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Aux abords de l'identité latino américaine

De
322 pages
A travers une lecture transdisciplinaire où la philosophie sert de guide et dialogue avec l'histoire, l'anthropologie, les sciences sociales et la littérature, cet essai parle de l'identité culturelle latino-américaine. Il relate la rencontre et les difficiles liens entre le concept "d'identité" et l'Amérique latine. Il tente de dire comment et pourquoi les vieux mots ne nous servent plus à parler, à raconter ce que l'on s'est accordé à appeler "Amérique latine".
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Aux abords de l'identité latino-américaine

2003 ISBN: 2-7475-5051-6

@ L'Harmattan,

Gladys Olivera Grotti

Aux abords de l'identité latina-américaine

Préface d'Edgar Montiel

L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection La Philosophie en commun dirigée par S. Douailler, J. Poulain et P. Vermeren
Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique. Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement. Dernières parutions

Laurent FEDI (éd.), Les cigognes de la philosophie, études sur les migrations conceptuelles, 2002. John AGLO, La Vie et le vivre-ensemble, 2002. Jean-Marc LEVENT, Les ânes rouges, généalogie des figures critiques de l'institution philosophique en France, 2002. Charles RENOUVIER, Sur le peuple, l'Eglise et la République, 2002. Serge V ALDINOCI, Merleau-Ponty dans l'invisible, l'œil et l'esprit au miroir du Visible et l'invisible, 2003. Hélène VAN CAMP, Auschwitz oblige encore, 2003. Suzanne MACÉ, Enjeu philosophique du conte romantique, 2003. William GONZALEZ, Généalogie et pragmatique: l'homme à l'épreuve de lui-même, 2003.

A Claudio

SOMMAIRE

PRÉFACE
INTRODUCTION

9 13 19 21 21 38 49 61 63 71 81 87 93
95 95 111 122 127 127 130 151 155 159 159 162 179 187

I. IDENTITÉ...
A. L'IDENTITÉ ET SES RÉCITS... 1. CES MANŒUVRES DE L'IDENTIQUE... 2. L'AUTHENTICITÉ PRÉTENDUE PRIMORDIALE... 3. "LE MONDE EST VASTE ET ÉTRANGE" PIS IDENTITÉ AUTREMENT... B. PHILOSOPHIE LATINO-AMÉRICAINE (?) 1. PHILOSOPHIE DE L' AMÉRIQUE LATINE? 2. PHILOSOPHIE DE ("DESDE") L'AMÉRIQUE LATINE? 3. PHILOSOPHIE POUR L'AMÉRIQUE LATINE?

II. RÉCITS PHILOSOPHIQUES...
A. ARTURO ANDRÉS ROIG 1. SUJET
2. DISCOURS 3. UTOPIE B. ENRIQUE DUSSEL 1. DÉPART 2. CATÉGORIES DUSSELIENNES 3. MÉTHODE DE LA PHILOSOPHIE DE LA LIBÉRATION 4. PHILOSOPHIE DE LA LIBÉRATION C. LEOPOLDO ZEA 1. L'HISTOIRE DES IDÉES 2. PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE 3. PHILOSOPHIE DE LA LIBÉRATION 4. ZEA, DUSSEL ET ROIG

III.

SUBVERSION

191

A. POSTMODERNITÉ, POSTCOLONIALITÉ, POSTOCCIDENTALISME 193 1. POSTMODERNITÉ 199 2. POSTCOLONIALITÉ 211 3. POSTOCCIDENT ALISME 231 B. MONDIALISATION 239 1. MONDIALISATION ET/OU IDENTITÉ 239 2. "PENSER LA MONDIALISATION DEPUIS LE SUD" 258 CONCLUSION: "ENSAYOS SOBRE SUBVERSION" 269 1. ESPACES ET TEMPS :POUR UNE GRAMMAIRE PHILOSOPHIQUE 271 2. LE DROIT À L'OPACITÉ 275 ANNEXE BIOBIBLIOGRAPHIQUE

279 311 319

OUVRAGES CONSULTÉS INDEX DE NOMS

8

PRÉFACE
Madame Gladys Olivera Grotti m'a fait l'hollneur de me delTIander de préfacer ce travail qui traite de la qllestion de l'idelltité dans la pensée latillo-anléricaine ; sujet sur lequel elle s'est penchée avec enthousiasme et intelligellce pour donner substance et forme à cet ouvrage qui saura, j'en suis persuadé, susciter l'intérêt du lecteur allssi bien européen que latino-alTIéricain. Et cela pOlIr deux raisons. Primo, parce que dalls son étude, Mnle Olivera Grotti soulève d'importantes questiollS d'ordre épistélTIologique nécessaires pour conlprendre un débat qui a nlarqllé I'histoire des idées en Amérique latille, ell particulier all XXème siècle; et secundo, parce que la qllestion de l' idelltité, ell tant qlle Slljet de réflexioll dalls le débat philosoplliqlle latill0-américaill, est abordée de façoll explicite et systématique à partir d'lllle revue de la pensée de trois ilTIpOliants philosoplles dll XXèn1esiècle latill0-américaill : Leopoldo Zea, Arturo Andrés Roig et Enrique Dusse!. L'approclle de cette question s'inscrit dans le siècle de la lTIOlldialisation qlli d'lUl côté globalise et de l'autre fractllre, faisallt ressurgir toutes les sensibilités identitaires. Ell outre le thèllle de la mOlldialisation constitlle la ITIatière du denlier cllapitre de l' Ollvragel Je laisse, bien entendu, aux lectrices et aux lecteurs la porte ouverte pour entrer, cllaclul avec ses arglUTIeIlts, daIls la disCllssioll élaborée par Madallle Olivera Grotti tOllt alllollg de cet essai. Pour fila paIi, j'aborderai le dialoglle à paIiir de sa dimensioll historique et culturelle, dilnension à laquelle appartiellt le débat et dans laquelle s'inscrit de façon iIltelligente le livre que le lecteur a dans les mains. L'espace, le temps, l'esprit Qlle se serait-il passé si le Frère Bartllolomé de las Casas avait perdu, face au Dr. Sepulveda, la cruciale polémique de 1551 où il défelldit la pleine humanité des alltoclltolles de l'Alllérique ? L'llistoire, sans aucun dOllte, allrait pris un alltre COllrs. Las Casas pariait sur l'avenir, et sur un destin digne pOlIr l'humanité tOlIte entière. Sa victoire se révéla de preITIière importallce pour construire une expériellce COlllmllne faite de fraterllité et de coo-

pératiol1 el1tretous les êtres hun1ains : tous égaux, bien que d' origil1es et de cllltllres différelltes. Tel est l'humanisme du XYlèmesiècle, le plus grand succès de la modernité, qlli trouva en l'Romllle de l'Alllérique la prellve décisive pour admettre l'altérité et la diversité comme conditions inhérentes à la communauté humaine. L' AlTIérique cOlltribua aillsi à l'11llmanisme moderne, d'abord comme victin1e, ensuite comme
(bonne) SOllltioll
-

et jlIridique

à lUle radicale interpellatioll philosoplliqlle, politique celle qui prétendait dominer les Américail1s, et qlli finit
comme lUle philosopllie pratiqlle de sa vie.

par aSSlUTIer l'humanisllle

Il cOllviellt ell effet de se rappeler Oll se situe et COlTIlTIellt commence le débat de l'identité, et quelle est l'humanité concernée par ses inten'"ogatiolls et ses réponses. Rappelolls-110llS dOllC, que l'Amérique contelTIporaine est l1ée au Xyètne siècle et je serai tenté de

dire - à contre courallt de l'idée callolliqlle - qll'elle est llée avec lUle vocation lnoderne, car les valeurs spiritllelles et matérielles qui caractérisellt la lllodernité ont été cOllsacrées lors de (en IllêlTIe temps que)son émergence. Premièrement, par sa contribution à l'économie de l'Europe, qui a servi de base à la rénovation globale de la production et des idées: l'introdllction n1assive de l'or et de l'argent a donné liell à lU «révolution des prix» - lUle inflation élevée - obligeallt à le organiser l'économie autrement et donnant lieu à la création de nouveaux celltres de pOllvoir financier cOlltrôlés par la bourgeoisie élTIergente. On oublie souvent que l'apparition de l' Alnérique a constitué lIn des leviers qlli a fait bOllger le monde vers la modenlité : le sllrgisselnent de nouveaux groupes de POllvoir écol1omiqlle et politique a permis la gestatioll de la révolution industrielle; la llécessité (develllle idéologie) de transformer la nature au bénéfice de l'Homme (idée moderne par excellence); la lTIise ell valellr de I'HOlTIlTIe COlTIlTIe catégorie individuelle, capable de créer et de SlIrn10nter ses lilnitatiol1s (lll1 alItre idéallTIoderne) et, fillalemellt, la révolution politique inspirée par lUle vague d'utopistes qui rêvaient de l'Alnérique con1me «terre prolnise» et siège de l'expérimentation sociale, panTIi ellX beaucoup de lectellrs de l'Inca Garcilaso. Ainsi l' Alnérique a-t-elle apporté son altérité et ses reSSOllrces naturelles pOllr le sllrgisselTIellt de 1'Illllstratioll. Dans

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cette tradition sont inscrites les Révolutiol1s d'Indépendance qui ont été avant tout des expressions d'un idéal politique moderne si novateur, que les el1cyclopédistes l1e l'avaiel1t pas inclu dans l'Ellcyclopédie!
Mais au-delà de ce que l' Amériqlle a apporté matériellelnellt pour créer des phénomènes nouveaux, comme cellli d'une économieInonde (la première globalisation de l'histoire), il Y a une dimension humaine qui nous concerne tous et qui signifie une expression catégorique de modenlité : le puissant processus de lnétissage produit à Ulle échelle très vaste, COl1stituant Ul1enouveauté dal1s le monde, le surgissement d'une 110uvelle réalité humaine. C'est l'or des corps qui se mêlent. C'est ce qu'il y a de pIllS audaciellx allX XVlème et XVllème siècles: s' introdllire dalls l' Autre, fusiolll1er avec SOIl selnblable ; c'est à dire, fonder une 110l1velle hun1anité. Voilà l'origine de l'humanislne américaill, lUle pllilosophie de vie qui sort des elltrailles de l'histoire américaine. Son point le plus l1allt se trollve dal1s la fllsion d'ellropéens, d'africaills et d'alnéricains. Et voilà, 011est plongé dans le sujet: dans cette «soupe génétique », l'identité deviel1t une préoccupation, même lUl« problème », VlI de l'extérieur... L'Émergence d'un nouveau visage À 110tre avis, il s'agit d'un l1l11nanisn1eqlli a été conçu alllniliell de la violence, car aucun métissage Il' est elltièrement dépourvll de conflit, de n10rt et de tral1sformation. Il y a l1l1ecollisiol1 de races, de religions, de langlles et de savoirs. Avec tout cela s'est fonné, dans Ie temps, un gel1re hun1ain (Bolivar), un logos, l1l1ethos, l1l1e:fiJiatiol1,
lUlemanière d'être, une raison d'être avec lesqllels nous aVOllS traver-

sé les siècles et nous sommes arrivés à constituer aujourd'hui cette cOlnmullallté hllmaille idelltifiable dans le Inollde. C'est le patrilnoille culturel que nOllS devons défendre de fait et de droit, c'est pour cela qlle de nos jours, devallt l'offensive globale qui vellt tout rendre uniforme, il faut prOlTIOllVoirle droit à la propre identité, le droit à la diversité. Et quels SOllt les signes affinnatifs de cette idelltité? 011 pellt le résumer de la façon suivante: un l1omo culturel, avec le sens de l'adaptation, créatif, habitué à la réciprocité, avec un certaill fonds

Il

panthéiste (une sorte de matérialisme naturaliste) et une disposition à la cOl1vivialitéet à la fraternité, doté d'expression corporelle, essentiel, plus que cOllventionnel. C'est ce que Sergio Buarque appelait « l'110lnlne cordial ». Je 11eparle pas de l'homme d'origil1e cosmopolite de Buenos Aires ou de Montevideo (expression exceptionnelle de 110trediversité), mais de l'homme dll peuple, de cette foule lnajoritaire dépositaire de la mémoire collective et réceptive des humeurs les plus intimes de la terre et de l'llistoire.
Le nôtre est un 11ulnanisme concret, une pratique dll peuple (pas nécessairemellt institutionnelle), né de la vie, de la géographie et de 1'histoire, comme une pratique sans discours la plupart du temps (ce livre c'est un effort pour donner à l'identité son discours, son cOl1cept). Ce n'est pas Ul1e prédication née d 'lU1 COllrant pl1ilosophique, de qlIelqlles auteurs, lnais lllle nlanière de voir et de selltir le Inol1de en traversant I'histoire. Le passage hasardeux et violel1t dll XXèrne siècle lnet ell valeur cette mallière d'être, cette philosophie de la vie américaine. En Amérique se sont retrouvées tOlItes les ères de l'imagillaire dlllnOl1de : l'Europe latil1e, le Monde arabe, l'Afriqlle noire, l'Oriel1t des migrations. Cette Alnérique est aujourd'hui l'héritière d'ulle foisonnante tradition d'échanges Cllltllrels et 11lunains, qui font d'elle Ul1 continent culturel œClIméniqlIe, vital, doté d'un haut voltage créateur. Sa diversité culturelle et 11lunaine est son trésor: plllribus et Ul1Uln.La littérature, la lnusique, la peillture s'y mallifestent, créant des lnOlIveInel1ts d'idées comme la philosopl1ie et la théologie de la libération, la pédagogie de la liberté, l' alltllropologie de la résistallce, l' écononlie infonnelle l' expérilnel1tatiol1 sociale, et enfil1 tOllt lU1InOllvelnel1t de sllbversion créatrice. L'étude de cette subversion, cette façon de penser le Monde et la mondialisation deplIis le Sud, constitlle une des véritables contributiOl1Sde MIne Olivera au dialogue des peuples et des cultures. Edgar Montiel Paris, le 21 mai 2003

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INTRODUCTION L'Amérique naît all XVlème siècle, l'Europe moderne aussi. L'apparition du "Nouveau Monde" sur la scène du "Vieux Monde" est la pierre angulaire de l'elltrée de l'Europe dans la modernité. Dorénavallt côte à côte, ces deux lnolldes VOlltfaçollller l'émergence de groupes de POllvoir politico-économique et donner naissance au Droit international. Ell outre, l'onde de choc de cette union leur ilnprimera COlllllle au reste du mOllde des bouleversements politiques auxquels les lltopistes - qllÏ voient ell l' AInéri -que la Terre promise et le siège de l'expérimentation sociale - prendront part. Enfin, à l'intériellr de la nouvelle cosmologie qu'ils créent, va naître le désir de tirer profit de la nature au risque de la perturber, voire même de la détruire. Mais audelà de ces résultats, demeure une dilnellsion humaine, patllétiqlle et féconde: le métissage désorlTIais produit à l'échelle mondiale. Ici, COlnmence la fusion entre Européens, Africains, Américains et Asiatiques, ici COllllllence la première lTIondialisation d'une histoire partagée. Souvenons-nous de la célèbre phrase de Bolivar:

« Nous ne sommes ni Indiens ni Européens - nous dit-il dans le Discours d'Angostura -, mais une espèce faite d'aborigènes et d'Espagnols. Américains de naissance et Européens de droit, nous nous trouvons dans un conflit: celui de disputer aux natifs des titres

de possession et de nous maintenir dans le pays qui nous a vu naître,
contre l'opposition des envahisseurs; notre cas est de ce fait le plus extraordinaire et le plus compliqué (..) »1
L'Amérique est llll mélange lTIOUVallt é d'une rupture et dont n l'avenir reste iInprévisible. COlnlnellt cOIlcevoir ici une identité ourdie par l'identique? Cette question fonde l'hypothèse de ce travail: ce Il' est pas l'identité latino-alnéricaine qui pose problème mais bien le concept d'identité, lui-même forgé par l'identique. Cela nous apprend à nOllS lnéfier des concepts et de lellrs créateurs. Il y a longtemps déjà que l'identité n'est plus seulement permallellce, elle est capacité de changelnellt, de changemellt plus ou moins

l

La traduction des citations espagnoles a été réalisée par Anne-Marie

Pérès.

maîtrisé ou plus ou moins affolé. L'ancienne pensée de l'identité COlldllitlà où elle est difficile à définir: à un Sujet transcendantal, ahistorique et à une Histoire universelle où il se réfugie tout seul et d'où il réclame la possession d'une terre devenue territoire. AillSi, il sera question de voir comment, de temps à autre, l'ordre des causes et des conséquences est falsifié et comment ce que nous pellsions être la cause du problème Il' est que sa conséquence (ou sa cause cacllée ?). Tout ce que je peux avancer tiellt en ceci: le concept d'identité nous a fait parcourir de "longs chemins" qui ne nous conduisent pas forcélnent chez nous. En acceptant ce concept d'identité élaboré dans un ailleurs spatio-temporel, les pllilosophes latino-américains Ollt été amellés à se poser une questioll peut-être rationnelle mais pas du tout raisonnable: existe-t-ill111e clllture latino-alnéricaine ? Puis, existe-t-il une pllilosophie latino-américaine? Nous aborderons cette dernière question, l10llSdonnerons des bribes de réponses et nous retracerons les débats ouverts. Les philosopllies d'Arturo Alldrés Roig, d'Enrique Dussel et de Leopoldo Zea marquent un tourllallt dalls la pensée pllilosophique latill0-américaille : l'Alltre, désonnais situé et contextllalisé, fait irruption dans la pensée. Il parle et sait d'où il parle. Cepelldant, avallt de jallger sa parole et SOIlsens, il lui aura fallu se trouver lllÏ-même dans les méandres de sa propre histoire (Zea et Roig) ou dans le face-à-face (Dussel). Il sera question dans ces pages des philosophies de ces trois auteurs. Je disais que la modenlité européenne est née avec l' Alnérique, mais, dès qll' elle traverse l'Océan elle est perçue, lue, rationalisée, racontée autrelnellt; cet "autrelnellt", qui est Ull écart déterminant, produit d'autres modernités. AillSi en va-t-il de même avec la poStlTIOdernité. NOlls retracerOllSaussi le débat ouvert en Alnérique latille par les théories postnl0derlles et postcoloniales; leurs versions latilloalnéricaines, ell tant qlle critiqlles de l'héritage de la modenlité ellrocentrée et en tant que théories alternatives, et les projets qui en ont découlé. Ce processus de "mélange" que l'Amérique vit depuis cinq siècles se répand et s'accélère: peuples, langues, cultures, histoires s'inflllellcent, se heurtent, se touchent et se traversent dans un réseau de telnps et d'espaces lnultipliés. NOlls proposerOllS d'alltres regards
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sur la mondialisation et présenterons des pensées qui feront figure d'alternatives. Ainsi, relaterolls-llOllS les débuts d'Ull dialogue trallSdiscipliI1aire qui cherche à fonder de nouvelles épistén1ologies et à créer de 110llveauxlTIodesde penser. Tout alllong de ces pages, je vais de l'Identité à la Relation et illVerSelTIent,sachant qu'elles ne se COlTIprennent ue dans le couple q qu'elles forl11ent.L'Autre ne cessera jamais de nous séduire. La séduction n'est-t-elle pas autallt attractioll amoureuse que peur de se perdre? L'idée de séduction accompagnera ma réflexion et sera le principe directeur de sa conclllsion. De quelle Amérique latine vais-je parler? Selollla description de Carlos Fuentes: «(...) nous sommes un continent multiracial et polyculturel. Par conséquent je n'utiliserai pas, tout au long de ce livre, la dénomination d' "Amérique latine ", inventée par les Français au XJX!mesiècle pour s'inclure dans l'ensemble américain, mais la description plus complète: Indo-Afro-Ibero-Amérique, ou pour des raisons de brièveté, l 'Ibéro-Amérique ou même, pour des raisons littéraires quand je me réfère à l'unité et à la continuité linguistique, I 'HispanoAmérique. Mais de toutes les façons, la composante indienne et afri2 caine est présente, implicite. »
Pour ma part, j 'lltiliserai "Amériqlle latine" ell illtroduisallt dans l'espace "ouvert" entre ces deux 1110tstoutes les composantes évoqllées par Fuentes: «Indo-Afro-Ibero-Amérique». Et même si je me concentre surtout sur la partie l1ispano-al11éricaine du C011tinent, je ferai de petites incursions ailleurs. Dans l'ailleurs des Caraïbes, par exemple, comment ne pas voler quelques pensées à Patrick Chamoiseau all à Édouard Glissant? Je soullaiterai COlltilluer ces lignes introductives en rappelant deux "étourderies". Il y avait en Argentine un groupe de musiciens2

Carlos FUENTES, Valiente lnundo nuevo, Mondadori Espana, S.A., Madrid, 1990, p. 12. C'est moi qui souligne.

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humoristes qui chantait les gestes du conquistador "Don Rodrigo". Un jour, Don Rodrigo arrive dans une tribu et les aborigèlles commencent à chanter dans l'allégresse: «nos descubrieron, al fin nos descubrieron !» (( Ils nous ont découverts, enfin ils nous ont découverts! »). Mes quatre enfants, scolarisés en France, ont ramené un jour de l'école Ulle fiche dans laquelle il était écrit: « Christophe Colomb découvrit l'Amérique» ; alors je leur ai chanté: « ils nous ont découverts, enfin ils nous ont découverts!». Il faut dire que l'Amérique figllre e11core parmi les plus gra11des découvertes de l'Europe! Deuxième erreur. J'ai commencé mes études llniversitaires, en Frallce, en 1990. Éll0llçallt face à Ines camarades mon sujet de maîtrise il m'est arrivé d'être confrontée à la question suivante: « existe-til une philosophie latino-américaine? ». Ces travers sont tellement quotidiens que, d'une part, l'on fait répéter aux enfallts : « Colomb découvrit l'Amérique» et « la terre est ronde» dans la lllême leçon, et que, d'autre part, l'on 11'étudie pas les pllilosophes latino-alnéricains dans l10S universités (tout au moins dans notre université de Toulouse-le-Mirail); ces erreurs sont ici quelque pell rectifiées. Que l'Amériqlle et l'Ellrope moderne naissellt au XVlème siècle j'aurai l'occasion de le prouver, même si ceci n'est pas mon objectif. D'autre part, il faudrait peut-être savoir de quoi 011 parle lorsqu'on parle de philosophie, je l1e suis pas philosophe, alors je cOllfierai cette tâche à Roig, à Zea et à Dllssel. En ce qui concerne la lnétll0dologie, je lne suis intéressée à des auteurs, des t11èmes et des récits de différentes disciplines telles que l'histoire, l'anthropologie ou la littératllre, qui condensent des aspects relevant des relatio11s entre le concept d'identité, la pl1ilosophie, la clllture et I'llistoire. J'ai cll0isi, après plllsieurs alll1ées de lecture et de dialogue avec celiains de 110Spenseurs, un répelioire d'allteurs me permettant d'une part, de cerner le "problème de l'identité" et, d'autre part, d'ouvrir des perspectives. TOllS les c01nmelltaires, toutes les critiques, toutes les lectures qui ont nourri ce travail, je les ai utilisés pour exprimer ma propre pe11sée et étayer Ines propres tlléories. Aussi, je libère les auteurs de ces textes de toute respo11sabilité. Autrement dit, leur lecture ln'appartiellt, lellr llsage aussi, malgré lnOll désir de leur rester fidèle.

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L'annexe bio-bibliograpl1iqlle présentée à la fin de ces pages ne se veut pas détaillée. Il s'agissait de présenter de manière succincte les auteurs cités, quelquefois très peu connus, voire méconnus par les lecteurs français et même latino-américains. Philippe Pradel de Lalnaze, ami et conservatellr à la Bibliothèque l1atio11alede France, a contribué à sa réalisation.
Ces pages 11'auraient pas dû être corrigées. J'écris e11tre deux langues et ce que j'écris est ce que je SllÏS. J'allrais dll introduire le trouble, i11troduire mon ide11tité: les espaces que je parCOllrs et les temps qui m'11abite11t, et non pas lne laisser réduire à la transparence d'un discours monolingue. Ceci est un de mes regrets. Je parle à partir de deux langlles et le français l1'est e11core que ma langue d'adoption. Aussi je remercie Eva Perez-Pichon et Françoise Bassoullet d'avoir corrigé ces pages. « Je veux donc, commencer à te parler De mes parents, de ma patrie et de mon état, Pour que tu saches qui t'aime et qui t'écrit: Bien que la mémoire me tourmente, Renouvelant la douleur qui, malgré les pleurs, Reste présente et vivante dans l'âme. » (Amarilis)

Je mentio1111ees lieux d'où je parle car, il serait contradictoire l dans ces pages de prétendre parler d'une seule rive, celle de l'Argentine ou celle de la France. Il ne s'agit pas d'un détail, le fait de vivre depuis qllinze ans e11France et de continuer à être argentine m'a offert la possibilité de parler à partir de deux pays, de dellx langues et de plusiellrs cultures.
Ces textes 011tété prése11tés SallS forme de thèse pour obtenir le grade de docteur de l'université de TOlllouse-le-Mirail, à l'Institut pluridisciplinaire d'étlldes Sllr l'Amérique latine TOlllollse ( IPEAL T). Dans la genèse du proj et que j'ai présenté à Rodolfo de Roux en j anvier 1998, les écha11ges avec Mauricio La11gon et les lnelnbres de l'Associatio11 philosop11ique de l'Uruguay 011t énormén1ent con1pté pOllr moi. Le matériel bibliographique e11voyé par cOllrrier électroni-

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que ou ordinaire par Ferl1ando Ainsa, Pablo Guadarrama, Raul FornetBeta11couli, Mauricio Langoll, Hugo Biagini, Carlos Perez Zavala, Maria Raquel Ojeda a constitué Ul1eaide précieuse pour l'élaboration dll chapitre dédié au Corredor de las Ideas. En outre, L'IPEALT m'a accordée une aide aux déplacements avec laquelle j'ai pu me rendre all IV Corredor de las Ideas réalisé dans la ville d'Asuncion, au Paraguay, en juillet 2001. Là, j'ai eu l'occasion d'apprécier l'orientation que prend notre pensée. Aussi tellais-je à les remercier pour leur aide précieuse. Quiero agradecer en el idioma mas central de mi corazon a mis tres maestros y amigos Louis Sala-Malins, Rodolfo de Roux et Mauricio Langol1 : gracias par su cOl1fianza,su paciencia, su amistad.

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I. IDENTITÉ...
Il est toujours prudent de se méfier des concepts.

J'ai entendu dire qu'il y a un processus de formation du concept qui est lié au temps et à l'espace.
Je soupçonne alors le concept d"'identité" d'être la source d'un problème: celui de l'identité "en" Amérique latine. Je soupçonne aussi ses concepteurs d'avoir fait système, avec beaucoup de concepts sa"vamlnent ordonnés. Le systèlne devenu négation du divers. L'identité qui occupe ces pages est celie de l'Amérique latine (de "notre Amérique", c'est-à-dire, d'une utopie savamment désirée). Elle est un ensemble d'appartenances distribuées dans la distance et l'étendue.

Je me dis que pendant que nous réfléchissions à notre identité, à notre culture, à notre philosophie, nous étions en train de les créer et de les recréer dans le "bougement" de la Relation.

A.

L'identité et ses récits...

«L 'IDENTIQUE.- ce n'est pas distraire l'identité que de questionner l'identique. Nous observons combien d'anciens maîtres, et à penser surtout, se délectent de la parole de leurs anciens opprimés, quand cette parole se renferme vaillamment sur elle-même et sonne l'authenticité prétendue primordiale. Arguez alors, non moins vaillamment, que vous calculez votre être. Ne craignez point qu'ils vous accusent d'être un intellectuel. C'est qu'ils craignent que vous le soyez, que vous en soyez un. Ce qu'ils ont en commun, ancien maître et ancien opprimé de cette sorte, c'est la croyance précisément que l'identité est souche, que la souche est unique, et qu'elle doit prévaloir. Allez au-devant de tout ça. Allez! Faites exploser cette roche. Ramassez-en les morceaux et distribuez-les sur l'étendue. Nos identités se relaient, et par-là seulement tombent en vaine prétention ces hiérarchies cachées ou qui forcent par subreptice à se maintenir sous l'éloge. Ne consentez pas à ces manœuvres de l'identique... Ouvrez au monde le champ de votre identité. » Matllieu Beluse, Traité du Toutmonde, Livre 1111

1. Ces manœuvres de l'identique...
Le colollialisme européell a légué à l' AITIérique latine la quête d'une identité. Le problème est, et c'est mon hypothèse, que le cOIlcept d'identité Sllr lequel les Latino-américains fondent cette quête avait commencé à se vider de S011sens quand Colon1b jeta l'ancre dans le "Nouveau M011de", autrement dit, depuis qll'une I10uvelle relation s'était engagée. L'Occident avait eu le teITIpS de renforcer son identité d'lUl

mode implicite - "lna racine est la plus forte" - pour ensuite la transITIettreexplicitelTIent COITIITIe valeur - "1'être vaut par sa racine"l. une
Dans ces régions du monde récemment libérées du colonialisme espagnol, ceci se traduisit par une douloureuse et contradictoire quête de ce qui "est propre", du fondement.
Édouard GLISSANT, Tout - monde, Éditions Gallimard, 1993. À ce propos voir Édouard GLISSANT, Poétique de la Relation, Éditions Gallimard, 1990, p. 23 SSe
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Jusqu'à l'Indépendance, l'Amérique avait été 1"'invention") de l'Occident; à ce moment là, elle deviellt l"'invention" des élites intellectuelles criollas4. Mais, l'une comme l'autre vont être dépassées par lUleréalité changeante, rythmée par des contacts précipités, multiples. Dans les lignes qui suivent, j'essayerai d'explorer dans les discours identitaires du Mexicain Leopoldo Zea et de l'Argentin Arturo Andrés Roig la déconstruction de cette quête et l'approche que ces pllilosophies font du concept d' "identité". Ces deux philosophies Ollt produit un "latino-américanisme" qui cherche à sauver les différences. Mais COll1mentpeut-on salIver les différences ell gardallt un cOllcept d'identité qui généralise, qui subsume ces différences à une abstraction plate, notamment lUl"slljet latino-all1éricain" ? Dans les philosophies de Zea et de Roig il y a trois éléments formels. Le premier établit la thèse selon laquelle les discours ont lellr « origine» dans les «intentions» d'un «sujet de connaissance ». Dans le cas de ces dellx penseurs, le rapport des idées aux intel1tiol1S d'un slljet trouve son expression dans le thème de la récupératioll des circonstances. Le deuxième élément, qlli découle du pren1ier, explique qlIe l'histoire est un «processus continu », pOlIrvu d'ulle logique im3 Edmundo O'Gorman pense que le concept fondamental pour comprendre l'histoire est celui d'''invention'' et il affirme :Ia clave para resolver el problellla de la aparici6n hist6rica de América estaba en considerar ese suceso como el resultado de una rnvenciôn del pensalniento occidental y no ya como el de un descubrimiento meramente fisico, realizado, adelnas, por casualidad. Edn1undo O'GORMAN, La rnvenciôn de Alnérica, F.C.E., Tierra Finne, México, 1986, p. 9. 4 J'utiliserai toujours le mot espagnol criollo qui ne peut pas être traduit par "créole". Alejo Carpentier dit : La palabra "criollo" aparece por vez primera en un texto geografico de Juan Lôpez de Velazco, publicado en México en 1571-1574 : " Los espafioles que pasan a aquellas partes (léase : América) y estan en ellas mucho tiempo, con la mutacion deI cielo y deI temperamento de las regiones no dejan de recibir alguna diferencia en el color y la calidad de sus personas,. pero los que nacen en ellas se llaman criollos, y aunque en todo son tenidos y habidos por espafioles, conocidamente salen ya diferenciados en el color y el tamafio". En 1608, en un poema escrito en Cuba, Silvestre de Balboa califica de criollos a un negro esclavo. Y en 1617 nos dice el Inca Garcilaso de la Vega: "Criollos llaman los espafzoles a los nacidos en el Nuevo Mundo, asi sean de padres espafzoles 0 africanos." Alejo CARPENTIER, Vision de América, Seix BarraI, Barcelona, 1999, p. 139. Pour approfondir ce sujet, vous pouvez consulter les travaux de Bernard Lavallé et de Pedro Henriquez Urena.

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manente aux relations sujet-circonstance, et que ce processus peut être reconstitué par la pensée. Ce qll' on a pensé est le reflet fidèle de ce qU'Oll a fait; ce qlli implique qu'il suffira de parcourir une chronologie, les inf1uellces intellectuelles et les crises idéologiques pOlIr trouver la logique suivie par le devenir historique. Le troisième élément, c'est l'affirmation d'un savoir historiographique, illstrulnellt de l'« autoperception ». Regarder le passé, pour ces philosophes, seli à récupérer les élélnents qui défillissent l'« identité culturelle» latinoaméricaine. Leopoldo Zea veut réaliser une interprétation philosophique de I'histoire des idées latillo-américaines qui soit capable de poser les bases idéologiques pour la récupération et l'assimilation du passé, et en même temps capable de donner le point de départ d'une nouvelle cOllception de l'homme, lIn 1101nmeconcret qui a pour tâche la construction du futur. Ainsi Zea part de deux principes fondamentaux, le premier dit qlIe la Philosopllie est une réflexion sur les circollstances particlllières. « (...) la philosophie, loin de contenir ou d'atteindre des vérités universelles, atteint seulement des vérités partielles, circonstancielles, qui lui donnent un caractère particulier, le caractère local et temporel de la circonstance dans laquelle elle se trouve. De là est née une philosophie grecque, ~française, allemande ou anglaise; et de là peut naître une philosophie américaine. »5 Le deuxième propose la récllpération des circonstances dans lIn Inollvement d'appropriation et d'annlllation (<< ujhebung »), réaliA sé par la conscience et articulé comme une assimilation critique du passé. « Chaque philosophie, en fin de compte, ne fait qu'appliquer la négation dialectique dont parle Hegel, la même négation qu'il demandait à l'Américain pour qu'il cesse d'être écho et reflet d'autrui. Négation qui est assimilation, esprit s'autodévorant. Être ce que l'on a été pour ne pas être obligé de continuer à l'être. Prise en charge du
Leopoldo ZEA, En torno a una filosqfla alnericana, Jornadas 52, El colegio de México, Centro de estudios sociales, 1945, p. 28.
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passé pour que celui-ci serve de marche au futur ascendant. Ne pas amputer, ne pas nier en termes de logique formelle des contradictions irréductibles, mais en fonction d'une logique dialectique qui en niant affirme, et en affirmant nie, suscitant de nouvelles solutions, celles que la réalité exige à chaque homme, à chaque communauté, à chaque culture ou civilisation. »6 Prenallt appui sur ces deux principes, Zea commence une reconstruction de l'histoire tendant à découvrir le long voyage de l'Amérique latine vers elle-même? Ce voyage commence, d'après Zea, vers la moitié du XVIIIètne siècle, avec la gél1ération des Criollos éclairés qui se S011trévoltés contre le système colonial espagnol. Les idéaux de l'Illustration avaient alors servi comme instrument pour une première "prise de conscience" de ce qu'étaient les circonstances particulières de l'Amérique espagnole. À travers cette prise de conscience les Hispano-américains auraient appris à connaître et à aimer leur réalité naturelle et à se sentir liés à elle. Ils auraient appris que cette Amérique avait une personnalité et que les problèmes de sa réalité seraient compris par ses enfants, les Criollos. Ici naquit l'idée d'une autonomie politique, mais les réticences de l'Espagne obligèrent les Hispanoalnéricains à élaborer un projet libertaire donnant naissallce aux mouvements indépendantistes. Des penseurs comme Bolivar8, Miranda et Rodriguez vont alors formuler l'utopie d'une nation américaine, la "Gran Colombia", qui réunirait tous les peuples d'origine hispanique et ibérique dans une commUllauté d'hommes libres. VIle fois réalisée l'indépendance, les limitations inhérentes au premier mouvement dialectique de la "conscience américaine" sont devenues évidentes. Les Criollos éclairés avaient pensé qu'il suffisait d'imiter les constitutions européennes ou nord-américaines pour créer des nations libres. Mais cette liberté ne correspondait pas à la réalité des nouvelles Ilatiolls,
Leopoldo ZEA, Lafilosofia americana como filosofia sin mas, Siglo XXI, México, 1985, p. 38. 7 Leopoldo Zea intitule un de ses articles "Améric a latina: largo viaje hacia sî misIna", là l'auteur nous introduit dans sa conception de l'histoire. L'article fut publié dans El Correo de la UNESCO, septembre-octobre 1977.
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Le lecteur trouvera, dans l'annexe biobibliographique, une biobibliographiede la

quasi-totalité des auteurs cités.

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plongées maintenal1t dans des guelTes civiles sanglantes. C'est alors que, vers la moitié du XIXèmesiècle, la pensée latino-américaine parvint au deuxième moment de son processus d'autoconscience. La génération de Lastarria, Sarmiento, Alberdi, Echeverria, Bilbao décèle la nécessité d'une émancipation mentale. L'émancipation politique n'avait pas été suivie par celle-là. «La colonie avait formé l'esprit qui maintenant entravait le progrès. C'est en cela que résidait tout le mal. Pour l'extirper il serait nécessaire de refaire depuis ses racines cet esprit-là. Il était urgent de réaliser une" nouvelle tâche: celle de l'émancipation mentale de l'Amérique hispanique. La nouvelle génération se donnera à cette tâche. L'autonomie de l'intellect fut le nouveau drapeau. »9 Il s'agissait désonnais de créer un homme nouveau, semblable à celui qui avait rendu possible la culture européenne ou nordalnéricaine. La "des-espagnolisation" de la culture se réaliserait par une réforme des institutions politiques et éducatives. Il apparaissait urgeIlt de sauver les nouvelles nations des us et coutumes hérités de l'Espagne pour ainsi pouvoir les inscrire dans le mouvement de l'Histoire universelle. À ce moment-là, requises par les circonstances particulières des nouvelles républiques, ont débuté les réflexions autOllr de la "nation", l'idée n'étant pas associée aux racines culturelles du passé mais à la tâche à accomplir. La construction de la nation devait se fOIlder sur les idéaux à réaliser, sallSlieIls directs avec le passé. Il s'agissait de faire « tabula rasa» avec le passé colol1ial, de créer une grammaire, une littérature et une philosopllie Ilationales. L'instrument idéologique pour cet objectif fut le positivisme. Mais, continue Zea, les limites de ce dellxième Inoment de la conscience latino-américaine finissaient par paraître évidentes. Les promesses dll cllangement de IneIltalité politique et sociale annoncées par le positivisme ne s'étaient pas réalisées, et la plupart de la populatiOIl se trollvait dans une situation semblable à celle de la colonie. D'autre part, la bourgeoisie émergente commençait à être consciente d'une Ilouvelle situation de dépendaIlce. Le projet civilisateur échoue, nous dit Zea, pour les mêmes raisons que celles qui avaient fait
9 Leopoldo ZEA, El pensalniento latinoamericano, Ariel, Barcelona, 1976, p. 68 s.

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échouer le projet libérateur: tous les deux étaient décidés à sauver les circonstances, mais sans assumer dialectiqllement l'héritage du passé. En cherchant à assimiler les réussites de la modernité, le Latinoalnéricain du XIXème siècle cherchait à ressembler à l'Anglais, au Français et au Nord-américain, il cherchait à être un autre pour arriver à être soi-même. « Tout cela fut inutile; la réalité, même si on avait voulu s'en détacher pour l'occulter, était là. Là se trouvaient et se trouvent l'Indien et le Métis. Là se trouve aussi I 'homme, l 'homme concret avec lequel, qu'on le veuille ou non, il faudrait réaliser cette Amérique. Mais la génération pensante qui naît avec le xXme siècle, aura parfaitement conscience des erreurs de ses aînés et de l'importance de ne pas les refaire. On ne pouvait plus, dorénavant, soutenir une philosophie qui condamnait, précisément, ce qu'était la réalité propre à cette Amérique. Une Amérique avec sa propre constitution sociale, le produit de longs siècles de colonisation, ainsi que de lutte pour la lui arracher, en s'appuyant sur des idées qui bien qu'elles fussent éloignées de la réalité qu'elles essayaient de changer, stimulaient son la c hangement. »
Cette génération prend en charge le paradoxe et remarque que l'entrée dans la modenlité n'aura lieu que par Ulle récupération du passé. Elle met ainsi en marche le troisième moment historique du voyage de la conscience latino-alnéricaine vers elle-mêlne. Ce troisième moment, appelé par Zea le «proyecto asuntivo », est l' œllvre de trois générations. La première est représentée par des pensellrs tels que Marti, Rodé, Ugarte, T01Tes, Vasconcelos et Garcia Calderon entre autres. Ils cOlnbattent le positivisme des géllérations antérieures en prenant comme point de départ 1'« esprit latin» de "110tre Amérique"ll. Pour ellX, l'Amérique latine devrait se regarder ellemême et chercher en elle la solution à ses problèmes ainsi que les éléments lui permettant de participer, sans aucun complexe, à une tâche de portée universelle. Ce programme, celui de 1'« Aujhenbung )), sera repris par la génération postérieure. Arciniegas, Ramas, Paz,
10

Ibid., p. 453.
Ibid., p. 454 SSe

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Francovich, Martinez Estrada, Reyes, Ardao, Romero et Bul1arque de Holal1da se sont donnés pour tâche de "sauver" les valeurs, non seulement celles de la culture latino-américaine, mais aussi celles de la civilisation occidentale dans sa totalité, car elle était menacée par le fascisme. De cette façon, en accord avec l'interprétation de Zea, prend forme dans la conscience philosophique latino-américaine, un «nouvel humanisme ». Il ne s'agissait plus de l'humanisme illustré qui avait transformé cette manifestation concrète de l'humain, celle de la culture européenne, en modèle universel. La conscience latinoaméricaine réalise alors selllelnent qll'il y a des hommes concrets, historiquement situés. « Contemporains de tous les hommes. La pensée en Amérique latine, à travers une longue et pénible marche a rencontré l 'homme. Pas l 'homme comme abstraction romantico-libérale qui au nom des généralités peut sacrifier I 'homme, les hommes concrets, mais l 'homme avec ses particularités et ses différences, incluant dans ses particularités, la culture et la peau qui font de lui une personne concrète et pas une abstraction. Contemporains de tous les hommes, dans une histoire qui, que nous le voulions ou non, nous est commune. » 12

Et cette vérité est l'apport le plus original, que la philosophie latino-américaine ait fait à la culture universelle. C'est ainsi que les penseurs de la génération qui commence à faire irruption dans les années soixante, l'ont compris13. Fanon, Césaire, Ribeiro, Salazar Bondy, Dussel, Roig, Miro Quesada et tant d'autres, 011tété conscients que la liberté humaine n'est pas seulement celle du colonisé mais aussi, celle du colonisateur. Avec eux, la pel1sée latino-américaine s'élève, finalement, jllSqU'à l'ul1iversalité. Le point de départ de la pensée de Roig va être l'idée l(antielme d'un idéal oriel1tellr a priori qui sert de guide à la marche des événements hllmains. Roig vellt trouver le fil conducteur de I'histoire latino-américaine à partir de principes a priori. Pour lui, ces principes
12

13

Ibid., p. 451.

Ibid., p. 513 ss.
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ne se trouvent pas ancrés dans les structures cognitives d'un sujet situé au-delà dll temps et de l'espace mais ils sont à cllercher dans le devenir historique d'un sujet en1pirique. Les luttes concrètes libérées par ce sujet pour se faire l' alltellr de sa propre histoire s'organisent, seloll Roig, autour d'une normativité fondamentale appelée 1'« a priori anthropologique »14.Il s'agit ici d'un acte premier à partir duquel le sujet empiriqlle « se pose lui-même en tant que valeur », c'est-à-dire, se constitue comme sujet. L'homme se construit lui-même comme sujet - et par la lnême occasioll, s'llulnanise -, seulelnent lorsqu'il est capable de se confronter aux pouvoirs hétéronomes, ceux qui lui imposent une dolnillation extérieure. Ces POllvoirs s'expriment surtout dalls les relations sociales, spécifiquement dans le domail1e des relations de travail. L'acte premier de rébellion revient à "se poser à soi-même comme valeur". Par cet acte l'esclave refuse de se contempler lui-même avec le regard du maître, c'est-à-dire, cesse de se voir comme un moyen pour commencer à se considérer comme une fin 15.Cet acte fondalnentalement axiologique requiert, dans lUl dellxième moment, Ulle "prise de conscience" de la situation de dépendance et l'on peut ainsi s'avancer vers une pensée qui met à nu les mécanismes idéologiques de l'oppression. L'« auto-construction» dll sujet est liée à la transfonnatioll des structures sociales qui empêchent I'llomlne de s'humaniser. Dans cette lutte, la Pl1ilosophie, en tant que pensée critiqlle, a un rôle fondamental àjouer. ALI-delà de Kant et de Hegel, Roig fonde le commencement de la Pllilosophie dans l'acte d'lUl sujet historiquement situé. La Philosophie est un savoir de vie, dit Roig, ainsi, en tant que savoir pratiqlle, elle est normative. Cette normativité de la Pllilosophie est mise en évidence lorsque Hegel, dans son La Raison dans l 'Histoire, pose le problèlne du COlnlnellcelnelltde la Philosopllie. Là, il dit que la Philosopl1ie a son commencement historique lorsque le sujet s'accorde à llli-même lIne valeur absollle. Cette affinnatioll, continue Roig, n'ilnplique pas une réduction à une simple subjectivité car, pour He-

14 Arturo Andrés ROIO, Teoria y critica dei pensalniento de Cultura Economica, México, p. 9-23.
15

latino-alnericano,

Fondo

Ibid., p. 50, 73, 79.

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gel, l'individu doit se reconnaître dans l'universel. Le sujet n'est pas singlllier mais pluriel, il prend la forme d'un pellple. « Ceci dit, dans la mesure où pour Hegel le "commencement concret" de la philosophie cesse d'être une pure donnée historique à caractère érudit et soulève, avant tout, la question des conditions de ce commencement, celui-ci en vient à être fondamentalement un "recommencement" et les normes ou règles qu'il signale sont de manière claire et évidente la formulation de l'a priori anthropologique, que
Kant avait déjà abordé à sa manière. »16

Ainsi, de cette normativité de la Philosophie, Roig signale dellx choses. Premièrement, les normes du discollrs philosophiqlle sont en rapport avec les normes de l'objectivité même. Et, deuxièmement, la volonté d'lIn slljet de "se positionner" comme sujet implique un acte qui exige la récupération de la quotidienneté. Avec ces élélnents théoriques, Roig entreprelld la reconstruction de l'histoire des idées latino-américaines qui le conduira à la formlllatioll d'une philosopllie de l'Histoire. L'illtentioll de cette pllilosophie se résume à trois éléments: le premier signale à quels moments de l'histoire ont eu lieu des processus d'affirmatioll d'lIn "sujet latinoaméricain" ; le deuxième examine le rôle joué par la pensée dans tous ces processus; et le troisièlne, cllerche qllelles Ollt été les utopies qui ont pu servir comme « idéaux régulateurs» pOlIr orienter l'histoire du COlltillellt SlÜvallt des fillS ratiOl1l1elles. N OllS allons voir brièvelnellt ces trois aspects fondamentallx. Roig revient aussi, COlnme Zea, à l'idée d'une « récupération des circonstances» par une «prise de conscience », faite par le sujet, de sa propre histoire. Ainsi, lorsqu'il parle d'Alberdi, Roig lnet ell évidence l'importance accordée à la circollstance.

«La" circonstance" sur laquelle s'organise cet historicisme (l'historicisme d'Alberdi) est, par ailleurs, sociale, et d'une force que n 'a pas toujours montré le circonstancialisme postérieur. Elle est donnée, d'après ce que l'on peut clairement percevoir, par l'ensemble des" besoins" et des" exigences" que ressent un groupe humain dé16

Ibid., p. Il.

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terminé, dans une situation historique et géographique déterminée. La "circonstance" est, pour cela même, pensée par le sujet circonstancié, ,,»17 . et e Ile est donc, a Ia fiOIS, ".lnstance. ' Nous avons vu comment pour Zea, la connaissance des circonstances est une fonne d'autoconscience qui, dans le cas de l'Amérique latine, est passée par trois étapes en commençant par le projet libertaire des Criollos éclairés du XVlIlè1nesiècle. Roig reconnaît qu'il y avait, avant cette époque, des subjectivités qui se sont affinnées comme un « nous », face à des forces étrangères qui avaient prétendu les soumettre. Mais, il est d'accord avec Zea pour dire que les Criollos ont été les premiers à s'identifier comme un «nous, les Américains ». Ainsi, d'Alberdi et de Sarmiento, Roig dit: « Chez ces deux écrivains est visible, par ailleurs, ce que l'on pourrait appeler une "volonté de discours propre" qui, au-delà des critiques pouvant être faites sur la tentative concrète d y parvenir, se maintient chez eux comme impulsion constante et attitude pleinement
consciente. »18

C'est ici que COlnmellce à s'opérer le processus de «transmutation axiologique» qui caractérise, d'après Roig, le moment dialectique de l' alltocollscience: l'esclave aSSUlne COlnlne le sien propre le langage du maître et le met à son service 19. La culture espagnole, qui pendallt toute la période coloniale avait servi pour opprimer les habitants de l'Amérique, a été assimilée par les Criollos et utilisée comme arme pOlIr llltter contre la domination espagnole. La langue de la domination, qui avait été utilisée pour réduire les Criollos à la condition de moyens, est désormais employée comme langage de libération qui va leur permettre de retrouver leur dignité humaine. C'est ce qui s'est passé aussi au XIXème siècle, lorsque la "génération argentine du 37", celle du jeune Alberdi, de Sarlniento et Eclleverria a commencé à revendiquer le besoin d'un dis-

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18

Ib id., p. 3 1o. Ibid., p. 284.

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Ibid., p. 51.
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cours propre, ancré dans la réalité américaine, lIn discollrs lié à une structllre axiologiqlle capable de donner un ton particlllier. Puis, la "génération du 900" arrive (Roda, Ugarte) et elle va réagir contre les agressions de l'impérialislTIe nord-américaill et revendiquer 1'« esprit latin» propre aux nations hispano-américaines2o. Dans tous ces cas, dit Roig, nous nous trouvons face à différents groupes sociaux qui, à un moment déterminé de 1'histoire, ont transfiguré axiologiquement le discours du dominateur pour se donner une valeur propre et absolue. Il est certain que, puisqu'il s'agit d'un processus dialectiquedit Roig -, les affirmations de ces sujets amènel1t avec elles une négation d'autres sujets. Ainsi, par exemple, les Criollos éclairés se SOllt donnés une valeur propre et ont nié la valeur des Indiens, des Noirs et des Métis. Les générations sllivantes ont fait de même et seulement quelques penseurs, tel que Francisco Bilbao et José Marti, ont réussi à formuler Ull concept plus universel de ce «nous, les Latinoaméricains». Cependant, Roig pense que cette universalité est implicite dans tous les projets d'« auto-affirmation», car 1'« a priori anthropologique» demande un « nous» qui puisse inclure tous les sujets latina-américains par le seul fait qll'ils sont des llommes. C'est pour cela que, mêllle si l'énonciation d'un « nous» a été possible, dans les trois cas cités, à partir des différellts niveaux de cOlTIpréhensioll,il y avait el1eux un élément commun: l'énonciation de l'Amérique latine COlTIlTIe«idée régulatrice». L'unité politique et morale de l'Amérique latine se fait dans tous ces cas un « devoir-être ». « Nous devrons dire que l'Amérique latine peut être montrée a posteriori comme une, à partir de certains critères qui selon un consensus déterminé constituent sa "réalité ", mais aussi que nous la considérons comme un a priori. La raison en est qu'il s'agit, comme nous l'avons déjà dit, d'une entité historico-culturelle dans laquelle f'''être'' a autant de poids que le "devoir-être". Ce qui revient à dire que l'être d'Amérique latine n'est pas quelque chose d'extérieur à

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Ibid., p. 64 - 69.

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I 'homme latino-américain, c'est au contraire et en quelque sorte son projet, c'est-à-dire une sorte de devoir-être. »21 Bolivar a fonnulé avec force ce « devoir-être» da11ssa Carta de Jamaica. Plus tard ce projet sera récupéré par Alberdi, Bilbao, Marti, Roda, Ugalie, Vasco11celos pOlIr 11eciter qu'eux. L'Amériqlle latine devenue finalement une «fin en soi» est l'idée régulatrice qui doit être réalisée. Le "latina-américanisme" (produit dans les philosophies de l'histoire de nos auteurs) nous met face à un "sujet" qui à certains InOlne11tsdevient abstrait et trop général pour pouvoir dire les différences dont il est censé parler. Mais alors, à bie11regarder da11sl'ordre des causes, c'est le sujet qui fait problème. Et, qui est ce sujet? Qui est ce «nous»? « les Latino-américains» ? D'où sort-il? Le philosophe colombien Santiago Castro-Gomez met en doute ce sujet conçu dans l'historicisme de Roig et de Zea car, il pense que ces récits appartiennent à cet ordre discursif que Foucault appelle l'épistème moderne. Comme le Fra11çais, Castro-Gomez pense qlle dans un cadre épistémologique où la vérité est soutenue par les représentations d'un sujet u11ique,il est évide11tque les "petites 11istoires", les différences manquent de signification. Et, en résumant la pensée des deux alltellrs en qllestion, il arglunente : « Pour Zea, la logique de I 'histoire est la juxtaposition de projets à travers lesquels la "conscience américaine" a réussi à s'élever péniblement jusqu'à la reconnaissance de soi-même. Les guerres d'indépendance au xœme siècle, les révolutions à Cuba et au Nicaragua, sont vues par lui comme des "moments" de ce qu'il appelle la "Dialectique de la conscience américaine". Tout a été un processus historique d'apprentissage, de ''prise de conscience" et d'affirmation de ce qui lui est propre face aux ingérences du colonialisme; la lente mais effective émergence d'un concept plus ample et universel d 'humanité. Mais le penseur mexicain ne dit rien des victimes humaines ni de la souffrance causée par cet "apprentissage ", rien non plus
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Ibid., p.19.

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