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Affaire Dreyfus

De
248 pages
Il y cent ans, le capitaine Alfred Dreyfus était réhabilité après avoir été condamné à la dégradation militaire et à la déportation. L'affaire Dreyfus, c'est d'abord la victoire du mensonge sur la vérité, puis la revanche de la justice sur la conspiration militaire. L'auteur démontre que Dreyfus a été victime d'un crime judiciaire orchestré par l'état-major de l'Armée au nom de la raison d'Etat et finalisé par les tribunaux de la République dans l'ambiance d'une opinion publique chauffée par l'antisémitisme. Il s'agit de comprendre comment la république peut fabriquer des coupables judiciaires sur fond de crispation identitaire.
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Affaire Dreyfus
Conspiration dans la République

www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01188-8 EAN : 9782296011885

Méhana MOUHOU

Affaire Dreyfus
Conspiration dans la République

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa RDC Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

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« Les jurés avaient mieux que des preuves, ils avaient une intime conviction » Anatole France

Introduction

Alfred Dreyfus, avant d'être victime d'une justice rendue dans les prétoires a d'abord été victime d'une justice rendue sur les marches du palais, par l'Opinion. L'Affaire questionne donc les valeurs d'une société et il m'est apparu nécessaire d'écrire pour ne pas la laisser glisser, comme une affaire classée, dans le gouffre de l'oubli. Mais j'ai aussi voulu comprendre ce que l'Affaire ne nous dit pas, en connaître la version cachée comme une spéléologie nécessaire de la face obscure de la République. Décrire les stigmates infligés à la démocratie et les raisons d'un danger permanent suspendu dans la Cité. La condamnation de Dreyfus est une rupture de la justice. Rupture puis régularisation. Le fait s'est précipité en événement, sans préavis, puis a disparu comme un accident de l'Histoire. Coups et contrecoups. Détonation et retour de la civilisation; une parenthèse, presque comme une signature d'une République inachevée de l'immaturité des hommes, se contentant de disqualifier l'outrage. Il me fallait donc raconter la réalité telle qu'elle est et non les hypothèses telles qu'on les souhaite. Tant de choses ont pourtant été dites, mais, en vérité, il m'a semblé, qu'au-delà de la nécessaire actualisation de la mémoire, il y avait une lecture possible de l'Affaire sous un autre angle, en interrogeant l'histoire non plus sur une erreur, mais sur un crime judiciaire rendu possible par une société sournoisement minée par l'antisémitisme. Il me fallait donc déplier les faits, reprendre les procès qui se sont déroulés, là, dans cette jeune République, à un moment de l'Histoire où tout bascule dans la démesure et dans l'obsession identitaire. Et cette deuxième approche suppose de laisser une place centrale à l'antisémitisme qui s'est acharné à poursuivre Dreyfus.

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Introduction

Il m'a semblé tout aussi utile, parce que je serai absent du bicentenaire, d'apporter au moins ma contribution pour le centenaire de la réhabilitation de Dreyfus. La Cour de cassation par un arrêt historique du 12 juillet 1906 a en effet défmitivement jugé que Dreyfus a été condamné à tort, pour trahison envers l'Allemagne, à la dégradation militaire et à la déportation perpétuelle à l'île du Diable, puis par un second procès à dix ans d'emprisonnement, et a proclamé solennellement son innocence, mettant ainsi un terme à douze ans de conspiration contre celui qui a immédiatement été désigné, dès son arrestation en 1894, comme l'officier juif coupable...Coupable parce que juif. Il m'a pam tout aussi nécessaire, parce que le XXIème siècle s'ouvre partout dans le monde sur des crispations identitaires et religieuses, d'interroger l' Mfaire et d'en tirer les enseignements. Le XXème siècle, on le sait, a été marqué par les plus grandes épidémies idéologiques; fascisme, nazisme, stalinisme et c'est bien l'Europe qui a construit le plus grand cimetière de tous les temps. La vieille Europe, l'Europe de Kant, de Hegel, de Goethe, de la Révolution Française, de Balzac, de Baudelaire, de Hugo, la France des Lumières, plongées dans l'enfer de Dante. On ne peut comprendre Vichy, Berlin ou Moscou sans admettre que les fondations de l'intolérance humaine, politique et religieuse ont été aussi consolidées durant l'Affaire. Cette grande crise identitaire est en cours aujourd'hui. Ceux qui ont déduit un temps, de la fin de la confrontation Est-Ouest, la clôture défmitive de l'Histoire seraient peut-être surpris d'un retour des passions, sans nuances, exaltées par le sentiment national et d'un renouement avec des moments où la folie a tenu lieu de certitude. Un retour de l'Histoire. Le XXIème siècle s'ouvre donc sur une crise de l'universalisme où toutes les obsessions identitaires ressurgissent. Interroger l'Affaire Dreyfus, c'est interroger la vulnérabilité de la République qui a connu là, sa première grande crise morale; la haine antisémite s'est conjuguée avec une justice au service de la raison d'Etat.

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Introduction

Tous les enjeux et conflits moraux ainsi que la solidité des valeurs républicaines se sont révélés lors de l'Affaire Dreyfus: la Nation, l'Armée, l'Eglise, l'ordre, la hiérarchie, le patriotisme, le populisme, l'insécurité, le nationalisme, le respect de la chose jugée, l'antisémitisme économique, l'antijudaïsme religieux, la race, le sol, le sang, la xénophobie, la justice, la discipline sociale, le préjugé, la présomption d'innocence, la résistance, l'égalité des droits, la justice pour tous, la vérité, l'honneur, la raison d'Etat, la dignité, les droits de l'homme.... Tous ces débats dans une France mutilée par la perte de l'AlsaceLorraine et qui recompose son identité nationale par la désignation du juif comme naturellement anti-patriote parce que naturellement étranger! La République a réussi, certes, à dépasser cette grande crise morale allant du consensus contre Dreyfus au rétablissement de l'idée de Justice. Néanmoins, que l'antisémitisme soit désormais considéré comme illégal n'est pas un passeport contre sa disparition, loin s'en faut; les fondements culturels des origines de l'antisémitisme n'ayant jamais été purgés. L'Affaire ne peut être d'emblée considérée comme une simple affaire judiciaire;l'innocence ou la culpabilité ont été, en effet, immédiatement dépassées dès l'arrestation de Dreyfus, puisque l'accent a été mis sur son identité et non sur l'acte d'espionnage envers l'Allemagne, ou plus précisément l'acte découlant de son identité. Maurice Barrès a pu ainsi dire: « Que Dreyfus soit coupable, je le déduis de sa race. » L' Mfaire Dreyfus ne pouvait donc que transcender le problème de la vérité, précisément parce qu'elle inaugure une nouvelle culpabilité judiciaire; coupable du seul fait d'être né...juif Dreyfus n'est donc pas un accusé ordinaire et l'acte d'accusation et le relais par l'opinion publique le désignant non plus comme un justiciable bénéficiant de la présomption d'innocence, mais ontologiquement comme ennemi de la France signent la fin de la justice; pour éradiquer l'Autre, il faut d'abord le disqualifier, puis

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Introduction

l'accuser et enfin le condamner. C'est bien cela la force du processus de stigmatisation et la République ne voit jamais venir les dangers des idéologies de la race. Déjà Drumont dès 1892, deux ans avant l'arrestation de Dreyfus, dénonçait la présence des officiers juifs dans l'armée. Ce livre entend montrer que l'Affaire est une plaie dans la société française et que cette plaie a été mal soignée. D'ailleurs le véritable coupable a t-iljamais été condamné?

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Le mérite républicain

Le code "X" fait partie du patrimoine d'un corps d'élite. Alfred Dreyfus l'accepte. Reçu dans cette prestigieuse Ecole polytechnique de Paris en 1878, à l'âge de dix neuf ans, le jeune officier intègre très vite les coutumes lors de la cérémonie de rentrée: «tu as été appelé, conscrit, à porter l'habit de l'Ecole. C'est un honneur qui t'impose des devoirs. Partout et toujours, respecte l'uniforme ». Cette lecture à haute voix suivie d'un bizutage en règle crée l'esprit de corps destiné à consolider une communauté par une morale convenue et marque sur chacun de ses membres une façon de penser, d'agir, de réagir commune, soumise à une forte hiérarchie et fortifie ainsi par une discipline éthique étroite, l'appartenance à un même groupe qui se protège mutuellement. L'esprit de corps se veut infaillible et la docilité de ses membres un gage d'obéissance au code imposé. Alfred Dreyfus ne se sent pas un corps étranger dans cette corporation. Sa judaïté ne lui pose aucun problème. Parfaitement assimilé, il n'éprouve aucun conflit intérieur. Originaire d'Alsace où il né à Mulhouse le 9 octobre 1858, issu d'une famille juive aisée, son père Raphaël Dreyfus crée en plein essor du textile une fabrique de filature de coton en 1862. Cette famille nombreuse respecte les pratiques religieuses et les enfants connaissent l'hébreu. Bien intégrée et patriote, la famille Dreyfus donnera l'un des siens pour la France, Jacques, l'âmé, poussé à l'engagement pour combattre la Prusse en 1870. Les troupes françaises vaincues, les provinces de l'Est passent sous domination allemande et le 25 mai 1871 par le traité de Frankfort, la famille Dreyfus devient comme la population, sujet du Reich. L'annexion de l'Alsace-Lorraine par l'Allemagne provoque le départ en masse de la communauté israélite. Communauté essentiellement implantée dans les villages ruraux. Depuis la Révolution française, en effet, les deux tiers des Juifs en France vivent en Alsace dont la présence remonte au Moyen Age. 13

Le mérite républicain

A cette époque les juifs ne peuvent exercer certains métiers. L'agriculture et l'artisanat leur sont interdits. Il ne leur reste la possibilité que d'exercer le petit négoce, les professions médicales et le prêt d'argent. Rappelons que les lois ecclésiastiques interdisaient formellement l'usure aux chrétiens, les Juifs devenant alors des prête-noms permettant aux chrétiens d'emprunter grâce aux seigneurs laïcs qui avançaient les fonds. Rappelons également que le concile de Latran en 1215 avait interdit presque toutes les professions aux juifs excepté le métier de la banque interdit aux chrétiens. Au-delà des interdictions, les juifs subissent des persécutions physiques. Dès 1349 la peste noire qui décime d'une manière fulgurante une partie de la population est imputée aux juifs accusés d'avoir empoisonné les puits. Presque tous les juifs d'Alsace sont massacrés. Au fur et à mesure de la survenance des grandes épidémies, les juifs sont toujours rendus responsables des maladies. Au 16èmesiècle les communautés juives des grandes villes d'Alsace, Strasbourg, Colmar, Mulhouse, Rosheim, n'existent plus. Il faudra attendre la Révolution Française et la loi du 27 septembre 1791 «loi relative aux juifs» accordant les droits civiques pour la première fois à tous les juifs de France. Les communautés juives vont se reconstituer dans les villes. La famille Dreyfus est bien implantée. Comme beaucoup de juifs les Dreyfus veulent rester Français et quitteront l'Alsace après la guerre de 1870 précisément pour rester Français. L'annexion de l'Alsace Lorraine signifie pour les juifs la perte totale de leurs droits civiques. Un des frères restera à Mulhouse pour diriger l'entreprise. Alfred est envoyé à Paris pour préparer des concours dès l'adolescence. Henriette la sœur aînée s'installe à Carpentras près d'Avignon avec le reste de la famille. Marié le 21 avril 1890 à l'âge de trente ans, religieusement à la synagogue, rue de la Victoire à Paris, il intègre à trente deux ans l'Ecole supérieure de Guerre et est nommé capitaine.

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Le mérite républicain

A trente quatre ans il accède au sommet et entre à l'état-major de l'armée, affecté au bureau du renseignement. L'armée compte un effectif de cinq cent mille hommes et environ trente mille officiers. Moins de un pour cent de ces officiers intègrent l'étatmajor. L'élite militaire se recrute traditionnellement de père en fils. Les enfants de la bourgeoisie passionnés par le métier des armes se lancent dans les difficiles concours. Dreyfus n'est pas un héritier militaire. Il ne vient pas non plus d'une des écoles hostiles aux principes de la République souvent favorisées par les commissions de classement militaire. Alfred Dreyfus est le produit de la République. La sélection par le mérite. Le privilège du mérite sur la naissance. Il choisit la canière d'officier pour manifester son attachement à la France. Son épouse Lucie Hadamard, petite- fille de polytechnicien, est également issue d'une famille bourgeoise, de Metz. Elle donnera naissance à Pierre en 1891 et Jane en 1893. En cette fm du 19ème siècle le judaïsme français compte environ quatre vingt mille personnes. En 1850 bon nombre de juifs viennent d'Allemagne ou d'Europe centrale. Les juifs ashkénaze implantés dans l'est de la France disposent d'atouts majeurs, car bien formés en Allemagne avec de bonnes réussites professionnelles (Worms, Rothschild, Reinach Bischoffsheim ...) et intègrent progressivement la capitale française pour représenter la moitié du judaïsme français vivant à Paris en 1893.

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La fabrication d'un coupable

« Paris, le 13 octobre 1894.Convocation. Le général de division chef de l'Etat-major général de l'armée passera l'inspection de Messieurs les Officiers stagiaires dans la journée du lundi 15 octobre courant. Monsieur le Capitaine Dreyfus est invité à se présenter à cette date et à neuf heures du matin au cabinet de Monsieur le Chef de l'Etat -major de l'armée. Tenue bourgeoise» Cette convocation que reçoit Alfred Dreyfus, alors en stage dans un régiment d'infanterie depuis quinze jours, à son domicile avenue du Trocadéro à Paris, est inhabituelle. Une inspection en tenue bourgeoise et de surcroît le matin alors que L'armée inspecte généralement le soir et en tenue militaire. Or, en réalité l'état major dispose d'un document depuis septembre. Une femme de ménage française de l'ambassade d'Allemagne soudoyée par le service du renseignement français est chargée de récupérer tout ce qu'elle peut dans les corbeilles des officiers allemands. Aucune difficulté, elle peut circuler à sa guise dans l'Ambassade pour les besoins du nettoyage. Régulièrement elle remet la commande au contre espionnage français dans une chapelle de Paris. Arrivé au ministère de la guerre, rue Saint Dominique, Dreyfus est reçu par le commandant Picquart, mais fait étrange aucun autre stagiaire n'est même présent. Aucune tenue bourgeoise n'est à dénoter. Dreyfus n'a jamais vu le commandant du Paty de Clam, qui prie le capitaine, dans l'attente de la venue du général, d'écrire une lettre pour lui, se trouvant dans l'incapacité de le faire, prétextant un mal aux doigts. « Ecrivez monsieur Dreyfus, écrivez donc! » Seul le commandant Picquart est informé ainsi qu'une poignée des militaires de l' état- major de cette dictée. Les papiers déchirés, reconstitués par le contre espionnage et puis surtout cette lettre de septembre qui est en réalité une véritable bombe qui va faire vaciller la République. 17

Lafabrication d'un coupable

Une petite lettre qu'on nomme déjà bordereau, entre les mains des militaires allemands renseignés clandestinement par un militaire français? Des informations d'importance, estime l'état-major. Un traître au sein de l'institution qu'il faut démasquer. « Ecrivez donc monsieur Dreyfus! » «Ayant le plus grave intérêt, Monsieur, à rentrer momentanément en possession des documents que je vous ai fait passer avant mon départ aux manœuvres, je vous prie de me les faire adresser d'urgence par le porteur de la présente qui est une personne sûre. Je vous rappelle qu'il s'agit d'une note sur le frein hydraulique du canon de cent vingt et sur la manière dont... » -Mais vous tremblez Dreyfus ! -Non j'ai froid aux mains. -Faites attention Dreyfus c'est grave! Dreyfus est scruté, analysé, il ne se doute absolument pas qu'il est à ce moment précis l'objet d'un stratagème. Que sa dictée a pour but de le confondre. D'une voix martiale qui va résonner pendant des décennies dans la tête de Dreyfus, du Paty De Clam interrompt la dictée. « Au nom de la loi, je vous arrête; vous êtes accusé du crime de haute trahison. » Dreyfus est foudroyé par la gravité de l'accusation. Il proteste. Son amour de la patrie l'empêche même d'imaginer un tel forfait. « Prenez mes clés, ouvrez tout chez moi, je suis innocent. » Menotté, Dreyfus est conduit sur le champ à la prison du Cherche midi. Arrestation secrète. Il est interdit au nom des intérêts supérieurs de la nation, à sa femme de communiquer l'arrestation de son époux même à sa propre famille. Rien ne filtre. Mais le 28 octobre 1894 le journal La libre parole annonce une arrestation fort importante décidée par l'autorité militaire sur laquelle plane un silence absolu puis quelques jours plus tard, en première page: «Haute trahison. Arrestation de l'officier juif Alfred Dreyfus.» Ce journal propriété de l'antisémite Drumont conclut que « tout Israël est en mouvement.» Or en guise d'invasion, seule son épouse est

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Lafabrication d'un coupable
informée. La campagne antisémite vient de débuter. Le commandant Du Paty de Clam s'est en effet présenté chez Madame Dreyfus pour l'informer de l'arrestation sans donner aucun motif mais exige le secret absolu et lui fait interdiction de parler de l'arrestation de son man. Mathieu Dreyfus, le frère, raconte la manœuvre dont du Paty de Clam a d'emblée usé comme une véritable manipulation mentale contre l'épouse: «Imaginez Madame, un cercle dans lequel je fais entrer un certain nombre d'officiers susceptibles d'avoir commis le crime; par voie d'élimination successive, le cercle se rétrécit de plus en plus puis, fmalement, il reste un seul nom, celui de votre mari, au centre du cercle. » L'état-major tient son coupable.

Un coupable idéal qui complote avec l'Allemagne. Un bordereau
découvert le 21 septembre 1894. Ce jour le colonel Sandherr, chef de la Section Statistique (en réalité bureau du contre-espionnage) reçoit cette fameuse lettre, adressée à Schwartzkoppen l'attaché militaire allemand en poste à Paris. La lettre est en réalité un bordereau ou le bordereau une lettre, déchirée, reconstituée morceau par morceau. Voilà donc le document qui risque d'envoyer Alfred Dreyfus au bagne: « Sans nouvelles m'indiquant que vous désirez me voir, je vous adresse cependant, monsieur, quelques renseignements intéressants: une note sur le frein hydraulique du 120 et la manière dont s'est conduite cette pièce, une note sur les troupes de couverture (quelques modifications seront apportées par le nouveau plan), une note sur une modification aux formations de l'artillerie, une note relative à Madagascar. Le projet de manuel de tir de l'artillerie de campagne (14 mars 1894). Ce dernier document est extrêmement difficile à se procurer et je ne puis l'avoir à ma disposition que très peu de jours. Le ministre de la Guerre en a envoyé un nombre fIXedans les corps, et ces corps en sont responsables. Chaque officier détenteur doit remettre le sien après les manœuvres. Si donc vous voulez y prendre ce qui vous intéresse et le tenir à ma

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Lafabrication d'un coupable
disposition après. Je le prendrai. A moins que vous ne vouliez que je le fasse copier in extenso et vous en adresse la copie. Je vais partir en manœuvres. » Pour le général Mercier, il est impensable de ne pas découvrir l'auteur du bordereau. L'armée serait ridiculisée si la rue ou la Chambre des députés était informée. La déduction de l'état-major est que l'espion ne peut être que l'officier stagiaire appartenant à l'artillerie. Reinach raconte que d'Aboville, antisémite notoire est tombé en arrêt devant le nom du capitaine Dreyfus. On passe en revue, l'état de ses notes et services. Le fait qu'il soit bien noté à sa sortie de l'Ecole de Guerre ne change rien à la détermination des militaires. Il est considéré comme «intelligent, zélé, consciencieux, instruit, adroit, meilleur lieutenant des groupes de batteries », mais en 1893 Dreyfus est moins bien noté: «officier incomplet, prétentieux et ne remplissant pas, au point de vue du caractère, de la conscience et de la manière de servir les conditions nécessaires pour être employé à l'état-major de l'armée. » D'Aboville et Fabre en sont persuadés. C'est bien Dreyfus qui a écrit le bordereau. L'état -major s'est bien déplacé dans l'Est en juin 1894 et Dreyfus en faisait partie. Qu'importe à ce stade qu'un voyage d'état-major puisse être considéré comme une manœuvre, mais le bordereau en parle. Il faut donc trouver l'écriture de Dreyfus et la comparer avec le bordereau. Le colonel Sandherr aura cette réaction quand il fait mention d'un juif comme véritable espion:« J'aurais dû m'en douter. »

L'état-major sollicite le 9 octobre 1894, l'expert Gobert pour analyser le bordereau et le comparer avec l'écriture de Dreyfus. Le 13 octobre Gobert rend ses conclusions qui disculpent le capitaine Dreyfus. En effet si l'expert note le même type graphique, il souligne également que «l'analyse des détails montre, avec des analogies assez sérieuses des dissimilitudes nombreuses et importantes» et termine son rapport en forme d'acquittement de Dreyfus. « La lettre anonyme pourrait être d'une personne autre que celle soupçonnée.»

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Lafabrication d'un coupable
Qu'importent les résultats de cette expertise, l'ordre d'arrêter Dreyfus ne sera pas contrarié. Le jour même une lettre lui sera portée. Il fera la dictée. Dreyfus soupçonné parce que juif. Dreyfus convoqué parce que juif. Dreyfus déjà coupable parce que juif. Il est donc impensable que l'expert puisse disculper. Il y aura donc un contre expert. Il faut trouver un expert aux ordres. Ce sera Bertillon, chef de service de l'identité judiciaire de la préfecture de police de Paris et inventeur de l'anthropométrie judiciaire. Du Paty signale d'emblée à Bertillon qu'il y a d'autres preuves que le bordereau. Bertillon est également gagné par l'antisémitisme, mais lorsque Henry et Du Paty viennent lui livrer une conviction basée sur d'autres éléments matériels, il n'y a plus d'espace pour le doute. Il est donc clair que Bertillon a commencé son expertise en posant le postulat de la culpabilité de Dreyfus. Il est tout aussi constant qu'en ne cherchant qu'un coupable en la personne du capitaine il était donc impossible qu'il puisse trouver un innocent. Toutes les éventuelles hésitations de Bertillon doivent être annulées par élan patriotique. Le raisonnement de Bertillon va défier tout entendement: Dreyfus est bien l'auteur du bordereau, même si l'écriture n'est pas tout à fait le sienne. Bertillon commence sa démonstration: Dreyfus a bien imité sa propre écriture sur le bordereau. En imitant sa propre écriture il a volontairement dissimulé des dissemblances. En clair ce procédé est classique en matière de contre espionnage. En effet si l'auteur est pris, il réfute son écriture en prétextant des dissemblances. Il prouve alors que les dissemblances sont à imputer à un faussaire. Bertillon considère que ce procédé est précisément de «combiner le déguisement de son écriture avec la simulation d'un document forgé. » Il est préférable en réalité de lire Bertillon dans le texte: « Ainsi en tremblant volontairement les deux dernières syllabes du mot « responsables », il pensait à sa propre responsabilité et voulait pouvoir dire: « Regardez comme c'est tremblée, donc c'est calqué. » Alfred Dreyfus n'attachera aucune importance à la déposition de

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Lafabrication d'un coupable
Bertillon lors de son procès en 1894 en le considérant comme un fou. Thèse de l' autoforgerie, Dreyfus aurait donc en cas où il serait découvert «ménagé la possibilité d'arguer d'une pièce forgée, d'une pièce calquée. » C'est donc du grand art ! Une dialectique qui transcende les faiblesses de la nature humaine, une grapho-psychologie de l'âme humaine dans ce qu'elle a de plus retors. Les juges militaires prendront cette démonstration comme une démonstration scientifique, imparable, logique en matière de traîtrise. Et Bertillon insiste pour obtenir la condamnation de Dreyfus sur le sérieux de son expertise. L'important pour lui aux yeux de l'opinion, de l'armée, de la justice, c'est avant tout non pas de dire le juste ou le vrai, mais de sauver son expertise. Et comme si les juges militaires n'avaient pas assez été épatés, il répète de nouveau sa théorie: il est exact que l'écriture du bordereau n'est pas identique à celle de Dreyfus, mais c'est volontairement qu'il a modifié pour être disculpé en cas de problème. Il y a donc désormais une contradiction entre la graphologie de Gobert et celle de Bertillon. Trois autres experts supplémentaires sont donc nommés par le préfet Lépine sur demande du général Mercier: Charavay, archiviste paléographe, Teyssonnieres, ingénieur des ponts et chaussées, Pelletier, rédacteur au ministère des beaux arts. Charavay conclut «que la pièce incriminée est de la même main que les pièces de comparaison» en précisant toutefois qu'il peut aussi exister« un sosie en écriture» Tessonnieres, sera catégorique pour impliquer Dreyfus: «L'écriture du bordereau, présente tous les caractères d'un déguisement», en conséquence Dreyfus a volontairement mal écrit pour mieux se protéger. Pelletier disculpe Dreyfus en concluant: «L'écriture en cause n'est nullement déguisée. » Les expertises de Bertillon et Teyssonnieres ont un avantage sur les autres, c'est qu'elles veulent aller au-delà de l'analyse d'écriture. Traquer la ruse, le dissimulateur et montrer le caractère de celui qui contrefait volontairement sa propre écriture. L'instruction est menée par le commandant d'Ormescheville, à la

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Lafabrication d'un coupable
prison du Cherche midi du 3 novembre au 3 décembre 1894. Les interrogatoires du juge militaire se déroulent sans avocat pour Dreyfus. C'est la loi. Dreyfus est isolé. Seul à seul avec le juge. Une instruction à charge puisque désormais d'Ormescheville veut connaître uniquement le mobile du crime, les raisons qui ont motivé Dreyfus à renseigner l'Allemagne. Un premier interrogatoire sur les femmes. Mobile possible. Dreyfus répond qu'avant le mariage il a été amoureux d'une femme, une certaine madame Dida, mais rien de particulier. Aucune autre femme pendant le mariage. En réalité derrière cette instruction, il y a l'empreinte et l'aide de du Paty qui n'hésite pas un seul instant à utiliser des éléments faux de la vie privée de Dreyfus. Voilà la théorie. Dreyfus aurait trompé sa femme et tromper sa femme, c'est aussi la preuve de la trahison de la patrie.

L'ordre de procéder à une instruction est donné le 1er novembre au

conseil des ministres sur rapport du général Mercier. Le juge d'Ormescheville entend démontrer que Dreyfus a trahi parce qu'il entretient une maîtresse et que cela coûte cher et que de surcroît Dreyfus serait un habitué des cercles de jeux. Des renseignements à l'Allemagne contre de l' argent. Voilà le mobile. La vie de Dreyfus est inspectée par une enquête de police. On retrouve la trace d'une liaison avec une femme par suite assassinée. Dreyfus jure qu'il n'a jamais été son amant. Dettes de jeux? Tous les Dreyfus connus dans les cercles de jeux sont en réalité des homonymes. Rien à signaler pourtant. Le rapport du préfet de police Lépine ne trouve aucune femme galante dans le parcours de Dreyfus. Malgré les protestations d'innocence, l'accusation interprète; il n'y a pas d'aveux, mais les mots prononcés par Dreyfus sont utilisés à charge. Ainsi sa déclaration «Prenez mes clefs, ouvrez tout chez moi, vous ne trouverez rien» devient: « La perquisition a amené le résultat indiqué par lui. » Pour d'Ormescheville, Dreyfus est coupable également parce que les informations contenues dans le bordereau sont connues de lui. Enquête bâclée, partiale, sommaire. Avant même que l'enquête soit

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Lafabrication d'un coupable
close le ministre de la guerre, sentencieux, déclare le 28 novembre que la culpabilité de Dreyfus est absolument certaine. Dreyfus est interrogé pour la première fois sur le bordereau qu'il découvre également. « Vous niez en être l'auteur? - Je sais, en mon âme est conscience, que je n'ai pas écris cette lettre; donc, elle ne peut pas être de mon écriture. -Sur quoi repose votre négation? - Ce que j'ai de plus cher au monde, c'est mon honneur. Je défie qui que ce soit de me le prendre. Voilà plus de six semaines, que je suis au secret, que je souffre le plus épouvantable martyre qu'un innocent puisse supporter. Alsacien, d'une famille protestataire, j'ai abandonné une situation pour venir servir mon pays avec dévouement. Aujourd'hui, comme hier, je suis digne de mener mes hommes au feu» Qu'importe, l'accusation ne souffre d'aucun doute, de surcroît lorsqu'elle se fonde sur des préjugés du caractère. Une analyse psychologique catégorique. Dreyfus est décrit comme doué d'un caractère obséquieux qui convient aux relations d'espionnage. L'instruction terminée, le rapport est remis au général Saussier afin qu'il saisisse le tribunal pour jugement.

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Le procès devant le Conseil de guerre

Il Ya trois possibilités pour la défense de Dreyfus: Choisir une personne civile ou militaire. Choisir un avocat, de préférence avec une grande réputation. Se défendre seul. C'est Mathieu Dreyfus qui se charge de trouver un avocat pour son frère. Waldeck-Rousseau refuse et oriente la famille vers Maître Demange, mais rien n'est acquis. L'affaire est sensible, y compris pour la canière de l'avocat. Catholique fervent, «il sait la faiblesse du jugement des hommes et qu'il n'y a point de droit plus sacré que celui de la défense. » 1 Les avocats jouissent en cette fm de siècle d'une grande réputation. La canière d'avocat donne accès aux plus éminentes fonctions politiques. Leur influence dans la société française est tellement importante que la IllèmeRépublique est surnommée la République des avocats. Plusieurs raisons. Pour la plupart libéraux, ils défendent la République et ont participé massivement à la Révolution de 1848. Ils sont aussi les garants des libertés individuelles et les juristes sont les premiers à rechercher le meilleur mode de gouvernement (Sieyès, Augustin Cochin, Jules Simon, Emile Ollivier...) et diffusent la règle de droit comme instrument nécessaire de la consolidation de la République. Depuis près d'un siècle les avocats sont les avant gardes des nouvelles libertés politiques. Les membres importants de la Commission chargés de rédiger le Code Civil en 1800 par Napoléon sont tous avocats (Portalis, Maleville, Tronchet. . .) L'éditeur juriste Désiré Dalloz (1795-1869) publie son «commentaire du code Napoléon. »
1 Reinach

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Le procès devant le Conseil de guerre

Pierre Antoine Berryer (1790-1868) l'un des plus brillants orateurs du 19ème siècle, avocat de Louis Napoléon Bonaparte est élu à l'Académie française en 1855. Gambetta, Poincaré, Waldeck Rousseau... ont tous une influence sur la société civile. Un siècle de droit avant que n'éclate l'affaire Dreyfus. Si le droit ne cesse de progresser dans un pays essentiellement rural afin de subordonner les relations humaines au respect de la règle juridique, certains régimes politiques n'épargnent pas la critique des juristes sur les institutions. Ainsi l'unique cours de Procédure Criminelle dispensée en 1819 par le magistrat Bavaux (1774-1848) lui vaudra d'être traduit devant la cour d'assises par le régime de la Seconde Restauration pour avoir critiqué certaines dispositions du Code pénal. Crime qualifié d'incitation à la désobéissance civile! Autres temps, autres mœurs. Mais tous louent l'esprit des juristes, le bel esprit, l'exigence de rigueur. La puissance du verbe, pur, simple, intelligible et immédiat: «Tout Français jouira des droits civiques.» Par ces quelques mots, l'article Il du Code civil met un point final aux divisions de classe de l'Ancien Régime et à tout communautarisme. Puissance du Code Civil exerçant une influence sur les plus grands romanciers, comme en témoigne une lettre adressée à Balzac par Stendhal : « En composant La Chartreuse de Parme, pour prendre le ton, je lisais chaque jour deux ou trois pages du Code civil afin d'être toujours naturel. » Maître Demange fait partie de ces esprits brillants, fin juriste qui n'entend pas transiger une défense au rabais. La première discussion
avec Mathieu Dreyfus est parfaitement limpide. Il n'y a pas de place

pour le hasard ou pour une défense en fonction de l'évolution du dossier. La tension est perceptible. « J'accepte avec les réserves suivantes, je serai le premier juge de votre frère, si je trouve dans le dossier une charge quelconque qui puisse me faire douter de son innocence, je refuserai de le défendre. Ce

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