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ALGÉRIE AUTOPSIE D'UNE CRISE

Collection Histoire et Perspectives Méditerranéennes dirigée par lean-Paul Chagnollaud

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Dernières parutions
Abderrahim LAMCHICHI, Maghreb face à l'islamisme, 1998. Le Paul SEBAG,Tunis. histoire d'une ville, 1998. Grégor MATHIAS, es SAS en Algérie, 1998. L Michel Cornaton, Les camps de regroupement de la guerre d'Algérie, 1998. Zoubir CHAlTOU,Migrations marocaines en Europe ou le paradoxe des itinéraires, 1998. Boualem BOUROUIBA, syndicalistes Les algériens, 1998. 1998. André MICALEFF, etite histoire de l'Algérie, P

SAMY HADAD

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ALGERIE AUTOPSIE D'UNE CRISE

Éditions L'Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc 55, rue St-Jacques (Qc) - Canada H2Y lK9 Montréal

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-7373-3

A vaut-propos

Connaître et comprendre

Le destin de l'Algérie hante les esprits. La question de savoir où va ce pays est d'autant plus angoissante que nul ne semble à même de livrer ne serait-ce qu'un début d'explication plausible au développement paroxystique d'une crise qui, depuis l'été 1997, a atteint un niveau d'horreur insoutenable. Cette incompréhension à l'égard de l'Algérie, qui n'est pas uniquement conjoncturelle, est d'abord le fait des premiers concernés, les Algériens eux-mêmes, comme si les circonstances historiques, les données géostratégiques et, probablement aussi, des caractéristiques ethniques ont concouru à les dessaisir de leur propre destin. Un long processus d'aliénation profonde semble avoir abouti à une déstructuration sociologique, à une inadéquation économique et à une sorte de «désidentification» culturelle, bref à une impasse politique totale en cette fin de millénane. Quant aux étrangers, comprendre l'Algérie semble relever de la gageure, pour ses voisins immédiats d'abord - Marocains et Tunisiens - aujourd'hui inquiets, perplexes et déroutés par la crise qui sévit à leurs frontières - et pour le reste des peuples arabomusulmans qui, tout en retrouvant parfois dans les événements d'Algérie le reflet de leurs propres problèmes, se sont, néanmoins, toujours sentis partagés entre leur désir de communion avec leurs « frères Algériens» et la réalité des distances culturelles et autres qui les en séparent. Pour ce qui est des Français - abstraction faite d'exceptions individuelles hors de notre propos - en dépit ou, plus exactement, à cause d'une colonisation plus que séculaire, leur stupéfiante ignorance de la chose algérienne s'inscrit dans l'esprit et la nature de leur domination géoéconomique, géopolitique et culturelle ainsi 7

que dans l'idéologie et l'esprit de croisade, toujours vivace, qui ont imprégné - parfois inconsciemment - jusqu'à leurs orientalistes et autres « algérianistes » les plus éminents, ce qui vaut, sous réserve de quelques nuances, pour le reste des Occidentaux. D'où, d'une part, l'incapacité du pouvoir algérien à jamais véritablement diriger le pays et, d'autre part, l'impuissance de la « communauté internationale» (vocable impropre et abusif puisque ladite communauté se réduit au noyau dur de sa composante nordoccidentale, essentiellement américaine) à concevoir et à mettre en œuvre, de manière claire et transparente, une politique algérienne crédible, efficace et à long terme. Toute leur stratégie se limite à la sauvegarde et à la gestion des sacro-saints intérêts de l'élite au pouvoir en Algérie et dans les pays « exposés» ou concernés, comme le reste du Maghreb ou du monde arabe. La France, le reste de l'Union européenne et les États-Unis s'en tiennent donc tantôt à une prudente expectative, tantôt à une navigation à vue, avec les changements de cap, voire les volte-faces qu'elle implique. Sans prétendre naturellement apporter la solution définitive au problème du devenir - immédiat et à long terme - de l'Algérie, la présente contribution se veut une tentative de démythification et de démystification du fait algérien par une prise de distance intellectuelle, émotionnelle et idéologique, dans le souci de se dégager autant que faire se peut - des pesanteurs, conditionnements, préférences ou autres partis pris politiques, religieux ou philosophiques, qui égarent trop de pseudo-historiens, spécialistes et autres théoriciens patentés du drame algérien et aveuglent ses protagonistes et leurs hérauts stipendiés prêchant pour leurs chapelles respectives. Cet effort d'objectivité maximum n'en est pas moins une espèce d'analyse introspective, «symphatique» (au sens étymologique) appliquée, non sur un terrain individuel, mais au niveau collectif de l'entité algérienne. Cette apparente contradiction méthodologique est, à nos yeux, le prix de la liberté d'esprit et de l'honnêteté intellectuelle que nous ambitionnons. Au lecteur de juger!

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Introduction

Aux sources de la crise pour éclairer l'avenir

Près de sept ans après le coup d'État de l'armée algérienne qui, en janvier 1992, est venu interrompre brutalement un processus électoral engagé pour la première fois dans des conditions de liberté et de transparence enfin crédibles, le degré d' horreur atteint par la crise totale qui secoue le pays est proprement insupportable. Les quelques tentatives osées ça et là pour expliquer ce déchaînement de violence sont au mieux timorées et dubitatives, quand elles ne sont pas franchement partiales. D'où un sentiment de révolte provoqué et par l'horreur de cette «descente aux enfers », et par l'indicible cynisme tant de ses responsables directs que de leurs commanditaires ou bénéficiaires institutionnels, nationaux ou étrangers. C'est ce sentiment de révolte contre l'inqualifiable et l'intolérable qui est à l'origine de la présente contribution, fruit d'un double constat: 1. Le drame que vit actuellement l'Algérie apparaît malheureusement comme la suite logique, fatale de la tournure prise par les événements de son passé récent, inaugurée par un épisode capital: l'assassinat, le 27 décembre 1957, par les premiers responsables du pouvoir militaire naissant (la future «armée des frontières») constitué au sein, plus exactement, en marge de l'Armée de libération nationale, perpétré sur la personne d'Abane Ramdane, une figure de proue de la révolution algérienne, dont il avait été l'âme, la cheville ouvrière et le visionnaire politique. Cette exécution sanglante marque précisément l'origine du basculement, du dévoiement de cette révolution, qui entraînera le pays dans la dérive actuelle. C'est en effet de là que date la suprématie 9

politique du militaire sur le civil par la conquête d'un pouvoir que l'armée ne lâchera plus et qu'elle exercera, tantôt indirectement, grâce à quelque apprenti sorcier (Ben Bella de 1963 à 1965), à quelque dupe (Mohamed Boudiaf en 1992) ou à quelque marionnette (Ali Kafi en 1992-1993), tantôt, et le plus souvent, directement par ses colonels (Houari Boumediene de 1965 à 1978 et son successeur Chadli Bendjedid de 1979 à 1992) ou par ses généraux (Mohamed Nezzar, après le putsch de 1992 et Liamine Zeroual depuis 1994). 2. L'Algérie ne semble malheureusement pas au bout de ses épreuves, même dans l'hypothèse la plus optimiste - peu plausible hélas - d'une résorption de la crise, à plus au moins longue échéance; la gravité des conséquences de cette crise en termes d'anéantissement politique, de faillite économique, de fracture sociale et de déstructuration culturelle obéreront pour longtemps l'avenir du pays.

Il convient donc, avant de se risquer à un quelconque pronostic, d'essayer de comprendre comment l'on a pu en arriver là, non sans tenter, au préalable, de cerner, autant que faire se peut, la situation actuelle, tant il apparaît difficile de savoir ce qui se passe réellement, en raison de l'opacité, de la désinformation et de la censure, règles d'or du régime en place. Il s'agira, en d'autres termes, d'une espèce d'histoire à rebours, consistant à analyser d'abord la situation présente, pour remonter ensuite à ses sources immédiates ou récentes avant de conclure par une mise en perspective historique et géopolitique de portée plus ample et plus lointaine, autorisant quelques risques prospectifs, avec les réserves d'usage en pareille matière.

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Première partie Une décennie de crise

Pour pouvoir répondre à la brûlante question, que beaucoup se posent, de savoir qui est derrière les atrocités collectives frappant en premier lieu, depuis l'été 1997, les plus fragiles et les plus innocents - les vieillards, les femmes et les enfants - parmi les populations les plus démunies du pays, il convient de procéder à un bref rappel des récents événements ayant conduit à l'insoutenable tragédie actuelle. La situation en Algérie a basculé du tout au tout en ce mois d'octobre 1988 où l'armée n'a pas hésité à tirer, de sang-froid, sur la foule des manifestants qui, par milliers, avaient envahi les rues de la capitale et des principales villes du pays pour réclamer plus de liberté et de démocratie, mais aussi de meilleures conditions de vie, faisant des centaines de morts et des milliers de blessés. Ce jour-là, l'armée algérienne qui, quoique de plus en plus discréditée, avait cependant, jusque-là, réussi à maîtriser peu ou prou le cours des événements, a définitivement perdu le «pouvoir », au sens de maîtrise de l'évolution politique du pays. Noyant dans le sang une révolte qui était essentiellement le fait des nouvelles générations, le régime militaire algérien perdit, ce jour-là, le peu de crédit qui lui était resté et, par-là même, toute légitimité. Plus important encore quant à la dialectique de l'exercice du pouvoir: les populations singulièrement les plus jeunes - que l'on a cherché à terroriser par cette violence d'État et qui, jusque-là, avaient été paralysées par la peur de la répression - notamment sous le régime dur et sans états d'âme de Boumediene - ont été, paradoxalement, comme libérées de cette hantise dont on sait qu'elle est un facteur important pour Il

asseoir tout pouvoir, et, en particulier, les pouvoirs forts (la fameuse « peur du gendarme, commencement de la sagesse»). La gravité de l'événement et la rupture qu'il marquait dans l'évolution du pays se lisaient sur le visage livide du colonelprésident Chadli Bendjedid, apparu sur les écrans de la télévision, manifestement sous le choc, pour tenter d'assumer l'irréparable et justifier l'injustifiable. Contraint de constater que le régime militaire pur et dur, derrière sa vitrine civile du FLN (Front de libération nationale), avait fait son temps, il engagea un processus de démocratisation sans précédent par l'abolition du système de parti unique, l'instauration de la liberté de la presse et un certain nombre d'autres mesures de libéralisation. C'est dans ces conditions que l'on assista alors à une véritable explosion « libertaire », après des décennies de frustration politique, et à la naissance d'innombrables organes de presse et de partis politiques. Cette expérience de libéralisation selon les critères classiques de la démocratie représentative, couronnée par le triomphe électoral islamiste de décembre 1991, constituera la première phase (I), éphémère, d'une décennie de crise marquée, de 1992 à 1995, par l'échec sécuritaire avec, pour corollaire, la débâcle du pouvoir (II) et, depuis 1995, par une guerre civile véritable, quoique d'un nouveau genre, qui déchire le pays (III).

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I 1988-1991 La déroute du pouvoir et le triomphe islamiste

Au lendemain de la sanglante répression des manifestations populaires à Alger, mais aussi à Oran, Annaba et à travers tout le pays - sur les causes desquelles nous reviendrons par la suite - le président Chadli Bendjedid, qui avait auparavant donné quelques signes timides de décrispation, sinon de libéralisation politique, lança plus franchement un train de mesures d'inspiration démocratique en constituant un nouveau gouvernement et en faisant adopter par référendum une profonde réforme constitutionnelle instaurant notamment le multipartisme et les libertés d'association, d'opinion, d'expression, etc. Ces mesures ont immédiatement permis l'éclosion d'un climat politique inédit en Algérie, marqué par l'épanouissement d'une presse foisonnante et la naissance d'une pléthore de groupements politiques, outre la légalisation de partis, jusqu'ici clandestins, comme le FFS (Front des forces socialistes) ou le MDA (Mouvement pour la démocratie en Algérie), avec le retour d'exil de leurs leaders respectifs Rocine Aït Ahmed et Ahmed Ben Bella. C'est dans ces conditions et cette ambiance politique que le FIS (Front islamique du salut) allait incarner et, pratiquement monopoliser, aux yeux de l'opinion algérienne, l'alternative la plus crédible au pouvoir sans partage en place depuis près de trois décennies. Mais cela ne fut pas immédiatement évident pour les analystes car le grand nombre de partis, l'exercice joyeux et multiforme de la
liberté d'expression nouvellement conquise, la stature - vraie ou

supposée - des «dinosaures» politiques et autres hommes « providentiels» ou «historiques », l'accoutumance psycho-sociologique à l'État-FLN, le traitement médiatique, en Algérie comme à 13

l'étranger, sans commune mesure avec l'importance relative des composantes du nouveau paysage politique, l'absence de termes de comparaison et d'instruments de mesure d'opinion fiables, tout cela rendait difficile pour l'observateur neutre ou objectif - et impossible pour l'observateur engagé - toute appréciation correcte, même approximative, des forces en présence. Un certain nombre de signes étaient cependant perceptibles et instructifs pour l'observateur attentif et désintéressé s'il en fut. Le FIS, nouveau venu dans l'arène politique, y faisait une entrée fracassante. Toutes ses initiatives et ses actions recueillaient immédiatement un écho populaire de plus en plus fervent et massif. Ses deux leaders, le politique Abbassi Madani et le passionné Ali Belhadj, bénéficièrent tout de suite d'un charisme et d'une audience remarquables auprès de la population. Le FLN quant à lui, l'ancien parti unique, qui venait enfin d'être légalement séparé des institutions étatiques et devenait ainsi, théoriquement du moins, un parti comme les autres, a tenté un aggiornamento en dépoussiérant ses structures et en essayant de renouveler des cadres passablement vermoulus. L'entreprise s'avérait d'autant plus délicate qu'outre les inévitables querelles et rivalités de personnes, il était traversé de différents courants que l'on peut synthétiser autour de trois tendances principales: - Un courant à sensibilité islamique, incarné par le président de l'Assemblée nationale populaire de l'époque ou J'ancien ministre des Affaires étrangères Taleb lbrahimi ; - Une tendance proche de l'armée, représentée par les « dinosaures» du parti; - Une mouvance présidentielle, technocrate et réformiste, autour de l'ex-premier ministre Mouloud Hamrouche. Le retour de Hocine Aït Ahmed en Algérie, après un exil d' un quart de siècle, a redonné a son parti, le FFS, agissant enfin au grand jour, un dynamisme et une efficacité accrus. Ce leader « historique », qui avait toujours été un opposant déterminé au régime de parti unique et qui avait connu les geôles de Ben Bella, son ancien compagnon de captivité en France de 1956 à 1962, a fait un corne back remarqué et prometteur. Sa constance et sa fidélité, non seulement au socialisme, mais également à la démocratie pluraliste, ainsi que la large audience dont il pouvait disposer - principalement en Kabylie - et la longue et solide expérience de ses cadres 14

militants allaient lui permettre enfin de s'atteler, sur le terrain, à une tâche qu'il avait toujours considérée comme prioritaire: échapper à l'image exclusivement kabyle, voire « berbériste », que ses rivaux et détracteurs lui collaient obstinément, pour se bâtir et implanter un grand parti, à l'échelle de l'ensemble du pays, et se doter, enfin, d'une stature nationale incontestable. Mais il rencontra immédiatement un obstacle et un concurrent redoutable, jusque et surtout dans son «pré carré» kabyle, en la personne de Saïd Sadi à la tête de son RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie) qui, lui, affichait clairement sa « berbérité» comme une arme du combat pour la liberté non seulement politique, mais également linguistique et culturelle et qui, d'autre part, disputait au vieux chef, avec un certain succès, la sympathie et l'empressement des médias français, séduits par sa « laïcité» et son anti-islamisme viscéral. Quant au MD A d'Ahmed Ben Bella, parti également sorti de la clandestinité à la faveur de l'instauration du multipartisme, il essuya d'entrée de jeu un sérieux revers: la grande opération médiatique tentée par l'ancien zaïm (chef), qui avait ameuté le ban et l'arrièreban des anciennes gloires gauchistes ou internationalistes pour célébrer son retour au pays, a été un fiasco. C'est que le Mouvement pour la démocratie en Algérie ne pouvait être crédible pour les anciennes générations qui se souvenaient que son fondateur, après avoir pris le pouvoir par la force avec l'aide de l'armée des frontières en 1962, l'avait exercé de façon tout sauf démocratique. Quant aux nouvelles générations, le personnage leur était pratiquement inconnu après quinze années passées aux oubliettes, dans les prisons de son ancien «allié objectif» Boumediene, suivies de dix années d'exil en France, puis en Suisse. Rencontrant si peu d'audience et sentant le terrain se dérober sous ses pieds, il essaya, fidèle à ses vieilles recettes, une stratégie de rapprochement et d'alliance avec le FIS, qui fit long feu. Ce dernier, bien que porté par une vague populaire incontestable, surtout par la jeunesse, la nouvelle intelligentsia arabisante et la masse des chômeurs, des exclus, des déshérités et autres laisséspour-compte, n'avait cependant pas le monopole de la mouvance dite islamiste. Deux autres formations politiques: le parti «En Nahda» (la Renaissance) du cheikh Djaballah et l'ex-Mouvement de la société islamique «Hamas» du cheikh Nahnah (contraint par la suite de substituer au vocable « islamique» celui de « paix» pour se conformer à l'interdiction de toutes références religieuses insti15

tuée par la réforme constitutionnelle de 1996) recrutaient leurs adhérents et sympathisants dans les milieux arabisants et islamiques bourgeois, plus conservateurs et plus traditionalistes. Sans compter un autre petit parti «El Umma» fondé par Benyoucef Ben Khedda, ancien président du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne), disparu depuis pour ne s'être pas conformé à la réforme constitutionnelle susvisée. Un parti MAJD - «gloire» en arabe - (Mouvement algérien pour la jeunesse et la démocratie) fut créé par Kasdi Merbah, ancien patron de la Sécurité militaire et ancien premier ministre de Chadli Bendjedid. (Il sera assassiné près de chez lui, en banlieue d'Alger, lors d'une opération de commando). D'innombrables autres partis furent formés et une pléthore de candidats se présentèrent aux élections communales et départementales de 1990. Ce fut là un scrutin doublement historique en ce sens qu'il s'est agi, pour la première fois dans l'histoire de l'Algérie, d'élections libres et transparentes et que, d'autre part et pour la première fois également, l'opposition est sortie vainqueur d'une consultation organisée par le pouvoir en place (colonial ou, depuis 1962, national). Les résultats firent l'effet d'une bombe, non pas tant auprès des masses algériennes que pour les élites patentées du pouvoir ou de l'opposition classique, tous deux déconnectés du «pays réel ». Le FIS récolta 55% des suffrages et le FLN, malgré les formidables moyens qui étaient les siens, les pesanteurs administratives et son clientélisme, se trouvait largement distancé, avec 32% des voix. Les «islamistes» enlevèrent ainsi la majorité dans deux tiers des assemblées départementales (APW: Assemblées populaires de wilayas) et dans plus de la moitié des APC (Assemblées populaires communales). Encouragé par un tel succès, le FIS s'installa dans les assemblées conquises et se mit immédiatement à l' œuvre pour traduire, dans les faits, les principes proclamés durant la campagne électorale. Cette action était surtout visible et sensible sur deux terrains - le culturel et le social - dans lesquels, avec un art consommé du symbole, il sut frapper les imaginations et les cœurs de l'Algérie profonde. A l'occasion par exemple de catastrophes naturelles (séismes ou inondations) qui ont frappé certaines régions du pays, la promptitude et l'efficacité de l'action de ses militants, dans l'organisation des secours et l'aide d'urgence aux populations touchées, tranchaient sur l'inefficience chronique et toute bureaucratique des institutions étatiques. 16

Cette marche en avant du FIS, au plus près des préoccupations quotidiennes des gens, était en train de déjouer la stratégie du pourrissement élaborée et mise en œuvre par les barons de l'ancien parti unique, comptant sur le discrédit qui, à leurs yeux, n'allait pas manquer de frapper le FIS, en raison des excès et des échecs escomptés de sa confrontation avec les difficultés de la gestion locale. Cette attitude, « laxiste» au gré des dinosaures du régime, face à un FIS de plus en plus sûr de lui et dominateur, peu avant des élections législatives prévues pour le mois de juin 1991, allait décider les patrons de l'armée à réagir et à intervenir de nouveau sur la scène politique, retournant ainsi, après un bref intermède de quelques mois, aux vieux démons du régime militariste sévissant depuis les toutes premières convulsions de l'Algérie indépendante, et bien avant même, durant la guerre de libération nationale. L'occasion - ou le prétexte - de ce retour en force de l'armée fut fournie par une grève, qualifiée d'insurrectionnelle, organisée par le FIS pour protester contre certaines manœuvres du pouvoir qui, pour tenter d'éviter, ou de contenir à tout le moins, un succès du FIS aux élections législatives, crut bon de procéder à la réforme de la loi électorale et, notamment, à un redécoupage - un vrai « charcutage » - des circonscriptions. Ces opérations devaient, dans l'esprit des apprentis stratèges de la cuisine électorale, favoriser les candidats du «parti-godillot ». Le mode de scrutin majoritaire à deux tours adopté visait, en outre, à faciliter une sorte de bipolarisation à la française qui aurait laminé les formations politiques intermédiaires pour ne laisser en présence que les deux forces principales: le FLN et le FIS. Les heurts entre forces de l'ordre et manifestants firent des centaines de morts cependant que les arrestations de militants ou de suspects islamiques (ou «islamistes»?) I se comptèrent par milliers, à commencer par leurs deux leaders Abbassi Madani et Ali Belhadj. L'état d'urgence fut décrété et un nouveau gouvernement constitué sous la conduite de Sid-Ahmed Ghozali. Le premier tour du scrutin législatif fut finalement fixé au 26 décembre 1991 et la campagne électorale officielle sur les ondes de la radio et de la télévision - monopolisées comme chacun sait par
1. Il n'existe en arabe que le substantif «islam» et l'adjectif « islami » (= islamique); la nuance française .introduite par les suffixes «isme» et « iste» serait, en l'espèce, adminissible si elle n'avait pas tendance à se dégrader en une connotation péjorative assimilant islamisme à intégrisme, voire extrémisme.

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l'État - se déroula à peu près nonnalement. L'issue de la consultation paraissait incertaine. Ce fut un raz-de-marée du FIS, à la stupéfaction des apparatchiks de la nomenklatura et des caciques de la classe politique traditionnelle. Dans cette première - et, à ce jour, dernière - consultation nationale libre, à laquelle ont pris part plus de cinquante partis politiques, le FIS enleva, dès ce premier tour (qui sera aussi le dernier) 188 des 430 sièges parlementaires mis en jeu tandis que le FFS de Hocine Aït Ahmed en conquit 25. Le FLN - en dépit de la « cuisine» électorale à laquelle il s'était livré et de ses énormes moyens administratifs, matériels et financiers - dut se contenter de 15 mandats, 3 autres allant à des candidats indépendants, alors que le MDA d'Ahmed Ben Bella fit un score nul, au sens propre du terme, tout comme le RCD de SaÏd Sadi, le PRA (Parti du renouveau algérien) de Boukrouh et les innombrables autres partis qui avaient pris part au scrutin. Les 199 mandats restants devaient se jouer au second tour, prévu le 16 janvier 1992, et le FIS n'avait plus besoin que de 28 sièges supplémentaires pour atteindre la majorité absolue de la représentation parlementaire. Mais ce second tour, dont tout laissait à penser qu'il ne manquerait pas de consacrer un changement de régime, n'aura pas lieu car les maîtres de l'armée et leurs affidés allaient promptement et brutalement interrompre le processus électoral, le Il janvier 1992, par un coup d'État aux effets dévastateurs.

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II 1992-1995 : Un coup d'État panique aux effets ravageurs

Le putsch du 11 janvier 1991 était différent des précédents en ce qu'il était dirigé cette fois, non pas uniquement contre les institutions légales du pays, pour substituer une faction de l'armée à une autre, mais, ouvertement, contre l'expression de la volonté populaire, c'est-à-dire contre la légitimité démocratique d'une représentation populaire inédite. Nous reviendrons plus loin sur les causes profondes de la victoire électorale du FIS en tant qu'événement à caractère historique. Mais il convient d'ores et déjà de s'arrêter un instant sur ses causes immédiates, au nombre de deux, nous semble-t-il. La première - à caractère positif - tient à la nature du discours islamique qui allait droit au cœur de la majorité silencieuse des Algériens, tout en parlant à leur raison. C'était un discours neuf, en rupture totale avec les poncifs nationalistes qui avaient eu cours jusque-là, que personne n'écoutait plus et auxquels leurs auteurs eux-mêmes ne croyaient guère. Face à une rhétorique officielle complètement déconneCtée par rapport à la réalité vécue par le plus grand nombre et servie par un établissement totalement coupé de la population, les responsables du FIS tenaient un langage concret, répondant aux préoccupations immédiates des gens, mais aussi à leurs aspirations plus profondes. Outre l'action sur le terrain déployée par les militants et sympathisants du FIS depuis son succès aux élections locales de 1990 et appréciée bien au-delà des seules couches défavorisées, les responsables du Front surent interpeller et flatter des sentiments - pas uniquement religieux - profondément ancrés chez l'Algérien moyen qui se reconnaissait naturellement en eux. C'est que cet Algérien moyen s'identifie - peut-être à tort, au 19

moins partiellement, comme nous le verrons plus avant - à la composante arabo-islamique - essentielle mais non exclusive - de sa personnalité, du point de vue socioculturel, donc politique. Les responsables du FIS ont su à merveille user - et abuser - de l'arme démagogique, électoralement rentable mais intellectuellement et politiquement déshonnête. Ils se bornèrent en effet à brosser, aux yeux des populations, le tableau mirifique de lendemains islamiques qui allaient chanter, sans jamais, au grand jamais, esquisser ne serait-ce que les contours d'une politique économique, pas plus que le contenu, fût-ce dans ses grandes lignes, d'un programme concret propre à résoudre les problèmes aigus posés par un chômage massif, une pénurie de logements dramatique, un système éducatif en crise..., mais aussi par un environnement géopolitique hostile et une dette extérieure criante. Au lieu d'attaquer le FIS, pendant la campagne électorale, sur cette absence, ce vide programmatique, l'établissement se borna à des procès d'intention sur son hostilité, supposée viscérale, à la démocratie, son «cléricalisme », ses options «féodales d'un autre âge », son «intolérance », etc, toutes accusations apocalyptiques et gratuites puisque, par définition, indémontrables, qui ne pouvaient effrayer que leurs auteurs, l'Algérien moyen appelant de ses vœux . une «vraie» société musulmane, juste et égalitaire. Sur ce terrain passionnel et démagogique, le FIS était donc gagnant à tous les coups. La deuxième cause de son succès - négative celle-là - résidait dans le profond sentiment de rejet, total et absolu, éprouvé par la masse des Algériens, singulièrement par la jeunesse, à l'égard du pouvoir établi et de tout ce qui pouvait y toucher, de près ou de loin. Ce rejet résultait d'une part de la constatation, évidente, de l'échec complet des cliques militaires successives qui avaient tenu lieu de régime politique et qui avaient, durant trente années, confisqué le pouvoir et dessaisi les citoyens du destin de leur pays. Or ce monopole politique, exercé non sans une certaine morgue et beaucoup de mépris pour le peuple, avait débouché sur la faillite économique, la dislocation sociale, la déstructuration culturelle et le délabrement moral. Un bilan accablant! Le rejet massif du pouvoir s'expliquait, d'autre part, par le fossé, le gouffre séparant l'homme de la rue de ses « gouvernants », dont l'opulence et l'arrogance insultaient au sentiment populaire. L'impéritie, l'incurie, le népotisme, l'incompétence, la corruption, le clientélisme et le profond mépris de l'intérêt général, de noto20

riété publique, avaient fini par jeter un discrédit total et sans appel sur tout le personnel politique mais également, et d'une manière plus générale, sur l'ensemble de l'élite des dirigeants et des décideurs, au sens large. Ce fossé - horizontal en quelque sorte - éloignant la population de son «élite» accusée, non sans raison, de trahison, se doublait d'un hiatus «vertical» séparant les jeunes générations d'après l'indépendance et leurs nouvelles élites arabisantes exclues de l'établissement d'avec leurs aînés, fossiles politiques décidément « indécrottables », prisonniers d'habitudes mentales, de concepts et de schémas politico-culturels obsolètes ceux d'avant l'indépendance - mais accrochés bec et ongles à des privilèges si anciens et «évidents» qu'ils avaient fini par être perçus comme naturels: l'Algérie était devenue pour eux une manière de propriété privée. Cet aspect des choses explique le fait que la déroute électorale ait frappé non seulement le FLN, ce «colosse aux pieds d'argile », mais également tous les vieux routiers de la politique algérienne, y compris l'opposition «démocrate» qui, aux yeux de l'Algérien moyen, fait partie de la même famille idéologique, culturelle et socio-politique que le clan détenant directement le pouvoir honni. . C'est ainsi que tous les libéraux, modernistes, républicains, démocrates, laïques, progressistes et autres islamistes modérés ont mordu la poussière. N'a échappé à cette Berezina électorale du 26 décembre 1991 que le seul FFS de Hocine Aït Ahmed qui, bénéficiant probablement de sa situation d'opposant de toujours et de la constance de son discours et de son attitude de démocrate, a pu, dans une certaine mesure, « sauver les meubles» et arriver en seconde position, avant le FLN mais très loin derrière le FIS. Ce fut là l'échec total et indiscutable d'un régime, d'une classe politique mais aussi, plus substantiellement, d'un modèle de société imposé par une élite qui avait trahi. C'était, au demeurant, plus l'échec du pouvoir en place que la victoire du FIS. Pour l'écrasante majorité des électeurs en effet, il s'agissait d'abord de se débarrasser d' un pouvoir FLN trop longtemps supporté, auquel le FIS incarnait l'alternative la plus radicale et la plus crédible. Il était plus urgent et plus important de se guérir de la «peste kaki », bien présente et réelle, que de se prémunir contre l'éventuel «choléra vert» du FIS. La violence de la réaction de l'oligarchie militaire, qui n'entendait pas être dépouillée d'un pouvoir perçu comme un apanage naturel, fut à la mesure de l'intensité du séisme électoral. 21

Elle y fut d'ailleurs encouragée par les politiciens professionnels, même «opposants », sous le choc d'un désaveu cinglant qui les révélait« nus », c'est-à-dire ne représentant qu'eux-mêmes, et menacés de disparition pure et simple du paysage politique algérien. Ce fut le coup d'État du Il janvier 1992.

Un coup d'État pas comme les autres La proclamation des résultats du premier tour de ce scrutin législatif du 26 décembre 1991 sema le désarroi au sein de la clique militaire au pouvoir, de sa clientèle et de son personnel politique, ainsi que de l'ensemble de l'intelligentsia traditionnelle. Un vent de panique traversa les apparatchiks mais aussi les pseudodémocrates «modernistes» de la veille qui lancèrent un véritable cri de détresse à l'armée pour stopper, par n'importe quel moyen, le processus d'une démocratisation dont ils s'étaient jusque-là voulus les chantres mais dont la mise en œuvre venait de révéler leur insignifiance en termes de représentativité. Il en fut de même pour les notables, fossilisés et repus, de l'ancienne «Fédération de France» du FLN qui, réunis en hâte et en secret, s'accordèrent sans grand mal pour renier leurs «convictions» libérales, démocratiques, modernistes, etc., et conclure à la nécessité d'interrompre le processus électoral, manu militari. Quant au noyau pur et dur de l'armée qui, contre vents et marées, avait, depuis trente ans, mené l'Algérie à la catastrophe institutionnelle, politique, économique, sociale et culturelle, ses jusqu' auboutistes entreprirent de faire le siège de leur pair colonel, devenu par leur grâce président en 1979, Chadli Bendjedid, pour obtenir cette interruption par l'annulation pure et simple du deuxième tour de scrutin, rendant ipso facto caducs les résultats du premier. Quels qu'aient été par ailleurs - nous y reviendrons - les insuffisances, l'incompétence ou les faiblesses de Chadli Bendjedid (dont la plus importante, consubstantielle à la nature du régime, résidait précisément dans sa qualité de militaire), il convient de lui reconnaître le mérite d'avoir admis, « validé» en quelque sorte la victoire du FIS, donc la défaite des siens, et proclamé publiquement son intention de laisser mener à son terme le processus électoral. Aussi étonnant que cela ait pu paraître de la part d'un homme perçu comme relativement terne et qui n'avait jamais été considéré 22