Afin d'éviter l'oubli

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Charly Salvadore rapporte ici son engagement d'adolescent, la vie quotidienne dans les prisons de Vichy, puis dans les maquis de la Résistance dans les Alpes de Haute Provence, les dix mois passés dans les camps de la mort, la libération et le retour à la vie ; il raconte enfin comment, en 2007, il a retrouvé les témoins de son arrestation qui, depuis 1944, le croyaient mort... Son témoignage est illustré par des photographies d'époque et par des croquis, permettant de léguer, aux générations à venir, un véritable document historique.
Publié le : lundi 1 février 2010
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EAN13 : 9782296694262
Nombre de pages : 182
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À celles qui ont embelli ma vie À mes deux chéries Michou, ma femme, Évelyne, notre fille.

Au début de l’hiver 1940-1941 (soit respectivement six mois et un an avant que les Soviétiques puis les Américains n’entrent dans la guerre), un garçon de 16 ans et demi, Charly Salvadore, distribue, dans la banlieue marseillaise, les tracts que lui confie un métallo communiste et qui dénoncent la politique réactionnaire de Vichy et la collaboration avec l’occupant nazi. Quelques mois plus tard, le garçon devient responsable de la propagande au sein des Jeunesses Communistes des Bouches-du-Rhône, mais il est arrêté le 6 décembre 1942 et incarcéré à Marseille puis à Aix-enProvence. Relâché faute de preuves le 23 octobre 1943, il rejoint le maquis des Francs-Tireurs et Partisans dans les Alpes-de-Haute-Provence où, à 19 ans, il commande un camp de formation à la lutte armée. Le 27 mars 1944, au retour d’une réunion d’état-major, il est capturé dans la montagne, près de Moriez, par un détachement allemand, puis il est battu et remis à la Gestapo qui l’interroge et le torture pendant près de quatre semaines, à Digne. Charly Salvadore ne parle pas : il est alors déporté en Allemagne dans le camp de concentration de Sachsenhausen-Oranienburg où, le 3 mai 1945, après avoir accompli « la marche de la mort » vers la mer du Nord, il est libéré par l’avance des troupes soviétiques. Cette chronologie n’est pas celle de la mémoire. Les récits qui constituent la deuxième partie du livre, et qui évoquent l’arrestation, les mois passés dans les camps de la mort, le retour à la vie, ont été écrits dès 1976, et alors préfacés par Virgile Barel. Dix-sept ans plus tard, en 1993, ont été composées l’histoire de l’engagement de l’adolescence, l’expérience des prisons de Vichy, puis celle du maquis. En 2007, enfin, Charly Salvadore raconte comment il a retrouvé le témoin de son arrestation qui, depuis 1944, pensait qu’il avait été tué par les Allemands. Ces souvenirs sont rassemblés aujourd’hui, tels qu’ils ont été fixés par des mots et des dessins, pour léguer aux générations à venir un témoignage sur une période que les livres d’histoire seuls sont impuissants à faire comprendre.

Une vie bien remplie Est comme une bouteille bien pleine, Elle n’aigrit pas.

Avec une simplicité admirable et une grande profondeur de sentiments convaincants, le communiste Charly Salvadore a écrit, trente ans après les avoir subis, les événements qu’il a vécus sous la torture permanente des nazis. Il s’agit bien de permanence, car tout est souffrance dans ces trois années de la vie de ce jeune homme de vingt ans : l’arrestation, la Gestapo, les coups, les blessures, les supplices, les mortifications, le travail forcé, la marche exténuante, la faim, la dénutrition, le sommeil, la soif, la non satisfaction des besoins naturels, le froid, l’humiliation, les heures de la libération, le retour. C’est raconté sobrement, humainement, juste assez de mots pour que l’on sente la cruauté des tortionnaires, du régime nazi, leur inspirateur. Tout le long des pages du récit, j’ai souffert avec Charly et aussi avec ses compagnons de malheur, car s’il parle de lui, Charly évoque surtout le sort des hommes, ses camarades de combat, de détention, de privation, de douleurs physiques et morales, le bagne. Charly ne nous explique pas : il touche au fond de l’être humain, il éveille sa réflexion, ne crée pas la haine des hommes, mais il crée celle de la monstrueuse conception des crimes pour la sauvegarde des privilèges de la minorité dans une société où aucun sentiment humain n’existe en dehors de l’appât du profit, du vil argent. Quelques éclairs dans le récit nous révèlent l’âme, la pensée sociale de l’être bon qu’est Charly. Ces éclairs accusent ! Ils accusent le régime des monopoles capitalistes. Ils accusent par anticipation un Président de la République et sa décision de stopper à jamais la célébration du 8 mai 1945, car le manuscrit a pour titre Afin d’éviter l’oubli. Le but est atteint. Tout dépendra de l’audience que ces pages auront. Nous souhaitons qu’elle soit large. Que chaque lecteur de vingt ans médite ce récit.

À mon tour, imitant Charly Salvadore, complétant son livre par de « courtes histoires » apportant « une petite lumière », je veux en relater une… C’était à Cannes, en présence d’Henri Pourtalet, peu de temps avant sa mort ; nous allions procéder à une séance de signature du livre de Charles-Marie Cardon, Max Barel. Charly m’offre un tableau : c’est, dessiné par lui à la plume, le portrait de Max. Je le trouve beau. Je le lui dis. Et voici que j’ai lu Afin d’éviter l’oubli. Cette scène du portrait, dans mon esprit, a maintenant une tout autre signification. En dessinant Max, Charly a pensé au héros, au martyr. Y a-t-il dans le trait un reflet de son émotion ? Quant à moi, j’y vois la dure souffrance de Français. Il me semble qu’il y a une communion entre le rescapé du « Chemin de la mort » et le père de celui qui a eu « une courte vie et une longue mort ».

Nice, mars 1976 Virgile Barel Doyen de l’Assemblée Nationale Député du « Chemin de l’Honneur »

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Cinquante ans… Oui, déjà un demi-siècle s’est écoulé, et voilà que je voudrais mettre, noir sur blanc, les souvenirs de ma jeunesse en pleine guerre, cela alors que je ne suis ni un écrivain ni un littéraire. Le mari de ma fille m’a offert un livre de Madeleine Riffaud, Les Linges de la nuit. J’ai beaucoup de sympathie pour le grand reporter audacieux qu’elle fut. J’avais dévoré les livres issus de ses reportages, lorsqu’elle se trouvait en pleine fournaise de la guerre du Vietnam : De notre envoyée spéciale (1965), Dans les maquis Vietcong, Au Nord Vietnam : écrit sous les bombes. Ainsi, dans Les Linges de la nuit, il y avait une phrase de Madeleine Riffaud qui est restée dans mes pensées : « Trop d’amis disparus dans la guerre, malgré la plaque noircie au coin des rues, seront tout à fait morts quand nous, les survivants, ne serons plus ». Peu de temps après (j’avais à peine fini de lire ce livre), je suis allé assister, à Claviers, près de Callas où nous habitons depuis quelques années, à l’inauguration d’un monument en hommage aux résistants du Haut Var, cinquante années après ; j’ai pensé à la phrase de Madeleine Riffaud. À mon retour, alors que je racontais à mon gendre quelques détails de la cérémonie, celui-ci me posa cette question : « Pourquoi ne raconterais-tu pas cette période de ta jeunesse ? Tu as écrit, en 1976, un livre de souvenirs sur ta déportation, mais pourquoi ne pas reprendre, depuis le début de ton engagement, simplement, comment tu as vécu cette clandestinité ? Il faut qu’il reste des documents sur cette période ». Voilà donc l’idée lancée. Je ne sais si j’irai jusqu’au bout. En tout cas, je vais le faire sans trop de bruit. Il est vrai que les manuels scolaires d’histoire sont assez avares de détails sur cette période, ce qui laisse notre jeunesse dans l’ignorance, et peut-être quelques-uns seront-ils intéressés par cette histoire vécue. Je ne suis pas assez Don Quichotte pour penser que mon nom entrera dans l’Histoire : eh bien, disons que je vais le faire pour mon plaisir, pour comptabiliser mes souvenirs et essayer de faire ressurgir ceux qui ont pu s’effacer après tant d’années !

J’ai dit cinquante ans… Le compte y est, puisque, pour moi, cela a commencé en 1941, quand j’avais 17 ans. La guerre était terminée pour nous Français. L’Allemagne hitlérienne nous avait écrasés en 1939-1940. Ses troupes occupaient la moitié nord de la France, alors que la moitié sud était appelée « zone libre ». Libre de quoi et pour qui ? L’État français, soumis aux ordres du vainqueur, ne concevait la liberté que pour les collaborateurs de sa politique, et, pour les autres, la répression. Le 26 septembre 1939, le gouvernement Daladier avait pris la décision de dissoudre le Parti Communiste Français. Le 27, les arrestations commencèrent. Le 6 octobre, un grand nombre de députés furent arrêtés et emprisonnés. Parmi eux, le frère de Jacques Duclos, Jean, mutilé de la face durant la guerre de 14-18 et aveugle, et Félix Brun, amputé des deux jambes. Il y avait également Virgile Barel, qui me fera, en 1976, l’honneur de préfacer mon livre de souvenirs Afin d’éviter l’oubli, et à qui j’offrirai un portrait, dessiné par moi au fusain, de son fils Max, torturé à mort par la Gestapo allemande. Également François Billoux, député de Marseille. Pourquoi citer Billoux ? Parce que l’anecdote suivante fut la première image qui m’apparut de ce qu’allait être la guerre. En août 1939, j’avais 15 ans ; je faisais beaucoup de sport. Des camarades qui connaissaient mes parents et qui collaboraient au journal du Parti, Rouge Midi, me proposèrent d’être moniteur sportif à la colonie de vacances que le journal possédait à Bouc-Bel-Air, près d’Aix-en-Provence. La guerre éclata durant ce séjour. Précipitamment, les parents vinrent reprendre les enfants, sauf un qui nous resta sur les bras. Pourquoi ces parents n’étaient-ils pas venus ? Je ne l’ai jamais su. En tout cas, c’est moi qui fus chargé de ramener le garçon à Marseille, au siège du journal. Je me présentai donc à Rouge Midi qui avait deux petits bureaux, au premier étage d’un immeuble ancien sur la Canebière. N’étant pas encore bien au courant des événements, je ne prêtai pas trop d’attention aux quelques hommes que j’aperçus dans le couloir de l’entrée. C’est à l’étage que je vis, pour la première fois, François Billoux. Il était seul. Je le mis au courant au sujet de l’enfant. Je ne me rappelle pas ce qu’il m’a dit textuellement, mais ce fut à peu près ceci : « Je vais m’occuper du gosse. Mais toi, petit, tu vas vite rentrer chez toi. Tu as vu ces hommes dans le couloir : c’est la police ; ils nous traquent, nous surveillent ; ça va être très dur, petit. »

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Charly à 15 ans, en 1939-1940

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J’ai revu Billoux plusieurs fois après la guerre. J’ai collaboré à la commission idéologique de la Fédération des Bouches-du-Rhône dont il était le responsable ; je l’ai revu ensuite deux fois, à Cannes où il était venu faire des meetings. Il se souvenait de l’histoire du gosse, mais pas tellement de moi ; il faut dire que, physiquement, j’avais changé, et, dans sa tête, il ne devait rester que l’image du gamin que j’étais à l’époque. Revenons à 1941. Mes parents avaient une petite usine de teinturerie, qui occupait ma mère, mon père, mon frère et deux à trois repasseuses. On était arrivé de Cannes à Pâques 1937, des parents nous ayant proposé cette situation. Mon père, un salarié, avait exercé plusieurs professions : employé chez un fleuriste, dans une blanchisserie, dans le bâtiment, les tramways, et enfin encaisseur à la Société Lyonnaise des Eaux, de 1931 à 1937. Ma mère avait fait des ménages, des lessives, du repassage. Une jeunesse, une vie difficiles : comment s’étonner qu’ils aient été communistes ? D’ailleurs, ils disaient qu’ils ne comprenaient pas qu’un travailleur ne le soit pas. Ils étaient de ceux que certains appellent les « inconditionnels ». Jésus a dit, paraît-il, en parlant de la femme adultère, je crois : « Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ! ». S’agissant des communistes, ce sont souvent ceux qui ont beaucoup péché qui leur jettent beaucoup de pierres… Le Parti Communiste étant devenu clandestin à l’automne 1939, un grand nombre de militants ayant été arrêtés ou pourchassés, il fallut beaucoup de patience et de courage pour essayer de renouer le contact et mettre en place une organisation. Le Parti n’avait pas l’habitude de l’illégalité ; il lui fallait tout apprendre. Ce manque d’expérience a coûté, au début, des arrestations et même des exécutions. Puis, peu à peu, les mesures de vigilance et de sécurité se mirent en place. Durant l’hiver 1940-1941, mes parents furent contactés par un camarade, Marius Baude, de Château-Gombert. Compte tenu de leur horaire de travail (mon père se levait à 3 ou 4 heures pour allumer la chaudière), il leur était difficile d’avoir une activité de nuit. Je crois d’ailleurs qu’ils ont rendu plus de services en offrant une position de repli ou un point de relais à des résistants. C’est ainsi que Jean Robert — qui devait plus tard être à nouveau arrêté puis guillotiné à Nîmes avec Vincent Faïta —, évadé du Fort Saint-Nicolas où il était emprisonné, s’est dirigé, tout de suite, en pleine nuit, chez mes parents, où il savait trouver un abri, des vêtements et de l’argent ; s’il avait été découvert là, c’était l’emprisonnement pour mes parents. Voilà de quelle façon ils se sont engagés, résistants anonymes : « inconditionnels » peut-être, mais fidèles !

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