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Avec le temps

De
212 pages

Dans un petit village provençal, à l'aube de la première guerre mondiale, tout le monde connaît les Duroc. Une famille paisible en apparence qui est en proie aux maux de ce début de siècle. Quelques années où les événements politiques sont aussi dramatiques que ceux qu'ils vivront. Rivalité fraternelle et peur du qu'en dira-t-on sont les moteurs de ce drame familial. Le son des cigales n'empêche pas les tragédies de s'accomplir.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-61912-9

 

© Edilivre, 2014

Prologue

Quel genre d’auteur serais-je, cher lecteur, si je ne vous avertissais du danger que comporte un tel récit. En lisant le présent ouvrage, vous allez pénétrer l’intimité d’une famille, les Duroc. Vous serez témoins de leurs moments de joies comme de ceux les plus sinistres. Parfois, les événements qui vous seront décrits seront très durs. Mon récit ne serait pas cohérent si je ne vous parlais que des instants de félicité de cette tribu. Quelle famille n’a pas son lot de psychodrames ? Même si cela ne se résume qu’à des querelles autour de la dinde de Noël, je parierais qu’aucune n’en est exempte. Les Duroc ne sont pas très riches. Ils ne sont pas dotés de qualités qui feraient d’eux des héros. Ce sont juste des gens vivants dans une paisible campagne provençale. La Grande Guerre n’a pas encore éclaté, tout comme les événements qui changeront le cours de leurs existences. A l’instant où vous lisez ces lignes, les protagonistes ne savent encore rien de ce qui les attend. Donc, très cher lecteur, si vous craigniez d’être bouleversé en continuant cet ouvrage, reposez-le où vous l’avez trouvé. Préférez plutôt un roman à l’eau de rose à celui-ci. Cela vaut mieux pour vous…

Première partie

Chapitre 1

Valerne était sans doute le village qui représentait le mieux la Provence en cet été 1912. Il aurait pu figurer sur une de ces cartes postales que les touristes de passage envoient à leurs proches. Situé à une heure de Marseille, il fallait en traverser des dizaines avant de voir se dressait l’immense clocher que le Père Dandieu faisait sonner tous les jours. Et, de tous, il était sans doute le plus typique. Une véritable crèche grandeur nature.

Tout le monde connaissait tout le monde à Valerne. Cela pouvait se révéler convivial si vous y étiez né. Cette solidarité apparente donnait l’illusion aux habitants de faire partie d’une même et grande famille. En revanche, si vous veniez de la ville, vous n’aviez aucun risque de bénéficier de ce privilège. Les vieillards, assis en cercle autour de l’unique fontaine, vous appellerez au premier regard l’étranger. Alors, en détaillant vos manières et vos habits, ils riraient de bon cœur jusqu’à la tombée de la nuit.

– Regardez ce fada, s’esclafferait Aristide en agitant sa canne, il se prend pour un seigneur avec ses habits du dimanche !

Il était si facile de savoir ce qu’Aristide Pianni dirait. Voilà des années qu’on l’entendait répéter les mêmes paroles. Les visages avaient beau changer, les remarques demeuraient identiques. Voilà une chose qui ne change pas avec les sots : ils ne prennent jamais conscience de leur ridicule.

Ce matin-là, le Père Dandieu s’impatientait depuis le lever du jour devant la porte de son église. Ce jour était celui du mariage de Marcelle Giudi avec le fils Pianni. Un événement au village. Les familles Giudi et Pianni avaient décidé de ce mariage avant même que les époux ne sachent marcher.

Aristide Pianni avait eu cette idée en voyant l’immense verger des Giudi un soir d’été.

« Son verger est mitoyen au mien. Si l’on abat la clôture, le petit pourrait avoir le plus grand terrain de Valerne. Il pourrait planter des centaines de pommiers et devenir le plus riche du coin. Les villages alentours connaitront enfin notre nom. Ils diront Pianni ceux qui ont le plus grand champ de la région ! »

Or, le pauvre homme dans son ignorance, ne savait pas que la région était remplie de champs plus importants que le sien. Ses connaissances ne dépassaient Valerne. Il ne savait rien de ce qu’il pouvait bien se passer hors de son village natal. Il n’imaginait même pas que la vie puisse continuer une fois les limites du village franchies. Beaucoup de paysans d’Aubagne ou de Draguignan auraient ri en entendant les divagations de cet homme. Bien qu’imposant par sa stature, Aristide Pianni n’en était pas moins l’incarnation de la petitesse. C’est avec cette idée qu’il frappa chez Olivier Giudi il y a de cela vingt ans. Il avait fait part de sa remarquable idée à son voisin. Le menuisier ne s’était jamais intéressé à ses histoires de terrains. Naïf et fort malade (le pauvre homme avait fait une mauvaise chute une semaine auparavant), il n’avait pas mis longtemps à céder.

Sa femme Berthe lui avait pourtant dit combien elle n’approuvait pas cette alliance. Elle imaginait déjà sa fille partir pour la capitale pour faire de brillantes études. Elle espérait pour elle une vie pleine de salons et de romances comme celle qu’elle aurait tant aimée vivre étant jeune. Hélas, elle avait dû épouser ce menuisier analphabète davantage préoccupé par l’alcool que par le bien-être de sa famille. Si d’ailleurs il n’était pas allé au bar il y a huit jours, il ne serait pas tombé sur la tête. S’il était resté auprès d’elles, il ne serait pas mort la semaine suivant la visite de son voisin.

Mais, en ce temps-là, les opinions d’une femme n’avaient pas encore les considérations qu’elles ont désormais. Peu importe ce qu’elles pouvaient bien penser parce que l’homme était le seul à prendre les décisions. C’est ainsi que la petite Marcelle, âgée de quelques mois seulement, s’est vue promise à Gaston Pianni. Elle ne le savait pas encore mais son mariage ne durerait pas une année. La jeune fille aspirant à la même existence parisienne que sa mère. Quand cette dernière, veuve depuis deux décennies, apprit le dessein de sa fille, elle lui fit la morale. Cependant, une fois Marcelle partie, un sourire éclatant illumina son visage. Elle ne fût jamais aussi fière de sa fille qu’à l’annonce de cette nouvelle.

*
*       *

Aimée aurait été ravie d’assister à la cérémonie du mariage de la fille de son amie Berthe. Mais, elle ne le put pas. Un voyageur ayant pris une chambre, elle se voyait contrainte de rester sur place. Aimée tenait avec son mari et ses fils une maison d’hôtes à l’entrée du village. Il était rare que quelqu’un s’y arrête. Le village n’étant pas réputé pour la chaleur de son accueil. Ceux qui, malgré tout, s’y hasardaient, ne passaient généralement qu’une nuit ou deux au sein de l’auberge. L’animosité que témoignaient les villageois les faisant fuir à toutes jambes. Qui aurait envie de séjourner dans en lieu où l’on vous regarde comme une bête à abattre ?

Un marchand fort chargé était arrivé la veille, à la nuit tombée. Aimée dut cuisiner à la hâte. N’ayant pas prévu d’avoir de la visite, elle n’avait rien préparé. Elle fit la recette qu’elle connaissait le mieux, un pot au feu. Sa mère la lui ayant apprise, elle ne courait pas le risque de la rater. Elle n’en aurait pas dit autant de sa polenta ou de sa soupe de poireaux. L’homme engloutit le diner. Une partie du vin qu’il avait réclamé finit sur sa chemise et des morceaux de pot au feu coloraient son pantalon. A peine eut-il avalé sa dernière bouchée qu’il demanda une chambre. Aimée se dit que le bon repas qu’elle lui avait préparé n’était pas étranger à cette requête. Il est vrai que le marchand était si repu qu’il n’eut pas le courage de reprendre la route.

Durant le repas, le dénommé Hutteau n’avait pas quitté son hôtesse des yeux. Quelle femme charmante, songea-il, en l’observant du coin de l’œil quand il monta à l’étage. Bien qu’elle ne soit pas de première jeunesse, sa beauté est supérieure à beaucoup de jeunettes. Peut-être devrais-je lui demander de venir me border cette nuit. Vu le haillon qui lui sert de robe, je crois qu’elle accepterait volontiers de venir me tenir compagnie moyennant dix francs.

Hutteau entendit quelqu’un prendre les escaliers au moment où Aimée s’apprêtait à le laisser seul. Un homme de quarante-cinq ans environ écrasa une à une les marches. Le parquet gémissait sous ses pas. Sa lourde main semblait vouloir tuer ce qui restait de la pauvre rampe. Sous le poids, elle ne tarderait pas à s’effondrer. Il ne daigna pas accorder un regard au voyageur quand il se trouva face à lui et entra directement dans la pièce voisine.

– Je présume que toutes les chambres sont occupées, feignit d’observer le marchand en brandissant un cigare.

– Non pas du tout, le rassura Aimée, ce monsieur est mon mari. Nous n’avons aucun client ce soir. D’ailleurs, si vous désirez une autre chambre, je peux même vous laissez la liberté de la choisir…

– Peu importe, lui répondit le marchand entre deux bouffées. Je ne dormirais ici qu’une seule nuit. Je dois être à Sisteron demain avant midi.

Aimée ne mit pas longtemps à lui montrer la chambre. Un lit monopolisait tout l’espace. Si l’on avait voulu placer une table de chevet, il aurait fallu pousser les murs. Le marchand plissa les yeux pour distinguer les rideaux de la tapisserie. Les mêmes lignes verticales les recouvraient donnant ainsi l’impression de dormir dans une cage grandeur nature. Aimée alluma une lampe. Faute d’avoir une table pour la poser, elle la tendit au voyageur qui put aussitôt distinguer la couleur du couvre lit. Elle doit aimer le jaune, pensa-t-il, en regardant le mur et la couverture.

– Je vous souhaite une bonne nuit, dit Aimée en prenant congé.

– Vous aussi, se contenta de répondre Hutteau avant de refermer la porte.

*
*       *

À onze heures le lendemain, le marchand n’était toujours pas parti. Aimée commençait à s’impatienter. La cérémonie du mariage de la fille de son amie avait commencé depuis une demi-heure. Qu’allait penser Berthe en constatant son absence ?

Aimée avait revêtu depuis l’aube ses plus beaux vêtements. Il était rare qu’elle puisse les porter. Les occasions d’être élégante n’étaient pas nombreuses et elle avait l’intention d’en profiter. Elle avait commandé une robe en soie et ressorti de son armoire ses souliers de mariage. Quand elle passa la robe, elle s’étonna de sa légèreté. Le tissu lui donna l’impression de voler. Voilà ce que les anges doivent porter quand ils nous conduisent au ciel, pensa-t-elle en se contemplant dans la glace. La pauvre femme n’ayant jamais touché de soie de sa vie, ne put s’empêcher de caresser le vêtement. A chaque fois que ses doigts le frôlaient, sa douceur l’enivrait. Elle faillit retirer sa robe de peur de la déchirer. La texture est si délicate qu’un faux mouvement pourrait la faire céder. Mais, elle se trouvait si belle dans son nouvel habit qu’elle ne put s’y résoudre. Au lieu de cela, Aimée se mit à tourner sur elle-même comme l’aurait fait une gamine. Les volants flottaient autour d’elle si bien que la tête finit par lui tourner. Alors, elle entreprit de démêler sa longue chevelure.

– Comment me trouves-tu ? Se hasarda-t-elle à demander à Charles qui fit justement irruption dans la pièce. Il jeta ses bottes boueuses sur le tapis avant de lacer ses souliers du dimanche. – A bientôt quarante ans, je ne suis pas si désagréable à regarder, pensa-t-elle en rassemblant ses longs cheveux acajou en un chignon bien serré. Ma mère serait contente si elle voyait ma chevelure. Elle m’a toujours dit de ne jamais la couper. Charles me répète pourtant souvent qu’il est inconvenant chez une femme de plus de trente ans d’avoir une telle longueur. Mais qu’est-ce qu’il en sait ? Je dois être la seule femme qu’il ait approchée de toute sa vie. Il s’y connait autant dans ce domaine qu’en automobile. Il a beau parler voiture toute la journée, il ne pourra jamais s’offrir ne serais-ce qu’une roue.

Aimée crut d’abord que son mari ne l’avait pas entendue. Il continuait à regarder le sol en ignorant sa question. Quand la requête de sa femme finit par arriver à ses oreilles, il la dévisagea quelques secondes qui parurent à Aimée une éternité. Elle aurait tant aimé voir des étincelles dans les yeux de Charles. Si elle s’était faite belle, c’était aussi pour lui faire plaisir. Mais, au lieu du feu d’artifice tant espéré, ce fut un regard bovin des plus lancinants qu’elle obtint.

– Es-tu fatiguée ? Finit-il par lâcher comme l’aurait fait un projectile sur une façade. Brisant ainsi l’éclat de n’importe quelle apparence.

Sa question décontenança Aimée qui ne put soutenir son regard. Si ses yeux rencontraient à nouveau les siens, elle ne parviendrait pas à garder son sang-froid. Alors, elle se mit face au miroir feignant d’ignorer sa présence. Décidément, ils ne parlaient pas le même langage. Elle désirait des mots d’amour alors que les bons mots lui étaient étrangers.

– Tu as de grosses cernes sous les yeux, dit-il pour éclairer sa femme.

En guise de réponse, elle se tourna pour faire à nouveau face au miroir. Avec minutie, elle réajusta le nœud qui serrait sa robe. Lui, ne comprenant pas que ses paroles aient pu être blessantes, haussa les épaules, marmonna quelques mots avant de quitter la pièce.

Quand elle descendit préparer le petit déjeuner de son hôte, elle le trouva en train de compter les livres qu’il transportait dans sa malle. Il avait l’air si concentré qu’elle n’osa le déranger. Aimée resta à le regarder longtemps. La pauvre femme n’aurait pas su dire combien de temps exactement. Intérieurement, la malheureuse hurlait. Les quelques mots prononcés par son mari lui avait fait le même effet qu’un coup de poignard dans l’abdomen. Un feu brulait au plus profond de son estomac si bien qu’elle se sentait défaillir. La douleur l’enflamma toute entière tellement qu’elle se sentit vaciller. Consciente que les mots de Charles l’atteignaient plus qu’ils ne l’auraient dû, elle se força à se relever. Extérieurement, on ne voyait plus maintenant qu’une femme élégante et immobile contemplant un marchand faisant son inventaire. Les dix coups de l’horloge marquèrent la fin de sa rêverie. Au vue de l’heure tardive, elle n’osa plus lui demander s’il désirait un café. Impatiente de quitter les lieux, elle n’attendait que le départ d’Hutteau. Or, ce dernier ne semblait pas pressé. Enchainant les cigares, il enfumait une bonne partie de l’auberge.

*
*       *

Le marchand partit à onze heures. Il aimait la compagnie de son hôtesse. Celle-ci pourtant n’avait pas daigné lui accorder un regard de toute la matinée. N’empêche, qu’elle lui avait paru des plus charmantes. C’était d’ailleurs ce qui l’attirait chez une femme : son inaccessibilité. Et si la dame en question était désœuvrée, elle devenait indispensable à son tableau de chasse. Dans son métier, ce qu’il préférait était de convaincre un client récalcitrant. Chercher les arguments qui lui feraient acheter tel livre plutôt qu’un autre. User de tous les moyens possibles pour lui faire sortir les billets de sa bourse. Hutteau appliquait le même principe à ses conquêtes féminines. Les plus durs combats le captivaient tandis que les armistices l’indifféraient. Les femmes représentaient une guerre sans fin puisque Hutteau savait qu’après avoir gagné une bataille une autre l’attendrait.

Ainsi, Aimée remplissait tous les critères nécessaires pour attirer l’attention du marchand. Sa beauté ajoutait quelques attractions supplémentaires. Cette femme avait besoin qu’on lui dise des gentillesses, s’était-il dit en quittant l’auberge, cela ne me coûterait pas de lui témoigner les miennes. Il lui suffirait d’un mot pour qu’elle ne soit plus esseulée…

Ce qu’il ignorait c’est qu’Aimée, bien qu’elle ne soit pas l’épouse la plus comblée au monde, n’aurait jamais cédé à ses avances. Elle avait bien trop de principes pour envisager ne serais-ce qu’un instant de tromper son mari. Cette idée était si contraire à ses valeurs que son esprit ne parvenait même pas à l’envisager. Cela était, sans doute dû, à l’éducation qu’elle avait reçue étant enfant. Elevée par une mère des plus croyantes, l’apprentissage de la vertu avait précédé celui de l’écriture. Aimée gardait à l’esprit les leçons de sa mère dans n’importe quelles circonstances. Elle croyait que si elle les suivait à la lettre, elle deviendrait aussi bonne que cette femme si dévouée. Du moins, elle l’espérait. Peu aurait pu rivaliser avec Thérèse Lavril qui était la bonté incarnée. Aimée se surprenait à espérer tous les jours que sa mère, de là où elle était, l’approuve dans ses décisions. Elle ne savait pas que Thérèse ne perdait pas une miette de son existence. D’un œil cynique, elle commentait chacun de ses actes. La seule vision de son gendre provoquait à la défunte des hauts le cœur.

– Pourquoi ma fille a-t-elle choisi un tel parti ? Râlait-elle en s’allongeant sur un nuage. N’aurait-elle pas pu trouver mieux ? La piété dont elle avait fait preuve durant sa vie ne lui procurait que des regrets. La vertu a beau être salutaire de son vivant, une fois mort elle ne laisse que des actes manqués. Une vie digne n’offre que peu de souvenirs distrayants à se remémorer dans l’éternité. Pourvu que ma fille ne tienne pas compte de tous mes sermons, se répétait-elle inlassablement.

La seule vue de son petit-fils suffisait à lui faire oublier sa peine. Le temps lui paraissait moins long en observant Lucien. Quelle pureté dans son regard, songeait-elle, il va en briser des cœurs… Contempler sans fin ce garçon au visage céleste était le plus grand privilège que la mort lui avait donné.

*
*       *

Une fois Hutteau parti, Aimée fut surprise de trouver son fils Jean dans le jardin. Il aurait dû se trouver à la réception depuis une bonne heure maintenant. A travers la fenêtre du salon, elle ne distinguait que sa silhouette mais déjà, il lui semblait que son habit n’était pas de ceux qu’il portait d’ordinaire. Il lui fallut se rapprocher davantage pour se rendre compte de l’étrange accoutrement de son fils.

– Que fais-tu dans cet uniforme ! S’emporta Aimée. Nous n’avons plus de temps à perdre, nous avons déjà raté la cérémonie !

Le grand gaillard en sueur s’épongea le front avec le bout de sa manche.

– L’uniforme me va bien ? Un soldat l’a oublié à l’auberge il y a deux mois… J’étais ennuyé de ne pas avoir le képi qui allait avec… mais le vieux Fernot m’a prêté celui de son fils moyennant deux sous.

– Tu es ridicule. Tout le monde te connait. Ils savent pertinemment que tu es aussi militaire que moi danseuse de cabaret… Qu’espères-tu ? Nous faire honte à ton frère et à moi ? Bon sang, Jean, va te changer, je t’en prie…

Aimée en avait marre des lubies de son fils ainé. A bientôt vingt et un ans, n’atteindrait-il jamais un jour la maturité ? Il fallait toujours qu’il se fasse remarquer. Ce jour-là, Jean était plus ridicule qu’il ne l’avait jamais été. Le jeune homme avait une carrure des plus imposantes. Or, le soldat à qui appartenait l’uniforme ne devait pas être plus épais qu’un fil de fer. Le pauvre Jean en paraissait encore plus gigantesque. Son estomac étirait les boutons maintenant prêts à céder. Le jeune homme s’essuya à nouveau le front d’un revers d’une manche. Geste d’inélégance qui avait le don d’irriter sa mère au plus haut point.

– Papa a dit que les militaires ont davantage de succès auprès des filles que les autres, reprit Jean. Et Caroline la sœur de la mariée est magnifique. Peut-être accepterait-elle de m’accorder une danse si elle me croit brillant soldat ?

– Tout ce qu’elle t’accordera c’est une gifle… Mon pauvre petit, à ton âge, tu devrais avoir dépassé ces bêtises…

Exaspérée, Aimée se sentit tourner de l’œil. Elle se servit de son chapeau pour se faire un peu d’air. Elle en avait plus qu’assez de son ainé. Parader dans le village déguisé en soldat. Jamais, il n’avait osé aller aussi loin. Le pire, c’est que Jean, dans son immaturité, n’avait même pas conscience de son ridicule. Ai-je vraiment été une si mauvaise mère, se demanda Aimée en regardant son fils. Comment Jean peut-il être aussi stupide. J’ai sûrement du rater quelque chose dans son éducation…

– Bon, tu vas retourner te changer, conclut-elle, je pars devant.

– Où est ton frère ? lui demanda-t-elle avant de partir.

– Ce nigaud est allé aider à installer les tables pour la réception. Il préfère installer le buffet au lieu d’arriver juste au bon moment pour le vider. A croire qu’il n’a jamais su y faire.

En voilà au moins un de qui je peux être fière, se rassura Aimée, Lucien est vraiment un gentil garçon toujours prêt à se rendre utile. La preuve que mon éducation n’était pas si mauvaise en fin de compte.

*
*       *

Aimée arriva à la réception en même temps que les mariés. Le vent hurlait si violement que sa coiffure pourtant si élaborée avait perdu toute forme. Par chance, elle avait prévu un chapeau, ce qui dissimula un peu les dégâts. Mais, manquant d’étouffer sous cette voilette, elle ne tarda pas à la retirer, préférant avoir une allure douteuse qu’une syncope.

Tous les invités étaient déjà là. Les tables avaient été agencées cote à cote sous les saules. Il devait y en avoir une vingtaine si bien qu’elles formaient une seule et même grande table. Berthe, la mère de la mariée avait demandé à ses voisins de lui prêter leurs chaises. Ceux-ci ne rechignèrent pas et le matin de la fête tout était en place. Berthe ne s’aperçut qu’au dernier moment qui lui manquaient cinq chaises. Tout le voisinage ayant contribué, elle ne savait comment régler ce problème de dernière minute. Lucien Duroc, le fils cadet de son amie Aimée ne tarda pas à le résoudre. Il demanda au Père Dandieu le banc qu’il utilisait en renfort les jours de grande affluence. L’homme d’église n’hésita pas et tous deux l’emmenèrent dans la propriété des Giudi.

Le père Dandieu n’était pas homme à confier facilement ses affaires. N’importe qui lui aurait demandé la même chose serait reparti avec un refus. Mais, étant donné que la requête venait de Lucien la réponse ne pouvait être que positive. Il ne pouvait rien refuser à ce gamin qu’il adorait. Quand il était petit, c’est lui qui lui avait appris à lire et à écrire. L’enfant, ayant fait une mauvaise chute étant bébé, ne pouvait se rendre à l’école. Il éprouvait de grosses difficultés à se déplacer et ne pouvait marcher qu’avec l’aide d’une canne. Le Père Dandieu avait fait tout son possible pour donner un peu d’espoir au petit garçon. Jamais il ne l’avait traité en malade. Il lui parlait d’égal à égal sans le regardait de haut comme le font certains adultes quand ils s’adressent à un enfant. C’est pour cela que Lucien avait gardé une affection toute particulière envers l’homme d’église. Il se surprenait parfois, pendant leurs interminables conversations sur le sens de la vie, à avoir envie de ne plus l’appeler mon Père mais papa.

Les invités avaient tous revêtu leurs habits de fête. Les adolescentes portaient les robes démodées que leurs mères avaient bien voulu leur prêter. Le tissu était usé jusqu’à la corde quant aux couleurs, elles avaient dû être gaies dans le temps où elles avaient été cousues. Aujourd’hui, ces vieilles robes connaissaient une seconde et dernière jeunesse. On pouvait entendre ces jeunes demoiselles se vanter de la provenance de leurs étoffes. Paris, Milan…, elles n’hésitaient pas à surenchérir. Mais, une fois seules, la réalité leurs sautait à la gorge et elles se mettaient à haïr de tout cœur cette robe qui les avaient vues naître. Les jeunes hommes, eux, ne s’intéressaient pas à ce qu’elles pouvaient bien porter. L’autre sexe représentait un véritable mystère, prêts à tout pour le résoudre, ils n’attendaient qu’une chose : avoir le courage de les inviter à danser. Tout ce petit monde se tournait autour sans s’aborder. Parfois les regards se faisaient plus insistants mais on restait éloignés par peur de l’inconnu. Les jeunes filles demeuraient près de la piste à cancaner comme elles le font entre elles. Quant à la meute masculine, elle était attroupée sous les saules. Certains n’hésitaient pas à y grimper. Peu importait l’incompréhension des plus âgés, eux trouvaient leurs ascensions des plus viriles.

Les vieillards étaient arrivés ensemble et ils ne se quittaient pas. Leurs mines renfrognées témoignaient des plus vives hostilités pour les moins de soixante-dix ans. Les messieurs avaient sorti leurs hauts de formes, preuve de leur appartenance au siècle passé. Leurs femmes quant à elles avaient mis de la dentelle pour dessus leurs volants. Lorsqu’un « jeune » comme ils aimaient à le dire, passait près d’eux, ils le regardaient avec mépris. Tout était prétexte à la critique que ce soit son allure ou ses manières. La vérité, cependant, est qu’ils auraient donné n’importe quoi pour avoir sa jeunesse ne serais ce qu’un instant.

Au milieu d’eux, Aristide Pianni était fier comme un paon. Il ne cessait de se faire remarquer en agitant son verre et en portant toast sur toast aux jeunes mariés. Il n’était nullement question de vœux ni d’hommage mais d’hectares et de terrains. Personne ne semblait choqué par ce manque de délicatesse. Au contraire, cela leur paraissait normal. Même les jeunes mariés n’y trouvaient rien à redire. Leurs alliances n’étaient pas un anneau mais un verger. Charles Duroc avait entrepris de tout dévorer. Ses allers retours du buffet à sa place n’avaient pas échappés aux invités et encore moins à sa femme. En le voyant engloutir une cuisse de poulet sans utiliser de couverts, Aimée eut tellement honte qu’elle feignit de ne pas le voir. Lucien, constatant le trouble de sa mère, s’empressa de lui demander ce qui n’allait pas. Il lui suffit de suivre le regard de sa mère pour en avoir la réponse.

– Bon sang, il ne sait vraiment pas se tenir… constata le jeune homme.

– Et ce n’est pas le pire, répondit sa mère en pointant son doigt vers le portail de la propriété.

Lucien vit un soldat en uniforme s’avancer vers eux. Il mit quelques instants avant de se rendre compte que le soldat n’en était pas un.

– Jean va encore être la risée de tous les habitants du village, se dit Lucien. Que se passera-t-il une fois que ces brutes s’apercevront de son déguisement ? Ils vont encore lui faire subir humiliations sur humiliations et mon pauvre frère ne saura comment échapper à ces moqueries. Il faut que je trouve une solution pour le sortir de ce mauvais pas.

– Je lui avais pourtant ordonné de se changer, murmura Aimée à son oreille, mais décidément, il n’en fait qu’à sa tête. Entre ton père et lui, je crois que l’on n’a pas fini d’avoir honte aujourd’hui. Si seulement, je pouvais me cacher dans un trou de souris, je n’hésiterais pas une seconde…

– Ne t’inquiète pas, la rassura le jeune homme, en ce qui concerne Jean, je vais faire en sorte qu’on ne s’en prenne pas à lui.

– Si tu le dis…

Lucien ne s’avait pas que, durant la discussion qu’il tenait avec sa mère, il était l’objet de toutes les conversations de ces dames, des plus jeunes aux plus séniles. Il suffisait qu’il croise le regard de l’une d’entre elles pour qu’elles rougissent de la tête au pied. Quand il se leva pour rejoindre son frère, elles le suivirent du regard guettant chacun de ses gestes. Il est vrai que le jeune homme était d’une exceptionnelle beauté. La régularité de ses traits n’avait pas son pareil. Quant à ses yeux, ils n’avaient rien à envier au reste de sa personne. Aussi bleus que le ciel de cette resplendissante journée d’été. Mais, ce qui rendait Lucien si charmant était qu’il n’avait pas conscience de sa beauté. Un charme innocent vaut cent fois une séduction des plus travaillées. Les femmes se fichaient bien qu’il ait un léger boitement de la jambe gauche. Au contraire, elles trouvaient touchant cette faille non dissimulée. Lui prenait cette particularité avec philosophie. Il était rare que Lucien se fasse un souci de quoi que ce fut. Toujours gai, rien ne parvenait à le contrarier. Lorsque malgré tout, il s’énervait une fois l’an, il s’en servait pour enrichir ses poèmes. Il avait l’inspiration facile et tout était bon à versifier. Discuter avec le jeune garçon était la promesse d’un magnifique voyage. On en sortait si dépaysé que l’on avait le plus grand mal à le quitter.

Les jeunes garçons, présents à la fête, se rendaient compte de l’attraction que Lucien suscitait. Ils auraient fallu qu’ils souffrent de cécité pour ne pas s’en apercevoir. Or, même s’ils ne possédaient aucune finesse, Mère nature les avaient dotés d’yeux. Ces gaillards, aussi costauds que rudes, auraient pu ressentir de l’animosité envers Lucien. Il fallait reconnaître que sa seule présence annihilait toute possibilité de flirt. Ils éprouvaient cependant à son égard la plus franche des admirations. Guettant chacun de ses gestes, ils se hâtaient de les reproduire avec maladresse. Mimer Lucien était une tâche perdue d’avance tant il était singulier. Un jour Julien Aimard, ayant vu Lucien effectuer des croquis reproduit la même chose le lendemain. Ces camarades se moquèrent des mois entiers de ses gribouillages dignes d’un enfant de sept ans.

– On jurerait que je suis un vrai soldat, dit fièrement Jean à son frère quand celui-ci l’eut rejoint. J’ai même réussi à reproduire des médailles. Celle-ci, continua-t-il en désignant la plus grosse, est la copie conforme de celle reçue par le Maréchal Ney !

– C’est bien. Tu as vraiment fait du bon boulot. Mais, dis-moi, dans quel but t’es-tu déguisé de la sorte ?

– Ne t’inquiète pas petit frère, je ne suis pas aussi stupide que notre mère semble le croire. C’est juste que j’ai entendu la semaine passée Caroline Giudi dire à une de ses amies combien elle trouvait les soldats séduisants. Je lui ai alors rétorqué que tout dépendait du soldat et nous avons discuté là-dessus pendant un bon quart d’heure.

– Ah d’accord, s’exclama Lucien rassuré. Moi qui croyais que tu avais mis cet uniforme pour rendre jaloux tous ces types avec qui tu ne t’entends pas…

– Mais c’est aussi pour ça, l’interrompit Jean, s’ils me croient militaire, peut-être pourrais-je les faire tourner en bourrique. Je pourrais même leurs donner des ordres…

Lucien reconnut bien là son ainé, toujours prêt à tout pour paraître. Chaque occasion était bonne pour raconter des bobards plus insensés les uns que les autres. Cela lui était bien égal qu’ils soient visibles aux yeux de tous. L’essentiel était que lui y croit....