ANTIOCHE (D)'AU HATAY

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A travers l'histoire du Sandjak d'Alexandrette, rattaché à la Turquie au terme d'un processus où la France s'empêtrera dans ses contradictions sur la question " nationale ", cet ouvrage interroge la validité d'une vision homogénéisante et jacobine de la nation, qui continue de faire des émules et justifie les affrontements sanglants que connaissent, aujourd'hui, outre le Proche-Orient, les Balkans et le Caucase. Etude historique, ce livre est aussi une réflexion sur une problématique centrale actuelle, la quête identitaire et ses expressions nationalistes et religieuses, et l'attitude ambiguë de l'Occident face à ces " Orients compliqués ".
Publié le : jeudi 1 juin 2000
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EAN13 : 9782296414228
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D'ANTIOCHE AU RATAY
L 'Histoire oubliée du Sandjak d'Alexandrette

@ L'Harmattan, 2000

ISBN: 2-7384-9266-5

Michel GILQUIN

D'ANTIOCHE

AU RATAY

L'Histoire oubliée du Sandjak d'Alexandrette

Nationalisme turc contre nationalisme arabe La France, arbitre?

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Du même auteur:

. .

La Malaisie.

Collection

« Méridiens », Editions

Karthala, Paris 1996.
Malaisie, kaléidoscope de l'Asie. Collection
Paris 1997.

« Carnet de Voyage », Editions

du Dauphin,

Prologue Trois jours après l'armistice de Moudros, le 30 octobre 1918, des troupes britanniques débarquent à Alexandrette, port stratègique au creux du golfe qui porte le nom de cette ville, rappelant le passage, sur ces rivages abrités des hwneurs capricieuses de la Méditerranée orientale, d'Alexandre le Grand. Ce jour-là, à une centaine de kilomètrès au nord-ouest, à Adana, le jeune général turc Mustafa Kemal s'apprête à rejoindre Istanbul qui va être occupée par les Alliés. Pàm1Ï les officiers de l'Empire ottoman, le désarroi est grand: que va-t-il advenir de ce puissant empire qui, des siècles durant, de Vienne au Hedjaz, des confms du Maroc au fond du golfe arabopersique a régné sur une multitude de peuples? Lorsqu'il regarde la carte, il songe à cet immense territoire qui, depuis son apogée au temps de Suleyman al KanûnÏou Suleyman le législateur que les Européens appellent Soliman le Magnifique, n'a cessé de se réduire: inquiétude face à l'avenir, d'autant plus intense qu'il est, lui, Mustafa Kemal, originaire de Salonique, ce grand port égéen où, depuis six ans, à l'issue des guerres balkaniques, les Turcs sont devenus indésirables. Est-ce la dernière ligne droite vers l'anéantissement total de la Turquie? Les plans de démembrement concoctés dans les chancelleries ne sont pas encore rendus publics mais nombre d'officiers les pressentent. L'heure ne permet pas de se laisser aller à la nostalgie d'un passé prestigieux qui s'effrite. Mais ce qui rend Mustafa Kemal le plus amer, ce qu'il a le plus de mal à admettre, ce sont les dernières scènes de la guerre, reçues comme un camouflet, durant ces ultimes semaines précédant

l'armistice: nommé fm septembreà la tête de la VII erne année,il a
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juste eu le temps de parvenir à Naplouse pour constater l'offensive des Arabes menés par le général britannique Allenby: trop tard pour faire face, Damas tombe le 3 octobre et le général ottoman ne peut que se replier vers Alep, en essayant d'éviter la débandade. Faire face aux Anglais, il l'a déjà fait, aux Dardanelles, où sa victoire l'a consacré héros de l'Empire. S'affronter aux puissances alliées, quoi de plus naturel, puisque c'est la guerre. Combattre les forces chrétiennes de l'Occident qui cherchent à détruire la Maison de l'Islam, Dar ul Islam, comme se nomme l'Empire ottoman, est dans la logique des choses depuis des siècles. Même à l'époque byzantine, n'a.t-on pas eu à résister aux entreprises venant de Rome, puis aux Croisés? Réprimer les chrétiens de l'Empire, suspectés de sympathies envers les Alliés et de vouloir disloquer le pays, ne lui pose pas d'états d'âme majeurs. Non, ce qui rend Mustafa Kemal et ses officiers amers, c'est d'avoir vu déferler, remontant les rives du Jourdain, des musulmans sunnites comme eux, armés et encadrés par des chefs militaires débarqués de Londres, du Caire ou de Chypre. Pour les jeunes officiers ottomans, que des Arabes se révoltent contre la Maison de l'Islam est déjà inadmissible, contre-nature, mais qu'ils le fassent sous la houlette d'étrangers, est ressenti comme une trahison épouvantable. Ces Arabes, dont la langue est celle du message coranique, qui se

dressent contre le Sultan 1'00 Inimaginable! Mustafa Kemal y
songera-t-il, plus tard, lorsqu'il s'acharnera à proscrire de la langue turque ottomane les mots arabes, et qu'il s'efforcera d'instrumentaliser le discours religieux, le plaçant au service de l'ambition nationale turque? Les Anglais sont donc à Alexandrette, en ce début d'automne 1918, tandis que les marins français débarquent à Beyrouth. Durant tout le conflit, les Français ont été absents du théâtre d'opérations levantin, exception faite du petit corps expéditionnaire envoyé au Hedjaz sous les ordres du colonel Brémond et du Détachement français de Palestine-Syrie (DFPS) qui ne compte que trois bataillons, engagés tardivement en Palestine. Certes, une escadre française mouillait à Port~Saïd, protégeant le canal de Suez. Paris n'ignore pas l'importance des événements qui se préparent dans cette zone, et ne peut s'en détourner, ne serait-ce qu'en raison des
1

Et ce n'est pas un obscur chef musulmanqui s'est soulevé, mais le gardien des

Lieux Saints de 1lslam. le Chérif Hussein! Les révoltés sont dirigés par un de ses fils, Fayçal. 8

liens historiques qui placent la France, depuis Louis XIV, en position de protectrice des nllnorités chrétiennes du Levant et des intérêts commerciaux. qu'elle y possède dans tous ces comptoirs de la côte qu'on appelle «Echelles du Levant ». Mais avant tout, l'effort militaire est axé sur le territoire hexagonal, partiellement occupé. Pour les Britanniques, protégés par leur insularité, les enjeux sont différents: le contrôle de ce Moyen-Orient est vital afin de garantir la route des Indes, fleuron de la Couronne. Ne pas permettre que se rompe ce lien a été une obsession des Anglais depuis le début de la guerre. Après le désastre de Gallipoli (mars 1915), ils se sont ingéniés à trouver des appuis. Ce fut d'abord la lettre de Sir Mac Mahon au Chérif Hussein de La Mecque (24 octobre 1915), lui promettant un Royaume arabe sous leur protection si celui-ci soulevait les tribus arabes contre les Ottomans. Ce soulèvement tant attendu ne venant pas assez vite, ils ont, par des accords secrets avec les Français (accords Sykes-Picot, mai 1916), auxquels les Russes étaient associés, anticipé un plan de partage du Moyen-Orient après la victoire. Enfm, lorsque la Russie, en proie à 1a révolution, cessa d'être un allié crédible, c'est par la déclaration Balfour (2 novembre 1917) promettant l'établissement d'un foyer national juif en Palestine, qu'ils ont essayé de se gagner des alliés dans le mouvement sioniste, puissant dans l'ancien Empire des Tsars. A la veille de cet hiver 1918, l'Empire ottoman est donc vaincu. La France hésite à intervenir davantage dans cet Orient lointain et compliqué. Les troupes sont épuisées par quatre années d'une guerre atroce. Bientôt, il va falloir en envoyer de nouvelles, en Rhénanie pour occupation, ainsi qu'en Pologne, en Hongrie, en Mer noire, pour contenir la révolution bolchévique... Le pacifisme, après la grande saignée des tranchées, s'empare du peuple ftançais. Mais la France est sortie puissance victorieuse de la Grande Guerre: comment pourrait-elle ne pas profiter de sa position? L'heure est, à nouveau, au redécoupage du monde entre les vainqueurs. Clémenceau qui, pourtant, n'a pas la réputation d'être un fervent partisan des entreprises coloniales, souhaite une réactivation de la présence ftançaise au Levant, avec pour base d'appui le réduit maronite du Mont-Liban. Mais les Anglais sont présents presque partout dans le "Bilad al Cham", cette Syrie historique parsemée d'innombrables vestiges de r Antiquité. Ils renâclent désormais à l'application des accords Sykes-Picot qui 9

prévoyaient la présence française en Cilicie, sur la côte du Croissant fertile au nord de Saint Jean d'Acre et dans la région de Mossoul, riche de promesses pétrolières et où flotte dorénavant l'Union Jack. Quant à la Syrie, ce sont les troupes chérifiennes de Fayçal, un des fils du Chérif Hussein qui l'occupent sous les conseils et la supervision intéressée des officiers de Sa Majesté. L'Entente Cordiale est de moins en moins ... cordiale entre Londres et Paris. Si les atermoiements de la capitale française s'éternisent, c'en sera fmi des ambitions levantines de la France et le rêve de Napoléon III (lors de l'intervention au Liban en 1860) de faire de la Méditerranée orientale un lac français s'évanouira comme un songe creux. Le 18 décembre 1918, la Légion d'Orient, un corps français composé de supplétifs arméniens et syriens entraînés à Chypre, débarque à Mersin: l'occupation de la Cilicie commence. Bientôt, c'est sur toute la côte levantine qu'arrivent les troupes françaises, troupes dont la quasi totalité est formée de bataillons coloniaux et particulièrement nord-africains. Désormais, l'aventure de la France au Levant commence: elle durera un quart de siècle. Une aventure sur laquelle les manuels d'histoire ne s'attardent pas. Une aventure dont un des épisodes, la cession du Sandjak d'Alexandrette à la Turquie, reste méconnu. C'est donc l'hiver 1918 : les troupes françaises dément à Alexandrette et à Antioche. La vieille cité, qui fut capitale séleucide et un des premiers foyers du christianisme, tombée un nombre incalculable de fois sous la coupe de nouveaux venus, romains, byzantins, arabes, byzantins de nouveau, seldjoukides, Croisés, mamelouks égyptiens, ottomans, la voici désormais parée d'un nouvel étendard, le drapeau tricolore... C'est l'été 1938, le 5 juillet précisément: l'!stiklal Mar~i, l'hymne de la République turque, accompagne l'entrée des soldats venus d'Anatolie prendre la garde auprès des garnisons françaises dans ce Sandjak d'Alexandrette rebaptisé Hatay, un nom se référant aux guerriers hittites que le kémalisme a érigé en hypothétiques ancêtres des Turcs. Moins de vingt ans se sont écoulés depuis que Mustafa Kemal se repliant d'Alep sur Adana après l'armistice de Moudros a traversé ce territoire. Dans sa résidence de Çankaya, à Ankara, sans doute songe-t-il à tout ce chemin parcouru et a-t-il le sentiment d'avoir gommé une cicatrice, celle d'une amère défaite qu'il a ressentie en ces lieux... Quelques mois plus tard, la Turquie est en deuil, le 10

"Gazi" est mort, mais le Hatay va bientôt être annexé à la République.. . Blessure refermée pour les Turcs; mais démangeaison chronique pour les Syriens, qui se remet à gratter dès que se tendent les rapports entre Damas et Ankara.

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Le territoire s'étendant entre la zone bleue et rouge était divisé en une zone A d'influence française et en une zone B d'influence anglaise, les deux devant devenir" indépendantes et arabes ». 11

1èrepartie:

LE PAYS D'ANTIOCHE

La source

de Daphné

Mais qu'est-ce donc que ce Sandjak d'Alexandrette? Une subdivision administrative de l'Empire ottoman au piémont du Taurus, bien sûr. D'autres Sandjaks existent, comme celui de Jérusalem. Pourtant, quand cette appellation, qui rappelle trop la période ottomane, disparaît progressivement avec les mandats ftançais et britannique, on la conserve pour cette région. Dorénavant, si, à Beyrouth, à Damas ou à Paris, on parle du Sandjak, aucune confusion n'est possible: c'est bien de ce territoire, à peine grand comme la moitié du Liban, qu'il s'agit. Deux villes, lourdement chargées d'histoire, l'une au creux d'une vallée, l'autre au bord de la mer, en constituent les deux pôles complémentaires: Antioche et Alexandrette. Les damascènes, nous dit Amin Mwouf dans ses "Croisades vues par les Arabes", appelaient Antioche la "pisseuse". Ce sobriquet - les habitants de l'ancienne cité omeyyade aiment cultiver l'art d'une certaine dérision débonnaire vis-à-vis de tous ceux qui ne peuvent pas se draper du prestige de leur ville ne saurait être pris au pied de la lettre, avec sa connotation péjorative. Ville principale du Sandjak, au pied du Mont Kosseir, l'ancienne capitale de la Syrie romaine, a le privilège inouï, dans ce Levant aride malgré son nom un peu provocateur de Croissant fertile, d'être régulièrement arrosée par des pluies. Arrêtés par la chaîne taurique et les monts qui, parallèles au rivage méditerranéen se succèdent jusqu'aux contreforts du Golan en passant par la montagne libanaise et le djebel Ansariyél, les nuages viennent

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1 désigné aussi par le terme « djebel alaouite ».

crever ici, en de violentes averSes hivernales. A ces précipitations, s'ajoute le passage d'un fleuve prestigieux qui, venant de la Bekaa, cherche vers le nord son accès à la mer. Se faufIlant entre le Kosseir et le djebel Douili, ce fleuve, l'Oronte, parvient à trouver son issue au pied du djebel Moussa. Même pour qui n'est pas porté aux rêveries bucoliques, la succession de vergers le long de ses berges, contrastant avec les affleurements ocres et caillouteux des collines, semble être une bénédiction des dieux. Est-ce donc le fruit du hasard si c'est au pied du Mont Silpius, sur sa rive gauche, que Séleucos 1er, victorieux d'Antigonos à Ipsos en 301 avo J.C, décida d'y fonder une cité, qui portera le nom de son père, Antochius ? Site exceptionnel, qui, aux époques grécoromaines, aura une réputation quelque peu mythique. "On l'appelait Antioche de l'Oronte ou de l'Axios, car l'Oronte avait pris un nom macédonien, et quelquefois «Antioche près de Daphné », tant était grand, dans le monde, le renom de ce faubourg délicieux, de son sanctuaire d'Apollon et d' Artémis, de ses bosquets et du charme de ses eaux courantes", note Pierre Jonguet 1. Cette abondance de vergers, de vignes, et, dans la dépression de l'Amouq, l'étendue de ses cultures céréalières en font une région agricole riche, du moins dans cet espace géographique syrien, surtout si on la compare aux maigres ressources que parviennent à produire péniblement les paysans des régions voisines. Cette agriculture, qui souvent s'apparente au maraîchage, tant les champs sont soignés comme des jardins, va attirer, tout au long des siècles, les fellahs misèrables des régions montagneuses inhospitalières, principalement du djebel alaouite. Mais ce n'est pas tant la terre qui fait la prospérité, mais le négoce. Car Alexandrette, port bien à l'abri dans le coude de la Méditerranée, ouvert vers l'Europe, est un important lieu de transit des marchandises qui partent ou viennent de Alep2. Depuis des temps immémoriaux, de là, une route commerciale, longeant l'Euphrate vers le golfe, met en relation l'Orient profond de l'Asie des moussons et les cités de l'Occident. Antioche, entre le port méditerranéen et ce port du désert, se trouve être naturellement un trait d'union, une étape, un pivot. Elle est aussi une halte sur la voie
1 Pierre Jouguet : J'impérialisme macédonien et J'hellènisation de J'Orient, Michel1972 If.368 - Ed AlbinMandat, entre 1925 et 1936,21 % du trafic maritime du Levant A l'époque du passait par ce port.

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des échanges, plus modestes, entre le plateau anatolien et ce qui fut le monde phénicien. Cette situation de carrefour n'a jamais échappé aux stratèges, depuis le temps d'Alexandre le Grand. Rome l'érigea donc en capitale de sa province de Syrie puis, beaucoup plus tard, les Croisés en firent leur premier bastion dans leurs expéditions vers la Terre Sainte... Aussi, sous la pluie froide de cet hiver 1918, les officiers français rompus aux versions latines sont désappointés de ne trouver, à la place de la brillante cité antique, qu'une triste bourgade provinciale: le berceau du christianisme helléniste a perdu depuis longtemps de son éclat, et celà n'est pas seulement dû à la guerre qui, croient-ils, s'achève... De nombreux séismes ont eu raison de la prestigieuse métropole romaine, et les pillages successifs après les innombrables sièges ont contribué à ce déclin. Pour couronner le tout, Alep a bénéficié de l'arrivée du chemin de fer, qui a détrôné les légendaires caravanes de chameaux et de mulets. Cette voie ferrée, qui représente un tronçon du. Bagdad Balm (parfois appelé les 3 B : Berlin-Byzance-Bassorah) I, passe plus au nord, juste au pied du Taurus. Pour ces militaires qui arrivent au Levant, l'importance de cette voie moderne de communication ne leur échappe pas. Elle donnera lieu, on s'en doute, à d'âpres marchandages entre diplomates français et turcs. Mais nous n'en sommes pas encore là. Ce qui étonne ces officiers, outre le délabrement de la cité, en dépit de l'absence de combats ici, c'est qu'ils ont à faire face à une multitude de populations, qui cohabitent sans se mélanger, cloisonnées chacune dans leurs quartiers: arabophones mais aussi turcophones. Les premiers se composent d'abord d'Alaouites2, pour l'essentiel des fellahs qui résident le soir en ville tout en travaillant, le jour, dans les champs, dans des conditions proches du servage; de chrétiens, la plupart
1 Cette réalisation est devenue le symbole de la percée de l'impérialisme allemand dans l'Empire ottoman. Toutefois, au moment du déclenchement des hostilités, la partie orientale de cet axe ferroviaire menant de Nouscibine (à la frontière actuelle de la Syrie, de l'Irak et de la Turquie) vers la Mésopotamie n 'a pas été achevée. Plusieurs opérations de débarquement dans la région d'Alexandrette avaient été envisagées par le Cabinet de Guerre anglais en 1914, puis en 1915, sur les propositions de Winston Churchill et de Lord Kitchener afin de prendre le contrôle de cette voie ftrrée. Mais elles n'eurent jamais lieu. 2 Au début du Mandat, est souvent utilisé le terme « noçairis » pour désigner les Alaouites. Ce terme fait référence à une secte chifte .. nous utiliserons, dans ce hvre, le mot « alaouite », dont la connotation nous paraît plus communautaire. 17

orthodoxes, souvent commerçants ou artisans ; enfin, de quelques sunnites, parfois propriètaires terriens. A Antioche, les Turcs sont majoritaires et se groupent au centre de la ville; ils sont venus tout au long de la période ottomane, commerçants ou fonctionnaires, et se sont établis. Parmi eux, beaucoup né sont pas réellement des Turcs de souche, mais des Kurdes, des Albanais, voire des Arabes, qui ont adopté la langue de Yunus Emré. La plupart des grands propriètaires fonciers appartiennent à cette communauté qui a profité de ses liens avec les représentants locaux de la Sublime Porte. Mais il existe aussi, en plus petit nombre, d'autres turcophones, des réfugiés plus récents: certains sont. des muhacirs, des populations musulmanes déplacées lors des reculs successifs des armées ottomanes: ainsi, des Tcherkesses I, chassés de leur Caucase natal par la guerre rosso-turque de 1879. Enfin, des Arméniens, chrétiens, qui, souvent, connaissent mal leur langue communautaire2 qu'ils réservent aux manifestations religieuses; ceux-là ont fui l'Anatolie lors des massacres intercommunautaires qui ont jalonné le règne d'Abdul Hamit ou sont des rescapés de la grande déportation génocidaire de 1915. Nombre de ces officiers ont servi en Aftique du Nord: ils s'attendaient à trouver ici, dans un très vieux pays arabe, celui qui a abrité la première dynastie ca1ifale, quelque chose qui aurait ressemblé au Maroc; ne les a-t-on pas envoyé ici, en postulant, dans les états-majors parisiens, que leur expérience des Berbères et des Arabes sous les ordres de Lyautey, leur serait utile? ! Les voilà qui se retrouvent dans cet Orient si compliqué, où l'on rencontre des chrétiens qui parlent arabe et des musulmans qui ne parlent que le turc ! Un vrai casse-tête. Ils pressentent qu'il sera difficile d'y faire régner la paix française. Le pays reste agité, soubresauts d'une guerre qui a laissé pour compte nombre de déracinés, de déserteurs,
I Les Tcherkesses, ou Circassiens, possèdent cependant leur propre langue; mais ayant souvent été soldats d'élite de l'Empire, beaucoup parlent turc; d'autres ne semblent guère avoir eu de difficultés pour adopter l'arabe: c'est le cas de ceux qui vivent en Syrie "intérieure", en Transjordanie et, sur le plateau du Golan, à Quneitra. Il faut noter que cette communauté est l'une des rares à accepter volontiers les mariages mixtes, ce qui favorise leur intégration dans la région d'accueil. 2 La « standardisation» de la langue arménienne (une trentaine de dialectes auparavant) ne date que de 1851 avec les écrits de Grikor Odyan. Elle concerne surtout des cercles intellectuels. 18

d'irréguliers qui ne savent même pas que l'arnristice est signé, de gens abandonnés qui se transforment à l'occasion en pillards. La ,région est peu sûre et le commerce va en pâtir. La situation n'est guère différente à Alexandrette, où la palette de populations est semblable. Le port a reçu aussi son lot de réfugiés, et la ville où siègeaient les autorités du Sandjak à l'époque ottomane semble devoir rester le poumon de ce territoire, d'autant que les Français y disposent de relations anciennes datant du temps de ces fameuses Echelles du Levant. Mis à part un bombardement de la part de la flotte française en janvier 1915, la cité a peu subi les dommages directs de la guerre. C'est dans les campagnes, et surtout dans les zones de montagne où errent des bandes armées qu'il faut rétablir la séc~té, notamment sur les routes. Ce ne sera pas facile, car voici un monde où les ruraux sont généralement des citadins: difficile de contrôler tous leurs déplacements quotidiens... La réalité, en ce mois de décembre 18, on le voit, n'a pas la

fraîcheur de la source de Daphné 1. C'est une aventure qui
commence, pour ces chefs de compagnies de tirailleurs. Aura-t-elle le panache de celles de leurs illustres prédécesseurs? Car il ne faut bien sûr pas utiliser le mot de conquérants: la mission de la France n'est-elle pas d'être le protecteur naturel des minorités, auxquelles, de surcroît, on apporte la civilisation ?1... Il s'agit de gommer à jamais l'image du Turc oppresseur, que les lectures de Lamartine et de Byron ont à jamais associé à des atrocités sans nom, en ftnir une fois pour toutes avec ces barbares adeptes du pal !

1

Le nom achlel de Daphné est Harbiye, qui signifie «écolede guerre>I.Evolution

symptomatique de la toponymie: à la source symbole de la sérénité et honorant une divinité féminine, se substitue un terme glorifiant la virilité et la combativité des Turcs 19

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20

Antioche,

capitale romaine et berceau de la chrétienté

Le pays est propice aux rêveries chevaleresques pour ces officiers qui ont abondamment étudié l'Histoire dans leurs écoles militaires. Comment pourraient-ils ignorer qu'Antioche joua un rôle prépondérant dans l'hellènisation de l'Asie mineure à l'époque séleucide pendant plus de deux siècles? Et qu'après la conquête de Pompée en 64 avo J.C., les Romains en firent le coeur de leur province de Syrie... Que la langue araméenne, la langue de Jésus Christ, s'y maintint jusqu'au IVernesiècle. Ont-ils, au cours de leurs études classiques, fait des traductions de Juvénal qui, au 1ersiècle, s'exclamait: "Voici que l'Oronte syrien s'est déversé dans le Tibre apportant sa langue et ses moeurs" ? Car plusieurs empereurs de Rome provenaient de cette ville qui possédait alors la réputation d'être une ville de plaisirs. En cet hiver pluvieux, en garnison, sans doute regrettent-ils ce temps béni. Les maisons sont repliées sur elles-mêmes, aveugles sur l'extérieur; y accéder implique de s'engager dans des dédales inquiétants de ruelles et de portes. Si sa population était alors déjà considérée comme assez turbulente par les centurions de l'époque, qu'en sera-t-il maintenant, à l'orée de cette troisième décennie du siècle, pour eux qui doivent maintenir l'ordre? Parmi ces officiers, certains, ayant baigné dans le catholicisme depuis leur enfance, n'ont pas oublié qu'après la persécution des premiers chrétiens de Jérusalem, ceux-ci se réfugièrent dans Antioche, alors cité immense l, la troisième de l'Empire romain, après Rome et Alexandrie.
Au /Ve,,1esiècle de notre ère, Antioche aurait compté plus de 300000 habitants, sans y inclure les esclaves (environ 200 000). l

Et n'est-ce point ici que les disciples du Christ ont reçu, pour la première fois, le nom de chrétiens? Leur évangélisation de la population locale étant un succès, Antioche ne tarda point à être le centre du christianisme helléniste (les chrétiens d'origine juive restant à Jérusalem) et le foyer d'expansion de la nouvelle religion dans tout l'Orient. L'apôtre Paul en avait fait son point d'attache tandis que Pierre fut consacré premier évêque d'Antioche. Plus complexe est la controverse d'Arius sur la divinité du Verbe, mais c'est encore là, dans ce grand centre théologique et intellectuel, que ce dernier avait trouvé le plus de partisans. Il avait alors fallu se réunir pour la première fois dans l'histoire de cette religion afin de trancher: polèmiques qui débouchent sur le concile de Nicée en 325, établissant la préséance et des privilèges pour l'évêque d'Antioche après ceux de Rome et d'Alexandrie. Peine perdue, le compromis de Nicée n'empêcha pas à ces débats théologiques de persister et, s'envenimant, d'aboutir à un premier éclatement des chrétiens; à partir de 361, trois évêques représentèrent Antioche: deux catholiques et un arien. Ces divisions, qui s'inscrivaient dans une période de fragilisation de la pax romana, traduisaient également des tensions vis-à-vis du pouvoir. Faut-il voir là l'origine du mécontentement croissant qui aboutira à l' "émeute des statues" en 387, contre Théodose le Grand à l'occasion de l'instauration d'une taxe? Ces conflits, dont il est malaisé aujourd'hui de faire la part entre les raisons profanes et purement religieuses, préfigureront l'apparition du monophysisme au vrme siècle qui ralliera la majeure partie de la population, en opposition à la politique du basileus de Constantinople.

22

Byzantins et Croisés En 395, l'Empire romain s'est en effet scindé et la Syrie rattachée à l'Empire d'Orient. La période byzantine sera une période de décadence pour Antioche, ftappée cycliquement par des tremblements de terre et sa mise à sac par Chosroes en 538. C'est donc une ville lasse des stériles querelles byzantines qui accueille l'arrivée des Arabes en 636, après l'écrasement de l'armée de Byzance sur le Yarmouk au mois d'août de cette année-là. et la prise de Damas en septembre 635. Fait révélateur, les Juifs, les Samaritains et les chrétiens monophysites s'allient aux Arabes musulmans lors de la prise de la ville. Si Antioche reste une cité

principalement chrétienne l, dont les habitants bénéficient du statut
de protégés (dhimis), c'est Damas qui, en devenant le centre de la dynastie omeyyade, constitue désonnais le coeur de la Syrie. Aussi son déclin s'accentue-t-il. Ce relatif désintérêt pour la ville ~ui est pourtant un des veITOUS commande la Syrie du Nord et le qui morcellement du Croissant fertile entre des princes musulmans qui s'opposent, vont pennettre, en 969, la reprise d'Antioche par les Byzantins commandés par Nicéphore II, après 330 ans de domination musulmane. Mais le pouvoir byzantin subit, dans toute l'Anatolie, la pression des Turcs seldjoukides devant lesquels il recule. En 1084, Antioche tombe sous leur coupe. Pas pour
Les Arabes y maintiendront l'administration byzantine pendant une longue période. 2 Mais entre-temps, la révolution abbasside a eu lieu, transférant le califat il Bagdad... )

longtemps: quatorze ans plus tard, arrivent les Croisés qui, après un long siège, s'emparent en 1098 de la cité qui ne compte plus alors que 40 000 habitants. Ce sera la première ville arabe à tomber entre leurs mains, leur permettant, depuis cette base, d'engager l'assaut contre les autres principautés de Syrie. Ces Croisés, ou Francs, n'arrivent pas en libérateurs des chrétiens: bien au contraire, ils pillent, massacrent, oppriment la population. Un chevalier, Renaud de Chatillon, se fait particulièrement remarquer par ses exactions dans la principauté franque qui est devenu un patriarcat latin. Les autres chrétiens, syriens jacobites, grecs unis, orthodoxes, nestoriens, etc... s'ils ne sont pas considérés totalement comme des infidèles, n'en subissent pas moins le joug pesant des envahisseurs d'Occident. Au point que Constantinople s'en inquiète et envisage de reconquérir la cité. Pendant un siècle et demi, le Proche-Orient va connaître d'incessants conflits sanglants où les différents princes musulmans s'allient puis s'entredéchirent suivant leurs intérêts immédiats, passant des accords tactiques avec les Francs, les Byzantins, les Seldjoukides. Finalement, en 1268, le sultan mamelouk d'Egypte Baibars, après avoir vaincu les Mongols, reprend la ville et en chasse les Croisés. La principauté franque est dévastée, ses habitants massacrés ou réduits en esclavage. Antioche ne s'en relèvera pas et ne renouera plus jamais avec sa splendeur passée.

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