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Algérie

De
288 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1993
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EAN13 : 9782296275614
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ALGÉRIE

LA DÉMOCRATIE ThITERDITE

Collection "Histoire et perspectives méditerranéennes" dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.
Derniers ouvrages parus:

Paul Sebag, Tunis au XVlle s.: une cité barbaresque au temps de la course. Antigone Mouchtouris, La culture populaire en Grèce pendant les années 40-45. Abderrahim Lamchichi, Islam et contestation au Maghreb. Yvelise Bernard, L'Orient au XVIe siècle. Salem Chaker, Berbères aujourd' hui. Dahbia Abrous, L' honneur face au travail des femmes en Algérie. Daniel Jemma-Gouzon, Villages de l'Aurès - archives de pierres. Vincent Lagardère, Le vendredi de Zallâga, 23 octobre 1086. Fouad Benseddik, Syndicalisme et politique au Maroc. Abellah Ben Mlih, Structures politiques du Maroc colonial. Yvette Katan, Oujda, une ville frontière du Maroc. Musulmans, Juifs et Chrétiens en milieu colonial. Alain Quella Villeger, La politique méditerranéenne de la France, un témoin Pierre Loti, 1870-1923. Paul Sebag, Histoire des Juifs de Tunisie, des origines à nos jours. Jean-Claude Zeltner, Tripoli carrefour de l'Europe et des pays du Tchad. Rachid Tridi, L'Algérie en quelques maux, autopsie d'une anomie. Samya Elmechat, Tunisie, les chemins vers l'indépendance (19451956). Abderrahim Lamchichi, L'islamisme en Algérie. Jacques Canteau, Le feu et la pluie de l'Atlas, vie quotidienne d'une famille de colonsfrançais.

ISBN: 2-7384-1791-4
ISSN: 0980-5265

Jean-Jacques

LAVENUE
de Lille Il

Maître de conférences à l'université

ALGÉRIE
LA DÉMOCRATIE INTERDITE

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 - Paris

«Les rois arrivent nécessairement à l'utilisation raisonnée du pouvoir: ils acquièrent ainsi une habileté propre dans les artifices de la pensée pour juger les événements qui frappent à leur porte... Quant à la prise du pouvoir, aucun d'eux ne l'obtient sans un secret qui réside en lui et une personnalité qui lui a valu d'être l'objet du choix et de l'avancement, par une chance mise à son service ou par un mérite attaché à sa personne.» (<<Lelivre des ruses.» La stratégie politique des Arabes, p. 45. R.R. Khawam, Editions Phébus.)

A mon père, ma femme et mes enfants.

INTRODUCTION

TIest des moments où, dans I 'histoire, les événements semblent converger vers une même fin. C'est à cette croisée des chemins, peut-on dire, que se concrétisent les grandes heures des nations. Parfois s'y trouve un homme qui, par son caractère et son action, y rencontre son destin. Tel sera peut-être ce que l'on dira un jour de Chadli Bendjedid ou de Mohamed Boudiaf. L'un pour avoir lancé le processus de démocratisation en Algérie; l'autre, éventuellement, pour avoir eu le courage de cautionner son interruption. Mais il risque d'être aussi vrai que l'histoire ne leur pardonnera pas le chaos qui résulterait d'une transition et d'une succession qui ne seraient pas maîtrisées. Les circonstances politiques et économiques qui conduisirent aux émeutes de 1988 permirent à Chadli Bendjedid de saisir l'occasion historique de mettre fin à la prééminence du parti unique et d'introduire dans son pays le multipartisme. Les partis allant alors se multipliant, tout son talent d'homme d'Etat se manifestera dans son aptitude à composer pendant quatre ans avec l'événement et les acteurs divers qui apparurent sur la scène ,politique. Le résultat des premières élections législatives multipartisanes, annonçant comme inévitable l'arrivée au pouvoir du Front Islamique du Salut, entrama sa chute et la proclamation de l'état d'urgence en Algérie. Mohamed Boudiaf, entrant alors en scène quand Chadli Bendjedid la quittait pour avoir refusé de suspendre le processus démocratique, fut immédiatement l'objet des supputations les plus diverses. Serait-il Neguib ou Nasser? De Gaulle ou Kérenski? C'est à l'étude de cette période particulière de l'histoire de l'Algérie, du processus et de ces acteurs, que souhaite contribuer ce livre. Né d'une observation attentive de la vie politique algérienne, il a pour seule ambition d'apporter, quoi qu'il advienne demain, un certain nombre d'éléments d'information sur ce qui nous est apparu comme une étape dans la mise au monde difficile de la démocratie en Algérie. Pour qu'une telle évolution puisse s'amorcer, deux conditions étaient nécessaires: un milieu favorable et l'entrée en action d'un certain nombre de facteurs. Pour ce qui est de l'Algérie, le terrain fut celui préparé par la désinstitutionnalisation du parti unique. Pour ce qui est des facteurs il s'agira de ceux que la réforme constitutionnelle de février 1989 aura permis de faire surgir: les partis, laïcs ou religieux, et l'armée elle.même en pleine mutation. Ces conditions ne seront pas suffisantes. Le processus démocratique sera marqué par différentes crises: en octobre 1988, en juin 1990, en juin 1991 et janvier 1992. TI aboutira à la proclamation de l'état d'urgence le 9 février 1992 et à l'interdiction du Front Islamique du Salut le 4 mars 1992. Ces dates serviront de repères dans notre progression.

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PREMIERE
"-

PARTIE:

LE CADRE DES RÉFORMES

Lorsqu'il fut désigné par ses pairs (1), en 1979, pour succéder à Houari Boumédiène, Chadli Bendjedid, alors chef de la deuxième région militaire, était présenté comme un homme effacé, un personnage de transition, qui à la manière du général Néguib (2)en Egypte, ne manquerait pas de céder bientôt la place à un véritable Raïs. Malgré les démentis apportés très tôt par les faits, cette image récurrente n'a cessé, chez les commentateurs, d'être accolée au personnage. En 1988, alors que l'on voulait croire que Chadli Bendjedid abandonnerait le pouvoir à l'issue du congrès du FLN (3)...En juillet 1991 encore où l'on pouvait lire dans la presse (4):«Depuis que le Président de la République a annoncé la tenue d'élections présidentielles anticipées, Chadli semble avoir compris' qu'un mécanisme s'est mis en place, sur lequel il n'a plus prise. Son statut semble d'un coup avoir changé, comme si malgré ses trois mandats, il n'était plus qu'un président de transition, chargé d'expédier les affaires courantes de la nation en attendant que la désignation d'un Président, choisi parmi plusieurs candidats, fasse basculer le pays dans la deuxième république où la "légitimité" se substituera à la "légalité"». TI est possible que cela ait été cette dernière fois partiellement vrai. Mais, si tel est le cas, on ne peut toutefois pas occulter que celui que les besoins d'une politique nouvelle pourrait amener à présenter comme une marionnette aux mains de l'armée, puis la victime expiatoire d'un système, aura été le personnage qui aura sciemment décidé de le faire basculer dans la «légitimité». Son bilan sera alors loin de se résumer à la simple expédition des affaires courantes: modification de la Constitution, suppression du parti unique, instauration du multipartisme, suppression de la Cour de Sureté de l'Etat, limitation des pouvoirs de la Sécurité militaire, suppression de I 'humiliante autorisation de sortie, libération de Ben Bella, retour des exilés, création ,d'un ministère des droits de l'homme, rétablissement des relations avec le Maroc, mise à l'écart du socialisme, résistance à l'intégrisme (sans l'interdire), réorganisation de l'armée... L'ensemble suppose que le personnage a certainement plus d'épaisseur que voudraient le laisser accroire les «barons» qui l'avaient créé et qu'il écarta par la suite un à un du pouvoir! Houari Boumédiene ne s'y sera pas trompé qui toute sa vie le ménagea en échange d'une absence d'opposition ouverte... En octobre 1989 Chadli Bendjedid déclarait (S):«La démocratie véritable est constituée d'une série de maillons indissociables l'un de l'autre. Elle ne peut être sélective... Le contrôle populaire s'exercera du sommet à la base de l'appareil de l'Etat. C'est à travers ces principes que j'entrevois l'avenir de l'Algérie». En juillet 1991, l'Algérie, pour la première fois de son histoire, disposera d'un exécutif dont le chef n'aura plus de lien avec le FLN, un gouvernement indépendant des partis qui rencontrera ses opposants pour déf'mir avec eux les modalités des législatives qui seront alors fixées au 26 décembre de cette même année... On peut penser que pour en arriver là un véritable homme d'Etat aura dû comprendre, et réaliser, ce que de manière plus ou moins explicite lui demandait sa nation. Le résultat des élections pourra aussi laisser croi-

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re qu'il s'agissait d'une complète illusion. Et il n'est pas sans signification que ce soit au nom de la démocratie qu'ait été brutalement interrompu le processus démocratique.

Notes
1. Après que le colonel Belhouchet se soit désisté. et proclamé la Ré2. Général égyptien qui après avoir obligé Farouk à démissionner publique, en juin 1953, fut écarté par Nasser en 1954. 3. 4. 5.

Cf. Chadli Bendjedid, in «Arabies», n° 35, novembre 1989, p. 42. «Algérie-Actualité», n° 1343, 11/7/1991, p. 4. 1989, p. 42.

«Arabies», n° 35, novembre

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CHAPITRE I LES ORIGINES DE LA RÉFORME: LES ÉMEUTES D'OCTOBRE 1988

Le 23 février 1989, la population algérienne approuvait par 73,43% des suffrages exprimés (1)une révision de sa Constitution. Celle-ci avait été précédée par un premier référendum le 3 novembre 1988. Ces deux instants d'une même entreprise marquent le début du processus de démocratisation en Algérie. lis interviennent alors que depuis un certain nombre d'années l'Etat ne réussit plus à répondre aux demandes tant économiques, sociales que culturelles d'une population qui à 80% n'était pas née au moment de la révolution. Cette réfonne constitutionnelle a eu pour origine immédiate ce que l'on a appelé les émeutes d'octobre 1988. Elle s'inscrit dans un double contexte dont la compréhension est fondamentale à qui veut saisir les possibilités de réussite des institutions qu'elle mettait en place. Or, si le contexte économique de ces événements est effectivement en lui-même assez lisible, leur contexte politique est beaucoup plus délicat à décrypter. C'est de sa maîtrise qu'allait dépendre la réalisation des réfonnes entreprises par le Président Chadli Bendjedid dont la premièi-e aura été la dés institutionnalisation du parti unique: le EL.N.

I

-

LES ÉVÉNEMENTS

D'OCTOBRE

1988

Le mardi 4 octobre 1988, des manifestations de jeunes se produisirent dans le quartier populaire de Bab el Oued à Alger. On put y assistèr à des scènes de pillage et des dizaines de véhicules furent incendiés. Si l'on se rapporte aux témoignages recoupés des correspondants de presse étrangers et des journalistes locaux, les objectifs des manifestants paraissent alors être tout ce qui représente l'opulence, la corruption, l'Etat, le Parti unique EL.N. Les slogans exprimés sont spécifiques. lis visent des faits, des anecdotes: le mariage à grand spectacle de l'un des enfants de Mohamed Chérif Messadia (2),les «Fiat» offertes aux députés, Chadli, sa famille etc... Dès cette date, certains journalistes attestent la présence d'adultes «à la mine détenninée» guidant les émeutiers et «enjoignant» les Algérois de rejoindre la manifestation (3);d'autres, la protection du siège du EL.N. par l'armée (4). Le lendemain, des milliers d'écoliers et de lycéens, rapidement rejoints par une masse de jeunes chômeurs et exclus du système scolaire, occupent la

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ville avant de la saccager. De nombreux observateurs notent alors (5) que les forces de police et les compagnies anti émeutes aux ordres du ministre de l'Intérieur El Hadi Khédiri (6)très proche du président n'ont pas été opposées aux casseurs. L'un d'entre eux, Frédéric Fritscher, correspondant du journal «Le Monde» à Alger, en rapportant les événements dont il a été témoin, pose à cet égard des questions troublantes: «Où étaient donc les forces de police ce mercredi? Elles avaient reçu des instructions précises. Même les agents de la circulation avaient déserté les carrefours. Comme si tout était prévu, à défaut d'être orchestré. Qui avait donc bien pu, mardi soir, prévenir certains commerçants de la rue Didouche-Mourad, en leur conseillant de laisser leur rideau baissé le lendemain? Qui étaient ces adultes à l'air sévère et décidé qui guidaient, mercredi matin, ces hordes déchaînées dans Alger ville ouverte? Si nous avons entendu parler des uns, nous avons vu les autres! Fallait-il donc en arriver à cette extrémité pour pouvoir en appeler aux militaires et décréter le lendemain "l'état de siège"»? (I) De fait, pour la première fois de son histoire l'Algérie nouvelle allait connaître l' «état de siège». Le président Chadli Bendjedid allait le décréter pour le jeudi 6 octobre à midi, plaçant de ce fait sous commandement militaire les autorités civiles et administratives chargées de la sécurité. Le couvre-feu était établi de minuit à six heures du matin. L'armée allait rétablir l'ordre. 900 personnes furent arrêtées et des tribunaux spéciaux mis en place. Le 7 et le 8 octobre les manifestations s'étendirent à 80% des villes algériennes. Les islamistes de Cheik Ali Belhadj (8)tentèrent le 7 de récupérer puis de canaliser le mouvement. L'armée tira à la mitrailleuse lourde. Pour la seule journée du 8 on a pu estimer qu'il y a eu à Alger même une centaine de victimes (9). Les émeutes dureront jusqu'au 10 octobre. Combien auront-elles fait de morts? 500 ou 600 selon la presse (10).Les chiffres définitifs retenus par les autorités algériennes seront de 159 morts et 154 blessés (11). Le 10 octobre dans un discours à la Nation qui allait mettre un terme à cette semaine d'émeutes sanglantes, le Président de la République annonçait des réformes, en même temps qu'une brusque abondance revenait dans les centres commerciaux algérois (12). Le 12, il annonçait les deux référendums qui devaient assurer la réforme des institutions: celui du 3 novembre sur la nomination d'un premier ministre, et celui du 23 février 1989 qui allait refondre complètement la constitution de la République Algérienne. Le même jour l' «état de siège» était levé et les blindés de l'armée étaient retirés de la ville.

II

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LE CONTEXTE

D'UNE «JOURNÉE

DES DUPES»

L'état de l'Algérie en octobre 1988 était-il tel que certains aient pu croire qu'une occasion se présentait de se saisir ou de ramasser les rênes du pouvoir? La question a pu être posée. Mais s'il est possible qu'il en ait été ainsi, l'issue des événements montre que les manipulateurs de l'émeute ont échoué dans leur entreprise. Peut être d'ailleurs au prix d'une contre-manipulation. 12

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Le contexte économique

et politique algérien de 1988

Le contexte économique de ces événements est indubitablement un contexte de crise et d'échec de tout un système. Celui de l'option socialiste de développement, de la collectivisation des terres, et peut être surtout de l'idée qu'une forte accumulation suffirait à assurer le travail et la couverture des besoins essentiels de la population. Cette idée, qui datait en Algérie des années 60, avait même obtenu en septembre 1985 la bénédiction du Fonds Monétaire International dont les experts écrivaient: «il est remarquable que cette croissance exceptionnelle ait pu être atteinte en même temps que la balance des paiements courants a été améliorée». L'Algérie qui remboursait ses dettes était une bonne élève du EM.I.: en «serrant la vis» à ses consommateurs elle appliquait ce qui aux yeux de l'establishment financier passait pour un modèle de bonne gestion économique (13). Mais l'énorme effort d'investissement fait parI' Algérie sous l'ère Boumédiene (14),les mécanismes d'épargne forcée qu'impliquait le choix d'un modèle de croissance élevée ont conduit l'Algérie à des émeutes de même nature que celles qui se sont produites en Iran, en Egypte, au Mexique, et, dernières en date, à l'époque, au V énézuela (15).Et ce ne sera pas la chose la moins étonnante de constater que, comme bien souvent, cela se produira à la plus grande surprise d'un nombre important d'économistes (16). La crise qui s'est déclarée en Algérie en octobre 1988, et qui est sans doute encore bien loin d'être terminée en 1992, est dans tous ses aspects celle de la liquidation de l'héritage de Houari Boumédiene: héritage politique et héritage économique. Pour ce qui est de I 'héritage économique, ce que l'Algérie a payé en octobre 1988 dans les rues de Bab el Oued ou d'Annaba, c'est le résultat de ses choix antérieurs de développement «autocentré» qu'elle pensait favoriser par une politique de création d' «industries industrialisantes». Cette politique ne créa en fait, au prix fort, que très peu d'emplois et sacrifia le espoir de lendebien-être quotidien de ses populations (17)à l'hypothétique mains qui chantent (18). Chadli Bendjédid, dès son accession au pouvoir, a, semble-t-il, assez rapidement compris le risque qui résultait de ces frustrations évidentes (19) le beet soin de réformes qu'exprimait toute la population. Son slogan de 1979: «pour une vie meilleure!» le laisse supposer. Placé par l'armée en position d'arbitre dans un conflit apparu dès 1978 (et qui est encore sous-jacent dans les événements de 88-89), entre conservateurs et réformistes (20),il entreprit très tôt des réformes dont l'esprit peut être défini comme une tentative de re-dynamisation du secteur privé et d'amélioration de la productivité économique. De 1986 à 1988 les réformes s'accélérèrent. L'agriculture fut totalement restructurée. La production augmenta. Les prix libérés s'envolèrent. Car l'on ne sort pas aussi facilement d'un système marqué par vingt ans de pesanteurs, de bureaucratie, de népotisme, de corruption et d'incompétence (21).Et a fortiori lorsque les prix du pétrole s'effondrent (22)en amputant de 40% les recettes d'exportation, que la dette extérieure s'élève à 23 milliards de dollars, que la sécheresse et les criquets s'en mêlent (23)... De fait, le Président Chadli Bendjedid ne réussit dans l'immédiat qu'à mécontenter tout le monde. Ceux qui, privilégiés, bénéficiaient jusque-là du système: l'Armée et le parti unique EL.N., les fonctionnaires qui se sentaient menacés, les employés des sociétés nationales qui, sommées de devenir ren-

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tables, licenciaient... Et l'ensemble de la population qui voyait disparaître des étalages semoule, huile, lentilles, café, riz, beurre, viande, œufs, fromages, tomates etc... Ainsi que le constatait à l'époque René Dumont: «1'Algérie de 1988 ne produit pas plus - et parfois moins - d'aliments que celle de 1962» (24).Obligé, qui plus est, par la baisse des revenus pétroliers de devenir l'homme de l'austérité, la cote de popularité du chef de l'Etat baissa au fur et à mesure que le mécontentement se généralisait. Devant cette accumulation d'échecs: agricole, industriel, financier, les observateurs de la vie algérienne, et notamment les correspondants locaux de la presse occidentale, se sont alors mis à parler de désastre (25).Les causes et les effets peuvent en être donnés en quelques chiffres qui furent publiés et repris à l'époque dans différents journaux (26).On pourra ainsi retenir pour l'année 1987: - Croissance économique: 2,9%; - Croissance démographique: 3,2%; - Chômage (l,5 million): 23,7%; - Inflation (officielle): 12%; - Inflation (officieuse): 40%; - Dépendance alimentaire: 80%; - Ratio Hydrocarbures/exportations: 97,3%; - Population: 23 millions Hts; - Emplois créés: 88 000; - Dette extérieure: 23 milliards $; - Réserves devises: 1,06 mds $; - P.N.B.: 2530 $/ Ht. Dès 1985 la révolte gronde. L'Algérie parle alors de son «ras le bol», de ses coupures d'eau, de courant, de téléphone, de ses problèmes de logement, de ses hôpitaux sans infirmières, des transports surchargés, des trains qui déraillent, des profiteurs et de la nomenklatura (27). En novembre 1986 les étudiants et les lycéens de Constantine se révoltent (28). En 1988 les jeunes qui s'assemblent sur les «places de chômeurs» (29),les «Bouhi» (30)qui envient les «Tchi-Tchi» des beaux quartiers (31),leur argent, leurs boîtes de nuits, n'auront pas à descendre dans la rue. TIs y sont déjà. Il suffira qu'ils se mettent, ou qu'on les mette, en mouvement. En 1988, comme l'écrivait Algérie Actualité à propos des ém~utes de 1986: «le gros des bataillons, de la population, a un âge qui se situe entre les premières tétées du biberon et les angoisses du bac. Qui sont ces 14-18 ans? Un soupçon de délinquance, un grain de sel, un goût amer... Si la marmite saute c'est qu'il y a trop de pressions, trop de frustrations et de promesses (32).C'est sur cette jeunesse que l'armée tirera à la mitrailleuse lors des manifestations d'Octobre. Le contexte politique de .ces événements et de la réforme sera également un contexte de crise. Crise lointaine, rampante depuis des années, qui apparaît au moment où s'est ouverte la succession de Houari Boumédiène. Crise également qui paraît être entrée dans une phase d'accélération à l'approche de l'ouverture du VIe congrès du EL.N. (33)et qui a peut être alors précipité le cours des choses en échappant au contrôle de ses manipulateurs. Si manipulateurs il yaeu. Pour ce qui est de l'origine lointaine de la crise, il est possible de remarquer que, trouvant son origine dans les querelles de tendances qui se manifes14

tèrent au sein du EL.N. au moment du décès du Président Boumédiène, elle s'explique, dans sa continuité, par le fait que les problèmes qui s'étaient alors posés n'étaient toujours pas résolus en 1988. Au-delà du choix des hommes, ces problèmes étaient ceux du choix des options politiques, économiques, sociales et, d'une manière beaucoup plus générale, à tout ce qui a conduit à ce que l'on peut appeler une véritable impasse culturelle (34). Lorsque Mohamed Bou-Kharrouba dit Houari Boumédiène meurt, le 27 décembre 1978, deux clans s'affrontent pour la succession à la direction de l'Etat. L'un regroupé autour de celui qui fut un sémillant et très occidentalisé ministre des Affaires étrangères, Abdelaziz Bouteflika, rassemble les partisans d'une réfonne économique qui laisserait une marge plus grande à l'initiative privée, à l'ouverture sur l'extérieur, à la production agricole individuelle et aux lois du marché. L'autre, autour de Mohamed Salah Yahiaoui, regroupe les partisans du renforcement de l' «option socialiste» et de la défense des «acquis de la révolution» (35). Aucun des deux clans n'étant en mesure de l'emporter (36) l'armée se trouva en position d'arbitrage et proposa, pour une période que l'on pensait être alors de transition, l'officier le plus ancien dans le grade le plus élevé qui était alors le colonel Chadli Bendjédid. Cet officier originaire de la région d' Annaq ba (37) ui lors du coup d'Etat de 1965 avait, avec Mohamed Chérif Messadia (38)et le colonel Belhouchet (39),constitué le socle sur lequel s'était appuyé Houari Boumédiène pour déposer Ahmed Ben Bella (40),fut désigné par le EL.N. et élu président de la République le 7 février 1979. TI a alors une réputation de gestionnaire falot et est quasiment inconnu du grand public. TI semble alors que le nouveau chef de l'Etat, confronté aux nécessités économiques nées de la fin de l'ère du pétrole cher et du début de ce qui était appréhendé déjà en Algérie comme celle de l' «après pétrole», se soit très rapidement convaincu de la nécessité des réfonnes économiques... mais également de l'impérieuse obligation d'une austérité imposée par les circonstances (41).Cela lui vaudra très tôt de mécontenter à la fois ceux qui se sentaient menacés par ces réfonnes et ceux qui subiraient les effets de l'austérité. En septembre 1988 la conjugaison de ces mécontentements donnera peut-être à certains l'idée qu'il sera possible de profiter des circonstances. TI n'est pas nécessaire de revenir sur le mécontentement né de l'austérité imposée à la nation. Nous l'avons précédemment évoqué. Il est endémique depuis 1980. Et les émeutes de 1988 ne sont pas en cela distinctes à l'origine de celles de Constantine en novembre 1986 (42)ou celles de la Casbah en 1985. Le mécontentement, la pénurie, la frustration constituent la toile de fond de l'Algérie des années 80. Il faut rembourser les dettes, a encore rappelé Chadli Bendjedid le 20 septembre 1988 et le pétrole ne rapporte plus suffisamment. On est alors à quinze jours des émeutes. Ce qui est plus important sans aucun doute, pour saisir ce qui s'est réellement passé, est de comprendre deux choses. La première est que l'incontournable austérité assumée par le Président de la République à partir de 1983 ne devait pas aller, dans son esprit, sans ce que d'aucuns ont appelé depuis une «Pérestroika chadlienne» (43).Ille confinnera directement à l'occasion d'une interview, accordée en octobre 1989 au quotidien saoudien «Acharq El Awsat» dans laquelle, faisant remonter le point de départ des réfonnes au V' Congrès du EL.N. (44),il explique notamment «(nous avons) décidé l'autonomie des entreprises en tant que bases pour de profondes réformes écono-

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miques qui doivent aller de pair avec des réformes politiques ou ce que j'appelle en un mot l'exercice véritable de la pratique démocratique, c'est-à-dire permettre au peuple de contrôler la gestion de ses propres affaires par le biais (45) de ses représentants élus, des partis politiques ou d'associations». La seconde chose à souligner c'est que les réformes envisagées étaient loin de plaire à tout le monde. En l'espèce à tous ceux que menaçaient dans leurs privilèges ceux qui, au sein du gouvernement, représentaient auprès du chef de l'Etat les tendances réformatrices: le ministre de l'Intérieur El Hadi Khédiri, le général Larbi Belkeir (46)et le ministre de l'information Bachir Rouis (47). Mais les choses traînèrent et le Président de la République ne réussissant pas à crever l'abcès, qui se développait dans le tissu gouvernemental, ne put qu'assister à la mise en place contre lui d'une conjonction de factions regroupant des éléments traditionalistes et orthodoxes du F.L.N. mais également semble-t-il, contrairement en cela à 1978, d'une partie de l'armée regroupant des officiers boumédiénistes, arabisants qui furent désignés sous les vocables de «nassériens» ou de «baathistes» (48). On comprendra en cela que devant, depuis son accession au pouvoir, tenir compte de son opposition interne, le Président Chadli Bendjédid n'ait probablement pu introduire qu'à doses homéopathiques des réformes encourageant un certain retour à l'initiative privée, à l'autonomie de l'entreprise et à l'ouverture du pays aux investisseurs étrangers. Les résistances sont alors venues des tenants de l'orthodoxie socialiste au sein du parti (49). Ainsi que le décrit éloquemment le correspondant du «Monde» à Alger, les lois présentées par les ministres ont été tout au long de cette période copieusement amendées par les députés de l'Assemblée Populaire Nationale qui les ont minutieusement vidées de leur sens. Et en cela apparaît au grand jour ce qui, à l'époque, constitue le véritable paradoxe du système algérien. En effet, ainsi que l'écrit Frédéric Fritscher (SO): «alors que dans tous les pays régis par un système de parti unique le parlement, quand il existe, est une chambre d'enregistrement, l'Algérie à réussi le tour de force de se doter d'une Assemblée nationale si critique à l'égard du pouvoir qu'elle s'est mise à fonctionner comme un pôle d'opposition». Ces résistances étaient d'ailleurs bien loin de n'être que doctrinales. Les réformes proposées menaçaient des privilèges et des situations acquises qui étaient tout autres que ce que la Charte Nationale appelait les «acquis de la révolution». Et là encore on ne saurait s'étonner de voir que le processus lancé contre le président Chadli dès le début de septembre 1988 ressemblait fort à un «remake» de ce qui s'était vu fill 1983 (51).Dans l'un et l'autre cas on se trouvait à la veille d'un congrès du Parti... En 1988, dès lors que la situation n'était plus viable, il fallait impérativement que le VIe congrès du F.L.N. soit décisif et que l'un des camps s'impose.

- La «journée des dupes»
y a t-il eu dès lors, en octobre 1988, tentative concertée de déstabilisation de Chadli Bendjedid? Certains l'affirment avec plus ou moins de conviction (52).Il est vrai que cette hypothèse est de celle qui a été le plus évoquée dans le monde politique

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algérois. Reste toutefois que les choses doivent être mises à leur juste place. Si manipulation il y a pu avoir, il est certain que les manipulateurs furent rapidement dépassés par ce qu'ils avaient déclenché et que l'affaire se termina en «journée des dupes». Y aurait-il eu alors manipulation et contre-manipulation? TIest évident que l'événement est trop proche pour que l'on puisse sérieusement envisager de répondre à une telle question. Mais nous comprenons que l'on puisse toutefois envisager de la poser devant ce qui apparaîtra, en tm de compte, comme un extraordinaire parcours sans faute de Chadli Bendjedid. Le 30 octobre 1988, il n'aura plus en face de lui que des adversaires laminés, un Parti désavoué et une armée déconsidérée aux yeux de la population. Après tout le proverbe populaire ne dit-il pas que «Chourayh est plus rusé que le renard?» (53)

Si l'on s'en tient aux hypothèses et théories les plus couramment évoquées à l'époque d'une manipulation destinée à attiser la révolte de la jeunesse pour déstabiliser le chef de l'Etat algérien, sont donnés comme les responsables possibles d'une telle entreprise des membres de la tendance socialiste orthodoxe du EL.N. groupée autour de Mohamed Chérif Messadia ou (et) de Mohamed Salah Yahiaoui, des officiers boumédiénistes du constantinois, l'Union Générale des Travailleurs Algériens (U.G.T.A.), des Arabisants. Ces hypothèses ne furent jamais véritablement démontrées. Le VIe Congrès du EL.N., prévu pour décembre 1988, devant renouveler le Comité Central, restreindre le Bureau Politique, annoncer un important remaniement ministériel et donner son aval à une modernisation accélérée de l'armée et des instances du parti, mais également approuver l'élaboration d'un nouveau code communal, le développement et l'autonomisation des entreprises d'Etat, aurait en quelque sorte fait sortir les loups du bois. Ainsi que l'écrit à l'époque François Soudan (54):«Parés de la pureté idéologique des gardiens du temple, ces forces parfois contradictoires que l'on retrouve aussi bien à l'intérieur du parti qu'au sein de l'armée avaient en fait des craintes beaucoup plus prosaïques. L'autonomisation complète des entreprises publiques risquait fort de tarir définitivement leur principale source de revenus et de prébendes; le nouveau code communal enfonçait un coin dans le monopole de représentation politique et sociale du Parti; le sixième Congrès enfin allait rendre irréversible le lent déclin d'un parti qui se débat pour continuer d'exister» . Et de fait, d'août à septembre 1988, les obstacles s'accumulèrent devant le Président Chadli Bendjedid sur la route du Congrès. Problème des établissements scolaires de l'Office universitaire et culturel français en Algérie (O.U.C.EA.) (55),révélateur d'une alliance entre différents lobbies arabisants, baasistes et islamistes tous représentés au sein du EL.N. (56)Affaire du référendum d'union avec la Libye qui l'oppose aux arabisants et qui traîne depuis la visite du colonel Kadhafi en juin 1987 (51).Affaire des détournements de fonds de la Banque extérieur d'Algérie dont l'auteur était présenté comme une relation personnelle du fils du Président (58).Affaire de l'Office Ryad el Feth (O.R.E.E) visant le Président et son entourage (59). Dans toutes ces affaires, ainsi que le rapporte Frédéric Fritscher (60):«la patte du Parti et de ses services à laissé des empreintes que le Président a parfaitement identifiées». Le 19 septembre 1988, dans son discours du Club des pins, celui-ci réagi-

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ra. Visant directement certains cadres du Parti «incapables de s'adapter à la nouvelle situation (alors qu'ils) exercent au sommet, au sein d'institutions du parti et du gouvernement», il lance une menace: «ceux qui ne peuvent suivre doivent choisir: se démettre ou bien ils seront écartés». Mais l'intervention exaspérée du chef de l'Etat, partiellement improvisée reste brouillonne et confuse. Ceux auxquels cette diatribe était adressée ont-ils pu y trouver des motifs d'espérer? François Soudan pose la question et donne une réponse lorsqu'il écrit (61):«Ont-ils cru que le temps était venu désormais de porter l'estocade, c'est-à-dire de créér les conditions d'un congrès "dur" débouchant, pourquoi pas sur l'élection de l'un des leurs aux élections présidentielles de février 1989? Cela semble probable». Toujours est-il qu'aux menaces contenues dans le discours du 19 septembre l'aile gauche du EL.N. va immédiatement réagir. Des conflits sociaux surgissent à Rouiba-Régahia, puis à Arzew, Annaba, EI-Hadjar. La crise est omniprésente. Des avis de grèves sont lancés qui obtiennent le soutien de l'U.G.T.A., principale organisation de masse du EL.N. qui ira jusqu'à menacer à son tour: «Les travailleurs algériens n'accepteront jamais une quelconque atteinte aux acquis de notre révolution socialiste, ni à l'indépendance politique et économique du pays». (62) La grève générale était annoncée pour le 5 octobre à Alger. Le 4 les émeutes commençaient. il est notoire à ce moment précis que la police, le ministre de l'intérieur El Hadi Khédiri sont fidèles à Chadli Bendjedid, et que l'appareil de renseignements dont il dispose est au moins aussi efficace que celui de l'Union Générale des Travailleurs Algériens. Or que se passe-t-il au cours des premières 24 heures? La police n'est pas là (63).Par contre qui étaient «ces civils en jean's, baskets et blousons de cuir qui au milieu des manifestants sortaient un pistolet et ouvraient le feu (64)1»C'est à l'armée qu'incombera la mission de tirer et, ce faisant, de se couper elle-même de la population. Si le mardi et le mercredi les slogans s'en prennent directement à Chadli Bendjedid, il semble bien qu'à partir du jeudi les mots d'ordres des manifestants seront de prendre le siège du EL.N., et qu'en fin de parcours les têtes qui soient demandées par la foule soient celles de Chérif Méssadia et des caciques du EL.N. Chadli Bendjedid n'est intervenu que six jours après le début des émeutes. Fin octobre il est indéniable que le peuple algérien, en manifestant sa haine et sa rancœur au Parti a désavoué le EL.N. Le 29 octobre 1988 Mohamed Chérif Méssadia est limogé sans avoir été défendu par un seul de ses pairs au Bureau Politique, en même temps que le général Lakdal Hayat, le chef de la sécurité militaire (65).Le 3 novembre a lieu le premier référendum. Le 28, Chadli Bendjedid est élu président du EL.N. Le 22 décembre il est réélu Président de la République par 81 % des suffrages exprimés. Il proposera le 23 février 1989 son deuxième référendum sur la révision de la constitution. Une chose est donc certaine à ce moment-là: s'il y a eu volonté de déstabiliser le Président Chadli Bendjedid, il est clair qu'elle a échoué. Dans son intervention du 12 octobre 1988 (66)dans laquelle il avait voulu apporter des explications complémentaires à son discours du 10 octobre 1988(67), Chadli Bendjedid avait annoncé un train de réformes en trois points: un référendum pour proposer des réformes constitutionnelles qui transfére18

raient une partie des prérogatives présidentielles au premier ministre devenu Chef de Gouvernement (il aura lieu le 3 novembre 1988), un deuxième volet de réformes politiques présentées au Congrès du EL.N. (qui se tiendra les 27 et 28 novembre 1988 et consacrera la séparation du Parti et de l'Etat), et, enfin, un second référendum pour soumettre à l'approbation populaire la refonte des textes fondamentaux de la République Algérienne (il aura lieu le 23 février 1989) (68).

L'ensemble de ces trois réformes peut être englobé dans ce que l'on appellera «la constitution du 28 février 1989» (69)qui a bien des égards les rassemble et les restitue dans une vision générale (10). Ces révisions constitutionnelles, qui constituent un indéniable bouleversement de la vie politique algérienne et l'amorce d'une démocratisation incontestable, ont suscité dès leur adoption des commentaires enthousiastes relevés et exprimés par de nombreux observateurs (71) qui y voyaient peut-être un peu
trop rapidement l'annonce de l'instauration immédiate en Algérie d'une démocratie multipartisane à l'occidentale. TIse peut que l'esquisse d'un tel développement y ait été perceptible. Mais la toile de fond où elle s'inscrivait était spécifique et déjà des ombres contradictoires s'y agitaient du Front Islamique du Salut (72)au Parti d'Avant Garde Socialiste (73),quand il ne s'agissait pas du EL.N. lui même. La suite a montré que ces ombres n'étaient pas celles d'irréels fantômes. Pour être véritablement novatrice la Constitution du 28 février 1989 n'en restait pas moins l'œuvre de Chadli Bendjedid. Risquant par conséquent, l'histoire algérienne le démontre, d'être liée à son destin personnel et à la merci des événements. Seule, par conséquent, la durée pourrait permettre au chef de l'Etat algérien (74)d'expliquer éventuellement un jour s'il avait pu atteindre en ce domaine le but qu'il s'était fixé - (selon le processus qu'il avait choisi) - et dont la première étape était la suppression du monopole de son propre parti.

Notes
1. Le taux de participation était de 78,81 %. Chiffre inférieur à ceux de la présidentielle de décembre 1988 (88,90%) et du référendum du 3 novembre 1988 (83,13%). Au référendum de novembre les oui l'avaient emporté par 92,27% des voix. 2. A l'époque n° 2 du F.L.N. dont il a été donné comme le chefréel. Il sera limogé le 29 octobre 1988. Toujours membre du Comité Central dont il fait parti depuis 1965. A fait partie du noyau dur, en compagnie de Chadli Bendjedid et du général Belhouchet, sur lequel s'était appuyé Boumédiène lors de son coup d'Etat de juin 1965. Originaire de l'Est; études Zitouna de Tunis; orthodoxe socialiste dur; 64 ans. 3. Cf. Frédéric Fritscher, «Le Monde» 15 octobre 1988; François Soudan, «Les secrets d'une crise», Jeune Afrique n° 1451, 26 octobre 1988, p. 40. Cf. Frédéric Fritscher, «Le Monde», 8 octobre 1988, p. 4.

4.

5. Cf. Ignacio Ramonet, Monde diplomatique, novembre 1988, p. 13; «Le Monde» 15 octobre 1988; «L'événement du jeudi», 20 octobre 1988; «Politis» 21 octobre 1988. 19

6. Ministre des Transports (depuis novembre 1988, maintenu à ce poste dans le gouvernement Harnrouche en septembre 1989), Ministre de l'Intérieur au moment des émeutes d'octobre 1988. Considéré comme un réformateur proche du Président de la République, son nom fut évoqué pour la formation du gouvernement en novembre 1988. Semble avoir été «rétrogradé» à un poste d'attente où le précédèrent Rabat Bitat, Draïa et Le Colonel Benchérif. Originaire de Tebessa. 7. «Le Monde», 15 octobre 1988.

8. Imam itinérant, leader islamiste qui en octobre 1988 prêche à la mosquée El-Sunna de Bab el Oued. Fondera en août 1989 avec le Professeur Abbassi Madani Le Front Islamique du Salut dont il représente l'aile «dure». Ali Belhadj a été condamné en juillet 1987 pour son appartenance à un groupe intégriste dont le chef, Mustapha Bouyali, avait été tué à l'issue d'une bataille rangée avec les forces de l'ordre. 9. «Le Monde», 13 octobre 1988, p. 1.

10. «Le Monde», 13 et 25 octobre 1988. 11. «Le Monde», 24 octobre 1988. 12. «Le Monde», 12 octobre 1988. 13. Cf. Véronique Maurus, «L'effondrement «Le Monde~>, 13 octobre 1988. des prix du pétrole n'explique pas tout»,

14. Pseudonyme de Mohamed Bou-Kharrouba, deuxième président de la République Algérienne arrivé au pouvoir en juin 1975 et mort le 27 décembre 1978. Originaire de l'Est; colonel. 15. En mars 1989. 16. On lira avec intérêt sur ce point l'article de Gérard Grellet: «La fin des modèles», in Monde Dossiers et Documents, février 1989, n° 163, p. 5. 17. On peut le mesurer à la réduction des importations algériennes qui, en 1988, avaient régressé de plus de 25% en cinq ans, entraînant des réductions inévitables sur les achats de produits alimentaires qui représentent près des 2(3 des achats de l'Algérie à l'étranger. 18. Christian Castéran rappelle dans un article éclairant de Jeune Afrique que Houari

Boumédiène avait annoncé la fin du chômage pour 1980. Cf. «L'économie algérienne
malade de l'idéologie», Jeune Afrique n° 1455 du 23 novembre 1988, pp. 16-20. 19. Accrues par le contact et le discours des émigrés. TI y aurait également une véritable étude à faire en ce domaine sur le caractère éminemment subversif de la circulation en Algérie de catalogues de vente tels que ceux de «La Redoute» ou «Les Trois Suisses» qui matérialisent physiquement l'expression et la mesure de ces frustrations! 20. Cette opposition note (41). entre réformistes et conservateurs sera étudiée plus loin, cf. sur

21. Sadia Ayata dans le Monde diplomatique de novembre 1988 (p.12) évoque l'ironie du sort qui voulut qu'au moment où le couvre-feu était instauré, Révolution Africaine (nOI283, 30 septembre-6 octobre 1988) était mis en vente avec en dernière page un véritable pavé dans la mare. On pouvait en effet y lire: «Ce sont en fait de véritables signaux qui commencent à clignoter de toutes parts: la crise, le chômage, les pénuries, les trafics, le népotisme, l'incompétence, la corruption, les enrichissements spontanés, les injustices sous-tendues par un sentiment général d'impuissance et d'exaspération»... Ce texte a fait d'autant plus de bruit à sa sortie qu'il correspondait aux slogans criés par les jeunes manifestants lors des émeutes d'Alger. Dans sa conclusion le ré20

dacteur lançait par ailleurs une bien curieuse mise en garde: «il est clair qu'il devient urgent aujourd'hui de défendre cette image d'austérité... sous peine de voir le pays basculer sous les fourches Caudines des jeux d'intérêts étrangers et de tierces puissances.» 22. Alors que la part des hydrocarbures représente 97,3% en 1987 des exportations de l'Algérie, le cours du baril de «Sahara Blend» est tombé de 40 $ en 1981 à 12 $ en 1988. 23. On pourra également estimer que l'équipe Chadli porte une lourde responsabilité en ce domaine, ainsi que l'écrit notamment Hassan Ziady: «Peut-être, tout simplement, parce que son adhésion au libéralisme relevait plus d'une tactique politique (liquider l'héritage et les hommes de Boumédienne) que d'une volonté authentique de réorienter l'économie nationale». Cf. «Atermoiements et mauvais choix», Jeune Afrique n° 1455, 23 novembre 1988, p. 20. 24. René Dumont, «Demain le tiers-monde», Politis, 21 octobre 1988.

25. On pourra sur ce point faire référence à la revue de presse faite par Alain Gresh dans le Monde Diplomatique de novembre 1988 (p.13) sous le titre «Faillites» citant une dizaine de journaux et d'hebdomadaires. 26. «Le Monde», 1988. 13 octobre 1988, 4 novembre 1988; Jeune Afrique, 23 novembre

27. Cf. article Véronique Maurus, «Le Monde» 13 octobre 1988. 28. Cf. Karim Chergui: «La révolte des jeunes à Constantine», 1987. 29. Cf. Révolution Africaine n° 1281, 16-23 septembre 1988. Hérodote, Paris, avril

30. Jeunes des quartiers populaires, cf. Algérie Actualité n° 1123, avril 1987 . 31. «Fils à papa» qui fréquentent Riadh-el-Feth (= le Pare de la Victoire). Ce centre commercialo-culturel hypermoderne, symbole de l'Algérie de demain pour certains, de luxe et d'indécence pour les autres sera attaqué dès les premiers jours de l'émeute. En ce qui concerne cette jeunesse on pourra lire avec intérêt l'article de Patrice Claude, «Le blues d'une jeunesse trottoir», «Le Monde» 4 mars 1988. 32. Cf. Algérie Actualité n° 1123, avril 1987 . 33. Qui devait à l'origine vembre 1988 à Alger. se tenir en décembre 1988. TI se tiendra en fait le 27 noKepel, paru dans à l'impasse cultuque le phénomèles «frères musul-

34. On pourra sur ce point précis se référer à l'article du Pr. Gilles «Le Monde» du 14 octobre 1988, sous le titre «Le soulèvement face relle». Cet auteur y explique notamment la conséquence considérable ne d'arabisation et de déculturation aura sur l'influence exercée par mans» d'Egypte en Algérie.

35. Réapparaissant sur la scène politique à l'occasion de la Conférence des Cadres dirigeants du parti qui se tint au Club des pins les 19 et 20 septembre 1989, Mohamed Salah Yahiaoui renouvela ses accusations à l'égard de ce qu'il appela les infiltrations actuelles des partisans du <<partide la France», raccourci usité pour désigner la Contrerévolution dans son acception politique,qui tente de saborder en Algérie les acquis du socialisme. De son côté, Abdelaziz Bouteflika, dans un discours très attendu après dix années de silence, déclara: «ceux qui doutaient du socialisme il y a quelques années étaient marginalisés. Aujourd'hui, poursuivit-il avec un sourire ironique, ce sont ceux qui doutent du libéralisme qui le sont». (Cf. Algérie Actualité n° 1250, 28 septembre 1989, pp.8 et 9; El Moudjahid 21 septembre 1989.) 21

36. On pourra sur ce point se référer aux articles d'Ignacio Ramonet parus dans le «Monde Diplomatique», en octobre 1986 sous le titre «Vents de réforme en Algérie», et en novembre 1988 sous le titre «L'Algérie sous le choc». 37. De l'Est donc, comme la plupart des membres de la classe dirigeante. 38. Limogé le 19 octobre 1988, cf. note (3). 39. Devenu chef d'état-major des armées, il sera chargé de l'organisation de l'état de siège à Alger en octobre 1988. Sera nommé le 5 décembre 1988 conseiller à la Présidence de la République pour les affaires militakes. Un décret présidentiel du 9 juillet 1989 mettra fin à ses activités. Ce décret ne reprenant pas la formule consacrée «appelé à d'autres fonctions» ce retrait de la vie publique a pu paraître à certains devoir être définitif. Le général était âgé à l'époque de 65 ans. 40. Premier président de la République Algérie). 41. Dans son discours du 20 septembre 1988 il rappellera encore: «notre objectif est de rembourser les dettes contractées ces dernières années». Il évoquera également le poids de la dette dans son discours du 10 octobre 1988. De 1980 à 1988 l'Algérie aura ainsi versé à ses créanciers 36 milliards de dollars... qui furent naturellement autant de ressources en moins pour la satisfaction des besoins intérieurs. 42. Cf. note (29). 43. Cf. Ignacio Ramonet, «L'Algérie 1988. 44. 19-22 décembre 1983. 45. Cité par El Moudjahid, 3 octobre 1989, p. 3. sous le choc», Monde Diplomatique, novembre Algérienne, renversé le 19 juin 1965 et détenu

jusqu'en 1980. En exil, animateur du M.D.A. (= Mouvement pour la Démocratie en

46. Directeur du cabinet du président de la république et du «cercle présidentiel»; attaché aux nécessités de la démocratisation, sa «plume» paraît être reconnue dans la plupart des réformes de 88-89. 47. Ce ministre qui en octobre 1988 passait pour un proche de Chadli Bendjedid et un réformateur perdit son poste en novembre 1988. il ne réapparut pas non plus dans le gouvernement Harnrouche de septembre 1989. 48. Cf. article François Soudan, «Les secrets d'une crise», Jeune Afrique n° 1451,26 octobre 1988, p. 1. 49. L'idée d'ouverture du pays aux investisseurs étrangers qui a trouvé une sorte de cristallisation dans le débat sur la création de sociétés mixtes se heurte à une résistance particulièrement grande qui se manifestera par la suite à travers toutes les réunions préparatoires au Congrès extraordinaire du F.L.N. de novembre 1989 et lors de la réunion de la Conférence des cadres dirigeants du F.L.N. qui se tint en septembre 1989. Associée au concept du «parti de la France» elle constitue indubitablement un cheval de bataille pour les socialistes «durs» du F.L.N. Cf. Algérie Actualité n° 1250 du 28 septembre 1989; article Yahia Bounouar, «Les troubles du F.L.N.», Algérie Actualité n01246 du 7-13 septembre 1989 pp. 6 et 7. 50. «Le Monde», 4 novembre 1988. 51. Une campagne avait alors été lancée à l'époque contre le Président Chadli et sa famille. 52. Cf. Frédéric Fritscher, «Le Monde», Mrique» n° 1541,26 octobre 1988. 15 octobre 1988; François Soudan, «Jeune

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53. Cf. le «Livre des ruses: la stratégie politique des Arabes», p. 361, Phébus, 1976. 54. Jeune Afrique n° 1451, 26 octobre 1988, p. 38. 55. Avant la rentrée scolaire de 1988, le gouvernement algérien avait annoncé la récupération des établissements confiés à l'O.U.C.EA. ainsi que les élèves algériens qui les fréquentaient. Certains Algériens mariés à des Françaises avaient protesté et essayé de jouer du concept de bi-nationalité pour faire admettre leurs enfants dans ces établissements jouissant d'une meilleure réputation. 56. Cf. discours du Président Chadli du 19 septembre 1988 au Club des pins dans lequel, donnant des gages à ces tendances, il affirme: «S'ils veulent une culture étrangère, ils n'ont qu'à s'en aller vers le pays qui les réclame car ils n'ont aucune condition à imposer à la révolution algérienne... complexés qui n'ont pas confiance dans leur personnalité, leur patrie, leur langue, leur civilisation et leur religion»... Mais qui dans le même discours en profite pour dénoncer les tares affectant l'économie algérienne, «la complaisance des responsables à l'égard de ceux qui sèment la confusion dans les esprits!». 57. Dans son discours du 19 septembre 1988, il annoncera à ce propos le lancement dès le lendemain de débats populaires simultanés en Algérie et en Libye sur l'unité entre les deux pays. 58. Dans son discours diffusé le 10 octobre 1988, qui avait été enregistré la veille, le Président fit couper la séquence dans laquelle il tentait de défendre son fils contre ces accusations. Le fait est rapporté par l'hebdomadaire «Jeune Afrique» n° 1453 n° 9 novembre 1988, p.28. 59. Dirigé à l'époque par le colonel Hocine Sénoussi. Un certain nombre de bénéficiaires des détournements opérés auprès de la Banque extérieure d'Algérie auraient précisément été «localisés» à l'O.R.E.E 60. «Le Monde», 15 octobre 1988. 61. Jeune Afrique n° 1451, 26 octobre 1988. 62. «Révolution», 14 octobre 1988, Paris. «Le Monde» 15 octobre 1988 et citation faite sur

63. Cf. article Frédéric Fritscher, note (8).

64. Cf. Frédéric Fritscher, «Le Monde», 15 octobre 1988. 65. Le général Lakdal Ayat chef de la D.G.P.S. ex-Sécurité réputé proche de Chadli Bendjedid. 66. Cf. «Le Monde», 14 octobre 1988; «El Moudjahid» 67. Cf. «El Moudjahid» militaire était jusqu'alors

16 octobre 1988.

10 octobre 1988, «Le Monde», 12 octobre 1988. 1989. 1/3/1989, pp.188 ss.

68. On peut ajouter que d'une certaine manière l'ensemble de ces réformes connaîtra
son point d'orgue au Congrès du EL.N. des 28-30 novembre 69. Date de sa promulgation par decret présidetiel, J.O.R.A.,

70. Etant entendu que nous restituerons chaque fois qu'il sera nécessaire l'ordre chronologique des processus de mise en place de ces mesures, en les examinant point par point. 71. Cf. à titre d'exemples: articles Frédéric Fritscher, «En Algérie la Chute des tabous», Le Mondt!, 25 octobre 1988; 7 février 1989; Ahmed Belaid «L'homme au-dessus de tout», El Moudjahid 6 février 1989. 23

72. Agréé comme association à caractère politique depuis le 12 septembre 73. Agréé comme association à caractère J.O.R.A n037 du 4 septembre 1989. politique depuis

1989. 1989;

le 4 septembre

74. Ou à celui qui, dit-on, tint alors la plume: Mouloud Harnrouche qui donné comme un premier ministre possible dès novembre 1988 le deviendra effectivement le 10 septembre 1989.

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CHAPITRE II LA SÉPARATION DU PARTI ET DE L'ÉTAT

L'article 94 de la constitution algérienne du 22 novembre 1976 disposait: «Le système institutionnel algérien repose sur le principe du Parti unique». L'article 95 de cette même constitution précisant: «Le Front de Libération Nationale est le Parti unique du pays». Ces deux articles disparaissent de la constitution du 28 février 1989. Alors que dans l'ancienne Constitution il était fait référence au Parti Unique et au F.L.N. à l'occasion de 14 articles (1),ces deux termes n'apparaissent plus une seu1e fois dans les articles de la nouvelle Constitution. Et s'il est fait référence au F.L.N. dans son préambu1e, le sigle n'y est utilisé que deux fois: pour le resituer dans une perspective historique plus large, et pour rappeler son rôle à l'origine de l'Etat algérien moderne. Cette «désinstitutionnalisation» du Parti Unique, et par la même occasion du F.L.N., qui correspondait à une demande de l'ensemble de la population algérienne à l'égard d'un parti usé et assez largement déconsidéré, ne s'obtint pas sans difficu1tés ni mécontentement de la part des intéressés. Elle n'impliquera pas pour autant que le F.L.N. ait, de ce fait, perdu du jour au lendemain sa place privilégiée dans l'appareil gouvernemental et la vie politique algérienne. L'utilisation des moyens en découlant jouera incontestablement son rôle dans l' effectivité de la résistance de ce parti au développement des institutions nouvelles.

I-

LA REMISE EN CAUSE DU F.L.N.

Les événements d'octobre 1988 ont très certainement été l'occasion de l'expression d'un véritable sentiment de rejet, par les différentes couches de la population algérienne, de 25 ans d'une domination sans partage du F.L.N. sur l'ensemble de la vie nationale. Mais à cela des précisions doivent être apportées. S'il y a eu rejet quasi unanime celui-ci a correspondu en fait à des raisons souvent très différentes. A cet égard le fait que près de 80% de la popu1ation actuelle de l'Algérie n'était pas née en 1954 pourra expliquer qu'il soit possible de distinguer deux grands phénomènes dans ce qui a pu apparaître, en octobre 1988, comme une remise en cause complète de ce que représentait le F.L.N. Si l'on analyse en

effet ce qui s'est passé, et ce qui a pu

être

dit, il est alors certain que les deux

grandes formes de rejet que l'on peut mettre en éviâence n'ont ni les mêmes modalités d'expression ni les mêmes origines. L'une est celle de la jeunesse. Elle s'est particu1ièrement exprimée en octobre 1988. Mais on aurait pu déjà

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la reconnaître au cours des années précédentes à Constantine et à Sétif (2)ou à Tizi OUZOU (3). L'autre est celle des exclus de la génération aujourd'hui au pouvoir. Elle remonte naturellement beaucoup plus loin. Pour ce qui est du refus exprimé par les générations qui n'ont pas connu la guerre d'indépendance et le rôle qu'y joua le EL.N., l'analyse que donna Albert Bourgi dans la revue «Jeune Mrique», le 26 octobre 1988 (4),nous paraît significative. Ainsi qu'il l'observe en effet: «L'explosion que vient de connaître l'Algérie est révélatrice d'un mal multiforme qui s'analyse... comme une crise de confiance entre une équipe au pouvoir depuis l'indépendance et une génération d'hommes et de femmes qui n'ayant pas participé à la lutte anti coloniale, n'a pas la même mémoire politique que les responsables du EL.N.» «Cette jeunesse algérienne qui représente pas moins de 75% de la population totale du pays et qui fournit les gros bataillons de chômeurs, tend à ne voir dans ses dirigeants qu'une caste dont les membres se partagent les positions dominantes, aussi bien au sein de l'appareil d'Etat que du Parti et de l'économie. Face à ce monolithisme qui se conjugue avec l'autoritarisme, la jeunesse s'est sentie progressivement exclue». (5) Les faits observés par les correspondants de presse à Alger lors des émeutes d'octobre 1988 (6), confirment qu'en effet très rapidement le EL.N., puis son n° 2 Chérif Messadia (7),sont devenus les cibles privilégiées des manifestants. Pour ce qui est, d'un autre côté, du rejet exprimé par les aînés, une notation faite par le journaliste Hamza Kaïdi (8)peut nous permettre de saisir un deuxième type de réaction. Elle s'exprima avec un certain décalage par rapport aux «événements» stricto sensu. Il s'agit alors du rejet du EL.N., ou plus exactement d'un certain EL.N., par des gens qui appartiennent à la génération au pouvoir. Parents ou responsables de ces enfants qui leur avaient en fin de compte montré le chemin d'un certain courage. Ainsi que le montre en effet Hamza Kaïdi: «Cible privilégiée des manifestants qui ont vainement tenté d'assaillir les locaux de sa direction, et qui ont saccagé ses locaux de kasmas dans la capitale et dans l'intérieur du pays, le parti unique a vu son monopole contesté non seulement par certains membres du pouvoir exécutif, mais aussi par diverses associations corporatives provisoires qui se sont créées depuis les événements en concurrence avec celles que domine le parti.» A cet égard l'exemple le plus représentatif de cette prise de conscience et de réaction nous est donné dans un article que l'écrivain Kateb Yacine fit paraître dans «Le Monde», le 26 octobre 1988 (9),où l'on peut lire: «Un Algérien conscient ne pourra jamais être contre le EL.N. à qui nous devons notre indépendance. Mais le EL.N. a été trahi, ce n'est plus qu'un parti unique. On l'appelle aujourd'hui par une criante contradiction, "le parti du EL.N.". Bien sûr, les mandarins du parti unique refusent tout changement. Ils s'y opposent de toutes leurs forces... fi s'agit d'édifier une Algérie indépendante, pour laquelle sont tombés les meilleurs d'entre nous. Et qu'est-ce que l'indépendance, sinon la liberté?» (10) fi est évident qu'entre ces deux types de réactions il y a toute la mesure de ce qu'Albert Bourgi appelle la mémoire politique des uns et la jeunesse de 75% des autres. Or, s'il existait en octobre 1988, et s'il existe encore à l'heure actuelle, une sorte de convergence entre les remises en cause du EL.N. par les uns et par les autres, il ne faudra néanmoins pas ignorer le risque que pourra

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faire courir à tenne le considérable décalage démographique qui existe au sein de la population entre ceux qui ont connu 1954-1962 et les autres. Qu'il s'agisse, sous prétexte d'islamisme, d'un risque de dérive «à l'iranienne», ou qu'il s'agisse d'ailleurs, tout nous paraissant envisageable, du danger de voir rejeter par une génération minoritaire (11) aspirations fonnulées par la jeules nesse en octobre. Lorsque Mohamed Boudiaf arrivera au pouvoir en janvier 1992 c'est une question que l'on pourra peut-être se poser. Ce danger a été décrit par Béchir Ben Yahmed dans un éditorial particulièrement prémonitoire lorsqu'il écrivait le 1er janvier 1986 (12),trois ans par conséquent avant les événements que nous analysons: «Les échéances vont sonner en Algérie, symbolisées par un chiffre terrible: 75% des Algériens de 1986, nés après cette énonne rupture qu'a été l'indépendance (1962), ne partagent pas les idées de ceux qui les gouvernent et n'approuvent pas leurs comportements. Je connais peu de pays où la différenciation entre ceux qui dirigent et ceux qui sont dirigés est aussi tranchée. Le directeur de «Jeune Afrique» ajoutant: «Si je ne craignais de choquer, je dirais que, sur ce plan, l'Algérie de 1986 rappelle l'Iran de 1976. Rappelez-vous les dernières années rutilantes du Shah...» Ces lignes écrites n'ont rien perdu de leur vérité et leur contenu ne doit pas
être

doit observer également que c'est peut être aussi pour avoir eu conscience de ces décalages et de ces dangers que le Président de la République a su saisir le sens et l'oppOltunité de l'événement pour en tirer les conséquences. En obteq nant du VIc Congrès du EL.N. (13) ue, par révision de la constitution de 1976, le Parti se sépare de l'Etat. Cela on va le voir aura d'importantes conséquences. La question que l'on pourrait alors se poser serait de savoir si, à ce moment-là, le EL.N. a accepté cette solution par ce que Chadli Bendjedid était président du Parti? Par ce qu'il avait compris l'évolution des choses? Ou simplement en attendant que reviennent des jours meilleurs? Ce seront des questions sur lesquelles il sera indispensable à l'observateur de revenir tôt ou tard s'il espère avoir une chance de comprendre ce qui est arrivé ensuite et d'entrevoir ce qui pourrait se produire demain.

négligé pour appréhenderles évolutions du système qui nous occupe. On

LES CONSÉQUENCES DE LA DÉSINSTITUTIONNALISATION AU NIVEAU DE L'ÉTAT
La décision de séparer le Parti de l'Etat et d'en accepter les implications au plan constitutionnel va entraîner des conséquences qui peuvent être appréhendées à deux niveaux: celui de l'Etat d'une part, celui du EL.N. d'autre part. Pour ce qui est de l'Etat, ces conséquences pourront être mesurées tant sur le plan doctrinal que sur celui des institutions.

II

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A - Les conséquences doctrinales
Sur le plan doctrinal les deux nouveautés les plus remarquables de la 27

Constitution du 28 février 1989 sont liées l'une à l'autre: il s'agit de l'abandon de la Charte Nationale et de la référence au socialisme. Elles ont historiquement une importance considérable. Mais l'ambiguïté qui - au niveau des procédures, des formulations et des non-dits - a entouré cet abandon pourrait un jour être à l'origine de difficultés constitutionnelles.

a) - L'abandon de la référence à la Charte Nationale
Alors que l'article 6 de la constitution du 22 novembre 1976 disposait que la Charte Nationale était la source fondamentale de la politique de la nation et des lois de l'Etat; qu'elle était la source de référence idéologique et politique pour les institutions du Parti et de l'Etat à tous les niveaux; qu'elle était un instrument de référence fondamental pour toute interprétation des dispositions de la Constitution; la constitution du 28 février 1989 n'en fait pas une seule fois mention. Le terme disparaît également des articles, ou en même temps que les articles, qui y faisaient références (14). TIest évident, pour celui qui observe à posteriori, que la disparition de cette référence s'inscrit dans la démarche logique qui conduisait à la désinstitutionnalisation du EL.N. Pourtant les choses ne sont peut être pas apparues à tout le monde aussi évidentes que cela. Et ceci à cause d'une série d'ambiguïtés propres aux institutions algériennes telles qu'elles se présentaient déjà avant 1989. Ambiguïtés un temps maintenues par les réformateurs eux-mêmes dans leurs discours, et peut-être encore sous-jacentes dans la vie politique algérienne actuellc. La Constitution du 28 février 1989 en effet n'abroge pas expressément la Charte Nationale. Elle se contente de n'en point parler. Or: -l'article 195 de la constitution du 22 novembre 1976 prévoyait qu'aucun projet de révision constitutionnelle ne pouvait porter atteinte à l'option socialiste; -l'article 1er de cette même constitution que l'Etat Algérien était socialiste; - et l'article 6, que la Charte Nationale était la source de référence idéologique (IS). Si, dans ces conditions, d'aucuns étaient demain tentés de soutenir la thèse d'une abolition expresse de ces divers éléments de référence dans la constitution du 23 février (16) peut imaginer que la porte pourrait être ouverte, par la on réaffirmation (17)de la prééminence de la Charte Nationale sur la Constitution, à des remises en cause de la constitutionnalité de la réforme de 1989 (IS). La Constitution du 22 novembre 1976, en son article 6, par la place qui y est faite à la Charte Nationale comme source de la politique, des lois, et comme «instrument de référence fondamental pour toute interprétation des dispositions de la constitution», a créé en effet une ambiguïté sur la place que celleci devait occuper dans la hiérarchie des normes. Et, de fait, la doctrine ellemême a montré des difficultés réelles à situer la Charte Nationale par rapport à l'ordonnancement juridique algérien. Dans un article écrit il y a quelques années, Mohamed Bekhechi (19)rappelle et résume très bien ces hésitations pour lesquelles il a été jusqu'alors impossible d'obtenir, par la force des choses (20),une quelconque jurisprudence constitutionnelle. Mais il reste que si

juridiquement la question n'a jamais pu être tranchée, faute de l'existence à
l'époque 28 d'un Conseil Constitutionnel, elle l'a toujours été, en fait, au profit