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Au bout de l'été

De
192 pages
Été 1990. Judith a dix ans. Elle passe ses vacances dans la demeure familiale entre lacs et forêt et océan. Certaines nuits, un mystérieux personnage se rend dans le pavillon où son grand-père, médecin, recevait ses patients. Au bout de l'été le médecin est nommé à titre posthume " Juste parmi les Nations ". Été 2012, Judith revit l'été de ses dix ans. Ce roman raconte le monde des adultes à travers le regard d'une fillette. La traque et le sauvetage des juifs. La transmission d'un héritage moral.
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Pierre Pommier

Au bout de l’été
Roman




































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ01407Ȭ4
EAN : 9782343014074





Au bout de l’été


Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Zen (Claude),Secteur postal 14 200, 2013.
Danbakli (Yves),Les tribulations orientales du baron de
Castelfigeac, 2013.
Lecocq (JeanMichel),Portraitrobot, 2013.
Pons (FrançoisMarie),Filspère, 2013.
Carrère (Pascal),De mémoire et de gouache, 2013.
Prével (JeanMarie),La bête du Gévaudan, 2013.
Rode (JeanFrançois),L’enfant projeté, 2013.
Hermans (Anaële),Bananes sauce gombos, 2013.
Jamet (Michel),Joute assassine, 2013.
Tirvaudey (Robert),Paroles en chemin, 2013.
Mahdi (Falih),Dieu ne m’a pas vu, 2013.
Labbé (François),L’Imbécile heureux, 2012.
Le Forestier (Louis),La Vie, la Mort, l’Amour, 2012.
Dini (Yasmina), Soroma (Joseph),L’Amante religieuse,
2012.
Mandon (Bernard),L’Exil à Saigon, 2012.


*
**

Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages,peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Pierre Pommier

Au bout de l’été

roman



















L’Harmattan








Été 1990

Été 1990. J’avais dix ans, nous traversions les Landes, le
temps était magnifique, ma mère me conduisait chez ma
grandȬmère, pour les vacances. J’étais contente. A SousȬ
tons, des gendarmes nous ont demandé avec courtoisie de
nous garer sur le basȬcôté. Il fallait laisser passer un véhiȬ
cule avec un drapeau tricolore à l’avant. Le président MitȬ
terrand se rendait dans sa bergerie de Latché. A l’arrière,
j’ai aperçu un homme ramassé sur luiȬmême. Il portait
des lunettes et lisait. C’est tout ce que j’ai pu voir du PréȬ
sident. En arrivant à La Ménardière, une demeure en
pierre sur laquelle grimpait une vigne vierge, Ulysse m’a
sauté dessus en jappant. Il me faisait la fête. Maman a
voulu stopper ses élans en lui disant : « Tranquille, le
chien ! », elle ne voulait pas qu’il tache ma jupe, mais
Ulysse était trop content de me voir. L’affection d’un
chien, ça peut parfois salir la jupe d’une fillette, mais ça
fait toujours briller le cœur. Ulysse le comprenait bien.
Lui aussi avait un cœur. Les mots et les gestes de maman
ne l’intimidaient pas.

Ma grandȬmère est apparue sur le perron. Elle s’est
d’abord adressée à Ulysse. Voix ferme, geste autoritaire,

— Ulysse !... Suffit !

L’animal l’a regardée et s’est aussitôt calmé. Gracieuse,
un joli sourire habillant son visage, elle portait un chignon
noué d’un ruban. Elle m’a embrassée et prise dans ses
bras. Je me suis sentie bien contre elle, j’avais l’impression
qu’elle me protégeait. Du plus loin que je me souvienne,
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j’ai toujours été persuadée que ma grandȬmère faisait parȬ
tie d’un monde à part, à la fois d’ici et hors d’ici.
J’avais envie de lui confier mes petits secrets dès que
son regard se posait sur moi et qu’elle me souriait. En
même temps, elle m’intimidait, tant je la percevais comme
à part.

— Alors, Judith, ce voyage ?
— Nous avons vu le Président.
— Lequel ?
— Celui de la France.
— François Mitterrand ?
— Ouais.
— Tu lui as souri ?
— Il portait des lunettes.
— Tu lui as parlé ?
— Je n’ai pas pu.
— Et pourquoi, ça ?
— Il lisait.

GrandȬmère et maman ont pouffé de rire. Je ne comȬ
prenais pas si elles se moquaient de moi ou du Président
de la France. Comme elles me regardaient avec tendresse,
j’ai compris qu’elles riaient de Lui. Probablement parce
qu’il portait des lunettes et qu’il lisait en voiture. J’ai été
surprise qu’elles se moquent ainsi. En classe, la maîtresse
nous parlait parfois du Président de la République quand
il recevait un autre Président, un Roi ou un Prince dans sa
grande maison nommée « L’Elysée ». La maîtresse ne se
moquait pas. Elle éprouvait même une certaine fierté en
parlant de Lui. C’est alors que je me suis souvenue qu’un
jour grandȬmère et moi regardions la télévision, le PrésiȬ
dent parlait. Il ne portait pas de lunettes et regardait

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fixement droit devant lui comme s’il ne voyait qu’une
seule personne, en disant qu’il s’adressait à tout le monde.
GrandȬmère haussait les épaules, manifestement déçue
par ses propos que je ne comprenais pas bien. MoiȬmême,
je me retenais de rire, me rappelant les mots de la maîȬ
tresse : « Respect, Fierté, République… ». Ce que je trouȬ
vais drôle, c’était la mimique du Président. Il clignait des
yeux en continu et faisait une moue de la bouche comme
s’il avait avalé trop vite une bouchée et que, du coup, il
avait peur de s’étouffer.

D’un geste précis, grandȬmère a passé la main sur ma
jupe pour enlever les traces des pattes d’Ulysse. Elle porȬ
tait une robe à fleurs blanches et j’ai approché mon nez
des marguerites imprimées.

— Mamie, tu sens la marguerite !
— T’es sûre ?
— Archi sûre, Mamie.
— La marguerite, tu sais, ça n’a pas d’odeur.
— Alors c’est quoi ?
— Toujours le même parfum !
— Je ne connais pas cette fleur, mais elle sent bon.

GrandȬmère a toujours été coquette, d’ailleurs elle était
très belle quand elle était jeune, ni grande, ni petite, plutôt
fine et, ce jour de juillet 90, elle avait gardé ses beaux cheȬ
veux souples, sa silhouette élégante. Son regard enjoué
s’ouvrait sur le monde. En même temps il dénotait quelȬ
que chose d’étrange qui m’échappait, un peu comme si
ma grandȬmère avait deux vies, l’une tournée vers
l’extérieur et l’autre repliée sur elle, au milieu de ses seȬ
crets.

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Elle n’était pas une personne « qu’on devine aussitôt »,
sa complexité m’attirait et intriguait la fillette que j’étais.
Je voulais percer son mystère, mais étaitȬce vraiment un
mystère ? Peu importait. Le plus important pour moi était
cette tendresse qu’elle me prodiguait sans réserve.


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À peine arrivée à La Ménardière, j’ai commencé à jouer
avec le chien. Ma mère est allée chercher la valise dans le
coffre de la voiture. Elle marchait nerveusement. GrandȬ
mère la regardait d’un air interrogatif, persuadée que
quelque chose n’allait pas bien. Ce moment, devant le
perron de La Ménardière m’était désagréable et j’aurais
bien voulu que toutes deux s’expliquent une bonne fois,
comme ça j’aurais pu savoir précisément ce qui n’allait
pas, même si je me doutais que c’était lié à mon père. Il
me fallait attendre. Mon attitude devait trahir mon impaȬ
tience car grandȬmère m’a dit : « Judith, sois pas comme
ta mère, ne t’inquiète pas pour un oui ou un non ». MaȬ
man a sorti la valise de la voiture, fait claquer le coffre et
vérifié que toutes les portes de la voiture étaient bien ferȬ
mées. Je l’observais. Elle restait un peu tendue. « ComȬ
ment va faire grandȬmère pour percer son secret ? ».

Généralement, quand ma mère et ma grandȬmère disȬ
cutaient entre elles, elles avaient une façon de se regarder
qui montrait qu’elles s’aimaient vraiment bien. Il y a des
personnes qui ne se regardent pas en se parlant, elles ont
quelque chose à dire à l’autre mais c’est pour ellesȬmêmes
qu’elles parlent, l’autre apparaît comme un miroir et si le
miroir ne renvoie pas l’image qu’elles attendent d’ellesȬ
mêmes, l’autre ne devient que nuage ou brume. Ma mère
et ma grandȬmère n’étaient pas du tout comme ça. Elles se
regardaient vraiment quand elles discutaient et obserȬ
vaient les mouvements des yeux, de la bouche, des cils,
chez l’autre, attentives aux émotions manifestées, aux
sensations éprouvées. Ma grandȬmère connaissait par
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cœur les tics de nervosité de ma mère, révélateurs de ses
inquiétudes et de ses doutes, notamment cette plissure
qui apparaissait soudainement chez maman entre ses
yeux. Ma grandȬmère lui souriait alors, pour lui redonner
confiance. Parfois, son visage mobile s’animait d’imperȬ
ceptibles mouvements des paupières, annonciateurs d’un
émoi, d’un désaccord avec sa fille. Elle n’était pas femme
à laisser s’installer une discorde ou un malentendu sans
réagir. En même temps, elle ne parlait pas de façon
abrupte. Je remarquais que dans ces casȬlà, elle respirait
très fort avant de dire à maman quelque chose qui n’était
pas forcément agréable à entendre mais qu’elle voulait
quand même dire. Elle parlait en fixant bien maman.
Maman écoutait, approuvait, se cabrait parfois, élevait la
voix, changeait même de pièce en faisant claquer les porȬ
tes, mais rien ne chagrinait vraiment grandȬmère, ni ne la
faisait fléchir. Parfois, la discussion s’arrêtait net entre
elles. « Et alors ? », soupiraisȬje, contrariée que le train de
leurs mots s’arrête en pleine campagne. Je voulais touȬ
jours connaître la fin d’une histoire, d’un désaccord,
d’une dispute. Il me fallait admettre qu’elles ne se diȬ
saient pas tout, chacune avait son territoire privé qu’elle
gardait jalousement. Je ne comprenais pas. Et si je posais
des questions, ni l’une ni l’autre ne me répondait, me faiȬ
sant comprendre d’un mouvement de tête ou d’un geste,
que c’étaient leurs affaires. « Ce n’est pas de ton âge ! »,
expression mille fois entendue. Cela me contrariait encore
plus. « Pourquoi alors disentȬelles tout ça devant moi ? ».
Je n’admettais pas qu’on puisse s’aimer si fort et ne pas
tout se dire. J’étais une enfant. J’observais le comporteȬ
ment de mes parents, de ma grandȬmère et je faisais la
découverte, sans le savoir, de ce qu’on appelle le « quantȬ
àȬsoi ».

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Un peu plus tard, je me suis aperçue que le domaine
personnel garantissait la liberté et l’autonomie de chacun.

Valise à la main, maman s’est approchée de nous. Ma
grandȬmère l’a prise par les épaules et a posé ses yeux
d’un bleu intense dans ceux de maman. Déterminée, elle
s’apprêtait à interroger sa fille, à lui demander : « Alors,
tu me dis ? ». Maman, bien droite, soutenait le regard inȬ
quisiteur de sa mère. À un moment, maman a dit : « c’est
un procès ? », elle a détourné le regard, s’apprêtant à parȬ
tir. GrandȬmère a laissé ses mains fermement accrochées
aux épaules de maman. On aurait dit un chat jouant avec
une souris coincée entre ses pattes, la souris cherchant à
s’enfuir, le chat ne lui laissant aucune échappatoire. Mais
ce qui se passait, ce jour d’été 1990, entre maman et
grandȬmère n’avait rien d’un jeu.

— Toi, ma fille, tu me caches quelque chose.
— Que veuxȬtu que je te cache ?
— Tu as compris.
— Tu sais toujours tout et mieux que tout le monde !
— Je suis simplement ta mère.
— Et alors ?
— Je vois bien dans tes yeux et… et je vois ta tête !
— Ma tête ?
— Oui, ta tête !
— Qu’estȬce qu’elle a ma tête ?
— On dirait qu’elle a quelque chose sur le cœur !
— Toi, tu vas toujours chercher midi à quatorze heures !

Ma mère venait de sortir une formule toute faite. Elle
faisait ainsi quand elle était gênée. Prise entre son orgueil
et sa franchise, elle me regardait avec insistance, cherȬ

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chant ma complicité. Je me trouvais au centre d’un jeu
étrange entre les deux femmes, chacune d’elles voulant
que je sois sa propre complice. Je commençais à ressentir
une boule à l’estomac. Mes yeux allaient de l’une à
l’autre, je ne pouvais pas choisir entre l’une ou l’autre. Et
plus chacune d’elles me regardait, plus mes larmes monȬ
taient. Elles attendaient de moi bien autre chose que ce
que je pouvais leur apporter. Je n’étais pas leur complice
mais leur fille et petiteȬfille. J’avais dix ans, je les aimais
toutes les deux et je voulais reprendre au plus vite mes
jeux.













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Ulysse a flairé la situation. Il a léché ma main, sentant
probablement mon désarroi. J’ai ramassé un bout de bois
et l’ai lancé en direction du pavillon de mon grandȬpère.
Le chien s’est précipité, a pris le morceau de bois dans sa
gueule et l’a ramené à mes pieds. C’était parti pour un jeu
qui m’était familier et qui ce jourȬlà était tout particulièȬ
rement bienvenu. Dans mon dos, j’entendais grandȬmère
et maman se parler à voix basse, probablement bien
contentes de pouvoir se dire des choses qu’elles ne vouȬ
laient pas que j’entende. À un moment, le chien a aboyé
après un écureuil qui sautait de branche en branche, dans
le parc. Depuis qu’un écureuil avec lequel il voulait jouer,
l’avait griffé, Ulysse n’aimait plus ces animaux. Ma
grandȬmère nous a vus près du pavillon jaune et son ton
est devenu plus dur.

— Ne vous approchez pas du pavillon jaune.
— On ne fait pas de mal, on s’amuse !
— Judith, tu sais bien que je ne veux pas que tu ailles
làȬbas.

Le pavillon jaune se trouvait au fond du parc, à proxiȬ
mité du lac de Cazares, dans un bosquet d’arbousiers et
de genêts. Il était fermé depuis la mort de mon grandȬ
père, survenue un an auparavant. C’était là qu’il passait la
plupart de ses journées. Il le quittait uniquement pour les
repas au cours desquels, il restait muet. Voûté, barbu,
toujours habillé d’un costume gris, mon grandȬpère
m’impressionnait. Il me regardait fixement, avec un disȬ
cret sourire, les yeux dissimulés derrière des lunettes aux
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verres épais. Il portait toujours un nœud papillon. Les
seuls mots que je l’entendais dire, c’était à la fin des repas,
quand ma grandȬmère débarrassait le couvert. Il enlevait
sa serviette nouée autour du cou, lissait sa barbe fournie
et faisait des observations sur le repas.

— Voilà, Marguerite !
— Alors ? (lui demandait grandȬmère en souriant)
— CroisȬtu que j’en eusse parlé, s’il n’eut été bon ?

Son commentaire, sans appel, allait droit au cœur de
ma grandȬmère. Elle souriait, devinant tout ce qui pouvait
se cacher derrière la parcimonie des mots. GrandȬpère se
levait, s’approchait de moi, passait la main dans mes cheȬ
veux, d’un geste semblable à celui qu’il faisait en lissant
sa barbe, allumait un petit cigare qu’il retirait d’une boîte
en bois, dans le buffet et regagnait son pavillon, au fond
du jardin. J’allais à la fenêtre de la salle à manger et le
regardais discrètement se diriger vers le chalet. Il marȬ
chait d’un pas tranquille en tirant sur son cigare, regarȬ
dant les fleurs au bord de la pelouse, se demandant proȬ
bablement comment ma grandȬmère allait les transformer
avec ses pinceaux, assise à son chevalet. Il laissait derrière
lui de petits nuages de fumée. Arrivé au pavillon, il reȬ
gardait le lac dont les eaux scintillaient de milliers de petiȬ
tes billes de lumière. Accoudé à la rambarde du pavillon,
il terminait tranquillement son cigare, en observant les
bateaux, les canards, les passants. Je l’observais en preȬ
nant soin de rester derrière le rideau afin qu’il ne me voie
pas, redoutant sa réaction s’il découvrait que je
l’espionnais. Puis il sortait de sa poche la clef du pavillon,
entrait d’un pas décidé et la refermait.

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