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Amable de Baudus

De
380 pages
Amable de Baudus, issu d'une lignée de magistrats de Cahors, fonde, au coeur de l'Europe, Le Spectateur du Nord, journal apprécié notamment par Talleyrand, qui l'attache à son ministère. Sous la Restauration, il dirige le bureau de censure, travail ingrat accompli par sens du devoir envers Richelieu. Des documents familiaux, lettres de personnages inconnus ou illustres, et la correspondance d'Amable forment la matière première de ce livre.
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Amable de Baudus
Des services secrets de Talleyrand
à la direction de la Censure
sous Louis XVIII

Illustration de couverture
Amable de Baudus
Huile surtoile
Collection privée

Florence de Baudus

Amable de Baudus
Des services secrets de Talleyrand
à la directionde la Censure
sous Louis XVIII

Cevolume estle soixante et unième de la collection Kronos
Fondée etdirigée par Eric Ledru
SPM

Dumême auteur

Auxéditions duRocher
Le Lien du sang(2000)
Le Sang du Prince, vie et mort du duc d’Enghien,ouvrage couronné par
l’Académie française (2002)
Le Monde de Vladimir Volkoff(2003)
Le Jardin de l’Infante, l’aventure de l’Assomption,ouvrage couronné par
les Écrivains catholiques (2005)
Madame se meurt, roman(2005)
Or ils s’aimaient, roman(2008)

Auxéditions l’Âge d’Homme
Volkoff Lapidaire, Trois cent quatorze aphorismes extraits de l’œuvre de
Vladimir Volkoff(2000)
Les derniers sacrements, théâtre(2002)

Auxéditions Arthémuse
Le secret d’Agatha, roman(2006)

© : SPM,2011
ISSN : 1148-7933
ISBN : 978-2-901952-88-6

SPM
34, rue acques-Louvel-Tessier75010Paris
Tél :01 44 5254 80- fax:01 44 5254 82- CouLerriel :ttrage@free.fr

Diffusion-DistributL’Harmaion :ttan
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique75005 Paris
Tél. :01 4046 7920- Email : diffusion.harmattan@wanadoo.fr
Site internet: http://www.editions-harmattan.fr

À considérer de trop haut le déroulement circonstan-
ciel, on perd de vue la contingence des enchaînements,
l’imprévu des situations. Il est donc essentiel de réaffir-
mer l’importance de la conjoncture, de retrouver le rôle
de l’événement, l’influence des individualités, en un mot
réhabiliter le fortuit et de restituer sa place au singulier.

René RÉMOND,L’Ancien Régime et la Révolution

Sommaire

1 Gestations ..........................................................................................
2La fin d’un monde, 1761-1793........................................................
3Il fautbienvivre, 1793-1795............................................................
4ordLe Spectateur du, 1796-1797....................................................
5 De coups d’États aucoup d’État, 1797-1799 ................................
6Radiation mode d’emploi, 1800.....................................................
7Pseudo Pétrus, 1801-1802................................................................
8 À la Diète de Ratisbonne, 1802-1803.............................................
9 Pause française, 1803-1808 ..............................................................
10À l’ombre duVésuve, 1808-1814 .................................................
11 Nœud de fidélités, 1814-1815 .......................................................
12Un nouveauSpectateur? 1816......................................................
13Le rocher de Sisyphe, 1817-1818 ..................................................
14 Entracte, 1819-1820.........................................................................
15 «Je déteste en politique tout ce qui tend à agiter», 1820...............
16Ultimes combats, 1821 ...................................................................
17unc dimittis, 1822.........................................................................

Bibliographie...................................................................................
Index.................................................................................................
Généalogie .......................................................................................
Remerciements................................................................................

7
29
59
79
93
119
137
167
179
191
215
241
261
281
293
305
331

353
361
377
379

1

Gestations

Satombe està Poitiers, aucimetière de l’Hôpite l’aial des Champs.
retrouvée grâce àun lointain parentpoitevin. Publier des livres a ceci de
bon que d’aimables personnages peuventfrapper àvotre porte. C’est
par mes livres que Philippe de La Marque estentré en contactépistolaire
avec moi puis m’a invitée à le rencontrer à Poitiers. ’acceptai avec d’au-
tantplus d’empressementqu’il habitaitdans le quartier de la cathédrale
Saint-Pierre, la maison oùAmable estmort. L’architecture intérieure en
a été modifiée, aussi m’a-t-il été difficile d’imaginer la disposition des
piècestelles qu’elles étaientà l’époque. ’yai découvert,toutde même,
un souvenirtangible,un coffretoffertpar Caroline Murat, reine de
Naples, à celui qui futle gouverneur de ses fils. À l’intérieur, reposant
sur du velours bleuciel, j’ai contemplé, charmée,un déjeuner de porce-
laine cerclé d’or dontle décor peintreprésente d’exquis paysages napo-
litains etdes soldats enuniforme français.(illus. 1)
Plustard, nous sommes allés aucimetière. Il a fallu, pour cela, sor-
tir de laville, rouler quelques kilomètresvers le nord. Aumilieudes
tombes bien entretenues, celle d’Amable faisait un peu tache. La pierre
étaiten bon état, sans fracture, mais comme le sol esten pente à cet
endroit, la partie gauche étaitabîmée. L’inscription, audemeurant,
restaitparfaitementlisible :
ICI REPOSENT
JEANLOUISAMABLE DEBAUDUS
ANCIEN MAGISTRAT
CHEVALIER DE LALÉGION D’HONNEUR
DÉCÉDÉ LE14SEPTEMBRE1822
ET SON ÉPOUSE
DAUPHINEFRANÇOISETHÉRÈSE DE LAGAUDERIEFORIEN
DÉCÉDÉE LE8MARS1847
RI PACEEQUIESCA T

Devantla sépulture de ces aïeuxqui m’étaientfamiliers par leurs
portraits etpar ce que m’en avaientraconté mes parents, je me suis
promis deuxchoses :demander à mon père de faire restaurer leur
tombe etleur consacrerun livre.

8

AMABLE DEBAUDUS

1 : Déjeuner de porcelaine.Amable devaitêtretrès attaché à ce cadeaude la reine
Caroline car il le mentionne dans son premiertestamentdu4 août1822e donne: «
etlègue à ma femme Dauphine Françoise Thérèse Forien, outre etpar-dessus les
avantages qui lui sontassurés par notre contratde mariage,un diamantdetrois
mille francs etle déjeuner de porcelaine que j’ai apporté de Naples. »

GESTATIONS

9

La première promesse a été facile àtenir. Mais devantla deuxième,
jetrouvais sans cesse des raisons légitimes pour ne pas entreprendre
cetravail, dontl’une étaitque j’avais d’autres ouvrages à écrire.
Amable a reposé longtemps dansun coin de ma conscience etcette
maturation m’a permis de mieuxcomprendre pourquoi je m’intéres-
sais à lui : au-delà de l’intérêthistorique indéniable dupersonnage, le
faitque je porte son nom m’unità lui d’une manière irréfragable. Non
pas que je ne sois profondémentattachée à ma famille maternelle, de
manièreviscérale, mais l’attachementà ma famille paternelle,tout
aussi profond, estd’une autre natun’en ai ressenre. eti la force que
tard dans mavie. Sainteantémoigne à de nombreuses reprises, dans
son Évangile, de l’importance dunom. En me donnantle sien, mon
père m’a donné le pouvoir de parler en son nom. Me reconnaissant
Baudus, je reconnais appartenir àune lignée ; je reconnais que ce que
je fais, ce que je suis, m’engage envers ceuxqui m’ontprécédée comme
envers ceuxqui me suivront. Ainsi, je le sais, Amable s’estsenti engagé
vis-à-vis de ses pères etde ses fils.
Le destin d’Amable estlié auxbouleversements de la Révolution
française etde ses suites qui l’ont tenulongtemps hors de France et
loin de sa famille. Il a conservé en grande partie la correspondance
qu’il avaitentretenue avec les siens etnombre de personnalités euro-
péennes politiques, littéraires etmondaines, sans compter des
ébauches d’ouvrages politiques et un précieuxcarnetcouvrantles
quatre dernières années de savie. Voilà déjà que se dessineun premier
traitde sa personnalité : à ses héritiers, il a légué, non pas ce qu’il avait,
puisque la fortune familiale avaitété anéantie par la Révolution, mais,
grâce à ces papiers, ce qu’il était, pour que nous n’en perdions pas les
fruits. Cetensemble considérable d’archives estaujourd’hui dispersé
chezdifférents cousins, mais l’informatique, grâce à leur espritde
famille, nous permetde le réunirvirtuellement.
Or,un jour que jetravaillais à leur inventaire, avantde me rendre à
Picpus à la messe annuelle célébrée en mémoire desvictimes de la
Terreur, jetrouvaiune lettre d’Amable à son fils Élie, datée du14 juil-
let1821, qui commençaitainsi : «’ai fait, ilyatrois jours, mon cher
1
ami, le pèlerinage que je faistous les ans dans ce mois-ci à Picpus .»
Touchée par la coïncidence, je calculai que depuis le27juillet1808,
date à laquelle Amable avaitretrouvé la sépulture de son père à
Picpus, mon aïeul étaitdéjà allétreize fois lui rendre hommage.e
maintenais, en m’yrendantà montour, cette prière de fidélité.

––––––––––
1.1821-É-24-14 juillet.

10

AMABLE DEBAUDUS

À Picpus, ma promesse d’écrire a repris savigueur. ene savais pas
encore comments’articuleraitce prochain livre mais je savais qu’il
devaitêtre etque la fidélité en seraitla clef devoûte.
Fidélité à la personne d’Amable, d’abord.’ai eule désir fugace de
romancer savie. La base historique solide comportaitsuffisammentde
blancs, croyais-je, pour me laisser libre de latresser avecune intrigue
imaginaire. Mais à mesure que je pénétrais sa correspondance, les
trous du temps se comblaient. Amable de Baudus ne pouvaitplus être
un personnage de roman, entoutcas plus pouer moi.voulais le res-
tituer aussi honnêtementque nos archives me le permettraient.
Fidélité : le motprendtoute sa complexité quand on observe la des-
tinée d’un homme qui atraversé les dernières années de l’Ancien
Régime, la Révolution, l’Émigration, le Directoire, le Consulat,
l’Empire etla Restauration, les Centjours etencoreune Restauration.
Or, c’estautour de la fidélité que s’estconstruite l’existence d’Amable.
Fidélité à quÀ qoi ?uCommeni ?tcethomme, dontles contempo-
rains,toutes opinions confondues, ontsalué le sens dudevoir etde
l’honneur, a-t-il serviune France aussi secouée de régimes contradic-
toires sans perdre son âme ?
ContradictAions ?vantde commencer montravail, j’en note déjà
deux: Amable atravaillé auxAffaires étrangères, avec des missions
d’importance, or il n’apparaîtque discrètementdans l’histoire de son
temps. Faut-il suivre la piste de l’agentsecret? double même, si j’en
2
crois certains historiens ?
Pourquoi, sur satombe, est-il mentionné sa fonction d’ancien
magistratalors que laRévolution ne lui a pas permis, dans ce
domaine, de marcher sur les pas de ses pères ? M’appuyer sur l’évolu-
tion de la magistrature française àtravers nos ancêtres communs à
tous les deux, leur attachementindéfectible à la hiérarchie catholique
comme à la personne duroi, m’aidera, je l’espère, à déchiffrer dans
l’épaisseur quelques énigmes de ce personnage aussi pétri detradi-
tions qu’il futennemi des excès.
Impossible d’entrer dans l’intimité d’Amable, sans prendre en
compte le respectqu’ilvouaità ses ancêtres. Dès 1795 aufutur
Louis XVIII,etjusqu’à latoute fin de savie, Amable raconte les ori-
gines de sa famille, car il ne peutêtre lui quetissé de ceuxde son sang
qui l’ontprécédé dans letemps. Etlorsqu’ilvientaumonde, les
Baudus ontdéjàune histoire, que nous nous plaisons même, entre
nous, à inaugurer parun ancêtre mythique, le sarrasin Baudus de la
Chanson des Aliscans.
––––––––––
2. Emmanuel de Waresquiel,Talleyrand, le prince immobile, Paris, Fayard,2003, p.230.

GESTATIONS

11

Sarrasins : c’estainsi qu’on appelaitles fidèles de Mahomet, quand,
ayantconquis l’Espagne, ils franchirentles Pyrénées pour conquérir le
royaume franc. C’estletemps de laChanson des Aliscansqui appartient
à la geste de Guillaume d’Orange.
e
Composé dans le courantduce long poèmeXII siècle,tire son ins-
piration des hauts faits de Guillaume, comte de Toulouse, petit-fils de
e
Charles Martel. L’Histoire ditqu’audébutdules sarrasins,VIII siècle,
entrés en pays d’Oc, pillèrentallègrementlesvilles duRouergue. En
730, ils sontà Saint-Antonin etse fortifientdans le châteaude
Balaguier. Après lavictoire, à Poitiers, de Charles Martel, son fils
Pépin le Bref, le père de Charlemagne, s’empare duRouergue etarrive
à Saint-Antonin en767avecune cour nombreuse pour rendre grâce à
Dieude sesvictoires sur les infidèles. Certains se convertissent. Dont
Baudus ? Voilà comme onvogue entre réalité etlégende dans l’histoire
encore balbutiante de notre pays.
On ne saitpas si la bataille des Aliscans s’estréellementpassée. On
ne saitpas même avec certitude oùsetrouve ce lieu. Quelque part,
peut-être, auxenvirons de Toulouse oud’Arles. LaChanson des
Aliscansraconte la sévère défaite des chrétiens contre les sarrasins
conduits par leurs chefs Baudus etDéramé. La femme de Guillaume
d’Orange serait une sarrasine convertie auChrist, comme son frère
Rainouart.
Qui ne souhaiteraitdescendre d’un chef comme Baudus ? Le poète
le décritcommeun géantqui allie la plus grande bravoure àune foi
ardente. Après avoir massacréun nombre respectable de chrétiens,
Baudus se retrouve face à Rainouart. Armé d’une massue, Baudus
défie son adversaire qu’ilveutramener à la foi en Mahom. S’ensuit un
combatdetitans auboutduquel c’estBaudus qui demande le bap-
tême. La chanson ditqu’il estdevenuchrétien à Saint-Antonin avec
centmille de ses guerriers. Rien n’interditd’imaginer que le sarrasin
Baudus a faitsouche dans cette région. Or, c’està Saint-Antonin que
commence la lignée des Baudus.
Un sarrasin est venuclouer notre nom dans ce pays d’Oc, notre ber-
ceaufamilial. Et voilà qu’un autre Baudus, donton ne peutdire qu’il
descend de ce chef desAliscans, donton ne peutcertifier non plus qu’il
estnotre ancêtre, mais qui estd’Aquitaine lui aussi,va setrouver mêlé
3
auconflitarmé quean Sans-Terreà Hi opposeugues X de Lusignan.
Auprintemps 1202, Lusignan estfaitprisonnier par les Anglais et
expédié dans latour duchâteauean Sans-Terre donne cer-de Caen.

––––––––––
3d’Aliénor d’Aq. Filsuitaine etfrère cadetde Richard cœur de Lion.

12

AMABLE DEBAUDUS

taines facilités à son clerc, Guillaume Baudus, pour recevoir les ins-
tructions de son maître. Délivré, Lusignan partpour la croisade en
Orient, oùil meurtle 5 juin 1249. L’histoire ne ditpas si son clerc,
Baudus, l’a suivi.
Si érusalem etletombeauduChristattirentbon nombre de croisés
etde pèlerins, l’Espagne chrétienne, en pleine reconquête sur les
royaumes sarrasins, devient, elle aussi,un butde pèlerinage. Sur le
chemin de Saint- acques de Compostelle, des routes se construisent,
dans lesvilles étapes fleurissentdes marchés etdes foires animées. Les
cités duMidi français n’échappentpas à cette croissance, accueillant
pèlerins etmarchandsvenus d’Italie, de Grèce etmême d’Orient. Elles
se développent, grouillantes etcosmopolites.
Ainsi Narbonne etSaint-Antonin.
4
Dans latrès respectableHistoire générale du Languedocfigureune
charte latine datée de 1320, qui diten subst: sance ceciur letémoi-
gnage favorable des consuls de Narbonne, le roi Philippe V le Long,
accorde la nationalité française àun marchand de cetteville, Durand
Baudus, dontles parentsviennentde Florence, età son épouse
Morlane, précisantque le couple estné à Narbonne, qu’ilya contracté
le mariage et yatoujours contribué à lataille. En conséquence, le roi
ordonne que Durand Baudus soitdésormais considéré commeun
citoyen de Narbonne etjouisse detoutes les libertés, privilèges, immu-
nités etfranchises de la diteville, etqu’il les conserve, lui etses héri-
tiers. À partir de ce couple, le nom de Baudus apparaîtrégulièrement
dans les actes municipaux.
Les Baudus ne restentpas à Narbonne. La construction dupontde
Montauban setermine, etcette nouvelle communicationva permettre
à la région d’exploiter lavoievers le Rouergue. Déjà, des ateliers de
draps prospèrentà Saint-Antonin,ville florissante grâce à sa position
stratégique auxconfins duRouergue etduQuercy. Avec le sens des
affaires qui semble avoir étéune de leurs qualités premières, les
Baudus ontdéjà établi leur commerce dans cetteville où, souvenez-
vous, centmille sarrasins auraientreçule baptême.
Chacune de ces cités méridionales avaitd’abord été soumise àun
pouvoir bicéphale, les seigneurs de droitféodal etceuxde droitdivin.
Leur croissance économique engendrauntroisième pouvoir, issudu
droitromain, confié à des personnages ni nobles ni religieux, des
consuls – capitouls pour Toulouse – qui intervenaientdans l’adminis-
tration, la police etrendaientla justice.

––––––––––
4. DomDevic etdom Vaissète, Paris,acques Vincent, 1730-1745.

GESTATIONS

13

Pouvoir religieuxetpouvoir municipal, le nom de Baudus apparaît
régulièrementdans ces deuxfonctions qui attestent, avec leurs
alliances avec la noblesse, la position respectable de la famille. La
France se construitetles Baudus entrentpleinementdans cette
construction, encore qu’il soit troptôtpour établir de façon continue
l’engendrementdes générations. Amable lui-même en convient: «’ai
ouï dire à mon grand-père età mon père, écrit-il, que leur famille avait
euen Rouergueune existence honorable etde grandes possessions.
Mon père avaitmême faitdes recherches pour en recueillir les preuves
gr
etilyavaitétde Cicé, éé aidé par Mvêque de Rodez, etdepuis arche-
5
vêque de Bordeaux. »
À l’époque duConcordat, Amable rencontrera ce prélat. ’aimeles
imaginer, dans je ne sais quelleville dunord de l’Europe, évoquant
celui qui avaitpéri sur l’échafaud, mais aussi les Guerres de religion
qui chassèrentles Baudus duRouergue.
Car après le massacre de la Saint-Barthélemy, le Midi s’enflamme.
Saint-Antonin passe auxmains des protestants etles Baudus refusent
d’yrester. Cette fidélité à Rome leur coûte leursterres, qui étaient
devenues considérables, etleur position sociale. Ils émigrent vers la
ville catholique la plus proche, Cahors, soit un peuavant, soit toutde
suite après le siège de laville par le huguenotHenri de Bourbon, qui
n’estencore que roi de Navarre.
Que retenir de cette histoire en gestation ? Unvaillantchef sarrasin
devenuchrétien et une famille qui préfère abandonner ses biens plu-
tôtque renier sa foi. Entre fantaisie etréalité, les fondements chrétiens
de notre lignée sontnets, etcette loyauté envers l’Église demeurera
une constante familiale. Elle confère auxBaudusune distancevis-à-vis
des autres hiérarchies. Elle auraun pointd’orgue avec Hugues,
condamné à la guillotine parce qu’il avaitrefusé de renier sa foi. Elle
fournira égalementà Amable la sagesse nécessaire pour servirune
succession de régimes politiques sans s’yfourvoyer. Il estplaisant
aussi de garder en mémoire la possible origine florentine des Baudus
etla mission duclerc de Lusignan. L’intelligence d’Amable, dontnous
pourrons mesurer la diplomatietoute en souplesse, en estpeut-êtreun
lointain héritage.
À la Bibliothèque nationale, jetombaiun jour sur letestamentde
Claude de Gontautde Biron,une des dames d’honneur de la reine
Catherine de Médicis et veuve deean d’Ebrard de Saint-Sulpice.

––––––––––
5.1821-doc-01-Autobiographie. Cetexte de la main d’Amable, daté du4 juillet1821, étaitdes-
tiné à la comtesse de Tascher, aumomentoùse décidaientles fiançailles de leurs enfants.
Jusqu’en 1795,toutes les citations d’Amable appartiennentà cetexte.

14

AMABLE DEBAUDUS

Parmi lestémoins de cetacte,un apothicaire de Cahors, Guillaume
Baudus. C’estle premier Baudus dontje suis sûre d’être, après
Amable, la descendante directe. Sa sœur cadette, entrée en religion,
mourut, dit-on, en odeur de sainteté.
6
D’après leDictionnaire de l’Ancien Régime, les apothicaires étaient
des marchands fortunés quitenaientde leurs pères leur boutique et
l’essentiel de leur savoir. Entre les premierstroubles religieuxetle
départdes Baudus de Saint-Antonin, il s’estécouléun bon quartde siè-
cle. Loin de moi l’idée de mépriser le prixde leur sacrifice, mais je ne
peuxm’empêcher de penser que ces Baudus, qui s’étaientmontrés si
avisés depuis leur naturalisation à Narbonne, n’ontpas complètement
improvisé ce changementdevie. Comme les Saint-Sulpice, Guillaume
appartientauparti catholique modéré. Ce sens de la mesure est une
marque de famille que nous retrouverons chezAmable.
Connucommeun des hommes les plus riches de laville, Guillaume
entre en possession de plusieurs domaines etse faitbâtirun hôtel dans
le quartier des Badernes, ausud-estde Cahors. Cette maison, la mai-
son natale d’Amable, est toujours là, au80de la rue Lastié, nom d’une
e
famille connue auXIV siècle.Ce qui fut un grand axe de la cité médié-
vale estaujourd’huiune ruelle étroite, pleine de charme.’ai pu
contempler la façade auxpierres rosées etsa porte arrondie, sans être
incommodée par la circulation, mais je n’ai pu yentrer en ce jour d’été
oùlesvolets d’un bleugris pâle étaient tous clos(Illus. 2).
7
Heureusementen a fai, la DRACt une description précise, illustrée de
photos. La porte, côté sud, estplus ancienne que le reste dubâtiment
e
reconstruitauLa coXVII siècle.ur carrée intérieure estbien conser-
vée. Au-dessus de deuxarcs, deuxmonogrammes dontl’un, encore
intact, permet– faitexceptionnel à Cahors – d’identifier le commandi-
taire de cestravaux, Guillaume Baudus, qui acquiertla parcelle en
1636etfaitconstruire son hôtel sur lesvestiges d’une maison anté-
rieure(Illus. 3). Au-dessus de ces arcades, ombragé de plantes grim-
pantes,un jardin enterrasse continue la galerie dupremier étage etse
prolonge jusqu’à la rue Mascoutouperpendiculaire à l’arrière de l’hô-
e
tel. De cette première moitié duXVII siècle,l’hôtel Baudus est un des
seuls à subsister aujourd’hui, rappelantque, dans ce quartier proche
duPrésidial, nombreuses étaientles familles aisées de la magistrature
qui entreprenaientdestravauxpour mettre leurs demeures augoûtdu
jour.

––––––––––
6. Sous la direction de Lucien Bély, Paris, PUF, 1996, p.75.
7. Direction régionale des affaires culturelles.

GESTATIONS

15

2 :L’hôtel Baudus estsur la droite de la rue Lastié. Lestrois fenêtres dupremier
e
étage dontlesvolets sontfermés ontprobablementété reconstruites auXVIII siècle.
Lestrois fenêtres plus petites donnentsur la cage d’escalier.

16

AMABLE DEBAUDUS

3 :Monogramme des deuxG entrelacés de Guillaume.
L’autre monogramme a disparumais on saitavec certitude qu’il étaitcomposé
de deuxB.

GESTATIONS

17

ean- Christian Petitfils explique de façon lumineuse la montée de
8
cette bourgeoisie à l’orée dugrand siècle: abandon ducommerce,
acquisition deterres nobles, achatde charges anoblissantleurstitu-
laires, et toujours mariages avec la noblesse, les Baudus en sont une
parfaite illustration. Cahors est untremplin idéal pour cette ascension
sociale. Elle s’honore d’avoir donnéun pape à la chrétienté, acque s
Duèze, élusouean XXII. Ce pape n’os le nom deublie pas saville
natale qu’il dote, en 1331, d’une des premièresuniversités créées en
France etbientôtdes plus prestigieuses. Les fils de Guillaume sont
trop jeunes pour avoir bénéficié de l’enseignementde acques Cujas et
de François Roaldès, mais ils ontconnuleur successeur, eande
Lacoste, dontla fille, Guillemette, épouseraun de ses petits-neveux,
Antoine Baudus. Ces noms illustres apportent une émulation intellec-
tuelle qui favorise lesvocations de juristes, dethéologiens etde méde-
cins, comme chezles fils de Guillaume, qui ontabandonné la boutique
d’apothicaire paternelle pour obtenir leurs diplômes dans cestrois
branches. Etdepuis sa fondation, l’université de Cahors rivalise bril-
lammentavec sa concurrente protestante, l’académie de Montauban.
L’appartenance à l’Église catholique, encore qu’elle aitété le fruit
d’une fidélité etnon d’un calcul, n’en a pas moins servi les Baudus.
L’éditde Nantes n’a pasvraimentapaisé les esprits de nouveau
inquiets après l’assassinatd’Henri IV. Il faudra attendre 1629 etla paix
d’Alès (ouAlais), aprèsune rude campagne dans le sud-ouest, pour
que le paystrouveun apaisementreligieux. Il n’en reste pas moins
9
qu’être catholique aunord du« croissantprotestant» est un atout
non négligeable. Si, en plus de la piété, on possède intégrité etcompé-
10
tence, on atoutes les chances d’apparaître comme le magistratidéal .
Loin des cabales de la cour, des grâces etdisgrâces des grands deve-
nus dupes, les Baudus, sans être exagérémentdévots, installentferme-
mentleur réputation dans cetteville oùlezèle des pèlerinsvers Saint-
acques-de-Compostelle n’a pas faibli.
En 1642, pour couvrir les frais dusiège de Perpignan, Louis XIII,
décrète la création, à Cahors, d’une Cour des aides. Les premiers officiers
appelés sontaunombre de huit, parmi lesquels figure le petit-fils de
Guillaume, Pierre Baudus. Belle promotion que celle-là : comme les par-

––––––––––
8.Louis XIII, Paris, Perrin,2008, p. 102etsuivantes.
9.Ibid.p. 120.
10. Delprat, Carole,Magistrat idéal, magistrat ordinaire selon La Roche-Flavin: les écarts entre un
e e
idéal et des attitudesinau XVIIILes Parlements de province. Pouvoirs, justice et société du XV
siècle, textes réunis par Jacques Poumarède et Jack Thomas,Toulouse, Framespa, 1996, p.707-
719.

18

AMABLE DEBAUDUS

lements, la Cour des aides est une cour souveraine qui confère la
noblesse à ses conseillers après la deuxième génération. C’est, pour
Cahors,un atoutde plus face à sa rivale, Montauban, et, pour les Baudus,
le dernier échelon à gravir pour accéder à la noblesse héréditaire.
Par leurs mariages, les Baudus ontacquisun certain nombre de
fiefs nobles, qui s’ajoutentà ceuxqu’ils avaientachetés. Pierre Baudus
11
les dénombre en 1639 devantle juge mage, lieutenantgénéral en la
sénéchaussée duQuercy. Il ajoute alors à son patronyme le nom de sa
seigneurie de Villenove, comme le ferontles aînés de sa descendance
jusqu’à Amable.
Le 17juillet1661, le petit-fils de Pierre, Hugues oseph,soutiendra
unethèse dédiée à son grand-père etimprimée à Cahors la même
12
année .Entête dudocumentsetrouventla devise etles armes des
Baudustelles que nous les portons encore aujourd’hui, « De gueule à
trois épis d’or issantd’une foi d’argent» etqui diffèrentdes plus
anciennes où une branche d’oliviertientla place des épis. Selon notre
tradition familiale, ces épis auraientété ajoutés sur ordre de Louis XV
aprèsune famine aucours de laquelle les Baudus avaientdistribué
leur blé auxplus pauvres. Lathèse d’Huguproes osephuve que ce
geste généreuxs’estproduitplustôt. QuEn 1584, Cahors esand ?t
frappé d’une grande mortalité qui poursuitses ravages pendant trois
ans. Faute de semence etde main d’œuvre lesterres restenten friche.
C’està peuprès l’époque de l’arrivée des Baudus à Cahors. Il me plaît
de penser que le riche apothicaire, propriétaire de grands domaines, a
gratifié les Cadurciens de son blé etque c’estaussi grâce à lui qu’à
notre devise initiale,A fide robur(la force par la foi), nous a été offerte
cette seconde devise :Qui faciunt segetes(ceuxqui fontles moissons).
Cahorsvivait une sorte d’apothéose, aussi fidèle aunouveauroi
qu’elle l’avaitété à Louis XIII. Pendantla Fronde, ses habitants, soute-
nus par la Cour des aides qui comptaitalors septprésidents et vingt-
huitconseillers, avaientloyalementrésisté auxpressantes sollicitations
qui arrivaientdetoute part, notammentde la Cour des aides de Paris,
activementmêlée à l’agitation. Louis XIVtémoigna sa satisfaction à la
cour cadurcienne, dansune lettre signée à Compiègne, le29 mai 1649.
À quelques dix-huitlieues de là, Montauban la rebelle ne désarmait
pas. Sa population huguenote restaitréputée pour laviolence de ses
critiques. L’évêque sutpersuader le roi que, pour gagner saville à la

––––––––––
11. Dulatinjudex major: le premier juge du tribunal.
12. Chezean BonnotetFrançois Pons,typographes etbibliophiles de la Sociétésé deus. La
thèse porte en dédicace :Illustrissimo clarissimoque viro domino Dom Petro de Baudus supremi
subsidiorum senatus Cadurcensus.

GESTATIONS

19

cause, il suffiraitd’augmenter le nombre de catholiques, les plus riches
bien sûr, en allantles chercher là oùils étaienten nombre. Voilà com-
mentfutdécidé letransfertde la Cour des aides de Cahors à
Montauban, malgré la double opposition des Cadurciens quivou-
laientgarder leur Cour, etdes officiers duPrésidial de Montauban, qui
voyaientcette irruption papiste duplus mauvais œil. Face auxpuis-
sants arguments de la raison d’État, les récriminations des intéressés
restèrentsans effet. L’éditfutscellé en 1661 etles conseillers durent
choisir entre émigrer dans laville protestante ourenoncer à leur
charge. « Ma famille, écritAmable pudiquement, préféra rester dans la
ville oùelle avait trouvé asile. »
Après la migration de Saint-Antonin à Cahors,voilà, pour Amable,
le deuxième épisode marquantde la famille. EtPierre, ayantplacé la
fidélité à saville au-dessus de ses ambitions nobiliaires légitimes, finit
savie quelque dixans plustard, simple conseiller auPrésidial.
Déception pour les Baudus etrude épreuve pour Cahors la catholique,
bien mal récompensée de sa loyauté envers le roi, car elle commence
cette année-là son déclin.
Etles Baudus continuent, maillon après maillon, de forger leur
chaîne de magistrats. Hugues oseph,auteur de lathèse sur son grand-
père, siège à sontour comme conseiller auPrésidial, en 1710. Il n’ya
pas grand-chose à dire sur cetancêtre-là sauf qu’Amable spécifie que
les Baudus eurentà subirun gros revers de fortune dans la faillite du
13
système de Law.
L’abbé Guillaume Bernard Baudus avait, lui, misé sur des biens
moins périssables. Une biographietrès hagiographique lui estconsa-
14
crée, que personne ne possède plu. Par chance,s dans la familleun
exemplaire de cetouvrage estconservé à la Bibliothèque nationale.
Quelle ne futpas ma surprise émue de découvrir sur la page de garde,
quelques lignes d’une écriture que je connais par cœur, celle
d’Hugues, le père d’Amable, etqui commençaient« M.deainsi :
15
Baudus ,neveude celui dontlavie estici écrite, a eul’honneur de
présenter cetouvrage à monsieur le supérieur général de saintSulpice,
à son passage à Cahors le21 juin 1784. »

––––––––––
13s. Leystème de Law, inventé par l’économistLae ohnwpour permettre, avec la création du
papier-monnaie, l’expansion ducommerce français dans les colonies, provoquera, après
quelques années de succès,une crise de la confiance et une banqueroute colossale, en 1720.
14. Abbéde Marsis,Portrait du saint prêtre et du sage et zélé vicaire général dans l’histoire de la vie
de M. Baudus, chanoine de l’église cathédrale de Caors et vicaire général de ce diocèse,Villefranche-
de-Rouergue, Vedeilhié, 1778.
15. Ànoter la fantaisie avec laquelle s’emploie ounon la particule, fantaisie qui durera jusqu’à
la Révolution. eme conforme à ce que je relève dans les documents de l’époque.

20

AMABLE DEBAUDUS

Guillaume Bernard semble avoir eudes élansvers la sainteté dès
l’âge le plustendre. Élevé chezles jésuites, il auraitobtenu un diplôme
de philosophie à douze ans, avantd’entrer à quatorze ans ausémi-
naire oùil prépareun doctoratdethéologie, devenant, selon l’auteur,
une bibliothèquevivante de la loi de Dieu. Son influence futrayon-
nante comme chanoine de la cathédrale, puis commevicaire général
de l’évêché.
L’œuvre de savie reste la maison duBon Pasteur. Un procès-verbal
du4 août1737stipule que des lettres patentes duroi ontconfirmé la
création de cette maison, « dans laquelle on reçoitles femmes de mau-
vaisevie quiysontenvoyées de force, etcelles quiyentrentlibrement
pour faire péniteence ;tdans laquelle on pourvoitégalementaux
16
besoinstantspirituels que corporels desunes etdes aut»res .
Prison oucouvent? Étrange cohabitation que celle qui mêlaitles
femmes entrées par force etcelles qui entraientde leur plein gré.
Toujours est-il que les consuls concédèrentà l’évêque ce qu’il restaitde
l’hôpital pouryétablirune maison de refuge. Guillaume Bernard
contribua largementà cette fondation ets’ydévoua jusqu’à sa mort, en
1773, sans jamais se départir d’une humilité dontson biographe donne
un exemple savoureux: jamais le saintprêtre nevoulutaccepter que
l’on fîtson portrait. Ses parentsusèrentde ruse. Ils engagèrent un bon
peintre qui observa discrètementson modèle etparvintà réaliserun
portraitassezressemblantqui futcaché dansune maison à la cam-
pagne. Ce portraitestaujourd’hui chezmes cousins, en Sologne, dans
le salon qui futcelui de nos aïeuxÉlie etPauline. Sous les sourcils
noirs etfournis en accentcirconflexe, son regardtrès douxgardeune
pointe de mélancolie, son nezestfin etlong, son sourire,untantinet
taquin. On diraitque ce cher Guillaume Bernard n’estpas dupe du
stratagème, mais que,toutbienveillantqu’il est, il se résigne à offrir
sonvisage à la postérité Baudus.
Ses obsèques furentsolennelles etil futenterré dansune des cha-
pelles de la cathédrale. Derrière les prélats de l’Église, j’imagine, parmi
les seigneurs de Cahors, le cortège des Baudus, dontle jeune Amable
de douze ans, ses parents, son frère etses sœurs, qui, dans lavaste nef,
témoignaientde l’influence bénéfique du vénérable grand-oncle.
Le 14 octobre 1793, son petit-neveu, Hugues, sera enfermé dans
cette même maison duBon Pasteur,transformée en prison, « par ordre
duconseil général de la commune pour cause d’émigration de son fils
17
fanatiseur infat»igable .
––––––––––
16. Archives départementales duLot, série F.
17.Ibid.

GESTATIONS

21

Le fanatiseur infatigable, c’estAmable. La maison duBon Pasteur est
toujours deboutaujourd’hui, fermée parune somptueuse porte baroque.
Cette litanie de Baudusvertueuxpeutapparaître fastidieuse dans sa
reproduction systématique. Aucun d’entre euxn’estassezpuissantpour
que, comme chezles grands de ce monde, les mémoires calomniateurs
ousimplementmédisants aientfleuri à leur égard, rééquilibrantces
images d’Épinal. Si l’on se refuse àtoute dérive romanesque, etque l’on
s’entienne rigoureusementà la réalité des documents,toutoupresque
tout, dans cetenchaînementde générations, se reproduità l’identique :
mêmes études, mêmes métiers, même enracinementdans l’amour de la
famille etde la foi chrétienne, mêmevague ascendante etdescendante
de naissances etde morts qui laisse ici-bas juste ceuxqu’il fautpour que
le nom perdure, même souci de participer activementà lavie politique,
ecclésiale etsociale. Letemps avance sans avoir de prise, semble-t-il, sur
cette progression jusqu’augrand-père d’Amable, Pierre, le fils
d’Hugues oseph.Sans rompre l’harmonie de sa dynastie, ce person-
nage lui faitpourtantfranchirune étape décisive, etd’abord parce qu’il
estle premier, si l’on excepte Guillaume Bernard, dontlevisage nous est
parvenu, grâce à son portraiten habitde capitoul, manteaude drap
rouge etnoir bordé d’hermine. Son expression accorte sous la lourde
perruque grise nous permetde croire que, oui, cethomme, au-delà de
son intelligence etde sa rigueur morale, devaitêtre bon(illus. 4).
Se faire représenter étaitle privilège des nobles. Or, la dignité de
capitoul anoblissait. Une fois l’année de leur administration écoulée, le
portraitde ces magistrats étaitplacé dans la Maison de la Ville, le
Capitole, coutume qui rappelaitleur origine romaine puisque cejus
imaginum(droitdes images) était une des prérogatives dupatriciat.
Pierre estcelui qui a accompli cevers quoitendaientses pères, celui
qui a offertauxsiens la noblesse héréditaire irréfragable, ainsi que le
ditl’adage ancien :
De grand’noblesse prendtitoul
Qui de Tholoze estcapitoul.
Aucun goûtduparaître dans cette consécration. Nous sommes loin
des intrigues de Versailles. Comme l’écritAmable, « les Baudus ontété
magistrats de père en fils, etc’estpour leur service dans la magistra-
ture qu’ils ontété anoblis ».
Le31 juillet1720, Pierre épouse sa cousine Marie de Baudus,
« après avoir eula dispense de parenté auquatrième degré » est-il pré-
18
cisé dans l’acte de mariage. La bénédiction nuptiale leur estdonnée

––––––––––
18.Actes paroissiaux-16-17-mariage Pierre.

22

4 :Pierre, le capitoul.

AMABLE DEBAUDUS

GESTATIONS

23

dans l’église de la Daurade par Guillaume Bernard, levicaire général.
Union arrangée probablement: peut-être la branche d’Hugues
oseph avait-elle dumal à se remettre de la faillite de Lawetétait-il
congrude rétablirun bon équilibre financier grâce à la branche
cadette. Audemeurant, pourquoi le mariage n’aurait-il pas été heu-
reux? La naissance duseptième enfantprécède de cinq mois la mort
de la mère. Pierre ne se remarie pas etassure seul l’éducation de ses
enfants,touten exerçantses fonctions d’avocat. Sa signature figure
régulièrementdans les actes de laville, notammentcelui qui entérine
la fondation de la maison duBon Pasteur.
« Sous Louis XV, en 1741, écritAmable, mon aïeulvoulantenfin
assurerune noblesse incontestable à ses descendants, sollicita etobtint
la charge de capitoul de Toulouse, qui ne s’achetaitpas, mais que le roi
donnait. »
Voilà donc le butatteint. Brillamment, car la dignité de capitoul,
institution des plus prestigieuses, estbien antérieure à celle du
Parlementde Toulouse. Le nombre des capitoulsvariera avec letemps
pour se fixer à huit. Considérés comme les chefs des nobles, ces offi-
ciers forment unevéritable oligarchie avec detrès grands pouvoirs
dans la cité :celui de justice etde police, celui de fixer etrelever les
impôts, de gérerune milice, etmême de faire la guerre.
En 1665, Louis XIV a supprimé leterme decours souveraines, ne leur
accordantplus que letitre decours supérieures. Les justices seigneu-
riales commencentleur déclin avantde s’effondrer en 1790, mais le
capitoulatsemble,un demi-siècle plustôt, au-dessus, ouplutôten-
dehors de cette décadence.
Le 10août1793, premier anniversaire de la chute de la monarchie,
les révolutionnairestoulousains organisèrent un gigantesque autodafé
sur la place duCapitole. Considérantque les capitouls étaient une
création perverse de latyrannie pour opprimer le peuple, ils brûlèrent
les portraits des capitouls sur l’autel de la patrie. À sixheures dusoir,
un grand bûcher futallumé dans lequel furentjetéstableaux, annales
etautres documents « immoraux». Pendantl’incendie qui duratrois
jours, les armoiries des capitouls qui étaientpeintes sur la façade du
Capitole furentmartelées. La destruction n’a pas ététotale sauf que les
annales de l’année 1742, celle oùPierre étaiten fonction, ontdisparu
en fumée.
Pierre està peine rentré à Cahors, qu’un nouveaucoup frappe sa
ville : le premier présidentduParlementde Toulouse, arguantdufait
que deux universités aussi rapprochées (Toulouse etCahors) ne peu-
ventprospérer, obtientla fermeture de celle de Cahors. Cetétablisse-
ment, qui avait tantbrillé depuis sa création, semble n’avoir pas su

24

AMABLE DEBAUDUS

prendre letournantdusiècle, ouestjugé commetel. Bien des acteurs
de lavie intellectuelle, des étudiants auximprimeurs,vontdéserter
Cahors, accélérantle glissementde lavilleversun provincialisme
marginal.
En 1758,un arrêtduConseil duroi établità Cahorsun Conseil poli-
tique pour assister le Corps des consuls qui détientle pouvoir exécu-
tif de laville. Encoreune émanation de la juridiction complexe des
villes dans l’Ancien Régime, etpeut-être la réponse duroi à la ferme-
ture de l’université, illustrantlavolonté monarchique de corriger
constammentl’équilibre des privilèges. Pierre, ancien capitoul, est
naturellementinvité àyentrer. L’année suivante, il estappelé à être
maire de laville. Sa première action estéducative : les jésuites ayant
19
été expulsés de Cahors, il fait venir, paruntraité entre les consuls et
l’évêque, les Frères des Écoles chrétiennes, qui dispensentgratuite-
mentleur instruction dans ce qui devientle collège royal.
L’anoblissementde sa famille n’a rien changé à la façon devivre de
Pierre. Ses responsabilités municipales lui laissentdu temps pourune
activité plus personnelle : historien par goût, il s’attelle à poursuivre le
travail de son ancêtre Guillaume de Lacroixsur les évêques de Cahors,
20
commencéun siècle plustôt.
Ses enfants lui apportentsatisfaction etjoie. Pierre, comme ses
pères, estheureuxde marier lesuns avec la noblesse oula bourgeoi-
sie, devoir les autres embrasser lavie religieuse. Ses filles sontmariées
avec des magistrats honorables de la région, son dernier fils,
Guillaume Barthélemy, estconseiller duroi etson médecin ordinaire.
Quantà Hugues, l’aîné… Avantd’envenir à lui, il mevient une image
etdes mots, dontje n’ai pas la preuve, mais l’intime conviction qu’ils
ontexisté : c’estPierre, rentrantde Toulouse après son année capitu-
laire, etétreignantson aîné : « Vois, mon fils, jet’ai gagné la noblesse
héréditaire pourtoi etceuxquite continueront. Sois-en digne. »
Digne ?La réponse d’Hugues sonnera clairementcinquante ans
plustard, place de la Barrière renversée, le 5 juillet1794, quand il
signera notre noblesse avec son sang.
« À latroisième des époques que jeviens de citer, continue Amable,
la perte de ma fortune ne futpas, à beaucoup près, la plus cruelle que
j’eusse à subir. Mon père a péri en 1794 sur l’échafaud,victime de son
dévouementà sa religion età son roi. Les détails de son jugementet
de sa mortsontceuxde la mortd’un martyr. Ses restes sontà Picpus.

––––––––––
19. ArrêtduParlementde Toulouse, 5 juin 1762.
20.Series et acta episcorum cadurcensium, Cahors, Claude Rousseau, 1621. Écriten latin, cet
ouvrage a ététraduiten français par Louis Ayma en 1873.

GESTATIONS

25

e finis, comme onvoit, par letraitle plus douloureuxeten même
temps par le plus beau titre de ma famille. »
’ai longtemps pensé qu’Amable étaitletraitd’union entre les
Baudus d’avantla Révolution etceuxd’après, mais à Hugues aussi,
revientla prérogative d’être à la fois celui qui continue etcelui qui
innove, l’homme de latradition etcelui de la rupture.
L’acte paroissial attestantsa naissance, le 18 octobre 1723, etson
baptême quatre jours plustard, porteune bonne douzaine de signa-
21
tures, dontcinq signatures Baudus. Son biographele rajeunitpour-
22
tantde deuxans, etl’université de Toulouse detrois ,mais ces erreurs
sontcompréhensibles quand onvoitque son acte de mariage estdéjà
en désaccord avec son acte de naissance. Ce détail mis à part, Hugues
estle premier Baudus qu’on connaîtmieux, ne serait-ce que par ses
Pensées de recollection, publiées en partie,textes si profondémentreli-
gieuxqu’on les croiraitécrits parun moine.
Ai-je assezinsisté sur la piété des Baudus ?Piété d’autantplus
remarquable qu’elletraverse les époques etles concernetous. Pas seu-
lementla ferveur de ceuxqui ontembrassé lavie monastique ousacer-
dotale, mais celle detous ces pères etmères de famille qui, aussi réso-
lumentqu’ils se sontenracinés dans la magistrature, sonthabités
d’une foi forçantle respect. Par leurs dons financiers – les actes nous
prouventqu’ils étaientaussi nombreuxque réguliers –, par leur déter-
mination à protéger les congrégations, à servir les évêques dans leur
apostolat, ils sont véritablementchrétiens. Euxauraientditcatho-
liques, pour se distinguer des protestants, n’imaginantpasune minute
que des non chrétiens pussentexister dans le royaume de France.
Mais, à l’époque oùj’écris ces lignes, où, dans notre pays, la foivivante
en Dieusemble n’être plus l’apanage que d’un nombre décroissant, il
me paraîtessentiel d’insister sur cetattachementauChristque les
Baudus savaientsi bientransmettre. Quantà leurvie personnelle, elle
étaiten parfaitaccord avec leurvie publique : Pierre, le conseiller à la
Cour des aides, jeûnait trois fois par semaine.
Comme son oncle Guillaume Bernard, Huguesterminetrès jeune
ses études de philosophie, avantde se consacrer, dans la droite ligne de
latradition familiale, à l’étude de la jurisprudence. Encore étudiant, il
prend l’habitude devisiter les détenus dans les cinq prisons de laville :
ilveille à la salubrité de leurs cellules etde leur nourriture, à la propreté
de leursvêtements etde leur literie. Il leur offre même du tabac.

––––––––––
21. ChanoineEugène Sol.
22. Patrick Ferté,Répertoire géographique des étudiants du midi de la France, Presses de l’Université
des sciences sociales de Toulouse,2004,t. II, p. 122.

26

AMABLE DEBAUDUS

Hugues commence sa carrière comme lieutenantparticulier, avant
d’occuper la fonction de lieutenantcriminel. Dans chaque province,
face augouverneur qui représentaitle pouvoir militaire, le lieutenant
général représentaitle pouvoir civil. Le lieutenantcriminel, qui ins-
truisaitles procès etexerçaitla majeure partie de la justice criminelle,
était, auPrésidial, le deuxième officier en importance. C’estcette fonc-
tion qui figure en lettres d’or, après son nom, sur les plaques de mar-
bre de la chapelle de Picpus.
Pour se marier, il prend sontemps. Commentces deux-là se sont-
ils rencontrés ? Anne-Marie de Malartic, avant-dernière d’une famille
de dixenfants, estâgée de dix-neuf ans, soit une bonne dizaine d’an-
nées de moins que son promis. Son père, Pierre Hippolyte, ancien lieu-
tenantauxgardes françaises, habite leurterre de Montricoux, ausud
de Saint-Antonin, etcompte parmi les plus anciennes familles de
l’Armagnac. La mère d’Anne-Marie estnée Anne Charlotte de
Savignac. Tous ces noms fleurentbon le midi français, avec des
nuances : le grand-père Savignac estprésidentà la Cour des aides de
Montauban, etsa famille, qui a servi le prince de Rohan,vientdupro-
testantisme. Voilà donc Hugues allié, par son beau-père à la noblesse
d’épée, etpar sa belle-mère, à des seigneurs huguenots !
Le mariage estcélébré le24 mars 1753en l’église de Montricoux.
L’acte estrédigé etsigné par le curé de la paroisse. Il entre dans cetexte
des détails que nos esprits, habitués auxformules séculières, ne sont
plus accoutumés à lire. Ainsi, apprenons-nous que les fiancés ontété
préparés à leur mariage par les sacrements de pénitence etd’eucharis-
tie, etqu’une dispense particulière a étnonobsé accordée «tantle
23
temps de carême prohibé par les saints canons».
Laveille dumariage, le contrata été signé auchâteaude
Montricoux, devantles notaires des deuxfamilles. La dotde la fiancée
estde 120 000f, etle futur reçoitle logement, pour lui etses domes-
tiques, en l’hôtel Baudus, à Cahors.
D’Anne-Marie de Baudus, on ne saitpas grand-chose. Un docu-
mentde la main de son mari, du16novembre 1790, précise qu’elle est
24
« enétatd’infirmité ».D’autres actes nous confirmentqu’elle était
devenue aveugle. Elle futaimée de son mari.’ai publiéune lettre
d’Hugues, écrite laveille de ses soixante-dixans dans laquelle, de sa
prison, iltente d’apaiser sa femme de la douleur qu’elle ressentde leur
25
séparation :chaque lignetémoigne d’une intimitétissée d’amour

––––––––––
23.Actes paroissiaux-23-mariage Hugues.
24.1790-doc-12-donation Hugues.
25.Le Lien du sang, Paris, Le Rocher,2000, p.220.

GESTATIONS

27

mutuel, de foi en Dieu, etdetendressevigilante pour leurs enfants et
petits-enfants.
LesPenséesd’Hugues couvrentl’année 1792etles neuf premiers
mois de 1793, à raison d’une méditation par mois. Loin de supposer
que ces pages pourraientêtre publiées, Hugues se metà nuavecune
simplicité étonnante chez un homme familier des honneurs. Ses man-
quements sontceuxdetoutle monde, mais la façon dontil les prend
à bras le corps force l’admiration. Si les malheurs du temps le préoc-
cupent, il croitque Dieuimpose sa justice immanente, d’oùsa résigna-
tion, je dirais presque son apathie, devantlatragédie révolutionnaire.
Habité par la pensée de la mort, Hugues s’applique à se conduire
commeunvoyageur sur laterre. Mois après mois, ses propos se
concentrentsur le seul bonheur d’être chrétien. Toutcela ne se faitpas
sansun effortacharné pour « guérir de [sa]trop grande affection des
26
choses de laterre ».
Est-il influencé par les courants quitraversentalors l’Église catho-
liquFénelon a fréqe ?uenté l’université de Cahors à l’époque de ses
arrière-grands-parents, mais Hugues estloin de la quiétude passive de
me
M Guyon. Sa rigueur morale le rapproche-t-elle des jansénistes ? Ce
seraitoublier qu’il futélevé par les jésuites, ardents ennemis de ce
mouvement. Ce seraitsurtoutfaire fi de ce qu’il estau tréfonds de lui-
même :un chrétien attaché à la communion fréquente, gage d’amour
entre Dieuetsa créature(illus. 5).
En avril 1792, il évoque le bonheur deposséder chezlula pré-i «
27
cieuse relique d’une partie de lavraie croix». Un morceaude plus,
me direz-vous ! Et vous ajouterezque si l’on mettaitboutà bout tous
ces prétendus fragments de la croixduChrist, elle feraitletour du
monde. Ce n’estpas l’authenticité de l’objetqui m’importe mais la
dévotion qu’il suscite chezles Baudus. Les dernières années de savie,
Amable se préoccupera de cette relique. Pour l’instant, laissons-le
entrer dans lavie avec cethéritage inestimable :un équilibre exem-
plaire entre le désir légitime de l’ascension familiale et un enracine-
mentdans la foi chrétienne suffisammentfortpour balayertoute
ambition désordonnée. Les marchands de Saint-Antonin ontaban-
donné leursterres par fidélité aupape, le conseiller à la Cour des aides
estresté dans saville catholique, levicaire général n’estpas devenu
évêque, le capitoul a fini savie dans l’étude des saints évêques de sa
ville etle lieutenantcriminel estmorten martyr.

––––––––––
26E. Chanoineugène Sol,Un catholique du Quercy, H. J. Guillaume Baudus de Villeneuve, Paris,
Édouard Champion, 1924, p.74.
27.Ibid., p. 53.

28

5 :Hugues, le lieutenantcriminel.

AMABLE DEBAUDUS

2

La fin d’un monde
1761-1793

En 1823,un an après la mortd’Amable, la rue Mostolac, à Cahors, fut
rebaptisée rue Baudus, puis rue des Trois-Baudus en mémoire de
Guillaume Bernard levicaire général, de Pierre le capitoul, etd’Amable.
Ausujetd’Amable, la municipalité retientceci : « Connupar la forma-
tion des boulevards Nord etSud, en faisantcombler les fossés de laville
sur lesquels il fitconstruire desterrasses. » Auregard detoutce qu’il a
fait, jetrouve le détail pittoresque. À quelques mètres de la cathédrale,
cette ruelle que d’aucuns disentsordide ne m’estpas apparue si miséra-
ble, sous le soleil estival. Sentimentsubjectif ? Avec l’hôtel Baudus, elle
estle derniertémoignage de la présence de notre famille dans cetteville.

Louis XV estdans la quarante-sixième année de son règne etla cin-
quième de la Guerre de SeptAns. Tandis que les pourparlers de paix
sontinterrompus par l’entrée en guerre de l’Espagne auxcôtés de la
France, Boccherini etHaydn écriventleurs premiers chefs-d’œuvre et
RousseaupublieHéloïseLa ouvelle. À Cahors, dans l’hôtel de ses
pères, nobleean-Louis-Amable Baudus de Villenove, né le6septem-
bre 1761, estbaptisé dès le lendemain par son oncle. Amable porte le
prénom de son parrain, Amable Gabriel, le frère aîné de sa mère, pre-
mier présidentauConseil souverain de Roussillon.
Deuxsœurs sontdéjà nées, Charlotte etApollonie. Un frère,
Guillaume, meurtà l’âge detrois ans. Après Amableviendrontencore
deuxenfants : Élisabeth etHippolyte.
L’enfance d’Amable futharmonieuse. Sa correspondance montre
une grande affection pour ses deuxfamilles, paternelle etmaternelle.
Il commence ses études aucollège royal de Cahors comme quatre
autres garçons qui deviendrontcélèbres. Ils ontentre septetdixans de
moins qu’Amable, mais joueront, chacun à leur manière,un rôle dans
savie etdans celle de son fils Élie. Contentons-nous pour l’instantde
les nommer: ean-Baptistean-Pierre Ramel,oachime Bessières,
Murat, etean Antoine Michel Agar.
Cahors continue sa décadence. La France de la magistrature se
lézarde mais les Baudus continuentde croire en elle. Hugues, au

30

AMABLE DEBAUDUS

Présidial, est un personnage importantetapprécié. Son père etlui pré-
parentsoigneusementl’avenir de leur héritier. En 1772, puis en 1775,
l’ancien capitoul dénombre ses fiefs nobles qui reviendront un jour à
son petit-fils. Puisqu’il n’ya plus d’université à Cahors, Amable part
pour Toulouse où, comme danstoutes lesuniversités duroyaume, les
études sontdispensées en latin. Amable obtientsa licence de droit
er
français, civil etdroitjcanon, le 1uillet1780, procurant une dernière
joie à son grand-père qui s’éteintsixmois plustard, à l’âge respectable
de quatre-vingtcinq ans.
Un peuplus âgés qu’Amable, mais étudiantle droit, comme lui, à
Toulouse, deuxjeunes gens ferontbientôtparler d’eux: Barère de
Vieuzac etCambon.
Amable estnommé avocatduroi ausénéchal-présidial de Cahors.
Pour ce fils qui faitdéjà sa fierté, Hugues a jeté son dévolusur la charge
la plus prestigieuse de la région, celle de juge mage etlieutenantgéné-
ral. Le possesseur en estLouis de Peyre, d’une famille ancienne du
Quercy, mais sans héritier. Levieuxmagistratestprêtà se défaire de sa
charge, moyennantla somme de 45000livres, ce qui estassezconsidé-
rable quand on saitqu’un office de conseiller auParlementde Paris ne
28
se négociaitplus que34000livres en 1751 .Le7janvier 1783, Hugues,
ayantobtenul’agrémentde Sa Majesté, signe avec M. de Peyreun acte
sous seing privé :ilyestprécisé qu’Amable ne sera pourvudetous
émoluments etprérogatives qu’àtitre de survivance, à moins que M. de
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Peyre n’aitlavolonté d’ant.iciper la cession
Arrêtons letemps, sivous levoulezbien,tandis que les deux
magistrats signentcetacte. Depuis 1358, date à laquelle le premier
Baudus futnommé consul à Saint-Antonin, il s’estécoulé plus de qua-
tre siècles, quatre cents années pendantlesquelles les hommes etles
femmes de cette famille ontdonné centet une preuves de leur honnê-
teté, de leur fidélité etde leur compétence. À notre époque oùles car-
rières se fontetse défonten moins de dixans, peut-on imaginerune
aussi longue stabilité ? Et voilà que le rejeton de cette lignée s’apprête
à en marquer l’apogée. Il en estdigne d’ailleuinrs :telligence et
charme, finesse d’analyse etdon de l’écriture s’ajoutentauxqualités
morales qu’iltientde ses ancêtres.
La carrière d’Amable s’annonce donc sous les meilleurs auspices.
C’estle momentoùse conclutson mariage avec Dauphine Françoise

––––––––––
e
2Picho8. Philippet-Bravard,Louis XV face à la fronde parlementaire,inActes de la XIIIsession du
Centre d’Études historiques,Tours,2006, p. 196.
2droi9. Cetdesurvivanceétait toutsimplementla désignation, moyennantfinance, d’un suc-
cesseur après décès.

LA FIN D’UN MONDE

31

Thérèse Forien de Rochesnard, aînée de sixenfants, etd’un an plus
jeune que son fiancé.
Le père de Dauphine, eanÉlie Forien, seigneur de Rochesnard, fut
conseiller duroi etreceveur destailles. Les beaux-parents d’Amable
sontséparés de biens depuis sixans, etM. Forien, qui s’ests’installé à
la Martinique, n’estpas présentà la cérémonie, ce 11 août1784, à l’ab-
me
baye de Port-RoyForien.al, résidence parisienne de M
Hugues etsa femme ontdonné leur procuration à leur beau-frère et
frère, l’abbéean-Charles de Malartic, qui célèbre le mariage. On peut
supposer que l’infirmité d’Anne-Marie de Baudus n’a pas permis ce
voyage. Mais les deux témoins d’Amable, son oncle, Anne Hippolyte
30 31
de Malartic ,etson cousin, Louis de Durfortse sonLéobard ,tdépla-
cés duQuercy.
Huitjours plustard – Amable a-t-il euletemps de rentrer à
Cahors ? – les affairesvontauplus mal entre Hugues etM. de Peyre.
Hugues semble avoirvoulubrûler les étapes etanticiper l’exécution
de l’acte. Cette hâte n’estpas dugoûtde M. de Peyre qui argue dufait
que l’accord s’étantfaitsous seing privé, cettevente n’a pas été
consommée. S’ensuit une polémique qui ne conclutrien de bon pour
Amable, car levieuxjuge mage, qui a lavie dure, retientl’exercice de
sa charge, contraignantson successeur potentiel à se contenter, pour
l’heure, de sa fonction d’avocatduroi. En réalité, Amable ne pourra
jamais disposer de cette charge puisque, quand Louis de Peyre
mourra, en juillet1789, les offices etleurs privilèges auront volé en
éclats.
Le jeune couple s’installe à Cahors dans l’hôtel familial. En 1785
leur naît une fille, Delphine, et, le 16août1786,un fils, Élie.
Cette même année 1786,un acte du17novembre atteste qu’Amable
suitlatradition généreuse de la famille. Y figurentensemble les signa-
tures d’Amable etde ses deuxparents. Letexte, de la main de Hugues,
estraturé par endroits etdifficile à déchiffrer, maisune ligne, audos
de l’acte, en donne le sens : « Engagementde MM de Baudus, père et
32
fils en faveur des pauv. »res de Cahors(illus. 6)
En 1787, naît un deuxième garçon, Charles. Que dire de ces pre-
mières années devie conjugale qui précèdent une séparation devingt
ans ? Dauphine estla première femme de la famille dontnous ayons
le portrait. Elle pose dansune robe bleunattier dontle corsage en
pointe metenvaleurunetaille fine. Un bouillonné de mousseline

––––––––––
30. Qui deviendra gouverneur de l’île de France (actuelle île Maurice).
3sera maire de Cahors en1. Iltre 1786et1789.
32.1786-doc-03-acte d’engagement.

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AMABLE DEBAUDUS

6 :Acte d’engagementrédigé de la main de Hugues etsigné
par lui-même, sa femme (Malartic Baudus) etAmable (Baudus fils)

LA FIN D’UN MONDE

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AMABLE DEBAUDUS

cache la poitrine sur laquelle se détacheune simple croixd’or. Tandis
que la main gauche retientgracieusementles plis de la jupe, le bras
droitporteun panier d’osier débordantde roses orangées aux tiges
courtes. Le nezestbien long etles jouestrop fardées, mais l’ensemble
reste assezcharmantgrâce aujoli portdetête etauxgrandsyeuxen
amande(illus. 7).
Le meilleur portraitqui nous reste d’Amable date de la
Restauratleion. etrouvetrès séduisant, avec sonvisage ovale, des
yeux très noirs, des sourcils bien dessinés, des cheveuxbruns etondu-
lés sur le front, et un demi-sourire ironique et triste.
Amable etDauphine semblentréunirtous les atouts pourune exis-
tence calme dans leur province duQuercy. Nous arrivons cependant
auxmois detous les dangers quivont voir le destin de la famille quit-
ter, comme celui de la France, le déroulementprévisible de l’Histoire,
ets’infléchirvers des bouleversements dontbien peude contempo-
rains, pour ne pas écrire aucun, avaientpréditl’ampleur.
« Cette année-là, écrira Amable en évoquant1788, je m’étais
opposé, seul dans ma compagnie, à l’exécution des lois désastreuses
33
du. » Qmois de maiuelles raisons ontbien pule pousser à résister
auxministres, etdonc aupouvoir royal ? Cette première contradiction
apparente mérite que nous nousyattardionsun moment.
Le règne de Louis XVI s’estouvertdansun pays en mutation. La
France esten pleine croissance économique, son prestige à l’étranger
estindéniable, mais il lui faut, pourtrouverun nouvel équilibre, de
profondes réformes juridiques etfiscales, que le roi n’a pas les moyens
d’entreprendre, etd’abord parce que l’argentfaitdéfaut. L’aide consi-
dérable apportée à l’Amérique dans sa guerre d’indépendance a fini
de creuseruntroubéantdans les finances duroyaume. Rien devrai-
mentnouveau: ce qui metle règne de Louis XVI en péril – déficit
financier dûauxguerres fréquentes, querelles avec les parlements,
conflits avec la noblesse,va-et-viententre le besoin de centraliser le
pouvoir etcelui de déléguer auxprovinces – a été subi de façon récur-
rente par la monarchie dans les époques antérieures. La nouveauté,
c’estque, brusquement, les Français en sontinformés. Or, la monar-
chie atoujours reposé sur le secretqui entourait, d’une part, la per-
sonne duroi etsavie privée, d’autre part, les rouages dusystème poli-
tique. Oh, bien sûr, des indiscrétions filtraient, mais c’étaità l’intérieur
d’un cercle restreintet, quoi qu’on en pensât, la personne royale restait

––––––––––
33.1795-doc-mémoire Amable. Le3août1795, Amable signeun mémoire autobiographique de
septpages qu’il remetaubaron de Flachslanden en le priantde le « mettre sous lesyeuxdu
Roi ».usqu’à cette date,toutce qui estmonologue d’Amable estextraitde ce mémoire.

LA FIN D’UN MONDE

7 :Dauphine de Baudus

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AMABLE DEBAUDUS

auréolée d’un respectsacré. Et voilà qu’en février 1781,un hautper-
34
sonnage de l’État, acque sse permeNecker ,t, sans en avoir référé au
souverain, de publierunCompte Rendu au roidans lequel il livre en
pâture, à quiveutbien le lire, les détails des dépenses royales. Le roi
renvoie Necker mais le mal estfait. On assiste à l’émergence d’une opi-
nion impertinente qui faitetdéfaitles réputations dans les salons, les
libelles etles gazettes. La boîte de Pandore estouverte etle discrédit
dans lequeltombera la reine après l’affaire ducollier en est une consé-
quencetragique. Les ministres s’enivrent, lesuns après les autres, à la
coupe de cette nouvelle instancetoute puissantdésormais, c’ese :tà
elle etnon plus auroi que l’on cherche à plaire. Etpuis, on se metà
manier les idées. L’action intellectuelle prend la place de l’action maté-
rielle. Tocqueville explique fortbien cette dérivevers l’abstraction et
commentla langue de la politique elle-même se remplitd’expressions
générales etde mots ambitieuxetcreux.
Commentconcilier ce changementradical des esprits avecune
monarchie qui seveutencore absolue etqui ne reconnaîtque la reli-
gion etla justice pour la maintenir en équilibre, deuxfreins qui ne
jouentplus leur rôle ? Les relations entre le roi etses cours de justice
ne sontplus qu’une suite de désaccords. Quantà la religion, les philo-
sophes s’appliquentnon sans succès à la faire glisservers la raison. En
débarrassantle pays de ses liens avecune Église qu’ils jugentcriminel-
lementattardée, ces hommes des Lumières espèrentaider Louis XVI à
se métamorphoser en despote éclairé, à l’image de Frédéric de Prusse
oude Catherine de Russie.
Le roi de France continue de parler en maître, mais lui aussi est
tombé sous l’emprise de cette opinion publique incontrôlable qu’il
consulte, craintetflattetoutà la fois. Derrièreune façade encore
debout, alors qu’il croitson pouvoir sans partage, ce roi, quivoudrait
tantêtre aimé, perd chaque jourun peuplus d’autorité, dérive de
dérobades en capitulations, incapable de diriger la kyrielle de minis-
tres qu’il appelle etrenvoie sansvraimentlevouloir.
Paralysés d’un côté par ce souverain qui danse le rigodon, de l’au-
tre par l’image qu’ils désirentdonner d’eux-mêmes, les bons comme
les mauvais se cassentles dents sur les réformes à entreprendre.
Charles Alexandre de Calonne n’étaitpas le mieuxchoisi pour faire la
synthèse indispensable des besoins nouveauxetde l’ordre ancien.
AutantNecker avaitdonnéune image austère de sa fonction, autantle
nouveauministre respire la gaieté etla confiance. L’euphorie née du

––––––––––
3es4. Iltalors directeur général des finances.

LA FIN D’UN MONDE

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traité qui metfin à la guerre d’Amérique etpermetde renouer le com-
merce avec les Anglais permetà Calonne de…blufferestl’anachro-
nisme qui mevientà l’esprit. Pour faire renaître la confiance etrelan-
cer le crédit, il n’hésite pas à déguiser le montantdes déficits, offrantà
tous l’image enjôleuse d’unetrompeuse prospérité. Homme de la
communication avantla lettre, il caresse l’opiniontouten jouantau
courtisan consommé. Etde régler les dettes de jeuducomte d’Artois,
etd’acheter auduc d’Orléans ce châteaude Saint-Cloud dontrêve la
reine. Avec quel argent? Calonne, oula quintessence de la poudre aux
yeux.
Lestours de passe-passe n’ontqu’untemps. À l’été 1786, le minis-
tre propose auroiun plan de réformes financières qui ressemble
furieusementà ceuxde ses prédécesseurs : établissementde l’égalité
devantl’impôt, créations d’assemblées provinciales, suppression des
douanes intérieures, extension de l’impôtdu timbre. Inutile d’espérer
quoi que ce soitduParlementqui lui estrésolumenthostile. Mais
comme il seraitpérilleuxde convoquer des États générauxqui pour-
raientconquérirune autorité jamais atteintCalonne pense àe !une
troisième médiation,une assemblée de Notables désignés par le roi.
Leur rôle étant uniquementconsultatif, le pouvoir royal seraitéclairé
sans être gêné etl’opinion publique satisfaite sans risque.
Ce plan judicieuxreste bancal puisque l’assemblée n’aura aucun
pouvoir de décision. Il montre surtoutle paradoxe qui gangrène la
société : onveutbien libérer la France de ses archaïsmes mais on s’ac-
croche à des outils hors d’usage. Le roi etses ministres, dans leurs dis-
cours comme dans leurs actes, restentenglués dans cette schizophré-
nie qui contribuera grandementà leur chute.
L’Assemblée s’ouvre à Versailles, le22février 1787, dans le bâti-
ment toutneuf de l’Hôtel des Menus Plaisirs, en présence duroi. Bien
disposés envers leur souverain, les Notables attendentsans indul-
gence les explications de son ministre. La gageure estd’importance :
Calonne doitobtenir de ces personnages, après leur avoir avoué le
déficitdu trésor, d’accepter dorénavantde se soumettre à l’impôt,
c’est-à-dire, d’abandonnerun privilège multiséculaire. C’est un échec.
La danse des ministres se poursuit. Chrétien François de
Lamoignon remplace Miromesnil à la justice. Puis, à contrecœur parce
qu’il estattaché à son programme de réformes, le roi se sépare de
Calonne et, cédantauxprières de la reine, appelle auxFinances,un
homme pour lequel il n’a aucune sympathie, l’archevêque de
gr
Toulouse, Mde Loménie de Brienne.
Lucide ethabile, le nouveauministre obtientdes Notablesune
approbation de principe sur quelques mesures fiscales, encore que la

38

AMABLE DEBAUDUS

séance de clôture de l’assemblée, le25 mai, marqueune défaite sévère
de la consultation. Pendantcestrois mois, le dirons-nous jamais assez,
l’opinion s’estgrossie des idées que l’espritde parti enfantait tous les
jours. L’autorité royale sort très affaiblie par cetétalage public ; des
idées stupéfiantes, comme celle de mettre le roi entutelle, ontgermé
dans l’espritde quelques-uns, dontle marquis de La Fayette. Oh ! le
respectde la personne royale est toujoursvif mais l’équilibre ancestral
des médiations, roi-noblesse-peuple, estentrain devoler en éclats : la
monarchie française, insidieusement, change de nature.
L’échec de l’Assemblée des Notables laisse le pays dansune
pagaille sans précédent. La crise financière est toujours aussi aigüe,
tandis qu’une autre crise, juridique celle-là,va maintenantoccuper le
devantde la scène politique.
Le Parlementobstiné estexilé à Troyes. Etle malentendupersiste :
boudantle roi, c’estauParlementque l’opinion continue de dresser
des autels. Alors, le gouvernementrappelle les magistrats exilés, déci-
sion qui ne rend honneur à aucun des deuxclans.
L’enchaînementdestructeur se poursuit: le roi etses ministres
alternent toujours aussi maladroitementautoritarisme etdémagogie.
Pourtenter d’échapper à cette spirale infernale, Brienne etLamoignon
préparent, en secret, la réforme de la dernière chance, sans se douter
qu’ilsvontprovoquer la plus grande confusion dans les esprits et
entraîner le pays dansune spirale plus infernale encore.
La première partie de la réforme, judiciaire, concerne le renforce-
mentde la procédure d’enquête etla suppression de mœurs indignes
d’un Étatmoderne, comme la question préalable oul’usage de la sel-
lette, cetabouretbas sur lequel l’accusé setrouvaiten position d’infé-
riorité face à ses juges. Ces propositions non dénuées d’humanité
auraientété présentées seules, elles avaient toutes les chances d’être
acceptées, mais l’autre partie, politique celle-là,va provoquer l’indi-
gnation detous les magistrats qui en oublierontl’utilité dureste. Les
deuxministres proposenten effetauroi d’établirune Cour plénière,
unique etpermanente qui leur permettraitde passer outre auxparle-
ments, oubliantque le souci permanentde la monarchie avaitété de
reconnaître l’identité des provinces françaises etde respecter leurstra-
ditions etleurs franchises locales. Serontbalayés, si cette Cour plénière
voitle jour, ces fiers parlements, si forts attachés à leur diversité : pri-
vés à la fois, de leurs prérogatives politiques etde la presquetotalité
de leurs attributions judiciaires, ils sontcondamnés à n’être plus que
des monuments d’insignifiance.
À cette Cour plénière, doiventêtre adjoints 47Grands Bailliages
qui, espèrentBrienne etLamoignon, remplirontles fonctions judi-