Africanisme: la crise d'une illusion

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Si l'africanisme se targue d'observer le continent africain, son but essentiel semble avoir été d'anthropologiser les Africains tout en contribuant à dilater les dimensions de l'hexagone. L'africanisme a eu l'ambition d'expliquer l'Afrique au Africains eux-mêmes. Voici une interrogation sur le savoir sur l'Afrique généré par l'africanisme et les imbrications entre ce savoir et le pouvoir.
Publié le : lundi 1 octobre 2007
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EAN13 : 9782296179363
Nombre de pages : 251
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AFRICANISME : LA CRISE D’UNE ILLUSION

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-03849-3 EAN : 9782296038493

Ch. Didier Gondola

AFRICANISME : LA CRISE D’UNE ILLUSION

L'Harmattan

Sommaire
Avant-Propos ........................................................ 11 1. Introduction ....................................................... 17 2. Africanisme : paradoxes et contradictions .................... 27 3. Besoin de fric ..................................................... 45 4. Besoin d’Afrique ................................................. 65 5. Une histoire absurde ............................................. 87 6. Péché originel.................................................... 123 7. Afropessimisme et révisionnisme ............................. 145 8. Comparaisons utiles............................................. 183 9. Regards croisés, regards pluriels .............................. 197 10. Rendre l’histoire à ses acteurs................................ 215 11. Conclusion ...................................................... 223 Ouvrages et articles cités .......................................... 229 Table des matières ................................................. 249

But what makes some narratives rather than others powerful enough to pass as accepted history if not historicity itself? If history is merely the story told by those who won, how did they win in the first place? And why don’t all winners tell the same story? — Michel-Rolph Trouillot (1995 : 6) But only recently have Westerners become aware that what they have to say about the history and the cultures of « subordinate » peoples is challengeable by the people themselves, people who a few years back were simply incorporate, culture, land, history, and all, into the great Western empires, and their disciplinary discourses. — Edward Said (1993 : 195) Les Indiens massacrés, le monde musulman vidé de lui-même, le monde chinois pendant un bon siècle souillé et dénaturé ; le monde nègre disqualifié ; d’immenses voix à jamais éteintes ; des foyers dispersés au vent ; tout ce bousillage, tout ce gaspillage, l’humanité réduite au monologue et vous croyez que tout cela ne se paie pas ? — Aimé Césaire (1955 : 55) Il devient indispensable que les Africains se penchent sur leur propre histoire et leur civilisation et étudient celles-ci pour mieux se connaître : arriver ainsi par la véritable connaissance de leur passé, à rendre périmées, grotesques et désormais inoffensives ces armes culturelles. — Cheikh Anta Diop (1954 : 15) Dès que le chercheur africain tient un discours humain, émancipateur, soucieux de la conscience africaine longtemps aliénée par l’africanisme (ancien et nouveau), préoccupé de l’avenir des peuples africains, il devient, de ce seul fait, et automatiquement, le pire ennemi des intérêts coloniaux que l’africanisme se doit de préserver. — Théophile Obenga (2001 : 58)

Avant-Propos
Au cœur de l’été 1994, alors que sur les mille collines du Rwanda les massacres des Tutsi et des modérés Hutu atteint des proportions génocidaires, François Mitterrand confie à ses proches : « dans ce pays-là, un génocide c’est pas trop important » (Saint-Exupéry 2004 : 185). Tout féru d’histoire qu’il était, Mitterrand, l’ancien ministre des Colonies de la Quatrième République1, s’est complu dans une image déformée de l’Afrique à travers le rétroviseur d’un discours afropessimiste qui en France n’est pas seulement l’apanage des médias, mais se retrouve également dans les cercles africanistes. Fortes de l’appui de l’Élysée qui continue à fournir les armes et la logistique indispensables, les milices Interahamwe du Hutu Power, baptisées en coulisse et à juste titre « Mitterrahamwe », se livrent à un nettoyage ethnique méthodique dans l’indifférence de l’opinion internationale. Il existe même certains experts qui voient dans ce génocide un moyen providentiel de remettre les pendules démographiques à l’heure en clairsemant les collines populeuses du Rwanda2. Et pourtant, dès l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand, en 1981, un « groupe de travail » réunissant plusieurs chercheurs africanistes de renom, y compris trois spécialistes du Rwanda, s’attelle Rue Monsieur, autour de Guy Penne, à éclairer la cellule africaine de l’Élysée sur les vrais enjeux de la politique africaine de la France et à inaugurer une nouvelle vision du rôle de la France en Afrique qui, selon les promesses électorales de François Mitterrand, doit s’écarter des sentiers occultes du foccartisme.

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Ce livre tente donc de démêler cet écheveau, le paradoxe entre un africanisme soi-disant tiers-mondiste, ancré fermement à gauche non pas seulement depuis 1981, mais bien depuis 1968, et une politique africaine de la France indécrottable, foccartienne, qui s’est déployée à travers un projet double, celui de garantir les intérêts économiques et politiques de la France tout en soutenant, de manière indéfectible, les régimes dictatoriaux africains en dépit des aspirations démocratiques des peuples africains. Le délitement des sociétés postcoloniales des anciennes colonies françaises d’Afrique doit à juste titre être attribué à cet impératif dual dont les deux versants politique et économique (auxquels on pourrait de manière subsidiaire ajouter le versant culturel de la francophonie) demeurent consubstantiels. Autrement dit, la mainmise des compagnies françaises en Afrique (pensez, par exemple, à TotalFina au Congo et au Gabon ou à Bouygues en Côte-d’Ivoire) garantie par la présence militaire française en Afrique (c’est le versant économique) et la pérennité de potentats au cœur de kleptocraties totalitaires, devenues la norme de Brazzaville à Lomé, ne sont, à mon sens, que des épiphénomènes alimentés par les relents afropessimistes qui continuent à infuser le savoir africaniste en France. C’est donc surtout de cette imbrication entre savoir et pouvoir, pour reprendre le schéma foucauldien, qu’il s’agit ici dans cet ouvrage dont l’un des objectifs est de présenter les évidences de la faillite des études africanistes en France et d’exposer une situation de monopole et de monologue dont l’influence sur les crises que traverse le continent africain est notoire. Le constat initial qu’effectue tout bon observateur de la composition démographique de la communauté africaniste en France concerne d’abord la position minoritaire et, de ce fait, subalterne accordée aux chercheurs africains issus des programmes d’études africaines des universités et des centres d’études et de recherches français3. Il existe en France non pas seulement une discrimination flagrante, ce qui serait déjà en soi

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répréhensible, mais aussi un traitement cavalier des chercheurs africains qui ne demandent pas plus que d’être reconnus comme des chercheurs à part entière. Vis-à-vis de ces chercheurs, l’attitude des pionniers de l’ethnographie coloniale et des anthropologues qui les ont succédés a toujours la vie dure et ne s’est guère adaptée aux nouvelles modalités d’une Afrique indépendante. Les chercheurs africains ont longtemps été considérés par les africanistes français comme des « informateurs », c’est-à-dire des autochtones dont la proximité vis-à-vis des sociétés africaines n’est pas conçue comme étant en soi un avantage mais un handicap. Ils sont donc cantonnés à recueillir des faits dans une sorte de division scientifique de la recherche qui ferait échoir aux chercheurs africanistes la tâche impérative de produire le savoir à partir des données brutes recueillies pas les chercheurs africains. S’y ajoute ensuite une vision on ne peut réductrice des sociétés africaines qui n’est pas sans relation avec la « bibliothèque coloniale » à laquelle Valentin Mudimbe attribue en grande partie l’invention de l’Afrique. La « bibliothèque coloniale » a été constitutive de l’africanisme, c’est-à-dire de ce regard ethnologisant et léonin qui a consisté et qui consiste encore à définir les sociétés occidentales à travers la mise à l’index des sociétés dites « primitives », à forger des identités nationales, voire raciales, à travers le schéma désormais classique de l’affirmation de soi par la négation de l’Autre. La question de la faillite de l’africanisme français n’a donc pas seulement trait à des problèmes d’ordre statistique : quel est le pourcentage des docteurs africains formés en France dans les études africaines, disciplines confondues, qui se retrouvent sans emploi ? Combien de chercheurs africains détiennent un poste académique en France ? Combien ont un rang de professeur ou de directeur d’étude ? Quel est le pourcentage dans les revues africanistes d’articles écrits par des chercheurs africains ? Ces questions seront traitées de manière subsidiaire, non qu’elles ne méritent pas un examen plus approfondi, mais parce qu’elles demeurent à la fois les symptômes et les conditions qui

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caractérisent l’africanisme en France. Ces questions sont également enchevêtrées avec des considérations plus théoriques et il s’agit avant tout dans cet ouvrage de comprendre comment s’imbriquent et se nourrissent mutuellement, d’une part l’exclusion des chercheurs africains (qu’ils résident en France ou en Afrique) et, d’autre part, les écarts sémantiques et les linéaments théoriques qu’ont emprunté les africanistes pour discourir sur l’Afrique. Bien que cet ouvrage doive beaucoup aux multiples conversations et aux échanges électroniques que j’ai entretenus au cours de ces dernières années avec plusieurs chercheurs africains, je ne saurais prétendre ni avoir fait le tour de la question de la faillite de l’africanisme ni davantage parler pour tous ces chercheurs africains pour la simple raison qu’il n’existe pas de consensus parfait en leur sein. Les chercheurs africains de France, comme les africanistes français eux-mêmes, ne constituent pas un groupe monolithique, mais compartimenté par plusieurs paramètres qui facilitent ou non leur instrumentalisation, y compris la possession de la nationalité française, l’affinité avec les réseaux et les écuries africanistes, le degré d’inféodation vis-à-vis des ténors de l’africanisme et l’adhésion au programme afropessimiste qui est aujourd’hui une norme dans les milieux africanistes. La valeur intellectuelle des chercheurs africains et leur capacité à produire comptent peu sur le marché africaniste en France. Ailleurs, ces étalons mesurent la valeur des chercheurs et leur côte, pour employer un terme familier, sur le marché académique et auprès de leurs pairs. Ce sont des badges d’honneur que tout chercheur sérieux s’évertue de posséder. En France la productivité des chercheurs africains est un critère dérisoire qui octroie rarement la notoriété et qui, dans certains cas, leur vaut d’être déboutés du champ académique et des débats qui occupent les africanistes. Ces chercheurs qu’on a réduits au silence et exclus de l’enceinte officielle de l’africanisme produisent pourtant des travaux remarquables dont certains sont mentionnés ici et figurent en bibliographie.

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S’il est difficile de parler de consensus, on peut en revanche dégager des idées-force auxquelles souscrivent et se retrouvent bon nombre de chercheurs africains en France. Mon ambition est donc de présenter ces idées-force qui toutes s’articulent autour de la vacuité d’une profession, celle de l’africanisme ; d’annoncer en même temps la fin d’une hégémonie qui n’a que trop duré et dont les dommages sont incalculables ; d’indiquer enfin quel doit ou, plutôt, quel va être le rôle d’un nouvel africanisme et comment celui-ci doit se mettre au diapason d’une nouvelle reconfiguration des études africaines si les africanistes veulent retenir un « droit de regard » sur la production des études africaines. L’africanisme doit en fait se limiter à un regard d’appoint s’il veut survivre et servir. Il doit renoncer à toiser les sociétés africaines du haut de son piédestal ethnologisant s’il veut quitter son désert de savants dans lequel l’a confiné son héritage colonial et entrer de plain-pied dans le train de la mondialisation des savoirs. Il doit enfin passer du monologue stérile au dialogue scientifique, ouvrir ses portes aux chercheurs africains, combler cette distance absurde entre lui et son objet d’étude, l’Afrique. Indianapolis Mars 2007
NOTES Il faut dire qu’avec le Rwanda, Mitterrand n’en était pourtant pas à son premier massacre. Des documents jettent aujourd’hui la lumière sur son rôle, alors Garde des Sceaux (1956-57) du gouvernement de Guy Mollet, dans les tortures perpétrées par l’armée française en Algérie. Confiant aux militaires l’exercice de la justice pénale en Algérie et un blanc-seing pour torturer à volonté, Mitterrand a littéralement sacrifié les Algériens au profit de ses ambitions politiques. On comprend mieux dès lors, écrit Bernard (2001), « comment un ministre de la justice, qui s’est privé de l’essentiel de ses prérogatives en Algérie au profit de l’armée, est resté plus de seize mois à son poste sans broncher ». 2 Lire ce qu’en dit David Newbury (1998).
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Ce débat a été ouvert par un article de l’auteur, « La crise de la formation en histoire africaine en France, vue par les étudiants africains », Politique africaine, n° 65, mars 1997, pp. 132-139. Cet article fut d’abord présenté en anglais à la conférence de African Studies Association dans le cadre d’un panel intitulé « A Discipline in Transition : African History in France » (San Francisco, novembre 1996). Parmi les réactions des africanistes, il convient de citer : Jean-Pierre Chrétien, « Une crise de l’histoire de l’Afrique en langue française ? » Politique africaine, n° 68, décembre 1997, pp. 141148 ; Michel Cahen « Africains et africanistes : à propos de l’article de Didier Gondola », Politique africaine, n° 68, décembre 1997, pp. 149-155 ; Jean Copans, « Six personnages en quête d’un africanisme », Politique africaine, n° 69, mars 1998, pp. 89-108. La réaction de Copans à l’égard de ce débat est corporatiste et symptomatique des ambiguïtés du CAF qui, même si j’en souligne plus loin les divisions, s’empresse de faire bloc quand la critique lui est portée de l’extérieur. Cahen de son côté a tendance à évacuer la problématique en logeant les Africains et les africanistes de province à la même enseigne face à l’oligarchie des africanistes parisiens. Selon Chrétien, s’il y a crise de l’histoire africaine (alors qu’à mon sens il s’agit d’une faillite des études historiques africanistes en France), elle est soit liée aux contradictions qui caractérisent la situation politique du continent, soit le reflet d’une crise générale de la discipline.

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Introduction
Carpe diem

Les discours, on le sait, notamment quand leur ambition est de construire les symboles et les valeurs qui fondent une société se déploient toujours à travers des modes de pensée. Pour caractériser les modes de pensée de l’africanisme, il faudrait d’abord le considérer comme un véhicule indispensable au déploiement de la politique africaine de la France et un terreau tout choisi pour la dissémination des schémas afropessimistes qui continuent à orienter cette politique. L’africanisme est ensuite hexagonal. Il demeure une entreprise lucrative qui dès les indépendances a permis aux ethnographes, anthropologues et sociologues français, dénommés « rois de la brousse » (Coquery-Vidrovitch 2003 : 58), de recycler leurs savoirs dans un nouveau cadre pseudo scientifique qu’on a appelé « africanisme » par convention. À la différence des « rois de la brousse » — je parle ici des anthropologues et des ethnographes des années 1950 — véritables informateurs coloniaux qui concevaient leur érudition comme la colonne idéologique de l’édifice colonial, les africanistes qui ont commencé leurs carrières au moment des

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soubresauts des indépendances ont fini par créer un cadre francocentrique au lieu d’un domaine scientifique qui rende compte d’une vision de l’Afrique moins asservie aux logiques de domination. Nous expliquera-t-on jamais les raisons pour lesquelles les africanistes font ce métier ? Peu d’africanistes se prononcent là-dessus, convaincus de l’inutilité de décliner les raisons somatiques, émotionnelles et intellectuelles qui les ont mis sur la piste de l’histoire de l’Afrique. Les itinéraires personnels de plusieurs africanistes (parents missionnaires en Afrique, mariage avec un Africain, syndrome de la guerre d’Algérie) expliquent, il est vrai, leur intérêt pour l’étude du continent. Mais ces itinéraires ne précèdent pas en importance ni les impératifs pseudo-scientifiques qui doivent contribuer à l’intégrité de l’Hexagone ni l’afropessimisme qui semble mobiliser l’énergie de certains africanistes. Et lorsque Catherine Coquery-Vidrovitch, l’une des fondatrices des études africanistes au sein de l’université française, s’interroge : « Les historiens de l’Afrique ont-ils correctement pris en charge le passé colonial de la France depuis un demi-siècle ? » (CoqueryVidrovitch 2006b), le paradoxe de la profession est mise à nue. Si, en effet, les africanistes historiens (ceux qu’elle appelle « historiens de l’Afrique ») avaient « pris en charge », sans parti pris, l’histoire de l’Afrique on ne se demanderait plus aujourd’hui si les africanistes historiens ont abordé l’histoire coloniale de leur pays avec la rigueur et l’impartialité nécessaires. La preuve même de ce grand échec de l’africanisme français est le terreau délétère qui favorise aujourd’hui en France les idées révisionnistes sur la colonisation (dont il faut souligner les côtés positifs, selon la loi du 23 février 2005) et l’esclavage1. Quelle a donc été l’utilité de cette discipline aporétique ? Désengorger le marché académique français en offrant une filière fourre-tout, une sorte de purgatoire pseudo intellectuel où viennent s’entasser les médiocres ? Comme naguère la République envoyait dans ses colonies ses plus mauvaises têtes qui, une fois les portes du purgatoire tropical franchies,

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s’érigeaient en petits potentats2, mobiliserait-elle aujourd’hui ses mauvais élèves dans les rangs de l’africanisme ? Les administrateurs d’antan se plaignaient de l’enfer colonial, de la moiteur des tropiques et de la laideur de ses habitants, mais s’y trouvaient bien. Aujourd’hui les africanistes s’époumonent à produire une Afrique à la Conrad qui sert à justifier leur propre existence. Ils ressemblent en cela à ces journalistes qui font leur miel des crimes et autres faits divers sordides. Quel autre visage l’africanisme peut-il avoir quand l’Afrique elle-même compte si peu dans le discours politique en France ? Comment les africanistes peuvent-ils avoir pignon sur rue quand l’Afrique elle-même a si mauvaise presse en France, quand elle continue à être considérée, selon l’expression de François Mitterrand (1957 : 169), comme « le cul-de-sac du monde », un continent « condamné à vivre à l’écart du monde », selon un autre fonctionnaire colonial3 ? Si l’histoire demeure le récit de ceux qui ont gagné, la question que pose Michel-Rolph Trouillot (how did they win in the first place ?) n’est pas sans intérêt. L’Europe n’a pas seulement triomphé du reste de l’humanité avec le Maxim Gun ou le divide et impera, mais avec des mots, des notions, des disciplines, tout un arsenal de clichés et de concepts-tiroirs. Comment la France s’est rendue maîtresse de son domaine africain si ce n’est grâce aux poncifs rassemblés par ses anthropologues et ethnographes commis à la grandeur de la République ? Comment est-elle parvenue dans un tour de passepasse à substituer la « Françafrique » à l’Afrique française si ce n’est aussi grâce à l’aide fournie par les africanistes en collaboration avec les élites africaines elles-mêmes ? Voici pourquoi l’analogie qui permet le mieux de cerner le rôle du CAF (cercle africaniste français) reste encore celle d’une cinquième colonne, savamment occupée à préparer le terrain pour toutes « les filouteries, les flibusteries et les tripotages »— l’expression est du socialiste Jules Guesdes—de la République dans son pré carré africain.

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La comparaison est tentante avec la Société des Amis des Noirs, ce groupe de révolutionnaires zélés fondé par JacquesPierre Brissot le 19 février 1788, à l’instar d’une société similaire créée quelques années auparavant en Angleterre4. Leurs positions négrophiles et abolitionnistes ne les empêchaient pas d’adhérer à la vision rousseauiste de l’homme noir (notamment sur son degré d’humanité et son infériorité à l’homme blanc). Certains, notamment les banquiers Étienne Clavière, François Xavier Lanthenas et André Daniel Laffon de Ladébat, ne voyaient dans l’existence du trafic négrier qu’une entrave au « commerce légitime », dont les bénéfices pour l’économie industrielle en Europe ne faisaient plus de doute. Tous ses membres, unanimement, non seulement répugnaient à l’idée de voir les Noirs arracher leur propre liberté, mais les en croyaient aussi incapables. Quant à leur accorder ce droit que la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, votée par l’Assemblée Nationale le 26 août 1789, avait placé à côté du droit de résister à l’oppression, il n’en était nulle question. C’est à convaincre ses collègues de cette irréductibilité, à jamais inscrite dans l’histoire, entre le statut d’esclave noir et les droits garantis par la nouvelle constitution, que s’employa l’abbé Grégoire dans les alcôves et l’enceinte de l’Assemblée. Le 11 décembre 1791, devant une assemblée à majorité bourgeoise et déjà fortement acquise à cette idée, il utilisait une métaphore qui avait d’autant plus de résonance que la crainte d’une révolution populaire, voire jacobine, hantait les esprits. Accorder des droits politiques aux esclaves noirs équivalait, selon Grégoire, à placer une épée entre les mains d’un fou5. Ailleurs, il employait une image tout aussi suggestive, soutenant « qu’émanciper tout à coup les Noirs équivaudrait à rouer de coups une femme enceinte afin qu’elle accouchât avant terme6 ». Le combat pour l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises ne concernait donc pas les Noirs, lors même que les nouvelles alarmantes provenant de Saint-Domingue indiquaient tout le contraire, mais demeurait une affaire de la frange

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« éclairée » de l’élite française. Une abolition immédiate de l’esclavage, même sans insurrection, demeurait hors de question puisqu’elle risquait, selon les Amis des Noirs, de heurter l’économie coloniale7, de conduire à l’anarchie, les Noirs n’étant pas prêts à assumer les devoirs moraux attachés à la liberté. Une telle émancipation était même jugée contraire aux intérêts des Noirs qu’il fallait protéger contre les excès d’une liberté prématurée. Devant l’Assemblée, le 5 février 1790, ils tiennent à désavouer une fois pour toutes l’idée saugrenue d’une manumission sommaire et, au contraire, proposer un moratoire humiliant : « Non, jamais une pareille idée n’est entrée dans nos esprits, nous l’avons dit, imprimé dès l’origine de notre société, et nous le répétons. […] L’affranchissement immédiat des Noirs serait non seulement une opération fatale pour les colonies ; ce serait même un présent funeste pour les Noirs, dans l’état d’abjection et de nullité où la cupidité les a réduits. Ce serait abandonner à eux-mêmes et sans recours des enfants au berceau, ou des êtres mutilés et impuissants8 ». La Convention passa outre les réticences des Amis des Noirs et vota l’abolition de l’esclavage dans les colonies en février 1794, une décision qui ulcéra l’abbé Grégoire et lui fit écrire plus tard dans ses mémoires, qu’« elle était en politique ce qu’est en physique un volcan9 ». La vérité est que les Amis des Noirs n’ont guère monté une défense si hardie contre les injustices dont ont souffert leurs soi-disant protégés pour mériter le titre d’« ennemis des Blancs », comme les ont accusés certains de leurs adversaires. Avec de tels « amis », les Noirs des colonies n’avaient rien à redouter de leurs ennemis. On pourrait pareillement qualifier les africanistes dont les subtilités et les contorsions discursives ne sont pas étrangères à la condition de servilité et aux « contrats » léonins qui perdurent entre la France et l’Afrique. Mais venons-en à l’essentiel : en observant les thèmes qu’ils affectionnent, force est de noter, disséminés dans un discours souvent peu sympathique pour le continent, des lieux communs destinés à enfler les dimensions de l’Hexagone aux dépens

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d’une vision apocalyptique de l’Afrique. Ou alors se trouvent collés à l’Afrique des thèmes forgés par les historiens français, permettant ainsi aux africanistes de faire l’économie d’une réflexion sérieuse. Témoin, cette conversation entre deux africanistes qui s’évertuaient à justifier la nécessité pour les historiens d’Afrique de s’intéresser aux travaux de Michel Foucault sur le pouvoir disciplinaire de l’histoire. Non que je ne trouve passionnante la pensée de Foucault sur l’histoire, mais ce qui me gêne c’est cette volonté obsessionnelle de forcer sur l’Afrique toutes les théories usagées ou en vogue dans les études historiques françaises10. Ainsi, chaque fois qu’une de ces théories usagées s’empare du champ africain c’est une occasion manquée d’orienter l’histoire du continent vers une perspective proprement africaine. Je ne dispute pas la dimension universaliste des thèmes et des orientations théoriques produits par les historiens français11, ce que je soutiens est qu’il est impérieux de donner aux études africaines la possibilité d’élaborer leurs propres modèles, leurs propres interrogations et d’avoir une vocation universaliste au lieu de toujours servir de terrain vague d’idées surannées. Ces paradigmes hexagonaux dont l’application à l’Afrique octroient, il est vrai, un cachet d’érudition aux africanistes ne fait cependant guère avancer la recherche historique sur l’Afrique. Comment se défaire des poncifs commodes sur l’Afrique alors que leur perpétuation est un des facteurs du maintien de la présence et de l’influence françaises en Afrique ? Entre hexagonalisme et révisionnisme il n’y a qu’un pas, franchi allègrement par un courant qui déborde le cadre étroit de l’africanisme pour intéresser des historiens français. Blanchir l’entreprise coloniale de la France est ce à quoi se sont attelés des chercheurs comme Jacques Marseille, à contre-courant des travaux de non-universitaires qui eux exposent sans ambages les errements de la République. Il faudrait une véritable révolution, un changement radical de ses paradigmes, si l’africanisme français veut ne pas succomber à la nouvelle donne des savoirs engendrée par la

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mondialisation. Mais, comment réagissent les africanistes face à cette mondialisation des savoirs dont les universités américaines semblent tirer profit mieux que toutes les autres en étoffant leurs départements de chercheurs venus de tous horizons, y compris d’Afrique « francophone » ? Mondialisation équivaut dans leur esprit à américanisation. Perception manichéenne d’une évolution pourtant riche en opportunités et en possibilités, elle escamote les questions essentielles et réagit à des phénomènes complexes et vastes en brandissant le spectre de la conspiration anglo-saxonne qui aurait pour but de faire mordre la poussière au coq gaulois. Les africanistes se préparent à livrer une joute contre l’Oncle Sam, l’avatar de la Perfide Albion. Une nouvelle Fachoda, en perspective, dont l’issue ne fait pas de doute. Toutes ces anomalies montrent bien que l’africanisme est une « science » à rebours, en déphasage total avec les réalités de notre temps, incapable de se réinventer ou même de se mettre au diapason de son époque et surtout pas d’innover. Anomalies, anachronisme, malaise, crise, faillite, échec, les mots ne manquent pas pour qualifier la situation actuelle de l’africanisme. Mais osons trancher le mot dans le vif : les jours de l’africanisme à la française sont désormais comptés, et sa perte, pour paraphraser Césaire, est inscrite dans le temps comme une conséquence inéluctable de ce vide intellectuel qu’il a créé autour de lui. Le travers fondamental de cette discipline, s’il faut croire l’un de ses ténors, est son « parochialism » (Coquery-Vidrovitch 2006a) qui correspond au français « provincialisme » lorsqu’il est employé de manière péjorative. L’idée que la production du savoir sur l’Afrique est au cœur des enjeux qui continuent à déterminer la place de l’Afrique dans le monde gagnerait à être revalorisée aujourd’hui par les intellectuels africains comme au temps ou les Fanon, Césaire, Diop, Towa, Eboussi Boulaga s’acharnaient à démontrer l’articulation entre le logos et la praxis. Toutes ces voix pourraient se reconnaître dans cette affirmation de Marcien

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Towa (1979 : 54) lorsqu’il écrit : « Un peuple qui lutte pour sa libération entreprend de reconquérir son humanité perdue, c’està-dire le pouvoir de s’exprimer et de concevoir, de décider et de réaliser ce qu’il a décidé ». Voici bientôt un demi-siècle que Diop et Césaire ont publié, l’un, Nations nègres et culture et, l’autre, Discours sur le colonialisme, deux œuvres monumentales d’une clairvoyance exceptionnelle et qui ont comme point commun de démasquer le viol culturel dont l’Afrique a été victime entre les mains des penseurs coloniaux. Aujourd’hui, les questions théoriques qu’ils soulèvent n’ont guère changé ni davantage les rapports avilissants que l’Occident continue d’entretenir avec l’Afrique qui, elle-même, n’est allée que de mal en pis depuis la fin des empires. Sans doute nous faut-il redécouvrir Diop, Césaire, Fanon et les autres, pour arriver à la pleine réalisation que l’incarcération du savoir africain dans le moule de la pensée occidentale constitue l’obstacle majeur à la renaissance africaine. Il n’appartient qu’à nous-mêmes d’échapper au climat d’accommodation qui sert si bien de terreau au monologue africaniste. Il nous faut franchir le Rubicon et briser ce cycle de reproduction pseudo intellectuelle qui des ethnographes, pères fondateurs de la « bibliothèque coloniale », aux historiens afropessimistes, en passant par les anthropologues des années 1960 a disséminé une image travestie de l’Afrique. C’est une urgence devant laquelle les chercheurs africains ne doivent plus se dérober ou adopter une attitude timorée. L’heure est venue pour la nouvelle génération d’intellectuels africains de questionner une discipline dont les déclamations ex professo cultivent une vision passéiste de l’Afrique. Cette démarche me paraît impérative si nous voulons une bonne fois pour toutes tourner le dos à l’histoire du pillage et promouvoir une autre écriture de l’Afrique.
NOTES

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Voir le débat autour de l’ouvrage d’Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières. Essai d’histoire globale, Paris, Gallimard, 2004, qui a bénéficié du soutien inconditionnel d’un grand nombre d’historiens français mais a été accusé par les associations antillaises, notamment le Collectif DOM, de révisionnisme. 2 Rappelons que « Parmi les Français qui se rendaient en Afrique, nombreux étaient ceux qui manquaient d’instruction et se recrutaient dans les couches indésirables de la société. Tous se sentaient exilés sur un continent inhospitalier. L’accumulation de sujets de mécontentement se traduisait par une consommation d’alcool que l’on peut, même pour l’époque, considérer comme excessive. Déçus, les Blancs projetaient leurs espérances trompées et leur propre perversité sur les Africains qu’ils rendaient peut-être même responsables de leur malheureux exil. De telles conditions ne pouvaient être propices à un examen serein d’une société non seulement nouvelle mais aussi profondément différente » (Cohen 1981 : 60-61). 3 L’expression est de Georges Hardy ; cité par Goerg (2000 : 68). 4 L’emblème de la société, de même que les pamphlets antiesclavagistes qui circulaient à l’Assemblée nationale et les dessins d’esclaves suppliciés, destinés à émouvoir l’opinion française, provenaient presque tous d’outreManche. 5 Trouillot (1995 : 87). 6 Sala-Molins (1987 : 269). 7 En réalité, les Amis des Noirs, gagnés aux idées économiques formulées par la pensée physiocratique de leur siècle, n’aspiraient à rien d’autre qu’à une extension du domaine colonial. Un des versants de leur programme économique préconisait l’implantation de nouvelles colonies en Afrique. Pourfendeurs de l’esclavage, les Amis des Noirs n’en étaient pas moins partisans de la colonisation, une contradiction curieusement similaire à celle qui taraude l’africanisme. Cette contradiction apparaîtra d’ailleurs clairement dans le nom de la société qui succéda, sous le Directoire, à celle des Amis des Noirs. Elle se nommera en effet la Société des Amis des Noirs et des Colonies, levant ainsi l’équivoque sur ses objectifs véritables ; Lire Dorigny et Gainot (1998 : 34-38) et Ruscio (2002 : 86-89) sur le « projet africain » de ces deux sociétés. Sur la casuistique racialiste des Amis des Noirs, lire SalaMolins (1987 : 261-270). 8 Bénot (1987 : 109). Tous les spécialistes s’accordent à minimiser l’influence des Amis des Noirs dans la décision de la Convention, le 4 février 1794, d’abolir l’esclavage dans toutes les colonies françaises. Cohen (1981 : 169) l’attribue non pas à des « principes humanitaires » mais à la « nécessité de tenter de sauver l’Empire français en péril ». Et de citer l’exclamation de Danton à la suite du vote : « Citoyens, c’est aujourd’hui que l’Anglais est

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