, que les journalistes aient le souhait de donner à comprendre quelque chose à leur public. La lecture en soi est souhaitable pour soutenir l'habitude de s'interroger et réfléchir,
pour maintenir la possibilité d'évoluer - s'adapter nouvelles - et en dernier lieu, pour entre autres, à des situations comprendre les

méfaits involontaires mais inévitables de la télévision. Le rythme rapide de l'image-son ne permet ni réflexion, ni mémorisation, et impose en fait une indifférence (involontaire, malheureuse) dont chacun est plus ou moins conscient. Dans le cours de son existence, un certain nombre de difficultés se posent à l'individu qui ne proviennent pas toutes de problèmes individuels, loin de là. Exemple: faire deux à trois heures de transport pour se rendre sur son lieu de. travail, tous les jours. Ces problèmes sont engendrés par l'imbrication de facteurs sociaux face auxquels il n'y a pas de solution individuelle. Face auxquels nous sommes impuissants, les solutions étant politiques. Or, nous sommes incapables d'être lucides à l'égard d'un problème pour lequel nous ne pouvons apporter de solution par nous-mêmes. Nous ne pourrions pas vivre conscients de notre état d'impuissance, aussi dans des situations inextricables, l'individu développe une certaine bonne consdence. Les valeurs morales permettent de se masquer à soimême certaines réalités. Une conscience correcte des problèmes et de leurs solutions ne peut provenir que de l'ordre collectif, par les dialogues, les débats de la presse et l'Etat (dont l'enseignement). Il va sans dire qu'au niveau individuel comme au niveau collectif, se masquer les problèmes et difficultés ne peut déboucher sur l'adoption de solutions adéquates. Or, l'imbrication de divers problèmes simples peut nous conduire à une situation inextricable et intenable, crise et rupture. Ce n'est qu'une question de temps. Les gens ne comprennent les problèmes sociaux qui les atteignent qu'en fonction de ce que la presse en dit, ils ne comprennent les mesures politiques prises qu'en fonction des explications que les journalistes en donnent - même chose pour les problèmes auxquels ces mesures s'attachent - et ne comprendront les projets politiques d'un parti ou d'un homme, toujours que par le 7

même biais. En cela, la lecture de la presse est nécessaire mais uniquement si les journalistes débattent des difficultés afin d'en dégager le fonctionnement, permettant aux citoyens de mieux comprendre leur situation. Si les journalistes débattent des problèmes, ils ont alors la possibilité de faire des propositions politiques en conséquence. A l'inverse, s'ils ne s'attachent pas à faire une analyse des problèmes, il est inutile qu'ils fassent la moindre proposition politique. Les problèmes n'étant pas expliqués, aucune décision ou projet politique n'est compréhensible pour les électeurs. D'où la vie sociale n'existe pas et la vie politique n'intéresse pas. Les citoyens ne souhaitent comme réforme que ce qui est réclamé pour eux à travers les médias. La presse étant la seule voix possible de l'opinion publique, les solutions exposées par elle sont censées être acceptables pour une large part de la société. Que les médias ne transmettent aucune solution, les citoyens manifestent, mais éventuellement sans savoir quoi réclamer. Le silence des médias ne fait pas s'évanouir les difficultés sociales. Est-ce clair? Qui aujourd'hui est convaincu qu'il suffit à une démocratie d'exister pour qu'elle fonctionne, qu'il suffit donc de voter? Il n'y a de vie politique, syndicale et sociale, qu'en fonction de ce que publient les journaux. Ce sont les journalistes et nul autre qui font ou ne font pas fonctionner la démocratie. Mais si les jeunes citoyens en étaient instruits, ne seraient-ils pas plus à même de choisir les médias, que par leur consommation ils cautionnent? Le rôle des politiques et des syndicats est au-delà, et en-deçà, de celui des journalistes. Si ces derniers ne respectent pas leur position de médiateurs, alors il ne peut y avoir de mesure politique d'envergure et d'action efficace de l'Etat, lequel peut dès lors faire figure de dictature. Exemple: les parcmètres ont envahi certaines villes, mais cette mesure ne crée pas pour autant plus d'espace pour se garer. Les journalistes devraient dénoncer ce racket légal, à moins de justifier le bien-fondé de cette politique - par exemple, comme seIVant à financer la construction de parkings. Dans le premier cas, la municipalité élue devrait retirer ses parcmètres, dans le second, les citoyens se soumettront face à une décision considérée comme nécessaire. Ils savent même accepter une situation intenable s'ils la savent provisoire. Mais devant le silence 8

de la presse, les citoyens se sentent obligés par des mesures contraignantes et ne sont pas loin de penser que les politiques leur imposent une dictature de l'argent. Ce que je décris ici comme attitudes souhaitables de la part des journalistes pour que fonctionne la démocratie, pourrait être considéré comme attitudes idéales - proposition utopique - si cela n'avait été les leurs sous la Troisième République, première démocratie ayant réussi à s'imposer en France. La démocratie moderne est née avec la presse. Pourrait-elle fonctionner sans elle? Si la pratique des journalistes de l'époque n'avait été propre à la faire fonctionner, la démocratie aurait-elle réussi à s'imposer? Je crains que, contrairement à ce qui est couramment admis, la démocratie n'émane pas d'une "volonté", populaire ou autre, mais qu'elle est une nécessité liée à l'économie, elle-même dépendante des progrès techniques. La société évoluant, nos institutions doivent aussi évoluer, mais ne peuvent le faire qu'à partir du débat démocratique. Ce ne sont pas n'importe quelles mesures politiques - n'importe quelles "volontés" - qui peuvent nous sortir de la crise, mais l'intelligence sociale, ou dit autrement, les débats publics. Ceci étant un point de vue personnel, je ne souhaite qu'une chose, voir un débat s'établir sur ce sujet. Mais prenons un exemple: le projet des 35 heures est adéquat à quel problème? Ne serait-il pas plus judicieux d'inclure le temps de transport des employés dans leur temps de travail, pour décongestionner à terme les grosses agglomérations, dont la région parisienne - 20 % de la population? Où sont les problèmes, est-ce le chômage et les bas salaires ou les conditions de vie? Les préjugés ayant la vie dure, d'après l'un d'eux, l'histoire pourrait se répéter, de là à penser pouvoir faire demi-tour, il n'y a qu'un pas. Eh, non! la sclérose ne fait pas partie des choix possibles, aussi tournons-nous vers l'avenir. Par ce livre je vous propose entre autres, de prendre un recul d'un siècle, afin de vous permettre de mieux évaluer la distance qui nous sépare de demain, cet avenir inconnu. Tout d'abord dégageons de la pratique des journalistes d'autrefois quelques constats instructifs: Par l'existence de leur "Revue de Presse", les journalistes

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établissaient ml dialogue permanent entre eux. Jusque-là le langage n'avait jamais servi à monologuer, même l'usage des courriers servait les échanges entre personnes éloignées. Si ml quotidien publiait mle lettre reçue d'un lecteur, c'était pour la commenter, et si certains titres d'articles commençaient par le mot "lettre", c'était pour donner réponse aux interrogations supposées du public. Dans le cadre d'mle chronique, ils pouvaient aborder plusieurs thèmes de suite, ce qui est une particularité des conversations. La majorité des articles contenait des considérations générales sur les problèmes sociaux, les institutions ou l'économie, et sur les décisions prises au niveau de l'Etat, dont les nouvelles législations. Tous thèmes de débats que les journalistes entretenaient entre eux. L'actualité - informations sur les événements - était minoritaire, quant aux informations sur les personnes, dont les vedettes des spectacles, elles étaient très minoritaires et données presque exclusivement par de brèves nouvelles. D'esprit moral, les journalistes s'intéressaient aux actes, donc aux faits, mais non aux personnes. Les républicains refusaient toute complaisance. Ils critiquaient éventuellement mle institution, mais sans nommer qui que ce soit, de ce fait ils n'étaient pas limités dans leurs attaques. Un événement en soi ne les intéressait pas. Il faut un ensemble de faits pour être significatif de quoi que ce soit, une évolution ou ml problème. Ils voulaient comprendre pour faire comprendre l'évolution et les propositions politiques. Aussi, dans un article, ils pouvaient passer d'ml thème à ml autre, en soulignant un lien existant, ou mle particularité commmle à plusieurs faits. Par rapport à leur interprétation d'ml problème, ils proposaient leurs solutions, et critiquaient ou approuvaient celles émises par leurs confrères, ou hommes politiques. Leur qualité première était d'avoir l'esprit critique constructif, donc pragmatique. Ceci dit, l'époque n'était pas sans défaut, les journalistes étaient dans l'obligation de dénoncer souvent de fausses nouvelles et certaines pratiques tendancieuses. Nouveau pouvoir idéologique, non couvert par l'immunité, les journalistes étaient rendus responsables de leurs dires, éventuellement devant les tribunaux, mais surtout ils l'étaient par les critiques de leurs confrères. La Charte des journalistes (de 1918, modifiée en 1939) proclamait

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que les journalistes avaient pour seuls juges, leurs pairs. Mais fin 1945, si le Monde parut avec une "Revue de Presse", celle-ci disparut assez vite car il n'avait plus d'interlocuteurs. Donc, cette Charte peut-elle encore être considérée comme effective? Maintenant, apprécions l'ensemble des qualités de cette presse en considérant ce qu'elle permit:

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Grâce

au dialogue entre

journalistes,

les problèmes

étaient

exposés et pouvaient ce pas l'essentiel ?

être compris dans leur fonctionnement.

N'est-

Grâce à cette compre'hension, journalistes pouvaient les

proposer des solutions, dont celles des partis, et soutenir l'action publique ou l'initiative privée allant de pair. Les citoyens, impuissants face aux problèmes sociaux qui les atteignent, ne pouvant trouver par eux-mêmes de solutions, c'est la presse qui leur donnait à comprendre un certain nombre de choses, et à apprécier différentes propositions de solutions. En fin de compte, les citoyens ne demandaiept à l'ordre politique que ce que les journalistes réclamaient pour eux, mais au moins ils pouvaient voter en connaissance de cause. A signaler: le contenu des journaux alimentait les conversations. Aujourd'hui c'est l'inverse, à croire que personne ne lit la presse, mais on ne parle pas davantage de ce qu'on voit à la télévision. S'il n'y a pas de débats au niveau des médias, il n'yen a pas non plus au niveau du public. Rare étant le journalisme paradoxal, nous baignons dans l'indifférence. Comment pourrait-il y avoir débats?

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Tenu dans l'ignorance des problèmes institutionnels et sociaux, le citoyen conscient de son devoir d'électeur et de sa responsabilité face à l'avenir, peut-il se permettre de voter? Le rôle d'un politique est-il d'être "bon acteur" comme le suggère un journaliste imbécile? A-t-on besoin dans ce domaine, comme dans d'autres, d'imiter les USA? Jusqu'à preuve du contraire, les Américains ne se portent pas mieux que nous, du reste les élections de Clinton n'ont guère déplacé plus d'un électeur sur deux. De plus, le citoyen ayant compréhension d'un projet politique en comprend par là même les limites. Ignorant, l'électeur est toujours très déçu, tandis que bien informé, il est compréhensif, plus patient et confiant. Aujourd'hui quand un hebdomadaire fait des propositions Il

politiques - nommées idées - il s'agit de n'importe quelle stupidité ayant traversé l'esprit d'un journaliste, et pour cause: n'informant
pas sur les problèmes et les institutions

-

donc

à plus forte

raison

n'en discutant pas - ils ne peuvent avoir mûri leurs réflexions sur les solutions souhaitables. L'une après l'autre, je n'écris là que des évidences, conséquence de la distance qu'il y a entre le contenu de la presse actuelle et le rôle qu'elle doit tenir. Les études découlent des interprétations faites par des sociologues et économistes, donc, les points de vue des journalistes pourraient être tout aussi valables que les remarques de spécialistes, à condition de s'imposer certaines règles professionnelles. Mais l'idéal pour atteindre la compréhension des problèmes, déboucher sur des projets politiques en conséquence, retrouver la confiance et sécuriser le public, c'est le dialogue. Que nous proposent nos médias : Le tiers des informations porte sur les perpétuels malheurs de pays étrangers. Sûr, on se sent bien au chaud en regardant la neige dehors. Ajoutons que le citoyen est mis en situation d'impuissance, et par redondance, ces informations imposent l'indifférence. Un tiers portent sur des vedettes de toutes sortes, alors

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même qu'il n'y a pas plus de 3 % des nouvelles générations que cela intéresse.
Rare, l'information sur une institution. Donc nos administrations fonctionnent merveilleusement et atteignent leurs objectifs, n'est-ce pas? Ridicule, l'information sur les projets que défendent les syndicats. A-t-on encore besoin d'eux, on se le demande? Les inconséquences des journalistes mènent à la confusion, au manque de confiance, et génèrent le laxisme des fonctionnaires et l'irresponsabilité des institutions. De plus, le manque de dialogues induit la désinsertion sociale. J'entends par dialogue: l'échange de points de vue, c'est un minimum conflictuel, et en cela c'est l'inverse d'un étalage de faire-valoirs. Les professionnels d'aujourd'hui ne referont pas le métier de ceux d'hier, mais à l'évidence, moins de flatteries et plus de réflexions seraient appréciées du public. L'être humain est pourvu des organes de la parole. Faire usage du langage, n'est-ce pas une fonction quasi vitale? Et par nature, 12

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dialoguer n'a-t-il pas comme complément la suggestibilité et le mimétisme? Selon les individus, la suggestibilité est plus ou moins ample mais personne n'y échappe, et dans l'ignorance de ce penchant, tout le monde se laisse d'autant plus influencer sans résistance, puisque sans méfiance. Or, l'influence découlant des échanges avec l'entourage est en rapport avec la réalité de la situation de chacun - c'est une suggestivité sur mesure. L'influence des médias ne l'est pas. Du côté des professionnels de l'écrit, n'est-ce pas par suggestibilité, et mimétisme, qu'ils en sont venus à faire du vedettariat comme la télévision, dont l'image est l'atout. Ce faisant, n'ont-ils pas oublié quel était leur atout propre, et leur intérêt. De plus, quand on informe sur des personnes, qu'on en met toujours une au centre de ses articles, peut-on être critique? Deuxième problème: les médias monologuent, font étalage de faire-valoir et flatteries. Il n'y a pas de débat, d'où il n'y a pas de dialogue non plus entre les individus, ou trop peu. Engager une conversation demande d'aborder un sujet où l'on n'est pas directement impliqué. On ne peut pas, de but en blanc, parler directement de ses soucis et de sa vie. Déjà, discuter de problèmes sociaux et des institutions éclairerait chacun sur une part de ses difficultés - si la presse en informait, donc 1... Actuellement, quelle est la situation dans les bureaux: l'étalage de faire-valoirs, et en réaction le mutisme. L'économie a pour base le travail - non l'argent - or, que se passe-toil : à tous les échelons, on pédale dans le vide. On n'arrive plus à saisir les réalités. Ce qui est en cause c'est, entre autres, l'indistinction entre actualité (événement du moment) et information (réflexions et débats sur l'évolution). Nos médias ne font que de l'actualité, c'est lié à l'atout de l'image, au vedettariat, et c'est éphémère. Tandis que les populations auraient besoin d'une formation scolaire appropriée au monde actuel, et ensuite, des informations et débats. Est-ce la presse qui doit être assujettie à la télé, ou l'inverse? Depuis le début de la Troisième République, tout a évolué, certain nombre de choses se sont même reversibilisées, aujourd'hui il importe peu à la direction d'un organe de presse jouer correctement son rôle de médiateur entre les électeurs et 13 un et de les

élus, pour que fonctionne la démocratie. Le souci des bénéfices prime. Pourtant, si la presse du début de la Troisième République a vu exploser ses ventes, c'est à mon avis parce qu'elle avait comme objectif de soutenir la démocratie. Mais mes concitoyens ont quelles exigences? Pour avoir certaines exigences, il leur faudrait avoir été instruits des nécessités du fonctionnement de la démocratie, chose dont l'Education Nationale n'est pas capable, éduquer la conscience de l'appartenance à une collectivité nationale lui est déjà difficile - si ce n'est impossible. Cette situation n'est pas sans répercussions: un journaliste peut-il informer sur les problèmes des institutions ou des décisions du gouvernement, si les citoyens ne sont pas amateurs de cette catégorie d'informations? Permettez-moi une parenthèse. Questions à l'adresse de l'Education Nationale et du CLEMI : A quoi peuvent servir de nouvelles pédagogies (méthodes d'enseignement) s'il n'y a pas de contenu à enseigner? De plus, peut-on dire qu'il y a instruction, si un contenu d'enseignement n'est pas conçu pour donner quelque chose à comprendre? Si le but n'est pas de donner à comprendre, à quoi sert la multitude des heures payées aux profs et ennuyeuses aux élèves? Le problème du fonctionnement de la démocratie est une
question de contenu

-

problème

de qualité

et non

de quantité

-

contenu des médias et contenu des enseignements. Pour qu'une population subisse un rythme d'évolution rapide sans trop de dommages, il n'y a qu'une solution: lui donner à comprendre, et c'est un travail permanent. Le système des normes morales n'est possible que dans une société qui n'évolue pas ou peu, et ce système a toujours été défaillant. Reste que ce livre ne constitue pas une démonstration de tout ce qui précède, mais donne à constater le fonctionnement de la presse en 1880. Hélas, aborder la société du siècle dernier n'est pas sans difficultés. D'une part, nous sommes dans la lutte entre cléricaux et républicains, conflit qui empoisonne tous les sujets d'information, et c'est lassant. D'autre part, bien que des philosophes de l'entredeux-guerres aient démontré les méfaits de l'esprit moral, celui-ci est encore largement admis comme positif en soi. La réversibilité des valeurs reste un phénomène mal connu. De ce fait, confronter 14

le public non averti à une ambiance sociale où l'esprit moral pose de multiples complications, ne peut se faire sans choquer. Entre autres: les valeurs sont des préjugés, limitant donc la réflexion, elles faussent la compréhension de toute chose. Le moralisme fait fonctionner l'hypocrisie, l'exclusion, etc. L'individu en situation d'impuissance, ne pouvant transformer ce qui lui pose problème, ou y échapper, renforcera ses valeurs morales (éducatives) ou adoptera des valeurs correspondant à son manque. Ainsi, la société évolue, les mentalités changent, mais la bonne consdence n'a pas lieu de disparaître tout à fait. Reste qu'un retour à l'esprit moral, comme veulent nous en convaincre certains journalistes, est impossible. Les personnes d'éducation morale restent prisonnières de leurs valeurs malgré leur besoin d'évoluer, tandis que les autres, adoptant à l'age adulte des mots-valeurs désignant leur manque, seront capables de remises en question. Par cette disposition psychologique, l'adulte prend conscience de son
problème à partir du moment où ses interlocuteurs

-

butant

sur le

mot-valeur - lui font entrevoir une possibilité de solution qui lui permettrait de modifier son état d'impuissance. On ne prend conscience d'un problème qu'à partir du moment où on en détient la solution. Et c'est le même processus -le dialogue - qui fonctionne au niveau individuel et collectif. Pour l'essentiel, ce livre représente un voyage loin, loin, loin, dans un 19ème siècle où chaque Français est un moraliste en puissance, atteint des virus de la tromperie et de la couardise. Et c'est un voyage un peu cahotique parfois, les quotidiens utilisés ne donnant pas réponse à toutes les interrogations qu'ils soulèvent, ou laissant dans l'ombre certains sujets. Mais je n'ai pas fait usage des journaux dont le langage nous est trop étranger, et surtout, contenant des considérations animistes - c'est-à-dire, expliquant toute chose par l'intervention de Dieu, ou l'âme, ce qui revient au même - dont la compréhension, s'il y a compréhension possible, nous échappe aujourd'hui. Ce sont tous les thèmes abordés par les journalistes qui composent le paysage de ce voyage, mais nous n'irons pas fouiner dans les scandales et polémiques. De plus, j'ai évité les textes emphatiques et limité les redondances. Toutefois, il vous restera à déplorer le fait que la rédaction de certains journalistes n'est pas du meilleur français qui soit. 15

Mais où allons-nous? Ne croyez pas, lecteur, que vous allez vous retrouver en pays de connaissance. Oubliez vos certitudes, nous allons dans un pays étrange, à l'autre bout du monde. C'est dans une France où règnent l'insécurité économique, l'incertitude politique, la misère et l'ignorance du bétail humain. Où "le monde nouveau" (l'industrie et la démocratie) tente de se mettre en place face aux résistances de "l'ancien monde" (l'aristocratie et l'Eglise) ce qui occasionne de violentes tensions. 1880 n'est pas une des années les plus explosives du début de la Troisième République, c'est presque l'une des plus calmes. Après l'éviction de l'Ordre Moral de Mac-Mahon, le régime républicain prend les premières mesures urgentes et indispensables à son maintien. La société est un tout composé de multiples facettes mobiles s'imbriquant les unes dans les autres, et si son passé peut être surprenant, c'est à travers une foule de petits faits et bon nombre d'idées, tout ceci étant révélateur de son originalité. Votre éducation politique demandera deux chapitres, les 3ème et 4ème, tandis que les deux premiers vous présentent les quotidiens, leurs pratiques et particularités, ainsi que l'ambiance politique de l'époque. Il serait souhaitable de ne pas vous égarer dès le départ, pour cela mémorisez au mieux les titres des journaux et leur originalité, exactement comme pour lire un roman à dix personnages que voici : Bien que d'un moralisme outrancier et d'un français pitoyable, le Petit Journal ayant un public considérable, il était indispensable que je l'utilise. Parfois la logique de son éditorialiste nous échappe un peu, parfois son langage nous paraît bizarre, mais parfois j'en explique le contenu plutôt que de vous en donner des extraits à lire. C'est le quotidien le plus représentatif de l'époque, or c'est une entreprise commerciale plus qu'un journal d'opinions, s'adressant surtout aux commerçants et employés. Autre feuille populaire mais radicale - et donc anticléricale

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-

. .

la Lanterne.

D'un style rapide, sa lecture n'est pas désagréable,
le ton est violent. Son public d'ouvriers et d'artisans

mais souvent

-

ayant reçu une instruction suffisante pour savoir lire, ou réapprendre - attend tout du nouveau régime, aussi ces gens ne sont-ils pas d'humeur à se laisser marcher sur les pieds. Le Soleil est un quotidien de grand format ayant adopté le 16

tarif des petites feuilles populaires - 5 centimes le numéro - pour leur faire concurrence. Catholique, d'un langage moins agressif et excessif que ses confrères cléricaux, ses chroniqueurs ont toutefois un style trop pompeux pour être faciles à citer sans ennuyer. On ne le rencontrera pas souvent. Il a relativement le même public que le Petit Journal, mais plutôt des femmes. Ces trois quotidiens représenteront pour nous les feuilles dites "populaires" - qui atteignent les deux tiers des lecteurs de la presse parisienne. Les sept autres journaux utilisés sont de la presse dite "bourgeoise", parce que de grand format et coûtant deux à trois fois plus cher - bien que certaines feuilles radicales en fassent partie. Opportuniste-radical, le Voltaire a les meilleurs chroniqueurs, une qualité qui se paie, ainsi, avec le Temps, c'est le quotidien le plus cher - 20 centimes le numéro. D'un langage très moderne, c'est aussi mon préféré, je l'ai largement cité.

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Très informé

sur les pays étrangers,

le Temps

a la

réputation du plus grand sérieux, et il l'est au point d'être aussi pénible à lire que son confrère d'outre-Manche, le Times, auquel il ressemble. Opportuniste, le XIXe Siècle est moins modéré que le Temps ou la Liberté, il se rapproche davantage du Voltaire mais sans en avoir les qualités de style. Du républicanisme le plus modéré qui soit, la Liberté est avant tout un quotidien libre-échangiste, mais c'est un catholique. Si le Petit Journal est le seul petit quotidien républicain à ne pas être anticlérical, la Liberté est dans la grande presse, le seul organe se disant républicain tout en affichant son catholicisme. En fait, c'est avant tout une feuille économique plus qu'un journal d'opinions politiques. Le Gil-Blas est dans sa première année de parution. Mondain, un peu osé, ses confrères ne le connaissent pas assez pour le prendre au sérieux, ce qu'il n'est pas toujours du reste. Il a de bons chroniqueurs dans les potins du "Tout-Paris".

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. Du côté des réactionnaires, nous en avons deux: un royaliste et un bonapartiste. Le plus lu des grands conservateurs, le royaliste Figaro, nous intéressera moins par son contenu, emphatique, que par les plaisanteries qu'en tirent ses ennemis. Par contre, j'ai fait largement appel au bonapartiste Gaulois, lequel a
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davantage de répartie et d'humour. Ces journaux ont tous un caractère plus ou moins marqué: les conservateurs pleurent sur un passé à jamais révolu, tandis que les républicains se tournent vers les progrès de la science, de l'industrie et du commerce. Le Soleil se cantonne dans de sages platitudes. Le raseur Figaro est hanté par la mort, tandis que le Gaulois défend son honneur. La Liberté prêche le libre-échange. Le Petit Journal rêve d'être rentier. Le XIXe Siècle prend patience, et comme le Temps, il espère voir s'instaurer l'enseignement primaire obligatoire. Le Voltaire ne jure que par la science et, avec la Lanterne, défend les idées de justice et de liberté. Reste au Gil-Blas de s'amuser pour distraire. Sur ces dix quotidiens, seul le XIXe Siècle n'a pas de particularité propre, je l'ai utilisé car il serait faux de croire que tous les opportunistes étaient d'un esprit aussi moderne que le Voltaire. Ceci dit, avant de quitter notre société pour, par la lecture, atteindre un autre monde, revenons à l'essentiel: Il ne faut pas confondre existence et fonctionnement d'une démocratie. C'est comme vouloir et pouvoir, ce n'est pas parce qu'on veut une chose qu'on peut réaliser la chose. Ce n'est pas parce qu'une constitution basée sur le suffrage universel - permet l'existence d'une démocratie, que celle-ci fonctionne. Qu'est-ce qui permet le fonctionnement d'une démocratie? Je ne saurais répondre seule à cette question, je souhaite ici apporter un éclairage et ouvrir le débat. Et quoi qu'il en soit, j'espère ne plus trouver sous la plume d'auteurs et journalistes l'affirmation suivante: "la démocratie est une utopie". Ce n'est pas parce que les médias, livrés à eux-mêmes, induisent de nouvelles modalités de perception, que l'on parle de ce fait de "réalités virtuelles", qu'on s'amuse même avec l'idée d'une "démocratie virtuelle", et que sur Internet n'importe qui dit n'importe quoi, que la démocratie et la cohésion sociale peuvent s'en satisfaire. C'est une question incontournable pour qui pense que le dysfonctionnement de la démocratie peut être une cause de la crise que nous traversons.

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1. La presse parisienne

Un journal était constitué d'une feuille qui pliée en deux formait quatre pages, dont trois pour les informations et la dernière pour les publicités, les annonces et le tableau de la bourse. Au siècle dernier la presse connut trois évolutions importantes: A la fin des années 1830, comptant sur l'apport financier des publicités, le prix de l'abonnement put baisser fortement.

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En 1864, le Petit Journal se vendit au numéro, et à un

sou, soit 5 centimes. Quel est l'ouvrier qui n'aurait eu de temps à autre un sou en poche? Le Petit Journal innova aussi par son format. Plus petit, il publiera 4 colonnes par page au lieu de 6, et un seul article de fond par numéro: l'éditorial. Désireux d'offrir autant d'informa-tions que les grandes feuilles, il augmenta rapidement le nombre des rubriques comportant plusieurs nouvelles, jusqu'à remplir plus du tiers de la surface d'informations. Selon les rubriques, les nouvelles étaient plus ou. moins courtes, les plus brèves étant de 3 ou 4 lignes. Ainsi, volontairement ou non, Le Petit Journal. et ses imitateurs ont aidé les Français à apprendre à lire. Faire l'effort de déchiffrer en ânonnant une dizaine de mots pour découvrir un fait nouveau, c'est satisfaisant et surtout, c'est possible sans fatigue. Le style et la longueur des chroniques des grandes feuilles bourgeoises n'auraient pu permettre aux lecteurs débutants de s'informer par la presse, du reste, même celles qui se vendirent à 5 centimes le numéro n'obtinrent aucun succès. De nombreux petits journaux allaient paraître. Tout aussi vite, la plupart des grandes feuilles tendront à imiter leur structure, en augmentant les rubriques de brèves nouvelles. Malgré cela, elles étaleront nombre d'articles et chroniques, près d'une dizaine par

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numéro, tandis que les petites feuilles n'ont que 2 articles, 3 maximum, éditorial inclus. En plus des articles et des rubriques de brèves, les petits quotidiens auront 2 à 4 chroniques par numéro, mais celles-ci n'ont rien de comparable avec les articles signés des chroniqueurs de la grande presse. Il s'agit d'articles courts, informant sur les administrations. On peut se demander dans quelle mesure la Troisième République aurait pu s'imposer aux royalistes, bonapartistes et cléricaux, si elle n'avait eu le soutien d'une nombreuse presse républicaine, dont surtout la presse populaire? Toujours est-il que c'est avec l'avènement de cette République que les ventes de la presse exploseront. En 1880, la presse parisienne a près de 2 millions de lecteurs, dont le quart pour le seul Petit Journal, celuici ayant plus de clients que tous les organes de droite réunis. La diversité des quotidiens de l'époque va de la presse littéraire et mondaine - le Gil-Blas, l'Evénement - à la presse radicale - la Justice de Clémenceau, le Mot d'Ordre, l'Intransigeant de H. Rochefort, la Lanterne - et intolérante catholique - l'Univers. Ceci en passant par des républicains anticléricaux - Le Voltaire, le Petit Parisien - des républicains plus modérés - la République Française de Gambetta, le XIXe Siècle, le Temps - ou très modérés - la Paix de J. Grévy, la France, la Liberté, le Petit Journal - et conservateurs catholiques - le Soleil - dont les royalistes - le Figaro, l'Union, la Civilisation - et les bonapartistes - le Gaulois, l'Ordre, le Pays, le Petit Caporal. Il y a près de 60 quotidiens publiés à Paris, et d'après le Voltaire, 2,016 publications périodiques en France. La presse n'a peut-être jamais été aussi puissante qu'à cette époque-là, pourtant elle réitère jour après jour les mêmes rengaines, mais les enjeux étant considérables, selon son attitude elle pouvait en peu de temps renverser une situation politique. Le lecteur était considéré non comme un consommateur, mais comme un acteur politique: l'électeur. Donc, la presse est en plein essor, bien que quantité de feuilles ne font que paraître pour assez vite disparaître. Il s'en crée de toute sorte: "A Toulouse, écrit la Lanterne, on annonce la création d'une feuille illustrée hebdomadaire, portant ce titre: la Garonne, dont le programme est d'une originalité bien méridionale. Ce Journal sera alternativement républicain et réactionnaire en première page, républicain en 20

seconde page, réactionnaire et clérical en troisième page l" Les historiens prétendent que la presse s'est développée en créant un nouveau besoin, mais je vous propose de considérer qu'elle répondait à un besoin, et ce n'était pas même un besoin nouveau, mais le besoin de comprendre la société dans laquelle nous vivons, une société en évolution. "Il nous a paru intéressant, au moment où les journaux réactionnaires cherchent à faire croire que la France n'est pas républicaine, de mettre sous les yeux du public un document péremptoire. Ce document, c'est LE TIRAGE de tous les journaux de Paris, d'après des données officielles [...] Voici donc la moyenne du tirage quotidien de tous les journaux de Paris pendant le mois de juillet dernier. TIRAGE DES JOURNAUX REPUBLICAINS: le Petit Journal 583,820, la Petite République (y compris les supplé.) 196,372, la Lanterne 150,531, l'Intransigeant 71,601, la Paix 52,949 [...] TIRAGE DES JOURNAUX MONARCHIQUES: le Petit Moniteur 100,476, le Figaro (y compris les suppléments) 104,924, le Soleil 45,190, le Petit Caporal 25,051, la Petite Presse 22,629, le Gaulois 14,854"... Au total, les 60 feuilles parisiennes font un tirage quotidien de 1,984,521 exemplaires, dont pour les 34 organes républicains: 1,514,321, et les 24 conservateurs: 431,707. La Lanterne, qui nous renseigne ici, a exclu comme inclassables le Gil-Blas et le Grand Journal à un sou, ceci sans le justifier. Tous deux sont républicains et dans leur première année de parution, mais c'était aussi le cas de l'Intransigeant, de petit format. La Lanterne, comme d'autres petits organes, ne considérait-elle pas les grandes feuilles à un sou comme des concurrents dangereux? Quant au GilBIas, pour 3 sous, était-il trap porté sur la gaudriole? Dans l'ensemble, les structures d'information, ainsi que les titres des articles, varient peu d'un journal à l'autre. La première place 1ère page - est réservée à la politique avec entre autres, les comptes rendus des débats de la Chambre et du Sénat, suivis de brèves sans grand intérêt sur les personnalités politiques et/ou les aristocrates de France et d'Europe. Dans ce fouillis aimable et anodin, prennent aussi place quelques informations sur les administrations, des statistiques ou des anecdotes qui se veulent humoristiques. En deuxième page, les grandes feuilles vont souvent avoir une "Revue de Presse" leur permettant d'entretenir de nombreuses, mais petites, polémiques entre elles. Un petit organe radical, comme la 21

Lanterne, aura souvent 1 à 3 brèves pour informer d'une nouvelle parution, répondre à un confrère ou attaquer une feuille cléricale. Les journalistes ne monologuaient pas, ils dialoguaient entre eux. Nous sommes encore là, en deuxième page, dans les actualités sur les administrations, lorsque nous basculons dans les "FaitsDivers" : météo, crime, incendie, vol à l'étalage, suicide, délit de moeurs, inondation, rixe, don pour les pauvres, noyade, etc. Tout y passe mélangé pêle-mêle, nous donnant l'impression d'une société un peu déboussolée. Si les nouvelles précédentes contenaient des informations plates sur le Comte de X., le président de la Chambre ou monseigneur l'Evêque, on ne se trouve pas pour autant dans les "Faits-Divers" avec les éclopés, les mendiants ou les vieillards, mais il s'en faut de peu. L'actualité est ici faite par les concierges, commerçants, ouvriers et employés, suivis de gardiens de la paix et pompiers, le tout très remuant d'une grande vivacité. Donc, après les informations sur le gratin de la société, celles sur les petites gens. On ne peut pas dire que les feuilles de cette époque n'aient été, de par leur structure, le reflet de cette société divisée en deux classes. Dans presque tous les journaux, lorsqu'on dépliait la feuille pour l'ouvrir, les "Faits-Divers" se trouvaient au centre, à cheval entre la seconde et la troisième page, tout comme le peuple était au centre des préoccupations politiques, économiques et sociales, il était aussi au centre des angoisses de la bourgeoisie. Les "Faits-Divers" arrivent là comme précipités, car les mondains à peine quittés avant sont de retour après, avec l'actualité théâtrale, artistique, et la bourse. En dernière page, les publicités commerciales et les annonces diverses. A l'exception de l'Univers - organe catholique réputé pour son intransigeance - tous les journaux publient un feuilleton sur un ou plusieurs bas de pages. Les informations étaient censées n'intéresser que les hommes, et c'est aux électeurs que l'on s'adressait, mais parmi les femmes sachant lire, certaines avaient un époux ne sachant pas. Ici et là se créaient des cours de "lecture à haute voix" et des concours de bonne diction. Implicitement, les femmes étaient invitées à lire les informations pour d'autres, c'est elles que les romans devaient intéresser. Bien que médiocres, ils étaient tous pleins de péripéties inattendues. Plus que la presse bourgeoise, ce sont les petites feuilles qui 22

avaient besoin des femmes pour transmettre leurs idées aux électeurs, leur époux, toutefois lorsque les actualités atteignaient trop d'importance, la presse populaire ne publiait aucun feuilleton par manque de place. A l'inverse, le Temps ne publiait son feuilleton que lorsqu'il manquait d'informations pour couvrir toute sa surface. Cet organe tenait sa réputation de sérieux du fait d'avoir de nombreux correspondants à l'étranger, et donc beaucoup d'informations sur ces pays. C'est le seul journal, avec l'Univers, qui ne titrait pas ses articles et, par conséquent, obligeait ses lecteurs à lire une information avant de savoir de quoi elle traite. Son public, pour 60 %, était constitué de provinciaux, des notables. Peut-être ne publia-t-il ses rarissimes feuilletons que pour ne pas paraître complètement à part ? Trois pages amputées de feuilletons, cela fait peu de place pour pouvoir tout dire. Aussi n'accorde-t-on aucun intérêt aux titres des articles, courts et banals, d'autant plus que le public a la réputation de lire tout le contenu de son journal. La presse n'utilisait pas encore, ou qu'exceptionnellement, des artifices typographiques pour attirer l'attention sur telle ou telle actualité, et ne le fera que lorsqu'elle disposera de plus de huit pages pour informer. Reste à constater que d'une feuille à l'autre, quelle que soit leur couleur politique, ce sont souvent les mêmes titres utilisés. Les médias instaureront la communication à sens unique, mais au siècle dernier, les journalistes - comme le public - ne connaissaient que le dialogue, ils en avaient l'esprit. Les journalistes lisaient leurs confrères - amis et ennemis politiques - et les titres servaient à tous pour repérer le thème des informations. Adopter le titre choisi par une autre feuille pouvait signifier: je vous réponds. Plus ou moins spécialisés sur un sujet, de nombreux chroniqueurs n'informaient pas tant sur des événements, qu'ils ne participaient à des débats établis entre tous. A l'exception de la Liberté qui, défendant le libre-échange, souhaitait encourager des industriels, aucune feuille républicaine, grande ou petite, ne prétendait avoir de la sympathie pour la religion. Or, parmi les journaux populaires républicains, il n'y a que le Petit Journal qui ne fut pas anticlérical. Il masquait son catholicisme sans plus. C'est la raison de son succès, d'autant plus que comme les autres petites feuilles il se développait en partie par 23

le truchement de la lecture des épouses, lesquelles ne pouvaient que craindre certaines idées républicaines, telle que le divorce, en plus du fait qu'elles constituaient les fidèles de la religion. Du côté des conservateurs, l'une des seules tentatives pour reprendre du public aux républicains fut celle du Soleil. Grande feuille certes, mais à un sou le numéro. Ce journal soignait sa présentation, il contenait peu d'informations courtes, aucune qui fût brève, mais il imprimait certains articles en caractères et lignes successives assez espacés pour encourager la lecture à haute voix. Cette particularité démontre que les cléricaux comptaient sur les femmes pour défendre leurs intérêts et ceux de l'Eglise. Le Soleil se disait catholique sans être clérical, ceci afin de ne pas passer pour antirépublicain, "clérical" étant le terme par lequel on désignait l'ennemi de la démocratie naissante, terme presque péjoratif tant ces gens étaient conspués par les radicaux. Mais le public n'a jamais
été idiot. Face à l'espoir que représentait la République

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un mot

magique, traduit par l'expression populaire: "le régime du dialogue"les hommes ont appris à lire dans les petites feuilles, et les grandes feuilles à un sou échouèrent, même le Soleil. Comme en tout et toujours, la quantité ne fait pas et ne vaut pas la qualité. La presse, mieux que n'importe quelle autre entreprise commerciale, savait faire sa publicité. Par exemple, le Gaulois vantera son "excellente rédaction" en rappelant la qualité de ses feuilletons pour présenter ensuite le nouveau roman à paraître, et justifier le succès du journal en reprenant un extrait du discours tenu devant l'assemblée des actionnaires: "Faut-il vous rappeler, messieurs, que, dès le début, nous arrivons en tête de ligne dans la presse, pour la rapidité de nos informations et leur sûreté [...] Faut-il vous rappeler aussi cette preuve de vitalité et d'influence donnée par le Gaulois alors qu'il prenait la tête du mouvement de charité [...] prouvant ainsi que son concours était acquis à toutes les bonnes oeuvres ?" Nombre de quotidiens ont les mêmes prétentions, notamment ils font tous de la publicité pour les fêtes de charité. La misère étant grande, elle faisait peur à tous. Sans exagération, on peut même dire qu'elle effrayait la bourgeoisie, mais il n'était pas difficile de jouer les bonnes âmes en demandant à d'autres d'ouvrir leur porte-monnaie. L'autre aspect important que révèle l'extrait ci-

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