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Au service de la France, tome VII

De
248 pages
Le mandat de chef d'État de Raymond Poincaré de 1913 à 1920 fut marqué par la Première Guerre mondiale. Ces souvenirs des années de guerre, année par année (le lendemain d'Agadir, 1912 ; les Balkans en feu, 1912 ; l'urope sous les armes, 1913 ; l'union sacrée, 1914 ; les tranchées, 1915 ; Guerre de siège, 1915 ; Verdun, 1916 ; l'armistice, 1918) regorgent de récits de tractations, de décisions politiques, de description de moments clés de lhistoire (dont le déclenchement de la guerre), mais aussi de témoignages de première main concernant les rapports quentretient la France avec la Russie, la Bosnie-Herzégovine, l'Allemagne, et ceux de Raymond Poincaré avec son propre gouvernement, dont Georges Clemenceau.
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Ouvrage publié avec le soutien du CNL.
© Nouveau Monde éditions, 2012. ISBN 9782369432548
Page detitre
AU SERVICE DE LAFRANCE NEUF ANNÉE DE SOUVENIRS —
VII
GUERRE DE SIÈGE
1915
PAR
RAYMOND POINCARÉ
DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
AU SERVICE DE LA FRANCE
VII
GUERRE DE SIÈGE
(1915)
CHAPITRE PREMIER
Sur le front franco-belge. — Visite au roi Albert e t à la reine Élisabeth. — L’incident Sarrail et la question des Dardanelles. — En Alsace avec Pierre Loti. — Les cimetières de Moosch et de Thann. — Le gouvernement, les commissions et les Chambres. — Conférences avec les ministres et avec le général Joffre. — Le roi des Belges sur le front français. — L’empereur Nicolas II songe à prendre le commandement de ses armées.
er Dimanche1août1915. On se bat toujours de tranchées à tranchées. Nous restons immobilisés dans une interminable guerre de siège. Parti hier soir de Paris avec Millerand, Duparge, P énelon, Doumayrou, j‘arrive ce matin dans la petite place de Bergues, qui est aux trois quarts déserte et dont b eaucoup de maisons ont été détruites ou endommagées par le bombardement. Foch y est venu au-devant de nous. En semble, nous nous rendons en automobile à un champ d‘aviation situé près de Hondschoote. Nous y trouvo ns le général Hély d‘Oissel, qui a succédé au génér al Pütz, comme commandant des troupes françaises de Belgique . Sur le terrain où nous nous arrêtons, est massé u n e régiment mixte de formation nouvelle, composé de tirailleurs et de zouaves, le 4 , que je passe en revue et auquel je remets son drapeau, non sans avoir, dans une brève allocution, rendu hommage à ces bataillons qui, tous déjà, se sont signalés par leur bravoure à Canny, à Lassigny, à Rochincourt ou même à la Marne et sur l’Yser. D e là, nous e allons, près de Crombecke, procéder à la même cérém onie en l’honneur d’un autre régiment nouveau, le 3bis de zouaves, dont beaucoup d’hommes se sont déjà battus sur l’Aisne et aux environs d’Arras. Puis, départ pour West-e Vleteren, où nous trouvons le 3 régiment mixte de tirailleurs et de zouaves, qui a pris part aux combats d’Arras et de e Soissons, et le 2 régimentbiszouaves, qui s’est distingué à la Targette et à la Maison-Blanche et qui a enlevé de Étrépilly. A tous deux, j’adresse également quelques mots avant de leur remettre leurs enseignes. Enfin, j’attache la e croix de guerre au drapeau du 3 régimentbisde zouaves. Toutes les unités nouvelles, fortifiées par leurs éléments 1 anciens, paraissent bien encadrées et ont très bonn e allure . Je décerne, d’autre part, la rosette de la Légion e d’honneur à l’abbé Jean Malaurie, aumônier militaire à la 45 division d’infanterie. Il a été blessé en 1870 à S edan comme soldat, il a été aumônier en Algérie de 1871 à 1914, il est chevalier depuis 1889, il a été cité à l’ordre de l’armée en mars 1915 ; il a soixante et onze ans, et sa citation porte qu’il est aussi brave comme soldat que dévoué comme prêtre. e Dans le secteur de la 45 division, nous visitons ensuite l’organisation défensive du bois de Zuydschoote, au nord-ouest d’Ypres. Tranchées, fortins, abris de mitrailleuses, réseaux de fils de fer. Une grande ferme, toute proche, est elle-même mise en état de défense jusque dans les caves. Près de là, est installée une de nos batteries d’artillerie. Avec Millerand et Hély d’Oissel, je monte, par une échelle facile, à un observatoire perché sur un arbre. Au moment où le général et moi, nous débouchons sur la plate-forme et avant même que le ministre y soit arrivé, un obus, puis un autre, sifflent au-dessus de nos têtes. Notre cortège d’automobiles a, sans doute, été repéré. Foch et le général Quiquandon, que nous retrouvons à notre descente, nous disent que les projectiles sont tombés à une ce ntaine de mètres en arrière de nous, non loin de la ferme. Un troisième siffle encore et éclate, à son tour, dan s la même direction. Foch, toujours prudent pour autrui, me conseille de m’éloigner sans aller plus avant. Mais Hély d’Oissel m’a dit qu’il avait annoncé aux artilleurs « la visite d’un grand chef ». Je ne veux pas partir sans les avoir vus. Au moment où nous nous dirigeons vers la batterie, on transporte sur une civière un servant qui vient d’être blessé au bras et à la jambe. Je vais à lui et je lui adresse quelques mot s d’encouragement. Un avion ennemi, qui ronfle au-d essus de nous, règle si bien le tir de l’artillerie allemand e, que deux nouveaux obus éclatent encore à brève d istance. Foch m’envoie dire par le général Quiquandon qu’il nous donne « l’ordre de la retraite ». Je reviens auprès de lui et lui déclare, en riant, que je regrette d’être forcé de lui désobéir. Seul avec Hély d’Oissel, je m’avance à travers le taillis et nous poussons jusqu’à la batterie. Les artilleurs n ’ont certes pas besoin d’être réconfortés par une v isite présidentielle, mais ils sont d’autant plus heureux de notre venue qu’ils commençaient à en douter. Nous rejoignons ensuite Millerand, Foch et les officiers, pour gagn er à pied le point assez éloigné où nous avons dû l aisser nos automobiles. Sur le chemin, nous retrouvons notre b lessé, qu’on emmène à un poste de secours. Il semble assez légèrement atteint et me remercie avec effusion d’une pauvre petite montre dont je lui fais présent. Nous déjeunons à Roosbrugge, où Hély d’Oissel a son quartier général et nous partons ensuite pour le secteur du e Nord, situé à l’aile gauche de l’armée belge. C’est là que se trouve la 38 division, composée des zouaves et des fusiliers marins et commandée aujourd’hui par le général Rouquerol, allié à une famille meusienne. Nous faisons une pieuse station au cimetière de Coxyde et nous rentrons en France, où je m’arrête aux hôpitaux de Zuyd-coote et de Malo-les-Bains. J’y confère à des mutilés des décor ations et des médailles militaires. Pour achever la journée, je remets un cinquième drapeau, celui du régiment de marche d’infanterie coloniale du Maroc. La nuit à Bergues, dans mon wagon familier.
Lundi2août. Il y a aujourd’hui un an que l’Allemagne a adressé son ultimatum à la Belgique. En souvenir de ce triste jour, j’ai voulu consacrer quelques heures au roi et à la rein e. Je quitte Bergues de bon matin avec le lieutenan t-colonel Génie, chef de la mission française, et je me dirig e sur Houthem, grand quartier général de l’armée be lge, puis sur Loo, où le roi m’attend et me reçoit avec sa bonne grâce accoutumée. Après quelques propos échangés su r la situation militaire, il me parle avec sérénité de l a ville de Loo, de sa très ancienne histoire, de ce tte particularité qu’elle est la seule de toutes les cités flamandes à porter dans ses armoiries l’aigle romaine. L’hôtel de ville, qui date du seizième siècle, a été presque totalement restauré en 1842 et en 1906. C’est un bâtiment rectangulaire, oblong, dont chacun des petits côtés se termine par un pignon à créneaux. Une tour carrée, formant saillie à l’un des angles de la façade, et portée sur des colonnes et des arcs cintrés, accuse le style flamand. Sans nous faire entrer dans cet
édifice, le roi nous entraîne immédiatement vers l’église paroissiale, qui présente un assez joli modèle d’architecture du treizième siècle, mais qui est dévastée par le b ombardement. Des verreries du dix-septième siècle o nt été détruites. Le maître-autel et les stalles du chœur, sculptés par Taillebert d’Ypres, sont fortement endommagés et le curé demande instamment au roi de faire mettre à l’ abri ce qui reste, notamment les boiseries Louis XV I de la sacristie. Par un escalier sombre, puis par des éch elles incommodes, nous montons, dans le clocher, à un observatoire improvisé, d’où nous découvrons la cam pagne de Dixmude et d’où nous voyons à nos pieds la malheureuse ville de Loo, dont beaucoup de maisons sont détruites. Un officier belge, préposé à la gar de de cet observatoire, nous montre au loin l’emplacement de la trop fameuse batterie qui tire sur Dunkerque et sur Bergues. Nous allons ensuite, le roi et moi, visiter dans les environs des organisations défensives. Seuls dans son automobile, nous causons librement. Nous nous trouvons entièrem ent d’accord sur la probabilité d’une guerre longue et sur la nécessité de maintenir la confiance au cœur de nos deux nations. Il est assez préoccupé de la retraite russe, ne s’explique pas l’imprévoyance de l’administration i mpériale, mais croit que, malgré ces mécomptes, nou s l’emporterons par la patience et la volonté. Nous parlons d’un discours que Guillaume II a encore prononcé hier, pour dire qu’il n’avait pas voulu la guerre et qu’il avait la conscience pure. « Qui s’excuse s’accuse, » m e dit le roi. « Un magistrat qui entendrait un accusé protester si souvent de son innocence, serait tout de suite porté à le considérer comme coupable. » Je touche un mot, en passant, des singulières appréciations qu’a autrefois envoyées à Bruxelles le ministre de Belgique à Paris, le baron Guillaume . Le roi me répond qu’il sait mieux que personne co mbien la France a toujours été éloignée d’une politique chau vine. Nous nous arrêtons à Furnes, pour monter enco re à la terrasse supérieure du clocher. La vue est splendide. La campagne belge est admirablement cultivée jusque dans le voisinage du front ; n’étaient quelques fumées d’ob us à l’horizon et des ruines à nos pieds, on pourra it momentanément oublier qu’on est en guerre. Je deman de au roi s’il accepterait bientôt de rendre visite à l’armée française. « C’est par discrétion, me dit-il, que j e n’ai pas encore voulu vous le demander. Je serai très heureux d’aller voir vos troupes. » Et il me fait un grand éloge de la France et de son armée. Nous revenons à La Panne où, dans la petite villa d e la plage, la reine nous attend. Elle a près d’ell e les deux jeunes princes et la princesse, charmante avec ses cheveux bouclés et sa physionomie souriante. Le roi me conduit à une chambre qui m’a été réservée et qui est, comm e les autres, très simplement meublée. Quelques min utes après, nous nous retrouvons à la salle à manger, pe tite pièce lumineuse, qui donne sur la mer. M. de B roqueville, Millerand et nos officiers se mettent à table avec nous. Le roi s’excuse aimablement de la frugalité du déjeuner. C’est, nous dit-il, une femme qui a remplacé son cuisinier mobilisé. Après le repas, lorsque la Reine a pris rapidement quelques photographies de ses invités, nous allons ensemble visiter le grand hôpital de La Panne, dont j’admire la magnifique installation. Il est établi en partie dans le Grand Hôtel, en partie dans des pavillons de bois achetés en Angleterre. Beaucoup de blessés belges, quelques Français, un pauvre petit garçon de six ans amputé, u ne fillette mutilée à Furnes par un obus. L’hôpital porte le no m de la reine. Elle s’en occupe avec toute l’activi té et toute la compétence d’une infirmière professionnelle. Je remets la rosette de la Légion d’honneur au médecin chef, le docteur Depage, dont elle me fait un grand éloge et je lais se une offrande pour les blessés. A la sortie nous longeons la plage. Des fantassins belges au repos sont massés s ur le sable ou devant les villas dans lesquelles il s sont cantonnés. Quelques habitants de La Panne, vieillards, femmes, enfants, sont mêlés aux uniformes kakis, que vient de revêtir l’armée belge. Dans leur désir de nous saluer, des soldats, qui prennent un bain de mer, ne se gênent pas pour accourir vers nous en caleçon. Des musiques jouentla Marseillaiseetla Brabançonne. Après avoir pris congé de la famille royale, nous partons et traversons de nouveau Dunkerque. Nous faisons halte à Gravelines, où nous visitons des hangars d’approv isionnements établis en France par l’intendance belge. Puis, nous stationnons un peu plus longuement à Calais, d ans l’arsenal belge, dans les beaux pavillons où le s Anglais accumulent des denrées pour leurs troupes, dans les gares réservées à chacune des deux armées alliées. La pluie tombe. Nous reprenons mon train.
Mardi3août. Rentrée à Paris dès huit heures du matin. Avant le Conseil, je m’enquiers de ce qui s’est passé en mon absence. La Douma a rouvert avant-hier sa session. Les déclarations énergiques du gouvernement russe ont reçu sur tous les bancs la plus ferme approbation. Paléologue s’est entretenu avec des députés des divers groupes. Ils lui ont affirmé que le peuple est résolu à poursuivre la guerre à outrance jusqu’à la victoire complète. (Petrograd, n° 943.) Les conversations continuent avec la Bulgarie, la G rèce, la Serbie, la Roumanie. On remanie les formul es, on multiplie les démarches. Mais plus la victoire se d érobe, plus la diplomatie reste impuissante. Le sou s-chef d’état-major général de l’armée bulgare, ancien attaché militaire en Allemagne et homme de confiance du roi Ferdinand, est parti samedi en grand mystère pour Berlin, où le no uveau ministre de Bulgarie, M. Rizoff, dont les sym pathies sont bien connues, doit travailler à préparer une entente avec l’Allemagne. (Sofia, n° 351.) J’ai pensé que l’anniversaire de la séance du 4 aoû t 1914 me faisait un devoir d’adresser aux Chambres un message. Mais elles ne siègent pas demain. La prochaine séance n’a lieu que jeudi. D’autre part, quelques ministres paraissent redouter l’inconvénient constitutionnel de messages trop fréquents.
Mercredi4août. Dubost et Deschanel sont tous deux d’avis de célébrer l’anniversaire. Le roi d’Angleterre m’a, du reste, envoyé à cette occasion un télégramme très confiant et très ferme. Il est bon qu’en France les pouvoirs publics montrent, aux yeux des ennemis et des neutres, la même persévérance et la même sérénité.
Jeudi5août. La communication faite hier à Nisch par les Alliés a été assez mal accueillie par M. Pachitch, qui a t rouvé les avantages promis à la Bulgarie nuisibles à l’existe nce même de la Serbie et qui a réservé sa réponse. (Nisch, n° 558.) Pour essayer d’atténuer ce mécontentement, je télégraphie, d’accord avec le Conseil des minis tres, au prince régent de Serbie : « A l’expiration de la pr emière année de guerre, je tiens à envoyer mes vœux à Votre
Altesse Royale et au vaillant peuple serbe. Voici d e longs mois que nos alliés et nous, nous combatton s avec la Serbie contre les ennemis de son indépendance et no us avons encore de grands efforts à faire pour assu rer une victoire complète. Je prie Votre Altesse Royale de croire que, dans toutes les négociations diplomatiques nécessitées par les événements, la France et ses Alliés continuent d’avoir en vue les intérêts de la Serbie. Si nous lui demandons de consentir à certains sacrifices, c’est parce qu’ils peuvent être la condition du succès définitif. Ils seront, d’ailleurs, grandement compensés par les avantages considérable s que les Alliés ont l’intention d’assurer à la Ser bie et qui comprendront, au moins, l’annexion de la Bosnie et de l’Herzégovine, avec un large accès sur l’Adriatique… » Je communique au Conseil, qui l’approuve, un projet de message, destiné à recommander la constance et l’union. « Vous trouverez naturel, dis-je notamment, qu’après une année de guerre, le président de la Républiqu e tienne à honneur de s’associer au gouvernement et aux Chambr es pour rendre un hommage d’admiration et de reconnaissance à la nation et à l’armée. Lorsque, il y a douze mois, j’ai recommandé au pays cette union sacrée qui était et qui demeure une des conditions de la victo ire, je ne doutais pas que mon appel ne fût immédia tement entendu. Seuls, nos ennemis, qui ont toujours méconnu la France, pouvaient croire que nous offririons à leur brutale agression le concours de nos dissentiments… » Après avoir fait l’éloge de nos soldats, j’ajoute : « Dans l’égarement de son orgueil, l’Allemagne s’était représenté une France légère, impressionnable, mobile, incapable d e persévérance dans les desseins et de ténacité dans l’effort. Le peuple et l’armée continuent d’opposer à ce jugement calomnieux la réalité de leur force tranquille… » Et je termine par ces mots : « La seule paix que puisse accepter la République est celle qui garantira la sécurité de l’Europe, qui nous permettra de respirer, de vivre et de travailler, qui reconstituera la patrie démembrée, qui réparera nos ruines et qui nous protégera avec efficacité contre tout retour offensif des ambitions germaniques. Les générations actuelles sont comptables de la France vis-à-vis de la postérité. Elles ne laisseront pas profaner ou amoindrir le dépôt que nos ancêtres ont confié à leur garde passagère. La France 2 veut vaincre. Elle vaincra . » Viviani annonce au Conseil que l’accord s’est fait avec les Chambres sur le fonctionnement du contrôle . Le président du Conseil a nettement stipulé que pour l’accomplissement des missions parlementaires, il devrait y avoir entente entre le gouvernement et les commissions. L es délégués des groupes, réunis sous la présidence de Jules Siegfried, ont voté à l’unanimité un ordre du jour où il est pris acte de cet arrangement. Longue discussion sur l’affaire des Dardanelles. D’une part, Millerand a reçu de Joffre une lettre datée du 3 août et remplie d’objections contre le plan des généraux Go uraud et Bailloud ; d’autre part, Sarrail paraît pe u disposé à accepter le commandement de l’expédition, si elle ne comprend pas des unités nouvelles. Or, plusieurs membres du Conseil ont peur de paraître « humilier un général républicain ». Marcel Sembat déclare tout net que, si l’on commettait cette faute, le cabinet serait renversé. Je supplie le Conseil d’examiner la question des D ardanelles en elle-même, sans s’arrêter aux considérations de personnes ; et finalement, c’est ce que le Conseil se décide à faire. Mais voici que la lettre de Joffre au ministre, lue par Millerand, agite de nouveau les esprits. « Mal gré une supériorité marquée, écrit le général en chef au ministre, les Russes reculent devant les Austro-Allem ands, ce fait s’expliquant évidemment par leur pénurie en armes et en munitions. En ce qui concerne l’avenir, il importe de ne pas nous leurrer de fausses espérances. La reconstitution des puissantes armées modernes ne s’improvise pas du jour au lendemain ; on ne crée pas des cadres, on ne fabrique pas en grand nombre des obus et des fusils ; il peut donc se passer des mois avant que les Russes soient en é tat de reprendre l’offensive… N’oublions pas que nous avons atteint le maximum de notre état militaire. Si les Anglais doivent, au cours de l’hiver prochain, nous amener des forces nouvelles, nous ne pouvons plus, nous, que d écroître au point de vue des effectifs. Or les faits sont là pour démontrer (et actuellement le monde entier le sait) que seule l’armée française peut tenir tête à l’armée allemande et la battre. Non seulement l’occasion d’agir est favo rable, mais c’est pour nous un étroit devoir envers les Russes, devoir auquel ils n’ont pas failli dans des circonstances analogues. Enfin, nous sommes formellement engagés par le protocole de la Conférence du 7 juillet dernier, ap prouvé par les représentants militaires de toutes les puissances alliées et je considère que votre signature et la m ienne comportent l’engagement de la France. En défi nitive, les circonstances sont trop incertaines actuellement pour que nous puissions prélever sur nos armées du no rd-est des forces à diriger sur les Dardanelles. » Bref, l’opinion du général en chef se résume en trois ou quatre mots, dont le premier n’est peut-être pas très juste pour nos all iés : l’armée française est seule capable de battre l’armée allemande, l’armée française ira désormais en dimin uant, il faut donc agir tant qu’elle est forte et i l le faut d’autant plus que nous l’avons promis. Au sujet de cette promesse, les renseignements qui m’ont été donnés sur la Conférence du 7 juillet ne m’ont pas permis jusqu’ici de savoir exactement à quoi m’en tenir. Le colonel Buat vient seulement de m’envoyer, au nom du ministre, le procès-verbal de la séance qui s’est tenue à Chantilly et à laquelle assistaient Millerand, Joffre, le colonel italien di Breganze, le colonel serbe Stephanovitch, le colonel russe Ignatieff, le maréchal French, le général major belge Wielemans. Il a été effectivement décidé que, pendant la continuation de la manœuvre en cours sur le théâtre oriental, c’est-à-dire durant la retraite russe, le s forces françaises poursuivraient une série d’acti ons localisées et reprendraient le plus tôt possible des opérations offensives d’ensemble ; que l’armée britannique, bientôt grossie de divisions nouvelles, prêterait son concours le plus complet à ces opérations offensives ; que l’armée belge y participerait dans la mesure de ses moyens ; que l’ armée italienne développerait ses opérations en dir ection de Laybach-Villach ; qu’enfin l’armée serbe, de son cô té, s’efforcerait de coordonner son action avec celle de l’armée italienne. J’ignorais ces intentions, au courant desquelles le gouvernement n’a pas été mis plus que moi, et qui me paraissent tout à fait contraires aux avis que j’ai recueillis dans mes entretiens avec la plupart des généraux. Un télégramme chiffré, que Joffre vient d’envoyer le 3 août à Millerand et que celui-ci m’a communiqué, m ’apprend que, e du 15 août au 15 septembre, au moment où débarquera la 3 armée Kitchener, nous serons « en pleine période d’opérations » et qu’on ne pourra, par conséquent, intercaler cette armée entre les nôtres. Je crois d evoir écrire immédiatement au ministre : « Qu’est-ce à dire ? De quelles opérations s’agit-il ? Va-t-on recommencer l’affaire de Champagne, celle de la Woëvre, celle des Éparges, celle de Souchez ? Le général Joffre nous dit lui-même, dans sa
longue lettre relative aux Dardanelles, que l’usure de nos effectifs dépasse les prévisions. Je demande formellement qu’aucune offensive nouvelle ne soit engagée avant qu’on m’en ait complètement exposé les conditions et la portée et qu’on m’ait mis à même d’examiner si, dans une guerre qui doit se prolonger jusqu’à l’année prochaine, une action prématurée ne constitue pas un dangereux gaspillage de forces. Lorsque je serai renseigné, nous étudierons, toi et moi, la situation et nous la soumettrons, s’il y a lieu, au gouvernement. Que d’ici là, on ne fasse rien de définitif ni d’irréparable. La question n’est pas seulement d’ordre militaire ; elle est d’ordre diplomatique et d’ordre national. » Sembat vient me dire qu’il considère le cabinet com me « moralement renversé » par la faute de Milleran d. Il voudrait, en cas de crise, que Guesde et lui pussent reprendre leur liberté, pour combattre, parmi les socialistes, des influences peu favorables à la continuation des hostilités. Albert Thomas serait autorisé par le parti à rester dans un cabinet reconstitué. Étienne, ancien ministre de la Guerre, me confie qu ’il a vu, ces jours-ci, Joffre assez déprimé et cra ignant de n’avoir plus la confiance du gouvernement. Il ajoute qu’au Palais-Bourbon, d’où il revient, Deschanel a fait, avec un peu d’emphase, l’apologie de la Chambre et a obtenu par là un très grand succès. Viviani, souffrant, est monté à la tribune, l’air exténué, « comme une larve qui se tr aîne » ; il a lu mollement, d’une voix sourde, mon malheureux message, qui n’a guère reçu que des applaudissements de politesse.
Vendredi6août. Le commandant Revol et Maurice Sarraut, sénateur, m obilisé comme sous-lieutenant, reviennent du quarti er général italien. Ils me disent que l’armée royale est excellente, mais qu’elle va déjà traverser, à son tour, une crise de munitions. Sarraut affirme que le départ de Millera nd et surtout le remplacement de Joffre produiraien t en Italie un effet déplorable.
Samedi7août. Viviani, encore malade ou fatigué, n’assiste pas au Conseil. Delcassé lit un nouveau télégramme qu’il a envoyé à Bucarest, pour prier Bratiano de dissiper les appréhensions bulgares et d’aborder le plus tôt possible les pourparlers relatifs aux rectifications de la frontière de la Dobroudja. (De Paris à Bucarest, n° 256.) D’autre part, la nouvelle que la quadruple entente demanderait au gouvernement gr ec de céder Cavalla à la Bulgarie, a provoqué une g rande émotion et même une vive excitation à Athènes, à Salonique et à Sérès. (Salonique, n° 103.) Les troupes russes se sont retirées de Varsovie et les Allemands y sont entrés. (Petrograd, n° 964.) Clemenceau publie, dansl’Homme enchaîné, un réquisitoire contre l’administration de la Guerre, contre Millerand, « chef d’une troupe d’arrivistes, » contre Viviani, « son complice », et contre moi, qui « après Charl eroi » n’ai pas « donné résolument le bon coup de barre ». Il aurait fallu, paraît-il, convoquer les Chambres à la veille de la bataille de la Marne, pour être plus sûr de la victoire. Cle menceau, qui cependant pense comme moi sur la nécessité de la persévérance, qualifie, en outre, mon message de « rafraîchissement de concours agricole ». Je relis, dansAurore, non de Clemenceau, mais de Nietzsche, sous le titre : « Louange et blâme », ces lignes consolantes : « Partout où il y a insuccès, on cherche la faute, car l’insuccès a pporte avec lui un mécontentement, contre quoi l’on emploie involontairement le seul remède, une nouvelle excitation du sentiment de puissance, et cette excitatio n se trouve dans la condamnation du « coupable ». Clemenceau a la volonté de puissance très excitée et il veut se prouver, sur n’importe quoi, qu’il a de la force. » Albert Favre, député de la Charente-Inférieure, et Franklin-Bouillon, député de Seine-et-Oise, viennent, avec plus de véhémence que jamais, me parler de Millerand, qui est, à leurs yeux, responsable de tout et qu’ils sont, disent-ils, résolus à exécuter, si je ne lui impose pas moi-mêm e sa démission. Je leur réponds que le Parlement es t libre de renverser les ministres, mais que je me refuse de m e substituer à lui et que je ne prendrai pas, quant à moi. la responsabilité d’une crise.
Dimanche8août. Nous sommes partis de Paris hier soir, par la gare de l’Est. Pierre Loti m’accompagne. J’espère qu’il va trouver dans les Vosges et en Alsace une opulente collection d’images et qu’il rapportera de son voyage quelques-unes de ces pages que seul il sait écrire. Nous arrivons, vers huit heures du matin, dans la c oquette ville de Gérardmer, où m’attend le général de e Maud’huy, commandant de la 7 armée. Nous montons dans une automobile. Loti y in stalle auprès de lui une discrète valise, qui contient, nous dit-il, « ses fétiches » et, si je ne me trompe, ses plus précieux objets de toilette. Nous allons, d’abord, au Valtin, où le lieutenant-colonel Messimy a son poste de commandement. J’y trouve aussi e le colonel Brissaud-Desmaillet, qui commande la 3 brigade de chasseurs et qui, me dit Maud’huy, s’es t admirablement conduit dans les opérations du Linge. Messimy est encore couché, mais la blessure qu’il a reçue à la cuisse est en voie de guérison, et il supporte son mal avec bonne humeur. Il me répète ce qu’il m’a écrit. L’affaire du Linge a été, suivant lui, gâtée par les officiers de liaison du G. Q. G., qui n’ont pas voulu tenir co mpte de l’avis des exécutants. Les positions que nous occupons près du sommet sont intenables à cause du bombardement. Il faut avancer ou reculer et, pour avancer, on aurait besoin d’une division fraîche. Le colonel Brissaud-Desm aillet, appelé par Messimy auprès de son lit, me confirme les impressions de l’ancien ministre et, tout à coup, en me parlant, ce mâle soldat éclate en sanglots et me dit : « Quand je pense qu’on fait tuer nos chasseurs pour rien et qu’ils sont si braves ! » Gagné moi-même par cette émotion, je me promets de signaler, à nouveau, au général Joffre les défauts de méthode dont se plaignent tant de combattants. e Je quitte le Valtin avec le général Pouydraguin, commandant de la 47 division, qui me donne des renseignements confirmatifs. Je sais bien que le 3 août, Joffre vi ent d’envoyer aux officiers de liaison du quartier général des instructions pour qu’ils se rendent un compte plus exact des nécessités de la guerre et poussent toujo urs leurs inspections jusqu’aux lignes avancées. Mais le contact paraît encore insuffisant entre le G. Q. G. et le front. Par la jolie vallée de la Moselotte, nous descendon s jusqu’à Cornincourt, pour remonter aussitôt au co l de Bramont, merveilleusement décoré de sapins et d’herbages. Les Vosges franchies, nous voici en Alsace et, par une belle route en lacets, nous suivons la haute vallée de la Thur, jusqu’au petit village de Krüt. Là, nous nous arrêtons, pour entrer dans quelques cantonnements. Des soldats se précipitent vers nous, et aussi des enfants, g arçons et fillettes, qui nous offrent des fleurs. Mais Loti, qui n’est jamais venu en Alsace ni même dans les Vo sges, s’étonne d’entendre ces jeunes écoliers parler un dialecte germanique. Ils savent, en effet, beaucoup moins le français que les élèves du bas de la vallée. A Krüt, nous quittons nos automobiles fermées pour en prendre de plus légères, découvertes, et monter plus aisément les pentes du Griebkopf. Par une route nouvelle, que viennent d’ouvrir les officiers du génie militaire et qui grimpe lestement au milieu des sapins et des hêtres, nous poussons jusqu’à Mittlach. C’est un village traversé par un torrent qui va se jeter dans la Fecht, en amont de Metzeral. Lorsque nous avons été forcés d’abandonner Münster, les Allemands se sont avancés, non seulement jusqu’à Muhlbach et à Metzeral, mais jusqu’à Mittlach et ils y sont restés jusqu’au 26 avril. A cette date, ils ont failli y être surpris par nos troupes et se sont enfuis. L’école des filles a été installée dans l’église. Nous entrons. Une soixantaine de fillettes sont là. Deux seulement savent quelques mots de français. Deux me demandent, l’une en demi-franç ais, l’autre en allemand, de faire revenir leurs pè res, qui, suivant les procédés qu’a justement dénoncés Barrès et qui n’ont pas tout à fait cessé, ont été évacués et internés. Je prends note des noms et ferai le nécessaire. Une dizaine d’élèves sont costumées en Alsaciennes et me remettent
des bouquets. La classe des petits garçons ne fonctionne elle-même que depuis une dizaine de jours. Je m’y arrête quelques instants, puis le maire, qui parle français, m’introduit dans la salle de la mairie et j’y li s, sur un mur, un écriteau qui porte ces simples mots : « La commune de Mittlach est redevenue française le 26 avril 191 5. » Tout auprès, ma photographie avec un flot tricolore. La population, d’ailleurs peu nombreuse, m’accueille a vec une curiosité sympathique, mais elle est beaucoup plus réservée que celle de la basse vallée de la Thur. E lle se demande, sans doute, si les faits ne démentiront pas demain l’écriteau d’aujourd’hui. Nous déjeunons, le général de Pouydraguin et nous, au poste de commandement du lieutenant-colonel Boussat, e qui commande le groupe de chasseurs de la 66 division. Nous sommes, en réalité, dans le secteur du général 3 Serret, notre ancien attaché militaire à Berlin, commandant de cette division . Il est venu nous voir un instant à Krüt, mais il a dû partir aussitôt pour Saint-Amarin, où il préside une grande fête donnée à l’occasion de la distribution des prix. Le général de Pouydraguin est resté avec nous pour le suppléer. Le poste de commandement du lieu tenant-colonel Boussat est installé dans le presbytère, qu e le curé de Mittlach, Allemand immigré, s’est empr essé d’abandonner. Le lieutenant-colonel a pour cuisinier le propre « chef » du roi d’Angleterre, Français mobilisé, et le repas est succulent. Nous ne pouvions nous attendre à pareille chère dans ce petit village alsacien, d ifficilement ravitaillé par des routes de montagne. Après le déjeuner, nous visitons l’ambulance, le cimetière militaire, une compagnie de mitrailleuses, et nous allons enfin saluer le conseil municipal réuni par le mair e. Deux conseillers seulement savent le français. C e sont des vétérans de 1870. Nous montons ensuite, au sud de M ittlach, à un camp de chasseurs et à l’observatoire de Breitfirst, d’où nous découvrons les tranchées du L inge et du Barrenkopf et très loin, à l’horizon, l’ Oberland et les Alpes. La journée paraît calme. Une forte contre-at taque allemande a été repoussée hier soir et les de ux partis semblent maintenant au repos. Loti n’est pas tenté par l’ascension de l’observatoire ; il va rêver sur les pentes, dans la fraîcheur d’un petit bois. Nous revenons directement sur Krüt, où nous attendent soldats et habitants. L’accueil de la population est, cette fois, très chaleureux. Nos automobiles partent chargées de bouquets. Nous prenons, par un temps splendide, le col du Ventron, et, de là, gagnons le Thillot, Ramonchamp et Létraye, où mon ami Maurice Bernard nous a invités, Loti et moi, dans sa paisible maison de campagne. Nous y passons, dans l’intimité, devant un beau panorama vosgien, une soirée qui, en d’autres circonstances, serait délicieuse.
Lundi9août. Réveil devant le spectacle presque révoltant d’une nature calme et sereine. Longue causerie avec Maurice. Nous partons ensuite, par le col de Bussang, pour Urbès et Wesserling. Le général Serret nous attend à l’extrémité de la belle allée qui monte au château et à l’usine. De c haque côté, derrière les rangées des troupes, sont massés des habitants enthousiastes. On m’accueille déjà comme une vieille connaissance, et avec plus de liberté q u’il y a quelques mois. Tout est pavoisé, les maisons et les arbres. Ce ne sont que cris de « Vive la France ! » En compagnie du général Serret, nous nous rendons à Saint-Amarin, où la réception est encore plus chaleureuse. Des femmes se précipitent vers moi, me remettent des brassées de fleurs. J’entre à la mairie. Le maire me lit un com pliment de bienvenue. Je réponds tant bien que mal, d’une voix étranglée. Dehors, devant l’école, petits garçons et petites filles sont debout chantantla Marseillaise. Je reconnais la plupart d’entre eux. Je les remerc ie, je les félicite, je les 4 encourage : je ne sais trop ce que je leur dis . A Mcosch, même accueil. Sur la pente qui domine la rive gauche de la Thur, s’étend un large cimetière militaire, étagé en terrasse, dominé par un immense drapeau tr icolore et pieusement entretenu par les femmes de l a commune. C’est là qu’est inhumé, au milieu de ses compagnons d’armes, l’écrivain Paul Acker. Par Willer et Bischwiller, nous descendons directem ent jusqu’à Thann, où je ne suis pas allé depuis le commencement des hostilités et où ma venue n’a pas été annoncée. Lorsque nous y arrivons, la ville paraît morte. Nous parcourons des rues à peu près désertes. Beaucoup de maisons sont détruites ou endommagées. Thann n’a pas autant souffert depuis la guerre de Trente ans. Quant à Vieux-Thann, qui gît là-bas à l’entrée de la grande plaine d’Alsace, ce n’est plus qu’une ruine. Sans être rec onnus, nous allons tranquillement à pied jusqu’au c imetière. Un gardien nous indique les tombes de Max Barthou, du jeune Bénac et de deux de leurs camarades, fauchés ensemble 5 il y a quelques mois par un obus allemand . Ce sont celles que nous cherchons. Elles sont mer veilleusement fleuries. Nous nous inclinons, silencieux, devant ces débris d’espérance et revenons, enveloppés de tristesse, dans la ville de Saint-Théobald. Nous la retrouvons tout animée. Elle s’est réveillée comme par miracle. Sur la nouvelle de notre arrivée, des drapeaux ont été instantanément mis aux fenêtres, des habitants sont sortis dans les rues ; c’est une complète métamorphose. La vieille église, qui a été construite de 1430 à 1516 et qui est une des plus belles de la Haute-Alsace, n’est heureusement pas trop détériorée. On a enlevé les verrières pour les sauver et elles sont, en ce moment, remplacées par des planches qui donnent à la nef l’obscurité d’une crypte. Je m’arrête à l’hôpital qu’on a en partie évacué à cause des bombardements répétés. J’y trouve cependant la sœur supérieure, que j’ai récemment décorée à Masevaux et qui a repris ici, sous le feu, une tâche journalière. Nous repassons, au milieu des acclamations, par Bischwiller et par Willer. Là, nous retrouvons nos automobiles légères et, par une route militaire nouvelle, elles nous mènent à un magnifique observatoire d’artillerie, situé en face de l’Hartmannsweilerkopf, ce sommet ensanglanté auq uel nos poilus ont donné l’appellation familière de Vieil Armand. Nous le voyons devant nous, tout pelé, tout roussi, avec les lignes sinueuses des tranchées allemandes et françaises. Nous entendons siffler des balles et on nous recommande de ne pas lever la tête au-dessus des buissons. On accède, d’ailleurs, à cet observatoire par une galerie souterraine. Pierre Loti ne nous a pas suivis. Il est resté plus bas, à un campement d’hommes, près d’une fontaine, au milieu des bois. En souvenir de Stamboul, il fait des ablutions. Il remonte cependant avec nous en automobile et nou s repartons. Tantôt nous serpentons en pleine forêt de hêtres et de frênes ; tantôt nous nous engageons so us d’immenses colonnades d’abiès, d’épicéas et de p ins silvestres. Nous nous arrêtons à un endroit pittore sque, le Thomannsplatz, où est construite, sous les arbres, une