//img.uscri.be/pth/8050bf2ccb9d8d73e7982cd5408d18c4f5189b32
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

AUTOUR DU POLITIQUE

220 pages
Ce numéro propose divers articles : La modernité africaine en questions - « Gouvernance internationale » et mondialisation - Jeux du présent, héritages du passé : essai sur le protocole présidentiel dans les relations franco-africaines - Ecriture et dictature dans les romans de Sony Labou Tansi - Un « totalitarisme sans Etat » au Burkina Faso ? - Afrique : politique culturelle et mondialisation de l'information - Eglises indépendantes, pentecôtismes et charismatismes en Afrique noire : similitudes et divergences.
Voir plus Voir moins

H&A - AFRIQUES
Mondes Noirs
-

Diasporas Noires

Autour du politique

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

cg L'Harmattan, ISBN:

2001

2-7475-2131-1

2002
5 Editorial

H & A Afriques

2

Autour 9 Il

du politiaue

15 25 59 73 93

1. Un autre regard Aggée C. Lomo Myazhiom - Ouverture: La modernité africaine en questions Charles-Robert Dimi - «Gouvernance internationale» et mondialisation François Gaulme - Jeux du présent, héritages du passé: essai sur le protocole présidentiel dans les relations franco-africaines Yves-Abel Feze - Ecriture et dictature dans les romans de Sony Labou Tansi Blaise Bayili - Un « totalitarisme sans Etat» au Burkina Faso? Le point de vue d'un anthropologue Lyel (Gurunsi) Alain Cyr Pangop Kameni et Aggée C. Lomo Myazhiom - Afrique: politique culturelle et mondialisation de l'information 2. Le facteur religieux Hugues Mouckaga - De la secte à la religion officielle: le christianisme face au pouvoir impérial en Afrique romaine (IIe-Ve s. ap. J.-C.) Bernard Boutter - Eglises indépendantes, pentecôtismes et charismatismes en Afrique noire: similitudes et divergences

117 119 145

Carte blanche 159 163 Entretien avec Femi Kuti, « musicien et combattant de la liberté» Rosan Rauzduel - Ethnos et culture en Afrique

201

Comotes rendus

EDITORIAL

5

Editorial
A Mongo Beti, patriote africain (1932-2001)

ien ne sera plus comme avant. Rien. Disent-ils? Après le Il septembre 2001 les misérables du monde africain regardent autrement les Etats-Unis et le monde occidental. Eux-aussi, sur leur sol mordent la poussière, mesurent ce que c'est que l'effroi, la peur, la mort en direct, l'incertitude du lendemain. On se souvient du Vietnam et des charniers de la colonisation. La peur, un instant, illusion, a changé de camp. La surpuissance militaire et économique montre ses limites, tremble. Sa réaction n'effraie plus. Les uns et les autres connaissent déjà sa violence. Le cadavre n'a pas peur de la mort. Tandis que leurs dirigeants, une fois de plus apeurés, versent des larmes de crocodile, de nombreux Africains sont descendus dans la rue pour scander, sans même le connaître, le nom d'Ossama Bin Laden. Le répugnant milliardaire terroriste-assassin saoudien représente à leurs yeux la revanche des pauvres sur un monde occidental qui les nargue de sa richesse et les étouffe de plus en plus par son arrogance à détenir la « civilisation », plus que jamais maître du monde. Depuis les indépendances des années 1960 soutenues par les grandes réunions de Bandung ou du Caire, contre les discriminations et les impérialismes, jamais un événement n'aura autant éclairé les relations Nord-Sud. Ces relations dépassent largement le cadre restreint, dans lequel des bien-pensants veulent le réduire, du débat socio-économique ou d'une équitable répartition des richesses du monde. Ceci n'est qu'un leurre, car il y a autant de « Nords » dans le Sud que de «Suds» dans le Nord, la proportion de dominants toujours plus infime. Mais peut-être qu'il vaut mieux vivre dans un pays de dominants, que dans des terres de dominés. La leçon du Il septembre 2001, c'est l'inversion de la terreur et la nécessité de revenir à un autre choc de civilisation, respectueux de toutes les altérités, de toutes les différences. L'hégémonie est irrémédiablement vouée à l'échec. Bonne lecture à toutes et à tous. F. M. et L. M. A. C.
H& A A friques

R

-

2002

EDITORIAL

7

Autour du politique

H& A

A friques

- 2002

EDITORIAL

9

1.

Un

autre regard

H& A Afriques

- 2002

OUVERTURE: LA MODERNITE AFRICAINE EN OUESTIONS

JJ

Ouverture
La modernité africaine en questions
A Patrice Lumumba « Je suis nègre, et des tonnes de chaînes, des orages de coups, des fleuves de crachats ruissellent sur mes épaules. (...) La densité de l'Histoire ne détermine aucun de mes actes. Je suis mon propre fondement. Et c'est en dépassant la donnée historique, instrumentale, que j'introduis le cycle de ma liberté. Le malheur de l'homme de couleur est d'avoir été esclavagisé. Le malheur et l'inhumanité du Blanc sont d'avoir tué l'homme quelque part ». Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, 1952.

ersonne ne veut plus y penser. Le passé est derrière nous. Il ne faut plus en parler, tant il est douloureux. Cinq siècles de déconfiture et de défaites nous ont traumatisé, occulté nos valeurs. Alors, faisons table rase du passé et avançons. Afrique noire obscure! Douleurs et servitudes. Afrique, terre de mystères! Combien de fois, a-t-on entendu prononcer cette sentence par bien des personnes cherchant à expliquer ou à comprendre le vécu des Noirs d'Afrique. Le chercheur en sciences sociales, qui tente de dépasser une analyse simpliste des phénomènes observés, qui essaye de leur donner une résonance qui tienne compte des réalités du terrain, est souvent, lui même, très vite surpassé par les événements. On a longtemps glosé
sur l'élasticité du temps chez les Africains

P

- et

on ne s'en lasse pas -,

expliquant leurs retards, mais on se rend bien compte, que quelquesuns, lorsque leurs intérêts sont en jeu, s'évadent de cette gangue qui semblait congénitale. Le poids des pesanteurs dites ancestrales, face à l'intérêt immédiat se dissipe, sans disparaître... De ce simple
constat, nombreux sont ceux qui ont abordé

- et

continuent

H&A A friques

-

2002

12

OUVERTURE: LA MODERNITE AFRICAINE EN OUESTIONS

d'aborder - les réalités africaines en termes conflictuels de lutte

classique entre tradition et modernité. Divers parcours nous ramènent à cette dialectique origineIle de la rencontre des civilisations africaines et occidentales. Voir les choses selon cette logique facile et manichéenne, revient à placer le schème de l'évolution de l'Afrique dans un cadre opératoire fixiste, dans lequel, le continent noir apparaît, au sens fonctionnaliste, comme un instrument de l'Occident, sans lequel il n'a pas de réalité propre. On ne peut alors entrevoir le continent, en dehors de ce jeu « duel ». Il faut toujours que soit évoqué, à un moment ou à un autre, positivement ou négativement, au détour d'une allusion, la présence européenne en terre africaine, les tares ou les bienfaits qui en sont issus. Ce faisant, on fustige, on complimente, on désapprouve, on revendique, on se positionne et repositionne tout en jouant une symphonie homogène mais sans fin précise. Ce faisant également, on contente et conforte l'intelligentsia et les pouvoirs dominants du moment, évitant d'aborder les vrais problèmes, de poser les vrais questions, d'apporter de nouveaux éclairages sinon de réelles solutions. Cette pauvreté du débat et de l'analyse, enrichit bon nombre de profiteurs des systèmes néocoloniaux, qui depuis les indépendances tiennent les rênes du pouvoir, alors qu'inversement les populations, hormis de rares exceptions, sont comparativement à d'autres peuples de l'humanité en marche, à la traîne. C'est ainsi qu'avec l'aide d'organismes internationaux et de nos charitables amis de la bien pensante "société internationale", depuis quarante ans, nous avons été lancés sur les voies du développement, de la démocratisation, des Droits de l'homme, et aujourd'hui plus que jamais de la mondialisation. Arrêtons-nous un instant sur cette dernière avancée de l'homme planétisant. On nous vend de nos jours la globalisation des sociétés et la mondialisation des économies, comme si cela était tout à fait naturel, inhérent à la nature même de chaque être humain. Chacun d'entre nous, en suivant cette logique implacable des défenseurs de la World Company a besoin de tout ce que la planète regorge, doit être au courant de tout ce qui se passe sur le monde, en bref de ne rien rater et accumuler au maximum. En nous vantant les mérites d'une telle ouverture de passerelles tous
H&A Afriques

-

2002

OUVERTURE:

LA MODERNITE AFRICAINE EN OUESTIONS

13

azimuts, on oublie souvent de dire que plus il y a de gros, moins la survie des petits est assurée et, comme l'indique ce proverbe indien, « le poisson ne va pas jouer avec le crocodile du lagon ». Là est la réalité. Bien cruelle, mais révélatrice, de cette idée que les effets de mode entraînent vers de problématiques autres, sans intérêt pour certains peuples - les nôtres souvent - et que l'on veut faire absolument passer pour universels, au nom de l'unicité des invariants culturels. Ces pratiques culturelles, politiques et économiques, venues d'ailleurs, par l'intermédiaire de la colonisation hier et de la mondialisation-globalisation actuelle sont en train de nous être imposées, au nom de philosophies du bien-être de l'humanité. Ces pratiques nous endorment. Nos esprits ne sont plus en éveil, non attentifs, car habitués à recevoir et à consommer, et non plus imaginer et créer. Tout le questionnement est celui de l'appropriation et de la réappropriation en postcolonie. Comment faire nôtre des valeurs et des systèmes de pensée extérieurs? Quelles relations entre l'autonomie et l'hétéronomie? Les réactions sont timides car nous avons profondément occulté notre passé et, lorsque nous le mettons en évidence, c'est le folklore qui ressort souvent. Lorsque les Occidentaux, évoquent une perte de sens et des valeurs dans leurs sociétés, il se retournent en quête de repères vers la Renaissance et les Lumières, époques fécondées par les anciens de la Rome et de la Grèce. Que nous propose-t-on ? Que proposonsnous? Sublimés par les lumières de l'ailleurs, nos hommes politiques et intellectuels, nous exhortent à écarter le passé, à nous moderniser... D'aller chercher des solutions dans un ailleurs que nous ne maîtrisons pas... La modernité étant réduite à l'ailleurs puissant, alors qu'un regard sans détour sur l'alentour immédiat résoudrait tant de problèmes. Une interrogation de notre passé, sans passéisme disait Cheikh Anta Diop, nous permettrait de puiser en nous-mêmes les forces de la renaissance. A quoi sert la démocratie lorsque les populations sont analphabètes? Etre au contact de son réel est souvent difficile, pour quelqu'un qui se trouve toujours dans sa tête et dans les faits, à la traîne de l'Occident et qui n'a pu se défaire de son complexe de colonisé; tant il est «victime des préjugés de couleur et des complexes d'infériorité qu'il a intériorisés ». C'est dans cette optique
H&A A friques

-

2002

14

OUVERTURE:

LA MODERNITE

A F1UCAINE EN OUESTIONS

que nombreux sont ceux qui ont encensé Léopold Sédar Senghor et méprisé Mongo Beti. L'un pratiquait l'adulation de la France, l'autre se battait pour la liberté de ses concitoyens. La modernité africaine se situe aussi dans cet écartèlement. Les modèles manquent. Par duplicité, nos actes quotidiens et le laisser-faire, nous contribuons à encourager des régimes mortifères qui sévissent. Nous assurons de cette manière la pérennité de monstres qui torturent et atomisent nos peuples, laissent exsangue leurs pays. Nous contribuons à faire perdurer les souffrances et à creuser de plus en plus, fatalement, le fossé qui sépare les kléptocrates captateurs des ressources du continent, vivant comme des nababs, et les pauvres, de plus en plus nombreux, qui encombrent les rues de nos cités. A titre d'exemple, face à la reproduction en chaîne de la médiocrité, s'il faut fermer écoles et universités pour refonder le système éducatif, rendre la justice sociale, atténuer les misères et souffrances, donner un e.spoir d'avenir à tous les opprimés, alors il faut le faire. La mascarade d'enseignement que nous offrons à notre jeunesse ne sert à rien, car les uns et les autres savons pertinemment que nous formons au mieux des incapables, au pire des futurs corrompus et voleurs, des êtres sans foi ni loi ne rêvant que d'occuper la place de leurs anciens... qui leur ont si bien ouvert et montré le chemin de la perversion et de l'inefficacité érigée en vertu. La peur règne mais perdre sa vie n'a plus d'importance si nous croyons un tant soi peu au devenir de notre peuple, de notre continent, qui ne méritent pas d'être laissés aux mains d'assoiffés de pouvoir, de sanguinaires sans nom. Trouver en chaque instant, en chaque lieu des formes de résistance, conscientiser les peuples, retrouver l'autonomie de la pensée et de l'action.
« Il nous faut quitter nos rêves, abandonner nos vieilles croyances et nos amitiés d'avant la vie. Ne perdons pas de temps en stériles litanies ou en mimétismes nauséabonds» . Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, 1961.

Aggée C. Lomo Myazhiom
H&A Afriques - 2002

« GOUVERNANCE

INTERNA TIONALE

» ET MONDIALISA

TION

15

« Gouvernance internationale » et mondialisation

Charles-Robert
Maître de conférences en philosophie,

Dimi
de Dschang (Cameroun)

Université

a question qui est au centre de notre réflexion est de savoir si la «gouvernance internationale» peut se constituer en une instance de régulation de la mondialisation pour que le village planétaire qui en est issu devienne le lieu géométrique de l'humanité libre et fraternelle. En d'autres termes, la «gouvernance internationale» peut-elle déterminer la mondialisation en l'orientant dans le sens de l'homme comme sommet de la convergence des transformations économiques et technologiques en cours? A la suite de la libéralisation des activités et des politiques économiques amplifiée et accélérée par les innovations qu'impulsent les nouvelles technologies, l'ordre mondial connaît, en ce début du troisième millénaire, des évolutions décisives. Le monde se transforme en un village planétaire, et la transformation devient de plus en plus irréversible d'autant plus que les différents Etats se meuvent et se transforment aussi sous l'effet conjugué des influences extérieures et des agitations internes. Mais le développement des relations humaines et internationales est encore loin d'être harmonieux et solidaire. A regarder la mondialisation de très près, on se rend à l'évidence qu'elle creuse davantage le fossé qui sépare H&A Afriques - 2002

L

16

CHARLES-ROBERT

DIMI

les pays du Nord de ceux du Sud. Elle aggrave les contraintes extérieures pour les pays du sud, contraintes qui sont, pour l'essentiel, le surendettement, l'insuffisance des ressources allouées au développement et la diminution, dans le domaine des échanges, des préférences sur certains marchés «protégés». De surcroît, le « pouvoir de négociation », des Etats s'amoindrit au profit du secteur privé en charge de la production des biens marchands dont l'échange conditionne une croissance qui fait cruellement défaut pour espérer faire reculer une paupérisation visible, notamment dans les pays du Sud où elle laisse la jeunesse sans espoir pour un futur meilleur. La mondialisation, en effet, a fait de la privatisation sa règle d'or car elle rend possible l'accroissement des bénéfices. Elle en vient ainsi à transformer le marché mondial en un environnement agressif de telle sorte que l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) se trouve dans l'impossibilité de devenir une instance de régulation des échanges commerciaux et de s'ériger en organe de surveillance de l'application du règlement en vigueur encore partial et partiel. Cette double faiblesse, entre autres, est pendante de l'inégalité des pays membres de l'OMC, puisque la participation des pays du Sud, dans le commerce mondial, même si elle est accrue, reste dérisoire. Ces pays, s'ils sont au sommet du pic comme ceux du Nord, se retrouvent, paradoxalement, sur le versant d'« ombre », lieu de prédilection de la pauvreté, de la sous-alimentation et de la malnutrition. Les pays du Nord qui sont sur le versant de « lumière» sont pour ainsi dire les plus grands bénéficiaires de la mondialisation, comme mise en concurrence directe des appareils productifs des différentes nations. La mondialisation, ne le perdons pas de vue, génère une confrontation sur le marché des produits présentés par les firmes de nombreux pays du Nord. Par contre, la concurrence réduit les possibilités de production des pays du Sud et l'ouverture semble, dès lors, se ramener à l'émergence d'une contrainte supplémentaire et à une diminution du degré d'autonomie de leur politique économique. Les multinationales soumettent les relations entre les Etats à la contrainte d'une économie implacable qui dépouille l'existence pour la réduire à la requête biologique, c'est-à-dire au contentement
H&A A friques

-

2002

« GOUVERNANCE

INTERNA TIONALE

» ET MONDIALISA

TION

17

du ventre pour la majorité de l'humanité. Le processus de mondialisation de l'économie internationale correspond d'abord à une intégration accrue et renforcée des marchés financiers qui combinent déréglementation et globalisation de l'activité des entreprises opérant dans différents secteurs de production de biens et de services. Avec les multinationales, la mondialisation prend l'allure d'une multilatéralisation des échanges commerciaux par la mise en œuvre des accords commerciaux, consolidant ainsi la libéralisation de l'économie mondiale. Il en résulte que le village planétaire est un monde d'une éternité silencieuse, monotone et ennuyeuse. Tous les Etats pensent la mondialisation en termes de contrats, d'alliances, d'espaces judiciaires, militaires ou commerciaux. Et partout, la démocratie corporatiste, avec ses explications dans la rue, triomphe, au détriment de la démocratie sociale. En même temps, le clivage entre riches et pauvres se cristallise dans une humanité à deux vitesses. Inéluctablement, l'unité du monde est mise en péril; d'ailleurs, elle a tout l'air d'une unité des déstabilisés, à cause de la désintégration de l'humanité. Rien d'étonnant en cela, étant donné que les multinationales fondent leur politique sur des prérogatives et que le libéralisme transforme le marché mondial en un environnement agressif. Cela laisserait peutêtre croire que la pauvreté recule manifestement grâce à la possibilité de satisfaire les droits économiques et sociaux. A l'appui de cette thèse, il yale fait que la mondialisation renforce la création des emplois et des richesses, le développement des nouvelles technologies, la croissance des entreprises, les mouvements des capitaux et les échanges commerciaux. C'est que la privatisation permet une rentabilisation rapide des entreprises jadis contrôlées par les Etats. Il y a démantèlement de l'Etat social, puisque la mondialisation pose le problème de la place et du rôle des Etats qui, au monde de globalisation, abandonnent une part de leur souveraineté à travers des traités et des obligations mutuelles. La mondialisation n'offre donc pas de garantie des Droits de L'Homme. Le retrait des Etats, en effet, les entrave parce que leur existence est
H&A A friques

-

2002

18

CHARLES-ROBERT

DIMI

consubstantielle de celle des Etats qui les garantissent à travers un appareil administratif et judiciaire. A l'intérieur des différents Etats, la mondialisation, autrement dit, est antinomique des droits de l'homme d'autant plus que l'homme, notamment dans les Etats du versant d' « ombre », sans être dans le giron de la massive réalité de la vie actuelle caractérisée par le règne de l'économie, est plutôt pressé au point de s'épuiser dans le service de sa vie. Ce qui déleste d'intérêt, de sens, sa liberté et sa réflexion. La mondialisation provoque des dommages sociaux un peu partout parce qu'elle se prête difficilement à la réglementation et, avec elle, beaucoup d'Etats, de régions végètent encore, en dépit de l'esprit du temps, tenus artificiellement à l'écart de l'ensemble des rapports mondiaux. Ils sont voués au barbare et hermétique isolement à cause du capital qui continue de se déployer, ici, en tenant compte des environnements particuliers aptes à certaines cultures ou à des gisements géologiques. La déliquescence des Etats laisse la place à de nombreux acteurs avides de s'imposer, en l'occurrence les ONG et les multinationales. Les Etats s'effacent pour ainsi dire devant le pouvoir financier des multinationales. Aussi les politiques des Etats sont-elles orientées en même temps que des options et des concessions leur sont imposées. D'où l'impunité des multinationales qui met en exergue l'impuissance des Etats. Mais la mondialisation serait cependant entravée par la constitution des sphères régionales plus ou moins vastes. Chacune d'elles, à l'instar de l'Union Européenne, entend s'affirmer comme une puissance. Pour ce faire, elles cherchent à occuper des positions stratégiques à partir desquelles elles s'emploient à donner sens, en leur faveur, à l'ensemble du réseau des relations internationales. C'est dire que les sphères régionales se montrent incompatibles avec les relations pacifiques, constructives avec l'autre. Au bout du compte, la régionalisation apparaît comme un déguisement de nouvelles formes de particularismes, génératrices d'exclusivismes. Cette apparence n'est pas sans rapport avec les prises de position des uns et des autres face aux politiques inter-étatiques, porteuses d'affirmation des identités régionales absolument différenciatrices. La «gouvernance internationale », face aux exactions des
H&A Afriques

-

2002

« GOUVERNANCE INTERNATIONALE»

ET MONDIALISATION

19

multinationales et aux menaces qu'elles font peser sur la paix mondiale, ne serait-elle pas sans fondement pour pouvoir déterminer, dans le sens de la rationalité, les échanges économiques et commerciaux mondiaux? L'un des présupposés fondamentaux de la «gouvernance internationale », c'est la paix mondiale. Celle-ci suppose une unité des libertés animées d'un même désir ainsi qu'un langage commun et un sens partagé. C'est que la « gouvernance internationale» repose sur la coopération internationale qui se fonde elle-même sur une reconnaissance réciproque minimale, grâce au bon vouloir des partenaires que sont les différents Etats et à leur bonne foi équitablement partagée. Il n'y a pas pour ainsi dire de « gouvernance internationale» sans coordination des intérêts et elle ne peut se faire que dans le sens d'un système organique afin que la coopération internationale ne s'apparente plus à une association au sein de laquelle l'entente est subordonnée à la préservation de l'intérêt du plus fort. L'unification par conjonction d'intérêts nationaux et transnationaux est d'extrême importance. Plus de calcul froid des intérêts nationaux, mais seulement leur concordance assurée, grâce à une législation internationale qui privilégie l'égalité fondamentale des nations. La «gouvernance internationale» est guidée par une norme régulatrice, à mesure d'une adhésion des pouvoirs et des nations en présence. Aussi a t-elle besoin des assises étatiques en même temps qu'elle définit une condition juridique, puisqu'elle dépasse les attachements particuliers et qu'elle institue un ensemble solidaire. La coopération internationale permettra alors d'assurer le travail et la vie à tous dans leurs lieux d'origine, en rééquilibrant les graves insuffisances économico-productives dans les rapports Nord-Sud. La bilatéralisation et la multilatéralisation, propres à la mondialisation, doivent, par souci de cohérence et d'efficience, se faire par émergences progressives. Il est possible, en effet, de lever les contradictions qui existent entre la mondialisation et la régionalisation. Les blocs régionaux se définissent comme des cadres d'interaction pour renforcer le développement des pays
H&A A friques

-

2002

20

CHARLES-ROBERT

DIMI

membres. Ceux-ci sortent d'eux-mêmes en se mettant ensemble au sein d'une sphère régionale dont les limites vont au-delà de celles des Etats limitrophes. La régionalisation disqualifie le localisme et le nationalisme; elle favorise un arrimage et un ancrage plus efficients des communautés économiques régionales par rapport au marché mondial. Elle est, en dernière instance, une étape vers l'effectuation progressive d'une mondialisation unifiante et humanisante. La tâche de la «gouvernance internationale» est de rendre cohérentes les normes et les règles internationales sociales humanitaires ou économiques. La mondialisation invite les Etats à créer une architecture qui soit humanisante et équilibrée. La « gouvernance internationale» implique ainsi le respect des priorités de chaque pays et l'intégration des identités en même temps que les modalités de mise en œuvre ultérieure, plus précisément la prise en charge du coût de la création. La « gouvernance internationale» ne conduit pas à l'institution d'une société civile internationale qui, d'ailleurs, n'existe pas. Soulignons en passant que l'universalisme absolu, en matière de «gouvernance internationale », serait aussi nocif que les particularismes insupportables et irréductibles. De toute façon, la mondialisation bien comprise impose à chaque pays de donner la visibilité à ses préoccupations et un refus convergent, d'un désordre mondial établi aux seules fins économiques et commerciales. C'est pourquoi il importe de mettre en lumière les incohérences des discours et des stratégies des négociations des «officiels ». En même temps on tiendra compte des préférences affichées par les Etats. Cette démarche émousse l'esprit âpre au gain et dominé par les seules valeurs de rentabilité économique et financière. La «gouvernance internationale» ne saurait donc aboutir à une unanimité qui serait répétition chorale d'un catéchisme blanc, noir ou rouge; elle ne serait pas non plus un procédé d'arrangement des catégories économiques pour instituer une réglementation internationale des échanges. Elle procède par la définition des espaces communs susceptibles de faire exister voire subsister les rapports sociaux en les permettant, les réglant ou les préservant. Il va sans dire que la souveraineté des Etats et la liberté

H&A A friques

-

2002

« GOUVERNANCE

INTERNA TIONALE

» ET MONDIALISA

TION

21

des individus ne seront plus extérieurement déterminées par des contraintes économiques. Toutefois, ne confondons pas souveraineté et isolement. A l'heure de la mondialisation, en effet, l'isolement est comme une folie meurtrière car le monde car le monde est devenu comme sans frontières et les informations circulent sans entraves. Et la changements auxquels nous assistons sont comme des mutations aux sens biologiques du terme, c'est-à-dire des changements brusques, favorables ou mortels. La mondialisation est telle que la ruine du particulier, de la partie, affecte inéluctablement l'universel, le tout. Avec elle, le monde tend de plus en plus à devenir comme un organisme qui existe dans ses aspects particuliers. Les Etats puissants qui vont à l'assaut des Etats faibles, par une dialectique toute négative, se dissolvent, puisque, par le même mouvement, ils créent chez eux une classe de réprouvés. La recherche de la rationalité de la mondialisation impose que les Etats aillent au-delà des conventions par l'instauration d'un pouvoir transnational qui tienne tout le monde en vue du bien commun. Car l'exclusion est liée à la non correspondance entre les objectifs communs et le protectionnisme. Les intérêts communs et les intérêts particuliers doivent être intégrés à la communauté mondiale. Il est question que chaque Etat, en tant qu'entité, trouve dans l'économie-monde l'accomplissement de sa destination. Ainsi la solidarité et l'humanité ne seraient plus pures chimères; elles se cristallisent dans une conscience unitaire et universelle qui empêche que chaque Etat s'unisse aux autres uniquement pour l'avancement de ses affaires particulières. Avec la «gouvernance internationale », les conférences ne sont plus le lieu derrière lequel les puissances particulières s'abritent, imposent à la majorité impuissante leur domination, et, pour terminer, maintiennent dans la dépendance économique ceux auxquels elles prétendent apporter l'aide. La «gouvernance internationale» est guidée par une norme régulatrice, à mesure d'une adhésion des pouvoirs et des nations en présence. Le droit international ne peut plus alors être aux antipodes de l'universel et
H&A A friques

-

2002

22

CHARLES-ROBERT

DIMI

l'objectif; ils est reconnu par tous les Etats comme valeur de droit. Il suppose l'adhésion qui est du ressort de la subjectivité, constituant la détermination spécifiée de l'universalité du droit international. La mondialisation au total, si elle est essentiellement fondée sur les intérêts purement économiques, ne peut suffire à créer une unité durable; elle ne rassemble jamais que des concurrents. Il importe de créer une entité politique universelle, mondiale, c'est-àdire un monde qui se fonde sur l'égalité et la solidarité des peuples qui le composent. La liberté des individus en est le ressort intime. La recherche de la rationalité de la mondialisation aboutit ainsi à une espèce de «concitoyenneté» qui est une manière nouvelle d'être homme, une façon de concevoir l'humanité. Celle-ci pour ne plus être une abstraction, se transforme, au moyen de la « gouvernance internationale» en une communauté ouverte, en une universalité toute de concrétude. La «gouvernance internationale» n'est pas induite de l'extérieur par quelques puissances; elle a besoin de générateurs de changement opérants, c'est-à-dire des agents stimulateurs de la libération de l'humanité dans le sens d'une évolution contrôlée par tous les pays. Ce contrôle est l'œuvre des volontés concordantes, engagées dans la réalisation d'une humanité épanouie. Ainsi, la force ne peut être requise pour rendre raison à l'irrationnel, à la déraison des passions. La «gouvernance internationale» vise à l'organisation du droit international qui coordonne les lois pour leur application à tous les Etats. Le droit international s'impose à chacun et soumet l'individualité des pouvoirs qui le rendent effectif. Ainsi, il rend possible l'effacement progressif de l'abstraction squelettique et de la norme authenticité. La «gouvernance internationale» est une puissance de rassemblement des Etats entre lesquels la mondialisation a généré un réseau de relations économiques et commerciales. Elle fait du village planétaire une sorte de communauté politique, celle de l'êtreensemble et du faire-ensemble. Ce n'est donc pas un pouvoir de domination, de la force coercitive. Ici, il n'y a pas de souverain. C'est le soutien des Etats qui donne son pouvoir à l'institution d'une « gouvernance internationale ». C'est un pouvoir multiforme qui se constitue en une puissance affirmative qui, malgré tout, redit le jeu
H&A Afriques

-

2002