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Armand Carrel (1800-1836)

De
310 pages
Admirateur des généraux de la Révolution et de l'Empire, comploteur carbonaro contre les Bourbons de la Restauration, combattant aux côtés des libéraux en Espagne, secrétaire de l'historien Augustin Thierry, puis journaliste et fondateur avec Thiers et Mignet du National, A. Carrel est à placer parmi les grands défenseurs de la liberté de la presse, à côté de ses deux grands aînés Benjamin Constant et Chateaubriand.
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ARMAND CARREL

(1800-1836)
























































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55048-3
EAN : 9782296550483
Gérard MINART






ARMAND CARREL

(1800-1836)

L’homme d’honneur
de la liberté de la presse

















Du même auteur :


Pierre DAUNOU, l’anti-Robespierre, éditions Privat, 2001.

Les Opposants à Napoléon, éditions Privat, 2003.

Frédéric BASTIAT, le croisé du libre-échange, L’Harmattan, 2004.

Jean-Baptiste SAY, maître et pédagogue de l’École française d’économie politique
libérale, éditions Charles Coquelin, 2005.

Clemenceau journaliste, L’Harmattan, 2005.

Actualité de Jacques RUEFF, le plan de redressement de 1958, une réussite du
libéralisme appliqué, éditions Charles Coquelin, 2007.

Collaboration à Histoire du libéralisme en Europe (sous la direction de Philippe
Nemo et Jean Petitot), chapitre sur Daunou, Presses Universitaires de France,
2006.




PRÉFACE





Armand Carrel est l’un des quarante-quatre journalistes qui se
trouvent à l’origine de la Révolution de 1830. En s’opposant à plusieurs
ordonnances royales dont l’une suspend la liberté de la presse, en alertant
l’opinion contre cette atteinte à la Charte de 1814 qui garantit une telle
liberté, ils allument la mèche qui va faire sauter le trône de Charles X. Avec
eux, les journaux font une entrée éclatante sur la grande scène de l’Histoire.
Après avoir renversé un roi, la presse devient Le Quatrième Pouvoir.
De toutes les révolutions qui ont marqué le cours tumultueux de notre
vie politique, celle de juillet 1830 est la plus singulière.
Le premier jour, peu nombreux sont ceux qui, parmi les quarante-
quatre protestataires, croient à l’hypothèse d’une insurrection. Au départ, ce
n’est donc qu’une sorte de résistance, forte mais passive, de journalistes
soutenus par la plupart des typographes qui craignent de perdre leur emploi.
Très vite, cette résistance se transforme en rébellion. Au troisième jour, ce
sera une insurrection victorieuse du peuple de la capitale encadré par un
groupe de républicains à qui les élèves de Polytechnique apportent leur
savoir-faire d’ingénieurs pour l’édification des barricades.
Une révolution typiquement parisienne : brève, vive, surgissant dans
quelques quartiers sensibles pour mieux frapper le pouvoir au cœur, et qui
met toutes les chances de son côté en exploitant les hésitations, les
maladresses, voire les défections des troupes chargées du maintien de
l’ordre. Une révolution sans véritable chef, guidée par le seul instinct des
insurgés et vérifiant cette constatation de Tocqueville : « Ce sont les gamins
de Paris qui, d’ordinaire, engagent les insurrections et ils le font en général
1allégrement, comme des écoliers qui vont en vacances. »
Bref, une ruade du peuple, selon le mot de Victor Hugo. « Charles X,
note-t-il, croit que la révolution qui l’a renversé est une conspiration creusée,
minée, chauffée de longue main. Erreur ! C’est tout simplement une ruade
2du peuple. »
Même jugement chez Béranger :
« En dépit de tout ce qui a été dit et écrit par les légitimistes, aucun
complot, aucune affiliation secrète n’a présidé à la généreuse insurrection

1 Alexis de Tocqueville, Souvenirs, Paris, 1999, Gallimard Folio/histoire, p.40.
2 Victor Hugo, Choses Vues, Paris, Gallimard/folio, 1972, p.109.
7
qui renversa la branche aînée des Bourbons : j’ai vu même des gens bien
3 surpris que la victoire ait été obtenue sans eux. »

Si la révolution de 1789, qui avait duré dix ans, avait été une éruption
volcanique suivie de multiples répliques, celle de 1830, qui s’accomplit en
trois journées – Les Trois Glorieuses, selon les historiens - est une
foudroyante tornade.
En quelques heures, elle déracine Charles X, sa famille, ses ministres,
son armée, ses ultras, ses courtisans. C’en est fini, et définitivement, de la
branche aînée des Bourbons, du drapeau blanc, de l’alliance du Trône et de
l’Autel, des tentatives de retour à une monarchie absolue.
Ce qui amène l’austère Guizot à juger l’événement avec un
enthousiasme juvénile :
« Pour moi, écrira-t-il, j’ai assisté, jour par jour, heure par heure, à la
plus pure, à la plus sage, à la plus douce, à la plus courte de ces secousses
4redoutables. »
Au centre de cette tornade – et la déclenchant – quarante-quatre
journalistes. Au cœur de ce groupe : trois amis. Parmi eux, un homme jeune
– trente ans – svelte, énergique, libéral. Il est Normand. Il est né à Rouen,
ville du grand Corneille. Il est fier comme le Cid. Il s’appelle Armand
Carrel.
Avant d’être dans la presse, il a été dans l’armée. Il y a conspiré pour
la liberté au sein d’une société secrète puis a démissionné et s’en est allé en
Espagne combattre avec les libéraux de ce pays. Au passage, il s’est battu
contre les troupes françaises venues dans la péninsule ibérique rétablir la
royauté. Fait prisonnier, il a été incarcéré, jugé, condamné à mort par les
tribunaux de Louis XVIII, puis finalement acquitté.
Ses deux amis se nomment Adolphe Thiers et François-Auguste
Mignet.
En janvier 1830, tous trois ont fondé un journal, Le National, qui
brille de tous les feux du talent et de la liberté. Ce faisant, ils ont renforcé
une opposition que Charles X et ses ministres veulent bâillonner.
D’où l’explosion.
Dans la vie d’Armand Carrel, les journées de Juillet constituent un
tournant capital. Au cours des mois qui suivent, l’amitié qui unissait les
fondateurs du National se brise irrémédiablement. Thiers et Mignet se
rallient à Louis-Philippe alors que Carrel durcit son opposition et, de libéral,
devient républicain. Avant de mourir, à trente-six ans, d’une balle dans le
ventre lors d’un duel absurde et tragique avec un autre journaliste, Emile de
Girardin.

3 Cité par Maurice Block, Dictionnaire général de la politique, Paris, 1884, Emile Perrin,
tome second, p.956.
4 Guizot, De la démocratie en France, Paris, 1849, Victor Masson, p.23.
8
Que reste-t-il aujourd’hui d’Armand Carrel ?
Déjà, quelques années après sa mort, son ami Chateaubriand posait la
5même question : « Carrel, qui se souvient de vous ? qui pense à vous ? »
Question toujours d’actualité.
Qui, de nos jours, se rappelle qu’Armand Carrel fut l’un des grands
journalistes de la fin de la Restauration et du début de la Monarchie de
Juillet, l’un des chefs des libéraux avant de l’être des républicains, et,
surtout, l’un des grands défenseurs de la liberté de la presse à côté des
Benjamin Constant, des Chateaubriand, des Royer-Collard ?
Des trois fondateurs du National, des trois figures de proue du jeune
libéralisme de l’époque, Thiers aura une carrière politique longue et
tourmentée. Mort à l’âge de quatre-vingts ans, il obtiendra du peuple de
Paris des funérailles en forme d’apothéose six ans après avoir « bombardé,
mitraillé, saigné à blanc » - les mots sont de Gambetta – ce même peuple
6 lors de la Commune de 1871.
Mignet sera l’un des hommes les plus illustres de la Monarchie de
juillet et l’un des historiens les plus renommés de son temps. Il finira à
l’Académie française et mourra à quatre-vingt-huit ans.
Quant à Armand Carrel, il restera fidèle aux aspirations de sa
jeunesse. Demeuré seul à la tête du National il poursuivra en journaliste son
combat quotidien pour les libertés et, entre autres, pour la liberté de la
presse.
Jusqu’à ce jour fatal du duel avec Girardin.

Né en 1800, Armand Carrel appartient à la même génération qu’Hugo,
Balzac, Dumas, Vigny, Michelet, Sainte-Beuve, pour ne citer que les
principaux. C’est la génération de ceux que l’on appellera « Les Enfants du
Siècle ». C’est la génération romantique qui atteindra l’âge d’homme entre
1820 et 1825, époque où la France vit sous le régime d’une Charte
relativement libérale « octroyée » par Louis XVIII à son retour sur le trône.
Cette liberté qui explose dans toutes les directions après avoir été réprimée
par les dictatures jacobine et napoléonienne, cette liberté nouvelle et
précieuse, la génération de 1820 entend y mordre à pleines dents. Ces jeunes
gens ardents, cultivés, libéraux, tapageurs ont trois références et une
ambition.
Les références, ce sont les révolutions anglaise, américaine et
française.
Anglaise surtout
L’ambition, c’est l’agrandissement constant du champ des libertés qui
a été entrouvert par la Charte. Et, en premier lieu, de cette liberté de penser,

5 Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, Paris, 1973, Le Livre de Poche, tome 3, p.682.
6 Cité par Lucas-Dubreton dans : Monsieur Thiers, Paris, 1948, Fayard, p.398.
9
de parler, d’écrire, à leurs yeux la plus sacrée de toutes mais aussi la plus
constamment menacée car la liberté de la presse est le fortin avancé de toute
Société de Droit.
C’est elle qui couvre et protège les autres libertés.
Voilà pourquoi la première démarche de tout pouvoir à tendance
autoritaire sera d’abord et avant tout de réduire ou d’abattre ce fortin.
Sous la Restauration, c’est la possibilité d’interpréter la Charte de
différentes façons qui va offrir aux gouvernements autoritaires des occasions
de censure ou de répression.
En effet, la Charte du 4 juin 1814, dans son article 8 qui proclame la
liberté des opinions, contient de profondes lacunes et plusieurs graves
ambiguïtés.
« Les Français, déclare cet article, ont le droit de publier et de faire
imprimer leurs opinions, en se conformant aux lois qui doivent réprimer les
7 abus de cette liberté. »
En omettant de préciser les contours de ce qu’elle nomme « abus », la
Charte renvoie cette définition à la loi, autrement dit au bon plaisir des
gouvernements successifs.
De surcroît, la Charte observe un silence préoccupant sur deux
mesures préventives – l’autorisation préalable et la censure – qui avaient été
expressément interdites dans la Constitution de 1791, référence, modèle et
bible pour les libéraux en matière de liberté d’opinion.
En effet, la Constitution de 1791 garantissait, comme droit naturel et
civil, « la liberté à tout homme de parler, d’écrire, d’imprimer et publier ses
pensées, sans que les écrits puissent être soumis à aucune censure ni
8inspection avant leur publication ».
Les Constituants de 1791 n’ignoraient pas la responsabilité pénale de
la presse mais ils avaient formellement exclu que l’on appliquât à cette
liberté des dispositions préventives, donc restrictives, pour n’accepter que
des sanctions répressives après constatation des abus, lesquels, d’ailleurs,
étaient précisément énumérés dans le texte même de la Loi suprême.
Mirabeau avait résumé d’une phrase frappante l’ensemble du débat
quand il avait déclaré dans la discussion préalable : « C’est à tort que tous les
projets portent le mot restreindre : le mot propre est réprimer. La liberté de
la presse ne doit pas être restreinte ; les délits commis par la voie de la
9 presse doivent être réprimés. »

7 Les Constitutions de la France depuis 1789, présentation de Jacques Godechot, Paris, 1970,
GF-Flammarion, p.219.
8 Ibid., p.36. Sur l’importance de la Constitution de 1791 en matière de liberté de la presse,
voir aussi le chapitre de Fernand Terrou intitulé Les principes fondamentaux de la doctrine
libérale, dans Histoire générale de la presse française, sous la direction de Claude Bellanger,
Jacques Godechot, Pierre Guiral et Fernand Terrou, Paris, 1969, PUF, tome 2, p.3.
9 Eugène Hatin, Histoire politique et littéraire de la presse en France, Paris, 1861, Poulet-
Malassis et de Broise, tome 8, p.43.
10
Pour les Constituants de 1791, le préventif, en matière de liberté
d’opinion, ouvrait donc la porte à tous les arbitraires. Dans un langage imagé
on pourrait écrire, pour mieux faire comprendre l’importance de cette
question, que l’autorisation préalable permet d’enterrer la liberté de la presse
avant même sa naissance et que la censure autorise son assassinat dans son
berceau dès sa naissance.
Autre lacune de la Charte de 1814 : elle ne précise nulle part si le droit
de publier et de faire imprimer ses opinions concerne seulement les livres ou
bien toutes les formes de diffusion de la pensée : livres, journaux, brochures,
revues périodiques, affiches, etc. A partir de là, toutes les interprétations
seront possibles et la fameuse ordonnance de juillet 1830 supprimant la
liberté de la presse ne s’en privera pas, allant jusqu’à proclamer que la
Charte n’a nullement concédé la liberté des journaux et des écrits
périodiques :
« Le droit de publier ses opinions personnelles, écriront les auteurs de
cette ordonnance, n’implique sûrement pas le droit de publier, par voie
d’entreprise, les opinions d’autrui. L’un est l’usage d’une faculté que la loi a
pu laisser libre ou soumettre à des restrictions ; l’autre est une spéculation
d’industrie qui, comme les autres et plus que les autres, suppose la
surveillance de l’autorité publique. »
Ainsi, de 1814 à 1830, et même jusqu’en 1848, la liberté de la presse,
en raison de ces imprécisions, va-t-elle ressembler à un bateau ivre, flottant
sans ancre et sans amarres au gré des événements politiques. Souvent, elle
sera à la merci des passions des partis majoritaires, des colères du roi ou des
humeurs ministérielles.
Les gouvernements autoritaires déploieront des trésors d’imagination
et des raffinements de législation pour réduire ou couler la liberté de la
presse. Ils joueront de toute la gamme des instruments préventifs et
répressifs – autorisation préalable, censure, procès, cautionnement, impôts,
suspension, interdiction, saisie, rachats, emprisonnement, amendes – pour
frapper successivement ou simultanément les différents maillons de la chaîne
de l’information : gérants de journaux, journalistes, imprimeurs,
transporteurs, diffuseurs, cabinets de lecture, libraires…
Si bien que la France va offrir durant ces années-là le plus étonnant
échantillon de législation sur l’écrit qui se puisse concevoir entre ces deux
extrêmes que sont la liberté et l’interdiction.
Et c’est à juste raison qu’Eugène Hatin constatera que l’histoire de la
liberté de la presse, en France, s’est traduite « en une multitude de lois, de
décrets, d’ordonnances, de règlements, qui se sont juxtaposés, superposés,
entassés, embrouillés de la façon la plus étrange et la plus déplorable. C’est
11
une confusion, un chaos, un véritable dédale dans lequel les plus habiles sont
10exposés à s’égarer ».
Le statut de la presse se résumera donc à une situation quasi
permanente d’instabilité juridique et de précarité financière.
Cela explique pourquoi les Chambres parlementaires et les écrits
périodiques seront les terrains privilégiés de combats incessants où vont
s’affronter partisans et adversaires de la liberté de la presse.
Sans oublier le pré, car de telles querelles se finiront souvent en duels,
à l’épée ou au pistolet.
Guizot a bien résumé cette époque où l’irruption de la liberté grâce à
la Charte de 1814 fait craindre à beaucoup de responsables les excès de cette
même liberté :
« Pendant la Révolution, écrit-il, on se battait ; sous l’Empire, on se
taisait ; la Restauration avait jeté la liberté au sein de la paix. Dans
l’inexpérience et la susceptibilité générale, le mouvement et le bruit de la
11liberté, c’était la guerre civile près de recommencer. »
On a peine à imaginer, aujourd’hui, ce que fut cette époque qui sentait
la poudre. Le journaliste, pour certains, était considéré comme un véritable
ennemi public, ou encore, précisément, comme un fauteur de guerre civile.
Et les journaux étaient qualifiés de « fièvre jaune » autour desquels il fallait
établir un « cordon sanitaire ».
Veut-on un exemple de ces imprécations ? Voici :
Nous sommes en 1827, au Palais-Bourbon, lors d’un mémorable débat
sur la presse, un de plus. Le comte de Salaberry se précipite à la tribune.
C’est l’un des plus ultras parmi les ultraroyalistes, un « pointu » comme on
dit à l’époque. Son père est mort sur l’échafaud en 1794. Lui-même a émigré
dès le début de la Révolution. Il a intégré l’armée du prince de Condé puis
est rentré secrètement en France pour combattre aux côtés des Vendéens.
Aujourd’hui, la Restauration des Bourbons l’a fait député du Loir-et-Cher.
Remarquable orateur, c’est un ennemi implacable de la liberté de la presse.
Une fois encore, de la tribune, il va lancer la foudre sur cette hydre qu’il
appelle « licence de la presse » :
« La presse, tonne-t-il, fut émancipée par la révolution ; la révolution
arma la presse, sa complice, contre la monarchie, et sous leurs coups, l’autel
et le trône, le prêtre et le roi, sont tombés. La presse est, en effet, une balise
perfectionnée qui lance des torches et des flèches enflammées. La presse est
l’arme chérie des amis du protestantisme, de l’illégitimité, de la souveraineté
du peuple. Redoutons, Messieurs, les fléaux de l’imprimerie, seule plaie dont
Moïse oublia de frapper l’Egypte. Il n’est pas d’excès ni d’attentats que la

10 Eugène Hatin, Manuel théorique et pratique de la liberté de la presse, 1500-1868, Paris,
1868, Pagnerre.
11 Cité par Emmanuel de Waresquiel et Benoît Yvert, Histoire de la Restauration, 1814-1830,
Paris, 1996, Perrin, p.68.
12
presse ne se soit permis, depuis trois ans, mensongèrement, irreligieusement,
révolutionnairement. On avait cru jusqu’à présent que le gouvernement
représentatif ne se composait que de trois grands pouvoirs. Je vous en
signale un quatrième qui sera bientôt plus puissant que les autres. Il s’agit de
le briser ou de subir son joug. Son nom générique est liberté de la presse ;
son véritable nom est licence de la presse et son nom de guerre, le
12 journalisme. »
Et lors de la même séance, Villèle, lui aussi, fustige la même hydre :
« La France, proclame-t-il, est sous le poids d’une tyrannie qui insulte
et voudrait opprimer les pouvoirs légaux, tyrannie qui attaque tout pour tout
dissoudre, pour tout détruire, car il lui est interdit de rien fonder ; cette
13tyrannie, Messieurs, est la tyrannie de la presse. »

Fièvre jaune, balise qui lance des flammes, tyrannie, force dissolvante
et destructrice : la presse est véritablement, pour certains, l’incarnation du
14mal absolu, autrement dit le domaine par excellence de Satan.
A cette époque, dans ce climat chargé d’orages, le journalisme n’est
donc pas un métier mais une vocation. Mieux : une mission. Mieux encore :
un danger et une aventure. Et la plume est une épée. Et le journal est une
avant-garde. Et l’article quotidien une guérilla. Et l’imprimerie une artillerie.
Après 1814, quand Armand Carrel, adolescent, commence à
s’intéresser aux idées et à la politique, les journaux se multiplient à Paris et
en province. Chaque nuance de l’opinion publique veut posséder le sien. Les
talents y brillent. Les journalistes s’y opposent avec âpreté et véhémence.
Parfois avec violence car il n’est pas rare qu’ils se battent en duel. Dans les
grands journaux, il existe souvent une salle d’armes pour leur entraînement.
Armand Carrel en fera aménager une à son domicile personnel
Compte tenu de cette puissante influence de la presse sur la vie
publique, rien de surprenant, donc, si Thiers, Mignet, Carrel ont été d’abord
des journalistes.
Après quoi chacun a assumé ses choix.
Si, après 1830, Thiers et Mignet furent des hommes de pouvoir, Carrel
fut un homme de fidélité.
Si Thiers et Mignet furent des notables, Carrel resta un journaliste.
Si Thiers et Mignet furent craints ou applaudis, Carrel fut aimé.
Si Thiers et Mignet eurent des carrières, Carrel eut un destin.

12 R.G. Nobécourt, La vie d’Armand Carrel, Paris, 1930, Gallimard, p.103.
13 Ibid., p.104.
14 Cette « diabolisation » de la presse n’est pas propre à la Restauration. On en trouve encore
de lourdes traces aujourd’hui (voir l’affaire des caricatures de Mahomet) mais il est vrai que
ce phénomène de « diabolisation » fut particulièrement accentué sous la Restauration. Voir à
ce sujet Lucien Jaume, L’individu effacé ou le paradoxe du libéralisme français, Paris, 1997,
Fayard, spécialement le chapitre sur la presse, p.407 à 444.
13
C’est ce destin d’un personnage à plusieurs visages – homme d’épée,
homme de plume, homme d’honneur – que nous voudrions raconter ici en le
replaçant dans son milieu, son temps, ses combats. Car nos libertés, et
spécialement la liberté de la presse, si chèrement acquises au long d’une
histoire mouvementée, avant que d’être gravées dans le marbre des lois, ont
dû être conquises, puis étendues, puis consolidées, puis défendues sur des
terrains qui souvent ressemblaient à des champs de bataille.
Dans ce domaine, les combattants et les aventuriers ont toujours
précédé les législateurs.
Et Armand Carrel, plus que tout autre, mieux que tout autre, fut
d’abord et avant tout un combattant et un aventurier de la liberté de la presse.


14
PROLOGUE





Bois de Vincennes, vendredi 22 juillet 1836, huit heures du matin.
Deux journalistes parmi les plus célèbres de Paris se trouvent face à
face, à quarante pas l’un de l’autre, un pistolet à la main, pour l’un des duels
les plus tragiques de toute l’histoire de la Restauration et de la Monarchie de
Juillet.
Le premier s’appelle Armand Carrel. Il a trente-six ans. Il est l’un des
chefs du parti républicain. Il s’oppose à la politique de Louis-Philippe.
Surtout, il est le directeur du journal Le National d’où est partie, il y a six
ans, la révolution de juillet 1830.
L’autre se nomme Emile de Girardin. Il a trente ans. Il est député de la
Creuse. Il est proche des milieux qui soutiennent la monarchie
constitutionnelle. Sa passion : créer des journaux. Il vient de lancer un
nouveau titre, La Presse, dont il a pris la direction.
Ces deux hommes n’ont rien en commun.
Emile de Girardin s’apparente à un héros de Balzac, un Rastignac
cherchant par les journaux à conquérir Paris et à faire fortune. Il deviendra
un « roi de la presse », comme on dit aux halles qu’il y a un « roi de la
boucherie » ou un « roi des fruits et légumes ». Sur le grand marché de
l’information à bas prix, il bâtira un empire et aura des disciples.
Armand Carrel, quant à lui, serait plus proche d’un héros de Stendhal.
Prince des journalistes plutôt que roi de la presse.
Cultivé, fier, romanesque, idéaliste, il est issu d’une honorable famille
de Rouen qui prospère dans le commerce du drap. Lui a préféré une vie
d’action. Dans l’armée d’abord, dans le journalisme ensuite. Il a été fasciné,
dès son plus jeune âge, par les personnages de la Révolution et par les
exploits héroïques des généraux de l’Empire.
La cause du conflit qui a surgi entre eux et qui leur vaut de se
retrouver face à face réside moins dans leurs divergences politiques que dans
la vision contradictoire qu’ils se font de la presse, de son statut, de son
avenir.
Trois semaines plus tôt, l’annonce du lancement par Emile de Girardin
de son nouveau quotidien est tombée comme un coup de foudre dans le
paysage familier des journaux de l’époque.
Plutôt qu’un journaliste, Girardin est un brasseur d’affaires de presse.
Enfant adultérin d’un général de Napoléon et d’une belle femme qui fut le
modèle du peintre Jean-Baptiste Greuze, ses parents ont refusé de le
reconnaître et l’ont placé en province, tout en veillant à son entretien. A dix-
15
huit ans, il a appris qu’il était un bâtard. A vingt et un ans, il a publié un
premier écrit Emile, où il a raconté son passé et ses souffrances d’enfant
naturel. A vingt-deux ans, il s’est mis à créer en grand nombre des revues
périodiques, dans tous les domaines, depuis la mode jusqu’aux
connaissances pratiques, avec un sens aigu des attentes du public. Le succès
a suivi. De la presse spécialisée à la presse quotidienne, il n’y a qu’un pas. Il
vient de le franchir en appliquant à son nouveau quotidien une politique
commerciale révolutionnaire, sorte de carré magique qui tient en quatre
15impératifs : roman-feuilleton, bas prix, gros tirages, publicité.
Roman-feuilleton et bas prix pour multiplier les lecteurs, gros tirages
pour capter un maximum de publicité. Révolution prodigieuse et lourde de
conséquences, qui ouvre la porte à cette idée - inattendue pour l’époque - à
savoir que ce n’est plus le lecteur par son achat qui doit couvrir le coût de
fabrication d’un journal, mais l’annonceur, lequel devient donc le
personnage central de l’entreprise de presse.
Nouveauté tellement saisissante qu’elle fait dire avec humour à un
ercontemporain « que le 1 juillet 1836 La Presse parut sur le Sinaï de la
publicité, au milieu des éclairs et du tonnerre ».
Autrement dit, un nouveau Moïse venait d’annoncer à l’univers que
l’économie de l’information, désormais, serait régie par de nouvelles Tables
de la Loi. Le concept d’un journal à bas prix, dont la réalisation serait
supportée en quasi totalité par la publicité, venait de naître. Ce modèle
économique aura un bel avenir : il débouchera, comme on le constate de nos
jours, sur l’apparition d’une presse d’information gratuite financée
entièrement par la publicité.
Alors que tous les quotidiens parisiens, d’un commun accord,
appliquent un prix unique pour leur abonnement annuel – 80 francs –
Girardin décide de vendre son nouveau journal à moitié prix – 40 francs - au
risque de déstabiliser brutalement le compte d’exploitation de tous ses autres
confrères. Armand Carrel prend fait et cause pour ces derniers dans la
querelle qui ne manque pas de surgir. Ce débat tourne vite à la polémique,
Girardin se laissant aller à des attaques personnelles en menaçant à demi-
mot, dans son journal, de révéler au grand public que Carrel, depuis
plusieurs années, partage ses jours avec une femme mariée : situation
vivement condamnée par la société fort bourgeoise de ce temps où le divorce
est toujours interdit.
Lors d’un entretien entre les deux hommes, Carrel, extrêmement
sensible à tout ce qui touche à son honneur, et plus encore à celui de sa
compagne qu’au sien, explose :

15 Sur Emile de Girardin, voir Pierre Pélissier, Emile de Girardin, prince de la presse, Paris,
1985, Denoël.
16
- En vérité, Monsieur, lance-t-il à Girardin, on dirait que vous avez
pris le parti d’avoir une affaire avec moi.
- Eh bien, oui, Monsieur, réplique Girardin, une rencontre avec un
homme tel que vous me paraîtrait une bonne fortune.
- Pour moi, Monsieur, un duel est une triste nécessité, conclut Carrel.
Mais après vos paroles je n’ai plus qu’à me retirer et à vous envoyer mes
16témoins. Et puisque c’est moi qui suis provoqué, je choisis le pistolet.
Ce choix lui sera fatal : il prend une balle dans le bas ventre qui lui
déchire les intestins. Il agonise dans d’horribles souffrances pendant deux
jours et deux nuits et meurt le 24 juillet à l’aube, au grand désespoir de ses
nombreux amis, et en premier lieu de ce grand aîné qui a nom Chateaubriand
et qui écrira dans ses Mémoires d’outre-tombe :
« Beaucoup de rois, de princes, de ministres, d’hommes qui se
croyaient puissants, ont défilé devant moi : je n’ai pas daigné ôter mon
chapeau à leur cercueil ou consacrer un mot à leur mémoire. J’ai trouvé plus
à étudier et à peindre dans les rangs intermédiaires de la société que dans
ceux qui font porter leur livrée : une casaque brochée d’or ne vaut pas le
17morceau de flanelle que la balle avait enfoncé dans le ventre de Carrel. »
Une violente querelle de journalistes, tristement aggravée par des
attaques personnelles – comme quoi les insinuations d’une certaine presse
concernant la vie privée ne datent pas d’aujourd’hui – constituent donc les
raisons de ce duel retentissant. Mais derrière cette façade, il y avait autre
chose : il y avait deux conceptions irréconciliables de la presse quotidienne,
de sa place dans la société, de son rôle dans le débat public, de sa moralité et
de son avenir.
Pour Armand Carrel, la presse, c’était d’abord des idées.
Et le journalisme, pour lui, était d’abord une mission, presque un
sacerdoce. Selon lui, un titre périodique devait incarner une famille d’esprit
et regrouper des personnes souscrivant aux mêmes conceptions, défendant
les mêmes valeurs, partageant les mêmes épreuves, fêtant les mêmes succès :
ce qui est la définition même de la presse d’opinion. Un artisanat intellectuel
indépendant, rassemblant autour d’un projet commun des hommes de culture
et des professionnels de qualité, dans une ambiance de fraternité de plume
comme il y a, entre combattants, une fraternité des armes : voilà quelle était
sa conception du journal.
Pour Emile de Girardin, la presse, c’était d’abord des affaires.
Et puisque le règne de Louis-Philippe était à la finance et à l’industrie,
la presse devait se soumettre aux conditions de la finance et se couler dans
les processus de la production en grande série : elle devait devenir
industrielle.

16 R.G. Nobécourt, op.cit., p.292 et Louis Blanc, Histoire de dix ans, tome V, p.64.
17 Chateaubriand, op.cit., p.681.
17
« Ce qu’il y a de plus triste dans la fin de Carrel, écrira au lendemain
de ses funérailles La Phalange, revue des fouriéristes, c’est la cause même
de cette fin : une balle de duel, et quel duel ! Pas même un duel politique,
pas même un duel de presse politique… un duel de presse mercantile ! Ainsi
l’élément mercantile qui a envahi le domaine de la presse, qui chaque jour
s’y développe et y va croissant, a déjà atteint un tel degré de puissance qu’il
a entraîné l’homme le moins mercantile de la presse au combat où il a péri.
Misère ! Ce duel qui a tué Carrel, c’était la presse à 80 francs contre la
presse à 40 francs ! La noble vie de Carrel a payé pour cette ignoble
18dispute ! »
Ainsi, ce ne sont pas seulement deux hommes mais deux visions du
journalisme, et même deux mondes, qui se sont affrontés, un matin de juillet,
dans le bois de Vincennes, pour un duel qui va quitter, avec le recul du
temps, la rubrique du fait-divers pour acquérir, dans l’histoire de la presse, le
statut d’un symbole et le rang d’une date hautement significative.
Epoque capitale, époque charnière où la presse qui jusque-là était une
mystique devient un pouvoir ; était un artisanat devient une industrie ; était
une mission devient un métier.
Carrel incarnait la mystique et la mission.
Girardin représente le pouvoir et l’industrie.
La balle qui frappe Armand Carrel en ce matin du 22 juillet 1836 ne
tue pas seulement un journaliste : elle abat la presse d’opinion et annonce la
naissance de la grande presse moderne.
« Ce jour-là, écrira un historien, le mercantilisme a tué la
19chevalerie. »

18 La Phalange, journal de la science sociale, tome 1 (1836-1837), p.73 (Accessible sur
Internet, site Gallica).
19 Pierre Lanfrey, Etudes et portraits politiques, Paris, 1864, Charpentier, p.266, sur
Internet/Gallica.
18








PREMIÈRE PARTIE



L’HOMME D’ÉPÉE



« Ce qui l’occupait,
c’étaient des rêves de guerre
pour la liberté. »


Émile LITTRÉ,
à propos d’Armand Carrel

1


Vivre ses rêves





Armand Carrel est né à Rouen dans la maison de son grand-père
maternel, rue Coignebert, une vieille rue étroite et en pente du centre
historique où presque toutes les constructions sont à colombage. Dans la
partie haute, au numéro 31, une ancienne demeure normande de trois étages,
à pans de bois elle aussi, porte aujourd’hui cette simple plaque : « Dans cette
maison est né Armand Carrel le 8 mai 1800. »
Armand Carrel est un Normand pur sang.
Son père est originaire de la ville d’Eu, à quelques kilomètres du
Tréport, aux confins de la Picardie et de la Normandie. Fils de commerçant,
il s’en vient à Rouen à l’âge de vingt ans. Sérieux, appliqué, travailleur il ne
tarde guère à trouver un emploi chez un marchand drapier. C’est là qu’il fait
la connaissance de Marie-Madeleine Dubuisson, une jeune rouennaise qui
vend du drap dans le magasin de ses parents quelques rues plus loin. Il
rencontre là fortune et bonne fortune puisque M. Dubuisson lui donne sa fille
et ne tardera pas à lui céder son commerce.
Le mariage des deux jeunes gens est célébré en septembre 1797.
Dans les douze années qui suivent, sept enfants vont naître.
Armand est le deuxième.
L’aînée, une fille, Emilie, ainsi que le dernier, un garçon, Gustave,
entreront tous deux dans les Ordres.
Voir le jour à Rouen en 1800 dans une famille de commerçants
honorablement connus et disposant d’une fidèle clientèle c’est trouver dans
son berceau, sinon une cuiller d’argent, du moins un milieu aisé, paisible et
assuré de l’avenir.
En effet, être marchand de drap dans l’une des grandes villes du
textile, dans la cité drapière par excellence, et cela au moment même où la
France, après l’Angleterre, amorce sa révolution industrielle, précisément en
s’appuyant sur l’essor de l’industrie textile, constitue pour le commerce du
père d’Armand Carrel un atout inestimable. Car la ville de Rouen, qui
compte à l’époque 80 000 habitants, et qui est la cinquième de France, va
profiter, à partir de 1800, de la conjonction exceptionnelle de trois facteurs
qui seront comme trois moteurs économiques tournant à plein régime : un
développement commercial soutenu, une activité portuaire intense, une
21
révolution industrielle fondée sur le coton et qui fera du Rouen de cette
époque, selon l’expression de certains historiens, un « Manchester français ».
« Rouen, écrit Jean-Pierre Chaline, draine et redistribue les produits
des campagnes voisines par ses foires, ses halles et ses innombrables
20 magasins de mode ou de luxe, exerçant son attrait sur un rayon étendu ».
En 1805, le premier préfet nommé par Napoléon, Jean-Claude
Beugnot, écrit dans un rapport au ministre de l’Intérieur : « Ce département,
l’un des plus riches, des plus peuplés, des plus industrieux de la France, est
aussi l’un des plus doux, des plus calmes, des plus faciles à gouverner. On
n’y raisonne point sur les lois, on les exécute. Et pour que le gouvernement y
trouve des obstacles, il faudrait qu’il les y ait créés lui-même : et cela ne lui
21 serait pas aisé. »
Cette situation économique favorable, propre à Rouen et à l’ensemble
de la Normandie, va être portée par une conjoncture nationale de même
nature. Les années 1800 à 1815 sont marquées par une forte croissance. Et
cela malgré les conflits armés qui ensanglantent une Europe liguée contre la
France. Tous les historiens s’accordent pour qualifier cette période de
« croissance dans la guerre », Albert Soboul allant même jusqu’à écrire que
l’époque napoléonienne a constitué « un véritable âge d’or pour le profit
capitaliste ». Et d’ajouter : « L’évolution de la conjoncture, de la fin du
Directoire à la chute de Napoléon, présente bien les traits caractéristiques
22d’une économie en voie de développement. »
Les quinze premières années de la vie d’Armand Carrel se déroulent
donc dans un milieu favorable à l’épanouissement et à l’équilibre d’un
enfant : une famille unie tenant un commerce prospère, une ville en pleine
expansion, une nation qui aborde le siècle nouveau dans d’excellentes
conditions économiques. A quoi il convient d’ajouter une grande stabilité
politique due aux nouvelles institutions mises en place par le Premier consul.
A l’instant où naît Armand Carrel, Bonaparte est au pouvoir depuis quelques
mois. Il a fait ratifier par le peuple, à la fin de l’année 1799, une nouvelle
Constitution. Celle-ci s’accompagne d’un texte de présentation dont la
dernière phrase est sans ambages : « Citoyens, la Révolution est fixée aux
principes qui l’ont commencée. Elle est finie. »
Le nouveau maître de la France ne pouvait pas annoncer plus
clairement ses intentions : mettre fin, non aux principes de la Révolution,
mais aux désordres suscités par elle. A l’instabilité du Directoire due à un
pouvoir exécutif faible parce que partagé entre cinq Directeurs succède un

20 Jean-Pierre Chaline, Transformations urbaines et mutations économiques (1800-1914)
dans : Histoire de Rouen, sous la direction de Michel Mollat, Toulouse, 1982, Privat, p. 328-
329.
21 er Napoléon 1 , le magazine du Consulat et de l’Empire, N° 13, mars/avril 2002, p.39.
22 L’économie de 1800 à 1815, par Albert Soboul, dans Braudel et Labrousse, Histoire
économique et sociale de la France, Paris, PUF/Quadrige, tome 3, p.94.
22
Consulat à pouvoir exécutif fort parce que concentré dans les mains d’un
seul homme, les deux autres consuls n’ayant que voix consultative. Et quand
on sait que le nouveau chef du gouvernement est non seulement un jeune
général béni du dieu de la guerre mais aussi, mais surtout, un exceptionnel
législateur et un habile administrateur on constate que toutes les conditions –
économique, sociale, politique, militaire – sont réunies pour que se lève sur
la France, selon le mot de Jacques Bainville, « la belle aurore du
23Consulat ».
Pendant les années d’enfance d’Armand Carrel une France nouvelle
va naître : elle est issue des idées de la Révolution et construite de toutes
pièces par Bonaparte. Ce sera la France moderne, celle du Code civil, de
l’égalité des successions, de la centralisation administrative, de l’avancement
au mérite dans l’armée, de l’accès de tous aux emplois publics. Et surtout –
grande réforme dont va profiter le jeune Carrel – de la rénovation de
l’instruction publique par la création des lycées, lesquels vont remplacer les
écoles centrales du Directoire.
Et c’est précisément au lycée impérial de Rouen qu’en octobre 1809
Armand Carrel, âgé de neuf ans, fait son entrée dans la vie scolaire.
L’établissement est célèbre : il s’agit de l’ancien collège des jésuites
efondé à la fin du XVI siècle par le cardinal Charles de Bourbon et où
d’illustres personnages se sont succédé. Parmi eux, Pierre Corneille et ses
deux frères ainsi que Fontenelle, l’auteur des Entretiens sur la pluralité des
mondes.
Les parents d’Armand Carrel ont donc choisi le meilleur établissement
de la ville pour leur deuxième enfant – mais premier garçon – qu’ils
entendent destiner à leur succession dans le commerce familial.
Sur le passage de Carrel au lycée impérial de Rouen, les informations
divergent. Etudes médiocres pour les uns, « assez bonnes malgré ses
fréquentes distractions » selon Sainte-Beuve, qui l’a bien connu. « Il avait,
écrit-il, une mémoire excellente, et on l’a entendu, en 1828, réciter sans se
24tromper tout un livre de l’Enéide qu’il n’avait pas relu depuis le collège. »
A la vérité, ce que la petite histoire familiale et scolaire a surtout
retenu d’Armand Carrel écolier, c’est son caractère, plus exactement, pour
ses proches et ses professeurs, son « mauvais caractère ».
A l’âge de dix ans, il fait une sombre colère parce qu’on l’empêche
d’aller voir Napoléon en visite officielle à Rouen.
A dix-huit ans, au lycée, un jour de promenade, il tente de dresser sa
classe contre une sanction, qu’il juge injuste, que l’on vient d’infliger à l’un
de ses camarades. Ses éclats de voix sont tels que le censeur est contraint
d’intervenir et de le faire sortir des rangs :

23 Jacques Bainville, Napoléon, Paris, 1931, Fayard, p.173.
24 Sainte-Beuve, Causeries du lundi, Paris, 1852, Garnier frères, tome sixième, p.85
(accessible par internet, site Gallica).
23
- Monsieur Carrel, lui dit-il, rendez-vous sans retard à la prison. Il est
vraiment déplorable qu’un élève aussi distingué que vous ait une tête aussi
mauvaise ; avec les idées qui y fermentent, vous révolutionneriez le collège,
si on vous laissait faire.
- Monsieur le censeur, réplique Carrel, il y a de ces idées dans ma tête
plus qu’il n’en faut pour révolutionner votre collège de Rouen, et il y en
25aurait de quoi révolutionner bien autre chose.
Cet incident a lieu en 1818, alors que les Bourbons et les émigrés sont
rentrés en France depuis quatre ans, « dans les caissons de l’étranger »,
écrira plus tard le journaliste Armand Carrel. On peut penser, à la lumière
des propos du censeur, que dès l’âge de dix-huit ans, en raison des idées qui
fermentent dans sa tête, le jeune Carrel, plus porté à juger les lois qu’à les
appliquer, a déjà choisi son camp, qui sera, plus tard, celui du libéralisme
politique et, ensuite, celui de la république.
Très tôt, Armand Carrel a été un indocile, à la fois comme fils et
comme élève, laissant paraître un caractère fier et ombrageux. Indiscipliné à
l’école. Ne recevant jamais aucun prix au grand désespoir de ses parents. Un
mauvais élève, selon les normes de l’époque, et même déjà une forte tête.
Hors du commun et toujours projeté en avant. Constamment prêt à
contredire, à répondre, à critiquer, à s’insurger. A côté de cela bon camarade.
Et, évidemment, meneur plutôt que suiveur.
Dans ce creuset mystérieux de l’enfance et de l’adolescence où
viennent se mêler et se fondre les héritages de la lignée, les comportements
du milieu, les influences de l’époque, les enseignements de la religion,
l’atmosphère de l’école, et aussi, très déterminantes, les premières lectures ;
sur ce film quasiment vierge où s’impriment pour toujours les premières
images de la cité et du prochain ; dans ce bain où se révèlent les contours de
ce qui sera plus tard la personnalité, on voit déjà un Armand Carrel bien
dessiné : le trait qui s’inscrit, la couleur qui domine, le signe qui s’affiche, ce
sont ceux du rebelle.
Rien qui laisse prévoir une existence disciplinée, bourgeoise,
familiale : tout qui annonce un insoumis.
A quoi il faut joindre une extrême sensibilité, très jeune, à tout ce qui
touche à l’honneur. C’est encore Sainte-Beuve qui soulignera que Carrel
avait apporté en naissant « l’instinct militaire et je ne sais quoi du
26 gentilhomme ».
En vérité, pour Carrel, s’opposer à une famille qui est catholique,
conservatrice et royaliste, alors que lui sera anticlérical, progressiste et
libéral, ce sera une façon de s’opposer à son époque. Une époque marquée
par l’humiliation des Traités de 1814-1815 imposés à la France par les

25 Ibid., p.86.
26.85.
24
monarchies de la Sainte-Alliance. N’est-ce pas avec la protection des troupes
de cette Sainte-Alliance que, par deux fois, les Bourbons ont été rétablis sur
le trône ? Et cela, évidemment, avec la bénédiction de l’Eglise.
Les Bourbons, la Sainte-Alliance, l’Eglise : voilà quelles seront les
cibles constantes de Carrel. Sa famille, qui aspire à la paix et à l’ordre après
les excès de la Révolution et la dictature de l’Empire, s’accommodera
aisément de la nouvelle situation. Lui, jamais. Pour combattre les Bourbons,
il ira même jusqu’à entrer dans une conjuration armée.
Albert de Broglie, dans un article consacré à Carrel et paru en 1859
dans La Revue des Deux Mondes verra dans cette attitude de révolte du jeune
Carrel un phénomène de génération qu’il nomme la maladie de 1815. Une
maladie qui saisit les jeunes nés au début du siècle et qui est constituée,
selon lui, « d’une haine violente non seulement de l’Ancien Régime, mais de
son ombre et de son souvenir, une crainte de la voir renaître à peu près aussi
raisonnable que la peur des revenants, des rêves constants de victoire, de
vengeance et de conquêtes, et de plus l’idée préconçue que toute diplomatie
pacifique est incompatible avec l’honneur français, tels furent les sentiments
qui s’emparèrent de toute la jeunesse libérale, et qu’on pourrait appeler la
27 maladie de 1815 ».
L’ambition d’Armand Carrel, contrairement aux vœux de ses parents,
n’est donc pas de reprendre un jour l’affaire familiale : son ambition, c’est le
métier des armes.
Soldat. Etre soldat plutôt que commerçant. Préférer la vie rude des
camps à la vie terne du comptoir. Voir du pays. Vivre dans la fraternité des
armes. Commander. Avoir des amis dans le risque plutôt que des clients
dans la réussite. Elargir son horizon à l’Europe et ne pas le borner aux rues
de Rouen. Connaître les angoisses du danger et les tressaillements de la
victoire. Surtout : fuir la routine, l’activité répétitive, la vie bourgeoise et
rangée pour pratiquer au plus haut point « l’esprit des dévouements
28insensés ».
En un mot : vivre ses rêves.
Et les rêves de Carrel, chargés de gloire militaire, sont nourris
d’abondantes lectures épiques. Il lit les historiens et les stratèges de
l’Antiquité. Il se passionne pour les exploits des jeunes généraux de la
Révolution, qu’il considère comme des héros de la liberté.
Il est vrai que son enfance et sa jeunesse – 1800 à 1820 – se déroulent
parmi des événements considérables : le Consulat, l’Empire, la double
abdication de Napoléon avec, au milieu, les Cent-Jours, la Charte de 1814, la
double restauration des Bourbons, les premières années du règne de Louis

27 Cité par Gilles Crochemore, dans son livre : Armand Carrel (1800-1836) Un républicain
réaliste, Presses universitaires de Rennes, collection Carnot, 2006, p.26.
28 Littré et Paulin, Œuvres politiques et littéraires d’Armand Carrel, Paris, 1859, F.Chamerot,
tome 5, p.107.
25
XVIII, la lutte entre les monarchistes constitutionnels et les ultraroyalistes, la
renaissance d’une forme de libéralisme politique sous la direction de La
Fayette et de Benjamin Constant, l’irruption de multiples journaux d’opinion
au milieu de débats incessants autour de la liberté de la presse. Toute cette
activité politique ne laisse pas insensible un jeune esprit en alerte et très
réceptif aux bruits du monde. Tout cela se résume en trois mots : l’armée,
l’histoire, la politique.
Ce seront, bientôt, les trois grandes vies d’Armand Carrel.
Il y a donc loin des aspirations boutiquières du père aux rêves d’action
du fils.
C’est le père qui va céder.
Résigné à voir son premier garçon s’éloigner de la tradition familiale,
il accepte qu’il entre à l’Ecole des officiers de Saint-Cyr.

26
2


« Souvenez-vous, Monsieur Carrel,
que la Révolution est finie »





Après avoir réussi l’examen d’entrée en septembre 1818, Armand
Carrel intègre Saint-Cyr en novembre.
De même qu’il avait profité, pour ses études primaires et secondaires,
de la réforme de l’instruction publique décidée par Napoléon, il va
bénéficier, pour sa formation d’officier, d’une école spéciale créée par le
même Napoléon.
C’est en 1802 qu’une loi avait été votée spécifiant qu’une école
spéciale militaire destinée à enseigner à une portion des élèves sortis des
lycées les éléments de l’art de la guerre serait établie dans l’une des places
fortes de la République. Pour y être admis, il fallait avoir seize ans au moins
et dix-huit ans au plus. D’abord placée à Fontainebleau, cette école avait
ouvert ses portes en 1803. La première promotion avait compté 192 élèves.
Ce n’est qu’en 1808 qu’elle s’installa définitivement à Saint-Cyr. Avec le
retour des Bourbons, cette institution avait subi divers changements. En
1818, quand Carrel y est reçu, elle est redevenue école spéciale militaire.
Avant d’aborder le comportement et les études de Carrel à Saint-Cyr,
il importe de s’arrêter quelques instants sur cette année 1818 – celle de ses
dix-huit ans – qui est aussi l’une des périodes les plus importantes de toute la
Restauration.
Trois événements la caractérisent :
Le premier – le plus considérable – est la libération du territoire
national avec le départ des troupes russes, prussiennes, autrichiennes et
anglaises qui, après les Cent-Jours, avaient occupé plus de soixante
départements. Au risque de blesser la susceptibilité des tenants de la légende
napoléonienne, il convient de rappeler que Napoléon avait été vaincu deux
fois, s’était effondré deux fois, avait abdiqué deux fois. Conséquence : il
avait été responsable de deux invasions du territoire français. La première,
au printemps de 1814, n’avait duré que quelques semaines : les armées
étrangères avaient solennellement déclaré qu’elles ne faisaient pas la guerre
à la France mais uniquement à la personne de Napoléon, responsable, selon
elles, des désordres de l’Europe. Le traité du 30 mai 1814, s’il faisait rentrer
27
la nation à l’intérieur de ses frontières de 1792, ne lui imposait ni occupation
ni indemnité de guerre. Après avoir rétabli les Bourbons sur le trône, ces
armées avaient aussitôt repassé la frontière.
Après les Cent-Jours et Waterloo, ce fut une autre affaire. La seconde
invasion, en juin 1815, visait cette fois à punir sévèrement le pays de son
regain de fièvre bonapartiste en lui imposant, par le traité du 20 novembre
1815, une considérable indemnité de guerre et l’occupation de plus de la
moitié de son territoire, avec son cortège de vexations, d’humiliations, de
spoliations, de destructions.
A Rouen, le jeune Carrel, après avoir vu les années de gloire de
l’Empire, avait vécu les rigueurs imposées par la présence de soldats
étrangers.
Et c’est l’année de ses dix-huit ans, à l’instant où il s’apprête à entrer
à Saint-Cyr, en novembre 1818, qu’il assiste au départ des troupes
étrangères. Ce retrait, après trois ans d’occupation, était le résultat de la
politique intelligente, tenace, obstinée, du duc de Richelieu, ministre des
Affaires étrangères et Chef du gouvernement de Louis XVIII.
Le deuxième événement, conséquence indirecte du premier, est la
renaissance, dans le débat d’idées permis par la Charte, d’un courant libéral
qui pourra d’autant mieux s’exprimer que la France ne sera plus sous la
haute surveillance de l’étranger. Ce courant libéral se manifeste dans la vie
politique de plusieurs façons. C’est d’abord la création par Benjamin
Constant, en février 1818, d’un périodique, La Minerve française, qui va
atteindre progressivement un tirage de 10 000 exemplaires, chiffre tout à fait
considérable pour l’époque. C’est ensuite l’émergence publique, au mois de
mai de la même année, d’une association de notables, la Société des Amis de
la Liberté de la Presse, qui entend lutter contre les lois d’exception frappant
journaux et périodiques et qui s’organise en une sorte de parti politique, au
sens contemporain du terme, avec liste d’adhérents, réunions régulières,
versement de cotisations, comptes rendus de séances. C’est enfin l’élection,
à la Chambre des députés, en octobre 1818, lors d’un scrutin partiel, de
personnalités très connues pour leur attachement au libéralisme comme La
Fayette, Benjamin Constant, Manuel, Daunou. Sur 55 sièges à pourvoir, les
Indépendants (nom, à l’époque, de ces libéraux) en emportent 19.
Bref, l’air du temps est à la liberté.
Si l’on veut résumer la période où Carrel se trouve à Saint-Cyr, on
peut écrire que la France connaît en 1818 et 1819 une puissante vague
libérale, favorisée par la politique de Decazes qui a succédé au duc de
Richelieu. Toutefois, cette vague est de courte durée puisqu’elle se brise en
février 1820 sur l’assassinat du duc de Berry, neveu de Louis XVIII et fils du
comte d’Artois (le futur Charles X). Assassinat aussitôt exploité par
l’extrême droite ultraroyaliste, laquelle profite de l’occasion pour imposer à
28
Louis XVIII une politique réactionnaire et répressive qui balaie les avancées
précédentes et emporte Decazes lui-même, contraint à la démission.
Ces années-là sont comme un raccourci saisissant – une sorte de
concentré – de toute la Restauration, laquelle a oscillé constamment entre
libéralisation et répression, entre gouvernements fidèles à la Charte de 1814
et gouvernements décidés à la briser, entre « ministériels », comme on disait
à ce moment, c’est-à-dire hommes du Centre résolus à défendre l’héritage de
la Révolution et « Ultras », autrement dit hommes de l’extrême droite
convaincus de la nécessité de liquider cet héritage.
D’où le nom de « bascule » qui a été donné à la politique intérieure de
cette époque.
Dans la phase libérale de cette « bascule », Decazes, d’accord avec
Louis XVIII, avait voulu s’appuyer sur la Charte pour réconcilier le roi et la
nation, autrement dit pour « fusionner » les deux France, celle de l’Ancien
Régime et celle de la Révolution.
En décembre 1817, il avait employé une formule frappante pour
résumer sa politique : « Royaliser la nation et nationaliser le royalisme».
Et il avait annoncé les grandes lignes d’une telle politique : respecter
tous les intérêts acquis et toutes les propriétés issues de la Révolution ;
oublier le passé et en finir avec les haines et les rancœurs ; promouvoir une
égalité complète des droits ; mettre la royauté au service de la protection des
libertés proclamées par la Charte.
Ce vaste programme avait commencé de s’incarner dans toute une
série de grandes lois :
- Une loi électorale, dite loi Lainé, qui, en rassemblant les électeurs
dans un collège unique, visait à soustraire le scrutin à l’influence des
notables locaux ;
- Une loi sur le recrutement militaire, dite loi Gouvion Saint-Cyr, qui
stipulait que l’avancement dans l’armée se ferait désormais à l’ancienneté,
donc en fonction du mérite plutôt que de la naissance, et qui rétablissait une
forme de conscription ;
- Surtout, trois grandes lois sur la presse, dites lois de Serre, votées en
avril et mai 1819, qui donnaient à la liberté de la presse un véritable statut,
très précis et très libéral, en abrogeant la censure et l’autorisation préalable,
remplacées par une simple déclaration accompagnée du dépôt d’une caution,
et en confiant le jugement des affaires de presse au jury populaire – grande
et insistante revendication des libéraux – et non plus aux magistrats
professionnels toujours suspectés d’être aux ordres du pouvoir en place.
Les lois de Serre sont un grand moment de libéralisme dans l’histoire
de la Restauration et, plus largement, dans l’histoire générale de la presse en
France. Mais ce « moment » ne va durer qu’un an : en février 1820
l’assassinat du duc de Berry, poignardé par un illuminé nommé Louvel, est
imputé à la politique de Decazes :
29
« J’ai vu le poignard de Louvel, c’était une idée libérale » écrit
Charles Nodier dans Le Journal des Débats. Et Chateaubriand ajoute : « La
29main qui a porté le coup n’est pas la plus coupable. »
Sur la pressante sollicitation du Comte d’Artois, le duc de Richelieu
revient à la direction du gouvernement et fait voter aussitôt par les deux
Chambres une longue série de mesures répressives : suspension de la liberté
individuelle, rétablissement en matière de presse de l’autorisation préalable
et de la censure, nouvelle loi électorale dite du « double vote » où les
électeurs les plus fortunés, surtout les grands propriétaires fonciers, pour la
plupart ultraroyalistes, voteront deux fois, ce qui vise à favoriser l’élection
de députés de droite.
Des événements d’une telle ampleur et de sens si contraire, dans une
période aussi brève – moins d’une année entre le vote des lois de Serre et
leur abrogation - suscitent dans les Chambres, dans la presse, dans
l’ensemble du pays et même à l’intérieur de l’Ecole militaire de Saint-Cyr
des débats passionnés et, parfois, des affrontements violents. Plutôt que de se
réconcilier dans une « fusion » souhaitée par Louis XVIII et Decazes, les
deux France se retrouvent face à face, plus hostiles et plus irréconciliables
que jamais.
A chacun, maintenant, de choisir son camp.
Tout jeune, Armand Carrel a déjà choisi le sien : c’est celui des
héritiers de la Révolution :
« La jeunesse d’alors, explique Ulysse Trélat, avait été doublement
trempée par les récits de 89 et par le bruit d’armes et de victoires de
l’Empire, sans s’être humiliée dans les antichambres de l’empereur. Fière de
la gloire de la France, elle était vierge du despotisme qui l’avait opprimée.
Toute frémissante encore de la honte de l’invasion, des saturnales et des
parjures qui l’avaient suivie, elle avait besoin de liberté ; et, pour en faire la
conquête, elle sentait qu’il fallait briser le présent pour édifier l’avenir. » Et
Trélat d’ajouter que cette jeunesse de 1820 n’avait plus de passion que pour
l’indépendance, « d’admiration que pour les hauts faits et pour les fruits de
30notre révolution ».
A Saint-Cyr, Carrel approfondit donc sa connaissance des vies, des
idées, des actions de ses héros favoris, les généraux de la République :
Hoche, Marceau, Kléber, Moreau, celui d’avant la trahison.

29 Bertier de Sauvigny, La Restauration, 1974, Champs/Flammarion, p. 164.
30 Ulysse Trélat, chapitre sur la Charbonnerie dans Paris Révolutionnaire, Paris, Pagnerre,
1848, p.218.
30
« C’étaient ses dieux, souligne Emile Littré. L’Empire et Napoléon, il
les admirait aussi, mais, à cette époque, avec moins de chaleur. Ce qui
31l’occupait, c’étaient des rêves de guerre pour la liberté. »
Des guerres pour la liberté : soulignons cette phrase. Elle signifie que
Carrel, à vingt ans, appartient à cette sorte de libéraux qui n’hésiteraient pas
à porter la liberté hors des frontières par les armes et par la conquête et qui
voudront souvent que la France intervienne dans la politique intérieure des
autres nations pour y soutenir les mouvements de libération nationale. Des
libéraux à la fois nationalistes, en raison de la très haute idée qu’ils ont du
rôle de la France dans l’essor des libertés, et universalistes, à cause de leur
volonté de diffuser partout, par tous les moyens, même par l’épée, les
valeurs qu’ils jugent universelles de la Révolution française.
C’est là le trait principal du tempérament politique d’Armand Carrel.
A ne jamais oublier car cet aspect de sa personnalité fournira, plus
tard, une excellente grille de lecture de ses articles de journaliste et de ses
positions d’homme politique, tant dans le domaine des affaires intérieures
qu’extérieures.
En attendant, de telles idées, proclamées sans retenue à l’intérieur
même de Saint-Cyr, vont lui valoir un sérieux avertissement assorti d’une
tentative d’exclusion.
L’Ecole est commandée par le général comte d’Albignac de
Castelnau, un noble issu d’une très ancienne famille du Languedoc. En 1791,
sous-lieutenant, il a émigré avec son père et a été intégré dans l’armée des
princes. Durant les Cent Jours, proche du duc d’Angoulême, l’autre fils du
comte d’Artois, il a rejoint Louis XVIII à Gand, puis est revenu avec le roi à
Paris. Nommé en juillet 1815 secrétaire général du ministère de la Guerre, il
a pris ensuite la direction de l’Ecole militaire de Saint-Cyr.
Son passé ne le pousse guère à l’indulgence pour les idées issues de la
Révolution et le conflit avec Armand Carrel ne tarde pas à éclater au grand
jour.
Lors d’un rassemblement de toute l’Ecole, il fait sortir des rangs le
jeune élève officier et lui lance :
- Monsieur Carrel, on connaît votre conduite et vos sentiments. Il est
dommage que vous ne soyez pas né vingt-cinq ans plus tôt : vous auriez pu
jouer un grand rôle dans la Révolution. Mais souvenez-vous que la
Révolution est finie. Si vous ne tenez aucun compte de mon avertissement,
nous vous renverrons à Rouen pour auner de la toile dans la boutique de
monsieur votre père.
Parler de toile, d’aune et de boutique à ce jeune homme fier et
ombrageux qui rêve d’exploits militaires, menacer de le renvoyer à son père

31 Emile Littré, notice biographique sur Armand Carrel dans : Armand Carrel, œuvres
littéraires et économiques, recueillies et annotées par Charles Romey, Paris, 1854, Victor
Lecou et Guillaumin éditeurs, p.7 (disponible sur Internet, site Gallica).
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