Autour de Jean Moulin

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Voici bientôt 70 ans, le 21 juin 1943, Jean Moulin, après avoir fondé le Conseil National de la Résistance, tombait aux mains de la Gestapo. À l'occasion de cet anniversaire, ont été réunis dans ce livre les témoignages inédits d'une cinquantaine de femmes et d'hommes qui ont connu Jean Moulin dans sa vie privée, dans sa carrière administrative, et surtout dans son action d'unificateur de la Résistance intérieure, depuis le Général de Gaulle jusqu'à ceux qui furent ses compagnons de la clandestinité.
Publié le : vendredi 1 février 2013
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EAN13 : 9782296530287
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Chemins de la Mémoire
e Chemins de la MémoireSérie XX siècle
Voici bientôt 70 ans, le 21 juin 1943, Jean Moulin, après avoir fondé le Autour
Conseil National de la Résistance, tombait aux mains de la Gestapo. A l’occasion
de cet anniversaire, ont été réunis dans ce livre les témoignages inédits d’une
cinquantaine de femmes et d’hommes qui ont connu Jean Moulin dans sa vie de Jean
privée (sa cousine Suzanne Escoffi er, sa sœur Laure Moulin, son amie Antoinette
Sachs), dans sa carrière administrative (ses collaborateurs et amis du ministère
de l’Air en 1936 Louis Danielou et Robert Chambeiron, ou Sœur Aimée Moulin
Gesbert qui soigna ses blessures à la préfecture de Chartres après les tragiques
journées de juin 1940), et surtout dans son action d’unifi cateur de la Résistance Témoignages
intérieure, depuis le Général de Gaulle jusqu’à ceux qui furent ses compagnons et documents inédits
dans la clandestinité à Lyon ou à Paris, notamment Jean Ayral, le responsable
rassemblés pardes Opérations aériennes, Jean-Louis Théobald, son agent de liaison auprès du
Général Delestraint, patron de l’Armée Secrète, et le chef de son Secrétariat à François Berriot
la Délégation Générale, Daniel Cordier. Le lecteur trouvera hélas également ici
la « déposition » de deux fonctionnaires de la Gestapo de Paris qui assistèrent à
ses dernières journées dans la sinistre « Villa Bömelburg » de Neuilly avant son
transfert vers l’Allemagne... Ce recueil se conclut par les lettres de Jean Moulin à
ses proches, par quelques allocutions prononcées lors de sa carrière préfectorale,
par plusieurs de ses « câbles » adressés aux services de la France Libre de Londres,
et même des billets « codés » rédigés peu avant sa disparition.
François Berriot, Professeur émérite des Universités, a bénéfi cié, pour ce livre,
du concours de la famille de Jean Moulin, de l’aide du Musée Général Leclerc/
Musée Jean Moulin de la Ville de Paris (Fonds Antoinette Sachs) et des souvenirs
personnels de Bernard de Gaulle.
Ce travail a été réalisé, dans le cadre de l’Association Mémoire de la Résistance
et de la Déportation, au Centre Régional d’Histoire de la Résistance et de la
Déportation du Musée de Castelnau-le-Lez, dans l’Hérault.
En couverture : Jean Moulin et sa sœur Laure Moulin en 1938 dans les Alpilles (source : Archives Suzanne
Escoffi er).
ISBN : 978-2-336-29038-6
9 782336 29038648 €
eSérie XX siècle
Autour de Jean Moulin
François Berriot
Témoignages et documents inédits





Autour de Jean Moulin

Témoignages et documents inédits
Chemins de la mémoire
Nouvelle série

Cette nouvelle série d’une collection qui fut créée par Alain
Forest est consacrée aux travaux concernant le domaine
historique des origines à nos jours.

Ouvrages parus

VIGNAL SOULEYREAU (Marie-Catherine), Le trésor pillé du roi.
Correspondance du cardinal de Richelieu (1634), Tome 1 et 2, 2013.
POINARD (Robert), L’aumônier militaire d’Ancien Régime. La vie du prêtre
aux armées des guerres de religion à la Première République (1568-1795), 2012.
eLAGARDERE (Vincent), Le Commerce fluvial à Mont-de-Marsan du XVII
eau XVIII siècle, 2012.
ZEITOUN (Sabine), Histoire de l’O.S.E., De la Russie tsariste à l’Occupation
en France (1912-1944), L’Œuvre de Secours aux Enfants du légalisme à la
résistance, 2012.
HARAI (Dénes), Journal d’un officier de Louis XIII sur le siège de Montauban
(1621), 2012.
PRIJAC (Lukian), Lagarde l’Éthiopien, Le fondateur de Djibouti (1860 – 1936),
2012.
TARIN (Jean-Pierre), Joseph Lakanal, apôtre de la République (1762-1845),
2012.
eROSIER (Michel), Vie politique et sociale de la Sarthe sous la IV République
(1944-1958), 2012.
BERTRAND-CADI (Jean-Yves), Le Colonel Ibrahim Depui, Le pèlerin de la
mer Rouge, 1878-1947, 2012.
BLANQUIE (Christophe), Une enquête de Colbert en 1665, 2012.
LASSERE (Madeleine), La Princesse de Ligne, 2012.
BEZBAKH (Pierre), Crises et changements de sociétés, 2011.
SUISSE (Bernard), La Mandarinade, 2011.
CAIN (Julien), Un Humaniste en guerre, tome 1 : « Lettres 1914-1917 ».
Introduction, notes et postface par Pierre-André Meyer, 2011.











AUTOUR DE JEAN MOULIN

Témoignages et documents inédits


r assemblés
par François Berriot













L’Harmattan




































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-336-29038-6
EAN : 9782336290386


Pour Suzanne Escoffier,
la dernière des « petites de Cousin Jean »

Pour Christine Levisse-Touzé,
qui ouvre si généreusement ses trésors

Pour Daniel Cordier,
le fidèle entre les fidèles
Avant-propos


Au cours d’une réunion amicale qui nous rassemblait, en juin 2011,
Cécile et Gilbert Escoffier-Benoit – cousins de Jean Moulin –, Alain Riols –
Président de l’Association « Mémoire de la Résistance et de la
Déportation » –, mon frère Dominique et moi-même, nous avions convenu
de l’opportunité de réaliser une sorte d’hommage de l’Hérault à Jean
ème anniversaire de sa disparition, un peu comme Moulin, à l’occasion du 70
l’avaient fait, en 2001, les auteurs des Etudes Héraultaises, avec le beau
numéro de cette revue intitulé « Jean Moulin, le plus illustre des
Héraultais ».
A cet effet, plutôt que d’envisager un ouvrage de synthèse ou une
monographie – car que dire après les « pionniers » Henri Michel, Laure
Moulin, Henri Calef puis Jean-Pierre Azéma et bien d’autres encore au
premier rang desquels se situe évidemment Daniel Cordier ? –, il nous est
apparu préférable, pour célébrer la mémoire du fondateur du Conseil
National de la Résistance, de publier quelques témoignages et documents
pour la plupart inédits et susceptibles d’éclairer, aux yeux du public, le
visage de cet être exceptionnel qui, avant d’avoir choisi l’éventualité de la
mort à deux reprises, aura été un homme jeune, amoureux de la vie, aimé de
ceux qui l’ont connu.
C’est pourquoi nous avons rassemblé ici, d’abord, les témoignages écrits
de quelques personnes qui ont été particulièrement proches de Jean Moulin :
sa sœur Laure Moulin, sa cousine Suzanne Escoffier, son amie Antoinette
Sachs. Nous avons aussi eu le bonheur de recevoir personnellement les
souvenirs de quelques-unes et de quelques-uns de celles et de ceux qui ont
rencontré Jean Moulin à l’époque où il était Secrétaire Général à Amiens –
Madeleine Lazard –, Préfet à Rodez – Sylvain Diet –, Chef de Cabinet du
Ministre de l’Air – Robert Chambeiron –, Délégué personnel du Général de
Gaulle en zone Sud – Raymond Aubrac –, Commissaire National en mission
pour l ‘ensemble du territoire –Jean-Louis Théobald qui assura la liaison
entre Jean Moulin et le Général Delestraint jusqu’à son arrestation en juin
1943... Au Musée Général Leclerc/Musée Jean Moulin de la Ville de Paris,
au Centre National Jean Moulin de Bordeaux, à la Bibliothèque de la
F.N.I.D.R.P., au Mémorial Jean Moulin de Salons, à l’A.C.A.L.M. de
Melay, nous avons choisi les écrits de femmes ou d’hommes qui ont vu agir
le héros lors de moments les plus marquants et parfois les plus tragiques de
sa courte existence : Pierre Mendès France qui le croise au Parti Radical au
temps du Front populaire ; Pierre Meunier, son collaborateur au Cabinet de
Pierre Cot ; Jean Chadel, son Secrétaire Général, qui le regarde accueillir les
réfugiés à Chartres, pendant la débâcle de juin 1940 ; Sœur Aimée Gesbert,
qui le soigne un peu plus tard alors qu’il vient de se trancher la gorge ; Henri
Manhès et Jeanne Boullen qui, en 1940-1941, dans le Midi, l’aident à
9 préparer le départ vers l’Espagne et le Portugal ; le Docteur Parry qui le
soigne à Marseille au printemps 1941 ; Alexandre Makinsky grâce auquel, à
Lisbonne, en septembre 1941, il obtient un visa pour Londres ; André
Manuel, Louis Vallon, René Cassin ou Gaston Palewski qui, depuis les
services de la France Libre de Londres, mesurent l’importance de son action
dans la Résistance intérieure en 1942-1943 ; Georges Bidault, Claude
Bourdet, Rémy Roure, le Docteur Frédéric Dugoujon, André Lassagne,
Jeanne Lonjaret, Yves Farge, et Tony de Graaff qui œuvrent sous son
autorité à Lyon ou Paris ; Claude Serreulles qui lui succède pendant
quelques semaines à Paris ; Colette Pons et Jean Cassarini qui l’assistent à la
Galerie Romanin de Nice durant l’hiver 1942-1943 et au printemps 1943 ; le
Pasteur Roland de Pury qui le croise, et Christian Pineau qui le rase dans la
cour de la prison de Montluc, en juin 1943, alors que les policiers allemands
l’ont atrocement blessé ; Suzette Olivier-Lebon, son agent de liaison, qui, en
juillet, est confrontée avec lui, dans la sinistre villa « Bömelburg » de
Neuilly où déjà il agonise… Nous avons même, malgré les réticences que ce
genre de document peut susciter, reproduit les déclarations d’Ernst
Misselwitz et Heinrich Meiners, les deux policiers de la Gestapo qui, à Paris,
voient son épuisement et ses souffrances avant qu’il ne soit emmené dans le
train pour Berlin où il va expirer.
Enfin, nous avons eu l’heureuse fortune – de bénéficier de quelques
concours exceptionnels, puisque nous pouvons publier ici, grâce à Suzanne
Escoffier, des Lettres inédites de Jean Moulin ; grâce à Xavier Re yes Ayral,
des extraits du Journal de guerre de Jean Ayral – qui, sous les ordres de Jean
Moulin, coordonna les opérations aériennes en France en 1942-1943 – ;
grâce à Philippe Danielou, les Lettres de Louis Danielou, l’ami de jeunesse
et de combat de Jean Moulin ; grâce à Nicolas Blanchy-Larat, une partie de
la Correspondance de Bruno Larat – qui fut arrêté avec Jean Moulin à
Caluire – ; grâce à Patricia Monjaret, une Biographie, d’Hervé Monjaret, le
« radio » de Jean Moulin ; grâce à François-René Cristiani Fassin une
Biographie de Raymond Fassin qui fut parachuté avec Jean Moulin en
janvier 1942 ; grâce à Dominique Schmidt, une Biographie et des Souvenirs
de Paul Schmidt qui oeuvra sous les ordres de Jean Moulin en 1942-1943 ;
grâce à Daniel Cordier, quelques pages inédites de son Journal de juin et
juillet 1940 et son étude sur Le Secrétariat de Jean Moulin en 1942 et 1943 ;
grâce enfin à l’Association des Amis de la Fondation Charles de Gaulle – en
l’occurrence l’historienne Claude Marmot et le Président Michel Anfrol –
des Souvenirs inédits de Bernard de Gaulle sur la Résistance, sur la
libération de la France et sur le Général de Gaulle qui, après avoir désigné,
en décembre 1941, Jean Moulin comme son Délégué en France lui rendra,
en 1946 et 1947, un très bel hommage dans des Lettres à Laure Moulin.
Notre travail n’est évidemment pas exhaustif : puisse-t-il précéder
l’édition prochaine des Lettres de Jean Moulin conservées dans les archives
de sa famille et ailleurs, l’édition aussi des nombreuses allocutions
10 prononcées par Jean Moulin au fil de sa carrière administrative et de la
totalité de ses messages au B.C.R.A., l’édition enfin d’autres témoignages de
personnes qui l’ont vu œuvrer, tel son patron Pierre Cot au Ministère de
l’Air, tel son collègue Robert Milliat en Savoie, tel son ami le Docteur
Antonin Mans dans la Somme ou le Sénateur Maurice Viollette dans
l’Eureet-Loir ! Les textes que nous citons ont d’ailleurs souvent nécessité des
« coupures », des corrections orthographiques ou syntaxiques, voire des
éclaircissements que nous présentons en caractères italiques et que nous
signalons par des crochets [ ], comme le lecteur le verra fréquemment avec
notre édition des manuscrits d’Antoinette Sachs.
Naturellement, notre recueil est le fruit d’une action collective : pour
commencer, l’Association « Mémoire de la Résistance et de la Déportation »
– basée à Castelnau-le-Lez dans l’Hérault, présidée par le Français Libre
André Hautot, par l’archéologue Alain Riols et par l’ancien Lieutenant des
F.T.P.F. Edouard Baur –, qui a bien voulu assurer la « logistique » ; le
Comité Régional du Mémorial Jean Moulin de Salon-de-Provence – présidé
par François René Cristiani-Fassin, le propre fils de Raymond Fassin qui
nous a ouvert les portes de Raymond Aubrac, Nicolas Blanchy-Larat, Robert
Chambeiron, Dominique Schmidt, et qui a rédigé la notice biographique de
son père – ; la F.N.I.D.R.P. et sa Bibliothécaire Danièle Baron ; le Centre
National Jean Moulin de Bordeaux et son Musée dirigés par le Conservateur
Christian Block ; l’A.C.A.L.M., présidée par Jean-Claude Ducarre, Maire de
Melay ; enfin et surtout, le Musée Général Leclerc/Musée Jean Moulin de la
Ville Paris, dont la très savante, efficace et obligeante Conservateur,
Christine Levisse-Touzé – aidée de ses collaborateurs, Muriel Leclerc,
Georges Nicole et Vincent Bray – a mis à notre disposition l’imposant Fonds
Antoinette Sachs et la vidéothèque. Albert De Pasquale a pris la peine de
relire notre texte et de nous conseiller… Comment dire aussi notre dette à
l’égard de Daniel Cordier qui a guidé nos pas, nous a ouvert ses archives et
mieux encore, le trésor de sa mémoire ?
Daniel Cordier justement – et nul n’est plus autorisé que lui en la
matière – aime volontiers dire qu’en ce qui concerne Jean Moulin, il faut
toujours privilégier le document d’archives, face au témoignage qui, lui, est
parfois formulé des décennies après les faits eux-mêmes, sans cesse
transformé par les variations de la mémoire, et, trop souvent, exprime le
témoin qui énonce plus que le héros qu’il est chargé d’évoquer. On le
mesure particulièrement avec les pages inédites d’Antoinette Sachs que nous
donnons ici, où le lecteur, comme dans d’autres témoignages, relèvera des
approximations, des contradictions et de fréquentes erreurs de dates et de
lieux ainsi qu’une irrépressible tendance à magnifier sa propre part dans la
biographie de Jean Moulin… Cependant, le document d’archives – nous en
reproduisons d’ailleurs plusieurs – ne dit pas tout, et le regard du témoin qui
admire, qui aime, qui s’assimile même au « patron », Rex ou Max, n’est pas
sans signification et valeur, car l’expression de la passion et de
11 l’enthousiasme de ces jeunes femmes et de ces garçons, aujourd’hui
nonagénaires ou disparus, qui, voici bientôt trois quarts de siècle, ont
approché Jean Moulin et l’ont tant aimé, restitue, à jamais, l’empreinte
irremplaçable que le « héros souriant » a laissée de lui-même dans
l’affectivité des autres. Certes, cette sorte d’écho de Jean Moulin doit être
préservée pour le temps, hélas proche, où le regard du dernier témoin se sera
éteint.
Ecoutons donc la chanson des témoins… « Jean Moulin fut notre chef,
notre ami, un des êtres les plus purs qu’il nous ait été donné de rencontrer
sur notre chemin », s’écrie Georges Bidault, le 25 août 1944, accueillant, à
l’Hôtel de Ville, le chef de la France Libre. « Je revois son visage
d’adolescent tiré par la fatigue […] ; il était le patron […] ; nous l’aimions
parce qu’il était simple et volontaire, et aussi parce qu’il ne manquait jamais
de nous parler de notre femme et de notre enfant et de nous demander si eux,
au moins, étaient en sûreté », indique Yves Farge en mai 1946. Et Charles de
Gaulle, répondant à une lettre de Laure Moulin, le 8 avril 1947 : « Votre
héroïque frère était, par excellence, mon bon compagnon et mon ami ». Ou
bien, près de 30 ans plus tard, Louis Joxe, un ancien du Cabinet de Pierre
Cot, dans une lettre à Paul Delouvrier : « Il fut notre compagnon de jeunesse
et notre inspirateur ». Et la vieille religieuse de Chartres, Sœur Aimée
Gesbert, en 1979, évoquant cet « être sensible, délicat, affable et d’une
extrême discrétion », dont elle a pu mesurer le courage devant la mort
volontaire. Antoinette Sachs, rapportant, durant les années 1980, avant de
disparaître elle-même, ce qu’elle avait ressenti, en 1945, après la libération
des camps, lorsqu’elle avait eu la certitude que son héros ne reviendrait
plus : « Max disparu, c’étaient toutes ses forces qui s’en allaient ; elle sentait
sa tête vide et chaque cheveu mourir séparément ». Daniel Cordier, en 1986,
auquel sont dus les témoignages les plus véridiques et les plus précis : « A
chacune de nos rencontres, son calme souriant, sa maîtrise de soi opéraient et
me donnaient le sentiment de pénétrer dans un cercle protecteur,
invulnérable. » Enfin et toujours, Laure Moulin, dès sa première lettre de
novembre 1944 à Antoinette Sachs :
« Je me révolte à la pensée que tout peut être fini, que cette intelligence
profonde et nuancée, cet homme dans la force de l’âge, si bien vivant, si
gamin parfois, si délicat, si artiste, ce courage, cette droiture, cet héroïsme,
tout cela n’est plus que cendres ».


[François Berriot, juin 2012]
12







DES TEMOINS
Suzanne Escoffier

Cousin Jean


Notre père, Jean-Marie-Médéric Escoffier, était originaire de
SaintVallier, dans la Drôme. Durant la guerre de 1914-1918, il s’est installé à
Saint-Andiol où il a fondé une petite entreprise de transport qui conduisait en
autobus les villageois jusqu’à Avignon. A Saint-Andiol, il a rencontré
Jeanne Sabatier qu’il a épousée et qui lui a donné notre frère Henri, né en
1918 ; très tôt après, Jeanne est morte lors de l’épidémie de grippe
espagnole, et notre père a épousé la sœur de Jeanne, Yvonne Sabatier, notre
mère : en 1926, est née ma sœur Andrée, puis moi-même, le 9 mars 1930.
Mon frère Henri, après ses études, est devenu ingénieur en chef des Ponts et
Chaussées ; il s’est marié en 1952, et de cette union sont nées Françoise et
Cécile. Andrée et moi sommes devenues pharmaciennes à Pont-Saint-Esprit
et à Donzère ; j’ai eu, durant l’été 2011, la très grande douleur de voir partir
Andrée, dont j’étais si proche.
Toute notre enfance et notre jeunesse, aussi bien à Henri qu’à Andrée et à
moi, a été marquée par la chaleureuse personnalité de Jean Moulin. La
famille Moulin, elle, est originaire des Hautes-Alpes, plus précisément de la
petite ville de Serre. Antonin Moulin, professeur de lettres classiques et
ed’histoire à Bédarieux puis à Béziers, avait épousé, à la fin du XIX siècle,
Blanche Pègue, dont la mère, originaire de Noves, était devenue veuve à la
suite d’un accident de chasse et avait acquis une boulangerie à Saint-Andiol.
La sœur de Blanche, elle, avait épousé un fils Sabatier, notre grand-père, et
c’est ainsi que les familles Escoffier et Moulin se sont trouvées liées.
Antonin Moulin et Blanche ont eu un premier fils, Joseph, très brillant et
mort à l’âge de 19 ans, puis, en 1893, Laure, et enfin Jean, en 1899. Laure
était très différente de son frère Jean ; lorsque nous étions enfants, elle nous
apparaissait plus distante, plus sérieuse : nous l’appelions « Tante Laure »,
tandis que nous disions toujours « Cousin Jean ». En réalité, Jean a toujours
eu une personnalité assez originale : âgé de huit ans, il avait été très touché
par la mort de son frère Joseph ; au collège il se montrait un élève tout à fait
fantaisiste, préférant le dessin aux autres disciplines et ne se mettant
vraiment au travail que peu avant son Baccalauréat.
En 1936-1937, alors que je n’étais qu’une enfant, s’est produit un
événement qui m’a beaucoup frappée : le garage de notre père, à
SaintAndiol, a été complètement détruit par un incendie, et notre mère,
traumatisée, a traversé une véritable crise de dépression. Henri était étudiant,
et nos parents ont décidé de nous confier, Andrée et moi, durant une année
scolaire, à nos cousins Moulin, alors encore installés à Béziers. J’ai partagé à
cette époque la vie familiale des Moulin : Laure enseignait à l’Ecole
Primaire Supérieure – l’équivalent des collèges d’aujourd’hui – de Béziers.
15 Antonin Moulin, lui, s’engageait pleinement dans l’action philosophique – la
Franc-Maçonnerie – et politique, puisqu’il avait été élu au Conseil Général
sur une liste radicale ; c’était un homme discret, un peu austère, mais avec
nous agréable et doux. Libre penseur, il respectait pleinement les choix de
son épouse, au point d’avoir accepté qu’elle donne une formation religieuse
catholique à ses enfants ; le dimanche matin, souriant, il nous disait, à
Blanche, à Andrée et à moi : « Il faut vous dépêcher : c’est l’heure de votre
messe et vous allez être en retard ! » Blanche Moulin, en effet, était pieuse ;
femme d’intérieur, elle consacrait son temps à coudre et à broder ; il lui
fallait d’ailleurs surveiller étroitement le budget familial, car Antonin,
professeur d’histoire, percevait un salaire modeste et dépensait parfois un
peu trop largement, à l’occasion de son activité d’élu, par exemple lorsqu’il
recevait au Cercle de Béziers.
C’est durant notre séjour à Béziers que j’ai aperçu pour la première fois
un père Noël. Nous n’avons alors, ma sœur Andrée et moi, que peu vu
Cousin Jean qui était très pris à Paris par ses activités au cabinet de Pierre
Cot, ministre de l’Air. En réalité, les souvenirs les plus nombreux et les plus
vifs relatifs à notre cousin se situent à Saint-Andiol où, depuis sa propre
enfance, il venait passer toutes ses vacances chez les Escoffier ou chez
Marie Sabatier, et où il s’est rendu de façon fréquente mais assez brève à
partir du moment où il est devenu un haut fonctionnaire, ce qui évidemment
a limité ses loisirs et la durée de ses séjours en famille.
Ainsi, quand je suis née, en 1930, il aurait dû être mon parrain, mais ses
responsabilités à la sous-Préfecture de Châteaulin l’en avaient empêché.
Cependant, mes plus anciens souvenirs sont associés à Cousin Jean : il
arrivait, et c’était immédiatement la fête, car il se montrait très rieur et
affectueux. Il nous appelait « ses petites », Andrée et moi ; il n’avait pas
d’enfant, non plus que Laure, et nous étions effectivement comme ses filles.
Avec nous, il jouait à la boxe, nous tenait sur ses genoux dans le grand
fauteuil du salon, me portait sur ses épaules. Nous avons retrouvé plus tard,
dans ses papiers, une lettre que lui avait adressée notre père dont il avait,
depuis la Préfecture de Rodez, sollicité les conseils pour l’entretien du
superbe cabriolet Amilcar rouge qu’il venait d’acquérir ; notre père nous
avait alors demandé de signer sa réponse à laquelle Andrée avait ajouté :
« J’espère que tu reviendras à Noël pour que nous puissions te taquiner ! »
Moi-même j’avais noté, me souvenant d’une pâtisserie aveyronnaise qu’il
m’avait apportée : « Je veux aller à Rodez pour manger de la pogne… »
Avec Henri, plus âgé que nous, il avait des liens de complicité, et il lui
parlait comme à un camarade ; tous deux avaient dessiné les plans destinés à
la transformation, en atelier de peintre, de la bergerie de Lecques que Jean
avait achetée dans les Alpilles.
Lors de ses séjours, avant la guerre, à Saint-Andiol, Cousin Jean
n’apparaissait d’ailleurs jamais comme un haut fonctionnaire : il n’évoquait
pas les questions administratives ou politiques, mais les terres qu’il avait
16 louées à des maraîchers, les problèmes du village, les relations familiales.
On ne savait rien non plus de sa vie sentimentale. Il manifestait déjà au plus
haut point cette discrétion naturelle, cette capacité à cultiver un jardin secret
qui devait lui servir tellement par la suite, lorsqu’il a eu à assumer la
clandestinité la plus stricte. Parfois, la lecture des journaux ou une visite
inattendue nous rappelaient que Cousin Jean fréquentait des « gens haut
placés », par exemple lorsque le ministre Pierre Cot s’est rendu à
SaintAndiol pour les obsèques de « Tonton Antonin ».
A partir de la fin de l’automne 1940, Jean Moulin, relevé de ses fonctions
par le gouvernement de Vichy, est venu très régulièrement à Saint-Andiol où
il était censé résider au titre d’agriculteur et où il retirait sagement chaque
mois sa carte d’alimentation. Je me souviens d’ailleurs très bien du premier
voyage de Jean à Saint-Andiol après sa révocation, en novembre ou
décembre 1940, parce que, lors du repas, nous avions tous été frappés par la
cicatrice encore rouge qui marquait son cou, par la toux qui le prenait
souvent, et par ses difficultés à avaler ; nous lui avions demandé d’où
provenait sa blessure, qui, visiblement, n’était pas due à une maladresse de
rasage, et il nous avait répondu : « Je vous expliquerai plus tard ». En tout
cas, dès lors, ses visites, en ces temps de tristesse, ont été autant d’occasions
de joie, et il arrivait à Cousin Jean d’avoir à notre égard des attentions
touchantes. Ainsi, au printemps 1941, il s’est déplacé spécialement pour ma
communion privée, et nous avons eu la surprise de le retrouver devant
l’église le dimanche matin pour la messe de 7 heures ; nous avons été très
étonnés, car il n’était absolument pas pratiquant – « Tonton Antonin », son
père, avait d’ailleurs été enterré civilement à Saint-Andiol, à la veille de la
guerre ; je me souviens encore du vieil homme sur son lit de repos, car
c’était la première fois que je voyais un défunt… Entrant donc dans l’église
avec nous, Cousin Jean m’avait dit en riant : « Tu sais, Suzanne, lorsqu’on
est invité à une fête comme celle-ci, on ne se contente pas seulement de
participer au repas ! » Jean s’était cependant dispensé de la grand-messe et
des vêpres solennelles.
Il y a eu, bien entendu, la visite historique du 3 janvier 1942, après son
parachutage. Ce matin-là, dans le village désert balayé par un mistral glacé,
nous avons entendu frapper à notre porte, et notre mère, stupéfaite, a vu, sur
le seuil, se dresser Jean, non rasé, revêtu d’un costume invraisemblable et
maculé de boue, lui d’habitude si élégant :
« Mais enfin, Cousin Jean qu’est-ce qui t’amène, à cette heure-ci et dans
cette tenue ? Tu es tombé du ciel !
- Tu peux le dire, Yvonne, et de plus je n’ai pas déjeuné. »
Notre mère a préparé aussitôt un grand bol de café d’orge et d’épaisses
tartines. « C’est le meilleur petit-déjeuner que j’ai fait depuis longtemps », a
dit Jean, faisant allusion au thé anglais… Dans l’après-midi, notre père a
conduit Cousin Jean à Avignon où il a pris le train de Montpellier afin
d’aller embrasser sa mère et Laure qu’il n’avait pas revues depuis plusieurs
17 mois. Andrée n’a d’ailleurs pas manqué de rapporter cet événement insolite
dans son Journal d’adolescente :
« Sin [cousin] Jean est venu samedi à 10 heures 1/2. Il pensait trouver
encore tante Laure, mais il est reparti à 1 heure 1/2 avec Papa. Il était tout
crotté et n’avait pas dormi de la nuit. »
Par la suite, Jean a repris ses séjours, chaque quinzaine, à Saint-Andiol.
Andrée et moi étions en pension au Lycée de jeunes filles d’Avignon d’où
nous venions, le plus souvent, en car. Jean, lui, arrivait par un train qui
devait le conduire de Lyon à Marseille ou à Nice ; il descendait à Avignon
où il récupérait une bicyclette qu’il confiait à quelqu’un que nous ne
connaissions pas. Nous ne savions jamais d’où il venait ni où il allait après
nous avoir revues ; ses visites avaient lieu à des heures irrégulières mais
duraient, en général, du samedi après-midi au lundi matin ; il reprenait alors
le train à Miramas ou Orgon afin d’éviter les contrôles de la police
allemande à Arles. Nous voyions bien qu’il se déplaçait beaucoup, qu’il
avait des rencontres importantes, qu’il semblait souvent fatigué. Je me
souviens par exemple d’un dimanche de l’hiver 1942-1943 où il est parti,
sous la neige, enrobant de chiffons les roues de sa bicyclette afin de ne pas
déraper ; quelques heures après, il est revenu, épuisé, nous disant seulement
que personne ne s’était présenté au rendez-vous prévu. Mais je me souviens
surtout des repas en famille et de la gaieté qui régnait, car Cousin Jean était
un gourmet, aimait le champagne et appréciait la saveur d’une cigarette.
erAndrée a évoqué, par exemple, dans son Journal, la visite du 1 janvier
1943 :
« Sin [Cousin] Jean arrive ce matin ; Henri l’a vu le soir ; ils sont venus à
la maison. »

Lors des vacances de Pâques 1942, Cousin Jean a été particulièrement
chaleureux, et il a voulu fêter un événement auquel il semblait tenir mais
dont il n’a pas mentionné la nature : nous avons pensé à tort, plusieurs
années après, qu’il s’agissait de la remise, par le Général de Gaulle
luimême, de la Croix de l’Ordre de la Libération ; le repas a eu lieu dans la
maison des Moulin, et notre mère est allée aider tante Blanche Moulin à le
préparer. Le 7 avril, nous avons fait une très belle promenade en bicyclette
dans les Alpilles, et mon frère a pris cette photo célèbre qui nous réunit,
devant la chapelle de Notre-Dame de Font-Vacquières, près de Noves…
Andrée a fait un récit très pittoresque de cette sortie dans son Journal.
J’avais alors 13 ans et Andrée 17 ans. Nous savions que nos parents
écoutaient Radio Londres ; ils parlaient longuement avec Jean de choses que
nous ne devions pas connaître. Plus tard, beaucoup plus tard, notre mère
nous a rapporté une de leurs conversations :
« Cousin Jean, tu nous parles du Général de Gaulle, de la Résistance, des
mouvements, mais de Gaulle, il est à Londres, et les patriotes, s’ils sont
nombreux, ils ne se connaissent pas et sont divisés : comment cela peut-il
18 aboutir ? Il faut un chef en France, quelqu’un qui rassemble tous ces gens
qui veulent lutter en France…
- Sans doute, il doit bien y avoir un chef.
- Mais ce chef, où est-il ? Qui est-il ? Le connais-tu ?
- Ce chef, Yvonne, il existe, et ce doit être l’homme le plus recherché de
France… »
Après l’été 1943, nous n’avons plus eu de nouvelles de Jean. Laure,
quand elle a été informée du drame de Caluire, a longtemps cherché à cacher
la vérité à sa mère malade :
« Il est prisonnier. Tu vois bien que je prépare des colis pour lui…
- Pourquoi ne nous écrit-il jamais ? »
Blanche est morte en 1947, et les derniers prisonniers et déportés étaient
rentrés depuis bientôt deux ans. Laure a alors tenu à assumer, seule, le deuil
de son frère. En 1964, elle nous a fait inviter à la cérémonie du Panthéon :
nous avons croisé le regard des Compagnons de la Libération montant la
garde d’honneur autour du catafalque, entendu le discours d’André Malraux,
serré la main du Général de Gaulle… Depuis 1975 et la mort de Laure, nous
avons repris le flambeau de la mémoire de Jean Moulin : nos nièces et nos
neveux le reprendront à leur tour, et avec eux, tous ceux qui admirent et
aiment cet homme exceptionnel qui aura su être, avec tant de naturel et de
joie, notre lumineux « Cousin Jean ».

[Donzère, 12 janvier 2012]
19 Danser avec Jean Moulin en 1936

Note sur les souvenirs de Madeleine Lazard


Madeleine Lazard (Moisan) est née à Amiens en 1921 : son grand-père
maternel, ingénieur chimiste, est venu s’installer dans cette ville où sa tante
et sa mère se sont mariées. Son père, Henri Moisan, d’origine bretonne,
après avoir interrompu ses études durant la première guerre mondiale, est
entré en 1919 dans l’entreprise familiale. A Amiens, il est devenu l’ami très
proche du Docteur Antonin Mans, directeur des Services de la Santé du
département de la Somme. Tout naturellement, lorsque Jean Moulin, en
juillet 1934, est nommé à la Préfecture de la Somme, Henri Moisan se lie
avec le jeune Secrétaire Général qui est occasionnellement invité chez les
Moisan pour un repas ou une partie de bridge, en compagnie du Docteur
Mans, ami de jeunesse de Jean Moulin. C’est donc chez ses parents que
Madeleine rencontre pour la première fois Jean Moulin.
Madeleine est alors une très brillante lycéenne qui doit demander une
dispense d’âge pour se présenter à la première partie du Baccalauréat. Au
lycée d’Amiens, précisément, sa meilleure amie est Louise Jozon,
sensiblement plus âgée qu’elle et qui se trouve être en effet la fille du Préfet
de la Somme, et, par sa mère, la petite-fille de Jules Jeanneney, le Président
du Sénat, le deuxième personnage de la République.
Madeleine, en 1934-1935, est donc souvent invitée à la Préfecture par les
parents de son amie, et elle a ainsi l’occasion d’observer d’avantage celui
qu’elle a considéré d’abord comme une relation sociale de sa famille. A la
Préfecture, Jean Moulin lui apparaît comme un homme extrêmement
courtois, agréable, et dont les qualités personnelles font oublier qu’il est
avant tout un haut fonctionnaire dont la carrière s’annonce brillante : le
Secrétaire Général est à la fois très soucieux de ses devoirs au service de
l’Etat et très déférent vis-à-vis de son supérieur hiérarchique, souvent
malade, et des proches de celui-ci. Les « corvées » qui sont alors imposées
au jeune haut fonctionnaire, et qu’il assume avec élégance, comprennent
l’obligation occasionnelle de « chaperonner » la fille du Préfet et son amie
Madeleine, par exemple lorsqu’il s’agit de les conduire, dans l’automobile
de la Préfecture, à la piscine… Madeleine entend, un jeudi après-midi, le
Préfet Jozon dire à son Secrétaire Général : « Monsieur Moulin, auriez-vous
la gentillesse d’accompagner Louise et Madeleine à l’Observatoire ? Une
petite leçon d’astronomie ne leur fera pas de mal ! » Les deux lycéennes ne
sont pas très enthousiasmées à la perspective de cette savante excursion, et,
lors du trajet, elles disent en riant à leur cicérone :
« Monsieur Moulin, pourriez-vous faire arrêter la voiture devant le salon
de thé ?
- Mais bien entendu, mesdemoiselles, bien entendu ! »
20 Et les deux jeunes filles de déguster des glaces sous le regard complice
du Secrétaire Général.
En 1935-1936, Madeleine, désormais en classe de Philosophie, est
conviée par son amie aux soirées dansantes organisées à la Préfecture. Jean
Moulin s’emploie à rassurer la mère de la jeune fille :
« Ne vous inquiétez pas, madame, nous raccompagnerons Madeleine peu
après minuit ! »
Lors de ces soirées, Jean Moulin se révèle être un excellent cavalier,
charmeur, d’une grande simplicité, au point que Madeleine oublierait le rang
et l’âge du haut fonctionnaire s’il n’appartenait à la génération de ses propres
parents.
A la fin de l’année scolaire, au moment des épreuves de la seconde partie
du Baccalauréat, Madeleine retrouve son amie qui lui dit dans un
mouvement joyeux :
« Tu ne devinerais jamais ce qui m’arrive. Je te le donne en mille : je me
demande si monsieur Moulin ne va pas demander ma main ! »
Madeleine est abasourdie : elle qui ne voyait « monsieur Moulin » que
comme un adulte ami de ses parents, réalise soudain que le haut
fonctionnaire n’a guère plus de 35 ans et que son amie Louise, qui en
compte déjà 20, rêve d’une telle requête.
« Eh bien, quelle nouvelle ! Et que penses-tu répondre ?
- Je ne sais pas. Je suis ennuyée : je n’ai pas tellement envie de me marier
pour l’instant… »
Louise n’a d’ailleurs pas alors à renoncer à son existence de célibataire
heureuse – elle le fera plus tard, épousant un garçon qui mourra sur le front
en 1939-1940 –, puisque Jean Moulin quitte la Somme en juin 1936, pour
devenir le chef de cabinet de Pierre Cot au Ministère de l’Air, et n’a
évidemment jamais envisagé de demander la main de la fille de son Préfet…
Quant à Madeleine (dont le père entrera dans la Résistance par
l’intermédiaire du Général Delestraint, chef de l’Armée Secrète, et dont le
mari, l’orientaliste Gilbert Lazard, lui aussi résistant, sera déporté à Dachau),
elle s’installera en Afrique du Nord : elle assistera là-bas, en novembre 1942,
au débarquement des troupes américaines auxquelles –se souvient-elle – les
autorités vichystes de Rabat opposeront des supplétifs marocains armés de
fourches ! Après la guerre, ses études de Lettres terminées à Alger, rentrée
en France pour préparer l’Agrégation, elle apprendra, par son père, que le
Docteur Antonin Mans a joué un rôle important dans la lutte contre
l’occupant nazi et a été déporté, et surtout que son cavalier de la Préfecture
d’Amiens, si élégant et courtois, n’est autre que Max, Rex, le représentant
personnel du Général de Gaulle en France, le fondateur et le premier
Président du Conseil National de la Résistance.

[Note rédigée par François Berriot, d’après un entretien réalisé en 2011]
21 Louis Joxe
Notre camarade de jeunesse et notre inspirateur
[Lettre à Paul Delouvrier]


Assemblée Nationale
Paris le 11 mars 1976

Mon cher ami,
Permettez-moi de recommander à votre attention les démarches que fait
[…] Madame Antoinette Sachs afin de régler des problèmes un peu
compliqués […].
Antoinette Sachs est une amie de longue date pour qui j’éprouve des
sentiments d’admirative reconnaissance. Elle fut, en effet, la collaboratrice
de Jean Moulin aux moments les plus dramatiques de la Résistance. Elle
groupe, autour d’elle, les fidèles de celui qui fut notre camarade de jeunesse
puis notre inspirateur.
Je vous serai reconnaissant de lui faciliter ses démarches et je vous
adresse mes sentiments très amicaux,
Louis Joxe


[Musée Général Leclerc/Jean Moulin de la Ville de Paris, Fonds Antoinette
Sachs, Boîte VII, Dossier 10, manuscrit. Louis Joxe, né en 1901, Professeur
agrégé d’Histoire, proche de l’aile gauche et résolument antifasciste du
Parti radical, entre au cabinet de Pierre Cot, ministre de l’Air, en 1933 et
1936 ; là, il se lie avec Jean Moulin, chef de Cabinet. En 1940, révoqué de
son poste d’inspecteur de l’Agence Havas, il est nommé au Lycée d’Alger,
où, en compagnie de René Capitant, il apporte un concours actif aux
« conjurés » qui préparent le débarquement allié de l’automne 1942. Arrêté
sur l’ordre de Giraud en décembre 1942, il est nommé, au printemps 1943,
par le Général de Gaulle, Secrétaire Général du C.F.L.N. puis du
Gouvernement Provisoire de la République Française. Ambassadeur et
bientôt Secrétaire Général du Ministère des Affaires étrangères, il devient,
de 1960 à 1962, Ministre d’Etat chargé des Affaires Algériennes : c’est donc
à lui que le Général de Gaulle fait appel pour négocier les accords
d’Evian… A travers cette lettre, on mesure combien Louis Joxe est resté, 40
ans après sa rencontre avec Jean Moulin, fidèle à son amitié et son
admiration pour son ancien patron du cabinet de Pierre Cot…]
22 Pierre Mendès France

Les leçons de Jean Moulin

[Lettre à Antoinette Sachs]


Paris, le 20 mai 1974

Chère Antoinette,
J’ai reçu la carte d’invitation pour assister à la cérémonie du 17 juin. Je
regrette vivement de ne pouvoir me joindre, ce jour-là, aux amis de Jean
Moulin. Mais [je suis] heureux qu’ils maintiennent son souvenir et les leçons
qu’il nous transmet.
Merci d’avoir pensé à m’inviter, et croyez, Chère Antoinette, à mes
sentiments les plus amicaux,
P. Mendès France


[Musée Général Leclerc/Musée Jean Moulin de la Ville de Paris, Fonds
Antoinette Sachs, Boîte VII, Dossier 16, dactylographié. Pierre Mendès
France, membre de l’aile gauche du Parti radical et député de l’Eure à 25
ans, sous-secrétaire d’Etat au Trésor dans le gouvernement de Léon Blum, a
connu alors Jean Moulin, chef de Cabinet du ministre de l’Air dans le même
gouvernement ; engagé dans les F.F.L. au printemps 1942 après son
évasion, Mendès France ne reverra plus Jean Moulin, mais il rencontrera, à
diverses reprises, après la Libération, Antoinette Sachs, adhérente au Parti
radical et fidèle défenseur de la mémoire de Jean Moulin…]
23 Louis Vallon

Notre cher et regretté Jean Moulin

[Lettres de 1963]


[Lettre à Antoinette Sachs]

Assemblée Nationale
Commission des Finances, de l’Economie Générale et du Plan
Le rapporteur Général Paris, le 3 septembre 1963

Chère Antoinette,
Vous trouverez ci-joint la copie de la lettre que j’adresse à Monsieur
Henri Michel, Secrétaire général du Comité d’Histoire de la Deuxième
Guerre Mondiale.
Comme vous le verrez, je lui conseille de s’adresser à vous pour obtenir
des renseignements sur l’activité de notre cher et regretté Jean Moulin.
Bien affectueusement,
Louis Vallon


[Lettre à Henri Michel, biographe de Jean Moulin]

Paris le 3 septembre 1963
à
Monsieur Henri Michel,
Secrétaire Général du Comité d’Histoire
de la deuxième Guerre mondiale

Monsieur le Secrétaire Général,
J’ai été très sensible à votre lettre du 29 août me demandant si je pouvais
contribuer à vous informer pour la rédaction du livre que vous écrivez sur
Jean Moulin.
J’avais connu Jean Moulin avant la guerre, en 1936, alors qu’il était
directeur du Cabinet de Monsieur Pierre Cot, Ministre de l’Air, et, plus tard,
lorsqu’il fut Préfet. Je n’ai pas eu l’occasion de coïncider avec lui à Londres
pendant la guerre, mais j’ai été, pendant tout le temps où j’ai dirigé la
Section non militaire du B.C.R.A. – c’est à dire la Section politique –, d’août
1942 à janvier 1943, très au courant de ses activités. J’estime toutefois que
vous avez intérêt à consulter le S.D.E.C.E. qui a dû hériter des archives du
B.C.R.A., pour être mis au courant, dans tout le détail, de l’activité de Jean
Moulin.
24 Vous pourriez également consulter utilement André Philip, le Colonel
Passy, et, de façon générale, tous ceux qui ont eu à connaître, à titre officiel,
des services de Jean Moulin.
Je vous signale enfin que Madame Antoinette Saxe a tout
particulièrement connu Jean Moulin dans ses activités de guerre. Voici son
adresse […].
Louis Vallon


[Musée Général Leclerc/Musée Jean Moulin de la Ville de Paris, Fonds
Antoinette Sachs, Boîte VII, Dossier 25. Louis Vallon, ingénieur, officier,
membre du Parti socialiste S.F.I.O. avant la guerre, est, pendant
l’Occupation, – ainsi que son épouse Suzanne, chirurgien – proche à la fois
de Rémy et de son réseau de renseignements « Confrérie Notre-Dame », et
de Pierre Brossolette et de Libération-Nord. Il rejoint Londres en 1942, où il
occupe un poste important à la Section « non militaire » du B.C.R.A. en
1942 et 1943 ; à Alger, il est un des plus proches collaborateurs du Général
de Gaulle. Il tient à participer à la campagne d’Alsace durant l’hiver
19441945. Il est ensuite « orateur national » au R. P. F., Gouverneur Général de
la Banque de Madagascar. C’est au titre de Directeur de la Monnaie qu’il
rencontre fréquemment Antoinette Sachs, pour l’émission d’une médaille à
l’effigie de Jean Moulin. A partir de 1958, il appuie le retour « aux
affaires » et l’action du Général de Gaulle, à la tête des « gaullistes de
gauche » et de l’Union Démocratique du Travail, dont le mensuel Notre
République se réfère souvent à Jean Moulin.]
25 Pierre Meunier

L’homme que fut Jean Moulin

[Allocution prononcée lors de l’hommage à Jean Moulin
rendu par la F.N.I.D.R.P., en 1983, à Toulouse]


Ainsi que vient de le dire Marie-Claude Vaillant-Couturier, j’ai le grand
privilège d’avoir été l’ami intime de Jean Moulin avant la guerre et d’avoir
travaillé directement sous ses ordres pendant la Résistance. C’est pourquoi je
vais essayer de dresser un portrait de l’homme que fut Jean Moulin.
Le 19 décembre 1964, lors du transfert des cendres de Jean Moulin au
Panthéon, André Malraux a dit, dans son magnifique discours : « Ce n’est
pas lui qui a fait les régiments, mais c’est lui qui a fait l’armée. »
En effet, ce n’est pas Jean Moulin qui a créé les mouvements de
Résistance de zone Nord et zone Sud, ce n’est pas lui qui a créé les groupes
de francs-tireurs, exemple des maquis, mais c’est lui qui a organisé et
rassemblé tous les résistants et toutes les forces patriotiques de la Nation,
sous un commandement unique, avec un seul objectif, « battre l’ennemi ».
C’est Jean Moulin « l’unificateur », comme l’a appelé l’historien Henri
Michel, qui a accompli cette mission à travers toutes les embûches, tous les
obstacles et tous les dangers.
La question peut se poser de savoir ce qui avait conduit un homme
comme Jean Moulin à jouer, sous l’occupation allemande, un rôle aussi
éminent. En fait, Jean Moulin n’a pas surgi de l’effondrement de 1940. Sa
rencontre avec la Résistance n’a été ni fortuite, ni la conséquence d’un choix
de circonstance. Le trait dominant de sa vie, c’est la continuité. De sa
jeunesse à la fin tragique de sa vie, il y a une suite logique commandée par
un attachement indéfectible à l’idéal démocratique, par un respect profond
pour l’homme et par un patriotisme ardent.
Il faut savoir quel homme il était pour mieux comprendre son rôle dans la
Résistance et comment il a réussi à coordonner l’action des Mouvements de
Résistance, à créer l’Armée Secrète et à fonder le Conseil National de la
Résistance.
J’ai fait la connaissance de Jean Moulin au moment des événements du 6
février 1934. J’étais alors mobilisé dans l’aviation et affecté au Premier
Bataillon de l’Air, à Paris, qui dépendait directement du Cabinet Militaire du
Ministre de l’Air de l’époque qui était déjà Pierre Cot. Jean Moulin était chef
adjoint du Cabinet. Comme j’étais rédacteur au Ministère des Finances, j’ai
été affecté, après avoir fait mes classes bien sûr, au Cabinet de Pierre Cot, et
en particulier à son Secrétariat. C’est là que j’ai fait connaissance avec Jean
Moulin. Mais c’est plus tard, en 1936, que vraiment nous nous sommes liés
d’une amitié profonde. En 1936, sous le Gouvernement Léon Blum du Front
26 populaire, Pierre Cot était à nouveau Ministre de l’Air, Jean Moulin était son
chef de Cabinet, et j’étais son chef du Secrétariat particulier. C’est là que j’ai
travaillé quotidiennement avec Jean Moulin, et cette collaboration m’a
permis d’apprécier ses extraordinaires qualités intellectuelles et humaines. Il
était vraiment très attachant.
Son intelligence, sa fermeté de caractère et son courage, alliés à ses dons
de grand administrateur, le désignaient pour être un chef. Il fut un grand
Préfet. Il avait le sens de l’Etat, mais pas le sens de n’importe quel Etat. Pour
lui, l’Etat, c’était l’Etat républicain. Il n’était pas de ces hauts fonctionnaires
qui, sous prétexte de la pérennité de l’Etat, ont, pendant l’occupation et
pendant la guerre, collaboré avec Vichy.
Malgré sa brillante carrière, Jean Moulin était resté d’une grande
simplicité ; avoir été, à [trente-huit] ans, le plus jeune Préfet à Rodez n’avait
en rien entamé son sens des contacts humains et sa gentillesse.
Ce n’était pas un personnage austère : il était méridional ! Sa région,
c’était Béziers, Montpellier, Saint-Andiol, et il avait le caractère gai, rieur,
enjoué des méridionaux. Il aimait la vie. Lui qui n’avait jamais craint la
mort, il adorait la vie. C’était un excellent vivant, un sportif. Il faisait
beaucoup de sport ; il a fait beaucoup de ski, il en a fait avec Pierre Cot […].
Il faisait du vélo, et j’ai fait avec lui beaucoup de vélo. Lorsqu’il était préfet
de l’Aveyron, à Rodez, je suis allé le voir, et nous avons fait ensemble à
bicyclette les gorges du Tarn.
Il avait une sensibilité d’artiste et un humour percutant qui lui ont inspiré
de nombreuses caricatures amusantes et aussi des dessins de talent très
émouvants […]. En particulier, lorsqu’il était Sous-Préfet de Châteaulin en
Bretagne, il a, sous le nom de Romanin, illustré Armor de Tristan Corbière,
et parmi ses illustrations, il y a celle-ci, « La fosse de Conlie », de la guerre
de 1870 […]. Lorsque les Déportés sont rentrés et ont vu cette gravure, ils se
sont écriés : « Ce sont nos camps de concentration ! » C’était peut-être une
prémonition de Jean Moulin.
Mais Jean Moulin était un homme politique. A ce sujet, beaucoup
d’erreurs ont été commises ; après la guerre, beaucoup ont voulu l’accaparer.
J’ai été aussi surpris d’entendre qu’un Te Deum avait été consacré à sa
mémoire à Chartres que d’entendre dire qu’il était communiste. En fait, Jean
Moulin était un fervent républicain. Son père, Antoine Moulin, professeur
d’histoire à Béziers, président de la section locale de la Ligue des Droits de
l’Homme, avait élevé ses enfants dans le respect de la République et de la
laïcité de l’Etat.
Jean Moulin appartenait, avant la guerre, comme moi-même, au Parti
Radical Socialiste. Il était partisan de l’union des forces démocratiques. Il fut
un « homme du Front populaire sans sectarisme », et a su s’élever au-dessus
de ses opinions pour rassembler la Résistance. Antifasciste convaincu, il eut
une claire vision du danger que faisaient courir, à la paix et aux libertés, le
nazisme en Allemagne et le fascisme en Italie.
27 C’est ainsi qu’au Cabinet de Pierre Cot, nous avons participé, ensemble
et avec Frédéric-Henri Manhès […], à l’aide aux Républicains espagnols. Le
Gouvernement [de Léon Blum] avait malheureusement adhéré à la politique
de « non intervention » qui était transgressée, bien sûr, par l’Italie fasciste et
par l’Allemagne nazie. Nous avons fourni quelques avions et quelques armes
aux Républicains espagnols, malheureusement pas assez. Nous avons dû
recourir, à l’époque, à des méthodes peu régulières, et, si je puis dire, c’est
en somme là que Jean Moulin, Robert Chambeiron et moi, avons fait un peu
notre apprentissage de la clandestinité. Bien sûr, il n’y avait pas les dangers
que nous avons tous courus, après, dans la Résistance, mais, déjà, nous
devions agir clandestinement […].
Cette aide à la République espagnole a soulevé de vives critiques [de la
part] de la droite. On accusait Pierre Cot et Jean Moulin de dilapider
l’aviation française, de la priver d’avions qui auraient été utiles en cas de
guerre. A ce propos, je voudrais vous citer un passage d’une lettre que Jean
Moulin adressait à un de ses amis, le Docteur Mans, qui était le Directeur
des Services de Santé de la Somme où Jean Moulin avait été Secrétaire
Général […]. Voici ce qu’il disait au Docteur Mans qui lui [avait demandé] :
« Mais qu’est-ce que vous êtes en train de faire ? »
« Si les pays démocratiques et nous-mêmes ne portons pas secours aux
Républicains espagnols, ils ne tarderont pas à être écrasés. Les dictateurs,
grisés par ce succès, poursuivront de plus belle leur politique d’agression ;
Hitler, surtout, s’attaquera à l’Autriche, à la Pologne, à la Tchécoslovaquie,
et ce sera notre tour ensuite d’être menacés. Nous devons aider les
Républicains espagnols si nous ne voulons pas courir à la catastrophe. » Cela
montre la lucidité de Jean Moulin, dont parlait tout à l’heure Marie-Claude
Vaillant-Couturier.
Au mois de septembre 1939, la guerre est déclarée. Jean Moulin est
Préfet de l’Eure-et-Loir à Chartres. En patriote courageux, il avait multiplié
les démarches pour ne pas être « affecté spécial » et pour partir au front.
Malgré toutes ses démarches, toutes ses lettres, dont nous avons encore les
minutes, il essuie le refus du Gouvernement, et il reste à son poste de Préfet
de Chartres. [Là], au moment de la débâcle de 1940, il assiste, malgré ses
exhortations, à l’exode des habitants de la ville et même des fonctionnaires
de la Préfecture où il reste presque seul […]. Inlassablement, Jean Moulin
organise, avec des moyens de fortune, l’hébergement et le ravitaillement des
réfugiés et les soins aux blessés, avec l’aide des Sœurs de Saint-Paul qui,
écrit-il, « s’élèveront, en ces heures tragiques, à la hauteur de leurs plus
belles traditions d’héroïsme et de bonté. Elles seront les bons anges de notre
misère. »
Le 17 juin, les troupes allemandes entrent dans la ville de Chartres. Jean
Moulin les attend dans la cour de la Préfecture. Les Allemands sont surpris
de trouver cet homme en uniforme de Préfet ; ils n’en ont pas rencontré
jusque-là. Ils veulent lui faire signer un protocole attestant que des « troupes
28 noires » – sénégalaises – de l’Armée française ont massacré des enfants et
mutilé des femmes après les avoir violées. En fait, ces massacres sont dus
aux bombardements de l’aviation allemande.
Jean Moulin refuse hautement de signer un document qui serait
déshonorant pour l’Armée française. Il est alors torturé pendant des heures.
Les détails de cette torture figurent dans le Journal de Jean Moulin. Bien
sûr, la torture n’était pas, à cette époque, organisée scientifiquement comme
elle l’a été par la suite, comme vous l’avez subie lors de votre arrestation par
la Gestapo ou même par des services français, et surtout comme vous l’avez
subie dans les camps, mais, déjà, le récit de Jean Moulin montre ce
qu’étaient cette cruauté et la barbarie nazies. Le soir, les S.S., n’ayant pu
obtenir sa signature, jettent Jean Moulin dans un réduit où ils veulent lui
faire passer la nuit avec un [Africain]. En même temps, ils lui signifient que,
le lendemain, ils le feront signer.
Jean Moulin sait qu’il est à la limite de ses forces. De crainte d’être
contraint de donner sa signature le lendemain, il se tranche la gorge avec un
éclat de verre qu’il trouve sur le sol. Par miracle, il est sauvé. A l’aube, une
patrouille passe qui, voyant cet homme en uniforme de Préfet, avec un trou
béant à la gorge et couvert de sang, s’affole et le remet aux mains d’un
médecin major qui le fait soigner à l’hôpital. Le 17 juin 1940, la veille de
l’appel historique du Général de Gaulle, Jean Moulin avait déjà résisté et
engagé sa vie pour la Patrie.

Lorsque j’ai été démobilisé, en août 1940, j’ai regagné Paris, et je suis
allé voir, dès le mois de septembre, Jean Moulin à Chartres. Un certain
nombre de fonctionnaires étaient rentrés, mais pas encore tous, et Jean
Moulin était là, avec, bien sûr, son pansement à la gorge. Nous avons passé
une journée ensemble. Il m’a raconté, très brièvement, ce qui s’était passé,
parce qu’il n’aimait pas se vanter et il ne voulait pas montrer combien il
avait souffert.
Dès cette époque, j’ai compris qu’il était convaincu de la défaite, à terme,
des nazis, qu’il était sûr que le peuple de France se lèverait pour résister à
l’occupant. Nous avons évoqué sa situation administrative : devait-il
démissionner ou devait-il attendre sa révocation qui ne faisait aucun doute ?
Il était perplexe. Je l’ai, pour ma part, engagé à attendre sa révocation qui ne
devait pas tarder, parce que j’ai pensé que cela lui donnerait quelques
semaines de répit pour préparer son départ en zone Sud et organiser son
action clandestine. Il a été de mon avis. Finalement, il n’a pas démissionné,
et, le 2 novembre, il était révoqué par Pétain. Dès sa révocation, Jean Moulin
vient à Paris, il me voit à plusieurs reprises, et, là, il me précise déjà ses
projets ; il savait parfaitement ce qu’il voulait faire. Il était sûr que des
groupes de résistance allaient se former. Il voulait prendre contact avec eux,
et, dès cette époque, il m’a dit qu’il voulait aller à Londres pour se faire
donner, par le Général de Gaulle, une mission de coordination de la
29 Résistance française. Pour ma part, il m’a demandé, avec Chambeiron, de
contacter les quelques personnalités antifascistes que nous connaissions, et
nous en connaissions pas mal, Jean Moulin, Pierre Cot et moi, car nous
avions milité ensemble au Rassemblement Universel pour la Paix,
mouvement dans lequel militaient de nombreux antifascistes convaincus, de
toutes tendances, de Paul Reynaud jusqu’à Marcel Cachin en passant par
Léon Jouhaux. Nous pouvions avoir confiance en eux, tous militaient depuis
des années contre la montée du fascisme, et Jean Moulin nous a demandé de
contacter ces personnalités. C’est ainsi que nous avons pu, dès cette époque,
entrer en liaison avec, en particulier, Charles Laurent, qui était secrétaire de
la Fédération des Fonctionnaires, Robert Lacoste, et d’autres qui, tous, ont
joué par la suite un rôle important dans la Résistance.
Jean Moulin, lui, est parti pour la zone Sud, pour faire l’inventaire des
mouvements, des groupes de Résistance et préparer son départ pour Londres.
Cette préparation a été longue, et c’est seulement au mois de septembre 1941
qu’il a pu partir pour rejoindre le Général de Gaulle en décembre […].

Je voudrais encore évoquer les derniers instants que j’ai passés avec Jean
Moulin à Paris. C’était il y a quarante ans, le 30 mai 1943 ; j’ai déjeuné avec
lui, rue Dulong, à son dernier domicile clandestin, chez Madame de
Bretagne, une amie de mon épouse. Il m’annonça sa décision de repartir
pour la zone Sud : le Conseil National de la Résistance avait été installé,
comme vous le savez, le 27 mai 1943. J’essayai de le dissuader de ce
voyage, car je savais, comme lui-même, qu’il était de plus en plus traqué par
la Gestapo, et j’avais les plus grandes craintes pour sa sécurité. Il me répéta
ce qu’il m’avait souvent dit, que, depuis Chartres, il était un mort en sursis,
et il partit malgré tout. Il me quitta au métro Rome, et je lui ai demandé qu’il
ne reste pas trop longtemps ; il m’a promis que son séjour serait bref et qu’il
serait de retour le 20 juin, date de son anniversaire. Mais, le 9 juin, le
Général Delestraint, chef de l’Armée Secrète, était arrêté au métro « La
Muette », à Paris. L’Armée Secrète était décapitée. Il fallait un nouveau chef
pour réorganiser le commandement. Jean Moulin a dû prolonger son séjour
en zone Sud.
Empêché de tenir la promesse qu’il m’avait faite, il me fit passer, par [le
chef de] son Secrétariat, Daniel Cordier, un message m’indiquant qu’il serait
là le 24 juin, jour de la Saint-Jean. Hélas, à la suite d’une trahison, il était
arrêté par la Gestapo, le 21 juin, à Caluire […].
Torturé à mort au fort de Montluc par Klaus Barbie, Jean Moulin, qui
savait tout, n’avoua rien. Il connaissait tout notre dispositif de sécurité ; il
savait comment nous joindre. J’étais tellement sûr de lui que je n’ai rien
changé à ce dispositif.
La Résistance intérieure avait perdu son chef et le Général de Gaulle son
Délégué. Mais le but que [Jean Moulin] s’était assigné était atteint : il avait
réussi à fédérer, au sein du C.N.R., non seulement les mouvements de
30 Résistance, mais aussi les représentants des organisations syndicales et les
éléments résistants des anciens partis politiques, de la Fédération
Républicaine de Louis Marin jusqu’au Parti Communiste. C’est cette union
qui renforça considérablement l’autorité du Général de Gaulle auprès des
Alliés, et c’est pourquoi la France, qui, en 1940, subissait la défaite la plus
humiliante de son histoire, se trouvait, cinq ans plus tard, le 8 mai 1945, au
premier rang des nations victorieuses.
Un tel miracle, nous le devons à toutes les énergies nationales qui se sont
groupées et dressées contre l’occupant, contre l’abandon et contre la
trahison.
Certes, nous devons une profonde reconnaissance aux Alliés, aux tanks
de Patton et de Montgomery, aux héros de Stalingrad. Mais, si la France a pu
reprendre, la tête haute, sa place parmi les plus grandes nations
démocratiques, c’est grâce au patriotisme de tous ceux qui, du Général de
Gaulle à Jean Moulin, en passant par Marcel Paul, Frédéric-Henri Manhès et
les plus obscurs des maquisards et Déportés, ont consenti le sacrifice
suprême pour secouer le joug de l’envahisseur, pour libérer le sol de France
et sauver la Démocratie […].


[Texte obligeamment communiqué par Danièle Baron, Bibliothécaire à la
F.N.I.D.R.P., 16 rue Leroux, 75116, Paris]
31 Sylvain Diet

Souvenirs sur Jean Moulin
la Résistance en Aveyron et la campagne d’Alsace


Sylvain Diet est né le 27 août 1918, à Boisseron, dans l’Hérault, où son
grand-père paternel avait été instituteur sous le second Empire. Sylvain est le
e siècle et receveur des P.T.T. à fils d’Emile Diet, né à l’extrême fin du XIX
Rodez, tandis que sa mère est directrice d’Ecole élémentaire à Marcillac, à
quelques kilomètres de Rodez.
Le père de Sylvain, Emile Diet, milite, depuis sa jeunesse, au sein du
Parti socialiste S.F.I.O. ; dans les années 1930, c’est un ami personnel de
Pierre Cot et de Jean Zay ; il se liera également avec Jean Moulin. Après
avoir fait la guerre de 1914-1918 comme simple soldat, il s’engagera en
1939-1940, et, démobilisé, cherchera à ressusciter la section S.F.I.O. de
l’Aveyron, agira dans la clandestinité en faveur de la Résistance, et
rejoindra, en 1943-1944, un maquis de l’Armée Secrète de l’Aveyron où il
sera promu au grade de commandant. La Libération acquise et la paix
revenue, il animera encore le Parti socialiste de l’Aveyron avec un
professeur de l’Ecole Primaire Supérieure de Rodez nommé Cognier.
En 1936, Sylvain Diet, adolescent, se passionne pour le Front Populaire.
Au printemps 1937 puis en 1938-1939, il a la chance d’approcher Jean
Moulin à diverses reprises, et ces rencontres le marquent suffisamment pour
qu’il s’en souvienne parfaitement près de 75 ans plus tard. Le premier
contact a lieu au printemps 1937 à Marcillac : le jeune Sylvain attend sa
mère devant l’Ecole primaire. Il voit s’avancer vers lui deux hommes dont
l’un lui adresse la parole et se présente : « Je suis le nouveau Préfet de
l’Aveyron et je fais mes premières tournées dans le département. » Le haut
fonctionnaire, très élégant, donne l’impression d’énergie et de cordialité ;
son regard frappe par la vivacité et la perspicacité. Il interroge le garçon avec
précision et pertinence d’abord sur Marcillac, puis sur ses activités et enfin
sur ses propres sentiments : « Est-ce que les événements que nous vivons
vous intéressent ? » Il écoute, avec beaucoup d’attention, les réponses du
jeune homme.
La seconde rencontre a lieu en 1938-1939, à la Préfecture de Rodez où
Emile Diet, responsable départemental de la S.F.I.O., se rend fréquemment
pour converser avec le Préfet et évoquer avec lui les problèmes politiques
locaux et nationaux. Ce jour-là, Sylvain, étudiant à Toulouse, accompagne
son père, et, dans le couloir de la Préfecture, Jean Moulin s’avance vers eux,
souriant. La conversation s’engage, chaleureuse, à bâtons rompus, puis se
poursuit, beaucoup plus sérieuse et précise, dans le bureau du Préfet.
D’autres rencontres ont lieu mais Sylvain Diet est surtout frappé par les
deux premières : il éprouve une semblable émotion lorsque, à la Faculté des
32 Lettres de Toulouse, où il prépare sa Licence de Lettres classiques, il suit les
cours de Raymond Naves (éminent spécialiste de la littérature française du
eXVIII siècle qui sera fusillé par les Allemands), et lorsque, à Toulouse
toujours, il a l’occasion d’approcher Monseigneur Salièges, l’Archevêque
qui s’illustrera, après 1940, par son refus de la collaboration… Ces trois
figures l’inspireront lorsque, le moment venu, il entrera dans la Résistance.
En 1938-1939, Sylvain Diet est donc étudiant. A l’automne, il est révolté
et atterré par les accords de Munich, ce qui le conduit à s’engager
concrètement dans la lutte antifasciste. A Toulouse, ville proche de
l’Espagne, la solidarité s’organise en faveur des Républicains espagnols :
Sylvain, avec d’autres camarades étudiants, collecte des fonds, des
médicaments, des armes légères qu’il fait parvenir aux combattants
espagnols, sans lui-même s’impliquer dans les opérations militaires. Il fait
alors l’apprentissage de l’action clandestine en accomplissant, à différentes
reprises, par train, de Toulouse à Barcelone, plusieurs missions secrètes. De
cet engagement, il conservera, toute sa vie, de très vives amitiés avec les
Républicains espagnols.
En septembre 1939, Sylvain Diet est mobilisé : cette situation nouvelle
l’émeut assez peu car il s’y est préparé mentalement depuis longtemps. Il est
frappé alors par l’absence totale de motivation des jeunes gens qu’il croise et
dont la seule préoccupation est le regret de devoir quitter leur existence
habituelle et leurs relations féminines… Sylvain, lui, se sent davantage la
« fibre patriotique », ou plus exactement, à ses yeux, le combat pour la
France est aussi celui pour la République et la liberté humaine. Le voici
fantassin, ce qui ne lui plaît guère : il obtient d’être muté dans l’aviation et
effectue des stages de pilotage à Châteauroux comme « aviateur en ballon ».
Hélas, en été 1940, il est démobilisé sans même avoir combattu, avec, au
cœur, l’amertume terrible de la défaite – tellement prévisible – et la tristesse
de voir l’arrivée au pouvoir du « maréchal » Pétain, dont le dernier poste a
été l’ambassade de France auprès de Franco.
Sylvain retourne dans l’Aveyron : il est personnellement triste car il
aurait aimé rejoindre Londres, ce qu’ont pu faire deux de ses camarades dont
le premier mourra quelques mois plus tard, s’empoisonnant volontairement
afin de ne pas parler après son arrestation, et dont le second sera tué en 1944
dans un combat aérien. Sylvain, qui n’a pas encore terminé sa Licence,
demande et obtient un poste d’instituteur. Très tôt, il ressent le besoin de
résister, de quelque façon que ce soit. Autour de lui, dans sa famille, on
éprouve le même sentiment : son père comme sa mère sont tous deux
révoltés contre la politique de collaboration incarnée par le régime de Vichy
qui fait la chasse aux militants républicains et livre les Juifs aux Allemands.
Sylvain Diet commence par diffuser, autour de lui, des publications hostiles
à Vichy et des tracts appelant à s’insurger contre l’occupant. Puis vient le
temps de l’action directe contre les officines de collaboration, et enfin celui
des tout premiers maquis de l’Aveyron.
33 C’est à ce moment que le garçon entre en contact avec Henriette
Maillebiau, une institutrice très belle, âgée de 3 ans de plus que lui, et dont le
tempérament et l’esprit de décision l’impressionnent. Il se souviendra toute
sa vie de leur première rencontre : « C’était dans un petit chemin. Elle m’a
pris la main et on ne s’est plus quittés. » Elle est déjà agent de liaison des
Mouvements Unis de Résistance, et blonde, élégante, vive, elle n’hésite pas,
avec un cran exceptionnel, à espionner les Allemands… Un jour de début
1944, un beau jeune homme vient frapper à la porte d’Henriette pour lui
demander de trouver un endroit discret, dans la campagne, entre Rignac et
Rieupeyroux, où pourront se cacher quelques garçons en situation
irrégulière. Henriette accepte aussitôt : elle parle l’occitan ; elle entretient
d’excellentes relations avec les paysans du village ; elle connaît les lieux.
Elle repère, très vite, au Regardet, dans une châtaigneraie, une cabane de
charbonnier où l’on n’accède que difficilement, par des sentiers. Six jeunes
gens viennent immédiatement s’installer là, sous les ordres du commandant
« Leroy » (en réalité De Willé, c’est-à-dire Weill, un officier de carrière
versé dans la réserve)… C’est l’embryon de ce qui deviendra le maquis Du
Guesclin, un des plus importants de l’Aveyron où Sylvain Diet, « Capitaine
Olivier », joue un rôle de premier plan.
Le « bouche à oreille » faisant son œuvre, le maquis se peuple très vite :
150, 200, puis 500 hommes au printemps 1944. Le recrutement, d’abord
individuel, s’accélère lorsque les gendarmes du canton, qui ont grande
confiance en Sylvain Diet et dont deux sont ses amis personnels –
notamment Pradal qui mourra en Indochine –, envoient systématiquement
les jeunes réfractaires au maquis du Regardet. Il y a bientôt là, outre des
Aveyronnais qui veulent échapper au S.T.O. et combattre, un groupe de
légionnaires très solides et très droits, prêts à se faire tuer pour protéger les
jeunes maquisards, des Allemands antifascistes ou déserteurs, une section de
Polonais, deux sections d’Espagnols, des individus très divers, un Africain,
un Malgache, un Lithuanien, un Estonien, un Argentin…
En général, ces garçons se conduisent bien, d’ailleurs le commandant
Leroy et le capitaine Olivier y veillent. Cependant, parmi eux, un ancien
détenu, récemment sorti de la prison de Villefranche-de-Rouergue, se livre à
des méfaits qui discréditent le maquis et deviennent dangereux pour la
sécurité de tous : Sylvain et ses camarades procèdent à un jugement et
passent l’homme par les armes.
Comme la discipline du maquis est efficace, un agriculteur de Rignac,
influent dans le canton, se porte garant, et la région entière manifeste son
estime pour les maquisards par sa discrétion totale puis par sa solidarité, ce
qui est important pour résoudre les problèmes d’alimentation. A cet égard,
précisément, le cuisinier, garçon solide qui porte fort bien le pseudonyme de
« La Terreur », dirige les séances d’épluchage des légumes et la confection
de soupes qui laisseront des souvenirs délicieux. Les poissons braconnés
dans l’Aveyron améliorent l’ordinaire.
34 Grâce à des complicités dans l’intendance militaire, grâce à des vols dans
les casernes de G.M.R. et grâce au frère d’Henriette, résistant qui se trouve
être tailleur, le maquis réussit à vêtir d’uniformes la plupart de ses membres.
Les armes parviennent en nombre suffisant : hélas, les munitions manquent,
ce qui ne facilite pas l’entraînement.
Au maquis, les journées se succèdent bien remplies. Le matin, salut aux
couleurs ; présentation des armes ; proclamation des nouvelles reçues par la
T.S.F. d’Henriette ; exercices d’entraînement très stricts, sous les ordres du
commandant Leroy , mais les séances de tirs sont limitées car il ne faut pas
attirer l’attention de l’occupant ni sacrifier les munitions. Quand un nouveau
venu arrive, on lui fait immédiatement quitter ses habits, prendre un bain
dans l’Aveyron, revêtir une tenue militaire… On parle peu de politique ; il
n’y a qu’une motivation et elle est commune à tous : le combat contre les
Allemands, les gestapistes français, les séides de Laval, les pétainistes, les
G.M.R.. Or, dans l’Aveyron, les membres français de la Gestapo et de la
Milice existent aussi, même s’ils viennent, pour l’essentiel, d’autres
départements, et ils ne font pas de cadeau à la Résistance.
Les contacts avec les autres maquis – hormis des opérations militaires
nécessitant le regroupement d’importants effectifs – sont peu fréquents :
bons avec celui d’Antoine – personnellement lié avec le capitaine Olivier –, vec ceux du bassin houiller et du nord du département, inexistants
avec d’autres. Le maquis Du Guesclin appartient à l’Armée Secrète ; il ne
travaille pas avec celui des F.T.P. commandé par Marc, homme courageux
que Sylvain respecte mais rencontre peu.
Outre ses fonctions de patron du maquis Du Guesclin, Sylvain Diet
assure la liaison entre certains maquis de l’Aveyron et le Directoire Régional
de la R.3 (Région militaire du Languedoc). Il se rend régulièrement à
Montpellier, faisant les trajets aller et retour dans des conditions difficiles : il
faut circuler à pied, éviter les patrouilles allemandes, suivre les chemins peu
fréquentés, de nuit, dans la campagne, et subir parfois l’assaut des chiens
que les paysans n’attachent pas en dehors des heures de jour ; il lui arrive
d’être contraint, pour se défendre contre ces animaux, de s’accroupir sur le
sol et cingler, avec son ceinturon, les pattes des molosses… A Montpellier,
le capitaine Olivier est reçu par les trois responsables de la R.3 : Noguères
(« Mathias »), Missa (« L’Eveillé »), et surtout Gilbert de Chambrun
(« Carrel »), un diplomate de carrière, chef des F.F.I. du Languedoc, homme
de qualité exceptionnelle, courtois et fin, doué d’une grande autorité
personnelle.
Il y a, aussi et surtout, les opérations militaires. Plus que des combats
collectifs, Sylvain Diet se souvient principalement des coups de main qu’il a
effectués seul ou en compagnie d’un ou deux camarades : actions de
sabotages ou attentats contre des officiers allemands et des membres de la
Gestapo ou de la Milice. Quelques véritables engagements militaires ont
lieu, dont les historiens rendront compte par la suite… Par exemple, le
35 capitaine Olivier, ainsi que 20 de ses camarades et une dizaine d’hommes du
maquis d’Antoine, attaquent un convoi allemand : ils endommagent un
camion ennemi, en détruisent 4 complètement, et 40 Allemands sont tués.
Sylvain Diet se souvient aussi de l’affaire du milicien qui a fait arrêter et
assassiner son camarade Lavergne, un des meilleurs maquisards de Du
Guesclin. Il est informé un jour que ce milicien se trouve au Commissariat
de Villefranche-de-Rouergue et vient de demander une voiture pour être
raccompagné à la Kommandantur de Rodez… Sylvain se rend aussitôt, avec
sa Traction avant, au Commissariat, et se présente : « Je suis le chauffeur de
taxi qui doit conduire quelqu’un à Rodez ! » Le Commissaire, qui souhaite
que le milicien quitte le plus vite possible son service, ne pose pas de
question, et Sylvain, en compagnie de deux autres camarades heureusement
survenus sur les lieux, embarque le milicien. Dans sa hâte d’atteindre le
maquis –où il veut confronter le milicien avec des témoins-, Sylvain fait
éclater un pneu. Avec ses camarades, pistolet au poing, il gagne une ferme
isolée où la jeune paysanne enceinte qui leur ouvre sa porte s’évanouit de
frayeur et ressent les premières douleurs de l’accouchement. Deux
camarades vont rapidement chercher des secours et récupérer une autre
voiture : le milicien est conduit au maquis, confondu par les témoins, jugé et
exécuté.
Après les combats de la Libération, Sylvain Diet et plusieurs de ses
camarades rejoignent, en septembre 1944, la Brigade Légère du Languedoc
et sont intégrés dans un bataillon de fantassins de l’Armée de De Lattre. Ils
se battent en Alsace, en Lorraine, et surtout dans la forêt de la Hardt, durant
l’hiver si rigoureux de 1944-1945 : les combats sont terribles, l’ennemi
s’accrochant à chaque pouce de terrain. A quelques mètres des lignes
allemandes, Sylvain et ses compagnons patrouillent, dans le froid glacial et
la neige. Lorsqu’ils sont relevés et peuvent se replier vers le village voisin,
ce n’est que pour de brèves heures, et ils doivent repartir pour l’horreur.
Sylvain Diet se reverra toujours marcher, halluciné, dans la neige et le
brouillard, transportant, à bout de bras, les corps de ses camarades abattus,
parfois même des morceaux de corps. Soixante-six ans plus tard, il en rêvera
toujours : ses camarades viendront hanter ses nuits, avec leurs bouches
tordues par la mort et le gel, avec leurs yeux révulsés, et il les entendra
l’appeler : « Tu viens, Sylvain ! » Dans la forêt de la Hardt, ce n’est pas la
peur de la mort qui le mine – il n’a jamais éprouvé ce sentiment – mais
l’angoisse, dira-t-il plus tard. Il échappe lui-même à la mort à diverses
reprises, notamment quand une balle lui lacère le cuir chevelu et la nuque et
qu’une autre l’atteint à la poitrine… Lorsque est acquise la victoire du 8 mai
1945, officier de carrière par son engagement, Sylvain Diet occupe, durant
quelques mois, le territoire allemand : avec sa compagnie, il découvre,
horrifié, les camps de concentration et les fosses communes permettant
d’imaginer ce qui s’est passé là.

36
Aujourd’hui, Sylvain Diet vit à Montpellier, au milieu de ses livres, à
proximité de sa fille Sylvaine ; son épouse Henriette vient de s’en aller :
« Elle a été tellement courageuse et notre amour était tellement intact »,
confie-t-il. Le soir, relisant, dans le texte grec, le théâtre d’Aristophane, il
pense à son maître Raymond Naves, fusillé par les Allemands, à ses frères
de combat, morts dans la forêt de la Hardt ou ailleurs, à Monseigneur
Salièges, exemplaire archevêque de Toulouse, et lui revient aussi, parmi ses
souvenirs d’adolescence, le lumineux visage de Jean Moulin, l’accueillant,
avec son père, dans son bureau de la Préfecture de Rodez, en mars 1936 .

[Note rédigée par François Berriot, d’après un entretien réalisé en
mai 2011]
37 Robert Chambeiron

Mémoire de Jean Moulin


Du plus loin que je remonte dans mes souvenirs d’enfance et dans les
traditions de ma famille, il y a les idéaux de la République. Ma mère est
issue d’une lignée républicaine, et un de mes ancêtres, peintre de renom,
avait travaillé dans l’atelier de Delacroix – ce qui revêtait alors une
signification artistique autant que politique – et peint, entre autres, les
plafonds de la sous-préfecture de Dinan. Mes grands-pères, maternel et
paternel, avaient encouru une condamnation pour avoir, tous deux,
emanifesté, au début du XX siècle, dans une église de Dinan, en faveur de la
séparation du culte et de l’Etat. Mon père, lui, se situait très nettement « à
gauche », et moi-même, baignant depuis toujours dans une atmosphère de
ferveur pour la liberté, la démocratie, la justice sociale, j’ai, dès mon
adolescence, milité dans des organisations préparant l’avènement du Front
populaire.
J’ai passé avec succès mon Baccalauréat, puis j’ai préparé une Licence de
Droit. Lorsque le temps du service militaire est venu, j’ai opté pour
l’Aviation. En effet, mes camarades de lutte me répétaient qu’il fallait
absolument, pour contrebalancer l’influence d’éléments « de droite » assez
nombreux au sein de l’Armée de l’Air, demander à être recruté dans
l’Aviation… Peu de temps après avoir endossé l’uniforme, j’ai été convoqué
par le commandant de mon unité qui m’a annoncé que j’étais affecté à la
Base aérienne 117 du Ministère de l’Air, Porte Ballard. Là, un
souslieutenant connaissant bien les lieux m’a dit :
« Ici, il y a trois compagnies : dans la première, tu seras de corvée de
balayage ; dans la troisième tu passeras ton temps au poste de garde ;
demande la seconde, car tu auras une affectation au Ministère ! »
J’ai naturellement suivi ce conseil, et deux semaines plus tard, je me suis
retrouvé dans un bureau où officiaient des fonctionnaires tous plus âgés que
moi.
Au bout de deux mois, j’ai eu un entretien avec mon capitaine :
« Chambeiron, accepteriez-vous de travailler au Cabinet du Ministre ?
- Mon capitaine, je ne m’en sens pas capable.
- Mais si, vous en êtes capable, puisque c’est moi qui vous le propose ! »
C’était là une grande leçon, et je ne l’ai jamais oubliée.
En début 1937, j’ai donc été affecté au Secrétariat particulier de Pierre
Cot, le jeune et talentueux Ministre de l’Air qui, par diverses voies,
s’efforçait alors de structurer et démocratiser son ministère, créant
« l’aviation populaire », encourageant le retour, dans les services actifs,
d’officiers républicains déjà en en retraite, par exemple le Commandant
38 Henri Manhès, héros de la guerre de 1914-1918 et fervent républicain, qui
venait de reprendre du service, en 1936, à la veille de ses 50 ans.
Au Secrétariat particulier, j’étais placé sous les ordres d’un lieutenant
sympathique qui m’offrait des promenades acrobatiques dans le ciel de la
région parisienne. Cependant le directeur du service était Pierre Meunier,
haut fonctionnaire des Finances et ami personnel du Ministre. Or Pierre
Meunier, bourguignon amateur de bonne chère, dut un jour être hospitalisé,
pour plusieurs semaines, à la suite d’une sérieuse intoxication alimentaire
provoquée par la consommation excessive de gibier faisandé.
Un matin, tandis que je prenais mon service, le Chef de cabinet, que je
n’avais jamais vu et qui siégeait à quelques mètres du bureau où je
travaillais, me fit appeler. J’avais 21 ans, et je me présentai à lui, un peu
intimidé ; je vis en face de moi un homme jeune, aux yeux noirs et très vifs,
à la chevelure abondante, chaleureux comme peut l’être un méridional mais
respirant une sorte d’autorité naturelle. C’était Jean Moulin.
« Monsieur Meunier est absent pour plusieurs semaines. Vous allez le
remplacer à la tête du Secrétariat particulier.
- Mais c’est impossible, Monsieur le Directeur. Je suis trop jeune : je
n’oserai jamais donner des directives à des fonctionnaires plus âgés et plus
expérimentés que moi !
- Monsieur Chambeiron, j’en ai parlé à Monsieur le Ministre, et c’est moi
qui décide. Demain matin, vous vous installerez dans le Bureau de Monsieur
Meunier. »
L’homme semblait avenant et cordial, mais le ton n’admettait pas de
réplique. Je m’installai donc dans le bureau du directeur du Secrétariat
particulier : il y avait une table immense et un nombre impressionnant de
téléphones. J’étais à peine remis de mes émotions qu’un des téléphones
sonna ; je le pris tranquillement. Une voix sèche : « Venez dans mon
bureau ! » C’était Pierre Cot en personne.
Lorsque j’arrivai à la porte du bureau du Ministre, les huissiers m’en
refusèrent l’accès et je dus leur expliquer qu’on m’avait convoqué. Je
pénétrai dans le saint des saints ; le Ministre était occupé à rédiger de petites
notes destinées à transmettre ses directives quotidiennes ; il me toisa et me
dit sèchement :
« Mais qu’est-ce que vous fichez ici ? Qui vous a dit de venir ? »
Je balbutiai quelques mots et me retirai, courant chez le Chef de Cabinet
afin d’exposer ma mésaventure. Jean Moulin rit, de ce rire joyeux et
communicatif qui a frappé tous ceux qui l’ont approché :
« Ne vous inquiétez pas. Attendez-moi une seconde ! »
Il décrocha un téléphone, et je l’entendis dire : « Pierre, il faut que je te
parle un instant : peux-tu me recevoir ? » Il sortit, revint immédiatement, et
me dit en souriant :
« C’est arrangé, Monsieur le Ministre vous attend ! »
39 Désormais, chaque jour, je verrai le Chef de Cabinet : je serai frappé par
son caractère jovial, chaleureux, par sa très grande vivacité intellectuelle,
son réalisme, sa capacité à écouter et à convaincre plutôt qu’à imposer. Mais
je relèverai aussi cette autorité qui faisait que chacun le respectait et qu’il
apparaissait effectivement, aux yeux de tous les chefs de services, comme le
représentant personnel du Ministre.
Quelques faits, dès lors, me semblèrent révélateurs, par exemple
l’incident survenu à la base aérienne de Chartres. Chaque année, il était de
tradition que le Ministre de l’Air, accompagné de son Chef d’état-major et
de son Chef de Cabinet, inspecte une base aérienne, et qu’à l’issue de cette
visite, le Ministre et ses collaborateurs reçoivent le salut des officiers
supérieurs de la base. En 1936, c’est à Chartres qu’eut lieu ce rituel, et, à la
fin de l’inspection, le général commandant la base, membre notoire de la
Cagoule, refusa de serrer la main du Ministre. Pierre Cot, furieux, retourna
immédiatement à Paris et imposa trente jours d’arrêt de rigueur au général.
On peut imaginer que Jean Moulin, scandalisé par ce défi à l’autorité de la
République, n’avait pas manqué d’approuver la ferme réaction de à son
patron. Il devait d’ailleurs se souvenir plus tard de cette affaire, lorsque, au
début de l’année 1940, invité en tant que Préfet de l’Eure-et-Loir à un repas
réunissant l’état-major de la Marine replié à Maintenon, il eut la stupéfaction
d’entendre l’Amiral Darlan porter un toast en prononçant ces mots :
« Messieurs, cette guerre n’est pas la nôtre ! » La haine du Front populaire et
l’anglophobie s’exprimaient là sans vergogne.
Cependant, en 1936, une grande affaire divisa le Front populaire : en
Espagne, le pronunciamento de Franco, appuyé par le nazisme allemand et
par le fascisme italien, mettait en danger de mort la République espagnole et
la démocratie en Europe. Léon Blum, déchiré dans ses sentiments
personnels, engagea son gouvernement dans le politique de non intervention
que prônait l’Angleterre. Quelques ministres jugèrent, en leur âme et
conscience, que la République française ne pouvait manquer aux
engagements pris à l’égard de sa jeune sœur espagnole, dès 1934, et Pierre
Cot, Vincent Auriol, Jean Zay s’engagèrent concrètement, avec l’accord
tacite de Léon Blum, dans le soutien à l’Espagne républicaine. Pierre Cot,
Ministre de l’Air, apparut en première ligne, et c’est bien entendu Jean
Moulin, Chef de Cabinet, qui négocia la vente, au gouvernement légal de
l’Espagne, d’appareils fabriqués par des sociétés civiles françaises et que
l’Espagne ou un pays tiers se chargeait de transformer en avions de chasse.
Une grande partie de la presse de droite se déchaîna, et pour longtemps,
contre le Ministre de l’Air et contre ses collaborateurs, accusés d’affaiblir la
défense aérienne française. C’est d’ailleurs à cette époque qu’André Malraux
prit contact avec notre Cabinet, au sujet de son propre engagement aux côtés
de l’Espagne républicaine.
Désormais, il m’arriva de participer à des séances de travail consacrées à
cette importante affaire, avec le Chef de Cabinet, Jean Moulin, avec le
40 directeur du Secrétariat particulier, Pierre Meunier, et avec un homme que je
devais retrouver, quelques années plus tard, dans la clandestinité, le
Commandant Henri Manhès, que Jean Moulin, en 1942, instituera son
représentant pour la zone Nord, et dont je deviendrai, avec Pierre Meunier,
l’adjoint. En 1936 également, je côtoyai les responsables du Rassemblement
Universel pour la Paix, installés dans le même immeuble que nous, place du
Palais Bourbon.
Après 1937, Jean Moulin regagna la Préfectorale, pour quelques mois ;
mais lorsque Pierre Cot, d’avril 1937 à janvier 1938, prit en main le
Ministère du Commerce, il reconstitua son équipe, et nous nous
retrouvâmes, Jean Moulin, Pierre Meunier et moi. La guerre approchait ;
l’opinion française se divisait entre « pro » et « antimunichois » : les
clivages qui devaient apparaître lors de la prise de pouvoir de Pétain se
dessinaient déjà.
Lors de la déclaration de guerre, Pierre Cot, atteint d’une appendicite et
d’une péritonite, fut soigné à l’Hôpital américain puis dut se reposer dans la
villa normande d’un de ses proches. Nous fûmes séparés de notre patron, et
coupés les uns des autres. Je fus moi-même mobilisé, mais, lors de mes
permissions, grâce à Louis Joxe – connu au Ministère de l’Air –, j’obtins le
prêt d’une voiture et je me rendis une ou deux fois à Chartres, où Jean
Moulin administrait l’Eure-et-Loir. En début avril 1940, je fus affecté dans
une division de bombardement, près de la frontière luxembourgeoise : en
vain, d’ailleurs, puisque notre unité demeura absolument inactive jusqu’à
l’offensive allemande du 5 juin. Je participai alors à la retraite des
bombardiers lourds : Troyes, Limoges, Bordeaux, les Pyrénées-Orientales où
j’arrivai le 16 juin. Le 18, je m’envolai, dans le même avion que Gaston
Palewski, pour Tunis ; je restai en Afrique du Nord jusqu’au début du mois
de septembre où je fus démobilisé à Marseille.
Rentré à Paris, je repris contact avec Pierre Meunier. Nous ignorions de
quelle façon héroïque notre patron, à Chartres, le 17 juin 1940, s’était
conduit. Ce ne devait être que plus tard – l’homme était éminemment
discret – que j’apprendrais la réalité de son Premier combat, et c’est
plusieurs années après que je connaîtrais, par sa sœur Laure, le texte de la
lettre prémonitoire adressée, dès la fin du mois de mai 1940, par Jean
Moulin, à son ami de jeunesse le Docteur Antonin Mans, Directeur
Départemental de la Santé et de l’Hygiène dans la Somme :
« Nous avons perdu la guerre et nous courons le risque d’être occupés. Il
faudra résister aux Allemands, entreprendre une action clandestine, mais
avec prudence et à bon escient ; il faudra d’abord nous compter, nous unir
pour mieux agir ensemble. »
Au tout début du mois de novembre 1940, je revis Pierre Meunier ; il
m’informa que Jean Moulin, démis de ses fonctions, souhaitait nous
rencontrer tous deux, après avoir effectué un voyage chez notre ami
41 commun, le Commandant Henri Manhès, alors installé dans la propriété de
son épouse à Cagnes-sur-Mer.
Le 3 novembre 1940, en début d’après-midi – je m’en souviens comme si
c’était hier, parce que c’est de ce jour que date mon entrée dans la
Résistance, et sous quel parrainage ! –, nous nous retrouvâmes donc dans un
bar, entre l’Opéra et la Madeleine, Jean Moulin, Pierre Meunier et moi.
Notre patron avait déjà son plan et il nous l’exposa clairement : de nombreux
Français ne se satisfaisaient pas de subir l’occupation allemande et la
dictature d’une équipe de collaborateurs ; quelques-uns, déjà, agissaient,
isolés, contre l’ennemi, pour libérer le territoire national. Il fallait, dans un
premier temps, faire le recensement de ces groupes et de ces individus, qui,
dispersés, étaient à l’œuvre. Lorsqu’une évaluation la plus exacte possible de
ces forces serait dressée, que des contacts seraient établis, il faudrait aller à
Londres afin d’en rendre compte aux autorités anglaises et surtout aux
Français Libres du Général de Gaulle repliés en Angleterre. Jean Moulin
nous demanda, à Pierre Meunier et à moi, de nous charger de ce travail de
prospection, autour de nous, en zone occupée ; lui-même se consacrerait à la
zone Sud, où il résiderait désormais officiellement, puisque, Préfet révoqué,
il serait censé vivre à Saint-Andiol, « agriculteur » gérant les terres de sa
famille. Aucune interdiction de déplacement à l’intérieur de l’hexagone ne le
frappait, mais il ne devait pas quitter le territoire national et il se savait
surveillé par la police de Vichy.
Après cette première réunion de travail, nous ne vîmes plus Jean Moulin
pendant quelques mois, et nous nous mîmes à l’ouvrage. Grâce aux relations
d’Henri Manhès – qui avait exercé d’importantes fonctions dans la
francmaçonnerie –, et grâce à celles que nous avions pu tisser dans le milieu des
hauts fonctionnaires notamment, nous rencontrâmes, entre début 1941 et
début 1943, divers mouvements avec lesquels d’ailleurs il nous arriva par la
suite de collaborer, tout en conduisant notre propre action au sein du réseau
de Manhès. Quelques-unes de ces rencontres sont restées plus
particulièrement présentes à ma mémoire, par exemple lorsque nous prîmes
contact avec le groupe Ceux De La Résistance. Nous avions rendez-vous
avec son patron, Jacques Lecompte-Boinet, gendre du Général Mangin, dans
un café de la place du Châtelet, au rez-de-chaussée du Théâtre Sarah
Bernhardt. C’était l’après-midi ; nous nous retrouvâmes dans la pénombre de
l’arrière-salle, les gérants de bars n’éclairant plus la totalité de leurs locaux,
en cette période de fréquentes baisses de courant électrique. Autour de nous,
les tables étaient occupées par des consommateurs de tous genres, mais
Jacques Lecompte-Boinet n’hésita pas à sortir, de sa serviette, une superbe
carte géographique de la côte atlantique où était soigneusement notée la
position des bases militaires allemandes ; nous fûmes un peu effrayés, Pierre
Meunier et moi, mais, désormais, nous eûmes d’excellents rapports avec ce
groupe.
42 Je me souviens également très bien de notre rencontre avec Ceux De La
Libération – animés par Roger Coquoin, dit « Lenormand », successeur de
Maurice Ripoche –, bien implantés dans l’ensemble de la zone occupée et
qui avaient des ramifications diverses, comme La Voix du Nord, par
exemple… Nous rendîmes compte, au fil des mois, de l’avancée de notre
action à celui qui l’avait inspirée.
Pendant l’hiver 1940-1941 et jusqu’à l’été 1941, notre patron, de son
côté, avait beaucoup avancé, et après avoir effectué des sondages précis,
suivis de contacts importants, il avait pu enfin partir, au mois septembre, en
Espagne, au Portugal, et de là en Angleterre, afin de présenter les résultats de
son enquête au chef de la France Libre.
En janvier 1942, peu après son retour de Londres, Jean Moulin,
désormais Délégué officiel du Général de Gaulle en France, vint à diverses
reprises dans la capitale, et nous devions, Pierre Meunier et moi, lui procurer
des lieux d’hébergement extrêmement sûrs, car notre patron, qui procédait
de façon très méthodique et « cloisonnée », faisait rarement appel aux
« planques » fournies par la même structure. C’est donc nous qui, souvent,
étions chargés de le loger. A cet effet, j’eus recours à mon ami Auguste
Lebreton, le futur auteur de romans policiers dont le frère disposait d’un
commerce de literie qui lui permettait d’organiser des déménagements
clandestins, et dont la tante possédait, près du boulevard Voltaire, un
immeuble pourvu de trois issues, deux donnant sur des rues différentes, et la
troisième sur une cour intérieure d’où une porte offrait accès aux toilettes
d’une salle de cinéma ! Je pouvais donc accompagner Jean Moulin devant ce
cinéma, et, de là, il gagnait son appartement. Par ailleurs, la belle-famille de
mon frère mettait à ma disposition un autre logement, en banlieue
parisienne.
Jean Moulin avait alors fait d’Henri Manhès son représentant pour la
zone Nord, et Pierre Meunier et moi étions les collaborateurs directs de
celui-ci ; l’équipe du Ministère Cot fonctionnait à nouveau, avec d’ailleurs le
concours des relations maçonniques de Manhès qui s’appuyait sur son
propre groupe et sur le réseau franc-maçon Patriam recuperare. Je me
souviens d’une réunion avec ce groupe qui devait avoir lieu chez le Général
commandant la Médecine militaire : par les rideaux tirés, nous avions vu
arriver le Colonel Eychenne que suivaient deux hommes, apparemment des
policiers allemands ; nous l’avions informé et lui avions dit de se précipiter
chez le cardiologue installé au rez-de-chaussée de l’immeuble où nous étions
réunis ; Eychenne avait pu déjouer cette filature, et nous-mêmes nous étions
installés, comme d’innocents patients venus en consultation… Le réseau de
Manhès était spécialisé dans le transport des fonds parachutés depuis
Londres en Eure-et-Loir. Cette question de la sécurité des fonds était
évidemment stratégique, et on put le vérifier lorsque l’imprudence entraîna
la récupération, par la police, d’une somme considérable en zone Sud.
43 Notre groupe était généralement efficace, mais nous n’étions jamais à
l’abri d’imprévu. Il fallait sans cesse changer les lieux d’hébergements et de
réunions, et, évidemment, notre carnet d’adresses n’était pas sans limites. Je
me souviens d’une réunion organisée chez un haut fonctionnaire connu au
Cabinet de Pierre Cot et dont l’épouse, particulièrement bavarde, avait été
fort opportunément éloignée, l’après-midi entière, par une invitation à
déjeuner suivie d’une partie de bridge. Tout s’était passé au mieux.
Malheureusement, lorsque la dame était rentrée, elle avait découvert, sur un
fauteuil, une serviette contenant le chéquier de la Générale Mangin, que
Jacques Lecompte-Moinet, son gendre, avait oubliée. Tandis que l’épouse
taxait son mari d’infidélité, la sonnette de la porte d’entrée avait interrompu
la querelle conjugale : c’était notre camarade Lecompte-Boinet qui venait
récupérer son bien !
On ne pouvait, évidemment, soumettre la sécurité de notre patron à de
tels aléas, et c’est pourquoi, à Paris, nous nous chargions personnellement de
son hébergement et de ses rendez-vous, dans la mesure où il faisait appel à
nous, d’autant que sa vie quotidienne de Délégué du Général de Gaulle pour
l’ensemble du territoire devenait de plus en plus difficile.
C’est en 1943, surtout, que nous pûmes mesurer les obstacles et les
dangers auxquels se heurtait notre patron, et d’abord au sein même de la
Résistance. En mars, en effet, eut lieu le mission Arquebuse et Brumaire qui
conduisit le Colonel Passy et Pierre Brossolette en France, au moment où
Jean Moulin, à Londres, rendait compte, au Général de Gaulle, de sa propre
action et prenait les directives de celui-ci. Nous avions eu alors une
impression extrêmement désagréable. Nous avions rendez-vous, dans un
café faisant l’angle de la rue de Rennes et du boulevard Saint-Germain, avec
Pierre Brossolette. Comme il se doit, nous étions arrivés les premiers et nous
attendions, assis à deux tables différentes, l’envoyé du B.C.R.A. Nous vîmes
alors s’avancer vers nous un homme passionné, qui déplia devant nous un
morceau de tissu magique, signe de reconnaissance convenu. Puis il nous fit
un long discours où il exprima sa nette hostilité à la création de tout
organisme qui réunirait les mouvements de Résistance, les syndicats et les
partis politiques ; il ne concevait, pour coordonner la Résistance, qu’une
structure militaire, désavouant en fait les propos que nous avait tenus, juste
avant son départ pour Londres, Jean Moulin, alors même que, à la demande
expresse du Général de Gaulle, il concevait le futur Conseil National de la
Résistance. Nous avions aussitôt télégraphié à notre patron pour lui dire
notre inquiétude.
Au retour de Jean Moulin, se tint effectivement cette terrible réunion, rue
de Rome, où s’affrontèrent, avec une extrême violence, Jean Moulin et
Pierre Brossolette, tous deux êtres exceptionnels mais profondément
différents. Je n’ai pas moi-même assisté à la totalité de la réunion, ayant
accompagné Pierre Meunier à celle-ci et l’ayant quitté rapidement. Etaient
présents notre patron, bien sûr, le Colonel Passy, Pierre Brossolette, Pierre
44 Meunier, Jean Ayral – chef du Bureau des Opérations Aériennes et qui avait
été scandalisé par l’attitude de Pierre Brossolette face à l’autorité de Jean
Moulin –, et André Manuel, Directeur du B.C.R.A., témoin lui aussi des
propos peu amènes tenus par Pierre Brossolette à l’encontre de Jean Moulin.
Notre patron, hors de lui, avait crié au visage de Pierre Brossolette : « Vous
m’accusez d’ambition, mais c’est vous qui êtes un ambitieux et un
arriviste ! » Le méridional s’était alors exprimé dans toute la verdeur de la
parole et du geste, puis il avait exigé des excuses de la part de Pierre
Brossolette qui s’y était plié. Jean Moulin, désormais Commissaire National
avec rang de Ministre, ne pouvait admettre cette atteinte à son autorité et
qu’en son absence on démolît son action au moment même où il était en
danger de mort. Les deux hommes devaient d’ailleurs, peu après, se
retrouver dans l’héroïsme de leur fin tragique.
C’est un peu plus tard que Jean Ayral, ce garçon si probe et courageux et
qui était devenu, pour Pierre Meunier et moi, un camarade très chaleureux, a
été arrêté. Nous étions très sensible à sa loyauté envers Jean Moulin et à
l’esprit de solidarité qu’il avait manifesté à notre égard lorsque, Henri
Manhès étant tombé aux mains de la Gestapo, nous avions dû, durant
quelque temps, nous mettre au « vert ». A la fin du mois d’avril 1943,
j’appelai, par téléphone, Jean Ayral qu’il me fallait rencontrer. Une voix
étrangère me dit aimablement : « Qui êtes-vous, Monsieur ? » Je répondis au
hasard, et j’entendis : « Monsieur Ayral est sorti quelques instants ; il doit
rentrer rapidement et m’a prié de vous dire de passer le voir le plus vite
possible car il vous attend pour une question importante ». Je répondis
calmement : « Oui, mon c.., compte sur moi pour venir me jeter dans tes
bras ! ». L’inconnu raccrocha sans insister… Jean Ayral venait d’être arrêté,
mais, quelques heures après, ayant assommé, grâce à sa force peu commune,
deux de ses gardiens, il avait pu s’enfuir de l’Hôtel Cayré, alors
réquisitionné par la Gestapo ; plusieurs autres résistants, profitant de
l’affolement des policiers allemands qui, revolver au poing, poursuivaient
Ayral dans la rue du Bac, avaient également réussi à s’évader par les fenêtres
du premier étage.
Nous étions alors en plein travail pour organiser la réunion constitutive
du C.N.R.. Les tractations pour désigner les mouvements, les syndicats et les
partis qui seraient appelés à siéger avaient été délicates, et il avait fallu toute
la fermeté et le sens politique de Jean Moulin pour parvenir à un accord
préservant l’équilibre entre les différents courants de l’opinion de la
Résistance intérieure et également l’autorité de Charles de Gaulle. Chaque
groupe avait ensuite proposé son propre représentant ; nous fûmes chargés,
Pierre Meunier et moi, en tant que secrétaires généraux du futur Conseil que
présiderait notre patron, d’organiser matériellement la réunion.


45 La première séance du Conseil devait se tenir le 25 mai 1943, mais elle
fut retardée de deux jours, car le délégué de la Fédération Républicaine,
Louis Marin, avait fait faux bond et fut remplacé par Jacques Debû-Bridel.
Pour nous, il s’agissait de déterminer le lieu géographique le plus adéquat.
On n’opta pas pour la province qui aurait posé des problèmes de
déplacements difficiles à résoudre ; la banlieue fut également exclue : à cette
époque, la banlieue parisienne était encore très provinciale et tout événement
inhabituel s’y remarquait. Paris s’imposa, pour des raisons symboliques
(face à Vichy et parce que la capitale avait toujours été, dans l’Histoire, le
théâtre des grandes heures nationales et révolutionnaires) autant que
pratiques : il y avait, même en ces temps d’occupation, tellement de monde
dans le métro et les rues que les arrivées successives d’une vingtaine de
personnes dans un immeuble pouvaient passer inaperçues. Il fallait ensuite
choisir un local absolument sûr et d’accès facile. Nous pensâmes à
l’appartement d’un ancien collaborateur de Pierre Cot, René Corbin, haut
fonctionnaire des Finances que Pierre Meunier connaissait depuis 1934 : il
avait courageusement combattu en 1914-1918 et en 1940, et, depuis, avait
manifesté une parfaite rectitude patriotique. Nous lui demandâmes à disposer
de son appartement de la rue du Four pour le vendredi 27 mai, tout en lui
suggérant avec insistance de rejoindre sa Trésorerie Générale du Loiret, afin
de mettre hors de danger son épouse et son fils, si une catastrophe devait se
produire.
Nous donnâmes donc rendez-vous, vers 14 heures, en différents points du
quartier et à proximité de la rue du Four, à chacun des participants. Nous les
conduisîmes ensuite, individuellement, chez René Corbin, Pierre Meunier et
moi ; notre patron, qui ne craignait pas de donner de sa personne quand il le
jugeait nécessaire, arriva accompagné d’un des membres du futur Conseil.
La séance s’ouvrit à 14 heures 30 et dura près de deux heures, présidée
par Jean Moulin. Les participants étaient assis autour de la grande table de la
salle à manger de René Corbin. L’atmosphère était à la fois cordiale et
solennelle. Chacun avait le sentiment qu’il participait à un fait historique :
tous avaient présents à l’esprit les grandes étapes que la Résistance venait de
franchir depuis la défaite de juin 1940, les premières actions isolées,
l’apparition des mouvements et leur unification pour laquelle Jean Moulin
avait tant œuvré, les liens établis avec Londres par radio et par voie aérienne.
Tous pensaient aussi aux événements qui s’étaient produits hors de la
métropole : en 1941-1942, l’offensive allemande ralentie puis stoppée
devant Stalingrad ; en 1942, le débarquement allié en Afrique du Nord dont
Charles de Gaulle avait été trop longtemps tenu écarté ; en 1943, la
progression alliée et française en Afrique et bientôt en Italie. Nous songions
enfin, avec angoisse et espoir, à nos familles, à nous-mêmes, à notre patron
dont nous étions quelques-uns à savoir, le connaissant depuis «
l’avantguerre », que trop de gens, désormais, n’ignoraient rien de son identité.
46 Ces réflexions, qui donnaient à la première séance du Conseil National de
la Résistance à la fois une sorte de solennité et une forme d’espérance,
entraînaient chacun des participants vers l’autre, dans une très sincère
volonté d’action. La C.G.T. réunifiée retrouvait la C.F.T.C. ; les « modérés »
de l’Alliance Démocratique et ceux de la Fédération Républicaine ainsi que
les Démocrates Chrétiens étaient désormais aux côtés des Radicaux, des
Socialistes et des militants du Parti Communiste ou du Front National (celui
de François Mauriac, du Général Dassault, de Pierre Villon et de Marcel
Cachin), tous reconnaissant l’autorité du Général de Gaulle et de son
représentant en France, Jean Moulin… Notre patron lut le message adressé,
par de Gaulle, depuis Londres : le chef de la France Libre y évoquait
l’indépendance nationale, le suffrage des citoyens, la nécessité de donner
aux Français la sécurité et la dignité dans leur vie quotidienne et dans leur
travail. Puis fut votée une motion préparée par Georges Bidault affirmant
l’unité de la Résistance française derrière de Gaulle. Ainsi les réticences de
certains mouvements – Combat, Ceux De La Libération , l’O.C.M. par
exemple – face à l’entrée des syndicats et des partis du Front populaire dans
l’organisme directeur de la Résistance étaient balayées. L’union était scellée,
au moins jusqu’à la victoire. Notre patron avait gagné son pari.
Nous le revîmes, à cette époque, pour un repas dont nous ne savions pas
qu’il serait le dernier de ceux que nous partagions avec lui depuis bientôt
sept ans. Il était toujours aussi sobre, buvant peu, savourant sa cigarette ;
curieusement, il ne parla pas, ce jour-là, de l’action commune, mais il orienta
la conversation sur la peinture de la Renaissance italienne, dont l’un des
convives était un fin connaisseur. Lorsque nous le quittâmes, nous lui
demandâmes de ne pas prolonger son séjour en zone Sud : Paris lui offrait
une beaucoup plus grande sécurité que celle dont il pouvait disposer à Lyon,
ville devenue dangereuse pour lui. Il nous promit que son séjour là-bas ne
durerait pas : il se savait traqué, et l’arrestation récente du Général
Delestraint l’avait mis en garde contre les inévitables imprudences et, hélas,
les trahisons possibles.
Au début de l’après-midi du mardi 22 juin 1943, nous avions
rendezvous, dans la station du métro saint-Michel, avec Alain – Daniel Cordier, le
responsable, depuis 1942, du Secrétariat de Jean Moulin en zone Nord –.
Alain nous vit arriver et s’avança vers nous ; il avait le visage déformé et
nous dit seulement : « Il a été arrêté hier. »
Ce fut pour nous l’effondrement ; nous savions qu’un problème très
grave allait se poser : la Résistance n’était pas décapitée et poursuivrait son
avancée, mais l’unification de cette même Résistance sous l’autorité du
Général de Gaulle, le C.N.R. et l’élaboration de son programme étaient en
danger. Les vieux démons de la division et de la haine envers le Front
populaire et son idéal pouvaient ressurgir. Nous pensâmes à notre patron ;
nous savions qu’il ne parlerait pas, et, hormis quelques précautions
élémentaires, nous ne changeâmes rien aux habitudes de notre action.
47 Nous étions alors en pleine discussion quant à ce programme du C.N.R.
qui devait inspirer l’œuvre du gouvernement que nous espérions pour les
années à venir. Heureusement, l’opinion publique et la Résistance pesaient
dans le bon sens, et même les mouvements « modérés », au sein du Conseil,
admettaient la nécessité de réformes profondes dans la société française.
Nous décidâmes de soutenir la candidature de Georges Bidault à la
présidence du C.N.R., parce que, jeune journaliste, à L’Aube, en 1938, il
avait été d’une fermeté exemplaire face aux accords de Munich, parce qu’il
était à la fois membre de la Démocratie Chrétienne, du Front National
qu’appuyaient les Communistes et aussi du mouvement Combat, et surtout,
quoi qu’on ait dit alors, parce que nous savions qu’il avait très tôt gagné la
confiance de notre patron et que lui-même éprouvait un grand respect pour le
premier Président du C.N.R..

Singularité exceptionnelle de Jean Moulin, que cette faculté qui aura été
la sienne de gagner l’estime, l’amitié, la dévotion même de personnes
tellement différentes et qui se sont fait, de lui, chacune sa propre image : le
Jean Moulin de Raymond Aubrac n’est pas le mien, et le mien n’est pas
celui d’Antoinette Sachs, par exemple – elle qui l’a aidé et qui lui est
demeurée toujours fidèle –, et le sien n’est pas davantage celui de tant
d’autres encore qui l’ont servi et aimé. Mais chacun de ces visages détient
une part de vérité et restitue la réalité d’un homme dont la mémoire doit
survivre à notre temps.

[Paris, 10 février 2012]
48 Jean Chadel, Préfet d’Eure-et-Loir

Jean Moulin, le premier résistant d’Eure-et-Loir

[Chartres, le 11 novembre 1945, inauguration de la place Jean Moulin]


Mesdames, Messieurs,
Ainsi donc change le nom de ce lieu prédestiné : au doux poète issu de la
terre beauceronne, succède, sur ces plaques, l’homme d’action à la fougue
toute méditerranéenne dont le nom, qui fut d’abord celui d’un obscur Préfet
de la République, est devenu l’un des plus prestigieux dans l’histoire de
notre temps. J’ai dit « ce lieu prédestiné » : ne l’était-il pas, en effet ? Car, si
c’est bien ici même que la Résistance acharnée de ce département trouva, à
la mi-août 1944, son aboutissement, son accomplissement, son
couronnement, c’est ici même, on peut bien le dire, qu’elle débuta, puisque
c’est derrière les grilles de cette Préfecture que se révéla, dès le crépuscule
de la défaite, Jean Moulin, premier résistant d’Eure-et-Loir. Et c’est là la
raison pour laquelle cette place, quoiqu’un peu exiguë, convenait, mieux que
toute autre, à la manifestation d’aujourd’hui. Elle était déjà le cœur politique
et administratif du département ; elle est aujourd’hui un haut lieu de la
Résistance, et c’est enfin derrière ces murs que le futur Président fondateur
du C.N.R. travailla et reçut, avec la révélation de la Résistance, la vocation
du martyre.
Le 15 juin 1940, une heure après minuit, j’ai quitté Jean Moulin : je
l’avais vu pour la dernière fois. Peu de temps après, il congédia fermement
les derniers de ses collaborateurs, qui, jusqu’à ce moment, avaient refusé de
le quitter. Dans cette nuit d’été, sous le ciel ruisselant d’étoiles et plein du
grondement des puissances ennemies, face à la cathédrale rougeoyant du feu
des incendies, devant un avenir lourd de menaces inconnues, il resta seul.
Sans doute, dans cet avenir, avait-il déjà su lire son destin qui était de
combattre seul, de souffrir seul, de mourir seul. Mais moi, cette nuit-là, j’ai
compris pour la première fois pleinement ce que c’est qu’un homme
courageux.
Des années après, c’est à moi, son lieutenant, qu’il échoit de magnifier
son nom, en cette occasion où, pour la première fois, il est permis de parler
de lui en public, maintenant qu’hélas aucun doute ne peut subsister sur son
sort. Cet honneur qui m’est fait, je l’ai revendiqué, d’abord parce que j’ai été
son collaborateur le plus proche, ensuite parce que, singulier retour du sort,
j’ai été aussi son successeur. C’était juste, d’ailleurs : le chef tombé, son
second ne doit-il pas prendre sa place ? Et n’est-il pas juste aussi, après tout,
que le Préfet des temps de malheur, que l’initiateur de la Résistance
française entende, du séjour des morts, invoquer son nom par le Préfet de la
Libération ?
49 Jean Moulin, je l’invoque, ce nom, comme un exorcisme, un exorcisme
contre la lâcheté, contre le désespoir, contre la petitesse, contre l’abandon.
En cette époque où ce dont nous avons tous le plus grand besoin, c’est le
courage civique, nous chercherions vainement un plus grand exemple que ce
Préfet de 40 ans qui a consacré sa vie et sa mort à un idéal formé de deux
termes indissociables, la France et la République. Ceux qui l’ont connu
avant la guerre savaient la rigidité de sa ligne de conduite et la conscience
intraitable qu’il avait de ses devoirs civiques. Ceux qui l’ont vu à l’œuvre
pendant les heures terribles de la défaite ont pu mesurer la haute fermeté de
son caractère.
Et ensuite ? Ensuite, quand tout fut détruit, quand la République fut
tombée, quand il apparut, aux âmes communes, qu’il n’y avait plus d’espoir,
Moulin dit : « Il reste la France, et si la France vit, la République n’est pas
morte ! » Ce fut ainsi, qu’un des premiers, il suivit le Général de Gaulle,
qu’un des premiers il reprit la lutte, la lutte au couteau, la bataille sans merci
de la clandestinité. Ce fut ainsi qu’il fonda le C.N.R., organisa la Résistance
française, galvanisa les courages défaillants. Ce fut ainsi qu’il compta parmi
les premiers membres de cet ordre, désormais illustre, des Compagnons de la
Libération. C’est ainsi qu’il fut pris, qu’il fut torturé, qu’il resta muet, qu’il
mourut, comme il avait vécu, pour la France républicaine.
Un des couplets de La Marseillaise, le dernier, je crois, et l’un des plus
beaux, se chante ainsi. Ecoutez : « Nous entrerons dans la carrière […] ».
Ces deux strophes admirables, gonflées du plus pur souffle épique, furent
conçues en un temps de héros. Comme elles sont actuelles encore à notre
époque, elle aussi féconde en héros, comme elles s’appliquent, avec une
exactitude bouleversante, à la circonstance présente ! Oui, Jean Moulin, mon
grand Patron, nous avons trouvé, en ces lieux, « la trace de vos vertus », la
puissance de votre exemple.
Et si la destinée nous a épargné de vous suivre dans le voyage sans retour
que vous commençâtes, il y a deux ans, par un brumeux matin des bords du
Rhône, au moins, nous vous avons vengé ! C’est à vous que nous avons
pensé, ce 15 août 1944, quand nous brisions nos chaînes. Alors que les
brutes allemandes affluaient dans la cour de cette Préfecture, harassées,
vaincues, la rage au cœur et la peur au ventre, comment n’aurais-je pas cru
voir, parmi nous, votre ombre, frêle silhouette martyrisée, cravatée d’un
pansement blanc, tel que vous êtes resté dans notre souvenir, vous qui aviez
vu arriver l’ennemi dans sa brutalité arrogante et qui pourtant deviniez déjà,
dans la brume de l’avenir, le jour de la colère, le jour de la vengeance ? Cette
foule ardente de combattants qui, pressée derrière cette grille, forgeait une
épopée, elle avait une âme, et c’était vous !
Mesdames, Messieurs,
Mademoiselle Moulin, sœur de celui dont nous honorons la mémoire, a
bien voulu être aujourd’hui parmi nous, dans cette occasion si douloureuse
encore pour elle.
50 Tous ici, Mademoiselle, nous nous inclinons respectueusement devant
vous, et vous remercions du fond du cœur de nous avoir apporté, par votre
présence, un peu de celui qui n’est plus là. Je vous demande, au nom de tous,
de rapporter fidèlement à Madame votre Mère, ce que vous avez vu et
entendu en ce lieu, et de lui dire, qu’aux yeux d’un peuple entier, le nom de
Jean Moulin est aujourd’hui le symbole de ce par quoi la France est encore
la France : la religion de l’honneur et l’instinct de la liberté !

[Musée Général Leclerc/Musée Jean Moulin de la Ville de Paris, Fonds
Antoinette Sachs, Boîte III, Dossier 1, dactylographié, texte
vraisemblablement communiqué à Antoinette par Laure Moulin. Jean
Chadel, en 1939-1940, est Secrétaire Général de l’Eure-et-Loir ; le 15 juin
1940, à 1 heure du matin, Jean Moulin lui confie le soin de conduire le
personnel de la Préfecture vers le sud du département, tandis que les
Allemands approchent de Chartres. Voir Daniel Cordier, Jean Moulin,
L’inconnu du Panthéon, Paris, 1989, tome II, pp. 189, 301, 350, 401, 708.]
51 Sœur Aimée Gesbert

Le Préfet face à la débâcle


En juin 1940, je faisais partie du groupe de religieuses de ma
Congrégation [Sœurs de Saint Paul de Chartres] qui avaient accepté de
demeurer à Chartres sous l’occupation allemande. On nous avait dit : « La
population aura besoin de vous. » Nous étions alors loin de penser que
l’armistice était si proche !
Très vite, Monsieur le Préfet de l’Eure-et-Loir, resté à son poste, fait
appel à nous pour parer à la carence des Services sociaux de la ville. Nous
nous répartissons les tâches. Je suis affectée au Dispensaire où des réfugiés
blessés affluent.
C’est en raison de ces circonstances qu’il me fut donné d’approcher Jean
Moulin.
Notre première rencontre se produisit dans la rue. Jean Moulin
transportait du pain vers le Bureau de Bienfaisance où je me dirigeais
moimême. Ne me doutant pas que cet homme, en bras de chemise, poussant une
petite voiture, était le Préfet, je lui crie : « Monsieur, attendez-moi ! »
Faisant route ensemble, nous croisons un individu à la jambe de bois qui
vocifère des injures à l’adresse des autorités françaises. Jean Moulin me dit :
« Ma Sœur, méfiez-vous de cet homme-là ! » Cet homme fut arrêté [par la
suite.]
Le 18, au matin, j’apprends l’arrestation du Préfet, de la bouche de Me
Besnard qui ajoute : « M. Vidon et moi allons suivre, probablement ? Les
femmes ne craignent rien. Il faudra continuer votre tâche. »
Le soir du même jour, Mgr Lejards [Evêque de Chartres] vient me
chercher au Dispensaire. Il me dit : « Le Préfet est revenu. Il est blessé. Il
s’est enfermé dans l’appartement du concierge de la Préfecture. Il nous faut
l’atteindre. Au besoin, nous forcerons portes et fenêtres. »
C’était au rez-de-chaussée. Sans trop de mal, nous arrivons à pénétrer.
Jean Moulin était allongé sur un petit divan. Il était chaussé, vêtu d’habits
civils… prêt à faire face à une nouvelle confrontation avec les Allemands.
Vu dans la pénombre de la pièce, la tête enveloppée d’une écharpe de
teinte sombre, il avait une expression infiniment triste. Son regard était
perçant. Près de lui, une boîte de lait concentré et une petite cuillère.
Mgr Lejards lui dit : « Monsieur le Préfet, voulez-vous accepter les
services de Sœur Aimée ? Vous pourrez lui demander tout ce dont vous
aurez besoin comme soins et nourriture. » Avec effort, en portant la main à
son cou, Jean Moulin répond d’une voix rauque : « Merci, j’accepte
volontiers. »
C’est ainsi que, pendant huit à dix jours, je visitai quotidiennement celui
que je me surpris à désigner : « Mon illustre malade. »
52 Pendant toute la période où je le visitai, il ne put prendre aucun aliment
solide. Je lui apportai des crèmes confectionnées dans ma communauté.
Lorsque je lui proposais de renouveler son pansement, il répondait :
« Merci, je me débrouille bien tout seul ! » Un jour, comme j’insistais en
exposant mes craintes d’une infection possible, il me dit : « Ces messieurs
parlent de m’emmener consulter un médecin à Paris. » Je ne pense pas que
cela fût fait.
L’armistice étant signé, les employés de la Préfecture rentrèrent à
Chartres. Et chacun de s’empresser auprès de Monsieur le Préfet, comme
pour se faire pardonner de l’avoir laissé seul aux heures les plus tragiques.
Je me retirai.
Je devais revoir une dernière fois Jean Moulin en novembre 1940. Il était
sur le point de quitter Chartres après sa révocation par le gouvernement de
Vichy. Il me fit demander à la Préfecture. Je le trouvai à son bureau, mettant
une dernière main aux affaires de sa charge. M’apercevant, il vint vers moi
et me dit :
« Je ne voulais pas partir sans vous revoir. Je vous remercie de ce que
vous avez fait pour moi. Je garderai un bon souvenir de Sœur Aimée. »
Il prit le temps d’examiner le souvenir que mes Supérieures m’avaient
chargée de lui remettre.

Il y a bien longtemps que ces événements se sont passés. Les passions se
sont éteintes. L’Histoire s’est emparée des faits. La France a rendu hommage
à celui qui fut un héros et un martyr. Mon témoignage paraît donc bien
humble.
Ce que Jean Moulin représente pour moi : un Français hors du commun.
Un homme de devoir, envers et contre tous, même au péril de sa vie. Un
fonctionnaire qui a su faire face à ses responsabilités, à Chartres, en juin
1940. Mais aussi un être sensible, délicat, affable et d’une extrême
discrétion.
Chartres, le 7 janvier 1979,
Sœur Aimé Gesbert.


[Témoignage recueilli par Geneviève Thielleux, Centre National Jean
Moulin de Bordeaux ; manuscrit. Document aimablement communiqué par
le Directeur du C.N.J.M. de Bordeaux, le Conservateur Christian Block, à
qui nous disons toute notre gratitude pour son aide. Rappelons que le
C.N.J.M. de Bordeaux, conserve, dans ses riches collections, des manuscrits,
dessins, objets et meubles de Jean Moulin offerts par Laure Moulin.]
53 Henri Manhès

Croquis et Essai de bilan


[Jean Moulin rencontre Henri Manhès, officier supérieur dans l’Armée de
l’Air, à partir de 1936, lorsqu’il est Chef de Cabinet du Ministre de l’Air
Pierre Cot. Les deux hommes collaborent alors, au moment où s’organise
l’aide, discrète mais effective, du gouvernement français à la jeune
République espagnole. Le 14 ou le 15 juin 1940, lors de la débâcle, Jean
Moulin reçoit, à la Préfecture de Chartres, Henri Manhès, et tous deux
conviennent, semble-t-il, de la nécessité de poursuivre le combat, sous une
forme qu’ils ne définissent pas encore. A la fin de l’automne 1940 et durant
l’hiver 1940-1941, Jean Moulin, Préfet révoqué, se rend fréquemment, en
compagnie d’Antoinette Sachs, dans la maison d’Henri Manhès et de son
épouse, à Cagnes-sur-Mer : c’est le début, pour eux, d’une action commune,
désormais clandestine : Henri Manhès aide Jean Moulin à se procurer des
papiers qui lui permettent de partir à Londres, en septembre 1941. Lors de
son retour en France, en janvier 1942, le « Délégué du Général de Gaulle »
reprend immédiatement contact avec Henri Manhès et, quelques mois plus
tard, l’institue son représentant en zone Nord ; Henri Manhès rencontre
régulièrement Jean Moulin à Paris, à Marseille, et à Bargemon, dans le
haut Var, où les époux Manhès ont ouvert une sorte d’hôtel qui sert de
refuge aux clandestins. Henri Manhès, également, dirige le réseau
« Frédéric » qui s’engage dans le renseignement, l’évasion et l’action, et
compte, parmi ses membres Max Heilbronn, Pierre Meunier, Robert
Chambeiron ; Henri Manhès, inscrit dans les Forces Françaises Libres
depuis avril 1941, effectue une mission à Londres en février 1943 ; peu de
temps après son retour, il est arrêté, le 3 mars, torturé et longuement
interrogé, condamné à mort, et finalement déporté, en janvier 1944, à
Büchenwald, où, aux côtés de Marcel Paul, il anime le « Comité des intérêts
français du camp ». Nous donnons ici quelques fragments de ses Croquis,
rédigés en 1944-1945 à Büchenwald , où il rend hommage à Jean Moulin –
« l’Ami très cher » – et au Général de Gaulle – « Celui qui, le premier avait
relevé le drapeau tombé» –, et son Essai de bilan, composé aussi à
erBüchenwald le 1 janvier 1945.]


Croquis

Un jour, j’ai pu dire, en fixant l’avenir : « J’ai dû choisir entre mes deux
amours ! » Voilà aujourd’hui quatre longues années que j’ai tracé cette
courte phrase. Elle peignait fort bien mon état d’esprit ; j’étais parvenu à la
54 croisée des chemins : il me fallait choisir entre ma Femme – amour terrestre
librement choisi – et ma Patrie douloureuse et meurtrie.
Peut-on hésiter quand la Mère est courbée sous le poids écrasant d’un
trop grand malheur ?
J’ai donc délaissé ma femme et mon foyer, ce qui, pour moi, constituait
la douceur de vivre.
Je suis parti, aux côtés d’un Ami très cher, sur la route conduisant vers
Celui qui, le premier, avait relevé le drapeau tombé.
Une équipée de périls et de mort, où l’on ne se soutient que par une
image, un but, une obsession qui ont une chaleur, un visage, une voix de
Femme !


Essai de bilan


Un très large anneau de terrains boisés, une grande ceinture de fils
barbelés, une tour carrée à porte grillée semblant posée là comme un gros
cadenas.
La porte est franchie. Une vaste enceinte, des bâtiments gris, des
baraques en bois. Trente mille bipèdes, entassés, s’agitent comme des vers
grouillant sur une bête puante !
Là, traqués et inquiets, ils cherchent à vivre, mangeant peu toujours,
dormant moins encore, travaillant beaucoup, souvent sous la schlague…
Qu’il en meurt, hélas, dans ce purgatoire ! Tout cela très vite, sans pleurs,
sans prières.
Ceux-là – seuls – en sortent, puisque la guerre dure, mais c’est en fumée
bientôt dispersée… Ils laissent seulement, sur la terre d’exil, de leurs corps
meurtris, un tas gris de cendres, au four rougeoyant du crematorium.
C’est le K.L.B., camp de Büchenwald, et cela se tient au pays de Goethe !

Déportés de France, avec, en nos cœurs, l’espoir frémissant de voir la
patrie bientôt libérée de ses oppresseurs, un jour, en janvier de l’année
dernière, nous sommes entrés dans ce camp de mort, et, sur notre troupe, la
grille fut fermée. Nous étions alors encore des hommes.
Pendant bien des heures, et de salle en salle, et de mains en mains, nous
n’avons pas pu tout réaliser.
Mais, lorsque enfin, le corps bien tondu, ayant revêtu de très vieux habits,
aux pieds des claquettes, coiffé d’un bonnet, je sors, dans la nuit très sombre
et glaciale, marqué tel un bagnard, vêtu comme un gueux, je plairais à
Rictus, peut-être à Steilen, mais, pantin pittoresque, je ne suis plus un
homme, je suis l’häftling 42.040 du K.L.B.

55 En ce jour de l’An de mil neuf cent quarante-cinq, tentant de me
reprendre, je regarde en arrière ; je suis au K.L.B. depuis douze mois bientôt,
mais il reste bien peu de mes bons compagnons. Beaucoup sont déjà morts,
beaucoup sont partis.
A ceux-là, bien souvent, je pense avec anxiété ! Que sont-ils devenus, ces
chers compagnons dont les noms sont inscrits au fond de ma pensée ?
Vivants ? Malades ? Morts ? Enigme cruelle ! Un jour viendra, que je
souhaite et que j’appréhende, où, tenant en mes mains le triste bilan, je
saurais quel a été pour eux l’arrêt du destin !
Des mois de misère finiront bientôt, cela, je le sais. Et quand sonnera
l’heure de la délivrance, vite je les chasserai de mes souvenirs pour retenir
seulement qu’ils furent tissés de mésaventures pénibles ou tristes : appels
prolongés, coups et vexations, de rudes souffrances physiques ou morales !
Chez nous, en France, ils seraient marqués de beaucoup de pierres, de
beaucoup de croix. Ici, de cette misère, rien ne restera : au pays de Goethe,
plus de nécropoles : les corps des martyrs vont au crématoire !

Puisque, à tout prendre, il fallait vivre là, j’ai accepté, quand même,
l’inacceptable. J’ai aussi dépouillé l’homme que j’étais. J’ai admis l’égalité
dans le dénuement. J’ai tenté d’appliquer la fraternité. J’ai cherché autour de
moi des hommes. Je me suis mis à la recherche de mon âme.

Oui, j’ai cherché des hommes, parmi les bipèdes de ce collectif
étrangement mêlé. Tristesse ! Voilà ce que j’ai trouvé : toujours des
estomacs, parfois des cerveaux, rarement des cœurs.
Pourtant, malgré tout, il fallait vivre là ; il fallait aider d’autres bipèdes à
vivre, essayer de s’entendre, essayer de s’aimer. Est-ce Nature ?
Civilisation ? Misère ? Quoi encore ? Les bipèdes se supportent mais ce
n’est pas souvent qu’ils parviennent à s’aimer !
Cependant, des efforts ont bien été faits, des bonnes volontés se sont
rapprochées ; elles ont lutté contre l’égoïsme qui, ici, comme taches d’huile,
perce les vernis. Elles ont appliqué l’entraide, la solidarité, elles ont même
créé… des heures de loisirs !
Les hommes ont vécu, ils ont un peu… oublié, et maintenant, parfois, on
les voit sourire.

J’ai recherché mon âme, longtemps égarée, et, soudain, ce soir de premier
de l’An, je crois la retrouver. Serait-ce illusion ou serait-ce grâce au fervent
espoir de retrouver, bientôt, avec ma belle France, une femme chérie, un
foyer, ma famille, tous ceux de mes amis qui auront tant souffert mais qui,
stoïquement, auront tout supporté ? Tous ceux qui, comme moi, chance
inespérée, retrouveront leur âme pour garder précieusement le souvenir très
cher des héros disparus en un combat sans gloire dans le ciel de Thuringe !
56 Tous ceux, aussi, qui, ayant bien compris les erreurs égoïstes d’un monde à
l’agonie,

Emmèneront avec eux leurs frères assagis et,
Leur ouvrant bien grande la porte de l’espoir,
Les lanceront hardiment, ouvriers consciencieux,
Sur la route de l’avenir, vers le soleil levant !

er janvier 1945. Büchenwald, le 1


[Fonds de la F.N.I.D.R.P., Dossier « Manhès », Biographie, document
aimablement communiqué par Danièle Baron, Bibliothécaire.]
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