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ADOLPH DONATH

De
306 pages
Historien et critique d'art né en Moravie et installé à Berlin, Adolph Donath s'engage dans la promotion de l'art moderne. Ses livres et sa revue constituent un témoignage sur les courants culturels qui s'opposent dans la République de Weimar. A l'arrivée de Hitler au pouvoir, ses écrits sont brûlés. Il s'établit à Prague où il lutte pour la survie de son œuvre. Le parcours de cet intellectuel juif germanophone est analysé au fil de l'histoire de l'Europe de la fin du XIXè et du début de XXe siècle.
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ADOLPH

DONATH (1876-1937)

Parcours d'un intellectuel juif germanophone Vienne - Berlin -Prague

Collection Allemagne d'hier et d'aujourd'hui dirigée par Thierry Ferai

L'Histoire de l'Allemagne, bien qu'indissociable de celle de la France et de l'Europe, possède des facettes encore relativement méconnues. Le propos de cette nouvelle collection est d'en rendre compte. Constituée de volumes réduits et facilement abordables pour un large public, elle est néanmoins le fruit de travaux de chercheurs d'horizons très variés, tant par leur discipline, que leur culture ou leur âge. Derrière ces pages, centrées sur le passé comme sur le présent, le lecteur soucieux de l'avenir trouvera motivation à une salutaire réflexion.

Déjà parus
Thierry FERAL, Justice et nazisme, 1997. Thierry FERAL, Le national-socialisme. Vocabulaire et chronologie, 1998. Thierry FERAL, Dr Henri BRUNSWICK, Dr Anne HENRY, Médecine et nazisme, 1998. François LABBE, A

@ L' Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8713-0

Doris Bensimon

ADOLPH DONATH (1876-1937)
Parcours d'un intellectuel juif gennanophone
Vienne - Berlin - Prague

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

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L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Principaux

ouvrages de l'auteur

L'évolution du judaïsme marocain sous le protectorat français, 1912-1956, Paris-La Haye, Mouton, 1968 Immigrants d'Afrique du Nord en Israël, Paris, Anthropos, 1970 L'intégration des Juifs d'Afrique du Nord en France, ParisLa Haye, Mouton, 1971 L'Education en Israël, Paris, Anthropos, 1975 Socio-démographie des Juifs de France et d'Algérie, 18671907, Paris, Presses orientalistes de France, 1976 Un mariage, deux traditions. Chrétiens et Juifs, Bruxelles, Editions de l'Université libre de Bruxelles, 1977 (avec F.Lautmann) La population juive de France: aspects sociodémographiques et identité, Paris, CNRS, 1984 (avec Sergio della Pergola) Les grandes rafles. Juifs en France 1940-1944, Toulouse, Privat, 1987 Les Juifs de France et leurs relations avec Israël, 19451988, Paris, L'Harmattan, 1989 Religion et Etat en Israël, Paris, L'Harmattan, 1992 Les Juifs dans le monde au tournant du XXI' siècle, Paris, Albin Michel, 1994 Israéliens et Palestiniens. La longue marche vers la paix, Paris, L'Harmattan, 1995 Les Juifs d'Algérie. Mémoires et identités plurielles, Paris, Stavit, 1998 (avec J.Allouche-Benayoun)

AVANT-PROPOS
Née à Vienne, je voulais enfin connaître Kremsier (Kromeriz), berceau de ma famille. Dès mes premiers contacts, Jaroslav Klenovsky, architecte chargé de la restauration du patrimoine juif de ce pays tchèque me parla des «hommes célèbres» de cette ville de Moravie: parmi eux, mon oncle, Adolph Donath. Cette évocation fit« tilt» dans ma tête. Adolph avait un personnage-clé de ma prime jeunesse. Sociologue, spécialisée dans l'étude des judaïcités française, nord-africaine et de la société israélienne, je ne m'étais guère intéressée jusqu'à présent aux Juifs d'Europe centrale. Fille de déporté, comme d'autres, je pensais que leur passé était à jamais englouti par la Shoah. J'étais persuadée que la fameuse «symbiose judéo-allemande» n'avait été qu'un leurre. Les ouvrages et articles lus à ce sujet ne pouvaient qu'étayer cette conviction. Mais je sais aussi qu'i! y a deux manières d'écrire l'histoire du peuple juif: l'une, la plus fréquente, lacrymale, insistant sur les malheurs, l'autre, positive, mettant l'accent sur les forces créatrices de ce groupe humain et sa contribution aux civilisations d'Orient et surtout d'Occident. La Shoah a détruit les judaïcités germanophones d'Europe centrale. Aujourd'hui encore, elle occulte le passé de cette diaspora qui a joué un rôle considérable dans le développement économique et culturel de l'Europe comme dans le destin du peuple juif. A travers la biographie d'Adolph Donath, je voudrais faire revivre un monde occulté par l'oubli. Fils aîné d'une famille juive modeste mais germanisée, Adolph Donath connut dès son adolescence les conflits entre les nationalités qui déchiraient, à la fin du XIXe siècle, l'empire des Habsbourg. Appartenant à la première génération des Juifs devenus citoyens de la monarchie austro-hongroise, tout en connaissant le tchèque, il devint un écrivain de langue allemande. Dès l'adolescence, il voulut consacrer sa vie à l'art. Etudiant à Vienne en 1895, il était censé faire des études en

droit. Mais il écrivit des poèmes, entra dans les cercles littéraires de la « Jeune Vienne» et fréquenta les musées. Vienne fut le début de sa carrière de journaliste et de poète. Mais surtout ce séjour lui permit de faire l'apprentissage du métier qui sera le sien: historien et critique de l'art. Pourtant, il n'oubliait pas ses origines juives. Son œuvre poétique majeure sont des Judenlieder (poèmes juifs) chantant dans la langue de Heine, la misère et l'espoir de renaissance du peuple juif. Theodor Herzl apprécia ces poèmes. La rencontre puis la collaboration avec Herzl marquèrent profondément le jeune homme qui, cependant, ne s'intéressait qu'aux aspects « esthétiques» du sionisme. Epris d'une jeune fille chrétienne, difficile à épouser dans l'Empire austro-hongrois, fasciné par l'art moderne contesté par la Vienne conservatrice du début du XXe siècle, Donath tourna ses regards vers Berlin. En 1905, il fit la connaissance de Wilhelm von Bode, célèbre historien de l'art et fondateur des musées de Berlin. Cette rencontre fut la chance de sa vie. Bode admit Donath parmi ses collaborateurs. Il l'introduisit dans le monde des arts de Berlin. Donath se passionna pour les collectionneurs et leur consacra ouvrages et articles. Doué d'un regard sûr, sachant apprécier la qualité esthétique d'une œuvre d'art, féru de connaissances en histoire de l'art, il devint un expert apprécié par les milieux artistiques. Suivant avec minutie le cheminement des œuvres et les variations de leur valeur marchande, ses livres et la revue Der Kunstwanderer qu'il édita de 1919 à 1932 constituent aujourd'hui des documents importants sur le marché de l'art à l'époque de la République de Weimar. Ils méritent d'être consultés par des spécialistes, lorsque plus de soixante ans après la Seconde guerre mondiale, on s'interroge encore sur les spoliations commises par le me Reich. Malgré son admiration pour Bode attaché à l'art classique, Donath s'engagea dans la promotion de l'art moderne. Par des critiques favorables et son étonnant réseau de relations de collectionneurs, des personnels de musées et de marchands d'art, il aida de nombreux artistes dans leur difficile lutte pour la reconnaissance de leur talent. Ses écrits sont un témoignage sur les tensions et les conflits du monde des arts dans la République de Weimar. Ils sont aussi un reflet des difficiles conditions économiques et politiques de l'époque. Selon Donath, l'art est la beauté qui n'a pas de frontière, ni dans le temps ni dans l'espace.

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L'art est un pont entre les cultures et les peuples. L'art est-il national ou rencontre de cultures? Tout en soutenant la culture allemande, Donath défendit surtout l'internationalité, on dirait aujourd'hui le multiculturalisme, du monde des arts et de ses créations. Engagé dans le développement et la promotion de la culture allemande, Adolph Donath resta pourtant fidèle à ses origines. Né en Moravie, il opta pour la nationalité tchèque lors de la naissance de la République tchécoslovaque au lendemain de la Première guerre mondiale. Eloigné des pratiques religieuses, il ne renia jamais son appartenance au peuple juif. Le rêve de Sion de sa jeunesse demeura un rêve, mais les pages très germaniques de ses écrits, sont parsemées de nombreuses références à la Palestine, le Foyer national juif qui se construisait sous le Mandat britannique. Parmi ses relations, les artistes, collectionneurs et marchands d'art juifs furent nombreux. Eux surtout, mais aussi des amis, peintres de vieille souche allemande, trop modernes pour le régime national-socialiste, seront rejetés dans l'enfer de « l'art dégénéré ». L'arrivée au pouvoir de Hitler mit fin aux activités d'Adolph Donath à Berlin. Ses écrits furents brûlés par les nazis. Brisé et malade, il partit pour Prague où il écrivit encore un livre et édita deux nouvelles revues d'art. Il décéda d'une crise cardiaque en décembre 1937. Adolph Donath est un représentant typique des intellectuels juifs germanophones, par ses itinéraires géographique et identitaire. Comme chez de nombreux Juifs, ses contemporains, germanité et judéité se croisent, cheminent ensemble et finalement entrent en conflit. Adolph Donath est le témoin d'un monde perdu mais qui a existé. On l'assassinerait une seconde fois si on l'oubliait. Tout destin individuel est marqué par l'histoire de son époque. Aussi, cette biographie d'Adolph Donath est intégrée et interprétée dans le contexte politique et culturel du processus de germanisation des Juifs de l'Empire des Habsbourg, amorcé à la fin du XVIIIe siècle par /'Aujkliirung, l'expression allemande des Lumières. Les mutations et les ruptures identitaires, claires dans le cas de cet intellectuel juif germanophone, sont analysées au fil de l'histoire de l'Europe centrale, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. La contribution des Juifs à la culture allemande, voire

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européenne, est mise en évidence. Dans une Europe qui, aujourd'hui, accélère sa construction, ce monde d'hier est peutêtre plus proche de nous que nous ne voulons l'admettre. Cet essai est le résultat d'une recherche menée de 1995 à 1998 en République tchèque, en Autriche, en Allemagne et en Israël. De nombreux spécialistes, bibliothécaires et archivistes m'ont apporté conseils et aide. Mes remerciements les plus vifs s'adressent à Jaroslav Klenovsky qui a guidé mes pas en République tchèque, à Jiri Fiedler et Arno Parik du Musée juif de Prague, à Katrina Dostalova, bibliothécaire du Musée des Arts décoratifs à Prague, à Ursula Seeber de la Osterreichische Exilbibliothek de Vienne, à Gregor Pickro du Bundesarchiv à Coblence qui m'a orienté vers les archives allemandes susceptibles de posséder des documents sur Adolph Donath, à Peter Honigmann, directeur des archives centrales pour la recherche de l'histoire des Juifs en Allemagne à Heidelberg, à Hermann Simon, directeur du Center Judaicum de Berlin, à Renate Heuer, directrice du Archiv Bibliographia Judaica à Francfort s/Main, à Sabine Wesch, bibliothécaire au Deutsches Literatur-Archiv à Marbach; à Michaël Heymann, directeur honoraire des Central Zionist Archives, Jérusalem et à ses collaborateurs, à Margot Cohen, archiviste au département des manuscrits de la Jewish National and University Library, Jérusalem. A Paris, je remercie vivement Jean-Claude Kuperminc, conservateur de la Bibliothèque de l'Alliance israélite universelle et son équipe. J'assure de ma gratitude, Michèle Feldman, mon assistante depuis de longues années, qui m'a accompagnée tout au long de ce travail.

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Chapitre 1 Etre juif au cœur de l'Europe: Des Lumières à l'Emancipation (1760-1870)
Adolph Donath appartient à la première génération des Juifs émancipés devenus citoyens en Europe centrale, c'est à dire l'Empire austro-hongrois et l'Allemagne. Son histoire familiale et personnelle s'inscrit dans une période qui débute un siècle avant sa naissance à la cour du roi de Prusse, qui traverse la "symbiose judéo-allemande" et s'abîme dans le désastre de la persécution nationale-socialiste. Une analyse historique même rapide facilitera la compréhension de l'évolution de ces judaïcités de langue allemande qui, pendant plus d'un siècle, ont joué un rôle considérable dans la vie économique et culturelle de l'Europe. Les Lumières à Berlin L'entrée des Juifs d'Europe dans la modernité est l'une des conséquences de la philosophie des Lumières. Frédéric II (I712-1786) règne de 1740 à 1786 sur la Prusse. Despote en guerre avec Marie-Thérèse d'Autriche, il rêvait de donner à sa modeste cour de Berlin l'éclat de Versailles. Philosophes éclairés, français et allemands s'y rencontraient pour donner naissance aux Lumières allemandes, l'Atifkldrung. A l'Académie des sciences de Berlin se développait la philosophie de la raison et de la tolérance. Le territoire qui s'appelle aujourd'hui l'Allemagne était morcelé en une multitude de principautés. Parmi elles, la Prusse cherchait à conquérir, depuis le xvue siècle une position dominante. Des Juifs étaient implantés dans cet espace géographique depuis l'époque romaine. Leur sort dépendait du bon ou du mauvais vouloir des princes et de leurs affrontements guerriers. Au milieu du xvue siècle quelques Juifs de cour commencèrent à jouer un rôle économique, voire politique, dans plusieurs Etats allemands dont la Prusse. En 1701, Berlin devint la capitale de la Prusse. y séjournaient des familles protégées (Schutzjuden) et quarante-sept familles tolérées.

A cette époque, soixante-dix familles munies d'un permis de résidence et quarante-sept familles sans permis y étaient officiellement recensées. Mais un millier de clandestins les avaient rejoints. En 1750, Frédéric II autorisa le séjour à Berlin de deux cent trois familles. "ordinaires" dont l'aîné hérita du droit de résidence et soixante-trois "extra-ordinaires" dont le privilège n'était pas héréditaire I. Ces familles aisées constituaient le groupe dont sortira la bourgeoisie judéoberlinoise quelques décennies plus tard. Déjà, elles sont germanophones. Cependant, ces milieux "privilégiés" étaient écrasés d'impôts et devaient se plier à une législation limitant la liberté de circulation, les excluant de la plupart des professions et des métiers. En haut de l'échelle sociale, il y avait ces privilégiés, commerçants et quelques banquiers indispensables au développement économique; en bas de l'échelle sociale, une masse de pauvres vivotant au jour le jour, du colportage, de petits travaux et de mendicité. Malgré la pauvreté, le mépris et souvent la haine, la population juive en pays allemands connut une poussée démographique importante à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle. Selon les statistiques officielles de la période 1816-1825 citées par Simon Doubnov, 153.000 Juifs vivaient alors en Prusse et 135.000 dans les autres états allemands2. Frédéric II, roi «éclairé» n'était certes pas philosémite. Pourtant, c'est sous son règne, dans les milieux de l'Aujkliirung berlinoise que s'élaborent les idées de tolérance qui transformeront la vie des Juifs en Europe. Les écrits de Moses Mendelssohn (1729-1786), de Gotthold Ephraïm Lessing (1729-1781) et de Christian Wilhelm von Dohm (1751-1820) ont inspiré ce tournant de l'histoire juive. Moses Mendelssohn né à Dessau, fils d'un copiste des rouleaux de la Thora se passionnera, dès son jeune âge, pour l'étude. Il reçut une éducation juive traditionnelle sous la direction du rabbin David Frankel qui fut nommé à Berlin en 1743. Le jeune Moses suivit son maître. A Berlin, il s'initie aux sciences, à la philosophie et aux belles lettres. Il apprend l'allemand, le latin, le grec, le français, l'anglais; des études classiques, il passe aux études profanes comme le feront de nombreux Juifs en sortant du ghetto. Accueilli dans une famille juive aisée, il recopia pendant plusieurs années des manuscrits. 12

En 1750, il devint précepteur dans la famille d'un manufacturier de soie qui en fera son comptable et par la suite son associé. Grâce à ce Schutzjude nommé Bernhardt, Mendelssohn vécut jusqu'à sa mort en tant que "Juif toléré" à Berlin. Par ses relations et surtout grâce à son savoir, Mendelssohn était non seulement accueilli et apprécié par les milieux intellectuels de l'Aujkliirung mais devint lui-même un philosophe de ce mouvement. Dès le milieu des années 1750, il acquit la réputation de philosophe « éclairé» par la publication des Dialogues philosophiques et des Lettres sur les sentiments ainsi que par la traduction en allemand du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes de Jean-Jacques Rousseau. En 1764, Mendelssohn obtint le prix de l'Académie royale des sciences et des belles lettres de Berlin pour son Traité sur l'évidence dans les sciences métaphysiques. Mais Frédéric II opposa son veto à l'entrée de ce Juif "toléré" dans l'Académie. Dans l'esprit des Lumières, Mendelssohn étudia les relations entre la raison et les religions, entre l'Etat et les religions. C'est sur cette réflexion que s'appuyèrent ses appels à la tolérance. Dans les milieux éclairés allemands, Gotthold Ephraïm Lessing fut l'un des penseurs les plus attentifs à ces appels. Les Juifs l'intéressaient. Mendelssohn était devenu son ami; il aurait servi de modèle à Nathan le Sage, plaidoyer pour la tolérance entre les représentants des trois religions monothéistes. Certes, cette œuvre n'a pas convaincu les détracteurs des Juifs, mais elle ouvrait une porte sur la possibilité de dialogue entre les Juifs et le monde dans lequel ils vivaient. A ce dialogue espéré, Mendelssohn apporta sa propre contribution. Intégré dans la communauté juive de Berlin, il développa une approche du judaïsme qui devait lui permettre l'entrée dans la modernité. Dans Jérusalem ou pouvoir religieux et judaïsme, Mendelssohn affirma que le judaïsme n'est pas un dogme ni une croyance mais "une loi révélée". Cette loi peut être résumée par la célèbre réponse de Hillel à un païen désireux d'apprendre toute la loi sur un pied: "Fils, aime ton prochain comme toi-même. Voilà le texte de la loi; tout le reste n'est que commentaire,,3. Mendelssohn resta attaché à l'ensemble de "la législation révélée" tout en affirmant qu'elle 13

était avant tout une éthique destinée à l'éducation de l'homme pour l'homme et en admettant qu'elle peut être réinterprétée dans l'espace et le temps. La pensée de Mendelssohn reste hésitante mais creuse une brèche dans la conception traditionnelle du judaïsme, ouvrant la voie à des réformes qui seront préconisées et réalisées par d'autres penseurs juifs quelques années plus tard. Dans ce même ouvrage, Mendelssohn préconisa la stricte séparation entre pouvoirs religieux et politique. TI condamna toute excommunication, toute exclusion par un pouvoir religieux, chrétien ou juif. Mendelssohn trancha un autre débat qui sera déterminant pour l'évolution culturelle des populations juives au XIXe siècle. Il traduisit en allemand les Psaumes et surtout, de 1780 à 1783, entouré d'une équipe, le Pentateuque. Intitulé Seier Netivot ha Shalom (Livre des sentiers de la paix), cette traduction fut écrite en lettres hébraïques et accompagnée d'un commentaire (Biour). Pour Mendelssohn, l'objectif de cette entreprise était le retour au texte biblique destiné à ses coreligionnaires dans la langue qui devra leur permettre la sortie du ghetto. Cette tentative fut évidemment contestée par le rabbinat traditionnel. Mendelssohn expliqua son choix dans sa correspondance: "Je verrai d'un très mauvais œil le dialecte judéo-allemand et le mélange d'hébreu et d'allemand avalisés par la législation. Je crains que ce jargon n'ait pas peu contribué à l'Unsittlichkeit (immoralité) de l'homme du commun.. .Du pur allemand ou du pur hébreu...ou aussi dans les deux langues...Seulement pas de mélange de langues,,4. Le rabbin de Berlin avait autorisé cette entreprise. A ses opposants, Mendelssohn répliqua en affirmant: "Si ma traduction devait être acceptée sans contestation par tous les Israélites, elle serait superflue. Plus ceux que l'on nomme les sages de l'époque s'y opposent, plus elle est nécessaire. Au début, je l'ai composée pour l'homme de la rue, mais je trouve qu'elle est encore plus importante pour les rabbins"s. L'impact réel de cette traduction allemande sur ses contemporains ne correspondait pas tout à fait aux attentes de Mendelssohn. Mais cette œuvre est une tentative de rapprochement entre les sources du judaïsme avec une culture occidentale moderne en plein épanouissement. 14

Philosophe allemand, philosophe juif, Mendelssohn est considéré comme l'un des pères de la haskala, mouvement juif correspondant aux Lumières européennes. Au XVIIIe puis au XIXe siècle, la haskala préconisait l'ouverture sur la modernité. En Allemagne du nord, probablement influencée par les intellectuels sépharades établis à Amsterdam et à Hambourg, une élite juive "éclairée" s'était ouverte sur la modernité. La réputation de Mendelssohn dépassa les limites de sa ville. Un groupe juif de Koenigsberg fonda en 1783, l'année même de la parution de Jérusalem et de la traduction allemande du Pentateuque, avec Naphtalie Herz Wessely, ami de Mendelssohn, la première revue littéraire en langue hébraïque, Mease! (le Recueil). Ce périodique jouera par la suite un rôle important dans la renaissance de l'hébreu comme langue moderne. Les principaux courants de la haskala se développeront dans les deux dernières décennies du XVIIIe siècle et surtout pendant le XIXe siècle dans les nombreuses judaïcités des empires austro-hongrois et russe. On retrouvera des mas kilim (promoteurs ou adeptes de haskala) de langue yiddish à l'origine de tous les mouvements modernes du judaïsme en Europe orientale6. Mais la haskala de langue allemande, moins connue, jouera également un rôle certain parmi les Juifs de Bohême et de Moravie comme parmi les novateurs du judaïsme en Allemagne et dans la partie occidentale de l'empire austro-hongrois. Modeste, Mendelssohn écrivit en 1782 : "Je suis trop éloigné des cabinets des grands et de tout ce qui exerce sur eux une influence pour pouvoir prendre part à cette œuvre ou simplement m'y associer j'ai toujours été à l'écart des grands et de leur milieu. J'ai toujours vécu dans l'ombre, sans avoir le goût ni la compétence de me mêler aux affaires publiques; toutes mes relations se limitent à un cercle d'amis qui ont suivi la même voie que moi,,7, Mais ces amis juifs et chrétiens étaient nombreux: la renommée de Mendelssohn avait dépassé les frontières de la Prusse. En 1779, l'Alsace vécut une explosion d'anti-judaïsme. Herz Cerf-Beer s'était déjà engagé dans la lutte pour l'émancipation des Juifs. Il adressa à Mendelssohn un mémoire sur la difficile situation des Juifs en Alsace lui demandant une 15

intervention. Mendelssohn préféra s'adresser à un chrétien. A sa demande, Christian Wilhelm von Dohm, haut fonctionnaire prussien, rédigea Die Bürgerliche Verbesserung der Juden (L'amélioration civique des Juifs). Le premier volume de cet ouvrage parut en 1781. Après une description de la situation des Juifs opprimés dans tous les pays d'Europe, Dohm développa un plaidoyer pour leur émancipation civique. Dans l'immédiat, pour les rendre "plus utiles", il préconisa qu'on leur ouvre la porte des écoles et des universités, tous les métiers et professions, à l'exception de la fonction publique. A J'initiative de Cerf-Beer, J'ouvrage fut traduit en français par Bernouilli, mathématicien et membre de l'Académie des sciences de Berlin, ami de Mendelssohn. Censurée, cette traduction fut détruite en France. Néanmoins, quelques exemplaires parvinrent, parmi d'autres, à l'Abbé Grégoire et Malesherbes. Le Comte Mirabeau se passionna: il arriva à Berlin peu de temps après la mort de Mendelssohn, y rencontra Dohm et publia, en 1787, Sur Moses Mendelssohn et sur la réforme politique des Juiji. A Berlin, la presse recensa l'ouvrage, dès sa sortie, en approuvant ou en critiquant ses propositions. Mendelssohn luimême intervint dans le débaë en précisant sa propre position dans Jérusalem ou pouvoir religieux etjudaïsme. Mais Frédéric II maintenait tous les règlements imposés aux Juifs habitant la Prusse. Son successeur, Frédéric-Guillaume II, accepta l'examen d'une supplique adressée par les anciens de la communauté juive de Berlin en 1787. Le péage corporel fut supprimé. Mais la Commission chargée de l'élaboration d'un nouveau statut légal s'enlisa dans des débatslO. Ce n'est qu'au XIXe siècle, après la Révolution française, qu'en Allemagne, les Juifs purent s'engager réellement dans le combat pour leur émancipation civique. Les Lumières dans l'Empire des Habsbourg Frédéric II, le Hohenzoller, a ravi la Silésie dans une guerre de succession à Marie-Thérèse d'Autriche montée sur le trône en 1740. Mais la dynastie des Habsbourg était depuis 1273 l'héritière du Saint Empire romain de la nation allemande. De ce fait, elle exerçait son pouvoir sur la majorité des principautés allemandes. En 1701, Frédéric-Guillaume 1er devint "Roi en Prusse"lI. Son fils, Frédéric II, premier "Roi de Prusse" en fit 16

une puissance qui s'opposa pendant plus d'un siècle à I'hégémonie des Habsbourg. Au milieu du XVIIIe siècle, les Habsbourg exerçait leur pouvoir non seulement sur des territoires allemands mais encore sur la Bohême, la Moravie, la Hongrie, à l'Ouest sur les PaysBas et plus au sud, sur le nord de l'Italie. En 1772, MarieThérèse participa au premier partage de la Pologne et annexa un territoire situé au nord des Carpathes qui devint le "Royaume de Galicie et de Ludoménie" selon un titre ancien attaché à la Hongrie12. A l'Ouest de l'Empire russe, la grande Autriche, Etat multinational, devient alors le pays le plus peuplé de Juifs. Robert Wistrich estime à 350.000 le nombre de Juifs "autrichiens" en 177713.Selon Doubnov, citant un recensement de 1785, 41.129 Juifs vivaient en Bohême, 26.665 en Moravie et Silésie, 212.000 en Galicie, mais seulement 650 en Haute et Basse Autriche, surtout à Vienne, représentant 2,6% de la population de l'Empire autrichien (sans la Hongrie)14. La population juive de Galicie était donc trois fois plus nombreuse que celle des pays tchèques: elle était aussi la plus attachée aux traditions religieuses et à la langue judéoallemande, le yiddish. Par contre, les Lumières de Berlin étaient arrivées à Prague, alors l'une des plus grandes villes de l'Europe chrétienne. Marie-Thérèse accusa les Juifs d'avoir soutenu les armées de Frédéric II et leur imputa la responsabilité de sa défaite. En 1744, elle expulsa d'abord les Juifs de Prague, puis de toute la Bohême et de Moravie. Cependant, commerçants et artisans juifs étaient nécessaires à la bonne marche de l'économie. A la demande des guildes de Prague, Marie-Thérèse devait rappeler les Juifs: en 1749,6.061 Juifs étaient réinstallés à Prague. Mais en Bohême et en Moravie, les Juifs devaient payer pour leur autorisation de séjour des taxes de plus en plus lourdes15. Malgré, et peut-être à cause de ces difficultés, des Juifs de Prague avaient amorcé une mutation: certains s'étaient intéressés aux sciences profanes et portaient les mêmes habits que les chrétiens. Les premiers écrits de Mendelssohn avaient pénétré dans ces milieux et même dans les yechivoth. Le Grand rabbin de Prague, Ezékiel Landau ne s'opposa pas encore aux Lumières naissantes. Dans les années 1750-1760, il combattait surtout les adeptes de Jacob Frank (1726-1791 )16qui,après avoir 17

soutenu en Pologne les disciples de Sabbataï Zvi, créa son propre mouvement, le frankisme. Frank se considérait comme le vrai Messie. Dans les dernières décennies du XVIIIe et au XIXe siècle, les frankistes avaient de nombreux militants en Bohême et en Moravie comme dans d'autres pays d'Europe. A partir de 1780, le rabbin Landau s'opposa aussi aux maskilim, disciples de Mendelssohn et plus particulièrement à Naphtali Herz Wessely (1725-1805) qui adressa, en 1782, une lettre aux Juifs d'Autriche intitulée Divrey shalom ve-emet (Paroles de paix et de vérité) affirmant la nécessité pour les enfants juifs d'acquérir une instruction profane. Wessely opposa la doctrine de l'homme à la doctrine de Dieu. Ce n'est qu'après avoir acquis la doctrine de l'homme, accessible à la raison que les enfants devraient accéder à la doctrine de Dieu. Or, dans les écoles juives traditionnelles, celle-ci était d'abord et le plus souvent seulement enseignéel7. Un autre maskil, également disciple de Mendelssohn, Naphtali Herz Homberg, s'efforcera de réaliser ce programme. Les principes des Lumières furent pour la première fois appliqués par Joseph n. Né en 1741 à Vienne, il devint en 1765 co-régent de sa mère, Marie-Thérèse d'Autriche; la même année, il avait succédé à son père, François rr, empereur d'Allemagne. Joseph n ne devint l'Empereur de l'ensemble des possessions des Habsbourg qu'en 1780, après le décès de sa mère. Son bref règne (1780-1790) fut marqué par une série de réformes dont certaines concernent directement les Juifs de Bohême, de Moravie, de Galicie et de Hongrie. Joseph n voyagea beaucoup en Europe. Il était en relation avec les philosophes éclairés de Berlin et de Paris. Il admirait son "cousin éclairé" Frédéric n, malgré le conflit des Habsbourg avec la dynastie des Hohenzollern. Il connaissait l'ouvrage de Wilhelm von Dohm sur l'amélioration civique des Juifs. Marie-Thérèse avait amorcé un processus de centralisation des Etats de son Empire. Joseph n voulait l'achever en germanisant ses peuples et en imposant Vienne comme seule capitale. "Despote éclairé", catholique, Joseph n entretenait des relations difficiles avec le Pape en affirmant les droits de l'Etat dans les affaires ecclésiastiques. En 1781, Joseph n accorda la liberté de conscience et de culte aux luthériens, aux calvinistes 18

et aux orthodoxes ainsi que le droit d'ouvrir des écoles et l'égalité d'accès à tous les emplois. La même année, il abolit le servage personnel en permettant aux paysans de devenir propriétaires de leurs terres contre le paiement d'indemnités aux seigneurs. Il voulait aussi abolir la peine de mort. C'est dans ce contexte que s'inscrivent les décrets de tolérance relatifs aux Juifs. Joseph II n'avait pas l'intention de multiplier le nombre de Juifs dans ses Etats, mais il voulait les rendre utiles: cette idée de la "régénération" des Juifs, héritée de l'Aujkliirung, fut mise en pratique à partir de la Révolution française au fur et à mesure des politiques d'émancipation de nombreux pays européens. Pour Joseph II, "même s'ils ne sont pas chrétiens, (les Juifs) sont des hommes, des consommateurs qui paient; ils ~euvent .être utiles si on les maintient dans certaines limitesl . Joseph II s'adressa aux Juifs en tant que "nation". Il n'abolit pas une législation limitant les mariages, mesure prise en 1726 par Charles VI afin d'éviter l'accroissement de la population juive en Bohême et Moraviel9. Joseph II publia quatre décrets de tolérance, adaptant chacun au contexte spécifique de la région. Le premier décret pris en 1781 concernait les Juifs de Bohême, le suivant daté de 1782, ceux de Moravie. En 1783, paraissait la nouvelle législation relative aux Juifs de Hongrie et, de ce fait, de Slovaquie; enfin, en 1789, un an avant sa mort, Josefh II édicta de nouvelles dispositions pour les Juifs de Galicie2 . Le décret de tolérance relatif aux Juifs de Moravie, région où est né Adolph Donath comportait seize articles. Dans le préambule, l'Empereur affirma sa volonté d'accorder à tous ses sujets sans distinction de "nation" et de "religion", l'amélioration de leurs conditions de vie, la participation à la vie sociale et la liberté en conformité avec la législation de l'Etat. Mais il 21précisera aussitôt que ce décret n'avait pas pour objectif l'augmentation de la population juive dans les villes et les villages où elle était déjà établie. Toutefois, si un juif voulait construire, sur un terrain non bâti, une manufacture "utile", il pouvait en obtenir l'autorisation. Joseph II estima que le nombre des imprimeries de Prague et de Brünn, déjà existantes, éditant des ouvrages en langue hébraïque était suffisant pour les besoins locaux. Les ouvrages imprimés à l'étranger étaient taxés et selon la législation en 19

vigueur, devaient être soumis à la censure. En effet, le décret de tolérance avait pour objectif essentiel "l'amélioration de l'instruction selon l'Aujklarung, de la jeunesse juive afin de la rendre plus utile pour les sciences, les arts et l'artisanat". A cet effet, les paragraphes trois à cinq du décret décrivent en détail la création d'un réseau scolaire de langue allemande pour les enfants juifs: une Ecole normale devait former les futurs enseignants. Dans l'immédiat les jeunes Juifs pouvaient accéder aux établissements scolaires chrétiens, y compris l'université. Les jeunes Juifs scolarisés dans l'enseignement chrétien étaient dispensés du cours d'instruction religieuse; les instances juives étaient invitées à élaborer des livres "d'éducation morale" à leur usage. Les paragraphes suivants du décret (9 à 12) ouvrent aux Juifs l'accès à la plupart des métiers et des professions qui leur avaient été auparavant interdits. Ils les engageaient même à défricher des terres vierges et à se livrer à l'agriculture. Ils les incitaient surtout à contribuer au développement industriel en créant des "manufactures et des fabriques". Joseph II exprimait son intention d'améliorer les relations entre Juifs et chrétiens, autorisant leur cohabitation sous le même toit dans certaines conditions ainsi qu'une collaboration plus étroite dans leur vie professionnelle. En contrepartie, Joseph II exigea la suppression de la langue hébraïque et du judéo-allemand (yiddish) dans tous les documents officiels. Ces langues devaient être remplacées par celles "habituellement autorisées". Deux années après la proclamation du décret, tout acte officiel rédigé en hébreu ou avec des lettres hébraïques devenait illégal (paragraphe 13). L'Empereur supprima également le péage corporel ouvrant ainsi aux Juifs des facilités de circulation. Il supprima aussi les signes distinctifs "habituels" comme le port de la barbe et des vêtements spécifiques ainsi que l'interdiction de sortie les dimanches et fêtes avant midi, de fréquentation des lieux récréatifs; il autorisa les notables à porter l'épée (paragraphes 14 et 15) En conclusion, Joseph II affirma qu'il avait accordé aux Juifs une "égalité presque équivalente" à celle des autres communautés confessionnelles étrangères (c'est à dire non catholiques). En échange, il tes appela à la stricte observance 20

des lois de l'Etat et des décisions des tribunaux civils. Il leur était interdit de troubler l'ordre public et surtout de mépriser, voire de s'attaquer à la religion chrétienne et à ses serviteurs22. Les décrets de tolérance concernant les Juifs de Bohême et de Hongrie édictent des mesures semblables. En 1781, dans ces provinces de l'Empire, les tribunaux rabbiniques ont cédé leurs pouvoirs de juridiction en affaires civiles et criminelles aux tribunaux impériaux. En 1787, les Juifs devaient abandonner leurs noms hébraïques pour des noms de famille et des prénoms à consonance allemande; en 1788, ils étaient obligés de servir dans l'armée autrichienne. En Bohême, la communauté juive la plus nombreuse était celle de Prague. En Moravie, les Juifs vivaient dispersés entre quelques villes moyennes et surtout en milieu rural. Soutenus par des maskilim berlinois, des Juifs praguois accueillaient favorablement les réformes de Joseph II acceptées également par les communautés de Moravie et de Hongrie. Toutefois des rabbins plus conservateurs s'y opposaient. Conservateur le Grand rabbin de Prague, Ezekiel Landau soutenait en définitive certaines réformes. Par contre, Moses Sopher (1762-1839), rabbin de Presbourg, fondateur d'une célèbre yechiva, opposa vivement l'orthodoxie aux apports des maskilim23. La situation était très différente en Galicie. Le décret de 1789 y aggravait les dispositions déjà prises par Marie-Thérèse en 1776 pour la réorganisation des communautés juives pauvres, déchirées par les conflits entre les hassidim et les mitnagdim. Comportant plus de soixante paragraphes, le décret dit de tolérance de 178924 fut répressif: il prescrivait une importante réorganisation de la vie communautaire et comportait une série d'interdictions dont certaines comme la limitation progressive de la vente de boissons alcoolisées accentuèrent encore la pauvreté des milieux juifs. Orthodoxes et hassidim restant attachés au yiddish s'opposent avec force aux tentatives de germanisation par l'école. Le courant en langue yiddish de la haskala gagna pourtant de nombreux adeptes tout au long du XIXe siècle. Mais ce succès renforcera, nous le verrons, l'opposition entre Juifs germanophones tendant vers l'assimilation et Juifs restés attachés à leurs traditions et à leur culture en langue yiddish. Dans le combat pour l'émancipation, le fossé se creusera pendant tout ce siècle et au-delà, entre les 21

Juifs des régions centrales, voire occidentales de l'Empire des Habsbourg et ses parties orientales. En Bohême, Moravie et Hongrie, les décrets de tolérance même s'ils ne furent que partiellement appliqués eurent pourtant des conséquences positives. Ils améliorèrent les conditions de vie des milieux juifs dont émergea tout au long du XIXe siècle une couche aisée, très active dans le processus de modernisation économique de l'Empire. Mais surtout, ils ouvrirent, avec un succès certain, l'accès d'une jeunesse de plus en plus nombreuse aux études profanes les formant aux "métiers utiles" pouvant les conduire jusqu'à l'enseignement supérieur. Les décrets de tolérance n'ont pas émancipé les Juifs, mais ils peuvent être considérés comme une préparation à cette émancipation. Leur "amélioration civique" préconisée par Wilhelm von Dohm et Joseph II a amorcé un processus de modernisation accepté par certains, refusé par d'autres. Dans l'Empire des Habsbourg comme en Prusse, ce processus a précédé l'acquisition de la citoyenneté. En France, la "régénération" des Juifs suivra leur émancipation civique. La Révolution française, Napoléon rr et l'émancipation Louis XVI s'était inquiété du sort des protestants et des Juifs de son royaume dans les années 1780. Mais c'est la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen adoptée le 26 août 1789 affirmant dans son article lOque "Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses pourvu que leur manifestation ne trouble par l'ordre public établi par la loi", qui obligea l'Assemblée constituante à donner une réponse aux "doléances" des Juifs de France. A l'issue de longs et difficiles débats, l'Assemblée accorda aux Juifs la citoyenneté française en deux étapes: le 28 janvier 1790, un décret accorda aux Juifs dits Espagnols, Portugais et Avignonnais, les droits du citoyen. Moins francisés mais formant le groupe le plus nombreux, les Juifs d'Alsace et de Lorraine devaient continuer leur combat à l'issue duquel, le 27 septembre 1791, tous les Juifs de France devinrent citoyens français. La citoyenneté fut accordée aux Juifs à condition qu'ils prêtent un serment civique les engageant à remplir tous les devoirs imposés par la Constitution. En majorité, ils prêtèrent serment. L'émancipation rencontra une vive opposition en Alsace où les Juifs furent accusés de tous les maux. Devenant 22

individuellement citoyens, leurs communautés furent désorganisées. Face à ces troubles et à ce vide institutionnel, Napoléon convoqua en 1806 une Assemblée de notables juifs puis un sanhédrin composé de notables et de rabbins. Un an plus tard, le 17 mars 1808, deux décrets impériaux réorganisaient les communautés juives en créant le Consistoire central et les consistoires départementaux. Leur mission dépassait largement l'organisation du culte israélite. Ils étaient aussi chargés de l'éducation des populations juives en leur apprenant des "métiers utiles", en contrôlant leur obéissance à la législation civile et en établissant les listes des jeunes gens devant être recrutés dans l'armée. Tout au long du XIXe siècle, voire au-delà, la devise du consistoire fut "religion et patrie". La citoyenneté accordait l'égalité des droits mais exigeait le respect des obligations. Pendant un demi-siècle, les Juifs de France devront lutter pour la reconnaissance réelle des droits acquis par la Révolution française et apprendre les devoirs imposés par leur émancipation. Mais la devise "Liberté, Egalité" enflammait non seulement les israélites français mais encore les judaïcités d'Europe centrale et orientale. A partir de 1792, les armées révolutionnaires puis celles de Napoléon 1er diffusaient cette devise à travers l'Europe. Les intellectuels et les bourgeois avaient suivi avec intérêt l'évolution de la Révolution mais étaient partagés entre "éclairés" qui s'appelleront par la suite "libéraux" souhaitant la disparition des régimes féodaux et "conservateurs" s'y opposant. Lorsque les armées révolutionnaires franchirent le Rhin en 1792, lorsque Napoléon remporta ses victoires sur la Prusse et sur l'Autriche, les nationalismes s'éveillèrent et se renforcèrent. Dans toute l'Europe, des Juifs se trouvent au milieu des bouleversements provoqués par les guerres. En 1805, après son entrée à Vienne, Napoléon priva les Habsbourg de leur titre d'Empereur du Saint-Empire, leur conservant seulement celui d'Empereur d'Autriche. En 1806, Napoléon forma avec les pays germaniques, annexés ou vassaux, ta Confédération du Rhin. Dans la plupart de ces régions, les Juifs connurent une amélioration de leur statut: le péage corporel fut supprimé. En Rhénanie, en Westphalie, l'émancipation selon le modèle français faisait des 23

progrès. Quelques Juifs devenaient citoyens français: ce fut le cas de Henri Heine, né en 1797 à Düsseldorf. L'égalité leur fut également garantie dans les villes hanséatiques, Hambourg, Brême et Lübeck. Mais en réalité, les droits accordés variaient d'un duché, voire d'une ville à l'autre. Les acquis principaux furent l'admission aux systèmes scolaires, de l'école primaire à l'université ainsi que les possibilités d'accès à des professions et métiers plus nombreux que par le passé. La Prusse avait connu une sévère défaite à Iéna en 1807 suivie d'une crise économique. La bourgeoisie prussienne prit conscience des possibilités ouvertes par une coopération avec les couches moyennes juives. Wilhelm von Humboldt, ami de Moses Mendelssohn, était ministre des Cultes. Il soutenait l'émancipation politique des Juifs qui leur fut finalement accordée en 1812 par un édit s'inspirant à la fois des décrets de tolérance de Joseph 11 et des exigences de la Révolution française. Les Juifs devenaient citoyens mais l'accès aux emplois gouvernementaux leur demeurait fermé25. L'Autriche avait également souffert des guerres napoléoniennes, mais une bourgeoisie intellectuelle et surtout commerçante s'était développée à Vienne. Austerlitz était un bourg de Moravie: les armées n'y furent guère appréciées. Néanmoins, le système scolaire mis en place par Joseph II, non seulement se maintint mais se renforça à partir de 1811. Peter Beer (1758-1839), un maskil né en Bohême enseignait l'éthique juive telle qu'elle était préconisée par les Lumières et plus particulièrement par Herz Homberg. En 1815, Anton Raaz fut nommé par le gouvernement directeur du réseau des écoles juives à Prague. Il modernisa l'Ecole normale juive de Prague en renforçant les horaires consacrés aux disciplines profanes. Cette Ecole normale devint un modèle pour d'autres établissements judéo-allemands de l'Empire autrichien: de 1790 à 1831, environ 17.800 Juifs l'avaient fréquentée. Ses anciens élèves jouèrent un rôle très important dans la modernisation des communautés juives d'Europe centrale pendant la première moitié du XIXe siècle26. En 1814-1815, les vainqueurs de Napoléon 1er réunis à Vienne modifièrent les frontières et les régimes d'Europe. La royauté fut restaurée en France, mais elle ne révoqua pas l'émancipation des Juifs. Les Etats de la Confédération du Rhin 24

devinrent la Confédération germanique. Cependant, l'Allemagne resta morcelée en trente-sept Etats. Le problème de l'émancipation des Juifs à l'échelon européen fut évoqué au Congrès de Vienne. Les Juifs ayant obtenu la citoyenneté devaient la conserver. Les adversaires de l'émancipation soutenaient que les Juifs l'avaient obtenu "par" et non "dans" l'Etat. La citoyenneté leur fut retirée. Toutefois, favorisée par l'évolution économique qui passa au stade de l'industrialisation et de l'urbanisation, une fraction de plus en plus nombreuse des populations juives formait une bourgeoisie fortement engagée dans la modernisation de la société. Elle devenait un élément actif, de plus en plus nécessaire au développement économique, voire culturel. De ces mêmes milieux, émergent les courants socialistes et révolutionnaires: Karl Marx, Ferdinand Lassalle, Moses Hess après Heinrich Heine et Ludwig Borne n'en sont que quelques exemples. Le principal souci de l'Empire multinational des Habsbourg était l'affirmation de l'Etat central, germanophone. Les Juifs de Bohême, de Moravie et de Hongrie avaient mieux accepté le processus de germanisation amorcé depuis le XVIIIe siècle que d'autres peuples de l'Empire. Certes, la Galicie était restée en marge de cette évolution mais dans la mesure où les Juifs jouissaient d'une certaine liberté de circulation, ils migraient vers les pays tchèques et la Hongrie. Ces migrations constituaient souvent une étape qui pouvait les conduire à Vienne ou à Budapest, devenant dans la première moitié du XIXe siècle les centres juifs les plus importants de l'Empire. Sigmund Freud, né à Freiberg en Moravie de parents venus de Lituanie et de Galicie illustre ce cheminement. Malgré la limitation de leurs droits politiques, une fraction de la population juive était devenue une bourgeoisie moyenne et parfois aisée qui, malgré des régimes autoritaires et répressifs, se développait et poursuivait son combat pour la reconnaissance de l'émancipation politique. Un nouveau tournant se dessine en 1848. Plus que jamais idées et révolutions ne connaissent de frontières en Europe. Partie de France en février 1848, la révolution passa rapidement dans l'Empire autrichien. Elle fut à la fois une révolte ouvrière contre "les machines" amorçant trop rapidement l'industrialisation, le réveil des peuples plus virulent que dans 25

les décennies précédentes, contre l'emprise de la bureaucratie germanophone, une contestation de l'absolutisme par une partie de la bourgeoisie et des intellectuels. Des Juifs furent fortement impliqués dans ce mouvement révolutionnaire. A Prague, dès 1844, des ouvriers en majorité tchèques s'étaient soulevés contre leurs patrons dont certains étaient Juifs et germanophones. Leurs affrontements s'accompagnaient d'une crise d'antisémitisme. A Vienne par contre, la révolte était menée par des ouvriers et des intellectuels. Parmi eux des Juifs; Adolf Fischhof, Karl Tausenau, Avram Chajzes et Hermann Jellinekjouèrent un rôle actif dans les événements. A Budapest, des dirigeants de la communauté juive participèrent à l'opposition27. La Révolution de 1848 apporta des changements importants. A Prague, à Vienne, en Hongrie et même en Galicie, les Juifs purent s'établir en dehors des ghettos et des quartiers qui leur étaient réservés. En octobre, les représentants de toutes les régions réunis au Parlement à Vienne votèrent la suppression des taxes spécifiques imposées aux Juifs28 Chassé de Vienne par l'armée impériale, le Parlement s'installa à Kremsier où il rédigea au cours de l'hiver 1848-1849 le projet d'une constitution proclamant l'égalité de tous les peuples ainsi que de tous les groupes confessionnels. Mais en mars 1849, l'Empereur François-Joseph, après avoir fait disperser le Parlement par ses soldats, refusa ce projet, édicta une constitution, mais déclara aux Juifs de Vienne que l'égalité de tous les citoyens sans distinction de religion serait maintenue. Les Juifs firent confiance au jeune Empereur qui régnera jusqu'en 1916. Mais après l'échec de la Révolution de 1848, les peuples de l'Empire s'engagèrent dans la lutte pour la reconnaissance nationale. Hongrois et Tchèques étaient à la pointe de ce combat. En 1867, François-Joseph dut accepter la création de la double monarchie: l'Empire austro~hongrois. La nouvelle constitution votée en 1867 accorda finalement l'émancipation politique à tous les Juifs de l'Empire. Des mouvements révolutionnaires s'étaient aussi développés dans les pays allemands. Une Assemblée nationale prussienne siégeait à Berlin, une Assemblée nationale de toute l'Allemagne à Francfort. Les révolutionnaires se battaient pour plus de liberté et d'égalité, mais surtout pour l'unité nationale 26

allemande. Les plus révolutionnaires revendiquaient des bouleversements sociaux, les libéraux une monarchie constitutionnelle réunie autour de la Prusse. La première Assemblée nationale du peuple allemand se réunit à l'église Saint-Paul de Francfort. Elle élabora une constitution et proposa à Frédéric-Guillaume IV, roi de Prusse, la couronne du Reich allemand. Il refusa, n'ayant obtenu qu'une faible majorité. En 1862, Bismarck devint chancelier de Prusse. Après deux victoires successives, la première sur l'Autriche en 1866, la seconde sur la France en 1870, les conditions nécessaires à l'unification étaient réunies. L'armistice signé à Versailles au printemps 1871 fut l'acte de naissance du œ Reich. La nouvelle constitution votée en 1871 accordait l'émancipation politique à tous les Juifs de l'Allemagne unifiée. Nationalisme et antisémitisme L'entrée très progressive des Juifs dans la vie économique et sociale des pays d'Europe eut pour revers de la médaille la naissance d'un anti-judaïsme qui se transformera en antisémitisme économique et racial. L'accès à la plupart des métiers et des professions, l'acquisition des droits nouveaux, le sang versé dans les nombreuses guerres de ce siècle pour leurs pays d'accueil respectifs ont certes transformé une fraction très importante des populations juives en les rendant "utiles" comme le rêvaient les adeptes des Lumières. Mais les décrets étaient insuffisants pour l'abolition des haines séculaires. Le processus même de l'émancipation divisait les milieux juifs: le judaïsme moderne, nous le verrons, est né de ces divisions. Néanmoins, la majorité des Juifs de l'aire germanophone aspiraient à une intégration dans leur environnement économique et social. Nombreux son ceux qui ont joué un rôle important dans le développement économique et culturel de leur pays d'accueil en ces XIXe et XXe siècles. Les Lumières, la Révolution française puis les guerres première étape, il aboutit à la fondation du œ Reich allemand suivie une soixantaine d'années plus tard, par l'avènement de napoléoniennes ont stimulé l'éveil national des peuples. Tendant vers l'unité, le pangermanisme naît dans ce contexte: dans une l'Allemagne nationale-socialiste.

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L'éveil des revendications des peuples de langues, de cultures et de religions différentes de l'Empire austro-hongrois marque l'histoire de l'Europe centrale et orientale pendant tout le XIXe siècle. A cette époque, les Juifs se divisaient entre germanophones et les peuples d'autres langues qui revendiquaient la reconnaissance de leur identité nationale par l'Empire. Leur lutte aboutit à l'obtention de leur indépendance à l'issue de la Première guerre mondiale. L'histoire d'un individu reflète toujours l'histoire de la société dans laquelle il vit. La biographie d'Adolph Donath est à la fois marquée par le siècle qui l'a précédé et celui qui s'ouvre à sa naissance à Kremsier en 1876. En tant que Juif germanophone, en tant qu'intellectuel, sa vie est le témoignage de l'histoire d'une époque tantôt heureuse tantôt désastreuse, de la fin du XIXe et du premier tiers du XXe siècle.

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NOTES
I

Bechtel (Delphine) « Les Juifs en Allemagne et en Autriche à l'ère de

J'absolutisme» (de la paix de Westphalie à la mort de Frédéric II) in Baumgarten (Jean) et ait. Mille ans de cultures ashkénazes, Paris, Liana Lévi, 1994, pp.l 02-1 03 2 Doubnov (Simon), Histoire moderne du peuple juif (traduction française), Paris, Editions du Cerf, 1994, p.17 3 Mendelssohn (Moses) Jérusalem ou pouvoir religieux et judaïsme, (texte traduit et annoté par Dominique Bourel, Préface d'Emmanuel Levinas, Paris, Les Presses d'aujourd'hui, 1982, p.I39
4

5 ibid. 6 Strauss (Janine), La Haskala, les débuts de la littérature hébraïque moderne, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1991, pp.20-30 7 Hayoun (Maurice-Ruben) Les Lumières, de Cordoue à Berlin, voU, Paris, l, J.C.Lattès, 1998, p.47 8 Badinter (Robert), Libres et égaux. L'émancipation des juifs, 1789-/791, Paris, Fayard, 1989, pp.67-72 9 Hayoun (Maurice-Ruben), Moïse Mendelssohn, Paris, Presses universitaires de France, 1997, pp.76-86 10 Doubnov (Simon), op.cit.. pp.24-25 Il Rovan (Joseph), Histoire de l'Allemagne. Des origines à nos jours, Paris, Seuil, 1994, pp.ll ; 923-925 12 Mc Cagg Jr. (William O.), Les Juifs des Habsbourg, 1670-1918, Paris, Presses universitaires de France, 1996, p.57 13 Wistricht (Robert), The Jews of Vienna in the age of Franz Joseph, Oxford, The Litman Library of Jewish civilisation, 1990, p.15 14 Doubnov (Simon), op. cil., p.30 15 Fiedler (Jiri), Jewish sights ofBohemia and Moravia, Prague, Sefer, 1991, ~.20 6 Mc Cagg Jr. (William O.), op. cil. pp.48-50 17 Strauss (Janine), op.cit. pp.24-29 18 Iggers (Wilma), Die Juden in B6hmen und Méihren. Ein historisches Lesebuch, Mtinchen, Beck, 1986, p.50
19

ibid. p.40 (introductionde D.Bourel)

Kieval (Hillel J.) "Die Juden in Bohmen, Mahren und der Slowakei bis
Ibid., p.41

20

1918" in Berger (Natalie) Wo sich die Kulturen begegnen. Die Geschichte der Tschecoslowakischen Juden, Prag, Verlag Mlada Fronta, 1992, p.33

21 Iggers (Wilma) op.cit. pp.46-50. (Iggers reproduit ce décret d'après Mtiller (Willibald, éditeur), Urkundliche Beitréige zur Geschichte der Mahrischen Judenschaft im /7. und 18. Jahrhundert, Olmtitz, 1903, pp.185-190 22Kieval (Hillel J.) art. cit., pp.42-43 23 Une copie de ce document se trouve aux Archives Centrales d'Histoire du Peuple juif, Jérusalem (HM2/8283.9) 24Mahler (Raphaël) An History of Modern Jewry, 1780-1815, London, Vallentine Mitchell, 1971, pp.185-201 29

25Kieval (Hillel) art. cil., pA3 26Me Cagg Jr. (William), op.cil., pp.142; 163.
27 Ibid. p.165