Années du feu

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296345218
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ANNEES DE FEU
Algérie
1954-1956

Collection Mémoires du XXe siècle sous la direction d'Alain Forest
Dernières parutions
Louis BaYÉ, "Un jour, le grand bateau viendra", chroniques de la Résistance, 1996. Michel BLOIT,Micheline Ostermeyer ou la vie partagée, 1996. Lisa DRACH,Les fantômes de Lisa, juive polonaise émigrée, 1996. Edward REICHER,Une vie de Juif. Souvenir.s d'un médecin juifpolonais 1939-1945, 1996. Micheline LARÈS-YOËL,France 40-44. Expérience d'une persécution, 1996. Rivka COHEN,Mon enfance Sépharade, 1996. Francine CHRITOPHE, Une petite fille privilégiée, 1996 Mireille NATHAN-MuRAT,Poursuivi par la chance. De Marseille à Bichenwald, 1996. Max V ARADl,De l'Arno aux rives du Jourdain, 1996. Lucien ELKIND,Caporal Dick, 1997. Général KATZ, "... Une destinée unique..." Mémoires (1907-1996), 1997. Larissa CAIN,Une enfance au ghetto de Va,r.sovie 1997.

@ L'Harmattan,

1997

ISBN: 2-7384-5658-8

Jacques JURQUET

ANNÉES DE FEU
Algérie 1954-1956

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

Du même auteur
Du temps d'angoisse

Souvenirs et nouvelles - 181 pages Éditions Servir - Besançon 1946 - (épuisé)

L'Oued en crue Récit écrit en collaboration avec Baya Jurquet-Bouhoune Éditions Sakina Cherrad - Genève 1994 Le Printemps révolutionnaire de 1968 Éditions Gît-le-Cœur - Paris 1968 et Unionsvedag Zurich 1978 (en langue allemande)

La Révolution nationale le Parti communiste

algérienne français

et

Tome 1 : avant 1920 Tome 2 : de 1920 à 1939 (épuisé) Tome 3: de 1939 à 1945 Éditions du Centenaire - Paris 1973 - 1979 les exemplaires disponibles restent en vente à la librairie le Point du Jour, rue Gay-Lussac, Paris (Se)

Des élections

Éditions du Centenaire - Paris 1984 Librairie Le Point du Jour, rue Gay-Lussac, Paris (Se)

à la lutte armée

(Algérie 1945-1954)

Remerciements à Hamid Gherab, pour son témoignage capital Remerciements aussi à Fatima Brahmi, pour son aide technique.

CHAPITRE I

LE 1er NOVEMBRE

1954

GUERRE OU RÉVOLUTION Le 1er novembre 1954 éclate en Algérie l'un des événements les plus marquants de l'histoire du xxe siècle. Au cours des premières années d'une répression aussi aveugle qu'inefficace, les gouvernants de la France, la presse, l'ensemble des moyens d'information parlent de« rétablissement de l'ordre », « d'opération de police », « de pacification ». Puis ils se trouvent contraints d'évoquer de nombreux engagements militaires de grande envergure; ils ne peuvent plus cacher qu'il s'agit d'une véritable guerre. Les combats se poursuivent pendant plus de sept ans. Trente mille morts et davantage de blessés n'empêchent pas la France de «perdre » définitivement, en juillet 1962, la plus importante de ses colonies, occupée par la force des armes cent trente deux ans plus tôt, jour pour jour. Rien ne permet de briser la volonté de liberté du peuple algérien. Entre deux et trois millions de jeunes Français, engagés, appelés ou rappelés sous les drapeaux passent en Algérie au cours de cette période. La durée du service militaire obliga7

toire, initialement ftxée à dix-huit mois, est portée à trente mois. La campagne lancée en 1954 par l'Union des jeunesses républicaines de France, organisation des Jeunesses communistes, pour revendiquer la réduction de cette dernière de dix-huit à quinze mois, conjuguée avec le dépôt d'un projet de loi allant dans le même sens par le groupe communiste à l'Assemblée nationale, ne revêt qu'un caractère dérisoire, en dépit des pétitions signées par plusieurs dizaines de milliers de jeunes. Il n'y a pas de révolte, ni d'appel à la désertion susceptible de détourner d'une guerre coloniale un nombre appréciable de soldats. Rien de comparable avec le refus massif intervenu, pendant la seconde guerre mondiale, sous hypothèque de déportation et de mort, parmi les générations précédentes embrigadées de force par les nazis et leurs complices français dans le Service du travail obligatoire (S.T.O.) en Allemagne. Plus de cent mille réfractaires, cachés un peu partout en France, dans les campagnes, dans les forêts ou dans les montagnes, échappaient aux recherches de la gendarmerie et de la Wehrmacht, puis participaient à la constitution des groupes de combat de la Résistance et aux opérations militaires des Forces Françaises de l'Intérieur au moment de la Libération. Quelques centaines seulement parmi les jeunes hommes mobilisés pour conserver à la France ses intérêts impérialistes en Algérie, refu(1) sent de servir, voire de tirer.
(1) Au 1" janvier 1986, 101 153 personnes s'étaient vues reconnaître le statut de réfractaire au S.T.O. pendant la deuxième guerre mondiale (renseignement produit par la Direction des Statuts et de l'Information Historique du Secrétariat d'État aux Anciens combattants). Par ailleurs, du 1" novembre 1954 au 5 juillet 1962, il Y aurait eu 1 800 cas d'insoumission: 700 jeunes appelés ou rappelés refusèrent l'uniforme et s'établirent dans le nord de l'Europe ou en Scandinavie, 400 jeunes pacifistes réclamèrent un statut de service civil en invoquant leur objection de conscience, 700 se soustrairent à leurs obligations

militaires pour des raisons politiques (Cf « Le Quotidien du peuple », organe
marxiste-léniniste français, du 5 novembre 1977 page 10).

8

Cependant mission de masse et la L'ensemble

l'armée française échoue, en dernier ressort, dans sa perpétuer le régime colonial par l'assassinat de violence de sang. de ce processus est entré depuis lors dans la mémoire des Français sous le titre de « guerre d'Algérie ». Mais il y a guerre et guerre. Et le sens précis que revêt ce mot, dans l'espace comme dans le temps, dépend de conditions spécifiques aux conditions historiques et humaines fort variées.

Sans revenir sur le concept léniniste des guerres

« justes»

ou

« injustes >', force nous est de constater que l'événement qui nous intéresse dévoile l'irréductible contradiction dont l'Algérie était le siège, ne serait-ce qu'à travers la sémantique qui le concerne. « La Guerre d'Algérie », expression acquise et confirmée côté français n'est autre que «la Révolution nationale », ou simplement « la Révolution» côté algérien. De ce côté-ci de la Méditerranée, colère, ressentiment, nostalgie d'autres temps, avantages et profits perdus entretiennent un état d'esprit rétrograde, fertile en racisme. Plus de trente ans après la journée qui inaugura le processus de révolution d'une situation inéluctablement condamnée par le mouvement universel de décolonisation, une importante fraction de l'opinion publique en France ne s'est pas encore résignée à voir en face, avec sérénité et intelligence, que le colonialisme des XIXe et début du xxe siècles, en Algérie comme ailleurs, appartient irréversiblement à un passé révolu. Quelle attitude contradictoire que celle consistant à se réconcilier avec l'Allemagne dans un temps rapide, tandis qu'on persiste dans l'inimitié, voire la rancune et la haine vis-à-vis de l'Algérie! Il est vrai que les deux cas sont dissemblables, la guerre contre le premier de ces États s'est achevée par une victoire, celle contre le second par une défaite. Mais une défaite doit-elle forcément engendrer la bêtise et perpétuer des comportements qui l'ont justement provoquée?

Quoi qu'il en soit, la Révolution de libération nationale algérienne, victorieuse au prix démesurément tragique de plus d'un million de victimes, peut-être un million et demi, l'accès à l'in9

dépendance

de tout un peuple restent improprement
»

qualifiés

de

«

guerre d'Algérie

sous la plume de la majorité des histo-

riens, journalistes et hommes politiques français. Avant même que ne cessent les combats, Jules Roy intitule en 1960 un ouvrage rédigé à chaud « La Guerre d'Algérie ». Un recensement sommaire et incomplet nous livre une liste d'écrits édités sous le même titre après la défaite des uns et la victoire des autres: de 1969 à 1971, Yves Courrière publie quatre tomes sous le titre global de « La Guerre d'Algérie ». À partir de 1971,
la revue hebdomadaire « Historia» présente cent douze numé-

ros ordinaires et vingt numéros spéciaux concernant « La Guerre d'Algérie ». En 1972, Philippe Tripier pratique « l'autopsie de la
guerre d'Algérie ». En 1974, Laurent Theis et Philippe Ratte accolent au titre d'un ouvrage sur « le temps des méprises» la précision « la guerre d'Algérie ». En 1976, la revue « La Nef », comme la revue « Historama» recourent encore sans nulle adjonction à « la guerre d'Algérie ». En 1977, Henri Jacquin livre

certaines révélations dans

«

La Guerre secrète d'Algérie ». Quant

aux historiens ou reporters Franck Venaille (1978), Alistair Horne (1980), Bernard Droz et Évelyne Lever (1982) et Pierre Montagnon (1984), ils choisissent tous, sans concertation ni pratique du plagiat, d'écrire l'histoire de « la guerre d'Algérie ».

Ainsi, du côté français ou européen, même si ce titre ne recouvre pas toujours le même sujet quand l'auteur se consacre à un thème plus particulier, il convient de reconnaître que la plupart ne soulignent pas le caractère révolutionnaire de l'événement, ne retenant que son aspect militaire. Parfois le recours à ce titre témoigne de l'ignorance, ou du mépris délibéré de la légitimité historique d'une Révolution de libération nationale. Même des communistes français, pourtant instruits des principes stratégiques et tactiques des révolutions sociales ou nationales, choisissent pour leurs ouvrages des titres qui se réfèrent à la guerre et non à la révolution. En 1979, André Moine, militant français devenu longtemps secrétaire du Parti communiste algérien, publie ses souvenirs sous le titre « Ma guerre d'Algérie ». En 1981, Henri Alleg, dirigeant une équipe d'auteurs communistes 10

français, présente
Guerre d'Algérie

trois tomes sous le titre désormais banal
».

«

La

Témoignant de la différence, disons même de l'opposition de conceptions relatives à l'événement d'ensemble en question, on ne trouve que tout à fait exceptionnellement le recours à cette expression sous la plume d'auteurs algériens. De façon persistante, de commémoration en commémoration, la presse de l'ancienne colonie redevenue Nation et État indépendant se réfère

à la notion de

«

guerre de libération nationale

»

ou de

«

révolu-

tion algérienne ». Des universitaires produisent des relations historiques ou des analyses sociologico-historiques sous des titres dont la portée, du point de vue sémantique, souligne le contenu réel de l'événement : le combat révolutionnaire de tout un peuple. Par exemple, en 1974, Mohamed Teguia donne à son précieux travail un titre « L'Algérie en guerre» dont la signification est éminemment différente de celle fournie par les auteurs français. L'assemblage inversé des mêmes mots introduit dans l'expression une radicale différence de conception. De même pour « L'Algérie en armes» que publie en 1981 Slimane Chikh. Pour

sa part, en 1974, Mahmoud Bouayed, se fondant sur une

«

expé-

rience de la Bibliothèque Nationale d'Alger », traite de «la guerre de libération dans la littérature et l'audiovisuel ». Cette controverse nullement délibérée conduit aux synthèses respectives de l'événement. « Guerre» pour les vaincus, « Révolution » pour les vainqueurs. Guerre pour conserver des positions anciennes et perpétuer une situation coloniale pour les uns, guerre de libération anticolonialiste pour les autres.

Il

LA VALSE DES GOUVERNEMENTS EN FRANCE ET DES GOUVERNEURS GÉNÉRAUX EN ALGÉRIE Mais si l'on s'applique à dresser l'inventaire historique de cette période, quelques simples constats suffisent à démontrer qu'elle engendre d'imprévisibles, mais irréversibles bouleversements. Des ruptures. Avec les deux guerres mondiales, les Révolutions russe et chinoise et la victoire des peuples du SudEst asiatique, vietnamien essentiellement, sur le colonialisme français puis l'impérialisme américain, la Révolution algérienne constitue l'un des bouleversements les plus gigantesques du xxe siècle. Elle est le point culminant de la décolonisation. Elle confirme que les pays et peuples du tiers-monde peuvent accéder à leur indépendance en comptant sur leurs propres forces. Elle ne recourt pas au marxisme, dont se réclamaient, quelques années plus tôt, la Révolution chinoise, puis la guerre de libération anticolonialiste du Viêt-nam. Elle rompt tout rapport avec les idéologies et théories européocentriques. Elle marque la fin y) d'une époque Pour le peuple algérien colonisé, certes. Mais aussi, et surtout, pour la France, pays que les inventions scientifiques des siècles antérieurs, bénéficiant des découvertes accumulées par les civilisations d'Orient et d'Extrême-Orient, avaient porté, avec l'Occident sorti des contraintes médiévales, aux postes de commandement et de domination impérialiste de l'univers. Au XIXe siècle et pendant les quatre premières décennies du xxe
(2) Sur la spécificité tiers-mondiste de la Révolution algérienne et les pro-

blèmes qu'elle pose à la pensée française et occidentale, cf « Les intellectuels
français au miroir algérien» par Claude Liauzu, in « Cahiers de la Méditerranée" du Groupe de recherches sur le Maghreb et le monde musulman de l'Université Paris VII, diffusé par le Centre de la Méditerranée moderne et contemporaine de l'Université de Nice, Cahier n° 3, 1984 (180 pages). Cet article comporte en outre de précieuses analyses des positions respectives de la Fédération de l'Éducation nationale et de la Ligue des Droits de l'Homme face à la Révolution algérienne.

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siècle, notre pays était l'une des deux plus puissantes nations du monde, disposant d'un empire colonial implanté sur les cinq continents. Après la seconde guerre mondiale, la perte de l'Algérie succédant à celles de plusieurs autres contrées, notamment celles des pays du Sud-Est asiatique, le relègue définitivement au rang d'un impérialisme de second ordre. Entre novembre 1954 et juillet 1962, que de ruptures intervenues en France, et dans l'influence de la France dans le monde! Une république renversée, une autre république proclamée, la cause première de cette mutation étant la guerre et les échecs subis, exactement comme lors des passages de la deuxième République à la troisième, ou de la troisième à la quatrième. Crise et ruptures se manifestent dans la succession précipitée de onze gouvernements différents, réunis par neuf présidents du conseil ou Premiers ministres successifs: Pierre Mendès-France (radical, jusqu'au 6 février 1955), Edgar Faure (radical, puis Rassemblement de la gauche démocratique, 25 février 1929 novembre 1955), Guy Mollet (socialiste SFIO, 29 janvier 195621 mai 1957), Maurice Bourgès-Maunoury (radical, 12 juin 1930 septembre 1957), Félix Gaillard (radical,5 novembre 195715 avril 1958), Pierre pflimlin (MRP, 13 mai-28 mai 1958), général de Gaulle (le<juin-21 décembre 1958), Michel Debré (gaulliste, 8 janvier 1959-14 avril 1962), Georges Pompidou (gaulliste, 14 avril 1962-juillet 1968). On peut constater le même processus significatif à travers les nominations, parfois intempestives, de sept gouverneurs généraux, ministres résidants ou délégués généraux du gouvernement en Algérie: Roger Léonard (socialiste SFIO jusqu'en juin 1955), Jacques Soustelle (g~ulliste, futur O.A.S., juin 19552 février 1956), général Georges Catroux (qui ne put s'installer et renonça à ses fonctions à la suite de manifestations violentes, le 6 février 1956, à Alger), Robert Lacoste (socialiste SFIO, 9 février 1956-mai 1958), général Raoul Salan (futur chef de l'O.A.S., délégué général de fait dès le 20 mai 1958, nommé officiellement le 16 juin 1958-décembre 1958), Paul Delouvrier (haut fonctionnaire, 12 décembre 1958-mars 1962), Christian 13

Fouchet (gaulliste, 19 mars 1962 jusqu'à la veille de l'indépendance le 5 juillet 1962). Cette valse frénétique de gouvernements à Paris, de gouverneurs généraux, ministres résidants ou délégués généraux à Alger, accompagnée de fréquentes mutations, remplacements, limogeages ou révocations au niveau des différents états-majors des armées de terre, de mer et de l'air, traduit devant l'histoire que la Révolution algérienne provoque dans les institutions de la France bien plus qu'une simple secousse sismique, mais un véritable tremblement de terre. Tout est bouleversé, tout bascule; pendant quelque temps même la France se trouve au bord de la guerre civile. Les forces conservatrices, la droite classique comme les forces groupées sous les drapeaux de la gauche connaissent alors des fissures d'une profondeur qui n'avaient été atteinte qu'à l'époque de l'occupation allemande. La cassure entre les gaullistes et les conservateurs d'obédiences diverses est consommée. Elle conduit aux crimes de l'O.A.S. et aux affrontements provoqués par les ultra-colonialistes. Des officiers généraux et supérieurs entrent en rébellion ouverte et armée contre l'État français d'abord fondé sur la Constitution de la IVeRépublique qu'ils parviennent à renverser, puis contre celui dirigé par le général de Gaulle après l'institution de la ye République. Des militants fidèles à ce dernier soutiennent en Algérie un combat sans merci, meurtrier et quasiment désespéré, contre des groupes de tueurs fanatiques et autres terroristes se réclamant de l'Algérie française y)

(3) Sur ce sujet précis,

cf

«

Nous

étions

tous

des terroristes

- l'histoire

des

"barbouzes" contre l'O.A.S. en Algérie» par Lucien Bitterlin, Éditions du Témoignage chrétien, 1983. Voir également du même auteur« La flamme et le soufre », Éditions Vegabress, 1988.

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LES RESPONSABILITÉS ASSUMÉES PAR CERTAINS LEADERS SOCIALISTES

Mais auparavant, phénomène paradoxal de l'histoire ou voie naturelle, événement mémorable en tout cas, ce sont des socialistes ou futurs socialistes qui assument la très lourde responsabilité des premières mesures de la répression coloniale. Dès les premières années de l'insurrection révolutionnaire. Les noms d'hommes politiques célèbres dont celui qui deviendra président de la République en 1981, s'inscrivent indélébile ment au tableau d'une entreprise qui conduit la France à pratiquer contre le peuple algérien des massacres monstrueux: François Mitterrand, ministre de l'Intérieur, puis Garde des Sceaux (ministre de la Justice) et Robert Lacoste, ministre résidant en Algérie. Pendant la « sale guerre du Viêt-nam », les communistes et certains progressistes français avaient déjà dénoncé les tortures pratiquées par le corps expéditionnaire français en ExtrêmeOrient. Mais ces crimes contre l'humanité étaient restés relativement peu connus de la grande masse des populations françaises. Ou tout au moins n'avaient que fort peu retenu leur attention et soulevé leur indignation, dans la mesure où ces exactions se passaient très loin... En Algérie, depuis la conquête de 1830, et particulièrement lors de la répression dans le Constantinois en 1945 et par la suite, le peuple algérien avait eu aussi à en souffrir. Mais à partir de 1954 ces pratiques se généralisèrent, profitant de "l'expérience" sinistre de nombreux militaires revenant du Sud-Est asiatique. La torture est officialisée et banalisée quand Robert Lacoste assume les fonctions de ministre résidant et coopère étroitement avec certains officiers généraux. L'ancien ministre socialiste ordonne et couvre délibérément toute pratique susceptible de contribuer à fournir des renseignements, même si sa nature est criminelle. Des généraux ou colonels comme Massu et Bigeard vanteront publiquement et justifieront après la guerre le recours à la torture, sans nul remords ni aucune honte. Il faut 15

admettre que les socialistes qui acceptent de telles issues ignorent ou renient les propos du plus fameux de leurs maîtres à penser, Jean Jaurès, pour qui «si, par malheur, des excès de cet ordre avaient été commis, l'horreur de la France serait non pas de les cacher, non pas de les voiler, non pas de les pallier, mais d'être la première devant le monde à les dénoncer, à les flétrir et à les châtier ».(4) Quand on se souvient de la réprobation populaire, douloureuse, vengeresse qui soulevait le peuple français, comme d'autres peuples, contre les actes inhumains et terroristes des nazis, tortures, exécutions d'otages, massacres collectifs, anéantissements de villages entiers, concentrations dans des camps de déportés, racisme théorisé et industrialisation de l'assassinat à l'encontre de millions de Juifs, de centaines de milliers de Gitans ou d'autres catégories de populations, sans parler de l'extermination de millions de soldats soviétiques, polonais et d'autres nationalités, prisonniers de guerre, on ne peut comprendre, ni accepter à plus forte raison, qu'au nom du peuple français ait eu lieu le recours à des pratiques similaires qu'aucun qualificatif, si sévère soit-il, ne suffit à caractériser, juger et condamner. La torture constitue une rupture irréparable avec la respectabilité, la dignité, l'honneur d'un État. Elle voue le genre humain à une déchéance que les plus remarquables découvertes et inventions ne peuvent ni redresser ni compenser.

(4) Citation rappelée par Claude Liauzu dans l'étUde déjà mentionnée, 82 et 83.

pages

16

LE PARTI COMMUNISTE FRANÇAIS EN DEÇA DE SES DEVOIRS

Mais les ruptures avec les proclamations anticolonialistes, voire avec des campagnes d'une haute valeur exemplaire ne sont pas du seul fait des socialistes. L'attitude hésitante, attentiste, inefficace pendant une longue période, des forces qui s'étaient distinguées durant la Résistance, comme, par la suite, dans la longue lutte contre la guerre du Viêt-nam conduit à d'autres cassures. Quelle distance avec l'engagement courageux et mémorable contre la guerre du Rif! Il est facile d'établir que les communistes français se différencient nettement des positions adoptées par l'ensemble de la classe politique française, mais ils n'apportent pas au peuple en lutte révolutionnaire tout ce qu'il est en droit d'attendre de leur part. Que devient en effet, en la circonstance, la mise en œuvre espérée des prescriptions élaborées par Lenine un demi-siècle plus tôt? La classe ouvrière d'un pays capitaliste doit accorder son total soutien au juste combat pour l'indépendance des peuples colonisés par son propre gouvernement, par ses propres exploiteurs. En 1944-1945, les communistes consacrent beaucoup d'énergie à inciter les Algériens à s'engager dans l'armée française. Pour libérer la France de l'occupation nazie et écraser le fascisme hitlérien, des milliers de soldats coloniaux sont tués ou blessés. Mais, de 1954 à 1962, pour soutenir la Révolution algérienne, l'engagement des dirigeants communistes français reste prudent et sans équivalence avec celui antérieur des Algériens. Les neuf manifestants assassinés par la police au métro Charonne le 8 février 1962 tombent dans la lutte contre le fascisme, qui a traversé la Méditerranée quelques mois plus tôt. Contre un fascisme, celui de l'o.A.S., qui développe désormais sa violence criminelle sur le territoire même de la France et non plus seulement en Algérie. Je rends hommage à leur mémoire. Je dénonce le préfet de police férocement anticom17

muniste qui a lancé contre ces hommes et ces femmes pris au piège d'une entrée de métro verrouillée une brigade spéciale, au moment précis de la dislocation d'un défilé certes protestataire mais pacifique. Et je n'oublie pas que ce haut fonctionnaire s'est déjà illustré par des actes ignobles en se soumettant avec zèle à la politique des nazis pendant la deUxième guerre mondiale. Mais je n'oublie pas pour autant les propos pertinents tenus par l'historien universitaire Mahfoud Kaddache lors d'une « confrontation, amicale, mais sans concession, entre historiens
des deux rives de la Méditerranée », publiés dans l'hebdomadaire communiste « Révolution» au cours de la première semaine de 1984 : « ... ce qu'on attendait d'un P.C. auréolé du prestige de la Révolution d'Octobre, c'était une stratégie révolutionnaire anticoloniale. Pas seulement la "nation en formation" de Thorez, regroupant les autochtones et les Européens... ». Justement j'entends consacrer mes recherches en histoire à la question singulière des rapports entre communistes français et patriotes algériens, avec le soucis de ne pas tomber dans un sectarisme primaire et néfaste, mais pour essayer d'apporter à ce sujet si controversé une contribution utile à l'histoire.

RUPTURES

Ruptures encore au sein de l'Église, des Églises, où pénètrent des débats et s'implantent des remises en cause profondes, au nom de la foi. Une foi dont les exigences se font impérieuses pour des croyants, témoins des crimes perpétrés contre les patriotes algériens, leurs familles, leur peuple. Des officiers généraux ou supérieurs et d'autres militaires de tous grades démissionnent de leurs fonctions pour rester en accord avec leurs consciences religieuses, pendant que d'autres, se récla18

mant hélas des mêmes enseignements, les trahissent en acceptant la torture ou en la pratiquant eux-mêmes. Au plan international, n'est-ce point une grave rupture que la France finisse par être placée au banc des accusés. D'année en année, le colonialisme français se trouve de plus en plus isolé devant la communauté des nations du monde, notamment à l'Organisation des Nations unies, qui le condamne sans ambiguïté. Il est indispensable qu'un tel passé soit connu des générations nouvelles, qui constituent et constitueront les forces vives de la nation française. Pour qu'il ne puisse jamais resurgir, en quelques circonstances futUres que ce soit. Nous ne pourrons effacer les lettres de sang inscrites au tableau de notre honte, que si nous avons la volonté de dénoncer et de condamner les crimes pratiqués de 1954 à1962, au nom de notre pays, de notre peuple, en notre propre nom. Il en va des valeurs de notre culture et de notre civilisation.

LA PREMIÈRE NUIT

La Révolution algérienne est déclenchée dans la nuit du dimanche 31 octobre au lundi 1ernovembre 1954. En principe les actions décidées par les patriotes doivent commencer à minuit, ou zéro heure, simultanément dans toute l'Algérie. Dans la pratique cette ponctUalité symbolique ne peut être respectée à la minute près, mais l'opération d'envergure nationale n'en réussit pas moins en dépit de difficultés immenses de toutes sortes. Un armement très faible en quantité comme en qualité, un manque d'expérience militaire quasi général, une liaison aux populations encore insuffisante. Les combattants du Premier Novembre ne possèdent que très peu de fusils de guerre, ont davantage de fusils de chasse, des revolvers, de la dynamite. Pourtant ils attaquent des casernes, 19

ou des fermes de colons, procèdent à des destructions de ponts, de transformateurs électriques, coupent des lignes téléphoniques, occupent temporairement ou isolent certaines villes de moyenne importance. Les opérations les mieux réussies se déroulent dans les régions montagneuses, dans l'Aurès, le Nord-Constantinois, la Kabylie. D'après les évaluations de l'année française, il y a en tout un millier de combattants algériens engagés un peu partout au cours de cette première nuit offensive. En face d'eux, l'armée coloniale compte d'emblée soixante mille militaires, que d'importants renforts rejoignent dès le 2 novembre, notamment trois bataillons de parachutistes et des unités des Compagnies Républicaines de Sécurité. A notre humble avis, et sans vouloir verser dans la littérature quand nous traitons d'histoire, les romans d'Azzedine Bounemeur contiennent une exceptionnelle richesse d'informations pour connaître, comprendre et revivre les préparatifs et les derniers instants précédant le déclenchement des opérations du Premier Novembre.

En suivant les déplacements

des fameux

«

bandits d'honneur

",

puis des « lions de la nuit », en écoutant leurs propos, le lecteur entre dans l'authenticité de l'état d'esprit des premiers groupes de combattants de l'Armée de libération nationale et des populations qui les entourent. On discerne aisément la distance qui sépare alors certains cadres politiciens demeurés dans les villes, plus attentistes et hésitants que décidés à franchir le passage indispensable à la lutte armée.

La proclamation
nationale

«

Au peuple Algérien, aux militants de la cause
datée du 31 octobre 1954 et

», par tracts ronéotypés,

signée

«

Le Secrétariat»

est diffusée dès le 1ernovembre

en de

nombreux points du territoire algérien et transmise aux organes de presse. Elle annonce la création du Front de libération nationale, le F.L.N.. Au Caire, la radio égyptienne en donne lecture et la commente favorablement. La surprise est générale dans le monde, en France et même au sein des milieux politiques français, de droite comme de

20

gauche, en Algérie. Certains cadres politiques du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (M.T.L.D.), messalistes ou centralistes, de l'Union démocratique du manifeste algérien (U.D.M.A.), des oulamas n'ont eux-mêmes connaissance des événements qu'à l'instant où la police arrive chez eux, pour perquisitionner et procéder à leurs arrestations. Les communistes, en Algérie comme en France, ne sont pas moins surpris. Benoît Frachon, secrétaire général de la c.G.T., membre du Bureau politique du Parti communiste français, est justement arrivé deux jours plus tôt en Algérie, pour effectuer une tournée de meetings et d'assemblées syndicales. Jusque-là la confédération, en plus des revendications spécifiques des salariés, s'occupe surtout d'organiser l'opposition la plus active aux «Accords de Londres et de Paris» qui, de l'avis du mouvement communiste international, assure le réarmement d'une Allemagne revancharde et non dénazifiée. Mais la visite du premier leader des syndicats français vise surtout à perpétuer et renforcer les relations de la C.G.T. avec les nouvelles structures syndicales créées en Algérie depuis juin 1954 sous le sigle de « J'Union générale des syndicats algériens» (U.G.S.A.). La mention C.G.T. va rester collée au sigle de la centrale algérienne pendant quelques mois encore. Pourtant, si surprise il y a dans l'opinion publique et parmi les forces politiques aussi bien en Algérie qu'en France, il n'en est pas tout à fait de même dans les plus hautes sphères des services de renseignement de la police et de l'armée. Le ministre de l'Intérieur, François Mitterrand, n'est pas venu par hasard, courant octobre, effectuer une visite d'inspection et d'information. Bien qu'il affiche une parfaite sérénité, il n'ignore pas que se développe dans certaines régions une effervescence éventuellement génératrice d'événements ultérieurs plus sérieux. Le jour où il s'envole de Maison-Blanche (Dar-el-Beida) pour rejoindre Paris, le 23 octobre 1954, le préfet Jean Vaujour, directeur de la Sécurité publique pour l'ensemble de l'Algérie, et le gouverneur Général Roger Léonard lui transmettent « un
21

rapport établi par la police des renseignements généraux d'Alger sur la constitution en Algérie d'un groupe autonome d'action directe par les séparatistes extrémistes ». En conclusion de ce rapport, le plus haut fonctionnaire de la France dans la colonie (les trois départements prétendus« français ») pose cette question: « Sommes-nous à la veille d'attentats en Algérie? Il est impossible de l'affirmer de façon absolue, mais à mes yeux il convient de le redouter >'. Une semaine plus tard, le 31 octobre, dans la soirée, le même grand patron de la police avertit la xe Région militaire que des bombes vont être déposées dans les quarante-huit heures à Oran. Dès lors, toutes les autorités françaises sont prévenues de l'imminence d'une action généralisée. Ce renseignement ultime explique que l'armée coloniale, du moins au niveau des officiers des grades les plus élevés, n'est pas surprise, le 1er novembre 1954, quand la première bombe éclate à Oh50 à Alger. Cependant, se référant à un article du colonel Schoen, chef du service de liaison nord-africain (S.L.N.A.), paru en 1958 dans «Écrits de Paris », Mohamed Teguia peut noter: «La surprise n'a pas joué totalement en ce qui concerne les forces d'occupation, on peut seulement dire que la date précise et l'étendue du mouvement échappaient aux renseignements français qui ont, semble-t-il, sous-estimé l'opération qui se préparait. »(5) Quoique fondé sur des motivations opposées à celle de l'universitaire algérien, un témoignage produit dans « Le Monde» du 3 novembre 1980 par Jean-Emile Vié, ancien directeur du cabinet du chef de la Sûreté nationale, confirme ce point de vue en révélant l'état d'impréparation qui sévissait à l'époque du côté français. Occultant la force invisible qui soulevait le peuple algérien dans son désir d'indépendance, ce haut fonctionnaire de

police stigmatise

«

la volonté trop longtemps maintenue de

conserver aux événements le caractère d'opérations de maintien de l'ordre intérieur », et conclut, après avoir« égrené le cha(5) Cf. « L'Algérie en guerre" par Mohammed Teguia, Office des publications universitaires, Alger sans date, pages 140 et 141.

22

pelet des occasions manquées

» : «

Nos hésitations, nos tergi-

versations furent très largement responsables du fossé qui se creusa entre la métropole et l'Algérie, de la crise politique qui provoqua la fin de la Ne République et de notre insuccès final ». Au demeurant, Jean Vaujour lui-même, qui conserva ses fonctions de directeur général de la Police en Algérie de 1953 à 1955, a publié en novembre 1985, un peu sous forme de plaidoyer pro domo a posteriori, des souvenirs, précieux pour l'historien, sous le titre « De la révolte à la Révolution -Aux premiers jours de la guerre d'Algérie ».

REVUE DE PRESSE Comment réagit la presse? En France, comme en Algérie, tous les quotidiens et les hebdomadaires ignorent le caractère révolutionnaire des événements. Aucun ne semble avoir conscience que commence un phénomène historique irréversible. Le précédent vietnamien devrait aider à une juste intelligence de l'actualité, mais la grande majorité des journalistes demeurent comme figés sur des positions idéologiques séculaires. Toutefois, les organes communistes se démarquent sans ambiguïté du concert colonialiste d'ensemble. Des deux côtés de la Méditerranée. Ils ne sont d'ailleurs pas seuls. Lié aux milieux intellectuels les plus avancés, « France-Observateur » adopte pour sa part des positions qui reflètent l'existence en France d'un courant de pensée, non communiste, hostile aux méfaits et crimes du colo-

nialisme.

«

Témoignage chrétien»

s'oriente dans le même sens,

quoique de façon plus réservée. De même certaines publications trotskistes ou anarchistes, mais de façon plus radicales. Les écrits favorables au maintien de la domination de la France en Algérie, par le recours à une répression expéditive et bruta-

23

le, sont

largement

dominants.
«

Pour

la plupart

d'entre

eux

l'Algérie n'est autre,

légalement, constitutionnellement,

histo-

riquement» que la France. Trois départements français. C'est là un fait acquis... depuis les bancs de l'école primaire! Parmi les thèmes les plus développés l'un consiste à dénoncer les combattants algériens en les qualifiant de « bandits, terro-

ristes

»

ou

«

hors-la-loi ».

Mais, comme il faut aussi rassurer l'opinion publique, après avoir suscité son indignation, on va tenter de la calmer en minimisant la gravité des faits et en invoquant le prétendu loyalisme des populations musulmanes qui coopèrent avec l'armée française. Les mesures prises pour écraser la rébellion sont énumérées et vantées. Enfin, pour expliquer cette dernière, reporters, envoyés spéciaux, éditorialistes et hommes politiques désignent « la main de l'étranger» et « la menace du communisme international ». « Le Figaro» du 2 novembre titre « Vague de terrorisme en Algérie. Trente attentats ont été commis simultanément dans les régions de Constantine, d'Alger et d'Oran, au cours de la nuit de dimanche à lundi ». Le même jour, « l'Aurore » annonce en gros

caractères, sur la moitié de sa première page:

«

Les terroristes

passent à l'action en Algérie ». De même « Combat» indique: « Vague d'attentats en Algérie: sept morts. c.R.S. et parachutistes sont envoyés d'urgence », mais fournit de nombreux détails assortis de la même imputation: « ... Les terroristes ont mené leurs attaques à l'aide de bombes rudimentaires fabriquées et ont provoqué un grand nombre d'incendies dans les régions de Constantine, d'Alger et de Kabylie. Des actes de sabotage ont été commis sur les lignes téléphoniques et les commu-

nications ont été coupées avec Tizi-Ouzou et Azazga... » Le mot « terroriste » est certes ancien, mais qui ne sait, en
France, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, que ceux
et voir

qui ont été ainsi désignés peuvent devenir des « héros»

leurs actes glorifiés. Des patriotes que les autorités d'occupation allemandes et leurs complices vichystes croyaient stigmatiser en les qualifiant de « terroristes» sont devenus parlementaires, ministres, fonctionnaires, officiers supérieurs, ou, tout simple-

24

ment, anciens résistants entourés de respect et d'honneurs après la libération de la France. Décidément les journalistes français qui sévissent en cette fin d'année 1954 ont la mémoire courte. Mais, à ce moment-là, le peuple de notre pays est-il lui-même prêt à comprendre le renversement des rôles auquel il est voué par l'idéologie dominante que diffusent presse, radios et télévision? Ce peuple, qui, dans sa masse, a acclamé Pétain en 1940 et de Gaulle en 1944, ne préfère-t-il pas ignorer tout ce qui peut déranger son confort et sa tranquillité? Le 3 novembre, les quotidiens poursuivent leur mission au service d'un colonialisme attardé. Mais dans leur entreprise de mystification transparaissent des efforts délibérés pour minimiser l'importance des événements. jean-Marie Garraud écrit dans
«

Le Figaro

»

que

«

la flambée de terrorisme
qu'elle était née ».

en Algérie est tom«

bée aussi rapidement

Dans « l'Aurore ", Robert Bony reste plus offensif:

C'est

l'Afrique du Nord tout entière qu'il s'agit d'abord de protéger contre une même entreprise de banditisme. C'est à l'Algérie que Et ce journaliste, dont s'attaquent maintenant les terroristes. " on connaît déjà l'anticommunisme primaire, avance l'accusa-

tion de l'intervention
demment les mêmes

étrangère:
qu'en

«

Quels terroristes?
et les mêmes qu'au

Trop éviMaroc.

Tunisie,

Ceux qui prennent leurs consignes au Caire et à Moscou. » « Le Figaro» pose la même question et répond de façon similaire : « Quels sont les responsables des attentats: les extrémistes du M.T.L.D. qui veulent lancer l'Algérie dans la "lutte révolutionnaire" aux côtés des Tunisiens et des Marocains. » « Le Populaire de Paris », quotidien socialiste, amorce une campagne propre
«

visant à distinguer les combattants algériens de leur peuple: « ... Il n'apparaît pas que la population ait été,

de prés ou de loin, mêlée aux attentats. » L'édition du quotidien Le Monde» qui paraît dans l'après-midi de ce 3 novembre,
apporte une explication algérien plus perfide en évo«

daté du lendemain,

quant

la présence
d'un

de brigands dans l'Aurès », qu'il associe à
». Ce sont là des « faits

« l'existence

nationalisme

25

connus ». Pour ce journal, dont la clientèle comprend
nombre d'intellectuels

un grand

et membres des professions libérales, on « l'utilisation brutale et délibérée (de ces brigands) à des fins politiques et subversives ». La précision suivante est avancée par le secrétaire d'état aux Forces armées, Jacques Chevalier, député-maire d'Alger: « Nous avons maintenant la preuve formelle que les événements de lundi s'inscrivent dans un plan concerté, dont l'inspiration vient de l'extérieur... La France proteste d'ailleurs auprès du gouver-

se trouve en présence de

nement égyptien contre les attaques de la radio du Caire.

»

On ne parle jamais de la volonté d'indépendance des Algériens, ni des conditions d'existence qui leur sont imposées par la violence du fait colonial. La campagne de désinformation et falsification commence. Elle va se poursuivre pendant des années. Jusqu'aux inéluctables minutes de vérité. Mais, envers et contre tout réalisme, ne se poursuit-elle pas de nos jours, en dépit des enseignements de la défaite et de l'histoire, et en dépit de la clairvoyance forcée dont a dû faire preuve le général de Gaulle lui-même? Déjà à Paris d'autres dénonciations sans aucun fondement sont

brandies.

«

Il est impossible

de ne pas voir dans les attentats la

main des communistes, dit-on au Maroc )', rapporte le correspondant du « Figaro » dans ce pays. D'ailleurs, les 3 et 4 novembre, « l'Aurore» et « Le Figaro» rendent publics des « documents» destinés à établir « la responsabilité des communistes français ». En fait, ces quotidiens conservateurs et colonialistes utilisent, en le tronquant et en donnant leur propre interprétation tendancieuse, un rapport présenté le 7 juillet 1954 par Léon Feix devant le Bureau politique du Parti communiste français. A propos de la situation en Algérie, ce spécialiste des questions coloniales avait révélé: « tout se prépare, mais il ne faut rien laisser au hasard ». Nous savons depuis lors que les communistes étaient totalement en dehors du coup, à côté de l'événement, tout comme, par ailleurs, les principales personnalités algériennes, de Messali Hadj à Ferhat Abbas. Edouard Sablier, dans « Le Monde» du 5 novembre, s'en prend

26

pour sa part aux excès de

«

La Voix des Arabes» que diffuse la

radio du Caire. Le 1ernovembre à 23 heures, cette émission avait déclaré: « Aujourd'hui une puissante élite d'enfants libres de l'Algérie a déclenché l'insurrection de la liberté algérienne contre l'impérialisme français en Afrique du Nord », et donné lecture, nous l'avons déjà indiqué, de la « Proclamation du F.L.N. ». Alors que sur le plan international, les réactions journalistiques ne deviendront précises qu'avec un certain décalage dans le temps, le journal américain « New York Times », au contraire, prend rapidement le parti de l'impérialisme français. Le 9 novembre 1954, il publie une longue dépêche de son corres-

pondant

à Alger pour

souligner

que

«

les Musulmans,

tous

citoyens français, se tiennent à l'écart de la révolte », et, le lendemain, 10 novembre, son éditorial n'hésite pas à dresser un tableau idyllique et totalement mensonger des relations francoalgériennes: « Il y a dans le pays environ un million de Musulmans d'origine arabe et berbère. Des plans économiques bien préparés, notamment en matière agricole, sont appliqués par une excellente administration dans tous les domaines: santé, éducation, développement rural, industrie... » Quand on connaît les réalités d'alors, on peut juger de manière objective la désinformation délibérée ainsi servie aux lecteurs américains.

L'ÉCHO D'ALGER:

«

AGIR VITE ET FORT

»

En Algérie, la presse locale, quotidienne ou d'autres périodicités, déforme outrageusement ces mêmes réalités pour appeler à la violence répressive. A l'exception des publications communistes et des journaux proches des organisations nationales algériennes.
«

L'Écho d'Alger

»

que dirige Alain de Sérigny, titre, le 2

novembre, sur toute la largeur de sa première page: «Attentats terroristes en Algérie: 8 morts ». Un article d'infor27

mation générale précise

qu'une trentaine d'attentats d'inégale gravité ont été commis par de petits groupes de terroristes à travers le territoire national ». L'éditorial donne le ton de ce que revendiquent les milieux dirigeants de la colonie : «Agir vite et fort ». D'évidence, ces gens désirent de nouveaux massacres rappelant ceux déchaînés contre les populations du Constantinois en mai 1945. Le rédacteur déclare constater que
«

la date choisie, le synchronisme des attentats, la similitude des engins employés, l'organisation des groupes d'attaque en uniforme et casqués qui opèrent dans la région algéro-tunisienne, tout cela relève évidemment d'un plan minutieusement étudié. » Il parle de « machination », évoque « le brandon
«

de l'incendie

»

d'une insurrection généralisée, stigmatise la

« sanglante provocation » et assure que « tout sera mis en œuvre pour réprimer ces actions criminelles ». D'ailleurs, «des forces de police supplémentaires et trois bataillons de paras sont envoyés en Algérie ». La page 10 est consacrée au détail des attentats et dresse un bilan partiel des dégâts, « des millions de dégâts» à Boufarik, Azazga et Baba Ali où différents établissements ont été détruits par des incendies: une coopérative d'agrumes, un dépôt de liège et 370 tonnes d'alfa à la Cellunaf. L'édition du 3 novembre 1954 du même quotidien qui, par le passé, fut vichyste, darlaniste, gaulliste et toujours conservateur et réactionnaire, revient sur l'exigence d'une répression qui

pourrait être aussi violente que celle de mai 1945 : « Il faut faire
vite et écraser énergiquement le cordon Bickford jeté sur l'Algérie: la paix sociale le commande ». Évidemment par« paix sociale » il convient de comprendre qu'il s'agit des intérêts des plus gros colons, essentiellement grands propriétaires fonciers. Mais, « L'Écho d'Alger» ne manque pas l'occasion de dénoncer « l'odieuse version donnée par les communistes et le silence

significatif de leurs amis progressistes». À la meilleure place, ce quotidien publie également la déclaration officielle du gouvernement général de l'Algérie, attribuant les événements à des agissements perpétrés « à l'étranger» :
28

«
«

COMMUNIQUÉ DU GOUVERNEMENT GÉNÉRAL : Au cours de la nuit, en différents points du territoire algérien,

mais plus particulièrement dans l'est du département de Constantine et dans la région des Aurès, une trentaine d'attentats d'inégales gravités ont été commis par de petits groupes de terroristes.
«

Un officier et deux soldats ont été assassinés à Khenchela et à
Deux gardiens de nuit ont été tués en Kabylie.

Batna.
«
«

Des coups de feu ont été tirés sur les gendarmeries. On a également pu noter l'usage de certains engins explosifs
incendiaires rudimentaires qui généralement n'ont pas causé dégâts. Néanmoins des dommages relativement importants été enregistrés à la coopérative de Boufarik, dans un dépôt liège en Kabylie.

ou de ont de
«

Des mesures de protection

et de répression

qu'appelait

cette

situation ont été immédiatement mises en œuvre sur les ordres du gouverneur général qui a demandé et immédiatement obtenu que soient mis à sa disposition des moyens d'action complémentaires.
«

La population,

qui peut-être

assurée

que tout sera mis en

œuvre par le gouvernement pour assurer sa sécurité et réprimer ces menées criminelles témoigne dans tous les milieux de calme

et de sang-froid. » « Le 4 novembre, les articles du journal algérois fourmillent des qualificatifs « bandits » et « terroristes » appliqués aux Algériens
allumeurs des premières étincelles même temps, la feuille colonialiste révolutionnaires. Mais en essaye de tranquilliser ses
»

lecteurs en affirmant que
dans les Aurès ».

«

le calme

est revenu partout,

«

sauf

Comme on le comprend aisément avec le recul de l'histoire, ces journalistes ignorent encore la tactique du repli propre à la guerre populaire, à la guérilla. Le lendemain 5 novembre 1954, le gouverneur général Roger Léonard, dont on dit qu'il est socialiste, prononce une allocution radiodiffusée:
29

«

... Sur les faits, je ne pense pas qu'il soit nécessaire de revenir

longuement car les journaux n'ont rien laissé dans l'ombre, ditil, (oo.) pour connaître les origines d'un tel complot, il suffit d'écouter les appels frénétiques de certaines radios étrangères et de savoir les liens directs qui unissent les dirigeants de cette entreprise lointaine avec les groupements terroristes qui ont opéré en Algérie... » Il ajoute: « depuis une huitaine de jours,
oo.

nos forces de police et de gendarmerie ont été considérablement renforcées par l'envoi de huit compagnies de C.R.S. et de six escadrons de Garde Républicaine qu'à mon premier appel, avec une exceptionnelle promptitude, M. le ministre de

l'Intérieur

a fait diriger sur l'Algérie...

»

Il évoque ensuite l'union des populations vivant dans le pays et précise: « ... Nous entendons que cette union s'affirme avec éclat dans le cadre d'une œuvre de progrès matériel et de promotion humaine, dont M. Mitterrand, au cours de son récent voyage, pouvait vous assurer qu'elle allait recevoir un élan

nouveau...

»

N'accordons aucun commentaire à ces propos que l'histoire a relégués à la poubelle des échecs et d'une inéluctable défaite finale. Simultanément, toujours pour tenter de rassurer les colons inquiets, « l'Écho d'Alger» annonce que « la population musulmane a effectivement coopéré avec les forces de l'ordre ». Ce thème va devenir l'axe d'une propagande mensongère qui sera poursuivie pendant des années afin de faire croire que les combattants algériens sont coupés de leur peuple comme des desperados voués à l'isolement complet. Ainsi le 10 novembre, le quotidien français n'hésite pas à procla-

mer que

«

partout les populations

manifestent leur attachement

à la France ». Et le 13 novembre, il recourt cyniquement à une information-choc: « des avions étrangers survolent l'Aurès », tandis que la foule algéroise a commémoré à Alger l'anniversaire de l'armistice du 11 novembre 1918.

30

LES RÉACTIONS

DES SYNDICATS D'ENSEIGNANTS

Les réactions des syndicats d'enseignants sont certainement moins virulentes en la forme et ne s'expriment que plus tardivement. Elles appartiennent cependant au courant idéologique colonialiste. Pour ne pas les identifier avec celles des forces politiques réactionnaires, disons simplement qu'elles relèvent d'un courant de pensée paternaliste et néo-colonialiste, à la limite de l'humanisme dans le meilleur des cas. D'après les enquêtes et statistiques de l'INSEE, le corps enseignant compte 316 500 fonctionnaires et assimilés en 1954. Organisation de loin la plus importante, la Fédération de l'Éducation nationale (F.E.N.) fédère, comme son nom l'indique, les syndicats des trois degrés par lesquels sont appelés à passer écoliers, lycéens et étudiants: l'enseignement primaire (Syndicat national des instituteurs, S.N.I.), l'enseignement secondaire (Syndicat national de l'enseignement secondaire, S.N.E.S. et le Syndicat national de l'enseignement supérieur, S.N.E.S.-Sup.). Les deux tiers des professeurs et instituteurs sont adhérents à la F.E.N., qui, compte plus de 200 000 membres. Trois tendances principales s'y expriment et s'y affrontent: la tendance largement majoritaire, dite autonome, qui recueille dans les congrès un peu plus de 70% des mandats, la tendance

cégétiste « Unité et action» près de 20%, la tendance trotskiste « École émancipée» environ 5%, les autres mandats étant à classer dans les abstentions, les refus de vote, etc. Il y a 12 000 instituteurs d'origines ethniques différentes en Algérie.

L'organe le plus représentatif

est

«

L'École libératrice », hebdo-

madaire du Syndicat national des instituteurs et institutrices de l'union française. Dans ses colonnes sont publiés les points de vue dominants dans les rangs des enseignants. Son contenu prend en compte, outre les situations et revendications propres à la métropole, celles des territoires et départements d'Outre-mer. La première parution après le déclenchement de la Révolution algérienne est datée du 5 novembre 1954. Elle ne comporte pas

31

une seule

ligne sur les événements, mais, on y trouve dans la rubrique « La Vie syndicale », un article détaillé sur les activités et les exigences administratives de la section algérienne.

l'insistance

est mise sur la nécessité de

«

dérogation

à des licen-

ciements de maîtres n'ayant pas obtenu le C.A.P. (certificat d'aptitude professionnelle) dans les délais prévus». Dans l'édition suivante (n° 9 en date du 12 novembre 1954), il n'y a toujours rien sur le 1er novembre et la situation nouvelle en Algérie. Toutefois une 6< liste de souscription pour les sinistrés d'Orléansville fait état des sommes recueillies, département par département. Parmi les 15 départements mentionnés figu-

rent

«

le Maroc» et le « département
10 du 19 novembre,

d'Oran ».
le silence persiste.

Dans le numéro

Enfin, dans le numéro du 26 novembre 1954, sous le titre « La fin tragique de l'instituteur Monnerot » apparaît un récit transmis par la section du S.N.!. de Constantine. Dans un court chapeau de présentation, sous la signature d'Adolphe Baillet, on

peut apprendre

que

«

la nouvelle de l'attentat

dont furent vic-

times nos camarades Monnerot nous est parvenues alors que le Congrès de la F.E.N. se trouvait réuni et au début de la séance du 3 novembre. Les délégués unanimes ont salué la mémoire de notre camarade Monnerot... >'.Des précisions sont ensuite avan-

cées : « Les événements

d'Algérie ont créé une grande émotion.

Nous avons reçu à ce sujet plusieurs communications. Le Bureau national a estimé que, en raison de la gravité de la situation, une mission d'information sur place s'imposait. l'action engagée pour la défense de l'École n'avait pas permis un déplacement jusqu'ici. Nous serons en mesure prochainement de donner à nos camarades les informations nécessaires. Le S.N.I. n'entend pas rester muet sur cette grave question d'actualité,

mais il entend parler en connaissance
par les instituteurs syndicalistes événement tel qu'il fut rapporté

de cause.

»

Suit, envoyé

de Constantine, le récit de cet à l'époque du côté français. En

substance:

«

assassinat du caïd Mchounèche,

qui avait tenté de

prendre son arme, et de l'instituteur Monnerot en tant que roumi ». La version historique algérienne est différente, révélant

32

que la mission de l'unité ayant intercepté le car consistait à arrêter le caïd, mais non à le tuer. Sa réaction aurait imposé de l'abattre. Quant à la mort de l'instituteur français et aux blessures de son épouse, récemment arrivés de France, elles n'auraient été que le tragique résultat involontaire de balles perdues, au moment de l'intervention visant exclusivement le caïd.

Les numéros suivants de

«

L'École libératrice» n'aborderont de

nouveau le problème algérien qu'à la date du 10 décembre 1954 (n° 13) en commençant une série d'articles signés du secrétaire général du S.N.!., Denis Forestier. L'ensemble constitue en quelque sorte la doctrine de la F.E.N., dans laquelle le S.N.I. est le syndicat le plus influent. Dans cette série se trouvent aussi des articles exposant des points de vue diamétralement opposés. Celui du 25 février 1955 signé par Gaston Diot et Henri Sarda, militants de la tendance « École émancipée », auquel répond une longue motion du Conseil syndical de la section d'Alger dans l'édition n° 25 du 11 mars 1955. Il demeure indispensable de bien retenir que la tendance autonome, largement majoritaire, est la seule réellement représentative de l'opinion générale des enseignants français. Ce n'est pas à travers leurs organisations syndicales que pourront intervenir les professeurs et instituteurs qui voudront agir pour apporter aux Algériens une solidarité effective. Font état de cette réalité les souvenirs de Lisette Vincent rassemblés par Jean-Luc Einaudi dans son ouvrage « Un rêve algérien ». La mise au point qu'effectue Denis Forestier, dès les premiers paragraphes du compte-rendu de sa visite sur place dans le numéro 13 du 10 décembre 1954, pour protéger les points de vue de la plupart des instituteurs syndiqués en Algérie démontre que, par-delà un débat libre, ce sera la ligne majoritaire qui ne cessera de représenter le S.N.I. et la F.E.N. de manière officielle. Or cette ligne, qui se manifeste dans la motion du Conseil syndical de la section d'Alger (n° 25 du 11 mars 1955) et qui triomphera lors des instances de sommet et congrès ultérieurs, « considère que l'évolution des peuples nord-africains peut et
33

doit se faire sans mettre en cause le cadre des institutions politiques de la démocratie française... ». Il est dès lors très clair que pour la masse des enseignants français, la question de l'indépendance des colonies ne se pose pas. Sauf pour une très faible minorité qui réussit à produire son opinion dans le numéro 23

de

«

L'Écolelibératrice» du 25 février 1955, et continuera à sou-

tenir et défendre des positions anticolonialistes dans toutes les circonstances. Les positions des instituteurs communistes s'identifient constamment à celles de la direction de leur parti, dont certains dirigeants justifieront plus tard les hésitations justement par l'assassinat de l'instituteur Monnerot.

À CONTRE-COURANT:«

TÉMOIGNAGE

CHRÉTIEN» qui ne participe
«

Voyons maintenant les réactions de la presse pas au chœur vociférant des colonialistes.

En France, un hebdomadaire

issu de la Résistance,

Témoi-

gnage chrétien» milite, comme l'indique son sous-titre, « pour la vérité et la justice quoi qu'il en coûte ». Ses colonnes contiennent de nombreux articles d'inspiration

religieuse. Ainsi, dans le numéro publié à la veille du 1cr novembre 1954, paraît une étude sur« le peuple de Dieu, gloire de Dieu ». Mais, à côté de cette orientation qui manifeste la pensée la plus avancée de la famille spirituelle la plus nombreuse dans le pays, depuis déjà des semaines et des mois, cet organe soutient une campagne positive en faveur des revendications nationales des peuples marocain et tunisien. Ne va-t-il pas, précisément dans ce numéro, jusqu'à dénoncer les pratiques les plus monstrueuses déjà en vigueur: « ... la tragique "erreur" du 20 avril 1953 : les victimes des vagues d'attentats provoqués par la déposition du sultan légitime, les souffrances injustement imposées à de faux coupables, les tortures infligées 34

pour arracher les aveux, la violation du droit pendant de longues années, voilà ce qu'aucun gouvernement ne saurait réparer ». Dans son édition suivante, en date du 5 novembre 1954, « Témoignage chrétien » sous le titre « Toussaint sanglante en Algérie» adopte une position couvrant l'actualité d'ensemble des événements et interroge à propos « des attentats concertés contre d'innocentes victimes» : « Qui est responsable de ces troubles et de ces crimes? », assurant, « Il ne suffit pas d'analyser les causes du malaise d'Mrique du Nord pour répondre à cette question précise. Mais, dans ces pays, l'absence d'un vrai pouvoir national n'arrange pas la situation. Tant que n'existe pas ce pouvoir, doté de la confiance populaire, capable de répondre du maintien de l'ordre, la police tient lieu de politique et le terrorisme dialogue tragiquement avec le contre-ter-

rorisme. Quand sortira-t-on de cette impasse? »
En page 3 est présentée une étude de Robert Barrat, journaliste qui s'engagera ultérieurement aux côtés du F.L.N., sans doute préparée et même rédigée avant le jour du déclenchement de la Révolution en Algérie. Il est aisé d'en transposer l'essentiel au cas spécifique de cette dernière, tant ses motivations sont indissociables de celles des autres peuples du Maghreb: « ... Tout comme au Maroc, le terrorisme est provoqué par le mécontentement populaire devant certains actes des autorités françaises, ou de trop dures conditions économico-sociales. Des paysans, des ouvriers, des étudiants ont gagné le maquis parce qu'ils pensaient devant la politique du néo-destour et l'emprisonnement de ses dirigeants, qu'il n'y avait plus d'autres méthodes pour faire avancer la cause de l'indépendance que de faire appel aux armes. D'autres sont partis dans les djebels à cause du chômage, et parce qu'ils étaient recherchés par la police, ou pour toute autre raison... »Puis, ici, sont fournies d'intéressantes précisions attestant d'une compréhension clairvoyante des faits:
«

... Il y a dans les rangs de ces combattants

du meilleur et du

pire, comme dans les troupes de toute de grand chemin côtoient d'honnêtes

résistance: des bandits paysans. Dans certains

35

secteurs

les fellaghas

se sont d'ailleurs

eux-mêmes

fait justice et

l'on a retrouvé les cadavres décapités de certains d'entre eux connus comme des pillards ou des rançonneurs : ils avaient été exécutés par leurs chefs. Il faut se garder en effet d'imaginer les fellaghas comme des bandes de hors-la-loi n'obéissant à aucune autorité et agissant sans contrôle. Tous les témoignages concordent au contraire pour démontrer qu'ils sont organisés, enca-

drés et disciplinés...
En fait, c'est à partir
«

»

de son édition

du 12 novembre

1954 que

Témoignage
posés

chrétien»

aborde
»

plus concrètement
qui se déroulent

les proen Algérie:

blèmes
«

par les événements

Que se passe-toil en Algérie?

interroge-t-il

en publiant une

photographie de Messali Hadj souriant. «Le réveil de la Toussaint a été brutal. Les hommes informés, eux, auront été peu surpris, car le feu couvait depuis longtemps. Trop de causes

avaient contribué à la brusque poussée du nationalisme...

»

Et pour essayer de mieux informer ses lecteurs, l'hebdomadaire chrétien, dans la quasi totalité de sa page 3, présente un long article de l'historien alors considéré comme le meilleur spécialiste de l'Afrique du Nord, le Professeur Charles-André ]ulien.(6) Nous pourrions exercer nos critiques vis-à-vis de certaines idées avancées dans cette étude, mais il nous paraît plus opportun de souligner combien, dans les circonstances du moment, elle constitue un document dont les aspects positifs l'emportent largement sur les avis discutables. D'ailleurs la présentation de cette page attire l'attention par ce que nous appelons aujourd'hui une bande dessinée, placée sur sa largeur entière, au-dessus du texte.
(6) Le Professeur Charles-André Julien, historien du Maghreb, n'est autre que

l'un des anciens fondateurs, jeune et ardent militant, du Parti communiste en Algérie. Nous avons rapporté ses positions, notamment au Congrès de Tours, comme lors de son séjour dans la jeune U.R.S.S. dans le tome 2 de notre ouvrage "Le Parti communiste français et la Révolution nationale algérienne" . Devenu membre du Parti socialiste (S.F.I.O.), le même homme exerça aussi, en 1936, d'importantes fonctions découlant de sa spécialité, au service du Gouvernement de Front populaire présidé par Léon Blum.

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Il s'agit de cinq caricatures dont l'ironie met directement en question la situation coloniale. La première vise à ridiculiser la division administrative de l'Algérie en « trois départements français ». La seconde montre le statut politique imposé à ce pays inscrit sur un monument aux morts. La troisième démasque les grandes sociétés qui dominent l'économie, en la personne d'un colonial, cigare aux dents, se prélassant devant un verre et une bouteille. La quatrième montre un fellah, muni d'un sac vide, regardant la mer où vogue un paquebot aux cheminées fumantes. La cinquième présente un travailleur algérien, émigré en France, maigre et debout devant de miséreuses maisons et un hôtel borgne. Dans l'étude de Charles-André Julien, on peut apprendre que de 1865 à 1934 la France n'a accepté que 2 500 naturalisations d'Algériens, soit 36 par an. L'historien rappelle ce qu'écrivait Jules Ferry en 1892 : « Il est difficile de faire comprendre au colon européen qu'il existe d'autres droits que les siens en pays arabe et que l'indigène n'est pas une race taillable et corvéable à merci », à quoi, en mai 1954, l'évêque d'Alger, Monseigneur Duval, pouvait ajouter: « L'Algérie est un pays pauvre. Quand on respecte le pauvre, on ne se permet pas un étalage de luxe provocant, un accroissement intolérable de dépenses superflues, alors que le pauvre manque de pain, de vêtements, d'abri... ». Au nombre des «occasions manquées» pour rapprocher peuples algérien et français, cet article évoque le projet Blum-Viollette auquel s'opposèrent victorieusement trois cents maires des communes d'Algérie, puis le truquage des élections du second collège et du Statut de 1947. Après avoir caractérisé les actions des patriotes algériens comme des « réactions de désespoir» et considéré qu'elles étaient le fait des éléments extrémistes, Charles-André Julien interpelle de manière presque suppliante les hommes qui sont au gouvernement de la France et sont, pour lui, des amis de longue date: « ... Pour les autorités nord-africaines, écrit-il, l'essentiel est non de rétablir l'ordre, mais d'inspirer une terreur qui garantisse des mois ou des années de répit. Monsieur Mitterrand, je le sais, est
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trop intelligent pour croire que les instructions qu'il donne, dont nous sommes sûrs qu'elles sont conformes à la justice, seront respectées. Les responsables d'Alger seront trop heureux de le mettre dans le bain et de lui faire encaisser la responsabilité de la répression. Ils feront ainsi d'une pierre deux coups: ils mâteront l'opposition indigène et discréditeront le "sale juif" qui a l'impudence de tenir la présidence du Conseil... M. Mitterrand a tort d'afftrmer qu'il ne doit pas y avoir de nationalisme algérien. Le nationalisme est la forme comprimée du patriotisme... Huit millions d'indigènes ne pourront indéfiniment abandonner leur sort à un million de non-musulmans, qui les considèrent comme des ennemis ou des citoyens diminués...
»

En conclusion,

Charles-André Julien exige

«

l'application

loyale

du Statut », manifestant est désormais dépassé dent du gouvernement,

ainsi ses illusions ou le simple fait qu'il par les événements. À propos du présiPierre Mendès-France, il avance toute-

fois cet avertissement

prémonitoire:

«

En Algérie, les vieux slo-

gans qu'il donne l'impression de reprendre, n'apaiseront pas ses ennemis, mais, décourageront ceux qui attendaient de lui

une justice large et rapide au Maghreb. » y a-t-il désaccord au sein du comité de rédaction de « Témoignage chrétien » ou simplement adaptation à l'apaisement illusoire qui semble intervenir après la semaine du Premier Novembre et les combats du massif de l'Aurès? Toujours est-il que l'hebdomadaire n'évoque plus l'Algérie dans son numéro du 19 novembre et qu'il adopte une position assez nettement

en retrait dans son numéro du 26 novembre:

«

Pour une paci-

fication sans violence... d'autant plus que la flambée du début de ce mois semble s'éteindre. Après avoir longtemps occupé le haut de la première page des quotidiens, l'Algérie reprend une place plus modeste... »

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ANTICOLONIALISTE:

«FRANCE-OBSERVATEUR»

L'hebdomadaire « France-Observateur» peut paraître plus engagé. Dès le 4 novembre 1954, Claude Bourdet y produit un long

article qui a valeur d'éditorial
Maghreb D'entrée ». de jeu, le journaliste
«

sous le titre
se démarque

«

Le carrefour

du
de

de l'ensemble

ses homologues:

Il est effarant de voir des confrères

hon-

nêtes et généralement bien informés, se contenter, pour expliquer la révolte algérienne, de la thèse pourtant si éculée des "meneurs" cherchant "sur les ordres de l'étranger" à troubler la paix d'une population relativement heureuse et en tout cas

pleine d'espérance...

»

Puis vient le meilleur de l'article:

«

Il

vaudrait mieux, ne fut-ce que pour comprendre ce qui se passe, dire d'abord la vérité. La vérité, c'est que le peuple d'Algérie, s'il a quelques droits politiques (surtout théoriques) de plus que les peuples marocain et tunisien, est sur le plan économique encore plus malheureux qu'eux, parce qu'encore plus spolié et prolétarisé par une colonisation plus nombreuse et plus ancienne. La vérité, c'est que 2 500000 hectares, le quart des terres, et de loin les meilleures, ont été depuis cent vingtquatre ans réquisitionnées, achetées à vil prix, ou subtilisées d'une manière quelconque, aux Algériens par les colons: exemple: les 500 000 hectares volés aux Kabyles pour les punir de s'être, en 1871, au nom de la révolte de Mokrani, laissés berner par les officiers français bonapartistes. La vérité, c'est que le vol des terres n'a été compensé par aucune industrialisation sérieuse. L'Algérie était aux mains des rois de la vigne et de l'alfa. La vérité, c'est que le seul exutoire accordé à l'énorme masse de déracinés et de sans-travail ainsi créée, a été l'exode massif vers les usines françaises où ces sous-prolétaires (auxquels on se garde bien de donner la moindre formation professionnelle) sont relégués dans les tâches les plus pénibles et les plus mal payées, empilés dans des taudis et fusillés par la police quand ils osent manifester. La vérité, c'est que de 15000 à 45 000 Algériens ont été massacrés par l'armée dite "françai-

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