//img.uscri.be/pth/c8cb4b936105b7ceef5537689f56310db432cf44
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - PDF - EPUB

sans DRM

Aïda, fille du Méchouar

De
114 pages

En 1590, elle a 19 ans et se prénomme Aïda. Fille de janissaire, sa beauté étincelante n’est pas seulement le fruit de la sélection naturelle. Elle est le reflet des multiples facettes de la Méditerranée.
Aïda nous invite à découvrir l’histoire et l’architecture de sa ville natale, Tlemcen, une cité ancienne de l’actuelle Algérie. La jeune femme apprend à assumer avec fierté son patrimoine matériel et immatériel. Elle s’interroge sur le passé et le présent, à la veille de son mariage avec Boumediene, maure-andalous, qui se trouve être l’arrière-petit-fils de Boabdil, le dernier roi de Grenade.


Voir plus Voir moins

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-67666-5

 

© Edilivre, 2014

Dédicace

 

A mon père, à ma mère,

à mon cher mari et mes enfants chéris,

à tous ceux que j’aime,

je dédie ce livre.

Chapitre I
Le Méchouar

Un faisceau lumineux traverse les claustras en forme d’étoile ottomane. Le soleil printanier ravive les couleurs pastel des émaux de faïence. Une eau fraîche ruisselle dans le bac de l’évier scintillant. Elle provient des cascades qui dévalent les Monts Essakhratine (les deux rochers) dominant à mille deux cent mètres d’altitude le plateau de Lalla Setti au flan duquel est adossée la cité ancienne. Palais, fontaines publiques, bains, mosquées, écoles, habitations et réservoirs collectifs sont alimentés par un réseau souterrain de conduites en terre cuite. Les multiples sources de Tlemcen justifient sa réputation de ville d’eau.

Aïda s’attelle aux activités ménagères au côté de sa mère, Tassadite, enivrée par les odeurs d’agrumes des vergers avoisinants. Orangers et citronniers fleurissent en abondance. La maison familiale des Bestandji jouxte un pavillon à l’intérieur d’un palais-citadelle, dénommé le Méchouar dans la terminologie maghrébine et andalouse.

Construit au XIe siècle sur l’emplacement choisi par le roi Youssef Ibn Tachfin qui s’apprête alors à assiéger la cité, le Méchouar occupe une grande superficie. Initialement destiné aux gouverneurs almoravides puis almohades, l’ensemble de bâtiments résidentiels se métamorphose sous la dynastie des Abdelouadides ou Zianides. En effet, le souverain Yaghmoracen y fait bâtir son palais auquel les monarques successifs ajoutent une mosquée en 1317 puis, des murailles de trois hauteurs d’homme devant protéger non seulement l’édifice royal mais toutes les dépendances, notamment celles où sont assignés à résidence surveillée les otages du roi. La tradition rapporte que cette prison est l’une des plus extraordinaires qui soit.

Le Méchouar doit son nom à l’ancienne salle de réunion du gouvernement du sultan, il signifie littéralement « aile du Conseil ». Il n’est point de lieu aussi emblématique que celui-ci dont l’histoire se confond avec la destinée d’une capitale, d’un royaume, d’un pays.

Bassins pavés, péristyle formé de colonnes en marbre autour de la prestigieuse bâtisse, grandes salles de réception, décors de stuc habilement travaillés, magnifique ornementation de plâtre et de bois noble : le Méchouar ne peut laisser indifférent les visiteurs de passage.

Les jardins éblouissent les sens. Ils suscitent l’admiration du profane. Divisés par des allées et des canaux, ils sont plantés d’arbres fruitiers sans ordre apparent : oliviers, agrumes, figuiers, noyers, cognassiers, pêchers, cerisiers, caroubiers, kakis tandis que les pergolas sont couvertes de rosiers, de jasmins, de chèvrefeuilles, de bougainvilliers et les haies taillées, entourées de fleurs.

La sélection des variétés de plantes, leur agencement, les justes proportions du paysage et la symétrie architecturale confèrent un caractère original à ce spectacle grandiose. Il s’en dégage un intemporel sentiment de sérénité.

Les palais (Dar el Moulk, Dar Essourour, Dar Abi Fihr, Dar Abou Tachefine,Dar Erraha), que d’illustres personnages ont comparés à ceux de Cordoue ou de Koufa, ont éclipsé bien d’autres cours. Il s’y joue matin et soir une symphonie d’ombre, de clarté et d’eau jaillissante des bassins à ras du sol.

Quatre décennies d’instabilité ont eu raison du dernier roi des Zianides, Mouley Hassen. Depuis l’annexion de Tlemcen à la Régence d’Alger en 1555, l’accès au Méchouar est exclusivement réservé aux nouveaux occupants de la citadelle, les Turcs ou Ottomans.

Fruit de l’union d’une berbère autochtone et d’un européen musulman au service du Sultan Murat III, Aïda est ce que l’on appelle communément une Kouloughli, terme dérivé du turc köle qui signifie esclave et du mot oğul qui veut dire fils. Son père appartient au corps d’élite de l’armée ottomane, les janissaires. La garnison, installée au sein du Méchouar, se renforce au gré des arrivées de nouvelles recrues du Levant, venues, pour la plupart, de Constantinople.

Grande, élancée, les cheveux longs de couleur noire corbeau caressant les hanches de son corps svelte au teint laiteux, Aïda, dont le prénom arabe évoque la récompense ou la rétribution, foudroie du regard, sans même s’en apercevoir, ceux qui la contemplent. Quotidiennement, le ciel azur de la Méditerranée illumine les yeux bleus de son visage aux traits délicats.

Aïda pose méticuleusement la table lorsqu’entre son père. Il se déchausse, salue joyeusement son épouse avec les quelques mots de tamazight qu’elle lui a enseignés et embrasse tendrement ses trois filles : Anissa, 21 ans, rouquine aux yeux verts, Aïda, 19 ans, la cadette et Hinda, la benjamine, 17 ans, blonde aux yeux gris. Le séjour, agencé autour d’une table basse en bois ciselé de motifs berbères, est meublé de banquettes traditionnelles et de poufs en cuir. La famille prend place autour de la table, les pieds reposant sur un confortable tapis de haute laine, confectionné dans les plus grands ateliers de tissage de Tlemcen.

Un plat de pruneaux et d’abricots marinés dans une sauce sucrée au miel et parfumée à l’eau de fleur d’oranger accompagne quelques morceaux de viande d’agneau tendre, à la qualité reconnue. Le bétail de la région, que tout fin gourmet apprécie, se nourrit de plantes aromatiques : thym, armoise, lavande, menthe…

Les échanges se poursuivent en arabe dialectal autour du déjeuner, en ce 9 Joumada El Thani de l’an 998 après l’Hégire, correspondant au 15 avril 1590 du calendrier grégorien, quand, le père annonce d’une voix grave, avec un accent slave prononcé :

– « J’ai rencontré Boumediene ce matin, il m’a demandé la main d’Aïda et j’ai accepté. »

Aïda reste silencieuse un moment, prend une profonde inspiration puis acquiesce docilement de la tête. Elle a croisé son prétendant il y a tout juste une semaine devant la porte de la classe de musique. Comme elle, Naouel, la sœur de Boumediene prend des cours de chant et de musique traditionnelle arabo-berbéro-andalouse. L’une apprend à jouer du luth, l’autre s’exerce au rabab, vièle parmi les plus anciens instruments à archet connus.

Aïda s’adresse à son père et lui dit :

– « Baba, je consens à cette union mais je souhaiterais que tu m’autorises à côtoyer Boumediene avant le mariage afin que je puisse mieux le connaître. »

Le père, quelque peu étonné par l’audace de sa fille, marque une pause puis répond, songeur :

– « C’est entendu. Sois de retour avant la nuit et assure-toi que les gardiens des remparts te reconnaissent pour qu’ils te laissent entrer. Leurs consignes sont strictes au niveau des deux portes. »

Le chant des oiseaux laisse place aux bruits des travaux de restauration de la mosquée du Méchouar. Son minaret de trente mètres de hauteur domine majestueusement les environs. Sur l’un des côtés, on y lit une inscription gravée en caractères arabes de style andalou : « Al-Yûmn Wa’l-Iqbâl », le bonheur et le succès.

Chapitre II
Agadir

Boumediene aperçoit une silhouette blanche aux yeux vifs à la sortie du cours de musique. C’est Aïda. Il va aux nouvelles et s’enquiert aimablement de sa santé. Souriante, elle lui répond avec courtoisie. Ils décident de se promener à travers la vieille ville, décrite par un historien comme « une jeune épouse sur son lit nuptial. »

Fruit de la fusion de deux entités, Agadir et Tagrart, Tlemcen doit son développement à la fertilité de ses terres et à la situation géographique privilégiée qui est la sienne, au croisement de deux principales voies Est-Ouest et Nord-Sud de l’Afrique du Nord, l’une menant de l’Ifriqiya au Maghreb extrême et l’autre menant des contrées subsahariennes vers la rive méditerranéenne, communément appelée la route de l’or.

– « Agadir signifie “rocher abrupt” dans la langue berbère des Zénètes », indique le jeune homme, le pas nonchalant. « Elle se trouve dans un état de délabrement avancé car ses origines sont très lointaines. La légende locale », explique-t-il, « prétend que l’un des murs de la cité encore visible est mentionné dans les traditions juive, biblique et musulmane. Treize siècles avant notre ère, Al Khidr, dépositaire de la science divine en voyage avec Moïse accomplit des actes incompréhensibles pour son compagnon, mais qui s’avèrent providentiels par la suite. Dans un village peu hospitalier, Al Khidr restaure un mur sur le point de s’effondrer sans demander son dû, permettant aux deux orphelins à qui appartient le mur de découvrir plus tard, en son pied, le trésor que leur père, bienfaisant, a autrefois enterré. Ce serait un mur d’Agadir. »

– « Peut-être », murmure la jeune femme d’un ton hésitant, les doigts de la main gauche retenant son voile gonflé par un vent léger, « sont-ils nombreux les villages de par le monde dont les populations croient entrevoir le fameux mur d’Al Khidr. »

– « Peut-être », admet Boumediene.

– « Cette partie de la Maurétanie Césarienne recèle de nombreuses antiquités romaines », relève la promise.

– « Oui, elle se développe à partir d’un poste romain fortifié tenu par une cavalerie d’éclaireurs à l’extrémité occidentale du limes d’Afrique et porte le nom de Pomaria (les vergers) durant la période allant de la fin du IIe siècle, sous les Antonins, jusqu’au Vsiècle après J.C. Pomaria compte parmi les plus anciennes cités érigées en siège épiscopal, placées sous la primatie des évêques de Carthage. »

– « Au VIe siècle », ajoute Aïda, « Agadir-Pomaria est mise à sac par les troupes de Genséric, roi des Vandales et des Alains, tout comme le sont, après elle, de nombreuses autres cités. »

– « Effectivement », confirme le compagnon, « ces troupes assiègent, notamment, Hippo Regius, rebaptisée Bône, ville de l’Afrique romaine dont le père du catholicisme, Saint Augustin, est l’évêque. De nombreux courants au sein du Christianisme se nourrissent de la pensée de Saint Augustin. »

– « Quelle histoire ! »

– « Elle est riche et passionnante… »

– « Tu sais, l’appellation turque de ce pays m’intrigue : Cezayir, prononcée Jazaïr ne proviendrait-elle pas, en fait, d’une déformation de l’appellation romaine, la Maurétanie Césarienne dont la capitale a été Caesarea, aujourd’hui Cherchell ? Je ne crois pas beaucoup au fait que les pirates ou corsaires turcs, tant habitués aux îles de la Méditerranée aient baptisé ce pays du nom de Jazaïr dans le sens “d’îles”. »

– « Intéressante, ta réflexion. Mais je crois plutôt que c’est le fils du fondateur des Zirides, Bologhine Ibn Ziri Ibn Menad qui a fait le choix de cette appellation. En reconstruisant Icosium (notre capitale actuelle, Alger) en 952 après J.C., il décide de la nommer Jazaïr Beni Mezghenna, qui signifie îles des Banû Mezghenna, en référence à quatre îlots situés face au rivage. Le nom du pays tout entier découle de là… Bon, revenons à nos moutons… Un siècle après la venue des Vandales, la contrée renoue avec les traditions romaines. Regarde, Aïda, à ce jour, on aperçoit par ci, par là, encore quelques murailles. Suite à la dernière bataille livrée par la redoutable Kahina dans les Aurès en 698, l’Islam ne rencontre plus d’obstacles majeurs à sa propagation dans le pays. La tradition associe le nom d’Abou Mohajir, compagnon du prophète Mohamed, à une source appelée Ain El Mohajir, au flanc d’une montagne de Tlemcen, prés de laquelle une roche serait marquée de l’empreinte du cheval d’Abou Mohajir. »

– « Récapitulons », poursuit la jeune fille. « Nous arrivons au VIIIe siècle. Le Maghreb est sous domination de l’empire...