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A travers le Cameroun du Sud au Nord (Tome 2)

De
162 pages
Ce second tome forme un contrepoint aux étonnantes aventures que raconte le lieutenant Curt Morgen quand il s'est risqué à travers de vastes et superbes contrées, peuplées d'hommes dont l"Europe ignorait tout, et qui n'avaient jamais vu le moindre Blanc. Avec ces hommes, l'explorateur, sans cesser de se conduire en officier allemand, perd peu à peu ses distances et finit par montrer de réelles capacités d'empathie. C'est ce cheminement que le traducteur tente ici d'éclairer.
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A TRAVERS LE CAMEROUN DU SUD AU NORD

Illustration de couverture Morgen à l'assaut des retranchements de Ngadèr
lors de son alliance avec Ngila

((

Ngaundere »)

<!:> 'HARMATTAN, L

2009

5-7, rue de l'École- Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com cliffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr ISBN: 978- 2- 296-09164-1 EAN: 9782296091641

Curt von Morgen

A TRAVERS LE CAMEROUN DU SUD AU NORD

Commentaires, bibliographie et index de Philippe Laburthe- Tolra

L'Harmattan

Racines du Présent Collection dirigée par François Manga-Akoa
En cette période où le phénomène de la mondialisation conjugué au développement exponentiel des nouvelles technologies de l'information et de la communication contracte l'espace et le temps, les peuples, jadis éloignés, se côtoient, communiquent et collaborent aujourd'hui plus que jamais. Le désir de se connaître et de communiquer les pousse à la découverte mutuelle, à la quête et à l'interrogation de leurs mémoires, histoires et cultures respectives. Les générations, en se succédant, veulent s'enraciner pour mieux s'ouvrir dans une posture proleptique faite de dialogues féconds et exigeants. La collection «Racines du Présent» propose des études et des monographies relatives à l'histoire, à la culture et à l'anthropologie des différents peuples d'hier et d'aujourd'hui pour contribuer à l'éveil d'une conscience mondiale réellement en contexte. Déjà parus
LABURTHE-TOLRA Philippe, Les seigneurs de laforêt, 2009. MORGEN Curt von, A travers le Cameroun du Sud au Nord (premier volume), 2009. FOTSO DJEMO Jean-Baptiste, Le regard de l'autre. Médecine traditionnelle africaine, 2009. ADLER Alfred, La mort est le masque du roi, 2008. BARRY Boubacar, La Sénégambie du XVe au XIXe siècles, 2003. GREVOZ Daniel, Sahara, 1830-1881,2003. RUSCIO Alain, Dien Bien Phu, lafin d'une illusion, 2003. BOUQUET Christian, Tchad, genèse d'un conflit, 2002. LIAUZU Claude, Aux origines des tiers-mondismes. Colonisés et anticolonialistes en France (1919-1939), 2002. SENEKE-MODY Cissoko, Contribution à l'histoire politique du Khasso dans le Haut-Sénégal, des origines à 1854, 2002. UM NYOBE Ruben, Écrits sous maquis, 2002.

Comme je l'ai dit dans la présentation, je me suis refusé à alourdir le texte de Morgen du contrepoint de notes qui rend généralement ardue la lecture des ouvrages à prétentions scientifiques. On donnera ici, sous une forme cursive, l'essentiel de ce qui peut contribuer à la compréhension du texte, en développant seulement les renseignements les plus difficiles à trouver pour un lecteur francophone, telles les notices biographiques.

COMMENTAIRE DU PORTRAIT DE CURT VON MORGEN ET DE SON AVANT-PROPOS (Esquisse de biographie. Le serment des officiers au roi de Prusse. Titre et publication de ce livre. Patriotisme et souci scientifique chez Morgen. La transcription des noms géographiques. Principes adoptés ici. Cartographie historique du Sud-Cameroun de 1882 à 1900. Les conditions de rédaction de l'ouvrage.) Le portrait que notre auteur donne de lui-même au début de son livre est celui d'un jeune officier prussien sûr de soi, qui a appris à l'École des Cadets à se tenir dans cette attitude raide et quelque peu empreinte de morgue qui ne le distingue guère de ses pairs, les membres de la caste des officiers. A l'ère du pacifisme, on a peine à imaginer le prestige dont ces hommes jouissaient voici quatre-vingts ans en Europe, et singulièrement en Allemagne. Or, au sein de cette élite, Morgen vient de se signaler par les exploits que relate ce livre: on comprend ses raisons d'être fier. Le recul de l'histoire nous amènera plus loin, par son jeu ironique, à des réflexions parfois amères et désabusées: ici, il nous permet de savoir que cette brillante carrière continuera d'être exemplaire.
Esquisse de la biographie du général prussien von Morgen (1858-1928). La plupart des renseignements fournis ici l'ont été obligeamment par le fils du général, M. Hans-Georg von Morgen, (poète et écrivain orientaliste), à qui je redis toute ma gratitude. Je les ai complétés par les articles des encyclopédies allemandes (Brockhaus, Meyer, etc...).

Né le le' novembre 1858 à Neisse en Silésie (au sud de Breslau, tout près de la frontière tchèque - à présent territoire polonais), Curt Morgen est lui-même fils d'un Generalmajor (équivalent français: général de division) Hermann-Léopold -225-

Morgen

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et de son épouse, Sophie-Dorothée, née Mallison, issue d'une famille

de Dantzig dans la Prusse orientale d'alors. Curt fut élevé au Prytanée militaire silésien, l'Ecole des Cadets de Wahlstatt, où il subit une discipline et une formation très strictes jusqu'à son entrée dans l'armée. Second-lieutenant à Liegnitz (toujours en Silésie) en 1878, il eut la chance de rencontrer en la personne de son commandant de compagnie non seulement un supérieur exemplaire, mais aussi un ami fidèle jusqu'à la fin de sa vie. Quoique fantassin, il devint à cette époque un cavalier émérite et passionné, ce qui lui fut très utile dans la suite.

Il est probable que Schulze, qui était professeur à l'École de Wahlstatt quand Curt finissait ses études, exerça une influence sur lui. Schulze fréquentait les cercles acquis à l'idée coloniale, qui suscitait en Allemagne les mêmes réticences qu'en France à la même époque: en 1884, il allait prendre la tête de l'expédition du Congo avec Kund et Tappenbeck, et y laisser la vie.
Mais surtout, le jeune Morgen appartenait lui-même à ces milieux fascinés par les possibilités d'outre-mer; sa famille avait décidé d'y investir, et en 1877 donc avant l'acquisition de colonies allemandes - son frère aîné, George, qui s'était établi au Gabon, se noya dans les eaux de l'Ogooué. A la suite de ce tragique événement, Curt fit très tôt acte de candidature pour servir en Afrique. Il semble qu'il se soit toujours trouvé à l'étroit dans la vie de garnison.

La mort de Tappenbeck, le fondateur de Yaoundé, lui fournit l'occasion attendue. Comme il était excellemment noté, sa candidature fut retenue par le ministère des Affaires étrangères (alors responsable des protectorats et territoires d'outre-mer), qui devait, auprès du capitaine Kund, remplacer le lieutenant disparu par un autre. Kund préparait en effet sa troisième expédition dans l'intérieur du Cameroun; il voulait, après avoir initié son nouveau second à la vie africaine, le laisser continuer seul l'exploration, en restant lui-même à Yaoundé pour y prendre la succession de son ami Tappenbeck. Morgen quitte donc l'Allemagne en septembre 1889 et commence à faire les préparatifs de l'expédition; mais au moment de quitter Kribi pour l'intérieur; coup de théâtre: Kund est frappé d'une attaque d'apoplexie. Il fallut improviser une solution de rechange: le botaniste Zenker, vieil habitué de l'Afrique, que Kund venait d'engager, prendra la relève au poste de Yaoundé, tandis que Morgen, malgré son inexpérience, doit assumer le commandement de cette expédition mi-scientifique, mi-militaire qui avait à explorer et à placer davantage sous l'influence allemande tout l'arrière-pays du Cameroun méridional. La réussite de cette mission, réitérée l'année suivante avec des buts commerciaux plus avoués et plus précis, constitue le sujet de ce livre. Morgen rejoint Yaoundé, y laisse Zenker, y prend Horhold, un jeune commissaire de police qui assurait l'intérim, ainsi que Cornélius, vieux et fidèle compagnon africain de Kund. Avec eux, il va mener à bien le double plan de Kund : vers le nord, assurer la jonction avec les régions déjà connues des Blancs (Banyo) ; vers le sud, trouver la route la plus courte pour joindre Yaoundé à Douala, la capitale d'alors. L'aspect pratique de ce projet scientifique n'est pas négligeable: il s'agit de libérer le commerce en général, en particulier le trafic de l'ivoire, de l'influence des intermédiaires. L'aspect idéologique est aussi présent: il s'agit de combattre les guerres, le despotisme et le trafic des esclaves. La région qui va de Yaoundé à Ngila était considérée alors à la fois comme le pays de l'ivoire et comme le grand réservoir d'hommes du Cameroun. Malgré une grave maladie tropicale, malgré des escarmouches et des guet-apens incessants de la part des autochtones hostiles, Morgen poursuit son projet avec une détermination implacable: il atteint Ngila, découvre le Mbam, revit:;:t par la rive droite de la Sanaga jusqu'à Édéa, dans des conditions très difficiles, à travers des contrées désertes ou inhospitalières; il soumet les Malimba ;
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il repart pour Ngila, fait la guerre en compagnie du chef, s'enfuit de chez lui, où il était retenu depuis des mois; rejoint le lamido de Tibati au siège de Ngambé, et, de là, gagne enfin Banyo ; puis passe en Nigeria à travers de hautes montagnes; retrouve des Européens à Bakundi, redescend par la Bénoué et le Niger jusqu'à Lagos, et retourne à Douala, dont le gouvernement était sans nouvelles de lui depu:'S six mois, et où tout le monde le croyait mort... (9 mars 1891). De retour en Allemagne où il est décoré (DKB IV, p. 54), il sert au Kolonialamt (Département colonial du ministère des Affaires étrangères). Il donne avec brio de nombreuses conférences fort appréciées: l'une à Berlin devant la famille impériale; d'autres en présence du prince Bismarck et d'importantes personnalités; d'autres enfin, avec projections, au service des sociétés qui tâchent d'éveiller l'intérêt du grand public pour le Cameroun. On peut suivre sa trace à Stuttgart, à Leipzig, à Nuremberg, où il prend la parole le 30 juin 1891 devant le Congrès de la Société coloniale allemande (Deutsche Kolonialzeitung, 1891, n° 8, p. 108) pour exposer à Wissmann et à bien d'autres personnalités son programme au sujet du Cameroun (cf ici son chapitre xx). Il parle dans le même sens au Comité directeur de la même société le 9 novembre (id. n° 12, p. 170). Brillant conférencier, Morgen tâche aussi d'émouvoir son auditoire, dont il sollicite les sentiments humanitaires en insistant sur la valeur des populations qu'il a découvertes et sur la nécessité de combattre la pratique de l'esclavage qui les menace de ruine et de déportation. Il fait don du bénéfice de ses conférences (2728 marks) à l'hôpital de Douala, où viennent de s'installer les premières infirmières venues d'Allemagne (DKB III, p. 213). En 1891, également, il se marie: il épouse Else, fille d'un gros industriel berlinois, Robert Guthmann, chez qui il jouira, en 1892, d'un congé de longue durée pour rédiger son livre. Morgen reprend son service comme commandant de compagnie à Francfort-sur-l'Oder ; mais il est devenu célèbre. Il raconte dans une lettre à Strumpell (Kameruner-Post, 5eannée, n° l, avri11928, p. 22) comment, le 4janvier 1894,il reçut un télégramme du chancelier Caprivi le convoquant à Berlin. Le Cameroun était plongé dans le désarroi par suite de la mutinerie des soldats dahoméens et du soulèvement de la population Abo. L'empereur, annonce Caprivi, charge Morgen de maîtriser ces troubles; d'ailleurs les faits montrent que les temps ne sont pas encore mûrs pour un gouvernement civil; Morgen sera donc le gouverneur du Cameroun dont on attend la nomination. Et maintenant, Monsieur le Gouverneur, ajoute Caprivi, que décidez-vous? Morgen a préconisé la création d'une « Schutztruppe », milice de protection pour le Cameroun. Sa réponse jaillit: les soldats les plus sûrs d'Afrique sont les Soudanais (qui ont donné à Wissmann ses victoires en Afrique orientale) : il faut aller en recruter par l'Égypte, pour qu'ils forment le noyau de la nouvelle troupe. Le chancelier impérial fait passer Morgen dans le bureau du directeur des Affaires coloniales, Kayser - dont le nom au bas des dépêches prête à méprise... (sur ce haut-fonctionnaire, cf Brunschwing, l'Expansion allemande, p. 155-157). Tandis que Morgen discute avec Kayser des modalités pratiques du projet, on apporte un mot au directeur, qui s'interrompt et regarde Morgen, surpris: « Mais vous êtes marié? '- Oui - Alors, vous ne pourriez pas rester longtemps au Cameroun! Vous ne pouvez pas assumer la charge de gouverneur ! » (Les femmes de fonctionnaires n'accompagnaient pas alors leurs maris; c'est le célibataire Jesko von Puttkamer qui occupera la place.) En compensation, Morgen sera promu capitaine; on l'invite à emmener un auxiliaire parmi les officiers du l2e Grenadier, son régiment: il choisit Dominik qui l'en suppliait - choix tel qu'il n'yen eut jamais de meilleur, commentera-t-il trente ans plus tard. Le 30 janvier, Morgen quitte Berlin pour l'Égypte et le Soudan, où, à Khartoum, les Anglais lui imposeront le recrutement de fellahs incapables, que Morgen fera semblant d'accepter tout en recrutant en sous-main de vrais Soudanais. A Port-Saïd, sous les yeux de Kitchener, grâce à la complicité d'un ex-officier bavarois employé au canal, il licencie in extremis les fellahs et embarque qUijtre227 --

vingt-cinq excellents soldats, bien instruits et entraînés par les Anglais, qui rendront de grands services au gouvernement du Cameroun. La petite troupe transite par Lisbonne où elle prend la ligne Woermann pour Douala - tout en continuant à s'exercer sur les bateaux. Soixante-dix Vei recrutés au passage la compléteront. Débarqué à Douala, le premier Kommandeur de la milice de Protection impériale du Cameroun a la chance de trouver sous ses ordres, ~utre le lieutenant Dominik, le sous-officier Oscar Zimmermann, qui deviendra pendant la Grande Guerre le soldat le plus décoré sur le champ de bataille de toute l'armée allemande. Avec de tels hommes, la campagne chez les Abo s'achève vite, en avril 94, par la prise de Malende, malgré les déceptions que causent les Soudanais, payés cher et mal adaptés au climat humide. En mai, après avoir laissé le commandement de la Schutztruppe à son successeur von Stetten, Morgen-Pacha, comme l'appelaient ses soldats, retourne en Allemagne; puis il revient au Soudan, où il accompagnera l'armée anglo-égyptienne à Dongola pendant la campagne contre les Mahdistes de l'hiver 1896-1897. En 1897, il est nommé attaché militaire à l'ambassade allemande auprès de l'empire ottoman, à Constantinople, et il y fait ce que l'on appelerait maintenant de 1'« assistance technique» : il devient instructeur à l'École de Guerre turque. Le comportement des armées turques, si brillant sous la conduite d'un général comme Enver Pacha pendant la Première Guerre mondiale, montre l'influence bénéfique que Morgen eut alors sur les officiers. Dans son livre de 1920 (voir ciaprès), il attribuera la chute de l'empire ottoman à la faiblesse de ses communications: lors de son séjour à Constantinople, il avait bien réclamé à titre stratégique l'établissement de voies ferrées dans toutes les directions à partir de Constantinople: vers Bagdad, vers la Mecque et vers le canal de Suez; mais les travaux avaient été trop lents (Meiner Truppen Heldenkilmpfe, pp. 179-180). A l'occasion de la visite du Kaiser à Constantinople et à Jérusalem, en 1897, visite qu'il est chargé d'organiser, il est promu Major (commandant), mais surtout il reçoit la plus haute distinction militaire alors concevable, qui équivalait à une reconnaissance publique de ses mérites: il est nommé aide-de-camp de Guillaume II. En 1898, c'est la campagne victorieuse des Turcs contre l'armée grecque en Thessalie. Morgen accompagne dans son Q.G. le Haut-Commandement de l'armée ottomane, qui prit à maintes reprises conseil de lui. Le Sultan Abdoul Hamid en personne le décora pour l'en remercier. Puis le cabinet militaire de Berlin le nomma attaché militaire à Belgrade et à Bucarest. Originaire d'une région frontalière, inquiet de l'avance slave, et entraîné par sa formation à être vigilant vis-à-vis de l'Orient, Morgen comprenait tout-à-fait le souci qu'inspirait à la Turquie sa frontière d'Arménie; il prônait pour la défendre l'alliance entre elle et l'empire allemand. Aussi, en compagnie d'un' officier de l'état-major turc, avait-il entrepris à plusieurs reprises de longues chevauchées de reconnaissance depuis Kars et Erzerumjusqu'à la frontière russe. Il adressa à ce sujet des rapports à l'état-major général de Berlin, et ceci de sa propre initiative, c'està-dire par dessus la tête de l'ambassadeur en place.
. Originaire d'une régipn frontalière, inquiet de l'avance slave, et entraîné par sa formation à être vigilant vis-à-vis de l'Orient, Morgen comprenait tout-à-fait secrets russes, ni d'ailleurs à l'ambassadeur allemand, qui avait réclamé son rappel. Ses avertissements concernant les préparatifs de guerre russes (et le « panslavisme»), qui étaient si visibles dans les Balkans, ne cadraient pas bien alors avec les conceptions politiques du gouvernement allemand, qui était justement en train d'organiser une visite du Kaiser au Tsar à Kronstadt - et ce devait être en effet des sommets de l'amitié entre « Nickie» et « Willie ». Alors que Morgen devait y accompagner

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l'empereur, le gouvernement russe le déclara « persona non grata ». Cet incident l'éliminait de la suite du Kaiser et, de plus, achevait de rendre délicat son maintien dans des postes diplomatiques. Mais son départ des services politiques de renseignement et de conseil ne mit pas en danger sa carrière militaire, bien au contraire. A la suite de son rappel, il fut affecté au grand état-major général à Berlin, et deux ans plus tard, en 1904, tout spécialement honoré et récompensé pour ses services exceptionnels: Guillaume II l'anoblit à titre personnel. Le Kaiser lui-même avait dessiné ses armoiries, qui symbolisent son courage à lutter contre l'esclavage: les chaînes brisées d'un esclave noir, surmontées d'un fléau d'armes - en allemand une « étoile du matin », à cause de la boule hérissée de pointes qui la caractérise, qui se dit donc « Morgenstern », d'où sa présence dans les armes de Curt von Morgen. (Voir illustration de la couverture.) Il s'agit d'une arme redoutable que les paysans suisses (alors grands guerriers) avaient mise à la mode au XIVesiècle, mais qui fut vite abandonnée. car, sans un apprentissage qui faisait l'objet de longs développements dans les traités d'escrime, elle était aussi dangereuse pour son utilisateur que pour ses ennemis. Le blason de Morgen était accompagné d'une devise très militaire: « Durch Kampf zum Sieg », que l'on peut rendre en français par « Combattre pour vaincre» . Morgen n'était encore que major (commandant) au 2e régiment de grenadiers en 1906, mais il s'éleva de grade en grade jusqu'à celui de Generallieutenant (général de brigade) à la déclaration de guerre de 1914. A vrai dire, il avait du mal à supporter les contraintes de la vie de garnison. En 1907, il obtint une permission de longue durée et retourne au Cameroun, cette fois-ci à titre privé; il s'agissait d'inspecter une plantation appartenant à sa famille auprès du fleuve de Campo (l'embouchure du Ntem). (A la suite de l'expropriation de 1918,les Morgen fondèrent un nouvel établissement en Angola; en 1972, voici un siècle que George s'établit au Gabon et que la famille s'intéresse à des titres divers, mais avec continuité, à l'Afrique. ) Veuf en 1910,Curt von Morgen se remaria en 1914à Lübeck avec Rose-Marie Bolbrugge, issue également d'une famille d'officiers. Il partit à la guerre sur le front de l'Est, comme il l'avait souhaité, avec la 3e division de réserve. Dès le début, il remporta des succès remarquables. La bataille de Tannenberg, (26-29 août 1914) qui devait rejeter les Russes chez eux et entraîner à long terme (en 1917) l'arrêt des hostilités sur tout le front oriental, commença très mal pour les Allemands: la 41-"division fut battue par les Russes à Waplitz. « Alors, à l'autre bout du front allemand» écrit Rudolf van Wérth dans son livre Tannenberg, p. 228, « le général von Morgen perdit patience, et il donna à ses réservistes le signal de l'attaque. De sa propre initiative, sans attendre les ordres! Et il entraîna ainsi avec lui en avant toutes les divisions voisines. » Le maréchal von Hindenburg put alors transformer cette attaque en victoire écrasante, au point que le commandant adverse, le général russe Samsonov, se suicida. Quelques jours plus tard, Morgen attaqua les Russes à Bialla, près de Lyck, qll'illeur reprend le 10 septembre; le 13 septembre, la victoire est totale, avec quarante-cinq mille Russes faits prisonniers. En mars 1915, le Conseil municipal de Lyck donne à une rue le nom de Hindenburg et à une autre celui de Morgen.
Morgen fut ensuite nommé à la tête de tout le 1er corps d'armée de réserve,

avec lequel il fit une belle campagne e!1Pologne; puis, en 1916-1917, il effectua la conquête de la Roumanie, dont il récupéra le pétrole malgré les destructions opérées. Il prit pour base Focsani, à la frontière de la Valachie et de la Moldavie, où il organisa un Q.G. modèle de mars à juin 1917 ; il y ouvrit, pour ses réservistes, bains, bars, foyer, théâtre, cinéma, dont les recettes allaient aux veuves et aux orphelins des sous~officiers et des hommes ge tJ:oupe.9n ypu_bliait même un quotidien. - 229-

C'est là qu'il présida et signa l'armistice du 7 décembre 1917 avec les Russes et les Roumains, (confirmé par les négociations du 4 au 9 février et par le traité de Bucarest le 7 mai 1918) qui libérait cinq divisions allemandes du front oriental. Il partit alors continuer la guerre en France: à Lille de juin à août 1918 ; et autour de Cambrai, à la tête du 14e corps d'armée de réserve, du 2eSaoût à octobre 1918, sous les ordres de Ludendorff. Morgen peut seule~ent y constater que la guerre moderne n'est plus qu'une question de matériel, èt se plaindre du manque de chars et d'aviation. L'abdication du Kaiser, le 9 novembre 1918, lui porte un coup presque aussi dur que la défaite elle-même. Il demande sa mise en disponibilité et, le 1erjanvier 1919, il quitte l'armée, dans laquelle il avait servi quarante-deux ans, avec le grade de general (général d'armée) d'Infanterie. Il rédige alors ses mémoires de guerre: Meiner Truppen Heldenkiimpfe (<<Les combats héroïques de mes troupes »), qui paraissent à Berlin en 1920. Du point de vue technique, le livre étudie savamment chaque phase du combat entre Riga et Vilna, avec esquisses, schémas des batailles, etc... Mais on y trouve aussi des idées plus générales: Morgen y critique le fameux plan Schlieffen (victoire-éclair sur la France en tournant ses défenses par la Belgique) qui a échoué en 1914 (mais qui réussira en 1940) ; il se plaint qu'on ait, par là, déconsidéré l'Alle)1lagne, mal utilisé son armée, qui était, «en août 1914, la meilleure qu'on ait jamais vue au monde» (<< Das deutsche Heer (...) war das beste, das die Weltje sah », p. 2) ; et qu'on n'ait pas combattu jusqu'au bout (p. 172). Tout en reconnaissant que le nationalisme allemand fut cause de la guerre (en particulier par l'annexion de l'Alsace-Lorraine, p. 169), il ne peut évidemment qu'envisager une future revanche (p. 168), qui sera fonction de la suprématie aérienne, et de la supériorité technique en général (p. 145 et 148). Il fit encore quelques conférences" et se consacra à sa vie de famille. En 1917, sur l'invitation du gouvernement, il prit part à la cérémonie d'ouverture du mémorial de Tannenberg en Prusse orientale (aujourd'hui Stebark en Pologne), et il put assister à l'inauguration de son buste, là-bas, dans la Tour des Héros. Il mourut d'une grippe le IS février 1928 à Lübeck, où l'on a donné son nom à une rue, et où il repose au Heldenfriedhof, au milieu des soldats morts au champ d'honneur. Deux ou trois ans plus tard, un hommage posthume lui fut encore rendu à Hohenstein (à côté de Tannenberg), où l'on érigea un mémorial avec une plaque portant l'inscription suivante: « Ici, le 28 août 1914, la 3edivision de réserve chargea sous la conduite du général von Morgen, et exerça ainsi une action décisive dans la bataille de Tannenberg ». Nous aurons l'occasion dans la suite du livre de mieux connaître la psychologie de son auteur. Devant le portrait de ce jeune homme, notons seulement ici que, cette fois encore, ce n'est pas un individu de seconde zone que l'Allemagne envoyait au Cameroun. On pourra pourtant s'étonner peut-être que, chez ce soldat modèle, la passion de l'action - ou l'inspiration patriotique - ait fait plusieurs fois craquer les cadres de la discipline administrative ou militaire entendue au sens strict. Indépendamment de la tension dialectique entre l'initiative et l'obéissance qui caractérise l'état militaire en général, indépendamment aussi du caractère original propre à Morgen, il faut pour le juger le replacer dans son contexte. L'obéissance, pour lui, est le lien personnel qui l'unit à Guillaume II, à qui il a juré fidélité en tant que roi de Prusse. «Selon la constitution allemande, » écrit Virginia Cowles, « l'armée était responsable directement devant l'Empereur qui en temps de guerre, devenait automatiquement le chef suprême. Le corps des officiers constituait une classe privilégiée, au-dessus des lois, semblable par certains côtés aux ordres de chevalerie. Ses membres étaient jugés par leurs pairs; ils ne pouvaient passer devant une Cour civile, ni être arrêtés par la police publique. Aussi les officiers, surtout les officiers prussiens, se prenaient--ils pour des demi-dieux. Ils ne se considéraient pas
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comme des serviteurs de l'État, mais de l'Empereur, paladins liés à leur suzerain par le romantique et mystique serment qu'ils déposaient entre ses mains. » (Le Kaiser, traduction française, p. 127.) L'Empereur, « seigneur de la guerre », nommait et promouvait les officiers sans avoir besoin d'en référer à quiconque. On comprend mieux ainsi la désinvolture de Morgen à Constantinople vis-à-vis de l'autorité civile qu'incarnait son ambassadeur. Ce premier ouvrage important de notre auteur: Durch Kamerun von Sad nach Nord, porte la date de 1893. En réalité, il dut paraître dès septembre 1892, car sa disponibilité en librairie, pour le prix de neuf marks, est annoncée par le
numéro 19 du Deutsches Kolonialblatt (en abrégé DKB), du 1er octobre
1892 (p. 503).

La « Société africaine allemande », qui avait soutenu Morgen (par exemple en lui octroyant en fonction de ses buts scientifiques une subvention supplémentaire de vingt mille marks - DKB II, p. 54) avait probablement hâté cette publication, qui répondait à une longue attente. En effet, son titre, « à travers le Cameroun du sud au nord », qui nous paraît à présent bien banal, pour ne pas dire terne, était au contraire frappant à l'époque, parce qu'il annonçait un exploit projeté dès les premières heures du protectorat en 1884, celui de relier le sud au nord, l'étroite bande côtière déjà connue des Européens aux régions de savane déjà explorées par Barth et Flegel, à travers une ceinture de forêt vierge réputée impénétrable et des territoires ou peuples encore complètement inconnus. Zintgraff, à vrai dire, venait de réaliser une performance analogue plus à l'ouest (de Douala à Gashaka) : mais il n'avait pas eu à traverser de forêt déserte, et son livre ne sera publié que plus tard... Aussi le « Journal colonial allemand» (Deutsche Kolonialzeitung, 1892, n° 13, p. 183) se réjouit-il de voir paraître enfin sur l'Hinterland camerounais un ouvrage qui culmine, écrit-il, avèC la visite au Sultan de Tibati ; jugement repris par la recension française parue dans les« Nouvelles Géographiques» (3eannée, 1893,p. 48), pour laquelle « la lecture du récit de ces explorations (...) est du plus haut intérêt, surtout pour la partie relative au voyage de l'auteur de la station de Yaoundé à Ibi sur la Bénoué, et dans lequel il décrit l'organisation et la manière de vivre des populations musulmanes du Soudan et nous fait un tableau brillant de la richesse et de la beauté des pays traversés ». Morgen y précédait de justesse le Français Mizon... Le compte-rendu du « Bulletin colonial allemand» (DKB III, n° 21 du le' novembre 1892, p. 553-554), lui, célèbre plutôt dans cette réussite l'extraordinaire ténacité de Morgen, qui restera le premier Européen à avoir effectué la liaison entre la côte Batanga et l'Adamaoua, posant par là les bases de l'unité territoriale du Cameroun. A travers des combats de tous genres, et surtout contre lui-même, « il a réussi à remporter la victoire espérée », se montrant ainsi fidèle à la devise qu'il avait déjà adoptée. L'auteur de la recension constate qu'on trouve dans le livre de Morgen le reflet de ses qualités bien connues de conférencier: en particulier, la vivacité et la fraîcheur du récit, le charme de ses descriptions (qui ont rendu déjà célèbre la beauté du site de Yaoundé) et l'humour ou la gaîté de certaines notations. Ce sont des qualités que les circonstances tragiques de 1920 feront malheureusement disparaître de son autre livre, beaucoup plus austère et didactique. L'avant-propos de ses deux ouvrages débute à peu près dans les mêmes termes: il n'était pas dans les intentions du soldat de se faire, écrivain; on l'y a poussé. Les rapports auxquels il fait allusion se trouvent aux Mitteilungen... aus den deutschen Schutzgebieten (que nous désignerons désormais par le sigle MDS ; cf Bibliographie), tome III (1890), p. 113 à 127 et tome IV (1891), p. 144 à 151. Le fait est que, depuis 1885, depuis les reportages sur place faits au moment de l'annexion par le journaliste Zoller, aucun livre n'avait relaté les découvertes et les aventures dont l'expérience allemande s'enrichissait chaque jour au Cameroun. Il faut avouer que Morgen va profiter de cette situation pour tenter de « se rendre intéressant» ; par contraste avec ses rapports beaucoup plus sobres, nous le verrons parfois dans son livre présenter au lecteur sous un jour « sensationnel» des découvertes « personnelles» ou des péripéties « surprenantes» dont les unes étaient
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connues de ses prédécesseurs et les autres déjà familières aux spécialistes. La recherche et l'attitude scientifiques se doivent d'être démystifiantes. Mais n'était-ce aussi un devoir pour Morgen que d'attirer coûte que coûte l'attention sur ce beau livre, par son texte passionnant et ses pittoresques gravures, pour mobiliser l'intérêt et les ressourc~s du grand public au service de l'expansion impériale? Cette intention patriotique sera nettement affirmée dès la première page de son autre livre, après la défaite, en 1920 : « Sans l'amour de la patrie ( Vaterlandsliebe), une restauration de l'Allemagne est impossible ». Ici, elle reste sous-entendue jusqu'à la dernière page du livre où elle éclate. Dans cette Introduction paraît prédominer le souci d'objectivité scientifique: le discours se borne à préciser les limites de validité des notations et de la carte qui accompagne le récit.

Reproduisons

ici à ce sujet l'essentiel des pour la transcription

Prescriptions données par le ministère des Affaires étrangères des noms géographiques.

Ce document, qui se trouve reproduit dans l'original allemand (p. 376 à 378) doit nous aider à déchiffrer la carte et à retrouver dans son texte la prononciation de l'auteur, puisque j'y ai respecté son orthographe. - principe général: pour les noms propres d'origine garder tels quels, mais en traduisant les désignations géographiques fiant: montagne, rivière, ville. etc... (c'est en adoptant ce principe j'en suis venu à traduire, par exemple, Kaiser Wilhelmsburg par « Guillaume »). règles pour les territoires sous protectorat allemand: la plus simple, compteeuropéenne. les générales signià mon tour que Fort-l'empereur

I. Rendre exactement la prononciation tenu des précisions qui suivent.

avec l'orthographe

2. Orthographe des voyelles: diphtongues: rendre l'allemand au, eu, oy uniformément par ai, ai, ei, ay uniformément par ai voyelles simples: les mêmes qu'en allemand; les doubler si elles représentent des longues; les surmonter d'un accent circonflexe quand elles sont appuyées. La liste des voyelles et des diphtongues est donc la suivante: a, e, i, 0, u, ii, 0, u, al, al, au. 3. Orthographe des consonnes: - Les voyelles complexes sont à décomposer: donc x s'écrira ks ; l'allemand c ou z s'écrira ts. - S'écriront et se prononceront comme en allemand, les consonnes suivantes: b, d, f, g, h, k, l, m, n, p, r, t. Il convient d'employer y à la place de l'allemand j. - La lettre j se prononce comme le j français; pour le j anglais employer dj.
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sh correspond à l'allemand sch (français ch) ; tsh correspond à l'allemand
tsch (français tch) La lettre v correspond à l'allemand w (donc au v français) la lettre w se prononce comme le w anglais; kw correspond à l'allemand quo

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kh correspond à l'allemand ch ; gh correspond à l'r uvulaire (r correspond à
un r roulé) ; kk correspond à J'allemand ck. Le s se prononce comme le s doux allemand (proche du z français) : le s

comme un s dur. 4. Les noms composés sont à transcrire avec des tirets.
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5. L'accent aigu est à utiliser pour signaler l'accent tonique, quand on n'emploie pas le circonflexe. Suivent un certain nombre de recommandations concernant la diffusion auprès de tous, même non fonctionnaires, de ces règles; le contrôle et la révision périodique des transcriptions ainsi obtenues, etc...
Ces règles qui s'~ccordaient aux plus récents progrès de la phonétique furent la plupart du temps observées; elles expliquent l'orthographe Yaunde, par exemple, qu'emploient Morgen et Zenker. Mais avec la germanisation du pays, les habitudes allemandes traditionnelles reprenaient le dessus. Dominik écrit Jaunde, Morgen lui-même est probablement influencé par son subconscient quand il écrit Mwelle un nom que nous entendons actuellement Mvélé et non Mouellé ; son w paraît resté « allemand» en d'autres cas encore, dont le plus notoire est celui des « Wute », nom du peuple improprement appelé par les Français « Babouté » (déformation d'un sobriquet donné par leurs voisins) et que l'on transcrirait en alphabet phonétique international I.P.A. : « vute ».

En ce qui me concerne, j'adopte dans ces notes et dans les sommaires que j'ai ajoutés, destinés à un public que j'espère large, l'orthographe française la plus simple et la moins ambigue possible: c'est pourquoi j'écris ici, par exemple: Vouté. Mais j'ai évité aussi, conformément d'ailleurs à l'usage reçu au Cameroun, d'ajouter au pluriel de ces noms propres des s qui ne sont jamais des marques de pluriel africaines. J'écris donc: les Vouté, les Yaunde, etc... (conservant la graphie «Yaunde» pour si"gnifier« Béti» comme je l'ai expliqué dans mon Yaoundé, 1970 p. 15).
Pour mieux apprécier la carte de Morgen dont lui-même fait si grand cas, il convient de la replacer dans l'histoire cartographique du Sud-Cameroun, de la comparer à ses devancières et à ses épigones. Le document de base auquel les premiers colons allemands se réfèrent, et que nous appellerons: (carte n° 1), est: The map of the Cameroons Districts de George Grenfell, parue dans les Proceedings of the Royal Geographical Society, à Londres, en octobre 1882. Elle est remarquable pour l'époque, si bien que l'on en reproduira aveuglément les données jusqu'à leur critique par Moisel en 1898 (M DS XI, p. 170). Plusieurs erreurs ou à-peu-près de Morgen en proviennent (ainsi: le nom de« Lungasi » appliqué à la basse Dibamba ou au lac Ossa, peut-être déformation du nom des Lungahe qui habitent plus au nord; le nom de « Ngwa Gombe », pour les Mangombe, etc...). Morgen disposait

(carte n° 2) - (MDS I 1888, p. 87), et a établi la présente carte de 1892 (que nous appellerons la carte n° 5) à partir de deux autres matériaux de base qui accompagnaient ses rapports des Mittheilungen : la carte au 1/770000 de son premier voyage (même échelle que celle de Kund ; MDS III 1890, p. 120) où sont notés ses lieux de campement (carte n° 3), et la carte au 1/1000000 de 1891 (carte n° 4) (MDS IV, encart n° VIII), qui récapitule ses deux voyages et les compare aux deux expéditions de Kund ; il a mis à profit à cette occasion des éléments manuscrits qui nous échappent, comme les carnets de Tappenbeck et de Weissenborn. (MDS IV 1891, p. 152). Pour en finir avec cette cartographie du Sud-Cameroun, j'ai encore utilisé, indépendamment des cartes actuelles de l'I.G.N. si incomplètes, et de la série Moisel des années 19131914, la Routenskisse rlerExpedition von Ramsay qui refit l'itinéraire de Morgen en 1892 (carte nU6) au 1/250000, MDS VI 1893, encart, commentaires p. 292) ; la carte de l'itinéraire Kamerun-Edéa par le lieutenant baron von Stein zu Lausnitz et le secrétaire du gouvernement Geyger, (MDS XI 1898) (carte n° 7), commentée par Max Moisel (id. p. 168 à 170) ; Das nordliche Bulu-Gebiet (carte n° 8 au 1/500 000) par Moisel, après les relevés de v. Chamier-Glisczinski, Nolte et Bennet, parue en 1899 (MDS XII Karte 1) avec une critique des indications fournies par Kund et Morgen et .un essai de reconstituer leur véritable parcours; la précieuse esquisse
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aussi de la carte de la première expéditionKund -

ethnographique du district de Lolodorf, de von Stein (carte n° 9, sans échelle: en heures de marche; M DS XII 1899 Karte 4) ; enfin (carte n° 10) les quatre feuilles au 1/150000 de Maisel récapitulant toutes les données précédentes sur les bases fournies par von Stein et d'autres (MDS XIII 1900) (Aufnahmen des Oberleutnants Freihern von Stein zu Lausnitz im sudIichen Kamerun-Gebiet (..) bearbeitet von Max Moisel) . Ces premières cartes furent évidemment établies de façon très empirique: l'Européen qui marchait en tête de la colonne notait sur son carnet l'orientation de chaque ligne droite du chemin et le temps mis à la parcourir, d'où son utilisation continuelle du chronomètre et de la boussole. Le soir à l'étape, ou après la fin de son voyage, il reconstituait le parcours effectué sur la base d'une estimation moyenne de la vitesse de la marche. Dans les petits sentiers sinueux et pleins d'obstacles de la forêt, les risques d'erreur étaient très grands. On eut beau par la suite, une fois sorti des arbres, essayer de faire le point: la mesure de la latitude est facile et fut à peu près exacte dès le départ; l'estimation de la longitude, au contraire, demeura longtemps très fantaisiste. Que la route dut paraître longue à ces premiers explorateurs, et que leur progression fut lente! ils situent Yaoundé cent kilomètres trop loin à l'est et croient se trouver à quatre cents kilomètres de Kribi quand ils n'en sont qu'à deux cent quatre-vingts. L'erreur est de Kund, mais Morgen la reprend ici à son compte, et confirme dans ses rapports (M DS III 1890 p. 126) que Yaoundé est bien à 12° 20' de longitude Est (au lieu de 11° 30'...). Ramsay sera plus exact deux ans plus tard en ramenant la longitude de Yaoundé à 11° 41' E. (carte n° 6) : mais il y est arrivé par la savane (rive droite de la Sanaga). En forêt, l'erreur restera pour ainsi dire de règle, et dix ans après Kund, en 1898, le Dr. Bennet situera lui aussi Ebolowa à peu près à cent kilomètres trop à l'est. (carte n° 8). Le résultat est que si l'on essaie de reporter les anciens itinéraires sur les cartes actuelles, ils se plient comme des accordéons, se gondolent et se ratatinent. Les échelles sont toujours fausses. De plus, la toponymie est approximative: Morgen n'a pas échappé à la malédiction qui frappe les oreilles des Européens lorsqu'ils entendent pour la première fois des phonèmes africains. Il est même à l'origine d'un phénomène de régression dû, semble-t-il, à son assurance excessive. En effet, ses cartes primitives (n° 3 et n° 4) avec leurs étapes soigneusement pointées sont plus complètes et portent des nOlJ1splus exacts que cette carte-ci (n° 5) ; par exemple Ngirang accolé à Ngilla ; mais surtout, Morgen est le parrain d'une erreur historiquement définitive: c'est lui qui a fait appeler Yaoundé la future capitale du Cameroun; jusque là, elle avait été désignée sous les noms d'Epsumb ( carte n° 2), puis de Zonu (Essono) ; on voulut alors donner au poste le nom du peuple cordial et hospitalier aux Blancs que les Batanga appelaient « Yaunde » ; or, au lieu de ce nom, le scrupuleux Tappenbeck entendait autre chose (<<Ewondo ») qu'il transcrivait assez fidèlement: Jeundo, en allemand. C'est Morgen, après la mort de son prédécesseur, qui affirma formellement (MDS III 1890, p. 117, note) que la prononciation locale et la transcription exacte étaient bel et bien Jaunde (rappelons que le J allemand se prononce comme le Y français). Voici une traduction de cette « Note de la Rédaction» en apposition à l'annonce par Morgen de son départ de 1889 pour le poste de Yaoundé, « nach der Jaundestation ». « C'est bien Jaunde et non « Jeundo » que se prononce le nom de ce peuple, comme M. le lieutenant Morgen l'a tout spécialement souligné. Puisque de leur côté Kund et Tappenbeck, dans leurs journaux de voyage, écrivent maintes fois Jaunde au lieu de Jeundo, et qu'intervient en outre l'assurance donnée par M. le lieutenant Morgen, que les indigènes eux-mêmes disent tout-à-fait distinctement: « Yaunde », c'est ce nom qui devra désormais prendre la place de la désignation « Jeundo ». 234 -