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Armand Simonnot, bûcheron du Morvan

De
306 pages
Ce livre résulte des entretiens réalisés par l'auteur entre 1982 et 1984, dans le Morvan, avec Armand Simonnot ancien bûcheron, militant pacifiste puis communiste, premier Franc-Tireur et Partisan de l'Yonne, devenu garde du corps du dirigeant communiste Charles Tillon. Le lecteur saisira le fonctionnement des microsociétés villageoises et les rouages de la vie politique dans l'Yonne. Ainsi, l'auteur se livre à une microhistoire centrée sur l'étude des valeurs personnelles de quelques acteurs du "court XXe siècle".
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Jean-Yves Boursier
Armand Simonno bûcheron du Morva
Communisme, Résistance, Maquis
Armand Simonnot, bûcheron du Morvan Communisme, Résistance, Maquis
Collection TERRAIN : récits & fictions dirigée par Bernard Lacombe La collection «TERRAIN :récits et fictions» prend en compte l’ambition des sciences sociales, sciences du récit par excellence, d’intégrer l’ensemble des formes d’écriture. Ajustant la forme de l’écrit au sens du terrain, explicitant ainsi l’expérience qu’ils ont vécue, les auteurs de cette collection interrogent, par leurs textes, le sens du récit dans les sciences sociales et le poids de la fiction dans le discours scientifique. Le logo de la collection est dessiné par Chantal Pairaud-Lacombe. Il représente un serpent bwaba du Burkina Faso. Déjà parus Jean-Claude Leprun,Terrains de recherche. Chroniques du quotidien d’un scientifique, 2010. Paulin Nguema-Obam,Mythes et légendes fang, 2009. Elisabeth Levasseur-Schreiner,Mémoires d’une Bavaroise en pays de Caux, 2009. Henri Bouillon,L’Héritage de sang, 2009. Yann Benoist,Sans-logis de Paris à Nanterre. Ethnographie d’une domination ordinaire, 2009. Abdallah Gnaba,La mémoire réinventée. Chronique anthropologique d’une association vietnamienne de Paris, 2008. Marie-France Rezcek,Le Tabac dans tous ses états, 2008. Bweni Soalma,La case aux fétiches – légende des savanes d’Afrique (Burkina – Niger), 2008. Adama Coulibaly,Contes toussian de Péni. Burkina Fasoi, 2006.
Jean-Yves BOURSIER Armand Simonnot, bûcheron du Morvan Communisme, Résistance, Maquis
© L'HARMATTAN, 2013 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75 005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-02001-3 EAN : 9 782 343 020 013
UNE VIEILLE HISTOIRE
Plusieurs motifs peuvent vous conduire à Saint-Léger-Vauban, petite bourgade du Morvan, dans l’Avallonnais, aux confins de l’Yonne, de la Côte d’Or et de la Nièvre. Vous pouvez visiter la cité de Sébastien le Prestre, seigneur de Vauban, auteur du Projet de dîme royale, réformateur de l’État et organisateur d’un puissant réseau de fortifications pendant le règne de Louis XV. Vous pouvez aussi, plus loin dans la forêt, passer à l’Abbaye de la Pierre-qui-Vire, dont le nom si particulier provient d’un bloc rocheux en équilibre. Mais ce peut-être tout simplement une escapade sur les petites routes du Morvan qui épousent avec leurs sinuosités les cuvettes et les croupes du relief, pour apprécier la tranquillité des paysages. Ce qui me guidait, en cette fin d’été de 1982, relevait 1 d’une tout autre raison. J’avais rendez-vous avec Armand Simonnot, à la Provenchère, un hameau de Saint-Léger-Vauban, pour l’interroger sur la Résistance et les FTP, questions qu’il connaissait pour avoir organisé des dépôts d’armes dès le 23 août 1940 afin de lutter contre l’occupant nazi. Ensuite, en 1942, il fut enregistré comme étant le premier FTP de l’Yonne, et il termina en août 1944 en commandant le maquis Vauban, le plus ancien groupe de maquisards de la région. J’avais lu ces quelques données dans différents ouvrages. Le fait qu’il ait été élu chef de maquis, phénomène rarissime, sans doute unique, à lui seul m’intriguait. Je savais aussi qu’Armand Simonnot avait été chargé de la sécurité de Charles Tillon, le principal dirigeant des FTP pendant l’Occupation et l’un des dirigeants du PCF, membre de son Bureau politique, jusqu’au procès que ce parti lui intenta, ainsi qu’à André Marty en 1952, au temps, où de Budapest à Prague et jusqu’à Paris, une vague de procès éliminait dans les partis communistes les anciens de la Guerre d’Espagne et de la Résistance, soupçonnés de « nationalisme ». « Tiens,voilà l’Armand! »m’avait dit un paysan de ma connaissance en me désignant un homme de taille et de carrure impressionnantes, «le grand» comme l’appelaient de nombreuses personnes. C’était dans l’une de ces 1 . Armand Simonnot (18 mars 1908-28 août 1984).
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réunions où parfois, certains universitaires et élus locaux occupaient la tribune 2 quand les anciens résistants formaient l’assistance . Obtenir un rendez-vous ne fut pas compliqué, mais à deux conditions cependant, qu’il n’ait pas à « faire du bois» et que ce ne soit pas jour de foire à Quarré-les-Tombes ou à Rouvray. «Faire du bois» ?À 74 ans, il bûcheronnait encore vaillamment, entassant des stères et des stères de bois de chauffage en prévision des hivers longs et humides de la région, mais aussi pour en vendre. « Bûcheron, ce n’est pas un métier », disait-il en parlant de sa jeunesse, d’un temps où pour les plus pauvres, il suffisait d’aller en forêt pour vivre, seule issue pour ceux qui ne voulaient pas émigrer et quitter ces hautes terres comme l’ont fait les trois quarts de la population depuis un siècle. La foire ? Une tradition séculaire qui ne joue plus son rôle économique d’autrefois, mais qui participe toujours de la vie sociale, en particulier pour les anciens. J’ai eu l’occasion de le vérifier en accompagnant Armand Simonnot à la foire de Quarré-les-Tombes, avec Lucien, un de ses amis. C’est le jour où l’on fait ses courses, mais surtout où l’on rencontre des connaissances, où l’on apporte des produits. Ce jour-là, Armand livrait à un client une commande d’amanites vineuses ramassées la veille dans les bois. Je me dirigeais donc vers La Provenchère. À Saulieu, on quitte la route nationale 6 pour s’engager au cœur du Morvan. Les Loisons, Les Cordins, Les Michaux, Les Gueniffets se succèdent, groupes de quelques maisons, uniques témoignages toponymiques des communautés paysannes installées pour défricher ces terres aux temps reculés de la féodalité. Aujourd’hui encore, certaines personnes portent le même nom patronymique que celui du hameau qu’elles habitent. Au voisinage de l’abbaye de la Pierre-qui-Vire, dans une clairière, un hameau de cinq ou six maisons, c’est La Provenchère. La maison d’Armand Simonnot est la dernière en descendant un vallon, en bordure du chemin qui conduit aux terres du monastère. Certaines de ces terres lui venaient de sa famille; il les avait louées aux moines, en tabac pendant la guerre, puis les leur avait vendues. La maison est trapue, construite en granit, comme partout dans la région, couverte d’un toit en ardoises. C’est celle de ses grands-parents où il a été élevé et où il fut paysan quelques années jusqu’à son départ à l’armée en 1928, éloignement qui contribua à ruiner l’exploitation. À côté de la maison, un immense hangar a été édifié. Il 2 . Une réunion de l’ARORM à Anost : Association pour la Recherche sur l’Occupation et la Résistance dans le Morvan, fondée en 1981 prenant la suite du Centre d’Études et de Recherches sur l’Occupation et la Résistance en Morvan (CERORM) créé et dirigé depuis 1976 par Jean-René Suratteau, professeur d’Histoire moderne à Dijon et ancien résistant.
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m’explique qu’il en a équarri la charpente de ses mains, un vieux charpentier lui ayant transmis le savoir-faire quand il avait quitté la forêt pour « apprendre un métier ». L’aménagement intérieur de la maison est inachevé. « J’ai toujours essayé de satisfaire les autres pour vivre et moi, je n’ai même pas fini ma maison », disait-il, en montrant la vaste pièce principale inoccupée, mais d’emblée, les livres attiraient l’attention: ouvrages classiques de l’école républicaine, l’Encyclopédie, livres et brochures politiques, beaucoup traitant de la Résistance, et les œuvres de Victor Hugo qu’il connaissait bien. Pour s’entretenir avec lui, il fallait passer à la cuisine en traversant cette pièce principale avec sa cheminée massive inutilisée et qui était transformée en véritable entrepôt avec des paniers, des tronçonneuses, des outils divers. Dans la cuisine, il s’installait sur la caisse à bois au coin de la cuisinière. Accrochée au mur, une magnifique carabine de chasse, celle de Goering, prise de guerre des FTP, offerte à Charles Tillon. Je ne me doutais pas, qu’au-dessus dans l’immense grenier, étaient entreposés des fusils de guerre soigneusement 3 graissés et emballés. Souvenirs des temps héroïques ou bien, à l’instar de nombreux maquisards, le refus de rendre les armes en 1944 indiquait-il, le temps du maquis terminé, la peur de voir revenir les collaborateurs et les vichystes ? Il racontait, répondait aux questions avec un grand souci des détails, avec précision sur les faits évoqués. Sa volonté de communiquer le sens de son engagement militant, le questionnement sur la Résistance et la politique m’ont incité à pousser plus avant l’investigation. D’autant plus que cet homme ne professait ni philosophie du repentir et du reniement, tellement fréquente à l’époque chez nombre d’anciens membres de l’appareil dirigeant communiste dans le registre des « illusions perdues ». Son propos n’était pas de relater des histoires et conflits d’appareil comme le faisaient souvent d’anciens dirigeants du PCF, appareil dont il fut cependant très proche par son travail auprès de Charles Tillon. Il témoignait tout simplement sur la mesure réelle des hommes et des événements, un témoignage subjectif sur sa recherche d’un interlocuteur politique qu’il avait trouvé à une époque de sa vie dans le PCF. Il avait appris le silence dans la clandestinité, sans doute bien avant dans la dureté de l’existence, puis dans la proximité de Tillon. Lorsque je le rencontrai pour nos entretiens, il ne m’a jamais indiqué qu’il recevait d’autres chercheurs, notamment Marc Abélès qui conduisait une enquête sur la vie politique dans 3 . Selon son voisin Raymond Brizard du Bon-Rupt.
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