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Aristide Briand (1862-1932) a tout connu de la vie politique. Il dirige onze fois le gouvernement de la France, et à vingt-cinq reprises, il en est l’un des ministres, aux postes les plus divers : Instruction publique, Beaux-arts, Cultes, Justice, Intérieur, Affaires étrangères. Un art de gouverner qui fait de lui un orfèvre des majorités parlementaires.

C’est ainsi que, de tempérament libéral, il sépare les Églises et l’État en 1905, puis les réconcilie en 1921. Président du Conseil le plus durable du premier conflit mondial, il dirige le gouvernement de guerre pendant dix-huit mois, de Verdun à Salonique. Parce qu’il a fait la guerre, il choisit de « gagner la paix ». Au cours des années 1920, il incarne la réconciliation de l’Europe, en homme dont « la vérité guidait les pas ». Il donne vie à la première forme d’Union européenne. Robert Schuman et Jean Monnet sauront s’en souvenir, vingt ans plus tard.

Père de la laïcité moderne, chef de guerre, pacificateur de l’Europe naissante : trois clefs de compréhension du personnage, autant de questions auxquelles nos sociétés contemporaines sont aujourd’hui confrontées.

Une biographie captivante pour comprendre celui qui incarna le « Parlement de l’éloquence ».

 

Christophe Bellon est maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université Catholique de Lille. Vice-doyen de faculté, il est l’auteur de nombreux travaux sur la dimension politique et parlementaire de l’exercice des cultes, dont La République apaisée. Aristide Briand et les leçons politiques de la laïcité (Cerf, 2015, réédition 2016). Lauréat du prix de thèse de l’Assemblée nationale, il est membre correspondant du Centre d’histoire de Sciences Po Paris.

 

Christophe Bellon

Aristide Briand

Parler pour agir

logo_CNRS

Sommaire

Introduction

Première partie. – Les années d'apprentissage (1862-1902)

Chapitre premier. – Dans la marmite populaire

Petite enfance à Nantes

Grandir à Saint-Nazaire

Lycéen et interne à Nantes

Les débuts professionnels à Saint-Nazaire

Chapitre 2. – Journaliste et avocat engagé : premiers pas en politique

Étudiant à Paris

Journaliste à Saint-Nazaire, observateur engagé de la vie publique

Un jeune avocat poussé dans l'arène politique

Au temps du boulangisme

Campagne pour les législatives de 1889 : un véritable baptême électoral

L'affaire de Toutes-Aides, prélude au départ

Chapitre 3. – À l'école du socialisme

L'immersion dans le mouvement ouvrier : le choix du syndicalisme

La défense de la grève générale

Septembre 1892. L'accès à la notoriété au congrès de Marseille

Quand on s'arrache Briand

Face à l'anarchisme

Propagandiste du monde ouvrier

Une fin de siècle, à la fenêtre du journalisme français

Le chaud et le froid. De « l'esprit nouveau » à l'affaire Dreyfus

En conscience. Quand l'affaire Dreyfus s'invite dans la campagne

En symbiose avec Jaurès, pour un socialisme réformiste

Rue Portefoin. Le temps des grands congrès

Naissance du Parti socialiste français. Un socialisme de la réforme

Deuxième partie. – Le temps de la révélation (1902-1919)

Chapitre 4. – Le rapporteur Briand ouvre le chantier de la séparation des Églises et de l'État

À la Chambre, les premiers pas du député de Saint-Étienne

À la commission des Congrégations, un poste de vigie

Une commission pour la Séparation, un rapporteur pour la réforme

Un avant-projet libéral et de compromis

Quand le forum perturbe le conclave

Le rapport Briand, « bréviaire » de la Séparation et vade-mecum des députés

Une vie hors de la Chambre. Le Barreau

Le député-journaliste et la naissance de L'Humanité

Au Parti socialiste français, Briand fait de la résistance

Chapitre 5. – La Séparation dans l'hémicycle : au rendez-vous de l'éloquence

Un épouvantail pour les extrêmes

Un rassembleur pour les gauches réformistes

Un rapporteur pragmatique pour le centre-droit

L'influence de l'unité socialiste sur la Séparation

Le poids des mots : grammaire de l'éloquence

L'arsenal législatif de la Séparation

Le vote solennel du 3 juillet à la Chambre

Un rapporteur fêté, un Sénat fidèle à la Chambre

Chapitre 6. – Appliquer la loi de 1905 : naissance de la laïcité moderne

Au chevet des Inventaires : l'ancien rapporteur ressuscité

Ministre des Cultes, pour que vive la loi !

L'exercice du culte restauré

Dernière tentative de liquidation du conflit religieux : une loi pour 1908

Garde des Sceaux, contre la peine de mort et pour le droit des femmes

En rupture avec la Révolution, en chemin vers la modération

Auprès de Berthe Cerny, « luxe, calme et volupté »

Troisième partie. – L'expérience à l'épreuve (1909-1917)

Chapitre 7. – Gouverner la République apaisée

Un homme providentiel à la recherche de l'apaisement

Dans la saga de la représentation proportionnelle

Sur la réforme administrative, immobile à grands pas

Donner une retraite aux Français

La démocratie sociale : une identité pour la solidarité nationale

« Le beau pays de l'avenir » ou la « révolution participative »

Pour un travaillisme à la française

Quand les fonctionnaires veulent se syndiquer

Ministre de la sérénité sociale

La Chambre de l'apaisement

Une majorité sur mesure

La réforme du Parlement, ou comment décider autrement

Le « juste milieu » dans la crise sociale

Rattrapé par la question religieuse

Chapitre 8. – Un chef de parti dans la marche à la guerre

De Cocherel à l'Avenue Kléber. Dans l'intimité de l'homme public

Hors du gouvernement, Briand s'organise.

Chef de l'opposition républicaine, à l'époque des premières tensions internationales

En mentor de Poincaré, « apôtre de la sécurité nationale »

L'élection présidentielle de 1913 ou la magistrature morale de l'apaisement

La République choisit un Président « centriste »

Les malheurs de 1913 : si vis pacem para bellum

À la tête d'un parti politique. La Fédération des gauches ou la tentation du centre

La Fédération en campagne

Échec partisan, succès parlementaire

Chapitre 9. – Chef du gouvernement de guerre

À la recherche de l'Union sacrée

L'hirondelle du gouvernement Viviani

Le Parlement doit gagner la paix

L'appel à Briand, au nom de l'Union sacrée

Le pacificateur, à la tête du plus long gouvernement de guerre

Verdun, la « guerre de Briand »

Les comités secrets

Pas de victoire sans le contrôle des commissions

Le contrôle parlementaire aux armées

Optimiser, encore et toujours, la décision du gouvernement de guerre

Quatrième partie. – L'accomplissement politique : la paix et l'Europe (1917-1932)

Chapitre 10. – En finir avec la guerre

L'immédiat après-Briand ou la fidélité en héritage

Briand face à ses successeurs : des regrets aussi...

« L'affaire Briand-Lancken » ou les fantasmes d'une négociation secrète

Clemenceau ou l'illusion de la rupture

En direct avec l'opinion ou le triomphe du père la Victoire

Clemenceau-Briand : les raisons de la colère

1919. La sortie de guerre : un nouveau scrutin pour une nouvelle Chambre

À la recherche d'une terre électorale. Retour aux sources

Cinquième campagne victorieuse. Mais député de Loire-Inférieure pour la première fois

Élection présidentielle de 1920. Chassé-croisé Clemenceau-Briand

Chapitre 11. – 1921, année cruciale

Retour au pouvoir. Quand la délibération prend le pas sur la diplomatie

À Wiesbaden, l'Europe devient possible

Premières victoires pour la paix

Le rétablissement des relations diplomatiques avec le Saint-Siège : la religion au service de la diplomatie

L'occupation réussie de la Rhénanie : Briand et Mgr Rémond

En écho aux retraites ouvrières et paysannes : les assurances sociales

Trébeurden, l'île Milliau et Madame Jourdan

Chapitre 12. – « Pèlerin de la paix » et père de l'Europe

À Genève, grâce au Cartel

À la SDN, le rapprochement franco-allemand à l'œuvre

À Locarno, la rencontre Briand-Stresemann : naissance du premier couple franco-allemand

Autour de Briand, une équipe de combat pour un objectif de paix

L'après Locarno ou l'Europe des petits pas

Des Assemblées au trône de Saint-Pierre : les soutiens au « Pèlerin de la paix » affluent

La guerre mise « hors la loi » : le pacte Briand-Kellogg

Le Grand dessein : le plan Briand d'Union fédérale européenne ou la concrétisation de l'idée européenne

Les prémices d'un exécutif européen. Aux sources de la Commission européenne

L'élection présidentielle de 1931

Épilogue

Derniers efforts pour la paix

Le retrait

Ultimes adieux. Les obsèques nationales

Conclusion

Quelques éléments de sources et de bibliographie

Notes

Index

Remerciements

Du même auteur

Introduction

En ouverture du discours qu'il prononce à New York en 1942, pour le dixième anniversaire de la disparition d'Aristide Briand, Alexis Leger – Saint-John Perse en littérature – rappelait à son auditoire et au monde en guerre la puissance du message de l'ancien ministre français des Affaires étrangères. Quelques mots lui suffirent pour faire revivre, le temps d'une rencontre américaine, celui dont il fut l'un des plus proches collaborateurs et confidents : « À ceci nous pouvons mesurer la grandeur et la force d'une personnalité humaine, que longtemps après la mort elle continue d'exercer son pouvoir sur l'esprit des vivants. [...] Quel était donc cet homme qui, après avoir suscité tant de passions dans son propre pays, demeure aux yeux de l'étranger un des plus purs répondants de ce pays et de son peuple ? »{1} La figure de Briand{2} était brouillée dans les mémoires depuis que la Grande Dépression de 1929 avait ruiné son œuvre ; et déjà se faisait sentir le besoin de lui rendre justice. Ce travail de la mémoire est encore plus nécessaire aujourd'hui. Tel est l'objet de ce livre : une invitation à dénouer tous les fils du mystère entourant sa riche personnalité et un tempérament aux multiples ressorts.

Sa carrière apparaît de prime abord comme un symbole d'ambivalence, entre ce qui est et son contraire, ce qui devrait être et qui n'est pas. Elle se déploie hors des organisations contraignantes, politiques ou syndicales qui, au vingtième siècle naissant, commencent à développer leurs structures. Un caractère affirmé, une politique réactive et innovante. Voilà ce qui est fait pour susciter aussi bien la détestation que l'adulation. Briand le sait et, jusqu'à un certain point, en joue.

Homme de la mer et homme de la terre, marin autant que paysan, parisien et provincial, tel est Briand. Solitaire, il n'en est pas moins d'instinct grégaire, au commencement de sa carrière, avant de fuir tous les partis, à commencer par le sien. Radical d'un jour, il devient jaurésien, mais ne sera jamais membre du parti socialiste unifié SFIO. Et plus d'aucun autre, à compter de 1905, envol de sa carrière politique. Avocat et journaliste, il devient l'avocat des journalistes, puis le journaliste des avocats. Il se fait connaître en promouvant le syndicalisme révolutionnaire et soutient la grève générale. Mais, quelques années plus tard, il met fin à la grève des cheminots, au nom de la sécurité du territoire, proposant l'arbitrage comme solution des conflits du travail. Anticlérical comme nombre de républicains, il n'est pas antireligieux. Empreint de piété, plus spirituel qu'indifférent, il n'en est pas moins le rapporteur – on peut presque dire l'auteur – de la loi de séparation des Églises et de l'État. Après avoir assisté, jeune député, à la rupture des relations entre le gouvernement d'Émile Combes et le Saint-Siège, c'est lui, dix-sept ans plus tard, qui réconcilie la fille aînée de l'Église avec sa Sainte Mère.

Et que dire de Briand chef du gouvernement de guerre et président du Conseil le plus durable du premier conflit mondial ! Dix-huit mois, de Verdun à Salonique, à faire vivre la République hors des temps de paix. Fidèle à la démocratie parlementaire et libérale, il réintègre, dès 1915, les deux assemblées délibérantes dans le jeu de la décision politique : les grandes commissions fonctionnent à plein régime pendant quatre ans, le contrôle parlementaire aux armées ne reste pas lettre morte et s'adapte, les comités secrets livrent leurs confidences. Dans le même temps, alors que la guerre ne peut être conduite sans l'intervention du Parlement, Briand justifie les décrets-lois, en soutenant que la route vers la paix ne saurait éviter une adaptation de la décision aux circonstances exceptionnelles du moment. Et ce dans le strict respect des institutions républicaines.

Hier chef de guerre, Briand est aussi celui qui, à l'heure des comptes, décide de s'adresser au monde et de lui déclarer la paix. S'il vote la ratification des traités de 1919-1920, il n'a pas participé à leur élaboration. Il est l'un des premiers à se convaincre de leur insuffisance. Pour y remédier, il lance l'idée européenne, avant de l'incarner lui-même. Après un premier passage marquant au quai d'Orsay entre 1921 et 1922, il est ministre des Affaires étrangères sept années sans discontinuité, entre 1925 et 1932. Le chef de guerre devient alors le faiseur de paix, celui qui veut aller plus loin encore dans la conciliation par le droit. Locarno, Thoiry, le pacte Briand-Kellogg ou le plan d'Union fédérale européenne : autant d'étapes sur le chemin d'une Europe naissante, au gré du rapprochement franco-allemand.

Autant de paradoxes donc, et pourtant... Briand incarne une forme d'équilibre, presque malgré lui. Il n'a jamais livré de théorie politique. Élève paresseux mais doué, ayant reçu plusieurs premiers prix, il ne devient pas, à l'âge adulte, un intellectuel. Sa doctrine serait même une anti-doctrine. C'est ici l'intérêt principal de son parcours, de son destin. Intérêt pour un personnage qui, libre de toute attache, va cependant mener une carrière des plus prestigieuses, trente années durant. Au pouvoir pendant dix-huit ans, il sera successivement le député de deux départements, la Loire, puis la Loire-Inférieure. Vice-président de commission, rapporteur, il sera vingt-cinq fois Ministre, ministre de l'Instruction publique et des Beaux-arts, de la Justice, des Cultes, de l'Intérieur, des Affaires étrangères. Et dirigera le gouvernement à onze reprises, établissant là un record.

Bien difficile aussi d'attribuer une culture politique définie à celui qui, venu de l'extrême gauche, contribue à construire un courant centriste, sorte de nébuleuse agrégeant le centre-gauche à une partie du centre-droit français. Républicain, Aristide Briand est d'abord un syndicaliste. C'est la culture du dialogue qui l'intéresse dans l'action syndicale. Qui dit dialogue dit compromis. Briand choisit de s'engager en politique par cette voie. Il pourra ainsi exercer ses talents de démineur de conflits en tous genres, politiques, sociaux ou économiques. Et une fois au pouvoir, résoudre les tensions laïques, institutionnelles, militaires et diplomatiques.

Fidèle à la Constitution Grévy qui, à compter de 1879, place le pouvoir exécutif sous la coupe du législatif, Briand a intégré la philosophie même du régime, sans laquelle rien n'est possible : la logique parlementaire{3}. Doué d'une éloquence qu'il forge au sein des Bourses du travail, à la suite d'une formation précoce à la rhétorique, aussi originale qu'efficace, il apprend très vite de l'institution-mère de la Troisième République, de ses rouages, de sa tribune, de ses pièges aussi. Il devient le Parlement en personne, l'incarne à merveille dans cette République où la parole est la condition même du pouvoir. Parler avant d'agir, mais parler pour agir : telle pourrait être la devise d'Aristide Briand. Aussi, le moyen privilégié pour remplir l'objectif fixé – la décision politique –, il le trouve dans la délibération parlementaire, principal vecteur de son action. Maîtriser le Parlement pour atteindre l'efficacité ne va pas, chez lui, sans pratiquer l'apaisement. Le règlement d'un conflit, la mise en œuvre d'une réforme ou d'un programme obligent l'élu de la Nation à respecter et à faire sienne la règle majoritaire. Avec obstination, avec habileté, Aristide Briand ne cessera donc de construire des majorités politiques, et de tenter de les conserver. En ce sens, Briand est bien plus qu'« un assembleur de nuées ».

Négociation, apaisement, efficacité sont les moteurs de son comportement, au fil des trois grands moments de son parcours. À quarante ans, en 1902, il a achevé ses années d'apprentissage qui, de son enfance dans la marmite populaire de Nantes et Saint-Nazaire, l'ont conduit au Palais-Bourbon. Il se révèle alors, autour de la séparation des Églises et de l'État et de la construction de la laïcité, dans la grande fabrique parlementaire{4} : si Briand a fait la Séparation{5}, la Séparation a fait Briand. Cette expérience unique est ensuite mise à l'épreuve : Briand, chef du gouvernement dès 1909, cherche à définir la République apaisée, puis conduit le gouvernement de la France en guerre, de 1915 à 1917.

Arrive enfin l'heure de l'accomplissement, au cours des Années folles, où l'on voit un Briand, soucieux de la sécurité de la France, à la recherche de la paix. Naît alors la légende du « Pèlerin de la paix » et Prix Nobel qui, comme ultime témoignage de l'apaisement, consacre ses efforts à la construction de l'Europe. Doté d'une imagination créatrice, d'un sens aigu de l'expérience, Briand démontra une volonté d'initiative toujours liée au sentiment profond des peuples. Pour y parvenir, et poussé par l'invention du possible, on eût pu dire de lui qu'« il parlait comme personne la langue de tout le monde »{6}.

Première partie

Les années d'apprentissage
(1862-1902)

Chapitre premier
Dans la marmite populaire

Aristide Briand est d'abord l'homme d'un terroir, la Loire-Inférieure qu'il parcourt dès l'enfance, de Nantes à Saint-Nazaire, au gré des affectations professionnelles de ses parents, de son propre cursus scolaire, des vicissitudes de ses premiers emplois. Il est fier de ses origines, sociales et géographiques. Dès ses années d'apprentissage, et toute sa vie durant, il aura soin de renouer régulièrement avec l'ancrage familial, vigoureux, de l'Ouest français. C'est sa faiblesse parfois ; souvent c'est sa force. Il restituera toujours à ce milieu humain ce qu'il lui aura emprunté, dans la marmite populaire.

Petite enfance à Nantes

On dispose, somme toute, de peu d'informations sur son enfance. Cependant, le fonds archivistique de l'association Aristide-Briand de Saint-Nazaire, peu connu, révèle quelques clefs sur le tempérament et finalement sur la vie de l'homme d'État. Aristide, Pierre, Henri Briand voit le jour à Nantes, le 28 mars 1862, au temps du Second Empire libéral. Reconnu le 29 mars, premier enfant et seul fils de Magdeleine et Pierre-Guillaume Briand, il n'est pas simplement ce jeune garçon « pauvre et de petite extrace »{7} dont il est souvent question sous la plume de ses biographes occasionnels. Son père, né à Sucé-sur-Erdre le 20 février 1835, est le fils aîné de laboureurs originaires de La Gamotrie, commune située au nord de Nantes, homme au regard perçant et reconnaissable par sa barbe taillée à la Gambetta. Il s'est élevé socialement, à la naissance de son fils Aristide. D'abord musicien, violoniste émérite selon le témoignage de ses proches, il est désormais aubergiste, se déclarant volontiers « rentier »{8} et ayant pignon sur rue. À Nantes, il est propriétaire du Café de La Croix verte, un débit de boissons de taille modeste, non loin de la place Viarme et de la place de Bretagne, au cœur du quartier populaire de la rue du Marchix. Il s'agit de l'une de ces maisons centenaires, le no 12, où l'ancienne ville ducale logeait sa population maritime et marchande. La famille Briand vit au premier étage de cet établissement fréquenté par une population fidèle de dockers, matelots et autres navigateurs en tous genres.

Deux ans avant la naissance de son fils, le 25 avril 1860, Pierre-Guillaume Briand a épousé – sans dot{9} – Magdeleine Boucheau, de huit mois sa cadette{10}. Ce mariage a parfois été qualifié de « forcé » par des plumes malintentionnées et mal renseignées ; l'information a été démentie par la suite. Née dans le même département de Loire-Inférieure, à La Chapelle-Heulin, Magdeleine Boucheau est le cinquième et dernier enfant de parents laboureurs et vignerons, d'origine vendéenne, comptant parmi ses ancêtres Jean Chouan, et demeurant à la Grande-Barboire, dans la région nantaise. Avant d'aider son mari dans le commerce familial, Magdeleine Briand a exercé la profession de domestique et lingère au château des comtes de Lareinty-Tholozan. Cette affectation professionnelle sera la source de bien des questionnements injustifiés sur la légitimité de la naissance de son fils Aristide. Au point qu'on y a vu le fruit d'amours ancillaires. L'élégance toute patricienne d'Aristide, jusqu'à ses mains fines et longues, en serait la manifestation : elle ne serait pas assez conforme à la modestie de son milieu social. « Cet étrange mélange a donné lieu toute sa vie aux plus fantaisistes légendes sur son origine paternelle »{11}, a écrit l'un de ses confidents, Charles Daniélou.

La racine de son nom gaélique – « bri » – signifie dignité ou élévation. Méditatif et tenace, Briand sera l'homme de la terre autant que de la mer. Le jeune Aristide hérite d'un autre trait familial, venu de son père : sa capacité à voir loin et à rechercher le meilleur chemin pour parvenir à son but. Ad augusta donc, fût-ce per angusta.

De sa mère, il n'a sans doute pas conservé rigoureusement l'attachement à la religion catholique dans laquelle il a été baptisé. Mais il tient d'elle comme une forme de piété, certes détachée de toute observance précise, et une aspiration profonde à l'espérance qui sera à la source du discernement qu'il opposera aux nombreux obstacles de sa carrière publique{12} ; elle sera au fondement du caractère visionnaire de sa politique, tant laïque qu'européenne. On connaît peu les orientations politiques des parents Briand, sinon que le père, Pierre-Guillaume, revendique un bonapartisme bon teint, ce qui ne l'empêche aucunement de se rendre, avec son fils, à une réunion publique de Gambetta, venu à Saint-Nazaire en 1874. Aristide retiendra encore de la douceur maternelle un caractère fait de tempérance et de modération. Mais pas de coloration politique précise dans cet héritage.

Aristide Briand ne passera à Nantes que les cinq premières années de sa vie, mais il se souviendra longtemps des quais mélancoliques de l'Erdre et de l'estuaire commerçant de la Loire, avec son mouvement d'arrière-port et, pour le jeune enfant qu'il est, de « cet éblouissant rêve de voiles, de rameurs, de flammes et de mâts ». À cette époque, il fréquente l'atelier du charpentier Malo, logé sur le chemin qui, de l'école, le conduit au logis familial. Là, des heures durant, il observe l'artisan dans son atelier, sculptant sa matière, alternant travaux de gros œuvre et ouvrages de précision, parfois d'ébénisterie. Briand est autorisé à manier les outils. Il gagne, à force de patience, le droit de participer à la construction de petits bateaux de bois que Malo dédie au jeune garçon épris du grand large. Il retrouvera cet ouvrier créateur lors de ses années d'interne au lycée de Nantes, dix ans plus tard.

Rapidement, les Briand doivent quitter Nantes pour Saint-Nazaire. La famille s'est agrandie avec la naissance, le 10 septembre 1864{13}, de Marie-Joséphine. Même transféré rue de la Commune, le foyer nantais ne suffit plus. Il faut dire aussi que Pierre-Guillaume Briand est devenu un homme d'entreprise. Au moment où la Compagnie générale transatlantique est créée, à l'heure de la première ligne régulière reliant la France aux États-Unis d'Amérique, il est attiré par les retombées économiques des nouveaux Chantiers navals de Penhoët, qui s'installent à Saint-Nazaire, avant-port de Nantes, au débouché de la Loire sur l'Océan. Le déménagement sera l'occasion d'un nouveau départ pour la famille, une nouvelle naissance pour Aristide.

Grandir à Saint-Nazaire

L'installation à Saint-Nazaire est aussi un dépaysement. La famille demeure place de Nantes, au cœur de la ville. La proximité des Chantiers crée la vitalité du quartier sur lequel le père Briand a jeté son dévolu. L'établissement, en location, est un modeste dépôt de vin, situé au rez-de-chaussée du domicile familial. Les débuts sont marqués par le bonheur et le chagrin. Aristide voit l'arrivée d'une deuxième sœur, Valentine, le 6 février 1869{14}. Mais le couple Briand perd son deuxième enfant, Marie-Joséphine, à peine âgée de sept ans. Ce temps de peine parental est aussi celui des premiers apprentissages du fils aîné, au lendemain de la guerre de 1870 qui a épargné entièrement la ville, même si la frégate prussienne Augusta est venue pointer ses canons sur le port. Aristide a appris à écrire, lire et compter. Il est un pur produit de l'instruction publique à la façon du ministre Victor Duruy, et se fait très vite remarquer pour ses capacités et sa curiosité.

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