Aux sources de l'hécatombe rwandaise

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Il y a un an, le Rwanda sombrait dans un des épisodes les plus meurtriers de l'histoire récente en Afrique au sud du Sahara. Ouvrages et commentaires sur le "génocide rwandais" se sont jusqu'ici centrés sur la narration des faits et sur les péripéties immédiates du drame. A juste titre car il fallait sauvegarder le "détail" du massacre, pour enfin être en mesure de casser le cercle vicieux impunité/recommencement et esquisser le travail de mémoire restant à faire au Rwanda. Un an après l'hécatombe, il a semblé opportun de dépasser le récit, de déterrer les racines et comprendre les causes. Ainsi, l'histoire rwandaise souvent réifiée devait-elle être "revisitée" : les violences cycliques (1959, 1963, 1973, 1990...) autant que la pression démographique (en marche depuis la fin des années 40) devenue insoutenable ; de même, le mirage de la " révolution sociale hutu " (façon image d'Epinal) autant que "l'oppressante ruralité", "le cloisonnement social" et "la pauvreté partout", comme le souligne l'auteur. Ces divers éclairages ne débouchent pas sur des relations de causes à effets. D'abord parce que la tuerie sélective n'était pas inévitable, "fatale". Ensuite parce que des inconnues subsistent sur la manière dont les individus et les groupes sociaux ont réagi face à la violence larvée ou ouverte de ces dernières décennies.
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296300163
Nombre de pages : 192
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n° 14 avril1995

( anciennement CAHIERS DU CEDAF )

( voorheen ASDOC-STUDIES )

ISSN 1021-9994
Périodique bimestriel de It Tweemaandelijks tijdschrift van het Bimonthly periodical of the

Institut Africain Centre d'Etude et de Documentation

Afrika Instituut Afrika Studie...en Dokumentatie...

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Jean-Claude WILLAME

Aux sources l'hécatombe rwandaise

de

Institut Africain-CEDAF Afrika Instituut-ASDOC
Bruxelles-Brussel

Editions L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique
75005 Paris

Du même auteur

L'é.l.TJopée d'Inga. Chronique d'une prédation industrielle, Paris, L'Harmattan, 1986. "Chronique d'une opposition politique: CEDAF, n° 7-8, 1987. l'UDPS (1978-1987), Les Cahiers du

"Eléments pour une lecture du contentieux belgo-zaïrois", Les Cahiers du CEDAF, n06, 1988. Patrice Lumumba: la crise congolaise revisitée, Paris, Karthala, 1990. "La décennie 80 : L'aide en question. Esquisse comparative des politiques de développement dans quatre pays européens", Les Cahiers du CEDAF, n° 2, 1991. "De la démocratie "octroyée" à la démocratie enrayée", Les Cahiers du CEDAF, nOS-6, 1991 (Zaïre, années 90, volume 1). L'automne d'un despotisme. Pouvoir, argent et obéissance dans le Zaïre des années quatre-vingt, Paris, Karthala, 1992. "Les manipulations du développement. ,Ajustement, cogestion et démocratisation au Burundi", Les Cahiers du CEDAF, n° 5, 1992. "Gouvemance et pouvoir. Essai sur trois trajectoires africaines. Madagascar, Somalie, Zaïre", Les Cahiers Africains, n° 7-8, 1994.

Couverture: La Montagne aux brûlis, Francine Somers, huile sur toile. ~ Africa Museum, Tervuren.

@ Institut Mricain / Afrika Instituut - CEDAF / ASDOC, 1995 ISBN: 2-7384-3106-2 ISSN: 1021-9994

Sommaire

Introduction:

"Mort, désespoir et défi"

9 17 17 19 22 28 28 31 41

1. Un bref détour par la théorie
Le regard classique Violence et violences Les violences du lointain

2. Un ancrage "traditionnel" des violences?
Une histoire oblitérée Une histoire d'inégalités et de violences? L'intégration par le haut et par le bas

3. Un cycle de violences vindicatives
La "révolution" de 1959

45
46 46 48 52 58

Le contexte du drame Le prisme ethnique du clergé expatrié Le "Muyaga" du Rwanda Les réactions et les conséquences

Le mini-génocide

de 1963

64 65 67 72 77
de 1973

Un royaume revisité Vers un second cycle de violences Anatomie d'un massacre Les conséquences et les réactions Les "déguerpissements" ethniques

83 83 86 91 91 94 99
109 110 116 119 132 132 138 143 146 151 157 166 175

La silencieuse implosion du mythe égalitaire Vers un nouvel exode
La guerre de 1990 Heurs et malheurs d'un régime Les Inkotanyi aux frontières La "répression"

4. Régime démographique et violences
La phase de dépression démographique L'explosion du régime démographique L'accroissement des densités rurales et les violences

5. Une ruralité oppressante
Des "avancées" mitigées Descontrailltes paysannes uniformes La pauvreté, partout Une société cloisonnée et insu laire face à l'enrichissement d'une minorité Ruralité et urbanisation

6. Le sens d'une hécatombe
Bibliographie Liste des tableaux, graphiques et cartes

HL'histoire hUfnaine est une séquence Inonotone de guerres, de massacres et de carnages. S'il y a des espèces animales qui s'entre tuent, elles y dépensent infiniment moins de temps et d'énergie. L'art de tuer est un champ d'intérêt privilégié de l'intelligence humaine. Au cours des siècles, les techniques s'améliorent et les guerres font de plus en plus de victimes. On passe de milliers aux millions, et récemment aux dizaines de millions ~..). Je fne demande quelquefois s'il n'aurait pas mieux valu que l'évolution s'arrête au niveau des papillons. " Hubert Reeves, L 'heure de s'enivrer. L'univers a-t-il un sens ?, Paris, Seuil, 1986, p. 19

"La nuit, j'ai peur des balles. A Nyakabiga, c'est une véritable hécatombe (..). On parle de bombes et de grenades qui explosent. Et nous tous? Il n y a pas de Hutu ni de Tutsi. On est tous des enfants des rues. A cause de ces histoires de' Hutu et de Tutsi, on se .fait fflassacrer. n

Innocent et Philibert, enfants des rues de Bujumbura, avril 1994.

INTRODUCTION

"MORT, DESESPOIR ET DEFI"

1

Le 6 avril 1994 à 21 h., l'avion transportant le président de la République du Rwanda, Juvénal Habyarimana, et son collègue burundais était abattu de plusieurs coups de missiles aux abords de l'aéroport de Kigali 2. Un quart d'heure après, débutaient les premières violences 3 perpétrées par des milices civiles armées et des éléments des Forces armées rwandaises. En quelques heures, le pays est à feu et à sang. Comme en 1959, 1963, 1991, 1992 et 1993, on pille, on brûle et surtout on tue.

1. J'ai emprunté ce titre à celui du rapport d'Africa Rights, Rwanda: Death, Despair and Defiance, Londres, septembre 1994. 2. Rappelons qu'à ce jour il n'existe aucune certitude sur les responsabilités de cet attentat. La journaliste C. Braeckman, qui a fait état d'une implication française à partir d'une simple lettre anonyme anivée à son journal et qui a accrédité la thèse que l'opération Turquoise faisait partie d'une opération entreprise pour brouiller l'appui de la France au Hutu power, reconnaît finalement et d'une manière passablement embrouillée qu' "aucune hypothèse ne peut être exclue, y compris celle de la responsabilité du Front Patriotique dans l'attentat" . Voir Colette Braeckman, Rwanda. Histoire d'un génocide, Paris, Fayard, 1994, p. 199. 3. Bien que le tenne de génocide ait été utilisé dans cette étude pour qualifier les événements de 1994, il ne nous satisfait pas pleinement. En effet, dans son acception plénière, il suppose l'extermination intentionnelle d'un "peuple" ou d'une "ethnie". Or, on sait que les concepts de peuple ou d'ethnie pour qualifier les Hutu prêtent à discussion. Par ailleurs, il n'est nullement évident que les promoteurs du "génocide" visaient au premier chef l'éradication des Tutsi en tant que tels. TI y a tout lieu de croire que les Tutsi, regardés comme des "ennemis intérieurs", et les opposants hutu qui avaient accepté de "pactiser" avec Wl "envahisseur" (le F. P. R.) furent désignés à la vindicte publique non pas parce qu'ils étaient ethniquement marqués, mais parce qu'ils étaient perçus comme une "cinquième colonne".

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L 'lIECA

TOh.ffiE RWANDAISE

Hécatombe dont les sinistres résultats sont, pour la première fois dans 1'histoire, médiatisés instantanément Les témoignages de ce qui apparaît comme un génocide populaire sont innombrables, ceux qui en portent la responsabilîté, réfugiés aujourd'hui en France, en Belgique ou ailleurs, sont très vite répertoriés dans des listes qui sont du domaine public. A ce jour, le rapport le plus complet sur les violences rwandaises est celui de l'organisation britannique Africa Rights. L'intérêt de cette enquête de plus de 600 pages est de nous faire entrevoir une réalité plus sinistre encore qu'un génocide de "Tutsi" par des "Hutu". Le rapport distingue en effet trois types de violences: les meurtres et assassinats politiques individualisés (contre des opposants), les massacres (de Tutsi comme de Hutu) sur une grande échelle et une "chasse ethnique" contre les Tutsi. On épinglera dans le sonmlaire du rapport les passages suivants:
Le~v .tlleurtnulpt.Jlitiqu/!.s

( ...). Dans les heures qui ont suivi (l'assassinat

du président Habyarimana), la

première vague de meurtres fut déclenchée. Les listes des figures de l'opposition qui devaient être assassinées avaient été préparées à l'avance. La garde présidentie11e pourchassa les politiciens de l'opposition dans leurs nlaisons (... ). Une cible privilégiée fut les journalistes indépendants (...). Les animateurs des organismes des droits de 1'homme furent aussi visés. certaines catégories de fonctionnaires, notamment ceux qui relevai<~ntde la Justice, furent massacrés. Les nlassacres Le plus grand nombre de victimes furent le fait de massacres entrepris sur une grande échelle dans tout le pays. Lorsque les tueries débutèrent, les gens terrorisés -principalement des Tutsi mais aussi des Hutu se réfugièrent c41Ds hôpitaux, les les écoles, les églises, les stades et tout lieu qui pouvait servir de sanctuaire. Les interahamwe encouragèrent aussi les gens à se rassembler dans ces lieux (...). Les premiers massacres à grande échelle furent commis dans les jours qui suivirent la mort du président. Les tueries débutèrent à Gikongoro où les gens furent contraints par la force de se rassembler dans les paroisses et les écoles (0")' A Butare, il n'y eut aucun massacre pendant les douze premiers jours. Ceci s'explique par le fait que c'était un bastion de l'opposition et que le préfet était un Tutsi (. ..). Malheureusement, ce préfet fut révoqué le 19 avril et remplacé par des hommes prêts à déclencher une politique de massacre. Ceux-ci débutèrent immédiatement après (...). Gitarama est une autre préfecture qui fut initialement calme. Mais ici aussi, les tueurs réussirent à saper l'opposition locale et à introduire des interahamwe venus d'ailleurs (...). A Kibungo, les tnassacres commencèrent presque instantanéll1ent (...). A Kigali, il y eut de nombreux massacres, (... ). Dans les

-

lNrRODUCTION

Il

préfectures de Cyangugu et de Kibuye, on dispose de moins d'informations, mais il existe des récits rapportant la mort de plusieurs dizaines de milliers de personnes.
La chasse aux Tutsi

En dehors des massacres sur Wle grande échelle, des centaines de milliers de Tutsi furent tués individuellement dans Wle sorte de génocide frénétique. TIsfurent traqués dans leurs habitations, chassés de collines en collines ou arrêtés et massacrés aux points de contrôle (...). La première cible des tueurs furent les hommes et les garçons tutsi (...). Les Tutsi éduqués furent particulièrement recherchés ainsi que ceux qui travaillaient dans les organisations internationales. L'université fut "nettoyée". Les meurtres furent perpétrés avec Wle cruauté particulière. Les tueurs brûlèrent vif les gens, souvent dans les plafonds où ils s'étaient réfugiés. Les gens furent jetés, vivants ou morts, dans des latrines ~ ils furent aussi contraints de tuer leurs proches.. Ceux qui cherchèrent à échapper à Wle mort lente par la machette devaient payer le..'Jueurs pour être exécutés avec Wl fusil" 4. t

Autre trait saillant du rapport: le "génocide rwandais" n'a pas été seulement le fait d'une classe politique restreinte. Des gens ordinaires et des responsables de la "société civile" ont eux aussi été impliqués dans les tueries.
"Les ordres de génocide furent transmis à travers toute la hiérarchie administrative et militaire (...). A Wl niveau intermédiaire, beaucoup d'administrateurs locaux, de membres des professions libérales, des hommes d'affaires, des soldats et des gendarmes organisèrent les tueries. L'implication - souvent indirecte, parfois brutalement directe - de certains maîtres d'écoles, de médecins, de juristes, d'employés d'organisations internationales et de prêtres dans les massacres pose la grave question de l'intégrité de ces professions dans le futur. Les gens ordinaires se joignirent aux tueurs pour diverses raisons - jalousie, crainte, ou simple contrainte. Les interahamwe furent envoyés sur les collines non pas seulement pour tuer, mais pour forcer les gens à tuer (...). Le but des extrénustes était de faire participer toute la population aux tueries de telle sorte que le sang du génocide salisse tout le monde. TI ne pourrait y avoir de retour pour les Hutu: le Rwanda deviendrait une commWlauté de tueurs" 5.

Épinglons aussi tous ces tén10ignages qui font état d'assassinats collectifs commis froidement et pour lesquels les auteurs, gens ordinaires et "braves" paroissiens, tuent "avec un chapelet autour du cou (...) pour que la Vierge Marie nous aide à découvrir les ennemis cachés". Tel celui de cet instituteur hutu qui avoue candidement (!) avoir tué des enfants tutsi; celui de cet homme qui fuit l'avancée du F. P. R. et qui raconte: 'J'ai participé à des
4. Africa Rights, op.cil, pp. vi-viii. 5.Idem, p. v.

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L'HECATOMBE

RWANDAISE

massacres. Je ne sais pas pourquoi. Je sais juste que je vais droit devant moi"; celui de ce commerçant de Ruhengeri qui explique recto tono : "il y a deux semaines on vivait bien ici: les Tutsi, nous les avons tués très vite, dès le début de la guerre, .sans histoire" ; celui de ce policier qui raconte inlassablement comment il s'y est pris pour tuer ces "Tutsi malfaiteurs" ; celui de ces dizaines de villageois ordinaires qui se sont rassemblés pour, disaient-ils, "attaquer les malfaisants avec l'aide des Français"; celui de ce
mari qui enterre sa femme tutsi vivante -- il ne veut pas la tuer à la machette

lui disant que "l'heure est venue" ; celui de ces membres d'ONG chrétiennes qui légitiment le massacre au nom d'un "c'était eux ou nous" ; celui de cette jeune fille qui raconte comment, après avoir rôdé la nuit autour d'un groupe de femmes tutsi séparées de leur mari hutu, des villageois massacrent ces femmes dès qu'un "signal" est donné par un "chef de bande" ; celui de ces paroissiens accusant certains prêtres et pasteurs de ne pas avoir refusé d'établir des listes de leurs paroissiens tutsi, celui de rescapés qui racontent conunellt des médecins "sans état d'âme" ont désigné aux tueurs les patients tutsi de leur hôpital... 6. Il est évident que l'hécatombe rwandaise relève d'une logique et d'une dynamique autre; que la violence qui s'est déchaînée dans ce pays, considéré et célébré comme un "modèle", a de prime abord quelque chose d'inexplicable et d'incompréhensible, quelque chose qui se situe au-delà de l'instrumentalisme génocidaire mis au service d'une cause iéologique raciale comme ce fut le cas dans le génocide nazi. On est aussi visiblement dans un autre champ que celui des comportements auxquels d'autres pays africains (Somalie, Liberia, Angola...) et surtout le "sage" Rwanda nous ont habitués. L'erreur d'appréciation qui a été commise par les analystes et les protagonistes extérieurs tient sans doute dans ce que) au Rwanda comme ailleurs en Afrique, deux registres de gouvemementaIité coexistent. E. Terray a utilisé à ce propos l'image du climatiseur et de la véranda pour les caractériser. Dans le premier, la gouvemementalité fonctionne comme dans un salon où le murmure sourd du climatiseur isole les acteurs de la chaleur étouffante et des bruits extérieurs de la véranda. "Sur le devant de la scène,
un premier système, inspiré

- en

-

-- de

façon voyante, appuyée même

-- par

des

modèles européens ou occidentaux, comprenant donc des institutions, des normes, des rôles semblables à ceux qui nous sont familiers: une Présidence
6. Ces différents cas d'espèce sont tirés de témoignages parus dans la presse belge ou française et de ceux recueillis après coup par différentes personnes en Belgique. Voir aussi le numéro spécial de Dialogue consacré aux témoignages de prêtres et de religieuses,I1Q 177, août-septembre 1994.

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de la République, des Ministères, un Parlement, une Administration et un Parti; une Constitution, des Lois, des règlements; un "Père de la Nation", de hautes personnalités, des attachés de cabinets (...) bref tous les ingrédients qui, dans un monde moderne, composent un "État" de plein exercice" 7. Mais dehors, sur la véranda, ce sont d'autres comportements, d'autres rôles et aussi d'autres acteurs qui sont en scène. Ce sont là que les affaires "sérieuses" se traitent réellement. Le Président n'est plus tellement le président: "de même que Gulliver ligoté par les Lilliputiens, le grand homme est bien loin d'être maître de ses choix et ses gestes" 8. La logique qui prévaut sur la véranda n'est pas celle de l'efficience, de la "gestion", du "développement", mais celle du partage de prébendes, de gratifications, celle aussi de la palabre débouchant sur un consensus compliqué et toujours remis en cause. Ici, les grands hommes "sont autorisés à s'enrichir sans être trop scrupuleux quant aux méthodes, à condition qu'une part des avantages matériels et politiques ainsi accumulés soient généreusement redistribuée" 9. Selon E. Terray, la logique de la véranda corrigerait tant "la sécheresse anonyme des institutions bureaucratiques et la rigueur glacée des relations marchandes" que l'âpreté des compétitions et les tentations d'orgueil et d'avidité des "grands hommes". Espoir pour les plus humbles, elle favorise certes le népotisme et la "corruption", mais elle instaure des rapports entre personnes. "Sous la véranda, les hommes s'affrontent comme des hommes, et non pas comme les rouages impersonnels d'une machine qui les enserre et les dépasse de toutes parts. S'il faut en croire les spécialistes, le '~développement" ne peut à la longue qu'entraîner la prolifération des climatiseurs et la ruine des vérandas; la population -- et spécialement sa fraction la plus pauvre -gagnera-t-elle au change? Rien n'est moins sûr~.." 10 . Pourtant, force est de le constater à partir du cas rwandais: la logique de la véranda a aussi engendré un type de violence suicidaire et destructrice dans les rapports entre personnes et entre groupes sociaux. L'hécatombe rwandaise relève bien de cette logique qui a certes été déclenchée par les "grands hommes" mais à laquelle des groupes de populations ont en majorité adhéré, activement ou passivement, en tout cas souvent "sans remords", comme le relatent beaucoup de témoignages.
7. Emmanuel Terray, "Le climatiseur et la véranda" dans Afrique plurielle, Afrique actuelle. Hommage à Georges Balandier, Paris, Karthala, 1986, pp. 37-38. 8. Idem, p. 42. 9. Ident, p, 43, 10. [dent, p. 44.

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L 'HECATONiBE

RWANDAISE

La violence, qu'elle soit "génocidaire" ou non, possède toujours sa propre dynamique qui, même si elle est difficilentent explicable, plonge dans un

contexte..qui lui donne sens>C'est le repérage de ce contexte et de tout un
arrière-plan auquel cette étude est, pour l'essentiel, consacrée. Un premier constat s'impose: même si l'on est en présence d'un génocide -- un terme dont on peut abuser en n'en creusant pas les racines --, on ne peut faire l'économie d'un minimum de théorisation sur le fait même de la violence politique. Qu'elle se manifeste physiquement ou autrement, celle-ci conditionne largement le politique aussitôt qu'apparaissent des eIljeux de pouvoir. On n'est pas encore venu à bout de sa domestication qu'il s'agisse des "sociétés du lointain", souvent regardées à travers le prisme de la "Sauvagerie", ou de nos sociétés "civilisées" dont il convient de rappeler qu'elles furent traversées de génocides et/ou d'hécatombes spectaculaires depuis le début du siècle, que ce soit sur les champs de bataille de la guerre 1914-18, à Dresde et à Hiroshima ou dans les goulags. Ce qui, dans le cas du Rwanda, a surtout suscité l'horreur est la médiatisation quasi-instantanée qui s'est produite. Mais il y a violences et violences. Celles qui ont déferlé au pays des milles collines se situent dans un contexte historique, politique, écologique, démographique qui a ses spécificités propres et qu'il convient de cerner. Il en découle toute une série d'interrogations qui feront précisément l'objet du corps de cette étude.
La première porte sur la question de savoir si la violence s'enracine dans la trajectoire historique du Rwanda qui a longtemps été réduite à des identifications vécues comme "ethniques", voire raciales.

La seconde concerne la problématique de la récurrence des violences depuis 1959. Nous nous sommes davantage centrés sur cet aspect cyclique des violences et aussi sur leur caractère éminemment politique: il apparaît en effet, du moins telle est notre hypothèse de travail, que la gouvernementalité rwandaise a érigé en "bouc émissaire" parfois fantasmatique un "ennemi" intérieur et extérieur qu'elle a voulu résolument exclure. La troisième interrogation porte sur la corrélation qui est souvent établie entre une croissance démographique qui "s'affole" à la fin des années 40 et la réc,urrence des violences et des exclusions ethniques. Bien que le raisonnement soit séduisant, il faudra se méfier ici de tout déterminisme simpliste. En fait c'est l'ensemble des conditions de vie et des contraintes paysannes, c'est plus

lNTRODUCTION

15

généralement l'analyse d'une ruralitéoppressante sur lesquels il convient de s'interroger. L'analyse de cette ruralité là sera l'objet du dernier chapitre. Un questionnement plus fondamental existe en creux de l'objectif de l'étude elle-même: il est suscité par les prises de position de certains milieux qui soit récusent ou veulent tout simplement ignorer toute mise en perspective historique en arguant de la spécificité exceptionnelle du génocide, soit estiment que toute tentative d'explication et de compréhension des massacres sur une si grande échelle est prématurée et qu'il faudra attendre...trente ans avant de l'entreprendre, qu'après tout, "on manque de sources fiables sur tout ce qui s'est passé au Rwanda depuis 1991et plus particulièrement en 1994 (sic)" Il, etc. Il faut, entend-on parfois dire, laisser ces gens enterrer leurs morts et s'indigner avec ceux qui les pleurent, tandis que d'autres invoquent l' "Esprit du Mal" ou les "mystères de l'Iniquité". Il est difficile d'accepter ce qui pourrait être regardé comme une démission intellectuelle car ceci reviendrait à laisser libre cours à des interprétations soit simplistes, soit "révisionnistes" et à refuser que l'on mette en question dès maintenant un type de discours qui a conforté toutes sortes d'illusions sur le pays des mille collines et des mille mirages. Malheureusement, on peut craindre ici que ces illusions et ces mirages ne continuent à être entretenus par la pléthore de manifestations, de colloques et de conférences qui se tiennent à des milliers de km. de distance des lieux du drame et où les principaux concernés sont absents, par la publication d'articles et d'ouvrages où soit le scoop soit le who is who se substitue à l'analyse, par l'étiquettage sommaire des acteurs et protagonistes de la tragédie, voire également par des querelles entre des "témoins", des "spécialistes" ou des "chapelles" politicoidéologiques qui se bousculent au portillon de l'expertise d'un événementspectacle. Au terme de cette étude, je tiens à remercier ceux qui ont pris la peine de lire et de commenter les premières épreuves de cette étude, en particulier Catharine Newbury, Gauthier de Villerset Filip Reyntjens, Edwine Simons qui a eu l'infinie patience de relire les épreuves du manuscrit, de même que ceux qui ont nourri notre réflexion au cours de rencontres fortuites ou des nombreuses réunions et journées d'études qui se sont tenues sur le Rwanda. Suivant les termes consacrés, nous assumons pleinement la distance du.regard qui a pu nous être reprochée (ou qui nous sera reprochée) par ceux qui ont une sensibilité différente de la nôtre ou qui "vivent" autrement la tragédie
Il. Cette petite phrase a été écrite par une haute autorité morale belge poUf justifier un refus de patronner un colloque qui devait tenter d'analyser l'amère plan du génocide rwandais.

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L'HECATOMBE

RWANDAlSE

rwandaise, de même que la nature quelque peu inachevée de ce qui ne devrait être lu que comme un essai et donc comme une tentative d'explication perfectible.

Bruxelles, le 25 janvier 1995

1. UN BREF

DETOUR PAR LA THEORIE

Pour les "gens pressés" qui peuplent les machines humanitaires et les salles de rédaction, le mot génocide a fait fortune pour qualifier les violences rwandaises. Ne pas l'utiliser revient parfois à être implicitement taxé de révisionnisme. Lorsqu'elte est assénée dans un tel contexte l'appellation n'a évidemment qu'une faible valeur explicative. En outre, dans la mesure où il ne désigne que "l'acte ou les actes criminels commis avec l'intention explicite d'exterminer un groupe ethnique, national ou religieux pour le seul fait qu'il existe", le génocide ne s'applique pas qu'aux seules situations déterminées par un sinistre décompte de centaines de milliers de victimes. Dans le cadre que nous nous sommes fixé, la question n'est pas de savoir s'il y a eu génocide ou pas --ceci pourra et devra être tranché par des tribunaux en toute connaissance de cause -- mais de savoir comment la violence, génocidaire ou non, devient un instrument normalisé du politique comme des rapports sociaux. Nous débuterons donc notre analyse en effectuant un bref détour par quelques énonciations sur la violence, particulièrement dans le champ politique.

Le regard classique

Autant que les réflexions sur l'ordre, celles sur la violence ont interpellé tous les théoriciens du politique. Dans la Grèce classique, ce furent les périodes de grand désordre qui engendrèrent les pensées politiques les plus a.rticulées. On qualifiait alors la violence d' "ubris", c'est-à-dire de cette démesure qui poussait l'homme, égal des dieux, à tous les excès. Platon, loin de condamner ce qu'il rangeait sous le terme d'''indignation'', escomptait que ses aspects dévastateurs puissent être domptés par la gouvernance éclairée d'un Roi-philosophe. Aristote, contempteur autant que les platoniciens des outrances de la démocratie, rêvait d'une "politeia", c'est-à-dire d'un système de gouvernement où l'élite tempérerait les errements de la "populace"

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L'HECATO:NfBE

RWANDAISE

toujours prompte à une violence qui corrompait finalement les États. Écrivant avant la fin des guerres du Péloponnèse, Thucydide fut amené à considérer que la plus glorieuse démocratie de tous les temps, celle d'Athènes, n'était pas à même de résister aux outrances politiques des guerres civiles car rien ne peut résister à l'usure du temps. Plus proche de nous, Machiavel, qui vit et écrit ses plus belles oeuvres dans la période des troubles politiques du quattrocento italien, problématisera aussi le champs politique comme étant celui de l'économie de la violence. Celle-ci ne pouvait être selon lui domptée que par l'avènement d'un Prince passé maître dans l'art de la dissimulation et capable de poser les digues pouvant contenir le torrent impétueux qui détruisait tout sur son passage. Mais s'il fallait surtout citer un auteur, notre choix se porterait sur le plus lucide d'entre eux, l'anglais Thomas Hobbes. Ici, point de faux-semblant et point de déguisement: l'homme est foncièrement "un loup pour l'homme". Témoin des horribles massacres entre "papistes" et "anti-papistes" dans l'Angleterre du XVIIème siècle, l'austère Hobbes en arrive à légitimer pour ainsi dire la "violence privée"... à moins que les hommes ne décident par contrat (covenant) d'en confier la gestion au Léviathan, c'est-à-dire à cet être artificiel qui est, non pas l'incarnation de la monarchie absolue comme on l'a parfois écrit, mais tout simplement celle de l'État moderne. Toute la pensée politique ultérieure dérive désormais de ce postulat: la violence privée est dès lors interdite et sa forclusion est mise en oeuvre par le système étatique qui est le seul à en avoir le monopole légitime. Légitimation de l'État fort, voire totalitaire? Nullement. Sur la couverture originale du Léviathan, on découvre l'image d'un souverain au regard mécanique et impersonnel couvrant de son manteau protecteur un planisphère sur lequel despersoooages vaquent tranquillement à leur "doux" commerce. En fait ce souverain n'a nulle autre prérogative que celles que les parties lui consentent. Sa fonction essentielle est limitée à la protection d'un ordre public très libéral. L'originalité première de Thomas Hobbes réside non pas tant dans la curieuse "créature" qu'il conceptualise, mais bien dans la manière dont il met en scène le drame de la condition humaine ("l'état de nature", disait-on alors). Pour la première fois, l'homme n'est pas "sauvé" explicitement par un Dieu qui, selon Hobbes, n'est pas connaissable mais par un arrangement institutionnel instauré par ses créatures elles-mêmes. Le' politique se trouve ainsi re-sécularisé à l'inverse de tout ce que la pensée chrétienne avait, depuis Saint Augustin, enseigné jusqu'ici. Chassé du jardin de l'Éden, l'homme était désormais immensément seul avec toutes les pulsions de mort et de destruction qui l'opposent à son voisin immédiat

UN BREF DETOUR PAR LA TIffiORIE

En d'autres tennes, on considérera que la violence, qui chemine sous diverses formes dans toutes les trajectoires historiques humaines, n'est pas simple déviance et simple aberration, "comme si le zoon politikon était primordialement un être de non-violence animé par la bienveillance envers son prochain et rendu violent par la nécessité et l'idéologie. (...) La violence peut être vue comme un élément d'un système complexe englobant autant les institutions politiques que les moeurs et l'économie des pulsions: la violence n'est tenue à distance de l'ordre social que pour mieux y circuler sous d'autres fonnes, plus limitées et plus régulées, sans que cet arrangement soit jamais stable ni définitif, ni surtout exclusif d'autres fonnes de système "d'ordre" 1.

Violence et violences

Bien sûr, Hobbes ne réussit pas son pari par Etat-Léviathan interposé. On ne met jamais un tenne à la Violence: on n'empêche seulement sa diffusion dans l'espace et dans le temps. "Tout comme Satan, poursuit Leca, la violence, chassée par la porte de l'explication sociologique, revient par la fenêtre de l'anthropologie ou de la biologie" 2. Violence perpétrée tant par l'État que par ses assujettis. Avec Ph. Braud, on peut de ce point de vue distinguer deux "types idéaux" de violences qui ont continué à se développer, particulièrement depuis la montée en phase de l'État, la violence instrumentale et la violence colérique 3 quand bien même il ne s'agit que de deux catégories analytiques, comme on l'illustrera pour le cas rwandais où les deux fonnes de violences se sont interpénétrées. La première est d'abord une modalité qui est censée caractériser au premier chef la force, la coercition légitimée de l'État. Cette violence est instrumentale en ce qu'elle suppose une logique de calcul et dtefficacité, à savoir le maintien de la paix et de l'ordre publîc.Désonnais, il y

1. Jean Leca, "La "rationalité" de la violence politique", dans B. Dupret et al., Le phénomène de la violence politique: Perspectives comparatistes et paradigme égyptien, Dossiers du CEDEJ, Le Caire, 1994, pp. 29-30. 2. Idem, p. 19. 3. Philippe Braud, "La violence politique. Repères et problèmes", dans Philippe Braud et al., La violence politique dans les démocraties européennes occidentales, Paris, L'Hannatlan, 1993.

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