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1905 : une année charnière du XXème siècle

De
194 pages
Laissez-vous emporter par 1905. Le dimanche rouge à Saint-Pétersbourg marque le début de la révolution russe. La Russie, en guerre avec le Japon, subit de lourdes défaites. En Chine, dans la Cité interdite, l'impératrice douairière Tseu Hi séquestre l'empereur. Dans les Balkans, Albanie et Macédoine se révoltent conter l'empire ottoman alors que Mustapha Kemal termine l'école de guerre. Les grèves s'enchaînent en France. En peinture ce sont les "Fauves", la période rose de Picasso. 1905, année charnière di XXème siècle, pleine d'évènements dont la portée la dépasse amplement.
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1905
une année charnière du XXème siècle

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8030-X EAN : 9782747580304

Michel Huguier

1905
une année charnière du XXème siècle

L'Harmattan 5-7~e de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan ltaIia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

IL Y A 100 ANS : 1905 Des évènements ont marqué cette année 1905 comme d'autres sont tombés dans l'oubli. Certains, lorsqu'ils sont survenus, passés inaperçus ou presque, ont pris de l'importance avec le recul du temps. D'autres, par leurs caractères anecdotiques ou amusants sont de bons témoignages d'une époque. En France, Emile Loubet est Président de la troisième République depuis six ans. Dans le Royaume-Uni, Edouard VII avait succédé en 1901 à la reine Victoria. Au sud de l'Europe, règnent Georges 1eren Grèce, Victor-Emmanuel III en Italie et Alphonse XIII en Espagne. Ils ont respectivement 60 ans, 36 ans et 19 ans. La France, avec la Suisse, est la seule République d'Europe. L'Empire russe de Nicolas II est particulièrement éprouvé. En Chine, l'impératrice douairière, âgée de 70 ans, humilie l'empereur qu'elle séquestre. Théodore Roosevelt préside pour un second mandat les destinées des Etats-Unis d'Amérique... Guerre et paix. La paix d'abord. En Mrique du sud, les Anglais avaient triomphé des Boers et la paix était revenue. En Europe, les deux grandes puissances coloniales occidentales, le Royaume-Uni et la France, viennent de s'offrir des bonbons acidulés dans une entente cordiale. Mais, d'autres pays sont en guerre. En Asie, les défaites russes devant les troupes de l'empereur Mitsu-Hito montrent que le Japon est devenu une grande puissance internationale. Comme dans ces manèges d'enfants qui tournent, des puissances montent, d'autres descendent.

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Dans certains pays ou dans certaines régions, des troubles civils font des morts et commencent à faire vaciller de grands empires. A Saint-Pétersbourg, puis dans toute la Russie, grèves et émeutes sont les premiers soubresauts qui allaient conduire à la révolution. Dans les Balkans, à l'image de ce qui s'était passé en Roumanie ou en Serbie, au siècle précédent, l'Albanie et surtout la Macédoine secouent le joug du Sultan ottoman. En France, la séparation de l'Eglise et de l'Etat est votée après un siècle de concordat. On annonce la mort de Louise Michel comme celle de Jules Verne. A Paris, au Salon d'Automne de peinture, la critique découvre les fauves et à Dresde le mouvement Die Brücke. De même que les différents articles d'un journal n'ont pas tous des liens entre eux, il serait impossible ou totalement artificiel d'en créer entre tous ces évènements et d'autres qui sont survenus dans le monde, cette année 1905. Cependant les routes se croisent parfois. Nous avons sélectionné les faits qui nous ont paru les plus dramatiques ou les plus marquants dans les domaines de l'art, des sciences, de la pensée et sur le plan sociologique. Les uns sont importants et graves; d'autres ne sont que des faits divers. Il faut de tout pour faire l'année 1905.

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CHAPITRE PREMIER A SAINT-PETERSBOURG, LE DIMANCHE ROUGE. EN RUSSIE, L'ANNEE TERRIBLE La guerre entre la Russie de Nicolas II et le Japon de Mitsu Rito est l'événement qui domine cette année 1905. Mais la portée de l'agitation insurrectionnelle interne à la Russie, de Saint-Pétersbourg à Odessa, de la Pologne russe à Bakou devait aller bien au-delà encore ... A Saint-Pétersbourg, les professeurs de musique d'avantgarde, ayant à leur tête Alexandre Glazounov et Nicolaï Rimsky -Korsakov, proclament l'indépendance du Conservatoire. A l'unanimité, Glazounov en est élu directeur. En revanche, les œuvres de Rimsky -Korsakov, âgé de 60 ans, sont interdites à partir de l'été. Le jeune Glazounov est ensuite nommé membre du directoire de la Société impériale russe de musique, avant d'en devenir le Président et d'aider Rimsky-Korsakov. A cette même époque, Serge Vassilievitch Rachmaninov dirige l'orchestre impérial. Mais c'est le pope Georges Gapone qui va donner le ton. Gapone est un homme de 35 ans, mince, sec, ardent. Des rumeurs disent qu'il aurait une ascendance italienne. Son grand-père, un Gaponi, aurait été un officier de la Grande Armée qui, ayant suivi Napoléon en Russie, s'y serait installé. Une certitude: Gapone est fils de moujik. Ayant reçu une certaine éducation, homme de foi, il est devenu pope. Tout en étant attaché à la monarchie et au tsarisme, il est convaincu d'avoir une mission sociale: la défense des ouvriers qu'il doit aider et guider. Lorsqu'il étudiait à l'Académie de théologie, il avait été l'auteur d'un livre sur la situation de la classe ouvrière. Comme le qualifie Madame

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Carrère d'Encausse, c'est un prêtre ouvrier avant l'heure. Remarquable orateur, il se voue à la propagande des idées libérales. Seul intellectuel parmi les ouvriers, il était devenu, l'année précédente, membre de l'une des cinq sections des Unions ouvrières de Saint-Pétersbourg. Quatre mois plus tard, en avril, il est élu Président général de l'ensemble des sections qui comptent 25 000 adhérents. Le 17 décembre 1904, à la suite du licenciement de quatre ouvriers dans les usines Poutilov situées dans les faubourgs de Saint-Pétersbourg, une grève est déclenchée. Une grande manifestation est prévue ce dimanche 9 janvier 1905 pour remettre une supplique au tsar qui reste la référence suprême, incontestée. La veille, Gapone lui écrit: «Nous nous présenterons demain au palais dRiver pour t'exposer les aspirations de la nation entière.» La suite de la

missive est un peu paranoïaque. Elle demande « la
convocation immédiate d'une assemblée constituante, l'amnistie, l'abolition de tous les impôts indirects ». Plus loin, elle poursuit: «Jure-nous de satisfaire nos exigences, sinon nous sommes prêts à mourir devant ton palais. Si, en proie à des hésitations, tu ne te montres pas au peuple, si tu laisses couler le sang des innocents, tu briseras le lien moral

entre lui et toi.

»

Difficilement acceptable de la part de

l'empereur de toutes les Russies qui s'estime être le père de son peuple! Ce jour-là, Nicolas II n'est pas à SaintPétersbourg, mais dans sa résidence voisine de TsarskoïeSelo. Il note dans son journal: «Toutes les usines sont en grève, mais les ouvriers sont calmes. A leur tête se trouve une sorte de pope socialiste nommé Gapone, qui avait des accointances avec la police.» Devant la menace de manifestation, le prince Sviatopolk- Mirsky, nouveau ministre de l'Intérieur, fait venir des troupes pour renforcer la

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garnison. Mais le préfet de police compte surtout sur Gapone avec qui il avait des contacts pour contenir des débordements. Ce dimanche 9 janvier, le temps est superbe, ensoleillé. Il gèle. L'annonce du défilé des grévistes a fait fermer les portes cochères des immeubles. Jusqu'à onze heures tout est calme. Les ouvriers arrivent de plus en plus nombreux dans le centre ville où ils se regroupent. Bientôt, une centaine de milliers de personnes s'avance vers le palais d'hiver en chantant des hymnes religieux interrompus par des cris
«

Dieu sauve le tsar ». En tête du cortège, on peut même voir

des portraits de Nicolas II portés par des manifestants. Les premiers d'entre eux, arrivés à la porte de Narva, constatent que l'accès au palais d'hiver est barré par un escadron de cavalerie qui bat la semelle pour se réchauffer. On remet à l'officier qui le commande un manifeste adressé au prince Sviatopolk-Mirsky afin qu'il transmette à Nicolas II ce message: « Qu'il vienne comme véritable tsar, avec un cœur vaillant vers son peuple.» La population a une telle confiance que des femmes et enfants se joignent aux ouvriers. Tout est calme. Des magasins commencent à ouvrir. En ville, de petites unités de cosaques patrouillent à cheval. Cependant, la foule grossit de plus en plus et un officier la somme de se disperser. Devant son refus, les cosaques tirent en l'air provoquant la panique. Des manifestants s'enfuient sur la Neva gelée alors que d'autres deviennent menaçants. La cavalerie, inquiète, charge et sabre la foule sur les ponts. Les fuyards écrasent d'autres fuyards. On compte plus de 1 000 morts. La neige piétinée est sanglante. Le dimanche 9 janvier 1905 à Saint-Pétersbourg est devenu «le dimanche rouge ». Gapone prend des vêtements d'ouvrier, se fait couper barbe et cheveux, puis disparaît. Le soir, Nicolas note dans s'on cahier: «Journée pénible. De sérieux désordres se sont produits à Saint-Pétersbourg... Il y a eu beaucoup de tués et

Il

de blessés...» et plus loin, dans son journal personnel qui relate en quelques mots des événements graves mélangés à des épisodes de sa vie familiale: «Maman est venue de la ville juste à l'heure du service religieux. Nous avons déjeuné

en famille. »
L'image du tsar, père du peuple russe, s'est brisée. Les manifestants de Saint-Pétersbourg sont d'autant plus révoltés par l'attitude des troupes que, pendant ce temps en Mandchourie, la guerre contre les Japonais, dont les échos parviennent dans la capitale, se solde par défaite sur défaite. Le lundi, pour rétablir l'ordre, le tsar décide de nommer gouverneur général de Saint-Pétersbourg le général Dimitri Federovitch Trepov qui était préfet de police de Moscou. Totalement dévoué à la couronne, énergique, voire dur et autoritaire, Trepov suggère néanmoins à Nicolas de recevoir une délégation d'ouvriers. Trente-quatre sont accueillis par l'empereur à Tsarskoïe-Selo le 19 janvier. Dix jours trop tard ! Nicolas leur tient un discours empreint de fermeté et de bienveillance, rejette la faute sur les meneurs et se dit sensible à la loyauté du peuple à son égard. En sortant, les ouvriers se rendent à l'église du palais où ils prient et baisent les icônes devant lesquelles ils font brûler des cierges. Puis, ils sont conduits dans un ancien lycée où un repas leur est servi avant qu'ils soient ramenés en train à Saint-Pétersbourg. Le 6 février, la noblesse de la ville adresse au tsar une lettre lui suggérant d'ordonner que des représentants du peuple «puissent élever librement leurs voix jusqu'au trône », estimant que cela fera cesser aussitôt les troubles intérieurs. Hélas, là encore, il est trop tard. En effet, les grèves s'étendent peu à peu dans tout le pays: dès le 21 janvier, c'est à la fonderie d'Ouboulskow où travaillent 6 000 ouvriers. Les grévistes sont prévenus que, s'ils poursuivent leur mouvement, ceux qui étaient

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réservistes seront immédiatement incorporés et envoyés en Mandchourie. Seulement 800 d'entre eux renoncent à la grève. A la fabrique de tabac de Schapsal et Erdat, 500 ouvriers travaillent encore sous la protection d'une compagnie d'infanterie, mais les grévistes, appuyés par la foule, pénètrent dans l'usine et les forcent à cesser le travail. A l'imprimerie de l'Académie des sciences, c'est la police elle-même qui ordonne aux employés d'arrêter le travail pour éviter des désordres. Les étudiants se joignent au mouvement. Dans les amphithéâtres, des réunions politiques et des proclamations révolutionnaires remplacent les cours. Des membres de l'Académie des sciences et des professeurs d'université signent un manifeste qui se termine par: «La liberté de la

science est incompatible avec le régime social russe actuel. »
Le «dimanche rouge» du 9 janvier a fédéré tous les

opposants qui se rassemblent dans une « Union des unions ».
Moins d'un mois plus tard, début février, le grand-duc Serge Alexandrovitch, âgé de 47 ans, oncle de Nicolas, commandant du district militaire de Moscou, est tué par une bombe à sa sortie du Kremlin. Il était connu dans l'entourage du tsar comme un des plus farouches opposants à toute réforme. L'assassin, un socialiste révolutionnaire, au moment d'être arrêté, hurle: «A bas le gouvernement. A bas le tsar!

Vive le parti!

»

Il sera pendu. Le comité révolutionnaire

avait organisé cet assassinat en représailles à la répression d'une manifestation d'étudiants qui avait été chargée par la police et avait fait un grand nombre de morts. Les divergences d'opinion qui règnent dans l'entourage immédiat du tsar aboutissent à des maladresses et des incohérences qui n'arrangent pas la situation. Ainsi, Boulygine, adjoint du préfet de police de Moscou, un

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provincial pondéré, élabore un texte autorisant la participation de délégués de la nation pour discuter les lois. La veille du jour où il devait être publié, Nicolas, sous l'influence de certains de ses proches, en particulier de la tsarine, signe un manifeste très réactionnaire sans avoir averti ses ministres. Revirement: dans l'après-midi du 2 mars, Boulygine lit son texte à Nicolas qui accepte de le signer. Il appelle tous les Russes à la fidélité au tsar pour faire cesser les grèves et les révoltes. Il y est question de réprimer avec sagesse les désordres intérieurs, de faire cesser la révolte et d'améliorer les institutions gouvernementales. Deux manifestes contradictoires sont ainsi publiés le même jour. Ils feraient mauvais effet si l'enjeu n'était pas si grave. La population ne comprend plus. Les plus lucides perçoivent que Nicolas est partagé entre deux tendances opposées qui sont fortes avec, toujours en toile de fond, l'annonce des revers militaires en Mandchourie ce qui n'améliore pas la situation intérieure. La fin du mois de mai voit éclater de nouvelles grèves. A Lodz, lors des combats de rue auxquels participent 60 000 ouvriers, 500 manifestants sont tués. Ailleurs, une émeute fait intervenir l'armée alors que les marxistes sociaux-démocrates amplifient leur propagande, non seulement auprès des ouvriers, mais aussi chez les militaires. Mi-juin, une autre grève éclate à Odesssa, grand port de la mer Noire. Le cuirassé Potemkine, qui était en manœuvre, reçoit l'ordre d'y faire cap. Ce cuirassé porte le nom emblématique d'un prince russe qui avait convaincu la tsarine Catherine II de restaurer l'empire byzantin au profit de la Russie et avait conquis la Crimée à la fin du 18ème siècle. Sur le Potemkine, tout commence au large. L'équipage découvre que le bateau ravitailleur, peut-être à cause de la chaleur de l'été, a livré de la viande avariée dans laquelle grouillent des asticots. Le

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médecin du bord se veut rassurant et déclare que la viande est comestible. Elle est servie en bortsch dans des marmites dont l'odeur est insoutenable, même pour ces rudes marins. Ce sont des hurlements et la révolte. On alerte le commandant qui fait rassembler et aligner l'équipage sur le pont. Après avoir harangué les matelots, il ordonne que ceux qui acceptent de manger la viande s'avancent de deux pas. Seuls quelques matelots font ces deux pas en avant par vieux sens du devoir. Furieux, le commandant se retire dans le carré des officiers non sans avoir averti l'équipage qu'il n'aurait rien d'autre à manger. Quelques matelots sociaux-démocrates, convaincus d'idées révolutionnaires, excitent les autres à la révolte. L'occasion est à la fois bonne et justifiée. Le second, un aristocrate, connu pour sa brutalité cassante, sort son revolver et tire sur un matelot qui le menaçait. C'est l'embrasement. L'équipage pille l'armurerie. Quelques officiers rejoignent les mutins. Les autres sont tués ou jetés par-dessus bord. Le Potemkine se dirige ensuite vers Odessa en arborant le drapeau rouge! A Odessa la loi martiale vient d'être déclarée et plusieurs centaines de grévistes ont été tués par la police et la cavalerie cosaque, rappelant le dimanche rouge de Saint-Pétersbourg. Les sociaux-démocrates de la ville soulèvent les soldats des garnisons. Ce sont des combats de rue. Entre-temps, le Potemkine accoste et s'amarre dans le port. L'équipage auquel les révolutionnaires se sont joints veut rendre à terre un dernier hommage au premier matelot tué dans la révolte à bord. La foule est à nouveau chargée et ce sont à nouveau des cadavres. Après des pourparlers avec les rebelles, le gouverneur d'Odessa finit par accepter que les funérailles du matelot, dont la portée est symbolique, puissent se dérouler. Mais, dès la cérémonie terminée, les soldats chargent encore une fois la foule. Les canons du Potemkine ouvrent le feu pour soutenir les révolutionnaires. Ils ne font qu'augmenter le

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nombre de victimes. A cour de munitions et non ravitaillé, le Potemkine gagne le large. Une escadre basée à Sébastopol reçoit l'ordre de se rendre à sa rencontre pour faire entendre raison aux mutins. Le Potemkine passe entre les vaisseaux qui devaient l'arraisonner. Aucun coup de feu n'est échangé. Les matelots du Potemkine, crient «Vive la Révolution» et les autres matelots de bordée à bordée répondent par des
«

Hourras. » Un autre cuirassé, «Georges le Victorieux» se

joint même au Potemkine, hésite et finit par regagner Sébastopol avec le reste de l'escadre. A Odessa, les autorités ont repris en main la situation. Dès lors, tel un vaisseau fantôme, le Potemkine croise en mer Noire, avant de rejoindre le port roumain de Constantza où il est désarmé et son équipage arrêté. Pendant ce temps, le prince Troubetskoï, professeur à l'université de Moscou, conduit une. délégation d'universitaires qui remet au tsar une adresse modérée qui se

termine par: « Sire, ne temporisez pas. A cette heure terrible
des épreuves nationales, grande est votre responsabilité

devant Dieu et devant la Russie. » La réponse de Nicolas est
toujours ferme, optimiste. Il appelle ses sujets à rétablir la base de l'ordre: l'union entre le tsar et toute la Russie. Quelques jours plus tard, il reçoit une délégation de paysans. Ils constituent 80 % de la population. Nicolas a toujours considéré qu'ils lui sont particulièrement attachés et il espère qu'ils feront contrepoids aux ouvriers et aux intellectuels. Pour les privilégier, il envisage de créer une représentation nationale qui serait composée de 43 % de paysans, de 34 % de propriétaires fonciers et de 23 % de bourgeois des villes. Aucun ouvrier. Cette Douma doit être convoquée en août pour discuter le budget, mais toute discussion politique y serait bannie. Comme elle est reportée, les opposants

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décident de se réunir en Congrès à Moscou. Le Congrès, bien qu'il ait été interdit, se déroule quand même. Après une brève accalmie favorisée par la paix conclue avec le Japon, l'agitation reprend avec la rentrée universitaire.

C'est

«

Septembre

1905 »



étudiants,

ouvriers,

fonctionnaires, montent sur les tribunes des amphithéâtres et haranguent leur auditoire dans une escalade révolutionnaire. Les typographes se mettent en grève, puis les boulangers, les cochers de fiacre, les employés de chemins de fer. On chante l'Internationale dans les rues. Plus rien ne fonctionne. Quelques promesses de concessions gouvernementales ne servent à rien. Seuls comptent les réunions des comités, les assemblées, les conseils (les soviets), les libertés ou plutôt la Liberté pour chacun et pour tous. D'autres émeutes ont lieu à Bakou où des puits de pétrole sont incendiés provoquant une hausse considérable du prix du naphte. Des troupes sont envoyées contre les tartares révoltés. Aux yeux de beaucoup, un seul homme peut encore arranger la situation. C'est Serge loulevitch Witte qui vient d'élaborer et de conclure le traité de paix, somme toute honorable, avec le Japon, moyennant des concessions territoriales modérées. Witte avait été un conseiller de Nicolas, particulièrement influent jusqu'en 1903, mais des divergences d'opinion avec l'entourage du tsar l'avaient fait écarter du Conseil. Dans une entrevue avec Nicolas, début octobre, Witte lui conseille, soit une répression impitoyable, soit l'accord au peuple d'importantes concessions politiques, ce qu'il estimait personnellement préférable. Mais une fois de plus, des proches du tsar, notamment la tsarine, le poussent plutôt vers l'option de fermeté répressive. Nicolas discute, hésite, n'arrive pas à se décider. Il est peut-être tout autant préoccupé par l'otite de son fils, le tsarévitch âgé d'un an,

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tant attendu après quatre filles et qui est hémophile. Pendant ce temps, la situation s'aggrave encore. Mi-octobre, le tsar finit par signer à contrecœur un projet de réformes importantes. Cependant, il en veut à Witte de l'avoir poussé dans ce qu'il ressent comme une trahison vis-à-vis de ses ancêtres et comme une décadence de l'Empire. Néanmoins, par nécessité, Nicolas nomme Witte premier ministre et ministre de l'Intérieur. C'est d'abord un élan d'enthousiasme de la population qui mêle au drapeau rouge le drapeau national. Mais les oppositions ressurgissent bien vite. Les socialistes veulent une République démocratique. Au contraire, les plus farouches aristocrates souhaitent un retour en arrière et créent dans ce but une Union du peuple russe qui recrute ses militants dans la petite bourgeoisie et parmi les commerçants. Nicolas, une fois de plus, est partagé. Trepov qui est, rappelons-le, gouverneur général de la capitale, a sa réelle confiance et il regrette d'avoir promu Witte ministre. Celui-ci, bien conscient de la situation, écrit

dans ses Mémoires:

«

Trepov devient le chef irresponsable

du gouvernement et moi un Président du Conseil responsable, mais dépourvu d'influence». Les défilés continuent: les manifestants socialistes défilent avec des drapeaux rouges, les manifestants de l'Union du peuple russe défilent avec des écharpes blanches, des icônes et des portraits du tsar. Les plus conservateurs font des contre-manifestations en ceintures noires, protégés par la police et rendent les juifs responsables de tout. Des groupes de centaines de différents manifestants s'affrontent, se tuent entre eux ou sont tués par la police. Le 26 octobre, Leiba Bronstein dit Lev Davidovitch, dit Trotski, âgé de 26 ans, est élu vice-président du Conseil ouvrier de Saint-Pétersbourg. Fin octobre, un manifeste du tsar est publié. Il octroie à la population la liberté civique, la

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liberté de conscience, de parole, de réunion et d'association. Il appelle les classes qui étaient jusque là privées de droit électoral à participer à la Douma d'Empire. Aucune loi ne pourra prendre vigueur sans l'approbation de la Douma. Ce manifeste ne produit aucun apaisement. Les émeutes et les grèves révolutionnaires se perpétuent à Saint-Pétersbourg, à Moscou et à Varsovie. Dans la capitale, une foule composée de plus de 50 000 personnes agite des drapeaux rouges et se porte devant l'Université. Un drapeau rouge est hissé sur le bâtiment pendant que la foule se découvre. Le 8 novembre, une mutinerie militaire éclate dans la base navale de Kronstadt près de Saint-Pétersbourg. Plusieurs milliers d'hommes des équipages de la flotte se répandent dans la ville et tirent sur les officiers. Après s'être enivrés, ils pillent l'arsenal, mettent le feu à des édifices publics et à de nombreuses maisons particulières. Des troupes loyalistes sont envoyées pour réprimer la rébellion. Les mutins finissent par se rendre après douze heures de résistance acharnée. Deux jours plus tard, à l'autre extrémité de l'Empire, à Vladivostok, des soldats réservistes, furieux de ne pas être démobilisés, se révoltent, pillent et incendient les magasins de la ville. A la même époque, la révolution triomphe pacifiquement en Finlande qui était sous domination russe, mais avec une autonomie politique et administrative. Sous la pression des Finlandais, le gouverneur russe démissionne et dans toutes les villes les garnisons russes sont désarmées. Le drapeau finlandais remplace le drapeau russe. Le tsar fait alors paraître un manifeste abolissant les mesures de russification contre lesquelles les Finlandais protestaient depuis cinq ans et promet au pays une Constitution libre. Une attitude contradictoire est adoptée en Pologne. Le 13 novembre, l'état de siège y est proclamé. Un oukase impérial signifie aux Polonais qu'en raison de leur agitation séparatiste

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