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Anticléricalisme, minorités religieuses et échanges culturels

De
345 pages
Cet ouvrage s'organise autour de l'étude des conditions des minorités religieuses de l'Antiquité au XXè siècle : cultes de montagnes celtes et ligures, des régions alpines sous l'Empire romain, Vaudois du Piémont du Moyen Age au XIXè siècle, protestants du Dauphiné, méthodistes de Gold Coast au XIXè. Suivent les contributions consacrées à l'anticléricalisme. Au final, il s'intéresse à l'analyse des échanges culturels franco-italiens de l'Antiquité au XXè siècle.
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Actes du colloque en hommage à Jean-Pierre Viallet organisé à Grenoble les 29-30 janvier 2004 et intitulé : Anticléricalisme, minorités religieuses et échanges culturels entre la France et l’Italie de l’Antiquité au XXe siècle.

Illustration de couverture : Garibaldi, commandant en chef des chasseurs des Alpes, Image d’Epinal, 1859 dans Hubert Heyries, Garibaldi, le mythe de la révolution romantique, éd. Privat, 2002.

Les Auteurs
- Colette Annequin, professeur en histoire grecque, Grenoble II - Pierrette Paravy, professeur émérite en histoire médiévale, Grenoble II - Pierre Bolle, maître de conférences en histoire contemporaine en retraite, Grenoble II - Renata Allio, professeur en histoire contemporaine, Université de Turin, Italie - Michele Rosboch, Professeur en histoire contemporaine, Université de Turin, Italie - René Favier, professeur en histoire moderne, Grenoble II - Anne Hugon, maître de conférences en histoire contemporaine, Grenoble II et Institut Universitaire de France - Catherine Brice, maître de conférences en histoire contemporaine, IEP de Paris - Eric Vial, professeur en histoire contemporaine, université CergyPontoise - Frédéric Attal, maître de conférences en histoire contemporaine, Université d’Orléans) - Jacques Annequin, professeur en histoire ancienne, Université de Franche-Comté - Gilles Montègre, allocataire moniteur en histoire moderne, Doctorant, Grenoble II - Dominique Poulot, professeur en histoire moderne, Université Paris I - Mélanie Traversier, allocataire moniteur normalienne en histoire moderne, Doctorante, Grenoble II - Pierre Guillen, professeur émérite en histoire contemporaine, Grenoble II - Gilles Bertrand, professeur en histoire moderne, Grenoble II - Anne-Marie Granet-Abisset, professeur en histoire contemporaine, Grenoble II - Olivier Forlin, maître de conférences en histoire contemporaine, Grenoble II

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Remerciements

Nous tenons à remercier chaleureusement les intervenants au colloque et auteurs des articles de ce livre qui, lorsque nous leur avons soumis l’idée d’un hommage à Jean-Pierre Viallet, ont spontanément apporté leur soutien. Notre reconnaissance va plus particulièrement à Gilles Bertrand et Éric Vial qui ont suggéré plusieurs noms d’intervenants, et dont les conseils furent précieux quant à la réflexion autour des problématiques du colloque ; en outre Éric Vial a traduit de l’italien l’article de Michele Rosboch. Que Pierre Guillen qui, outre sa contribution scientifique, a accepté de présenter au colloque l’itinéraire professionnel et scientifique de Jean-Pierre Viallet, et Hubert Desvages, qui a participé à la définition des principaux axes du colloque et nous a utilement conseillé, trouvent l’expression de toute notre reconnaissance. Nous remercions Claudia Toffolo, directrice de l’Institut culturel italien de Grenoble, qui a accompagné le projet. Nous n’oublions pas les encouragements et le soutien de Daniel J. Grange, Claire et Jacques Prévotat, Robert Chagny, Henri Falque-Vert, Yves Armand, qui ont ainsi témoigné de leur amitié pour Jean-Pierre Viallet. En outre Daniel J. Grange, Jacques Prévotat, Gilles Bertrand et Catherine Brice ont aimablement accepté de présider les séances du colloque : qu’ils en soient remerciés. Toute notre gratitude va à Danielle Viallet et à ses enfants qui ont répondu à toutes nos sollicitations et n’ont pas manqué de soutenir le projet. Notre reconnaissance va enfin à Catherine Brun et Isabella Tarricone dont nous saluons l’efficacité et la sympathie, et sans qui le colloque n’eût été ce qu’il fut, et l’ouvrage n’aurait pu acquérir sa forme définitive. Le colloque comme le présent volume ont bénéficié du soutien du CRHIPA.

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SOMMAIRE

Introduction....................................................................................................11 Bibliographie des travaux de Jean-Pierre Viallet...........................................19 PREMIERE PARTIE LES QUESTIONS RELIGIEUSES Chapitre I Les minorités religieuses dans les régions alpines Colette Annequin Religion et Acculturation dans les Alpes : sur quelques cultes des hautes vallées alpines ...........................................25 Pierrette Paravy Entre tradition et rupture. Les Vaudois des Alpes à l’aube de la Réforme ...............................................................................................41 Pierre Bolle Alexis Muston, historien des Vaudois en 1851.....................................................................55 Renata Allio Les Vaudois face à l’industrialisation des vallées alpines au XIXe siècle................................................................................................61 Michele Rosboch Les minorités religieuses dans le royaume de Piémont-Sardaigne et les réformes de Charles-Albert...............................................................85 René Favier Les intendants et la Révocation de l’édit de Nantes en Dauphiné ...........93 Anne Hugon La situation des convertis au méthodisme en Gold Coast (Afrique de l’Ouest) au milieu du XIXe siècle..............................................................103

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Chapitre II L’anticléricalisme en Italie et dans l’émigration italienne Catherine Brice Religion civile et identité nationale...........................................................123 Eric Vial L'anticléricalisme dans l'émigration antifasciste italienne à l'époque des fronts populaires ...............................................................139 Frédéric Attal L’anticléricalisme des intellectuels italiens après 1945 ...................................................................................................157 DEUXIEME PARTIE ECHANGES ET TRANSFERTS CULTURELS ENTRE LA FRANCE ET L'ITALIE Chapitre III Influences réciproques et médiation culturelle Jacques Annequin Particularismes et contacts culturels dans l'empire romain Le témoignage d'Artémidore de Daldis ...................................................171 Gilles Montègre Un médiateur culturel français dans la Rome des Lumières : le père François Jacquier 1744 – 1788 .....................................................181 Dominique Poulot Le Vasari français : Emeric-David...........................................................203 Mélanie Traversier Musique virile et airs futiles. Génie national et genre musical au miroir de la rivalité entre deux capitales lyriques, Paris et Naples v. 1750–v. 1815 ...........................................................................................219 Pierre Guillen La revue l’Europe nouvelle et l’établissement du régime fasciste en Italie .......................................................................................................251 8

Chapitre IV Le voyage et le livre, vecteurs des relations culturelles Gilles Bertrand Voyage en Italie et guerre : traces, discours et récits de gens de lettres français au XVIIIe siècle............................................................................263 Anne-Marie Granet-Abisset Les Alpes « cultivées ». Le goût du livre et la maîtrise des savoirs écrits dans les sociétés alpines traditionnelles. L’exemple du territoire des Escartons.....................................................305 Olivier Forlin La littérature italienne contemporaine en France : réception et médiation culturelle(de 1945 aux années 1970)..................325

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Introduction

Le présent ouvrage est issu d’un colloque organisé à Grenoble, dans le cadre du Centre de Recherches de l’Histoire de l’Italie et des Pays alpins (CRHIPA), au début de l’année 2004 en hommage à Jean-Pierre Viallet qui fut Professeur d’histoire contemporaine à l’Université Pierre Mendès France de Grenoble. Si l’objectif était bien de saluer la mémoire de celui qui fut un ami, un collègue et un éducateur, un autre était de faire du colloque comme du livre une œuvre scientifique structurée autour de problématiques et d’axes de recherches précis afin de contribuer – et c’est là également une belle manière de rendre hommage à celui qui a consacré toute une partie de sa vie à ses travaux d’historien – à l’avancée de la recherche historique. Né en 1938, Jean-Pierre Viallet obtint l’agrégation d’histoire en 1962 ; il enseigna alors quelques années en lycée, à Annecy, avant de devenir assistant (1965-1970), puis maître-assistant (1970-1973) à la faculté des Lettres de Grenoble. Un détachement au CNRS (1973-1977) lui permit d’effectuer de nombreux séjours à l’École française de Rome mis à profit pour consulter et rassembler la documentation relative à sa thèse d’État. Il retrouva son poste de maître-assistant à l’Université des sciences sociales de Grenoble (1977-1985), devint maître de conférences (1985-1993), puis Professeur des Universités (1993-1999), toujours à Grenoble, et enfin Professeur émérite après 1999. Membre du CRHIPA, il en fut un des piliers et un de ceux, lorsque le Centre était dirigé par Pierre Guillen puis par Daniel-J. Grange, qui contribuèrent à son essor comme en témoigne une communication qu’il fit en 1981 devant un auditoire composé de membres de la rédaction de la Revue d’histoire moderne et contemporaine qui étaient venus « visiter » les chercheurs du Centre fondé quelques années plus tôt 1. Ses travaux s’inscrivent principalement dans deux champs de la recherche historique : l’histoire religieuse et l’histoire culturelle, appliquées respectivement à l’Italie et aux relations franco-italiennes. L’histoire religieuse de l’Italie retint son attention de nombreuses années puisqu’il consacra ses deux thèses à ce domaine de la recherche. Dans la première, thèse de troisième cycle dirigée par Pierre Guiral et soutenue en 1970, il étudia les minorités vaudoises d’Italie – les communautés des hautes vallées
Jean-Pierre Viallet, « L’anticléricalisme italien de 1871 à 1915 », Bulletin de la Société d’histoire moderne, 1981, n° 4. La bibliographie exhaustive de Jean-Pierre Viallet est reproduite dans les pages qui suivent cette présentation.
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affluentes du Pô –, de Giolitti à Mussolini (1911-1945) 2, en centrant sa réflexion sur les conditions des Vaudois, et les fondements éthiques, culturels et politiques de cette société. Quant à sa thèse de doctorat d’État, réalisée sous la direction de René Rémond et soutenue en 1992 à l’Université de Paris X-Nanterre, elle embrasse l’histoire de l’anticléricalisme dans l’Italie de la période libérale (1867-1915) 3 ; un anticléricalisme que s’approprièrent divers courants de pensée et divers groupes politiques et sociaux, chacun le colorant de sa sensibilité et de ses thématiques propres : ainsi Jean-Pierre Viallet identifia-t-il l’anticléricalisme des libéraux, celui des libres penseurs et des francs-maçons, et un anticléricalisme populaire porté notamment par les forces politiques de gauche 4. Minorités religieuses, mouvements contestant le pouvoir et l’influence de l’Église catholique : ce sont les marges de la sphère religieuse en Italie qui furent les objets de ses recherches. Avant même que sa thèse d’État ne fût achevée et donc tout en continuant ses recherches en histoire religieuse, Jean-Pierre Viallet se tourna vers l’histoire culturelle. C’est l’histoire des politiques culturelles et celle de la propagande qui suscitèrent dans un premier temps son intérêt puisqu’il ébaucha, d’une part, une histoire de l’Institut français de Florence 5 et, d’autre part, analysa la propagande française en direction de l’Italie, orientée vers la sphère de la culture, visant à convaincre celle-ci d’entrer dans la Grande Guerre au côté de l’Entente 6 ; puis il concentra son attention sur l’étude des relations et échanges culturels « informels » ou « non-officiels » entre la France et l’Italie au XXe siècle. Il se focalisa plus particulièrement sur le rôle du livre à la fois comme objet et vecteur de ces relations
Id., Les Vaudois d’Italie, de Giolitti à Mussolini (1911-1945), Thèse de 3e cycle, 1970, dact., 2 vol., 762 p. La thèse a été publiée en Italie : La Chiesa valdese di fronte allo Stato fascista (1922-1945), Turin, Claudiana Editrice, 1985, 423 p. 3 Id., L’anticléricalisme en Italie (1867-1915), Thèse pour le doctorat d’État, Paris X-Nanterre, 1992, 8 vol., dact., 2813 p. 4 Voir à cet égard son article sur « L’anticléricalisme de Garibaldi », in Hommes, Idées, Journaux. Mélanges en l’honneur de Pierre Guiral, Publications de la Sorbonne, 1988, pp. 457-476. 5 J.-P. Viallet, « Une création originale : l’Institut français de Florence », Risorgimento (Bruxelles), 1981, n° 1, pp. 33-62. L’étude a été poursuivie par Isabelle Renard dans le cadre d’une thèse de doctorat dirigée par Daniel-J. Grange, soutenue à Grenoble en 1996 et publiée peu après : I. Renard, L’Institut français de Florence (1900-1920). Un épisode des relations franco-italiennes au début du XXe siècle, Rome, École française de Rome, 2001. 6 J.-P. Viallet, « Aspects de la propagande française en Italie », in La France et l’Italie pendant la première guerre mondiale, Grenoble, PUG, 1976, pp. 200-245.
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réciproques 7, et sur l’identification et l’analyse des représentations croisées 8. Jean-Pierre Viallet accompagna le mouvement de renouvellement de l’histoire culturelle de la période contemporaine initié à partir du début des années 1980, se souciant notamment d’appliquer les méthodes de l’histoire sérielle à l’histoire culturelle 9 et de sonder le champ des représentations et imaginaires collectifs (territoires, bien entendu, alors explorés depuis plusieurs années déjà, dans le cadre de l’histoire des « mentalités », par les historiens du Moyen Âge et ceux de la période moderne, mais sur lesquels les contemporanéistes ont tardé à leur emboîter le pas). Ainsi le présent ouvrage entend-il explorer en les prolongeant les chantiers ouverts par les recherches de Jean-Pierre Viallet, reprenant ici des problématiques qu’il a jadis définies, proposant là de nouvelles pistes de réflexion. Structuré selon les deux champs de la recherche auxquels il a consacré ses travaux, le livre rassemble tout d’abord les interventions relatives aux questions religieuses. Plusieurs d’entre elles s’interrogent sur les conditions des minorités religieuses : celles des communautés alpines celtes et ligures - dans l’Antiquité, étudiées par Colette Annequin, dont les cultes de montagne, tout en perdant de leur vitalité face aux dieux romains, parviennent toutefois à résister à la religion dominante ; celles des Vaudois des hautes vallées alpines, cibles des persécutions catholiques à la fin du
Id., « Statistiques et histoire des relations culturelles franco-italiennes : l’exemple des traductions (1932-1939) », in Il vincolo culturale tra Italia e Francia negli anni trenta e quaranta, sous la direction de J.-B. Duroselle et E. Serra, Milan, F. Angeli, 1986, pp. 246-294 ; « Le livre, témoin des relations culturelles entre l’Italie et la France (1945-1958) », Mélanges de l’École française de Rome, Moyen Age - Temps Modernes, 1986, t. 90, 1, pp. 465-524 ; « Le livre français en Piémont (1932-1958) », in Le identità regionali. Fascismo e antifascismo in Piemonte, sous la direction de M. Guasco, Milan, F. Angeli, 1987, pp. 103-132. 8 Id., « L’Italie des années 20 dans les revues de la droite française », in La Francia e l'Italia negli anni venti : tra politica e cultura, sous la direction d’E. Decleva et P. Milza, Milan, F. Angeli, 1998, pp. 134-177 ; « Un paysan-soldat français en Italie durant la Grande Guerre : expérience vécue ou voyage imaginaire ? », in Le vie delle Alpi : il reale e l’immaginario/Les chemins du voyage en Italie : du réel à l’imaginaire, sous la direction de Gilles Bertrand et Maria Teresa Pichetto, CSAAO/CRHIPA, Musumeci Editore, 2001, pp. 236-247. 9 Pascal Ory soulignait alors la nécessité, pour l’histoire culturelle du contemporain, de choisir des « indicateurs culturels » permettant de « sortir de l’exclusive considération de l’intuitif et de l’ineffable » (P. Ory, « L'histoire culturelle de la France contemporaine, question et questionnement », Vingtième siècle, Revue d'Histoire, n° 16, octobre 1987, p. 67-82 [citation p. 72]).
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XVe siècle, qui adoptent la Réforme en 1532 et dont Pierrette Paravy analyse les structures sociales et religieuses ; Vaudois dont l’un des plus éminents représentants, Alexis Muston, dont Pierre Bolle restitue l’itinéraire, écrivit une histoire parue en 1851 et joliment intitulée L’Israël des Alpes ; Vaudois qui obtiennent en 1848, comme le rappelle Michele Rosboch, la liberté d’exercer leur culte dans le royaume de Piémont de Charles-Albert mais sont confrontés, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, à de nouveaux défis qu’analyse Renata Allio : ceux de l’industrialisation des vallées alpines et du travail en usine qui remettent en cause des structures communautaires basées sur la cellule familiale et une activité essentiellement agricole ou artisanale. L’émigration, réponse d’une partie des familles vaudoises à ces défis, n’empêche pas celles-ci de conserver intactes tant leur organisation sociale que leurs spécificités religieuses. Autre minorité religieuse, les protestants du Dauphiné qui, au lendemain de la Révocation de l’édit de Nantes, sont en butte à la répression dirigée contre eux par les intendants même si l’action de ceux-ci se trouve entravée, comme l’indique René Favier, par les pesanteurs administratives, des considérations financières et fiscales, ou encore l’influence sociale de certains réformés. A priori éloignée des préoccupations des minorités des régions alpines, celle qu’incarnent les convertis au méthodisme dans la Gold Coast du milieu du XIXe siècle présente en réalité plus d’une analogie avec elles, comme le suggère l’étude d’Anne Hugon. À commencer par son « statut » même de minorité : très peu nombreuse sur le plan quantitatif, perçue comme une menace pour sa cohésion par la majorité « païenne », elle est toutefois influente sur le plan social et admirée parce que lettrée et familière de la modernité. Autre point commun partagé avec les minorités religieuses des régions alpines : une capacité de résistance face à la volonté de la « majorité » (qu’elle soit romaine, catholique ou « païenne ») de dominer, influencer, convertir, réprimer ce qui est considéré comme une « déviance » : résistance des dieux celtes ou ligures dans les zones de montagne face à la romanisation et pérennité de ces cultes jusqu’à une période avancée, résistance des communautés vaudoises face aux persécutions catholiques ainsi qu’aux défis de l’ère industrielle et de l’exil, résistance des protestants dauphinois comme des méthodistes de Gold Coast, ceux-là souvent du fait de leur influence sociale, ceux-ci grâce à leur éducation et leur accès à la modernité. Quant à l’anticléricalisme dont Jean-Pierre Viallet avait analysé l’enracinement social et politique, ainsi que les thèmes et les mots d’ordre, dans l’Italie de la monarchie constitutionnelle, il imprègne parfois la religion civile italienne qui, nous explique Catherine Brice, si elle ne fait pas appel aux masses directement, se répand néanmoins après 1860 en s’articulant 14

autour de la monarchie et en s’incarnant dans la personne du roi. Parfois donc teintée d’anticléricalisme, se présentant initialement en rivale du catholicisme, cette religion civile perpétue cependant, dans certaines de ses manifestations, des formes religieuses, et enregistre même - notamment lors des cérémonies de la mort des rois - la participation du clergé. Par ailleurs, force est de constater avec Éric Vial que l’anticléricalisme perdure et conserve une virulence dans un contexte historique pourtant différent, celui de l’entre-deux-guerres, auquel est confrontée l’émigration antifasciste italienne réfugiée en France ; toutefois, à partir du milieu des années trente, sous l’effet de la stratégie unitaire déployée par les communistes consistant à rassembler tous les courants de l’antifascisme, y compris sa composante catholique, il s’estompe et fait place à de meilleures dispositions à l’endroit de l’Église et des démocrates chrétiens, au moins jusqu’à l’été 1939. Frédéric Attal constate qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le PCI, engagé dans une stratégie de reconstruction politique et socioéconomique de l’Italie, et soucieux de s’implanter dans un tissu social transalpin marqué par l’attachement à la religion catholique, cherche une nouvelle fois, jusque vers 1947-1948, à ménager l’Église et les catholiques, affaiblissant ainsi l’anticléricalisme populaire 10. Un anticléricalisme nouveau prend cependant corps dans l’Italie du second après-guerre : celui des intellectuels, qu’ils soient communistes ou appartiennent à la mouvance de la gauche laïque indépendante, alimenté par leur hostilité à l’intégration du parti démocrate chrétien dans la vie politique et leur aversion face aux ingérences de l’Église dans le domaine temporel ; cet anticléricalisme-là est une réponse à la nouvelle donne de la politique italienne : à l’écart des institutions depuis l’Unité et le refus de la papauté de reconnaître le nouvel État italien, le catholicisme politique domine désormais celui-ci. L’ensemble de textes composant la partie consacrée aux échanges et transferts culturels s’inscrit lui aussi pleinement dans la continuité des problématiques définies par Jean-Pierre Viallet : analyse des contacts entre cultures, des phénomènes de médiation, de réception, de transferts et d’acculturation qui en résultent ; identification des représentations réciproques ; rôle du livre et du voyage, à la fois objets d’étude et vecteurs des relations culturelles ; sans omettre l’étude des politiques culturelles. Problématiques appliquées, bien entendu, aux échanges entre cultures italienne et française. Cette seconde partie se propose, en reprenant les
On sait que les députés communistes, à l’exception de deux d’entre eux qui se sont abstenus, ont voté l’intégration dans la Constitution républicaine des accords du Latran qui, signés entre Pie XI et Mussolini en 1929, font du catholicisme la religion d’État.
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questionnements et travaux de plusieurs volumes publiés dans le cadre du CRHIPA, notamment ceux intitulés Identité et Cultures dans les mondes alpin et italien (XVIIIe-XXe siècles) 11, Les chemins du voyage en Italie : du réel à l’imaginaire 12, et La culture du voyage. Pratiques et discours de la Renaissance à l’aube du XXe siècle 13, tous trois dirigés par Gilles Bertrand, de mettre en relief les contacts culturels entre la Grèce et Rome au IIe siècle de notre ère tels qu’Artémidore de Daldis les conçoit « en rêves », entre la France et Rome au siècle des Lumières, entre Paris et Naples - contacts placés sous le signe de la musique et de l’opéra - au cours du second XVIIIe siècle et au début du siècle suivant ; d’analyser les représentations françaises de l’Italie fasciste du début du ventennio, celles des régions alpines, notamment les stéréotypes qui leur sont associés ; de cerner le rôle du voyage et du livre dans les relations culturelles franco-italiennes, du XVIIIe à la fin du XXe siècle. Si c’est cette architecture qui a été retenue pour la seconde partie et ses deux chapitres, elle n’interdit pas à des thématiques transversales d’affleurer : par exemple celle des réceptions et des transferts culturels, celle de l’acculturation qui est au cœur de l’étude de Colette Annequin comme de celle d’Anne-Marie Granet-Abisset ; notions, puisqu’elles supposent une hiérarchie, une domination ou une influence, qu’il convient de préférer à celle d’échanges tant ceux-ci furent souvent asymétriques entre la France et l’Italie : transferts que Mélanie Traversier identifie entre les deux capitales musicales, Naples et Paris, qui exercèrent successivement leur hégémonie sur l’opéra européen entre 1750 et 1815 ; transferts entre la France et l’Italie quant à la circulation du livre au cours du XXe siècle, la seconde traduisant bien plus de livres français que la première de livres italiens (Jean-Pierre Viallet a montré que les écarts sont, en la matière, de un à neuf dans les années 1930, et encore de un à cinq entre 1945 et 1958 14), même si, comme l’indique Olivier Forlin, l’inégalité tend à se réduire au cours des années 1970 et 1980 ; transferts entre la Grèce et Rome dont témoignent les songes d’Artémidore de Daldis qu’analyse Jacques Annequin.

Publié chez L’Harmattan en 2000. Gilles Bertrand et Maria Teresa Pichetto (dir.), Le vie delle Alpi : il reale e l’immaginario/Les chemins du voyage en Italie : du réel à l’imaginaire, CSAAO/CRHIPA, Musumeci Editore, 2001. 13 L’Harmattan, 2004. 14 Cf. J.-P. Viallet, « Statistiques et histoire des relations culturelles francoitaliennes : l’exemple des traductions (1932-1939) », art. cité, et « Le livre, témoin des relations culturelles entre l’Italie et la France (1945-1958) », art. cité.
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Autre thématique qui circule entre les chapitres de cette deuxième partie : celle des représentations françaises de l’Italie et des régions alpines. Anne-Marie Granet-Abisset cerne les contours, pour les démentir et démontrer au contraire la prégnance ancienne d’une culture basée sur le livre et la maîtrise de l’écriture, des stéréotypes associés aux hautes vallées alpines (en l’occurrence celles du territoire des Escartons) et à leurs habitants, notamment l’idée d’un retard et d’un archaïsme culturels de ces régions. Pierre Guillen met en évidence l’aveuglement, face au phénomène fasciste, de la rédaction de l’Europe nouvelle de Louise Weiss, revue qui a pourtant fait des principes de la Société des Nations (SDN) et de la démocratie les principaux axes de son programme ; lorsque le regard se veut plus lucide à propos du régime fasciste, il n’interdit pas les remarques admiratives à l’égard d’un Mussolini dont la personnalité semble fasciner certains rédacteurs. Gilles Bertrand, qui relève les « traces de la guerre » dans les récits de voyage des gens de lettres français au XVIIIe siècle, montre combien la perception de l’espace italien est influencée par des préoccupations militaires conduisant les voyageurs à élaborer une vision de l’Italie des villes fortifiées ; or cet intérêt pour la géographie militaire du pays, qui décline toutefois au cours du dernier quart du XVIIIe siècle, va de pair avec un sentiment de condescendance en matière militaire, source de représentations stéréotypées, à l’endroit des Italiens. Mélanie Traversier reconstitue quant à elle les processus qui, à Paris comme à Naples, font de l’opéra un vecteur de l’identité et de la culture nationales suscitant, là aussi, des images caricaturales des cultures italienne et française. Dominique Poulot, enfin, recherche dans les notes de voyage d’Emeric-David et de Goethe les indices d’une prise de conscience du patrimoine architectural italien et, partant, isole les représentations qu’ils en élaborent. Le thème de la médiation culturelle est lui aussi présent dans plusieurs études : il est au cœur de celle de Gilles Montègre qui fait du père François Jacquier, Minime de la Trinité-des-Monts, un médiateur de tout premier plan entre Rome, où il réside, et la République européenne des Lettres et des Sciences ; Jacquier exerce également sa médiation lorsqu’il accueille à Rome, les guide dans la Ville et les introduit dans ses réseaux de relations, nombre de voyageurs français ; le thème est récurrent dans l’étude de Jacques Annequin qui met en lumière la médiation d’Artémidore de Daldis, comme dans celle de Gilles Bertrand qui souligne le rôle de médiateurs culturels des voyageurs lettrés français ; il affleure dans le texte de Dominique Poulot qui met au jour la médiation d’Emeric-David, dans celui de Pierre Guillen qui identifie des experts de l’Italie du premier après-guerre, Benjamin Crémieux notamment, au sein de la rédaction de l’Europe nouvelle, ou dans celui d’Anne-Marie Granet-Abisset qui insiste sur la 17

médiation des régents du territoire des Escartons pour rendre compte de la diffusion de modèles éducatifs ; il imprègne celui d’Olivier Forlin, tant le rôle de quelques médiateurs culturels français, qu’ils soient traducteurs, responsables de collections dans une maison d’édition, critiques littéraires, intellectuels engagés animant la rédaction d’une revue, fut décisif dans la fortune en France de la littérature italienne contemporaine à partir du second après-guerre. Enfin nombre de contributions cernent les vecteurs, fort divers, de la médiation culturelle : du voyage aux correspondances en passant par les périodiques et les livres (récits, romans, essais, livres éducatifs...), jusqu’aux médias de masse modernes. Cet ouvrage se veut donc une étape dans les recherches en histoire religieuse et en histoire culturelle appliquées respectivement à l’Italie et aux régions alpines, et aux relations franco-italiennes. Il est aussi un hommage à celui qui fut un ami, un collègue, un historien, et dont la mémoire a rassemblé les participants au colloque et auteurs du livre.

Olivier Forlin

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Bibliographie des travaux de Jean-Pierre Viallet

– « La France, l’Italie et le Saint-Siège », Rassegna storica toscana, 1967, n° 1, pp. 91-31 ; – Les Vaudois d’Italie, de Giolitti à Mussolini (1911-945), Thèse de 3e cycle, 1970, dact., 2 vol., 762 p. – « Les élections » in Grenoble à l’époque de la Commune, sous la direction de Pierre Guillen, Grenoble, CRHIPA, 1972, pp. 25-1. – « Aspects de la propagande française en Italie », in La France et l’Italie pendant la première guerre mondiale, Grenoble, PUG, 1976, pp. 200-45. – « Anatomie d’une obédience maçonnique : le Grand Orient d’Italie, 1870900 », in Mélanges de l’École française de Rome, Moyen-Âge - Temps Modernes, 1978, pp. 171-37. – « Les Vallées vaudoises, du fascisme à la Résistance, histoire, théologie et politique », in Guerra e Resistanza nelle regioni alpine occidentali, sous la direction d’Ettore Passerin d’Entrèves, Turin, 1980, F. Angeli-Istituto di Scienze politiche « Gioele Solari », pp. 81-108. – « Une création originale : l’Institut français de Florence », Risorgimento (Bruxelles), 1981, n° 1, pp. 33-62. – « L’anticléricalisme italien de 1871 à 1915 », Bulletin de la Société d’histoire moderne, 1981, n° 4. – « Le brigandage dans le Mezzogiorno : essai de typologie », Recherches régionales, Nice, 1982, n° 4, pp. 291-310. – « L’école et l’italianisation forcée des minorités francophones dans l’Italie libérale et fasciste », Études sur la vallée d’Aoste, Grenoble, CRHIPA, 1984, pp. 41-60. – La Chiesa valdese di fronte allo Stato fascista (1922-1945), Turin, Claudiana Editrice, 1985, 423 p.

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– « Le livre, témoin des relations culturelles entre l’Italie et la France (19451958) », Mélanges de l’École française de Rome, Moyen-Âge - Temps Modernes, 1986, t. 90, 1, pp. 465-524. – « Statistiques et histoire des relations culturelles franco-italiennes : l’exemple des traductions (1932-1939) », in Il vincolo culturale tra Italia e Francia negli anni trenta e quaranta, sous la direction de Jean-Baptiste Duroselle et Enrico Serra, Milan, F. Angeli, 1986, pp. 246-294. – « Anticléricalisme et laïcité. Bilan historiographique », Mélanges de l’École française de Rome, Moyen-Âge - Temps Modernes, t. 98, 1986, n° 2, pp. 837-862. – « Le livre français en Piémont (1932-1958) », in Le identità regionali. Fascismo e antifascismo in Piemonte, sous la direction de M. Guasco, Milan, F. Angeli, 1987, pp. 103-132. – « L’anticléricalisme de Garibaldi », in Hommes, Idées, Journaux. Mélanges en l’honneur de Pierre Guiral, Publications de la Sorbonne, 1988, pp. 457-476.

– L’anticléricalisme en Italie (1867-1915), Thèse pour le doctorat d’État, Paris X, 1992, 8 vol., dact., 2813 pages.
– « Contribution » au Dictionnaire historique de la Papauté, Fayard, 1994. – « L’Italie des années 20 dans les revues de la droite française », in La Francia e l'Italia negli anni venti : tra politica e cultura, sous la direction d’Enrico Decleva et Pierre Milza, Milan, F. Angeli, 1998, pp. 134-177. – « Le 20 septembre dans l’histoire de l’Italie libérale », in Mélanges de l’École française de Rome, Italie et Méditerranée, 1997, 1, p. 115-177. – « Un paysan-soldat français en Italie durant la Grande Guerre : expérience vécue ou voyage imaginaire ? », in Le vie delle Alpi : il reale e l’immaginario/Les chemins du voyage en Italie : du réel à l’imaginaire, sous la direction de Gilles Bertrand et Maria Teresa Pichetto, CSAAO/CRHIPA, Musumeci Editore, 2001, pp. 236-247.

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– « Le Grand Orient d’Italie entre aspirations universalistes et tentations nationalistes (1870-1915) » (à paraître dans les Actes du colloque organisé par le Comité historique franco-italien sur « l’Idée d’Europe dans les relations franco-italiennes »).

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PREMIERE PARTIE

LES QUESTIONS RELIGIEUSES

Chapitre I

Les minorités religieuses dans les régions alpines

Religion et Acculturation dans les Alpes : sur quelques cultes des hautes vallées alpines Colette Annequin
Pour Jean-Pierre Viallet avec qui nous avons, naguère, parcouru quelques-unes de ces hautes vallées alpines.

Quelques remarques préliminaires s'imposent : Devant un public d'historiens modernistes et contemporanéistes, je me dois d'insister sur le caractère lacunaire de mes sources. L'historien de l'antiquité cherche à retracer une histoire dont quelques bribes seulement sont parvenues jusqu'à nous, ce qui fait de lui – c'est Paul Veyne que je cite – «un mélange de Sherlock Holmes et de rat de bibliothèque». Il oublie, il est vrai l'archéologue, ce qui de sa part n'étonne guère ! Cette insuffisance des sources est plus cruelle encore lorsque cet historien s'intéresse – ce qui est notre cas ici – aux régions périphériques, à ces terres lointaines sur lesquelles Grecs et Romains n'avaient que des informations vagues, parfois sujettes à caution et mêlant volontiers le mythe à l'histoire. Eux-mêmes, d'ailleurs, avaient conscience de leurs lacunes : «quand il s'agit de peuples barbares habitant des contrées reculées… les commentaires ne sont plus ni sûrs, ni nombreux et cela d'autant moins que l'ignorance des Grecs augmente avec la distance. Quant aux historiens romains, ce qu'ils disent est une simple transposition du grec. D'eux-mêmes ils n'ont guère de curiosité…» et Strabon – qui avertit ainsi son lecteur – conclut qu'il est impossible de combler, par les seconds, les lacunes des premiers 1. L'ennui, c'est que les Alpes sont essentiellement connues par ces auteurs gréco-romains : voyageurs ou commerçants, conquérants ou fonctionnaires, ils rapportent ce qu'ils voient – ou comprennent – avec tous les problèmes que posent les contacts entre sociétés de force inégale, l'une dominante, l'autre dominée : on n'échappe pas, quoiqu'on en dise, à «l'hypothèque historique de suprématie» pour reprendre les termes de Dupront.

1

Strabon, Géographie, III, 4, 19.

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Les Celtes, en effet, n'écrivaient guère – le primat de la mémoire orale sur la civilisation de l'écrit était même fortement revendiqué par les Druides – et les Ligures encore moins. Pas de textes donc, ou des textes tardifs, difficiles à utiliser pour une étude locale. Quelques inscriptions seulement gallo-grecques d'abord qui, à part un retentissant «merde à César» sont surtout des comptes et, dieu merci, quelques dédicaces ; des inscriptions gallo-romaines en moins grand nombre encore, et très vite, tout simplement romaines. Quelques rares vestiges, des représentations iconographiques assez nombreuses, et surtout beaucoup d'offrandes, d'ex-voto souvent modestes mais très précieux, complètent une documentation dans l'ensemble bien mince et surtout très discontinue. Voilà pour les sources. Quant au territoire de l'étude, il concernera moins les vallées reculées, lieux attendus de refuge et de résistance des cultes minoritaires que les cols qui, au contraire, sont lieux de passage, lieux de rencontre – pas toujours agréables d'ailleurs il suffit de lire les auteurs anciens pour s'en convaincre ! Dans ce milieu dangereux que représente la haute montagne, ces cols semblent avoir concentré les témoignages de piété – ceux, du moins, qui sont parvenus jusqu'à nous – ils sont ainsi des lieux privilégiés pour étudier ce qu'à la suite de Michel Espagne et de Mickaël Werner, on appelle volontiers aujourd'hui les transferts culturels, un concept qui, à mon sens, n'est pas si différent – dans notre domaine en tout cas – de celui d'acculturation tel que l'avaient défini les anthropologues : étude de la mise en relation de deux systèmes asymétriques et des processus qui modifient l'un par l'autre. C'est donc moins une étude des cultes alpins dans ces hauts lieux que je souhaite aborder qu'une approche des processus par lesquels ils se sont transformés et dans une certaine mesure aussi, sont arrivés à notre connaissance. 1. Une géographie du sacré Sur cette carte réalisée par Irène Tournié pour ERICA et l'Atlas Culturel des Alpes Occidentales 2, se dessine clairement, tout au long de la chaîne alpine, ce qu'on pourrait appeler une géographie du sacré.
I. Tournié, Religion et acculturation des peuples alpins dans l'Antiquité, thèseGrenoble II, 2000. Les cartes ont été établies pour ERICA (Evolutions, Résistances et Identités des Cultures Alpines) et son Atlas Culturel des Alpes Occidentales, Paris Editions Picard, 2004.
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Avec vigueur s'affirme, le rôle des cols qui, effectivement, réunissent deux paramètres d'importance capitale : – la proximité des sommets, de la montagne divinisée avec le sentiment du sacré que naturellement elle génère. – mais aussi la conscience du danger, des périls d'un «passage» que menacent aussi bien les rigueurs de la nature que l'hostilité des montagnards. Une telle insécurité requiert, on s'en doute, la protection divine et explique la parfaite coïncidence entre cette carte des cultes et la description des voies alpines par les Grecs. Polybe – qui parcourut les Alpes vers 150 avant notre ère – nommait, au dire de Strabon, quatre passages : «le premier par le territoire des Ligyens (les Ligures des Grecs) tout près de la mer tyrrhénienne». C'est, dans les Alpes maritimes, la route de la corniche. Ensuite «celui qui traverse le territoire des Taurini», c'est-à-dire celui qui, par le Montgenèvre, traverse les Alpes Cottiennes. Enfin «celui qui emprunte le territoire des Salasses». Je ne dirai rien du quatrième, le Brenner, qui ne nous intéresse pas ici. De la voie qui emprunte le territoire des Salasses, Strabon précise que, depuis Aoste, elle comporte deux itinéraires l'un «praticable aux chars sur la plus grande partie de son parcours» (le Petit-Saint-Bernard) ; l'autre étroit, raide mais plus court par le Poeninus : c'est le Grand-Saint-Bernard 3. C'est donc à ces vallées et à ces cols que je limiterai mon étude. Deux remarques encore : a. l'absence du col du Mont-Cenis aussi bien sur la carte des cultes que dans le texte de Strabon et d'ailleurs aussi sur les itinéraires romains : carte de Peutinger ou autres… Les Romains l'ont en effet connu assez tard. C'est sans doute la raison pour laquelle ils furent si surpris lorsqu'Hannibal emprunta l'ancien passage du petit Mont-Cenis, le col rebaptisé de SavineCoche ou de Lavis-Trafford. b. Le caractère beaucoup plus diffus des témoignages au sud des Alpes, si l'on excepte la zone littorale, déjà fréquentée par les Grecs. Les blancs cartographiques ne sont pas seulement dus aux lacunes de notre connaissance (des fouilles moins poussées dans des régions au relief moins organisé). Certes la montagne est divinisée et la vallée des Merveilles, au pied du Mont Bégo peut à bon droit apparaître comme le premier grand sanctuaire des Alpes, mais les pétroglyphes qui nous en informent se concentrent à l'âge du Bronze. On peut encore citer le col de Tende, avec son dépôt monétaire, le sanctuaire de la cime de la Tournerie (1845 m) à
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Strabon, Géographie, IV, 6, 12 et IV, 6, 11.

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Roubion, ou encore quelques hauteurs, ici, investies par le dieu Mars (à Mujols, au col d'Adon, à la Penne ou bien encore à Colmars qui d'ailleurs conserve son nom). Rien de comparable toutefois, dans cette zone essentiellement peuplée par des Ligures, à ce qu'on constate, plus au nord avec le Montgenèvre et les deux Saint-Bernard. Par ces cols sont passés, avec les hommes, leurs dieux familiers, dieux que l'on retrouve ici ou là, parfois inattendus, «exotiques» si j'ose dire : du Zeus Ammon de St-Laurent-du-Cros dans le Champsaur, par exemple, à la main de Sabazios consacrée au Grand-Saint-Bernard en passant par les multiples «Isiaca» qu'on retrouve un peu partout dans les Alpes. De ceux-là, je ne dirai rien pour m'attarder plus longuement sur les dieux sédentaires, ceux dont la présence est moins anecdotique. 2. Les sanctuaires de col : les Saint-Bernard et le Montgenèvre Au col du Grand-Saint-Bernard : Summus Poeninus (2473 m.) le sanctuaire est attesté par les textes. Tite-Live par exemple, en même temps qu'il évoque le col «démolit» l'étymologie fantaisiste faisant dériver son nom comme celui des Alpes pennines – du carthaginois «Poeni», et bien sûr du passage des Alpes par Hannibal ! En fait, corrige-t-il, Poeninus est le nom donné par les montagnards – les Sedunovéragres – à la divinité qui possède un sanctuaire sur le plus haut sommet 4. Au sommet du col on peut encore voir, en effet, le sanctuaire primitif : essentiellement un rocher sacré, grossièrement taillé en forme d'autel. C'est là que les Sédunes (de Sion) et les Véragres (de Martigny) déposaient leurs offrandes, en l'occurrence des monnaies : 554 monnaies gauloises des second et premier siècles avant notre ère, quelques monnaies grecques et romaines 5. Dès le Ier siècle de notre ère les Romains érigent, de l'autre côté de la voie, un petit temple, mais un temple classique, dont il ne reste que les fondations. C'est surtout le matériel, exceptionnellement riche, qui fait l'intérêt du site et donne une idée de l'importance prise par la voie à l'époque romaine : des quantités de monnaies (plus de 2000), des fibules militaires et surtout des plaquettes votives découvertes dans le temple ou à proximité qui

Tite-Live, Histoire romaine, XXI, 38, 5-8. Ces monnaies gauloises proviennent pour l'essentiel du Valais ; quelques autres ont été frappées au sud des Alpes ce qui donne une assez bonne idée de la fréquentation du col à cette époque.
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semblent avoir été réalisées sur place pour être fixées au mur par les voyageurs. Certaines mentionnent le nom du dédicant – nous y reviendrons –. Toutes portent une formule votive, que cette dernière signale simplement que le fidèle s'est acquitté de son vœu (V.S.L.M. c'est-à-dire Votum Solvit Libens Merito) ou qu'elle en expose les raisons : pro itu et reditu, ou plus simplement pro salute… Bref, l'enjeu est de survivre au voyage ! D'autres enfin portent le nom du dieu auquel on a dédié – du Ier siècle avant notre ère au IIIe siècle après – ces témoignages de vénération. C'est d'abord le dieu indigène, Poeninus qui, seul, est honoré. Jupiter-Poeninus n'apparaît qu'au premier siècle de notre ère et il faut souligner que, même lorsque la dédicace s'adresse au très romain Jupiter Optimus Maximus (très bon et très grand), Poeninus, sous forme d'épithète cultuelle, l'accompagne toujours. Le dieu romain n'est donc jamais honoré seul ; le dieu indigène, en revanche, résiste bien puisque jusqu'à la fin du IIe siècle de notre ère, il arrive qu'il fasse, seul, l'objet de la dédicace 6. Il faudrait encore, pour dire l'empreinte de Jupiter en ces hauts lieux, mentionner les statues qui le représentent et les toponymes (Mont Jovis, Plan de Joux) qui l'évoquent ; il faudrait également signaler la présence d'une statuette d'Hercule dont le rôle protecteur apparaît cependant beaucoup plus fortement encore au Petit-Saint-Bernard où il semble même éclipser sérieusement son père. Le col du Petit-Saint-Bernard – Alpis Graia (2188 m.) est, comme le précédent, fréquenté depuis le Néolithique – de nombreux rochers à cupules en témoignent. Il pourrait être un lieu de réunion à l'époque protohistorique, si c'est là le rôle du Cromlech, ce cercle de pierres de plus de 70 m. de diamètre, appelé bien à tort «cercle d'Hannibal». A l'époque d'Auguste le col devient un passage privilégié sur la route de Lyon (ou de Vienne) à Milan et, comme au Grand-Saint-Bernard, les Romains y implantent des mansiones, sortes de gîtes d'étape pour les
Cf. Walser 20 et, 33. cf. G.Walser, « Römische Militärinschriften vom Grossen St-Berhard », Archéologie Suisse, 6, 1983, 1, p.15-29 ; F. Wible, « Le Grand SaintBernard (Summus Poeninus) », dans Le Valais avant l'histoire, 14000 av. J.-C. -47 ap. J.-C., Catalogue de l'exposition de Sion (1986) et « Dieux et sanctuaires du Valais romain » dans Vallis Poenina, le Valais à l'époque romaine, catalogue de l'exposition de Sion (1998). Cf. aussi I. Tournié, op. cit., vol. II, chapitre 2 où l'on trouvera également une bibliographie plus complète.
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voyageurs. Ils y construisent également, au début de notre ère, un fanum, temple de tradition indigène avec une cella carrée (de 8 m. de côté) entourée d'une galerie. Le sanctuaire sera fréquenté jusqu'à la fin du IVe et peut-être même jusqu'au Ve siècle. Là encore Jupiter a marqué durablement le col qui, dans les chartes du Moyen-Âge (IXe siècle) s'appelle Mons Minoris Jovis ; et une colonne de serpentine verte – borne milliaire plus haute que d'habitude (4,55 m.) à cause de l'enneigement ou colonne honorifique pour Jupiter – porte le nom de Columna Jovis dès le XIe siècle. Si Jupiter l'a un jour ornée, il est aujourd'hui remplacé par Saint-Bernard de Menthon. Un buste de Jupiter a d'ailleurs été retrouvé dans la mansio : dieu barbu, figuré en costume militaire avec une curieuse représentation du foudre sur la cuirasse elle-même. En fait un Zeus Dolichenus (de Doliché en Commagène) dont on sait à quel point l'appréciaient les soldats. Mais ici Hercule paraît plus important encore que son père : une tablette d'argent le représente devant son temple et on retrouve son culte tout au long de la Tarentaise. C'est lui, surtout, qui absorbe la divinité de la montagne – ici Graius – comme le prouvent les inscriptions de Salins-lesThermes, d'Aime et de Bourg-Saint-Maurice. 7 Le Montgenèvre La route qui traverse les Alpes cottiennes par le Montgenèvre est, comme le dit Ammien Marcellin, «la route centrale, la plus courte et la plus fréquentée» 8. On y retrouve, bien sûr, Jupiter : c'est lui le mauvais dieu (cacus deus) que dénonce la Chronique de la Novalaise 9, mais, en cet endroit où «les roches, écartées par le dieu grec vont s'abaissant et se laissent aborder», ce sont les autels d'Hercule que mentionne le Satiricon de Pétrone 10. Il est vrai qu'une longue tradition voit, dans cette route, la voie ouverte par Héraclès :
«C'est le héros de Tirynthe (l'Héraclès grec, donc) qui, le premier, osa fouler ces sommets inviolés jusqu'alors : les dieux l'ont regardé, fendant les Salins les Thermes : ILA, 1, 63 ; Aime : ILA, 5, 3 ; Bourg-Saint-Maurice : C99. Sur les cultes du Petit-Saint-Bernard voir la CAG 73 et les rapports des sondages de 1993 par A.Canal et C.Cecillon au SRA (DRAC Rhône-Alpes). Cf. aussi J. Le Gall, « Jupiter et les grands cols occidentaux », dans Actes du colloque sur les cols des Alpes, Bourg-en-Bresse, 1969. cf. toujours I.Tournie, op. cit., II, chap.3. 8 Ammien Marcellin, XV, 10, 8. 9 Chronique de la Novalaise, III, 17. 10 Petrone, Satiricon, 144-152.
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nuages, brisant ces hautes crêtes et domptant de toute sa force ces rochers que, depuis le début du monde et tant de siècles, nul n'avait souillés de son pas» 11.

Et, ce qu'affirme avec une emphase proprement épique Silius Italicus, avait été dit, plus prosaïquement, mais depuis fort longtemps, dans un texte grec du IIIe siècle, faussement attribué à Aristote et emprunté plutôt à Timée :
«On dit que d'Italie jusqu'en Celtique… il y a une route qu'on appelle «voie héracléenne». Qu'un Hellène ou un homme du pays y passe les voisins prennent garde qu'il ne lui arrive aucun mal, car ceux-là en porteraient la peine chez qui le mal serait fait» 12

C'est déjà en maître des passages alpins qu'apparaît Héraclès ; il le restera pour Diodore et pour Denys d'Halicarnasse après lui, et l'Hercule romain héritera bien sûr, de cette fonction. Mais le panthéon du Montgenèvre est plus ouvert et plus riche encore : si, au pied du col, sur le versant italien, la station routière des itinéraires antiques : Ad Martis indique qu'à l'époque romaine Mars avait investi les lieux, le col lui-même est dominé par le Mons Matrona. Celui-ci, loin de tirer son nom, comme le veut Ammien Marcellin, de la chute malencontreuse, en cet endroit, d'une noble romaine 13, était sans doute voué de toute éternité à ces déesses plurielles que sont les mères gauloises (latinisées en Matronae ou Matres) divinités fécondes, courotrophes et plus généralement protectrices, si largement vénérées dans les Alpes qu'elles permettent sans doute de comprendre l'accueil fait aux divinités orientales qui, telles Isis ou Cybèle, ont sans doute paru très proches aux populations locales 14. Enfin, si plus précisément, nous cherchons le dieu indigène de la montagne, c'est au Sauze d'Oulx qu'il faut aller : Albiorix y est vénéré, au Clos de la Chalp, sur un itinéraire secondaire reliant la vallée de Suse au Val Chisone. Un dépôt votif, probablement en rapport avec un petit sacellum (2,5 m x 3) découvert près d'une source un peu plus haut, au Grand Chalp, a été mis au jour en 1933. Il comprenait un très riche matériel votif –
Silius Italicus, Punica, IV, 496-499. Pseudo-Aristote, De Mir. Ausc., 85. 13 Ammien Marcellin, XV, 10, 6. 14 Cf. C. Annequin, « Les divinités orientales dans les Alpes », dans Vie, Culture et société dans les Alpes, colloque de Gap (2002), à paraître.
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malheureusement en grande partie perdu – dont je ne retiendrai que les monnaies, une fois de plus (d'Auguste à Antonin) et un très grand nombre de vases, entiers ou fragmentaires dont plus de la moitié (sur près de 500) portait des dédicaces, soit à Albiorix, soit à Apollon. Les vases, de tradition indigène, laissent à penser que le culte d'Albiorix existait depuis l'époque protohistorique (La Tène II ou La Tène III). Avec les Romains s'implante manifestement le culte d'Apollon (un Apollon guérisseur, sans doute attiré par la source). Il reçoit cependant beaucoup moins de dédicaces qu'Albiorix (21 contre 62 !) et, ce qui est le plus remarquable, les deux noms ne sont jamais associés 15. Les dieux cohabitent, ils ne se rejoignent pas. Il est temps de dépasser la description des sanctuaires et de leurs dieux pour analyser ce qu'ils nous apprennent du contact des peuples alpins et de Rome.

3. Evolution, Résistance et Identités des Cultures Alpines a. Récemment à Palerme, lors d'un colloque consacré aux contacts grecs/indigènes, un historien sicilien, Giuseppe Martorana, affirmait qu'une action syncrétique était toujours négatrice de la vision du monde de l'autre et il avançait le terme fort et suggestif de «hiérocide» pour expliquer la disparition de tout un pan du patrimoine cultuel indigène, il est vrai beaucoup plus difficile à retrouver aujourd'hui que celui des Grecs – dans le cas de la Sicile – ou, dans notre cas, des Romains. C'est vrai, il y eut sans doute des hiérocides, conséquences d'ailleurs non pas tant du syncrétisme que de l'interpretatio… l'interpretatio romana, dont César se fait l'écho dans la Guerre des Gaules 16 en reconnaissant dans les dieux gaulois ceux des Romains : «le dieu qu'ils vénèrent le plus est Mercure… après lui ils honorent Apollon, Mars, Jupiter et Minerve…» La divinité indigène interprétée est, d'une certaine manière, niée puisqu'identifiée au dieu de l'autre. Elle est, à tout le moins déformée. Que penser, par exemple, que comprendre, lorsque Maxime de Tyr prétend que «les Celtes vouent un culte à Zeus mais que l'image celtique de Zeus est un

C.-F. Capello, « Una stipe votiva d'eta romana sul Monte Genevris », Rivista Ingauna e Intemelia, VII, 1941, p. 96-137 ; G. Barruol, « Mars Nabelcus et Mars Albiorix, Ogam », 15 fasc. 4 et 5, 1963, p. 358-361 ; J. Prieur, La province des Alpes cottiennes, Villeurbanne, 1968. 16 Cesar, B.G., VI, 16, 18.

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