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Avec les tirailleurs sénégélais 1917-1919 - Tome 2

De
546 pages
Ces lettres d'amour et de guerre présentent le récit de la participation de l'adjudant Escholier à l'Armée d'Orient et à l'étonnante épopée qui l'amène, en 1918, des monts de Macédoine aux plaines de Hongrie. Le gradé blanc noue des liens avec les tirailleurs noirs et ce livre pose un regard de plus en plus juste sur les soldats africains et les inscrit déjà dans notre mémoire collective.
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AVEC LES TIRAILLEURS
SÉNÉGALAIS 1917-1919
TOME II Raymond Escholier
Ces lettres d’amour et de guerre présentent le récit de la participation AVEC LES TIRAILLEURSde l’adjudant Escholier à l’Armée d’Orient et à l’étonnante épopée qui
l’amène, en 1918, des monts de Macédoine aux plaines de Hongrie. SÉNÉGALAIS 1917-1919
Elles montrent aussi, qu’en dépit des combats, l’écrivain et critique d’art
Raymond Escholier s’adonne en même temps à la lecture, à l’écriture et LETTRES INÉDITES DU FRONT D’ORIENT
à l’ethnologie. Mais ce qu’il y a de plus neuf, dans cette correspondance
TOME IIquotidienne mais toujours nouvelle, se situe dans les liens que le gradé
blanc noue avec les tirailleurs noirs, liens où la condescendance s’efface
vite devant l’admiration. Si bien que ce courrier, mine d’informations
sur l’élaboration des romans de guerre Le Sel de la terre et Mahmadou
Fofana, pose un regard de plus en plus juste sur les soldats africains et les
inscrit déjà dans notre mémoire collective.
er« Istib, 1 octobre 1918. – Songe, la paix avec la Bulgarie, c’est la paix pour
demain avec la Turquie, coupée de partout, c’est la Roumanie et la Serbie
ressuscitées, la Hongrie en feu (nous y courons). Six cent mille baïonnettes
alliées de plus sur le front d’Orient. Nous serons plus d’un million à bondir
demain sur l’Autriche moribonde. Elle aussi capitulera avant, comme le Bulgare.
Ah ! cette Armée d’Orient, qu’on blaguait un peu en France ! Elle a tout de
même tranché le nœud gordien. Quand Ruquet tenait cette crête de Kravitza
si chèrement conquise, il ne songeait guère qu’il était avec les siens en train
d’écrire une page décisive dans l’histoire du monde. »
Adjudant Raymond Escholier
André Minet, professeur d’histoire honoraire, auteur d’une longue
suite d’études, de publications et de rétrospectives sur les poilus du Midi
et leur correspondance.
Bernadette Truno, docteur d’État ès lettres, professeur de lettres
honoraire, est l’auteur de la biographie croisée de Raymond et Marie
Escholier et de nombreuses publications et conférences sur eux.
Présentation d’André MinetISBN : 978-2-336-30296-6
28 € et Bernadette Truno
AVEC LES TIRAILLEURS SÉNÉGALAIS 1917-1919 : TOME II
Raymond Escholier
AUTREMENT MÊMES









AVEC LES TIRAILLEURS SÉNÉGALAIS 1917-1919

TOME II


COLLECTION
AUTREMENT MEMES
conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin,
Chevalier dans l’ordre national du mérite, Prix de l’Académie française,
Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.


Cette collection présente en réédition des textes introuvables en
dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine
public et qui traitent, dans des écrits de tous genres normalement
rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de
l’Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants
droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits.
Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas
exclus. Il s’agit donc de mettre à la disposition du public un volet
plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme :
celui qui recouvre la période depuis l’installation des établisse-
ments d’outre-mer). Le choix des textes se fait d’abord selon les
qualités intrinsèques et historiques de l’ouvrage, mais tient compte
aussi de l’importance à lui accorder dans la perspective contem-
poraine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en
privilégiant une optique libérale, met en valeur l’intérêt historique,
sociologique, psychologique et littéraire du texte.


« Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur,
les autres, c’est la prolongation de notre intérieur.»
Sony Labou Tansi


Titres parus et en préparation :
voir en fin de volume




Raymond Escholier




AVEC LES TIRAILLEURS SÉNÉGALAIS
1917-1919 :

LETTRES INÉDITES DU FRONT D’ORIENT

Tome II (avril 1918-avril 1919)




Texte établi et annoté par André Minet
Notice biobibliographique de Bernadette Truno
Fac-similés d’autographes et illustrations










L’HARMATTAN





En couverture :
Portrait de tirailleur sénégalais de l’Armée d’Orient,
bois gravé de Claude Escholier
ayant servi au frontispice de l’édition
de Mahmadou Fofana de 1934
© Héritiers Escholier, 2013


















Lettres de Raymond Escholier © Héritiers Escholier, 2013
Appareil critique © L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-30296-6
EAN : 9782336302966 Rappel des faits

Le 23 février 1917, le sergent-fourrier Raymond Escholier est muté
chez les Tirailleurs Sénégalais, avec son ami, le capitaine Joseph
Ruquet. Après avoir accompli un stage d’instruction à Boulouris,
edans le Var, au 96 B.T.S., il est dirigé sur Salonique où il
débarque le 22 juillet 1917. Promu adjudant de bataillon, le 4 août
1917, il est envoyé combattre sur le front de Macédoine, dans la
boucle de la Cerna. En décembre 1917, il doit se faire hospitaliser
à Salonique pour y être opéré d’une hernie abdominale
récidivante. En février 1918, au retour de sa convalescence, il
eréintègre le 96 B.T.S. Relevé de toute présence en ligne, en
application de la loi Mourier, à cause de son âge (36 ans) et de
son ancien statut d’auxiliaire, il est définitivement orienté vers le
dépôt de son unité, le 24 avril 1918.

eAu dépôt du 96 B.T.S. (25 avril-7 juin 1918)

Vakufkoj, jeudi 25 avril 1918.

Mon Amour Cher,
Je t’écris dans un pré ombreux, où j’attends mon monde. Une
fois…
Mon monde est arrivé. J’ai eu bien du travail pour caser tout et
tous. Mais maintenant tout va bien.
Village exquis, traversé trop vite l’an passé, quand nous montions
en ligne. J’ai une petite chambre de jeune fille ou de chartreux,
deux fenêtres bien claires ouvrant (il n’y a pas de vitres) sur le
village.
Comme j’ai très peu dormi, je me suis meublé complètement ce
matin entre 4 et 7, toutes mes étoffes chantent au mur. Mes plus
belles images y règnent. Puis des objets religieux makédones, dans
un vase, des lilas dont je t’envoie quelques fleurs. Et un ouvrage
rustique de la maman de la petite Sulta, mon hôtesse, un ornement
charmant, que je te dessinerai un jour de loisir. Car tu peux le faire
très aisément. De simples épis de blé dont la paille est tressée
d’une façon très originale. Dans le vestibule, une frise d’épis,
alternant avec des épis de maïs, serait en automne et en hiver, d’un
goût exquis.
J’attends Ruquet. À partir de ce soir, je fais popote seul à seul,
avec… devine ? Le petit lieutenant Blaise, celui que nous voyions
5au restaurant, avec Madame sa femme, celui qui nous précéda chez
Maman Coulet. Il commande la Compagnie de Dépôt en attendant
Ruquet.
Je suis très content de n’avoir plus à manger avec un ivrogne et
un malhonnête homme. Si cet individu était demeuré au Dépôt,
j’étais résolu à me retirer sous ma tente et à vivre seul comme un
ermite.
Les routes, défoncées par la pluie, sont si mauvaises qu’hier,
trois voitures de mon convoi, sur quatre, ont versé complètement.
C’était gai. Forcés de décharger totalement, puis de recharger.
J’ai dû mettre la main à la pâte, et pousser à la roue.
Je vais voir s’il est possible de faire ses Pâques dans ce pays.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.
eNouvelle adresse à partir d’aujourd’hui. R. E. adjudant 4
eCompagnie 96 Bataillon de Tirailleurs Sénégalais S.P. 510.

Vakufkoj, vendredi 26 avril 1918.

Ma Princesse bien-aimée,
Je puis enfin causer avec toi et te bien réconforter.
Si, d’une part, la date possible de la fameuse permission recule
dans les lointains, le sort de ton Lutin est désormais fixé dans de
telles conditions que tu peux être heureuse.
Dessaisi par la Loi Mourier, il est laissé pour toujours à
l’Arrière. Dès maintenant, tandis que le bataillon vient de monter
en ligne, à dix lieues d’ici, le voici installé à la Compagnie de
e
Dépôt, la 4 , chargé simplement d’envoyer des nègres malades
chercher de la salade ou d’équiper les renforts qui pourraient nous
venir. Confort absolu. Ruquet va commander cette Compagnie.
Nos noirs, le déchet du bataillon, sont trop mal en point pour qu’on
puisse songer à les instruire.
Dès demain, je me remets au livre sur Lunois, que je vais mener
grand train, puis je m’occuperai de Mahmadou Fofana.
Bien entendu, tout le confort des situations stables m’entoure
déjà… Ma chambre menue est pleine de couleurs. Je veux qu’elle
soit pleine de fleurs… J’ai un placard pour mettre mes livres. Je me
dis que, si la permission est encore bien loin, nous ne perdrons rien
pour attendre, puisqu’alors, le rapatriement sera définitif, que ma
6 permission sera alors non plus d’un mois, mais de deux mois
consécutifs, deux mois !, et qu’à l’issue, il me sera facile, en raison
de ma classe, de diriger par exemple l’exploitation de Malaquitte.
Donc, patience, comme dit le vieux Tigre. Toujours pas de
nouvelles de la Tigresse. L’Albanie traîne la patte. J’écris à Ruquet
de « ne pas s’en faire ». Puisque, aussi bien, sans l’avoir sollicité,
sans avoir dit ou écrit un seul mot, nous avons la bonne fortune
d’avoir le très bon coin. Ce village spacieux entouré de prés bien
verts, d’arbres très hauts, peuplé de braves gens très affables, est un
séjour extrêmement agréable.
Ce que je vois de mes fenêtres est si charmant que je vais le
dessiner, un de ces soirs, et le peindre pour toi.
As-tu reçu les croquis de Salonique et le portrait peint de
Kouroué ?
1Te parlerai-je de mes hôtesses, une vieille Maïko futée, aux
yeux luisants, et sa petite fille Sulta (nom très répandu dans ce
vieux pays turc), une gamine de treize ou quatorze ans, délurée,
hardie, que Casanova eût certainement honorée de ses faveurs.
Mais Troussel est un homme très sage. Ses folies, ses délires
n’appartiennent qu’à une dame française que l’Ingénue connaît.
D’ailleurs pas très en train, pour le moment. Langue blanche.
Besoin de magnésie, ou de sulfate de soude. On se soignera
dimanche, après-demain. La nourriture carnée finit par éreinter les
natures les plus solides. Ce déplacement, nuits blanches, millier de
choses à faire, m’a fatigué… Mais maintenant, c’est pour long-
temps le bon repos, sans être le « grand repos » dont parlent si
souvent nos tirailleurs.
Je répète qu’il faut s’occuper de l’allée de pins parasols. Nous la
planterons ensemble, certainement.
Je me suis documenté, ici, près de spécialistes (entrepreneurs
mobilisés) au sujet des toitures. Hélas ! tant que nous aurons des
tuiles à canal, nous aurons des gouttières. Le seul remède, absolu,
c’est l’affreuse tuile de Marseille, la tuile à crochet. Cette toiture
dure plus de cent ans… J’ajoute qu’il y aurait gros intérêt à ce que
la charpente fût en fer. Mais cela nous coûterait trop cher. Pour
faire bref, dès que nous le pourrons, nous étudierons sur place,
avec un entrepreneur ou un architecte sérieux ce qu’il y a à faire.
Nous arrangerons notre Malaquitte malgré tout.

1 Maïko : Maman (en macédonien).
7




8 Je suis à deux pas de l’endroit où vivait Edmond G….
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.
Attends, avant de m’envoyer des colis. Les boîtes de conserve
doivent être proscrites l’été.
Le Conseil Municipal a voté le relèvement de l’indemnité pour
les mobilisés. Ce n’est plus 360 f que vous percevrez en plus, mais
540 f, plus 300 f pour les petits, soit 840 f, de plus. C’est intéres-
sant.

Vakufkoj, samedi 27 avril 1918.

Princesse blonde,
J’ai enfin la bonne adresse, la voici. Inscris-la religieusement. Je
vais la répéter, durant une semaine, sur chacune de mes lettres.
t e ie eAdj R. E. – 4 C du 96 Bataillon de Tirailleurs Sénégalais –
eCentre d’Instruction de la 17 D.I.C. – S.P. 518. Les 2 dernières
lignes en gros caractères.
Puisque j’ai enfin une adresse définitive, je vais te demander
ceci. Prière de m’envoyer aussitôt que possible, en deux colis par
la poste, une paire de draps aussi minces qu’on pourra les trouver
(l’idéal serait du calicot), pour un lit qui a environ 1 m de large sur
2 m 30 de long. S’il est possible, envoyer dans un autre colis des
saucissons. Rien d’autre.
Le temps a changé. C’est le triste ciel gris… Comme je n’ai pas
de carreaux, j’ai eu froid ce matin. Mais on va m’apporter des
châssis couverts de toile de tente imperméable. J’en suis à me
demander si, pour le salon de Malaquitte, l’été, ça ne vaudrait pas
mieux que tout : deux grands châssis couverts d’une toile légère,
par exemple d’une sorte de mousseline. C’est à étudier.
Nous continuons notre installation puisque, aussi bien, nous
sommes ici pour de longs mois.
Je n’aurai pas tes lettres avant mardi, ou mercredi. Chaque jour
maintenant, elles vont filer vers les lignes, pour en revenir bien
tardivement. Enfin…
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

9Vakufkoj, dimanche 28 avril 1918. [Sur C.P.]

Princesse de Charmante,
Aujourd’hui, fête de Saint Lazare, des cortèges d’enfants,
1couverts de sequins , de pièces d’argent et même d’or, courent les
rues, pénètrent dans chaque maison en chantant des refrains grecs,
d’une monotonie nostalgique.
Je t’envoie Pâris et Hélène, du citoyen David. Ce n’est pas à
dire qu’il faille prendre le Lutin pour le blond Ménélas… C’est un
héros qu’il goûta toujours fort peu.
e ie eJe répète l’adresse : 4 C du 96 Bataillon Sénégalais – Centre
ed’Instruction de la 17 D.I.C. – S.P. 518.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

Vakufkoj, lundi 29 avril 1918.

Ma peinture m’a mis en retard, une fois de plus, ma Princesse.
Somme toute, c’est extrêmement amusant. Je peins pour toi, bien
imparfaitement ce que je vois de ma fenêtre, et tout de suite je
constate que, chose rare et qui doit puiser sa source dans l’hérédité,
et que je ne soupçonnais nullement, c’est que je suis beaucoup plus
à l’aise dans le portrait que dans le paysage. Aucune de mes
aquarelles de paysage ne peut se comparer au portrait de Kouroué
qui est, à peu près, irréprochable.
Je compte, après cette incursion dans le domaine du paysage
faire de sérieux portraits d’après les modèles que j’ai ici, mes
Sénégalais. Patiemment ils m’apprennent mon métier. Encore un
peu de temps, et je me mettrai au portrait du Lutin (dans une
glace).
J’ai beaucoup de temps. J’en aurai plus encore quand Ruquet
sera là. Le livre sur Lunois va bien avancer.
Ma chambre n’est que lilas. J’ai saccagé un jardin, horreur ! J’ai
mis des fleurs partout. J’adore les fleurs.
Je pense à mon Ingénue avec une grande fièvre dévorante. Un
grand désir sauvage et tendre que rien n’abat.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

1 Sequins : Petits disques de métal destinés à ornementer un vêtement.
10 Toujours pas de lettres ! Hélas ! Elles courent aux tranchées, et
je reste à l’arrière.
t e ie eR. E. adj 4 C du 96 Bataillon de Sénégalais Centre
ed’Instruction de la 17 D.I.C. S.P. 518

Vakufkoj, mardi 30 avril 1918.

Ma Princesse bien-aimée,
Une lettre du 10 avril. Quelle joie ! Elle vient des tranchées et
revient vers moi après bien des tours, et détours. Malgré cela, elle
n’a mis que 20 jours. C’est une fine merveille.
J’ai fini ma vue de ma fenêtre. C’est une pauvre chose, bien
sèche, aucune des énergies du portraitiste ne subsiste. N’importe !
Comme je sais que ce qui vient de moi te touche, je t’enverrai « ce
que je vois de ma fenêtre », et le portrait du Sergent Lamine
Gueye, d’une bien autre qualité, étant entendu que seul le portrait
de Kouroué, primitivement envoyé, qui est vraiment très bien,
mérite les honneurs du sous-verre, et du salon. Je le verrais
volontiers au-dessus du canapé de paille. Cela ferait une jolie tache
de couleur. Je répète que je ne parle que du portrait de mon fidèle
Kouroué Taraoré.
Mon prochain modèle sera le sergent Sapir Fall qui a une
admirable tête régulière, et intelligente, un vrai bronze romain.
Sapir est un réserviste, riche propriétaire de Cayor, parlant et
écrivant parfaitement le français. C’est un grand ami de la France,
également respecté des Européens et des Indigènes. Je connais peu
d’Européens qui le vaillent. Je tiens à garder son image. Je com-
mandais sa section. Il était mon sergent, quand notre pauvre
Compagnie a été liquidée.
meJ’ai reçu, moi aussi des nouvelles de M Elzévir, très affolée,
non sans cause, car tout tombe sur nos quartiers. Que devient
Anaïs ? Le repos moral des enfants, leur avenir, sans parler de
notre repos et du mien qui, après tant d’épreuves, s’imposera, me
font une loi absolue de m’opposer à toute réconciliation qui,
d’ailleurs, ne serait jamais qu’éphémère.
Je t’envoie des primevères, cueillies pour toi, à Kuckhoveni,
depuis longtemps, et qui forment maintenant un étrange entrelacs.
Que deviennent nos pommiers ? J’y insiste. Je projette d’agrandir
le ruisseau de Malaquitte et d’utiliser mieux ses eaux.
11Il faut toujours, toujours avoir beaucoup de lapins. Je reste
persuadé que cette longue guerre sera encore très longue. Je
n’escompte pas la paix avant deux ans, peut-être trois. L’écrase-
ment de l’Allemagne sera atroce, à tous points de vue. Ils sont
perdus, perdus, perdus.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

erVakufkoj, mercredi 1 mai 1918.

Premier mai. Ah ! l’Énamourée. Troussel voit, avec aigreur, fleurir
le printemps, qui devait réunir nos deux amis, et qui les sépare.
Enfin, ne récriminons pas. Bandons nos nerfs. Patience ! Encore
un bon tour de roue, la roue du Lama, et nous serons ensemble,
pour 60 jours, pour deux mois. Cela est officiel. Et le Lutin sera
rapatrié. Et il ne quittera plus de longtemps la douce France.
Maintenant, s’il était en France, à l’heure présente, il est probable
que la Princesse aurait de sérieuses raisons d’être tourmentée par
l’anxiété. Tandis que, durant une permission de deux mois on a le
temps de voir bien des choses…
Je pense très sérieusement à être attaché alors à l’état-major de
Foch, qui est un ami très intime de Bartholomé, la loi Mourier
m’en donnant le droit.
D’ici-là, il faut prendre très scrupuleusement la quinine, se bien
tenir le corps et l’esprit en santé, de façon à apporter à Juliette
enivrée un Roméo bien solide…
Je suis inquiet pour Sueur et pour le Musée : « Tu sais ce qui est
arrivé au magasin de chaussures situé à côté du Bûcheron… Tu
sais que la station du Métro de Saint Paul, a été nettoyée, c’est
dire… »
M. Cillière ne doit pas en mener large.
J’y songe. Il me semble bien que nous sommes à Paris assurés
contre l’incendie. On pourrait demander à M. Cillière de vouloir
nous assurer, pour un mobilier de 10.000 f, contre le bombarde-
ment. (S’adresser de préférence au Service d’Assurances de
l’Action française, 14 rue de Rome.)
J’ai accompagné ce matin à quatre kilomètres d’ici un détache-
ment. En revenant, je t’ai cueilli des fleurs rouges, qui n’existent
pas en France, et dont l’éclat est magnifique.
12 Je vais me faire envoyer de France une flore de l’Europe
Orientale, et me remettre à la botanique, qui est une science bien
charmante.
Lu ce matin un volume de Simone de Caillavet (la petite de la
1vieille), préfacée par M. France . Des vers dorés pour mirlitons…
Je dois toujours une lettre à Grasset. J’ai encore beaucoup à
faire.
Songe à l’agrandissement du ruisseau. Tout dépend du Pesquié.
Assurer parfaitement le curage de la fontaine, et sa fermeture.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

Vakufkoj, jeudi 2 mai 1918.

Mon Adorée,
Ruquet m’annonce son arrivée pour le 10, dans huit jours. Le
Commandant Cader, le chef de la Mission française en Albanie,
m’écrit : « Mon cher Camarade, J’adresse aujourd’hui au Com-
mandant des Armées Alliées une nouvelle demande en vue de
votre affectation et de celle du Capitaine Ruquet. J’écris aussi à M.
Krajewski. Je vous demande à la place d’un officier qui vient de
partir : le Lieutenant Marrast. Je crois qu’une demande régulière de
votre part aiderait beaucoup. » Ce que j’ai fait sur l’heure… La
demande de Ruquet et la mienne viennent de partir. L’affaire est
donc toujours en bonne voie.
[manque]
Je t’enverrai bientôt le premier chapitre, que tu communiqueras
meà M Lunois, quand elle viendra.
Il me tarde de voir les bandes albanaises et les pics hauts de
3.000 mètres… On est pourtant ici bien, bien tranquilles.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi.
Baisers aux mamans, aux chéris.

Vakufkoj, vendredi 3 mai 1918. [Sur C.P. : Reynolds.]

Un peu vanné, mon cher Trésor. Énervement. Je sais bien ce qu’il
me faudrait, la présence de ma Jardinière. Patience !... Ciel gris.

1 Simone de Caillavet (1894-1968), Les Heures latines. Préface d’Anatole France,
Paris, A. Fayard, 1917.
13Temps hargneux, maussade. Cuisinier détestable ne comprenant
pas un mot de français… De ces petits détails imbéciles, domesti-
ques, qui gâchent l’existence d’une journée.
Heureusement, avant une semaine, Ruquet sera là. C’est beau-
coup pour moi. Ces deux mois, sans nulle expansion possible, au
point de vue intellectuel, comme au point de vue sentimental,
m’ont extrêmement pesé.
L’attente de l’affaire albanaise a achevé de m’agacer. Heureuse-
ment, c’est ici le vrai repos…
Malheureusement, l’homme est un fâcheux animal, qui ne rêve
que d’assommer ses semblables.
Enfin, je songe au rapatriement, et cela endort tout.
Je n’ai d’ailleurs à me plaindre de personne. Tous, tous sont très
aimables pour moi.
Je t’embrasse bien amoureusement. Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.
Je viens de délivrer une corneille qu’un tirailleur avait enfouie
dans sa musette.

Vakufkoj, samedi 4 mai 1918.

Ma bien-aimée Princesse,
Je reçois aujourd’hui deux lettres à la traîne, l’une du 13, l’autre
du 14 avril. Elles sont quand même les très bien-venues.
Tout d’abord, je constate avec plaisir que l’envoi de Heurtebise
est arrivé, et vous a permis ainsi de désintéresser Vilmorin. Cette
indemnité de cherté de vie est intéressante, mais, comme je te l’ai
déjà dit, elle va être presque doublée sous peu. Au lieu de 352 f 50,
vous touchez déjà 382 f 50. Vous toucherez bientôt 422 f. Il n’y a
pas à se frapper de l’augmentation du prix de la vie, les salaires
augmenteront, eux aussi, tout naturellement.
Je répète que je tiens beaucoup à planter, avec toi, l’allée de
Charmante, et à semer le gazon à la vigne, non sans y avoir tracé
auparavant des allées, ce qui est infiniment préférable. Il faudra
préparer tout cela. Mettre chaque jour les Gaspards à faire des tas
de cailloux, à constituer des tas d’argiles et de bois épineux, et
aussi choisir l’emplacement des trous destinés à recevoir les pins
parasols (nous planterons aussi une trentaine de cyprès pour finir
l’allée).
14 Mon Dieu, je l’avoue, nos canards balkaniques foisonnent de
telles invraisemblances que, lorsque, pour la première fois, nous
avons vu, en deux lignes, qu’un « canon politique » bombardait
.Paris, à 120 k de distance, nous avons tous eu le sourire. Pas un
n’a eu la pensée qu’il pût y avoir là un fonds de vérité.
Sueur ne m’étonne pas. Il doit être très froid, très brave. Dame !
c’est tombé bien près de chez lui.
[…]
Ah ! la littérature guerrière des gens de lettres ! Nous en repar-
lerons. Comme l’écrivait récemment un critique suisse, « il n’y a
que les témoignages des soldats qui vaillent quelque chose ».
L’impôt sur le revenu. Il faut que Mémé, censée vivre à
Pamiers, fasse à Pamiers la déclaration très exacte de ses revenus
de l’an passé, en tenant compte des charges : 1500 f, au maximum.
Mamamé fera sa déclaration à Mirepoix. Ce qui lui revient de
Malaquitte, ce que Malaquitte lui a rapporté l’an passé sera vite
trouvé. Pour toi et moi, et les gosses, notre résidence est Paris…
C’est à Paris que doit être faite notre déclaration. Supposé qu’on en
veuille faire une. Car c’est facultatif, et nous sommes exonérés, à
cause des deux gosses.
Jusqu’à sept mille francs de revenus (à Paris), nous n’avons rien
à craindre de l’impôt.
Comme je suis mobilisé, le mieux est d’attendre les événe-
ments, en ce qui nous concerne. En attendant je vais écrire à Sueur
pour qu’il m’envoie la loi sur l’Impôt sur le Revenu. Aucun de
nous n’est atteint par cette loi. Voilà la vérité. Cela, d’ailleurs,
n’empêche pas de produire sa déclaration.
Mon Dieu ! je suis persuadé que, malgré l’inexpérience des
semeurs, la luzerne prendra très bien. Mon Commandant de Com-
pagnie actuel, qui est un pur et simple paysan, m’affirme que,
quand on manque de main-d’œuvre, la prairie et les bois sont le
commencement de la sagesse. Ce qu’il faut, ce sont des phos-
phates. On les aura, après la guerre, et les prairies de Malaquitte
seront les plus belles, et les plus ombragées du monde.
Je suis tout à fait de ton avis pour la bête allemande. Voilà
pourquoi je hais ceux qui me prêchent l’oubli des haines. Voilà
pourquoi j’entends aller, jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à ce que
les forces jeunes et neuves de l’Amérique soient en mesure de tout
écraser. Il faut peut-être compter deux ans.
15J’attends Ruquet avec une certaine impatience…
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi.
À pareille date, l’an passé, nous étions ensemble à Malaquitte,
retour de Saint-Raphaël.
Baisers aux mamans, aux chéris.
Du lilas de ma chambre.

Vakufkoj, dimanche 5 mai 1918. [Sur C.P.]

Ma Princesse,
De grand jour aujourd’hui. Bien des choses à faire.
C’est Pâques orthodoxe. Les rues sont toutes fleuries de jeunes
Macédoniennes en jupes cloches, en tabliers multicolores, coiffées
de foulards coucou et cramoisi que tu sais, montrant des bas de
chemise brodés de rouge et de vert, la poitrine bardée de pièces
d’argent.
J’ai pu commencer le portrait du sergent Sapir Fall.
Je pense à toi, avec une tendresse de tous les instants.
Je veux, je veux, je veux que tu commences les piqûres de
1cacodylate et qu’elles durent six mois (piquer à la croupe) en cas
de picotement à la gorge retirer l’aiguille, piquer ailleurs ensuite,
passer toujours l’aiguille à la flamme, et au sublimé.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

Vakufkoj, lundi 6 mai 1918.

Ma Princesse,
Le lundi des Pâques orthodoxes est pour le Lutin, un vrai jour
de fête. Elles m’ont porté bonheur, les grosses filles sauvages, en
costumes de fête, si bariolées de canari, de vert-mousse, de violet,
de rose pink, de capucine. Ils m’ont porté bonheur, ces feuillages
qui décorent ma porte rustique, et ces mottes de terre herbue, bien
verte, qu’une coutume touchante prescrit de placer sur le seuil, afin
qu’au sortir de la maison les premiers regards soient frappés par
cette image tangible de la résurrection. Elle m’a porté bonheur, la
petite flûte antique, faite d’un long roseau percé de six trous qu’un

1 Le cacodylate de soude est un médicament utilisé contre l’asthénie.
16 petit pâtre rusé portait hier à ses lèvres, dans le soir vert, et dont il
tirait une musique bien évocatrice pour celui qui entendit, un même
soir de printemps, soupirer amoureusement, au fond d’un vieux
grenier, une flûte de saule…
J’ai des lettres, trois lettres, les plus douces, les plus belles du
monde.
D’abord merci du plan, que je comprends très bien. C’est en
effet, un vaste espace. Il va de soi qu’au champ de l’Espinas, on
devra, l’an prochain, semer de la luzerne. Ainsi un vaste espace
vert se déroulera sous nos yeux en attendant les bienheureuses
prairies. Ce que je voudrais savoir simplement, c’est ce qui borne à
gauche notre luzerne, à partir du Planol, en descendant.
Et mon idée de balustrade est adoptée. Il faut un parti-pris. Le
parti-pris, le voilà. Décoratif, rustique, local, tout ensemble.
Tirons une leçon. En plantant à la vigne avant de semer le
gazon, nous avons fait une fâcheuse école. Ne recommençons pas.
Nous ne planterons dans les champs, que quand les prairies seront
venues. De là nécessité de planter l’allée de Charmante.
Pauvre Rosette ! Tout de même, en dépit de ses défauts, ceux de
sa race, elle nous était attachée. Elle nous fut un lien. C’est encore
un peu du passé qui s’en va.
The vine still clings to the mouldering wall,
1But, at every gust, the dead leaves fall .
La vigne tient encore au mur chancelant,
Mais à chaque coup de vent, les feuilles mortes tombent.
Je répète que je veux que tu prennes des piqûres de cacodylate
(quatre par semaine, très régulièrement). Ah ! les livres de Daudet,
bien divertissants ! Les mondanités du « Gaulois » sont tordantes.
J’écrirai à Marc le plus raisonnablement possible. Je sais que,
maintenant, il ne servirait de rien à le brutaliser. J’emploierai la
manière douce. Encourage M. Froissart à être sévère. Prie-le, à la
fin de chaque mois, de me résumer en dix lignes ce qu’aura fait
Marc dans chaque branche. Tu m’enverras ce papier, après en avoir
pris connaissance. J’écrirai à M. Froissart pour le remercier de ses
bons soins. Mais, avec mon service, ma manie nouvelle de
crayonner, ma correspondance, et le livre sur Lunois, j’ai bien peu
de temps. Je suis content du livre sur Lunois. Il y a un progrès

1 Couplet de Henry Wadsworth Longfellow (1807-1882) extrait de « The Rainy
Day ».
17immense sur les deux premiers livres d’art. Une belle vie d’artiste à
écrire.
C’est entendu, Troussel attendra son rapatriement.
Désolé pour le gros dindon.
Quoiqu’en dise la sceptique Ingénue, les nouvelles du front sont
admirables. L’Allemagne est brisée. La Marne et Verdun recom-
mencent. Nous aurons ensuite Iéna. Patience. Tout est dit.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.
Le Pope grec réfugié, très francophile, vient de m’offrir un œuf
violet, l’œuf de la Pâque grecque.

Vakufkoj, mardi 7 mai 1918.

Mon cher Amour,
Les cortèges rouges et jaunes, les cortèges de vierges sauvages,
continuent de circuler dans le village, en chantant d’une voix aigre
et triste. Les lilas sont en fleur. Je surveille l’exécution d’un four à
incinérer les détritus, dont j’ai donné le plan. J’en veux faire un à
Malaquitte, et ce sera un beau progrès pour lutter contre les
mouches… On plante des pommes de terre dans mon jardin.
J’apprends toutes sortes de métiers, comme ces vieux légionnaires
1que Rome envoyait à travers le monde .
Pour l’instant, je ne songe plus qu’à mener à bien le livre sur
« Lunois », à en faire une belle et forte chose… puis j’écrirai très
vite « Mahmadou Fofana », puis je commencerai mon « Claude
Lorrain », et puis la paix viendra, et je rentrerai dans le royaume
des lis, chargé d’œuvres.
Dimanche, pour me délasser, je peindrai le portrait du sergent
Sapir Fall, déjà suffisamment indiqué au crayon.
Je suis heureux de savoir Marc aguerri. Pour moi cela prime
tout. Sans la santé, rien à faire d’une jeune intelligence. Comment
oser alors la forcer, la contraindre ? Je vais écrire à l’instant même
à Marc, et à son maître, M. Froissart.
Imagine-toi que j’ai des velléités de me remettre au latin, pour
tuer les soirées. Quand j’écrirai à M. Cillière, je lui demanderai de

1 L’Armée d’Orient « colonise » à la romaine la Macédoine. Elle construit des
routes (1 200 km), draine les marécages, distribue l’eau et multiplie les
potagers (1 000 ha). Elle ouvre des chantiers (lignite, bois, carrières) et crée
des usines (scieries, briqueteries, tuileries, fours à chaux). Ces grands travaux
profitent aux soldats alliés comme aux Macédoniens.
18
19m’envoyer un livre bien vénérable, et pourtant d’actualité, qui se
trouve dans l’entrée, les Commentaires de la Conquête des Gaules,
par César, le premier récit vécu de la guerre des tranchées en
France. J’ai, depuis longtemps, envie de les relire dans le texte, et
de les traduire en un style concis, trapu, militaire, aussi proche que
possible de l’écriture brève et concentrée de Jules César. Il me
semble que ce travail, tout spéculatif, achèverait de me nettoyer le
style et d’en fortifier l’ossature. J’essaierai, puisque, aussi bien,
tant de jours me restent, à tuer, avant les huit semaines de la
réunion.
Je persiste à considérer avec la plus grande sérénité les derniers
soubresauts de la grande offensive allemande, et j’admire sans
cesse la sagesse d’un commandement qui garde obstinément en
réserve, les deux tiers de ses forces. J’ai une très [grande]
confiance dans Foch. La Princesse reconnaîtra que, sur les
événements stratégiques, Troussel a maintenant le droit de dire son
mot, autant que les gens de l’arrière, journalistes ou autres. Sans
vanité aucune, comme, depuis des années, il a pu avoir en mains
une infinité d’ouvrages tactiques, qu’il les a étudiés à fond, qu’il a
pu en dégager l’essence par la pratique de la bataille, de la
tranchée, de la manœuvre, il n’est plus du tout, à cet égard,
l’ignorant qu’il était au début de 1914. Il juge sainement des faits,
et en connaissance de cause. Il a pu trembler comme les autres…
Car, s’il est de tendance optimiste, nul n’est moins aveugle…
Mais… mais les jours de la Marne et de Verdun qu’il a vécus l’ont
averti. Crois-le. S’il te dit qu’ils sont brisés, c’est qu’ils le sont…
Je vais plus loin. À l’heure actuelle, ils le savent (je parle des
dirigeants). Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas encore des
heures très dures. Peut-être faudra-t-il encore deux ans pour
atteindre le Rhin. Mais on l’atteindra. Cela est maintenant limpide
comme ce jour de mai.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.
e ie e eChangement d’adresse : 4 C – C.S. 96 – C.I.D. 17 D.I.C. –
S.P. 505.

Vakufkoj, mercredi 8 mai 1918. [Sur C.P.]

La chaleur vient, ma Princesse, encore sourde, le matin. Les cigales
ne chantent pas encore. Mais le soleil cuit déjà. Bientôt le casque
de liège ne sera pas de trop.
20 J’écris aujourd’hui à Jeanne. Je lui ai envoyé, il y a deux jours,
un très joli petit sac brodé. J’en ai expédié deux aux demoiselles
d’Eaubonne. Tout à l’heure, je vais aller chercher des graines pour
notre jardin. Pommes de terre et haricots sont semés. Heureuse-
ment, l’eau ne manque pas.
Je te prépare deux nouveaux colis, qui partiront bientôt. Il y
aura un colis de livres. Malaquitte doit commencer à posséder une
vraie bibliothèque. Je recommande les boules de naphtaline pour
les lainages makédones. Il faut, à tout prix, éviter les mites.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.
Une pièce vient d’être représentée, qui est de Gsell et de
Poulbot, « Les Gosses dans les Ruines ».

Vakufkoj, jeudi 9 mai 1918.

Ma Princesse,
J’insiste pour les piqûres. Je les veux très, très régulières. Au
bout de trois mois, tu n’auras plus ni maux de tête ni mal aux yeux,
le tout venant de l’anémie. Tu serais impardonnable de ne point le
faire. Je t’avoue que je suis très chagrin que tu ne m’aies pas
écouté plus tôt… Comment me demander d’écouter tes conseils
quand les miens n’existent pas pour toi ?... Ce n’est pas bien. Ton
obstination à ne pas te soigner me donne la plus grande inquiétude.
Des velléités. Jamais d’exécution. Le 24, sur le coup de la
souffrance, tu te dis résolue à aller chez le docteur. Le 25, à peu
près aussi raisonnable que Claude, tu as tout oublié. Je ne
comprends rien à cet entêtement à ne pas vouloir guérir, à vouloir
demeurer comme une épave… Ton entêtement incompréhensible
détruit jusqu’à mes rêves d’avenir. Si tu savais mon isolement
moral, si tu pouvais savoir à quel point je suis attaché à ton souffle,
tu n’agirais pas ainsi. Et, dans le même instant, tu m’exhortes à la
prudence… Ça, c’est admirable. Parlons d’autre chose. Ce sujet me
fait trop souffrir. C’est, d’ailleurs, la dernière fois que je l’aborde.
Je ne veux plus prêcher dans le désert.
Ne pourrait-on profiter des bonnes dispositions du sergent horti-
culteur pour lui faire arranger la glycine, et de façon générale, les
arbustes qui entourent le rond ? À coup sûr, cela pourrait être fait
en automne. Ne pourrait-on, en y répandant du fumier, faire un
jardin fleuriste dans notre ancien potager, contigu à celui des
21fermiers ? Mon lieutenant actuel est un agriculteur de profession. Il
prétend que l’avenir est aux prairies naturelles, où mettre au vert,
pendant huit mois de l’année, des troupeaux, dont un homme seul
s’occuperait. C’est ce qui se passe déjà, dans son pays, les Vosges.
Je souris, parce que ces propos d’un homme compétent renforcent
singulièrement les projets de l’incompétent que je suis. En somme,
l’an prochain, avec la vigne et le champ de l’Espinas, nous sème-
rons encore une belle quantité de prairies. Par exemple, je ne vois
guère pourquoi l’on ne mettrait pas tout de suite de la prairie au
lieu de mettre de la luzerne. Tu serais aimable de m’expliquer la
raison de cette double opération, qui entraîne en somme doubles
frais.
1Dans les livres de Louis, pour Ondes , que vous devez avoir
encore, choisis-moi un livre d’arboriculture, et un livre d’agri-
culture, et envoie-les-moi. J’entends suppléer par le livre à l’ex-
périence qui me fait défaut.
Quand même, je suis content que Marc lise Molière jusqu’à
minuit. Voilà une belle passion, et qui promet. Nul fond plus
solide. J’ai écrit à M. Froissart, et le prie de m’envoyer, tous les
deux mois, les compositions de Marc.
Il faudrait plus tard, dans le vieux parc, aménager deux massifs
de roses trémières, au besoin à la place d’arbustes inutiles. Ce sera
extrêmement gai et décoratif.
Allons, mon Amour cher, embrassons-nous plus fort que jamais,
comme aux jours très rares où nous ne fûmes point d’accord.
Promets-moi de m’écouter pour ta santé, de te soigner, prouve-moi
que tu veux que notre réunion ne soit pas un duo douloureux entre
une pauvre épave et un amant désolé. Soigne-toi pour moi, puisque
tu n’as pas la raison de te soigner pour toi et les petits.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

Vakufkoj, jeudi 9 mai 1918.

Mon Amour Cher,
Me voici ravi pour la journée. Sept iris odorants, placés à
merveille par mon Dahoméen dans mon vase de cuivre… et qui

1 Le village haut-garonnais d’Ondes (463 habitants en 1911) possède une école
d’agriculture. Louis, le frère cadet de Marie, pourrait l’avoir fréquentée.
22 décorent ma fenêtre, et qui sont pour moi la société la plus exquise
que je puisse rêver ici. Ah ! que j’aime les fleurs, et qu’il faut en
mettre à Malaquitte pour me plaire…
Quand les iris auront donné toutes leurs fleurs, je prendrai une
dizaine de racines et je te les enverrai par la poste, pour que tu les
plantes soit au jardin, soit dans le parc. Ce seront de beaux
souvenirs de la terre alexandrine. Ce sont de ces très beaux iris de
Turquie, énormes et très mauves, et très grands, qu’on recherche
particulièrement en France et que Vilmorin vend fort cher.
Le travail sur Lunois marche à merveille. Je traite cela, à la
façon d’un roman historique. J’espère que ce sera très original,
bien qu’assez près des données indiquées par Taine.
Je ne saurais trop te conseiller la lecture du Voyage en Italie,
qui fera mieux que de t’instruire, qui t’enchantera.
J’achève de relire l’Éducation Sentimentale. Quelle merveille !
J’ai découvert hier une faute de syntaxe. Mais oui, Flaubert lui-
même… Chaque matin, avant de travailler, je fais mon tour du
cantonnement. Je mets en train mes jardiniers, mes terrassiers, mes
maçons, que sais-je ? et ça marche très bien, sans cris, sans éclats,
sans heurts, selon la méthode discrète que j’affectionne. Je rentre
vers sept heures. Je lis une ou deux cruautés de ce terrible La
Rochefoucauld, qui achèvent de me mettre d’aplomb, et puis en
avant, sur les petits manuscrits de M. Cillière.
Écoute mes deux découvertes de ce matin.
Réflexion CDLI. « Il n’y a point de sots si incommodes que
ceux qui ont de l’esprit. » Songe tout de suite à Pierre Mille. Tu
vois d’ici une critique sur le personnage, débutant par cette
maxime. On le tuerait.
Que j’aime mon autre maxime d’aujourd’hui ! Ah ! ce duc et
prince, qu’il va loin, qu’il fouille, l’animal, autant qu’il cingle et
comme sa raison aiguë et sèche éclaire et justifie les plus hauts
sommets de l’héroïsme sentimental !
CCIX « Qui vit sans folie n’est pas si sage qu’il croit. » Allons !
La Rochefoucauld, le Prince de Marcillac, est pour nous, ma
Princesse.
Je songe toujours, avec ardeur, à notre allée de Charmante.
Nous la planterons ensemble dans les trous faits au prochain
automne, et je sais d’avance qu’elle sera belle et durable comme
notre Amour.
23L’affaire albanaise paraît tout à fait en bonne voie. Je quitterai à
regret ma jolie chambre, et mon brave Sorby. Mais la situation
morale, et surtout financière, changera tellement que cela vaut bien
quelques petits sacrifices. En attendant, je me repose, et tout est
pour le mieux.
Aujourd’hui, c’est la pluie. Nous n’avons pas senti encore, à
travers les feuilles immobiles, la chaude haleine de l’été. Je ne
m’en plains nullement, d’ailleurs.
Pour la copie des six chapitres de la 2, qui sait si Mémé ne
pourrait pas m’aider un peu ? Elle est toujours tellement d’aplomb.
Je n’ose demander à Mamamé. Ça n’a pas besoin d’être bien écrit,
puisque, de toutes façons, je devrai recopier cette copie. Je vou-
drais pouvoir faire paraître cet ouvrage au plus tard en janvier.
Je t’embrasse bien amoureusement ma bien-Aimée. Ton Lutin
qui n’est qu’à toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

Vakufkoj, dimanche 12 mai 1918.

Princesse bien-aimée,
Un peu las encore d’une promenade fatigante à Florina, j’ai
acheté tant de choses pour le bataillon, voyagé de façon si
inconfortable. Je me suis tant surmené que le soir j’ai dormi
comme un bienheureux. Mais je suis ravi de mes achats. Un
foulard très charmant, violet semé de fleurettes, une petite amphore
de grès jaune et un beau vase à fleurs dont les couleurs chaudes et
rustiques sont la joie de mes yeux avides, une immense vasque
mordorée pour mes ablutions, qui libère un gentil bassin en cuivre
que j’avais. J’en ai profité pour faire une chose charmante, à la
llemode du pays basque et de M Dufau. J’ai rempli d’eau mon
bassin en cuivre. Je l’ai placé à terre, au pied de mon lit, sur mon
tapis mauve et bleu, et j’ai semé dans l’eau dormante des fleurs
champêtres, des iris, des marguerites, des bleuets, des coquelicots,
des mauves. C’est une merveille. Quand nous aurons beaucoup de
fleurs, il y aura ainsi à Malaquitte des bassins pleins de fleurs
coupées. On songe à une admirable tapisserie, et aussi à ces
peintures de Botticelli, comme Primavera, littéralement émaillées
de fleurettes printanières. Ma chambre n’est que fleurs – des iris,
des lilas, des fleurs des champs. Partout, domine ce violet qui m’est
cher entre tous.
24 Je songe à ceci. Il faut profiter du séjour des soldats à
Malaquitte pour faire le plus d’améliorations possibles.
Une des plus essentielles, c’est l’eau. D’abord, je suis persuadé
qu’en creusant dans notre ancien jardin jusqu’à deux mètres, on
trouverait de l’eau, c’est-à-dire de quoi arroser notre potager. Ne
pourrait-on faire cela, un jour de l’automne prochain. Après la
guerre, on se procurerait un tuyau de caoutchouc et l’on pourrait
arroser tous les semis… Mais cela est encore secondaire. Ce que je
considère comme essentiel, maintenant que je commence à
m’intéresser à la culture, c’est l’amélioration du régime des eaux
de Malaquitte.
D’abord le réservoir d’eau, pour les besoins de la maison. Je
suis déterminé à le faire moi-même de mes mains, au cours des
deux mois que je passerai à Malaquitte. Je sais que maintenant j’en
suis capable. Le tout est d’avoir les matériaux avant mon arrivée.
Nous les aurons. Assurément Emmanuel pourrait, si on les lui
demandait, vous expédier les briques nécessaires. Demande-le-lui.
Le plus urgent encore, et qui, selon moi, pourrait être fait, avant ma
venue, c’est de curer la source (les soldats peuvent le faire), et de
confectionner tout autour un petit mur en briques roses (ovale) de
80 centimètres de hauteur. Faire un couvercle en bois, qui ferme
bien. On plantera ensuite une guirlande de petit lierre, qu’on
taillera soigneusement.
Cinq trous seront creusés alentour cet automne, deux pour des
chênes-verts, trois pour des saules. Autour du vieux saule-pleureur
écroulé, nous planterons ensemble un rosier Crimson rambler.
Ainsi sera complètement aménagé ce très joli coin de pommiers…
Je compte bien que, les trous étant creusés pour les pins parasols,
nous pourrons planter ensemble également l’allée de Charmante.
N’oublions pas que des prairies naturelles et des bois, c’est non
seulement un agrément pour notre Automne, c’est aussi une
richesse pour l’Avenir de nos enfants.
Autre chose toujours dans le même ordre d’idées… Notre
ancien jardin une fois bien fumé, j’ai l’intention de le transformer
peu à peu en jardin fleuriste et en pépinière.
Il est clair que, si nous voulons planter beaucoup avec des
moyens restreints, il nous faudra, pour Charmante, acheter les
pieds par cent ou par mille. Ces pieds seront petits. Ils prendront
dans la terre de Malaquitte, puis, bien venus, nous les planterons à
25demeure en entourant d’épines et de fil de fer la plantation. Des
chênes-verts, des pins, des chênes, des ormeaux pourront être de la
sorte acclimatés tout petits à Malaquitte. Et nous y trouverons notre
compte à tous égards. Demande l’avis du sergent à ce sujet et des
conseils sur la façon d’installer une pépinière à l’endroit dont je te
parle.
J’ajoute qu’un grand carré devrait être réservé aux fleurs, pour
le printemps prochain.
En mars, nous transporterons à Malaquitte un certain nombre de
plantes vivaces du jardin de Mirepoix. Si tu y consens : pivoines en
arbres et non arborescentes, lis rouges, rosiers. Nous planterons des
lis blancs, des jonquilles, des narcisses, des iris, des glaïeuls, des
anémones. Il faudra enclore très soigneusement les deux jardins. À
ce propos, n’y a-t-il pas des orangers en caisse chez tante Hélène ?
Si oui, prière de les faire transporter à Malaquitte.
Enfin, reprenant la question de l’eau, j’insiste sur ce point. Il
faut revoir de très près avec le sergent l’écoulement de l’eau du
Pesquié, et ce qui s’impose à ce sujet le faire. Il suffit de prendre un
ciseau et de mordre sur le ciment. Peu de chose. N’attendons pas
que Gaston soit le maître du Bastié. Nous aurions un procès.
Cela ne suffit pas. Il faudrait, par exemple, dans le pré de la
volière, dans la baillasse, creuser à 15 centimètres un petit caniveau
par lequel les eaux de pluie s’écouleraient vers le ruisseau et le
grossiraient. La même chose pourrait être faite utilement dans le
pré du Rec-des-Pousès, et dans les terrains qui le précèdent. Il faut
augmenter le débit du ruisseau par tous les moyens. Également,
prévoir un caniveau d’écoulement le long du chemin qui longe le
1bois des Olive , dans le terrain assez mauvais qui nous appartient.
Ces travaux fertiliseraient infiniment notre vieux sol. Enfin, il
faudrait voir s’il n’y aurait pas lieu de désherber, de nettoyer le lit
du ruisseau. Bien des choses sont à faire à cet égard. Il faut y
songer dès maintenant. Les jours d’hiver venus, tout cela pourra
être exécuté si le sergent le commande. Il faut mettre à profit cette
période de main-d’œuvre militaire. D’autant plus que, puisqu’elle
exploite, l’armée a tout intérêt à améliorer et à fertiliser le terrain
qu’elle met en valeur. Il se peut que des points essentiels
m’échappent à ce sujet. Je ne suis point sur place. Je ne donne que
des indications qui me paraissent raisonnables, qui sont, à coup sûr,

1 Patronyme d’une famille mirapicienne amie des Escholier.
26 mûries par l’expérience et raisonnées. Je regarde ici comme l’on
fertilise une terre infiniment plus sèche que la nôtre.
Voilà bien des pages consacrées à Cérès. J’embrasse Flore,
déesse des jardins.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.
Cocarde tricolore, cueillie pour ma Princesse au Royaume
d’Alexandre.

Vakufkoj, lundi 13 mai 1918.

Je ne suis point superstitieux, mon cher Cœur, mais je suis surpris
que cette date du 13 me porte toujours bonheur. Je reçois aujour-
d’hui 13 la nouvelle que Ruquet me revient. Il sera ce soir des
nôtres. Pour moi, je l’avoue, cela est beaucoup. L’isolement
intellectuel et moral m’est pénible à l’extrême. Cet isolement, qui
fut mon lot durant deux mois prendra fin demain.
Ruquet m’écrit que, bien que l’Albanie soit une chose sûre,
notre départ pour ce pays de nos rêves est encore retardé. Je m’en
consolerai fort bien en sa société dans ce séjour de Vakufkoj, qui
est extrêmement agréable et confortable.
J’admire que tu veuilles te donner avec tant de soin à l’agri-
culture. Je me souviens de tes résolutions à ce sujet, quand je te
conduisais, au début de notre mariage, à la pépinière du Luxem-
bourg, près des ruches où, chaque jeudi de printemps, un manitou
donne des leçons sur l’art d’élever les abeilles.
Puisque la Princesse de Charmante persévère ainsi diabolique-
ment (perseverare diabolicum), je me ferai un plaisir de lui
expédier, pour le modique prix de vingt-cinq centimes, un petit
livre, fort bien fait, paraît-il, qui traite de l’art d’élever « les
mouches à miel ».
Il est vrai, les rimes bourdonnent souvent comme des abeilles
dans leur ruche, sous le casque bleu. Mais j’ai déjà tant à faire que
je me domine. Tout ce qu’il y a de meilleur en moi m’engage à
tenir absolument ma parole d’écrire l’ouvrage sur Lunois. Ce matin
encore, deux pages de plus. Le premier chapitre, de beaucoup le
plus ingrat, sera terminé avant quinze jours, un bon cinquième de
l’ouvrage.
Après, il y aura Fofana et Cantegril à terminer. Après, il y aura
Claude Lorrain… et puis peut-être un ouvrage de pure tactique
27(mais oui !) auquel je songe souvent. Je pense qu’il sera plus sage
de l’écrire plus tard.
Voyez-moi ce Paul Morlière. Vous faites bien de lui donner la
pendule… « Dis-moi quelle est ta pendule, je te dirai qui tu es… »
Pauvre b…. ! Tout de même, je ne vois pas Mamamé mariée
encore à ce f…… Pauvre Maman ! nul sur cette terre ingrate n’était
capable de la comprendre, de la sentir, de l’aimer, nul n’était digne
d’en être aimé.
Pour René, c’est un cas, une exception qui confirme la règle.
Je t’embrasse bien amoureusement, ma petite Princesse. Ton
Lutin qui n’est qu’à toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

Vakufkoj, mardi 14 mai 1918. [Sur C.P. : Macédoniennes.]

Mon Cher Cœur,
C’est un Lutin un peu, beaucoup vanné qui vous écrit. La nuit
entière passée à entendre des renforts. Une grande lassitude, un
besoin de dormir qui se satisfera la nuit prochaine.
Ruquet est enfin dans nos murs. J’ai retrouvé mon ami, ma
société intellectuelle et sentimentale de chaque jour. C’est énorme
pour moi.
L’Albanie tardera encore sans doute, peut-être un mois, peut-
être deux. De toute façon, en octobre, le Lutin et Ruquet auront
droit à une permission de quatre jours à Athènes, qu’ils prendront
bien volontiers, sans préjudice de la bonne permission du
rapatriement.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

Vakufkoj, mercredi 15 mai 1918.

Patatras ! Ruquet est rappelé en ligne pour prendre le commande-
ment de la première compagnie qui a reçu un petit choc.
Heureusement, l’affaire albanaise est toute proche. Ruquet vient
d’aller à Florina pour voir si notre exode est aussi proche qu’on le
lui a assuré à Salonique. Peut-être, au lieu de monter, partira-t-il
avec Troussel dans deux ou trois jours pour l’Albanie.
Les permissions pour Athènes étant maintenant régulières,
Troussel est résolu à aller passer cinq jours de bonnes et
28 fructueuses études, en septembre ou octobre, dans la ville de Pallas
Athéné.
Reçu une lettre de Sueur. M. Delanney est nommé Ambassa-
deur du Japon. Je connais personnellement le nouveau préfet, M.
Autrand, et suis avec lui en très bons termes.
Quand je pense que l’Académie Goncourt, après avoir préféré
une fois Jean Ajalbert à Courteline, préfère maintenant Henry
Céard au même Courteline… Ça juge cette assemblée.
Je ne vois pas, en effet, très bien, la Princesse mariée à un de
ces butors qu’elle décrit. Mais il ne faut pas généraliser. Si la vie
d’embusqués a achevé d’abrutir certains joueurs de manilles,
familiers du Grand Café du Commerce, la vie de la vraie guerre a
mûri et affiné et débrouillé un certain nombre d’individualités
gauches, timides, frustes.
Mon détachement de cent hommes part demain avec Ruquet. Ce
sera de nouveau le silence, l’entière quiétude.
Troussel devient un excellent cuisinier. Sans livre de cuisine, il
invente (!) des sauces compliquées, mêle des choses inattendues et,
à force d’ingrédients, de lente cuisson, d’absolue obéissance du
cuisinier noir, il obtient des bouillons, des coulis, des mets qui
emportent tous les suffrages. Quand il disait à la Princesse de ne
pas apprendre à faire la cuisine. Il y avait hier matin une certaine
daube aux carottes et un plat de haricots à la tomate, relevés d’un
beau quartier de porc, qui aurait excité l’estomac capricieux de
l’Ingénue. On vend ici les œufs douze sous pièce et les poulets
vingt francs !!!
Troussel médite, quand il aura gagné France, d’emmener d’ici
un de ces charmants, et si robustes… petits ânes macédoniens. Ce
ne serait qu’un jeu de l’embarquer et ici, ça ne coûte presque rien.
Mamamé a toujours eu de grandes appréhensions pour les voitures.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

Vakufkoj, jeudi 16 mai 1918. [Sur C.P. de Salonique.]

Ma Princesse,
Ruquet nous a quittés de nouveau ce matin, mais pas pour
longtemps. L’affaire albanaise réussira avant une semaine. Il a eu
hier l’assurance de façon formelle. Cela a adouci l’amertume de
cette nouvelle séparation.
29Pour moi, après trois nuits d’insomnie totale, causée par la mise
en route du détachement que nous venons d’expédier, je ne songe
qu’à dormir. L’intrépide pirate est tout à fait vanné.
Je t’embrasse bien amoureusement, ma petite âme. Ton Lutin
qui n’est qu’à toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

Vakufkoj, vendredi 17 mai 1918.

Elle est donc arrivée vivante, ma Messagère. C’est presque un
miracle. Il faut te dire que j’avais exhumé cette petite tortue de la
glèbe d’une tranchée de grenadiers, où elle faisait la marmotte. Elle
a voyagé, sans air, si bien que tous m’avaient prédit qu’elle
mourrait avant de partir… Et elle était vivante, et elle vit.
C’est un grand présage. Avant de l’embarquer, Troussel avait
parlé avec tout son cœur à la petite tortue. Il lui avait dit : « Sois
mon fétiche et le présage de mon Avenir. Si, en dépit de tout ce qui
est raisonnable, tu arrives là-bas, vivante, c’est que j’arriverai à
mon tour là-bas, sain et sauf… Sinon… » Miraculeusement, le
sinon n’a pas eu lieu… Cette petite tortue, quand j’ai appris qu’elle
était arrivée vivante près de mes aimés, m’a arraché des larmes.
Quant à la retrouver, vous la retrouverez certainement. Pour
moi, elle a dû de nouveau rentrer sous terre, et elle n’en sortira que
lorsqu’il fera très chaud… Mais vous la reverrez. Seulement les
enfants doivent la ménager beaucoup. Car sa coquille d’ingénue est
d’une extrême tendresse. C’est une tortue-bébé. Ses congénères
d’ici sont grosses comme la tête de Claude. Le climat de Macé-
doine étant assez analogue à celui de l’Ariège, notre fétiche
grandira et prospérera… Les tortues d’ici vivent jusqu’à quatre-
vingts ans. C’est te dire que ma messagère vivra sans doute plus
que nous et que les Trésors.
Nos noirs, très friands de tortues, quand ils veulent les garder,
les encagent de façon très simple, [avec] de simples bouts de bois,
hauts de vingt centimètres, fichés en terre !
Je recommande à Claudi de mener de préférence la tortue près
du ruisseau, les tortues aimant beaucoup la chaleur et l’eau.
Il faut donner à la tortue un joli nom macédonien. Il faut
l’appeler Sulta, ce qui est charmant. Bien entendu, les tortues sont
particulièrement friandes de salades. Elles sont le meilleur gardien
des jardins potagers et fleuristes, dont elles détruisent toutes les
30 chenilles, tous les insectes nuisibles. Mais il faudra peut-être dix
ans pour que cette tortue-bébé devienne une grande tortue. Je n’en
ai jamais vu d’aussi petite, ni d’aussi mignonne. En voilà une qui
revient de loin. Cueillie au milieu des grenades, murée vive dans
un petit cercueil de bois, elle a franchi les mers hostiles, échappé
aux mines, au canon, aux torpilles, pour devenir le gentil fétiche du
vieux Malaquitte. C’est peut-être une fée, cette tortue-bébé si
miraculeuse.
Allons ! Je vois que je ne suis pas seul à aimer le portrait de
Kouroué, qui faisait tellement rire mes tirailleurs, à cause de la
ressemblance. Moi non plus, je l’avoue, je ne me croyais pas
capable de cela ! Dimanche, je vais terminer le portrait du sergent
Sapir Fall.
J’ai bien de la vanité ! Je te demande de chercher deux cartons
et deux morceaux de vitre, et de mettre sous verre la vue des
remparts de Salonique (la bleue, où il y a la mer), qui est
excellente, et le portrait de Kouroué. Place le portrait de Kouroué
llesous les chevaux de M Dufau, et la vue de Salonique où tu
voudras. Mais j’aimerais de trouver ces deux choses, réussies, au
salon, quand je rentrerai.
Je tâcherai de persévérer. Mais peindre n’est pas mon métier.
Ce n’est qu’un passe-temps où je suis très inégal… Je dois
reconnaître pourtant que j’ai fait de grands progrès. Je compte, un
jour, faire de bonnes études à Malaquitte. Je continue de travailler
à l’ouvrage sur Lunois, ce qui est autrement utile. Les travaux
littéraires avant tout.
Je dois reconnaître que souvent le démon du dessin et de la
peinture me tourmente. C’est tout nouveau. Je regrette bien que,
mepar bêtise, M Elzévir ne m’ait jamais appris au moins à dessiner.
Je suis forcé de tout découvrir avec mes yeux tout neufs et le
souvenir de vieux maîtres, et de leurs procédés, comme seul appui.
Je suis bien content aussi que les bas soient arrivés. Ils sont
extrêmement typiques. Ils ont été filés et tricotés à une lieue des
Bulgares, dans un sauvage village de la Macédoine Serbe, où nous
allions au repos.
Les sacs sont, en effet, très jolis. Je rappelle que le noir et argent
(broderie albanaise) est pour Mamamé, ceux en couleur pour la
Princesse.
J’aurai demain, sans doute, à l’Armée, de fraîches nouvelles de
cette affaire albanaise, dont l’éclosion est imminente.
31Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

Vakufkoj, samedi 18 mai 1918.

Bien chère,
Je viens de l’Armée. Nos propositions en sont parties, il y a
deux jours, avec « avis très favorable ». Le Chef du Service
intéressé croit que d’ici trois jours, nous aurons la bonne réponse :
« Euviva Albania ! »
Acheté des poulets, des œufs, des verdures, pour les camarades
en ligne. Temps pluvieux, ciel gris et froid. Étrange, ce mois de
mai oriental. Je ne me plains nullement de cette fraîcheur. Mais
tout de même.
Plains Troussel et Ruquet. Il va falloir qu’ils apprennent le turc,
puisqu’ils sont censés le connaître. MM. les Albanais ne parlent
que le turc, et la langue de Bajazet est indispensable pour en être
compris. Moi qui étais très fier de connaître quelques mots de
bambara, de ouolof, de baoulé, de soussou, de toucouleur… Ça va
être plus compliqué. Il va falloir courir après une grammaire
turque, des livres turcs, et passer la soirée à pâlir, avec Ruquet, sur
ces élégants caractères. Enfin !
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

Vakufkoj, dimanche 19 mai 1918.

Suivi les conseils de ma Princesse et continué à peindre des
portraits. Le portrait de l’honnête Sapir Fall, modèle des sergents,
vient d’être terminé. Il est digne de celui de Kouroué et vaut mieux
encore, peut-être. Il est d’une grande énergie, solidement campé,
bien dessiné et bien modelé. J’ose croire que la Princesse à qui je
l’enverrai bientôt en sera contente. Il est digne, lui aussi, de figurer
au Salon… de Malaquitte, le seul auquel Troussel espère jamais
exposer.
Quand je serai en Albanie, je m’escrimerai sur les Albanais et
les Albanaises. Je compte me lancer dans les études en pied, moins
difficiles que le portrait, afin de croquer des costumes.
Il est bien tard, à cause du sergent Sapir Fall. Voilà ce que c’est
que de vouloir faire dessiner Troussel.
32 Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

Vakufkoj, lundi 20 mai 1918.

Ma Princesse bien-aimée,
Je suis bien content que la tortue soit retrouvée. Appelons-la
donc Sulta, et qu’elle soit le fétiche de Malaquitte ! Claude sera
son gardien et veillera à ce qu’il ne lui arrive désormais rien de
fâcheux.
Je prépare deux colis qui partiront bientôt. Il y aura sans doute
un tablier qui va avec les bas, des étoffes, un tableau ancien, deux
livres, peut-être quatre, et le portrait de Sapir Fall, qui vaut au
moins celui de Kouroué, et mérite d’être placé en pendant. Le fond,
violet de cobalt et vert Véronèse, est impressionniste et orientaliste
à souhait.
Je suis devenu si difficile pour mes peintures que je n’envoie
plus rien de ce qui est médiocre. Il est évident que, chaque jour, il y
a progrès.
Très agréable perspective, l’affaire de Rigal. Mais il ne faut pas
céder à moins d’un franc le mètre. De même, pour la Matò, le prix
de la terre ayant fort augmenté, il ne faudrait pas céder éven-
tuellement à moins d’un franc vingt-cinq centimes.
En donnant quatre pour cent au fermier, soit 120 f pour 3.000
francs, cela suffirait amplement. Mettons encore 380 francs de
droits et frais divers. Soit un déchet de 500 f à partager pour moitié
avec Emmanuel. Resterait 2.500 f. La part d’Emmanuel enlevée, il
subsisterait 1.250 f, somme qui nous serait bien précieuse pour
nous installer à Paris après guerre et voir venir. Avec l’argent de
mon carnet de pécule, qui pourra s’élever à un millier de francs, on
aurait 2.000 francs, qui nous rendraient les plus grands services
pour les dépenses générales des premiers mois (notre chambre à
meubler, tapisseries à faire, table pour salle à manger, chaises,
vêtements, lycée, charbon, etc.).
Si la combinaison albanaise réussit, je désintéresserai T… et
Vautour en quelques mois, et le reste alors sera consacré à la
toiture de Malaquitte et au devant de la maison.
Le jour, qui arrivera, où nous pourrons céder soit le pré de
Bellemaire, soit un bout de la Matò, les 2.000 f seront consacrés
33intégralement à l’installation du rez-de-chaussée que je brûle de
voir réalisée (une cuisine tapissée de carreaux de faïences, une
1souillarde , et des W.C. également tapissés de carreaux de
faïences), travaux de toute première urgence, mais qui doivent
passer après le remaniement de la toiture.
Pour M. de S…, qui peut payer… une fantaisie, maintenir les
prix fermes, sans rien céder. Sur la foi d’imbéciles, il a pu croire
que vous aviez besoin urgent de numéraire, et que Mémé
transigerait à n’importe quel prix. Comme heureusement, il n’en
est rien, et que, par suite de la liquidation de tout notre passif, notre
situation financière n’a jamais été aussi nette, tenez le morceau
bien haut à M. le gendre de M. le Vicomte. (J’imagine que tous les
Avignon, tabellions retors dont nous descendons tous deux,
devaient tenir, sous la perruque à marteaux, un tel langage.)
Il faut purger Marc. Je recommande, à vous tous, les grains de
Vals, pris régulièrement pendant plusieurs jours, qui m’ont tiré tout
récemment d’un assez mauvais pas. Car, moi, je me soigne.
J’admire l’histoire des tapisseries. C’est du meilleur comique.
Le jardin fleuriste ne presse pas. Vous ne pourrez repiquer et
replanter qu’en automne. Ce qu’il faut, c’est préparer la terre en la
fumant. Creuser un trou où mélanger la bonne terre et le fumier. Y
verser, de temps en temps, du purin, de façon à constituer une
réserve de terreau.
On voit que Troussel s’occupe maintenant de culture et s’y
intéresse. Je me demande à quoi ne s’intéresse pas ce garçon.
Sais-tu à quoi il occupe ses loisirs ? À écrire un petit livre de
technique militaire, fruit de son expérience de la grande guerre !
Mais oui. Voici le titre, rébarbatif. « Considérations sur l’emploi
tactique des petites unités. » Maintenant, ça alterne avec l’ouvrage
sur Lunois, et les portraits de tirailleurs. L’un délasse de l’autre.
Je retiens que les pins sapos et les pins parasols ont très bien
pris… Cette expérience nous servira à l’avenir. Il me semble
encore qu’on pourrait très bien soigner les arbres fruitiers de
l’ancien potager. Pourquoi diable n’avoir pas semé toute la luzerne,
qui coûte si cher ? Voilà de l’argent perdu.
Il y a ici beaucoup de gens qui connaissent les goûts des tortues
– salades, oseille, fruits.

1 Souillarde : Arrière-cuisine.
34 Pour l’impôt sur le revenu, personne de nous n’est imposable.
Si on envoie de Paris un imprimé pour nous, tu écriras en mon
nom : « Non imposable. Revenu : traitement net : 4.250 f (250 f
étant retenus par la Caisse des Retraites), 2 enfants, l’un de 12 ans,
l’autre de 7. » Et voilà. Mémé n’a qu’à envoyer le même imprimé à
Pamiers, en écrivant dessus : « Non imposable ». Régulièrement,
Mamamé aurait dû inscrire le montant de son revenu de l’an passé.
Tu me parles de Birlbi d’une façon bien charmante, mon cher
Amour, bien suave, très sensible et très voluptueuse. Des souve-
nirs, qui sont à nous, accompagnaient, dans mon cœur, le chant de
ce rossignol de Kuckhoveni. Je ne puis dire comme, chaque matin,
chaque soir, ce chant me touchait, me ravissait.
Bien des gens, en effet, sont devenus brutes, grossiers, avec la
guerre… Je puis dire, sans orgueil, que je ne suis point de cette
pâte. Même au sein de la vie la plus farouche, parmi les poux et les
1marmites d’Avocourt , je n’ai cessé de veiller jalousement sur cette
flamme que chaque homme porte en soi, plus ou moins vive. Au
physique comme au moral, plusieurs m’en ont blâmé, je n’ai cessé,
au contraire, de raffiner. À la tranchée, dans mon abri, pour lutter
contre l’odeur des cadavres, j’avais du papier odorant ; pour sup-
pléer au manque d’eau, j’avais toujours des flots d’eau de Cologne.
Depuis que je suis en Orient, ma tente ou ma case regorge d’étoffes
vives, de potiches, de fleurs, de beaux livres, de reproductions des
chefs-d’œuvre de l’art. Je ne puis croire qu’on vive perpétuelle-
ment dans la société de la Vénus d’Arles, de la Sainte Famille, de
Léonard, de l’Olivarès, de Velasquez, du Narcisse, de Poussin, de
l’Indifférent, de Watteau, du Monument aux morts, de Bartholomé,
sans se ressentir d’un tel entourage. J’en éprouve tous les jours
l’influence bienfaisante, comme celle des maîtres que je ne cesse
de lire, et qui sont là sur ma table ou dans le petit placard qui me
sert de bibliothèque, l’Imitation, Pascal, La Rochefoucauld, La
Fontaine, le Bossuet des Sermons, Montesquieu, Voltaire, Vigny,
Stendhal, le Flaubert de l’Éducation Sentimentale, le Sully
Prudhomme des Vaines Tendresses, le Mæterlinck de Sagesse et
Destinée. Joins à cela l’Histoire de l’Art, d’André Michel, le

1 e Le 59 R.I. tient le secteur du bois d’Avocourt (Meuse), du 28 mars au 10 avril
1916. Les combats sont incessants et acharnés ; les pertes lourdes – dans la
seule journée du 29 mars, le régiment compte 36 morts et plus de 50 blessés.
35Manuel du Chef de Section et l’admirable Note sur l’Attaque, du
capitaine Laffargue, et tu sauras quels ouvrages m’environnent en
ne cessent de m’influencer. Je leur dois beaucoup de ma patience,
de ma sérénité, ce que les Latins appelaient « æquanimitas ! »
fermeté d’âme.
Voilà bien du bavardage.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.
J’oubliais de citer mon meilleur auteur, celui dont la lecture met
le plus de bleu dans mon ciel, un bleu aussi bleu que celui
d’Angelico, la Princesse de Charmante.

Vakufkoj, mardi 21 mai 1918.

Ma Princesse,
Vu tout à l’heure une chose, oh ! un rien, qui m’a ému, en me
rappelant le pauvre Pergaud. Dans le cimetière de Vakufkoj, que je
fais nettoyer en ce moment et où il y a tant de petites croix
mortuaires, pressées les unes contre les autres, reliques des
combats qui, il y a dix-huit mois, chassèrent d’ici les Bulgares et
les Boches, sur une de ces croix de soldats, il y avait perchée sur
l’un des bras, vêtue comme il sied de noir et de blanc, qui ?... notre
amie Margot la Pie.
J’ai songé tout de suite à mon pauvre Pergaud. Je ne serais pas
surpris que si ses restes sanglants reposent à l’ombre de la croix,
Margot la Pie vienne souvent se percher sur le bras de cette croix,
Margot dont il nous a conté l’histoire douloureuse avec une
sympathie si fraternelle.
Pauvre Pergaud. Je pense à lui bien souvent, n’étant point de
ceux qui oublient. Il va de soi que j’agirai pour lui comme pour
Lunois, et que je publierai sur lui après la guerre les pages de
biographie et de critique auxquelles il a droit. C’est une de mes
ombres les plus familières, les plus présentes.
Je t’envoie une coupure, extrêmement intéressante, en vous
demandant instamment d’essayer en juin de semer un peu d’avoine
dans le pré de la volière. Que nous en coûtera-t-il d’essayer ?... Si
cela réussit, nous pouvons, grâce à la suppression de la main
d’œuvre, obtenir des résultats inespérés. On fait d’ailleurs, ici la
même chose qu’en Angleterre.
36 C’est jugé. On fera venir un homme de l’Art, et s’il est établi
que la tuile à canal est la cause des gouttières, on supprimera la
tuile à canal, et l’on emploiera la tuile de Marseille qu’Emmanuel
pourra certainement nous procurer à bon prix. Écris-lui à ce sujet.
Pour l’allée de pins parasols, tu peux dès maintenant la jalonner
(de dix mètres en dix mètres) et me dire combien il faudrait
d’arbres. Cela m’intéresse au plus haut point. Peut-être supprime-
rons-nous l’allée de cyprès et nous contenterons-nous d’une
muraille de buis. Ce ne serait pas laid. Pour les trous de l’allée de
Charmante, il suffira qu’ils soient finis pour décembre. Nous ferons
la plantation nous-mêmes en mars.
Je crains bien que la guerre ne dure encore en automne… Je ne
crois plus maintenant, à moins d’imprévu, que la guerre puisse
prendre fin avant l’automne de 1920. La guerre doit se terminer par
l’écrasement total de l’Allemagne qui ne pourra se produire que
dans deux ans.
Ce que tu dis de notre Malaquitte me touche bien. Oui, il lui
restera de nous « une parure, comme une couronne tressée de nos
mains ».
Cette guerre, qui, durant quatre ans, sans doute peut-être six,
m’a chassé des grandes villes, m’a fait mieux sentir la beauté de la
terre, le charme des saisons transformant doucement le visage des
choses. Oui, nous nous sommes aimés à Malaquitte, comme
jamais, jamais nous n’aurions pu nous aimer à Paris.
Ah ! Birlbi ! C’est la voix même de notre amour harmonieux et
passionné
Pendant la sieste, je viens de relire de la prose et des vers de La
Fontaine. Relu les « Deux Pigeons ». Que c’est beau. Relis-les.
C’est notre histoire passée, présente, à venir.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

Vakufkoj, mercredi 22 mai 1918.

Que de choses je viens d’acheter pour ma Princesse – un grand
tablier noir, rouge et bleu à galons d’or et d’argent, un autre tablier
plus sauvage, vert, capucine, blanc et jaune, enfin deux manches
brodées où le bleu domine, d’un goût charmant. Toutes les
37villageoises de Vakufkoj sont venues, je ne sais trop comment,
m’offrir leurs broderies.
Très prochainement, je vais faire partir les manches brodées, et
voici ce que je demande instamment à ma Princesse. Ces broderies
feront un admirable ornement pour une robe d’intérieur. Cette robe
d’intérieur, ce peignoir, si tu préfères, je le voudrais en drap bleu
marine (pour l’hiver), forme kimono (col et revers de satin bleu).
Seul ornement : les manches qui sont toutes faites, et dont il suffira
de rajuster les broderies sur un fond bleu marine.
Je voudrais absolument voir cette robe d’intérieur réalisée,
quand je viendrai en janvier prochain. Par conséquent, il faudra s’y
mettre dès septembre, se faire envoyer de Paris un patron de
kimono, l’étoffe bleue nécessaire, et utiliser les manches que je
vais envoyer. Ce que je préfère, de tous les vêtements féminins,
c’est le peignoir. C’est dire que Troussel songe beaucoup à
l’énamourée.
Autre chose. Mon Commandant de Compagnie (il est paysan)
me déclare que le seul moyen pour avoir une belle prairie (avec la
luzerne de cette année), c’est de ne pas faucher la première année.
Alors toute la semence se répand sur le sol, et on a l’année suivante
une luzerne admirable qui, pour peu qu’on y sème du trèfle, se
transforme au bout de deux ans en une prairie magnifique. Au cas
où ce sacrifice serait trop considérable, vous pourriez faucher la
première coupe, mais ne pas faucher le regain. Déjà vous auriez
l’an prochain de beaux résultats. C’est ce que font les gens qui
veulent avoir de belles prairies. Il est bon, paraît-il, Philippe vous
l’avait conseillé, de semer ensemble du trèfle et du blé. Au bout
d’un an, on a ainsi un pré plein de trèfle qui se métamorphose
bientôt en prairie. Je vais, d’ailleurs, me procurer des ouvrages qui
nous seront précieux à ce sujet.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.
Le premier chapitre du livre sur Lunois sera fini demain. Je vais
le recopier et te l’envoyer. Comme je n’ai plus de documents sur
Lunois, je suspendrai provisoirement cet ouvrage et reprendrai
« Mahmadou Fofana ». Je n’oublie pas « Cantegril ». Il me faut
prêts à paraître avant la fin de la guerre – la 2, La Trompeuse,
Cantegril et Mahmadou, plus Lunois et Claude Lorrain.

38 Vakufkoj, vendredi 24 mai 1918.

Ma Princesse bien-aimée,
J’ai reçu les exquis saucissons, et le précieux colis de Claudi, 4
morceaux de sucre, que je conserverai le plus longtemps possible.
Après-demain dimanche, comme j’aurai des loisirs, je rédigerai
mes remerciements à l’adresse du généreux donateur, que j’em-
brasse de tout mon cœur. Mais il est très luré, le généreux
donateur. Ah ! que j’aime ce sang débrouillard, vif, alerte… Bien
Parisien, au fond, notre petit fermier de Malaquitte. Qui sait ? Qui
sait ? Je vois qu’en l’absence d’Ulysse et de l’effacement de
Pénélope, il a su agir avec l’esprit de décision et l’autorité d’un
Télémaque. Bravo pour Claudi cultivateur ! Ah ! mais !
Reçu aussi une bonne lettre de Marc et quatre pages de
Mamamé, auxquelles je répondrai demain.
Redis à Mamamé et à Mémé que je pense comme elles que le
mètre carré, pour Rigal, ne doit pas être payé moins de un franc.
C’est à prendre ou à laisser.
Espérons au sujet de Paul Morlière. Mais je ne compte jamais
sur ces choses-là, et de la sorte n’ai aucune déception. Je suis de
l’avis de Mamamé. Nos affaires se sont arrangées considérable-
ment depuis la guerre. Nous pouvons regarder, de ce côté aussi,
l’avenir en face.
Très divertissante, l’histoire de l’équipe agricole s’évanouissant
dans la rafale pour être remplacée par une nouvelle équipe.
Pourvu qu’avec ses courses sous la pluie, Mamamé n’ait pas
attrapé mal !
Pour les réfugiés, je suis bien d’avis d’en prendre un, pauvre
malheureux. Mais soyez prudent. Tâchez de prendre un brave
homme, de préférence un cultivateur. Celui-là pourrait travailler le
potager et creuser les trous de l’allée de Charmante.
Il faudrait donner à Marc du biphosphate de chaux. Il a besoin
d’un tonique qui ne l’énerve pas.
Je vois que vous avez eu un temps affreux. Mon journal parle
d’un débordement de l’Hers, des inondations de la Garonne à
Toulouse.
1Si la Garonne avait voulu ,

1 La ravissante et malicieuse chanson, Si la Garonne elle avait voulu, est
composée en 1858 par le poète et chansonnier Gustave Nadaud (1820-1893).
39Lanturlu…
Rien de nouveau au sujet de l’Albanie. Tout de même,
l’audacieux Troussel songe bien à la France.
Demain, voyage à Florina. Je saurai peut-être du nouveau pour
l’Albanie. Après-demain, je ferai un nouveau portrait de Sénéga-
lais, le Baoulé N’ Dri Damana, si déluré, si comique. Ensuite, je
prendrai le joli Toucouleur Faciné Sankaré, caporal. Ainsi les
principales races, les principales « nations » comme disent les
noirs, seront représentées.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.
t e eAdresse : Adj R. E. – 4 Compagnie – 96 Bataillon de
Tirailleurs Sénégalais – S.P. 505. (Cela suffit.)

Florina, samedi 25 mai 1918. [Sur C.P.]

Ma Princesse bien-aimée,
Je t’écris en ce moment, dans une situation bien bizarre. À
l’ombre d’un églantier, dont je t’envoie trois fleurs, j’attends le
petit Blaise, que tu connais, à qui une désenchantée authentique,
bien ordinaire, a fait de l’œil ce matin. Comme, après mille péri-
péties, le petit Blaise a fini par pénétrer dans la place, je l’attends
paisiblement, sous l’orme, ou plutôt sous l’églantier.
Je viens de l’Armée. Seule la demande de Troussel pour l’Alba-
nie est maintenue. Cela ne saurait tarder plus d’une quinzaine. Il
n’en va pas de même du pauvre Ruquet, qui est voué aux noirs,
pour toujours. Je vais lui écrire à ce sujet. Il est dit qu’au cours de
cette guerre, les meilleurs amis seront séparés.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

Vakufkoj, dimanche 26 mai 1918. [Sur 3 photographies de Macédo-
niennes.]

Ma Princesse bien-aimée,
Voici de pittoresques tableaux de la vie macédonienne, la
Maïko, avec son fuseau et son rouet, si primitif, telle qu’on la
rencontre dans chaque maison de ce vieux pays, si retardé, si
primitif.
40 Et voici la grande sœur qui cherche soigneusement dans la
chevelure de la petite sœur les innombrables parasites. Ça, on le
voit également sur chaque sol macédonien
Tandis que j’écris ces lignes, N’ Dri Damana coud d’innom-
brables colis pour la Princesse, et les petites Makédones dansent
dans ma cour, au son de deux tams-tams sénégalais, que j’ai prêtés
pour la circonstance. C’est un tableau très charmant.
Je t’embrasse bien amoureusement, ma blonde Princesse. Ton
Lutin qui n’est qu’à toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

Vakufkoj, lundi 27 mai 1918.

Ma Princesse bien-aimée,
Je suis sûr qu’elle me portera chance, la cravate dans laquelle
un des cheveux d’or de ma Mie se trouve tissé. Je l’attends comme
le plus précieux de tous les présents.
meReçu aujourd’hui deux lettres de M Elzévir. Elle envoie, je ne
sais pourquoi, la lettre d’une femme de colonel, qui a fui Paris pour
Clermont-Ferrand, où se trouvent, dit-elle, 40.000 Parisiens. Cette
lettre n’a rien de reluisant et témoigne une lâcheté écœurante. On
poursuit en ce moment, très justement d’ailleurs, des organes
défaitistes qui ne tiennent pas un autre langage que cette
mecolonelle… Bien entendu, M Elzévir la trouve admirable, et
m’affirme froidement qu’on souffre davantage à Paris qu’à la
tranchée. C’est superbe. Quand on songe qu’une bonne partie de la
population parisienne croit des bourdes pareilles ! Ah ! les caves !
Il y a un moyen, très simple, de n’en pas être incommodé, et que
j’emploierais certainement, si je restais à Paris, c’est de n’y point
descendre…
meCe que je retiens de la lettre de M Elzévir, c’est qu’à l’heure
présente, elle doit être à Pamiers. À travers un tissu de sottises, on
démêle un amas de vilenies, de haines, de fureurs, qui me sou-
lèvent le cœur.
Pour les tuiles à crochet, je crois bien cependant qu’il faudra
nous y résigner, à moins d’adopter la tuile plate de Bourgogne, qui
est fort jolie.
Et le livre de Daudet est fini. Il est certain que le Gaulois prend
quelque chose… et les lectrices du Gaulois par ricochet… Tout ce
que Léon dit du Gaulois et de son public est d’ailleurs parfaitement
exact.
41N’envoie pour le moment aucun saucisson, rien en un mot. Je
puis partir pour l’Albanie, ou pour rejoindre le bataillon qui va
faire simplement des travaux à l’arrière pendant de longs jours…
Dans ce cas, je retrouverai Ruquet. Ce sera toujours cela. Mais ce
qui est plus certain, c’est l’Albanie où Troussel sera vraiment très
bien, à tous égards.
Je recopie le premier chapitre sur Lunois. Tu sais que rien ne
mem’ennuie comme de me recopier. M Lunois vous a-t-elle donné
signe de vie au sujet de sa venue, éventuelle ? Si elle vient parmi
vous, tu pourras lui remettre ce début, qu’elle pourra faire parvenir
ensuite à M. Cillière.
Les camps d’instruction pour noirs sont peut-être simplement
des camps pour Américains. N’oublie pas que les Américains ont
aussi des bataillons noirs. La France est en train de devenir un
camp immense, comme la place-forte de la majeure partie du
monde liguée contre le despotisme germanique.
Ici, bien entendu, l’isolement intellectuel et moral continue. Je
m’en console avec de bons livres. Je vis de souvenirs et d’espéran-
ces. Le passé, si frais, si tendre, l’avenir qui s’éclaire, me per-
mettent d’oublier la morosité du présent.
Tout de même, quand je songe que les quatre ans de guerre vont
être révolus, et que le dénouement paraît si loin. On a beau être
vaillant. Perdre ainsi ses plus belles années, c’est triste, très triste.
Aussi, quand les jérémiades elzéviriennes viennent brocher par-
dessus… !
Je t’embrasse bien amoureusement, ma petite Princesse. Ton
Lutin qui n’est qu’à toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

Vakufkoj, mardi 28 mai 1918. [Sur 4 photographies de Macédo-
niennes.]

Voici encore, ma Princesse, les infatigables brodeuses, les splen-
dides chemises-simarres brodées au petit point, qu’on trouve au
front de Serbie, et dont un Lutin se réserve un des plus beaux
exemplaires. Voici le vieux métier archaïque où les Maïkos tissent
des toiles de roc.
Le ciel continue d’être gris. Le soleil, cette année, se refuse
obstinément à pavoiser le ciel. Je pense que le temps de l’Ariège
doit ressembler à celui-ci, et que la Princesse, qui aime le temps
sec, doit être maussade.
42 En revanche, les fourrages, les prairies doivent s’épanouir. Il
pleut des haricots, je pense, et nulle constatation ne saurait réjouir
davantage une Ariégeoise du plus pur sang.
A-t-on des nouvelles de l’ancien régiment de Troussel, du
1vaillant « cinqueïnte-neuf » ? J’aimerais de savoir où se trouvent
les anciens camarades, et s’il ne leur est pas arrivé trop de misères.
Au lieu des paquets de lettres que je recevais naguère tous les
six jours, je ne reçois plus maintenant que deux lettres, une lettre
en général… Je n’y comprends rien.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

Vakufkoj, mercredi 29 mai 1918.

Ma Princesse bien-aimée,
Recopié ce matin de longues pages de l’article sur Lunois, puis
l’après-midi continué d’étudier les premiers temps de l’Art
chrétien, et consacré deux heures à démonter des fusils-mitrailleurs
pour en étudier le mécanisme. Pouah ! je n’aime guère ces machi-
neries, tout en en reconnaissant l’utilité.
Rêvé cette nuit. Cauchemars. Devine de qui j’ai rêvé. Du
pauvre Paul Brustier, l’agent de change, puis d’Anatole France,
que je voyais malade, vaseux, méconnaissable. Son affreux visage
m’a réveillé… Que l’Ingénue ne reposait-elle auprès de Troussel ?
Ce garçon aurait eu des rêves plus aimables, à coup sûr, le réveil
eût eu d’autres agréments.
Le bon paysan du Danube, dont je t’ai parlé, ne cesse de me
répéter que l’avenir est aux prairies, et aux bois. C’est te dire qu’il
prêche un converti… Comme a écrit M. France, « l’avenir réalise
souvent les rêves des sages ».
Dans cet ordre d’idées, me souvenant des propos du père au
sujet des coupes d’acacias et d’autre part voyant les merveilles
décoratives que donnent ici les acacias qui ont été coupés et qui
repoussent ensuite jumelés et plus vigoureux, je viens te demander
si tu ne serais pas d’avis de couper tout ou partie des acacias de la
ravine, dès le mois d’octobre. Je pense que nous n’aurions qu’à
nous en louer. Au lieu de cent arbres rabougris qui végètent, nous

1 e Cinquanta-nòu (en occitan) : Le 59 R.I., le régiment d’active de l’Ariège.
43aurions, dans une dizaine d’années, trois ou quatre cents arbres
bien verts, bien vigoureux. Étudie cela. La Princesse, une fois de
plus, décidera.
Pour la ferme, je ne m’inquiète pas. Je connais les choses
1militaires et suis persuadé qu’on ne laissera pas en friche la borde
du Colonel.
Il est vrai, la pauvre Mémé ne croit jamais à la réalité de
l’Amour. Cela lui paraît une chose tout à fait légendaire, dont
s’amusent les romanciers et les jeunes filles. Pauvre chère Mémé !
2La « Vénus tout entière à sa proie attachée » demeurera toujours
inconnue de cette âme ingénue.
3Sois sans crainte, le charpentier se débrouillera. Un récupéré ,
ça se débrouille pour ne pas quitter un paradis comme Malaquitte.
Vous pourrez en profiter pour faire exécuter quelques travaux
essentiels, et le consulter pour la charpente de la toiture… Tâchez
aussi de prendre un réfugié.
Les sous-officiers à solde journalière (mon cas) vont toucher la
même solde que les sous-officiers à solde mensuelle. C’est décidé.
Cela me fera environ 300 francs par mois. Avec Heurtebise, c’est
gentil. Dès que je commencerai à toucher la nouvelle solde, je
déléguerai en ton nom une somme de 100 francs par mois, que tu
toucheras régulièrement chaque mois à Mirepoix. Avec l’indemnité
des enfants, cela vous fera 500 f chaque mois, de quoi résister à
l’augmentation du coût de la vie.
Sarrans blessé. Ça par exemple. Cette guerre est si longue qu’il
y en a pour tout le monde.
Sûrement, je continue mes portraits. Dans un paquet ficelé, qui
partira bientôt au cher pays, se trouve déjà Sapir Fall. Dimanche, je
m’attellerai à dessiner cet amusant petit Baoulé, si spirituel, qu’est
N’ Dri Damana. Mais je n’ai plus de couleurs. J’en attends que
Sueur doit m’envoyer.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.


1 Bòrda : Ferme, métairie (en occitan).
2 Racine, Phèdre, I, 3, v. 306.
3 Récupéré : Soldat réformé repris pour le service armé afin de pallier la crise des
effectifs que connaît l’armée française depuis 1917.
44 Vakufkoj, jeudi 30 mai 1918. [Sur 2 photographies de Macédoniennes.]

Ma Princesse bien-aimée,
Voici l’une de ces étranges petites Macédoniennes au masque
slave, voire tatare ; le tablier que tu connais, les foulards que tu sais
et les grands colliers de pièces de vingt sous, de plaques d’identité,
de boutons de capotes. Drôle d’assemblage !
Et voici les rondes beautés qui ne sauraient faire tourner, en
dépit de leur rondeur, le cœur difficile de Troussel.
Ici, toujours ciel gris, pluvieux, atroce, froid très vif. Rien de
l’Orient.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

Vakufkoj, vendredi 31 mai 1918. [Sur 2 photographies de Macédo-
niennes.]

Ma Princesse bien-aimée,
Je reçois les draps, le bon chocolat de Claudi, les mousserons de
Charmante que je vais incorporer tout à l’heure dans des œufs
brouillés macédoniens, et, merveille des merveilles, la petite
cravate rousse où brille un cheveu d’or, vivante relique de ma
Princesse.
Ça vaut bien la petite tortue. Troussel, lui, prépare des colis, et
des colis. Il y en a déjà cinq de cousus. Il y en aura deux de plus
avant peu.
Les nouvelles de France mettent en ce moment à l’épreuve le
tenace optimisme de notre ami. Nous allons vers une nouvelle
bataille de la Marne. Puisse-t-elle avoir le même destin que la
première, et puisse la retraite germanique ne s’arrêter cette fois
qu’à la frontière allemande !
Je m’explique la liquidation des travaux militaires à Malaquitte.
Il y a en ce moment des soins plus pressants.
Ah ! petite Mimi ! je prie bien en ce moment pour la France.
Mais comme toutes ces angoisses vieillissent, usent. Malgré tout,
j’ai une invincible confiance, ma confiance d’avant la Marne,
quand je sentais qu’on les tenait.
J’ai dû me lever ce matin, à 4 heures. Demain, même chose.
Plus moyen de dormir dans cette cambuse.
Je t’embrasse bien amoureusement. Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.
L’autre carte est pour Mamamé.
45erVakufkoj, samedi 1 juin 1918. [Sur C.P.]

Un petit mot hâtif, ma Princesse. Je rentre du marché de Florina et
r il est tard. Je reçois un mot de M Krajewski. L’affaire albanaise
n’est pas plus enterrée pour Ruquet que pour Troussel. Quelqu’un
qui sait a affirmé que la décision n’est que provisoire et l’on a
assuré M. Krajewski, que nous serions attachés aux contingents
albanais dans un avenir qui n’est pas très lointain.
Je rapporte de Florina une modeste bague macédonienne, très
caractéristique (elle est en argent filigrané) que j’ai fait remettre à
la mesure du doigt de la Princesse.
1Pauvre Sarrans ! Qui l’eût dit ? Paix à ses souffrances. […]
Je suis content pour Madame Lunois et pour vous. L’emploi
qu’elle occupera est fort intéressant. La voilà hors d’embarras.
Mes lettres s’en vont toujours vers toi, fidèles. Numérote les
tiennes. Je fais de même à partir d’aujourd’hui.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

Vakufkoj, dimanche 2 juin 1918.

Je le vois, ma Princesse n’est pas à la page. Le crétin malfaisant,
qui signe Ernest-Charles et auquel Daudet applique, avec la verve
que tu sais, chaque matin, les verges dans l’Action Française,
Ernest-Charles est un pur et simple boloïste. Nourri des fonds
boches, rédigeant, de quelle plume antifrançaise ! au caillautiste
Pays de venimeux couplets, ce pleutre ne fait que baver sur
l’armée, sur la patrie ; nos plus chers espoirs, il les raille, nos plus
purs héros, il les rabaisse ; absolument incapable, d’ailleurs, de
comprendre rien à la guerre à laquelle il fut bien trop lâche pour
prendre part, destiné à succéder, l’un de ces jours, à la Canaille du
2
Bonnet Rouge, sur les bancs du Conseil de Guerre .

1 e Jean Sarrans, 31 ans, soldat, 59 R.I., meurt de blessures de guerre, le 30 avril
1918, à Arneke (Nord).
2 En 1917-1918, Miguel Almereyda, Bolo-Pacha, Joseph Caillaux et Charles
Humbert sont accusés d’avoir reçu des fonds allemands pour contrôler des
journaux français (dont Le Bonnet Rouge et Le Journal) et y faire de la propa-
gande pacifiste. L’anarchiste Miguel Almereyda se suicide mystérieusement
en prison (1917). L’aventurier Paul Bolo est condamné à mort (1918). Le
député et ancien ministre Joseph Caillaux est puni de trois ans de prison et
privé de ses droits civiques (1920). Seul, le sénateur Charles Humbert est
acquitté.
46 Le fameux syndicat est un syndicat boloïste, dont on n’entend
plus parler depuis que l’admirable écrivain qu’est Charles Maurras
en a montré la trame germanique. Ces gens sont ou des poires, ou
des stipendiés de la Bochie, des misérables qui finiront au petit
jour, dans le fossé de Vincennes… Qui sait si ce n’est pas le
mystère que tu flaires dans la vie du petit L… M… ? Ce garçon,
pour de l’argent, est capable de tout, de vendre sa femme, sa mère,
sa patrie. Pierre Mille, qui est d’une étourderie de… hanneton, se
compromet inutilement avec ces gens effroyables, dont je connais,
par malheur, toutes les attaches. Puisque l’on reparle de M. Ernest-
Charles, je t’enverrai quelques-unes des apostrophes cinglantes que
lui décochent les Maurras et les Daudet, dont le patriotisme n’est
pas suspect. Ernest-Charles est un traître qualifié. Je me félicite de
n’avoir jamais eu le don de lui plaire. C’était bien réciproque. Il ne
s’entourait, d’ailleurs, que de crétins de son espèce, voir L… M…
Peut-être le jeune M… abuse-t-il un peu des Pierre Mille qui ne
peuvent se tromper sur le vide immense de ce garçon. Je ne crois
pas du tout que Jenny, qui est très intelligente, se plaise dans la
société épistolaire de cet aigrefin illettré. Plaignons sa femme.
Voici un extrait d’un article de Brousson, à qui j’ai écrit. La
guerre a effacé bien des choses. M. France est retourné sous la
Coupole et Jean-Jacques Brousson est retourné chez M. France…
Les petites plantes de Malaquitte me font bien plaisir. C’est
aujourd’hui grande fête ici. On prie pour la paix chez les
Makédones. Le ciel les entende ! On nous a invités de tous côtés à
pénétrer dans les demeures ornées de tapis sombres, à prendre le
café turc, à grignoter des figues sèches et des raisins. Une jeune
femme, bélé-bélé (grasse à lard, en bambara) nous faisait les
honneurs, vêtue de rouge et vert, la poitrine bardée de grosses
pièces d’or. Son mari, assez Bulgare de cœur, a été mobilisé
récemment par les Grecs qui commencent à se démener diablement
sur la droite.
Troussel jardinier… Hem ! Hem !... Il est vrai. Ce garçon est
comme Candide. Il ne connaît qu’un jardin ! Il est grand temps
qu’il le cultive. Qui sait ?... Peut-être le reverra-t-il avant janvier !
En effet, il serait bon, selon moi de confier, à la rentrée, Marc à
M. Froissart, tout à fait. Ce ne sera pas un internat… Le cher
maître sera, au fond, très content.
47Pour le camp de Mirepoix, je suis tranquille. On ne laissera pas
toutes ces baraques, une telle installation, sans en profiter. Au
besoin, on y mettra des Américains, et vous vous entendrez aussi
bien avec des cultivateurs yankees qu’avec des horlogers ou des
boulangers français.
Il faut bien veiller sur les grippes de Mémé. À cet âge, toute
grippe est très fâcheuse.
Je fais partir aujourd’hui deux colis, des étoffes, des broderies.
Tu dois successivement recevoir six colis, peut-être sept. Tu feras
l’inventaire et me l’enverras.
2 juin 1918. Mon Amour. Il y a douze ans, notre Marc naissait.
Je ne reviens plus sur ces heures, toujours si présentes. Comme je
t’aimais alors ! Comme je t’ai aimée depuis ! Comme nous nous
aimons !... Espérons que cette guerre cruelle va prendre fin, que ce
qui fut si bien uni va être de nouveau rassemblé. Espérons et
prions.
Je t’embrasse bien amoureusement, mon Idole, ma Princesse.
Ton Lutin qui n’est qu’à toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

Vakufkoj, dimanche 2 juin 1918. [Sur C.P.]

Ma Princesse bien-aimée,
Nous manquons toujours de soleil sous ce ciel d’Orient. Hier la
pluie, tout à l’heure la pluie. Doche, disent les Makédones.
À moins d’imprévus, je compte dans cinq ou six jours rejoindre
Ruquet, le bataillon redescendant pour bien des semaines. On va
faire une route et un pont. C’est dire… Après, ce sera sûrement
l’Albanie.
J’avais, en effet, reçu la première note de Heurtebise. Voici la
seconde. Il y en aura bientôt une troisième, puisque, comme je te
l’ai dit, les deux indemnités de cherté de vie et de famille sont très
sensiblement augmentées.
1Le communiqué continue à m’empêcher de dormir… J’ai
malgré tout, une confiance de fer. Mais qu’il me tarde que la
merveille de la Marne recommence ! Espérons… et prions.
Je félicite Anaïs d’être partie.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

1 Le 27 mai 1918, les Allemands percent le front au Chemin des Dames ; le 30
mai, ils atteignent la Marne à Château-Thierry. Mais les réserves françaises
arrivent rapidement et, le 5 juin, elles arrêtent cette avancée ennemie.
48 Vakufkoj, mercredi 5 juin 1918. [Avec 1 C.P. : de Bruyn.]

Ma Princesse bien-aimée,
Doucement, tendrement, laisse-moi te prendre sur mes genoux,
te dorloter, te parler d’une voix câline, d’un cœur confondu. J’ai
été trop vif, je le sais, je le vois, dans mes reproches au sujet du peu
de soin que tu prends d’ordinaire de ta santé… Pardonne-moi. Je
souffrais… La pensée de te retrouver gravement malade obsède
presque chaque jour, tourmente presque continuellement mon
exil… Il faut me pardonner, du fond du cœur, et me promettre
d’oublier un accès de nervosité, due à tant de choses que tu sais.
N’en parlons plus, n’est-ce pas ? Tu te soigneras pour moi, tu te
conserveras pour moi, qui ne puis concevoir la vie sans ta
présence. Ah ! je voudrais t’avoir tout près de moi, tu sais comme
dans notre petite chambre enténébrée, au temps de la Flûte de
Saule, quand je consolais ton chagrin et obtenais mon pardon, un
jour que j’avais été méchant !... Je t’aime ! je t’aime ! de toute ma
tendresse infinie. Je t’aime !
Troussel a fait hier à Florina de grandes dépenses. Ce pays,
particulièrement le lac de Kastoria et l’Albanie, ce pays est le pays
des belles fourrures. Troussel avait rencontré dernièrement un
capitaine d’artillerie en quête de fourrures pour Madame sa femme.
Enfin, il y a huit jours, rencontré par hasard chez le marchand de
1peaux un caporal, qui est fourreur chez le fameux Révillon , de
Paris. Troussel en a profité pour se faire initier. Il s’est fait indiquer
particulièrement un splendide morceau de zibeline (la zibeline
(vraie) est l’une des fourrures les plus rares, les plus belles, les plus
durables, les plus chères). Cette zibeline coûtait cent francs…
« Vous n’auriez pas cette peau (toute préparée) pour 200 francs à
Paris » a affirmé l’homme compétent. Voilà pourquoi, hier, Trous-
sel, retrouvant cette fameuse zibeline, a laissé sur le comptoir un
billet bleu et bistre, et a emporté cette jolie chose sous son bras. Il
ne faudra pas manquer de dire si ces cinq louis sont restés au fond
de l’eau… C’est, de l’avis de tous, une des plus belles fourrures
qu’on puisse imaginer.

1 e e La maison de fourrures Révillon Frères date du XVIII siècle. Au début du XX
siècle, époque de son apogée, cette entreprise parisienne possède des postes de
traite au Québec et des succursales à Londres, New-York et Montréal.
49Troussel implore l’ingénue pour que cette dépense n’ait pas été
faite en vain. Tout de suite au travail.
1Coupée en deux, cette zibeline fera une berthe , une pèlerine,
tout ensemble très légère et très chaude. Troussel ne peut faire
mieux que d’envoyer cet admirable portrait de Barthélemy de
Bruyn. Il faut arranger, en la doublant de satin assorti, la fourrure
absolument dans ce genre. Un enfant saurait le faire. Ma Princesse,
qui est fée, saura bien s’en tirer. En tout cas, il y a des fourreurs à
Toulouse… L’hiver prochain, l’Ingénue aura ainsi une bien belle
parure pour venir attendre son ami à la gare.
Pour lui, quand il rentrera, il est déterminé à acheter trois peaux
de zibeline, qui feront à ladite Ingénue un manteau royal. Mettons
50 f de façon, 50 f de fournitures. Pour 400 f, la chère énamourée
aura un vêtement qui coûterait cinquante louis à Paris… Il faudra
bien veiller sur cette première peau, qui est intacte, le plus tôt
possible l’arranger en berthe.
Dans le même paquet, un de ces petits ouvrages charmants que
font et vendent seules les femmes turques, et qui pourront servir
pour une blouse de campagne. C’est du fil, à ce que je crois.
Déjà quatre colis sont partis, des tabliers, des étoffes, les
admirables photos que m’a données Ruquet et qui montrent, mieux
que tout à la Princesse, ce décor où s’agite Troussel depuis bientôt
un an. Il y a aussi, dans un petit album sur Salonique, le portrait du
Sergent Sapir Fall.
Que de grâces à Mémé ! Ah ! ces braves yeux invincibles,
inlassables. Je suis content pour la 2. Reçu précisément hier un mot
très aimable de Grasset : « Quant à votre roman, je serai très
content de le lire dès qu’il me parviendra ». Donc, de ce côté,
hâtons les choses.
Avec le prochain colis, de livres, le Feu, que je te demande de
ne pas lire, car cette lecture te ferait mal, et l’Éducation
Sentimentale, que je t’engage au contraire à lire, va partir le
premier chapitre de l’ouvrage sur Lunois. Après l’avoir lu, et
m’avoir dit ce que tu en penses, tu l’enverras, comme lettre
recommandée (sous enveloppe) à Madame Lunois.
Je suis triste que le mal de Saint-Raphaël persiste. Comment
faire ?... Il faudra suivre mon conseil, et aller consulter à

1 Berthe : Petite pèlerine de femme.
50 1Montpellier le docteur Grasset . Cela me paraît indispensable.
Vous déciderez-vous à le faire ? Je vous le demande en grâce de
nouveau. Vous ne m’avez jamais répondu à ce sujet, mes chéries.
Ta santé mentale, c’est pourtant tellement important, tellement
grave.
Je pense aussi que la combinaison de la Matò est la perfection
même. Vous devriez obtenir du sergent qu’il fasse creuser quelques
puits, qui faciliteront beaucoup la culture maraîchère. Cela est très
facile avec la main-d’œuvre militaire, et vous verriez, après la
guerre, comme cette amélioration donnerait du prix aux jardins,
dont la location sera, en effet, facile à assurer dans un prochain
avenir.
Dix-huit cents francs et la nourriture, un pâtre !!! C’est tout
trouvé. Nous n’aurons ni berger ni troupeau…
Pour Marc, le mieux serait peut-être, à partir d’octobre, d’ob-
rtenir qu’il se rendît, chaque jour, à Mirepoix, chez M Froissart,
comme demi-pensionnaire. Il y arriverait à 8 heures 30, chaque
jour, aurait une classe de 8 h 30 à 10 h 30, et une étude surveillée
de 10 h 45 à 11 h 45. Il prendrait son déjeuner (qu’il apporterait)
rchez M Froissart, aurait sa classe de 2 heures à 4 heures, et son
étude de 4 heures 30 à 6 heures. Après, il remonterait à Malaquitte.
Chaque dimanche, il aurait repos entier. Il commencerait la classe
ede 5 (grec-latin) pour toutes les matières. Cela nous coûtera 150
francs par mois. Mais avec les 100 f par mois que je vais pouvoir
déléguer en ton nom très prochainement, nous pourrons accepter ce
sacrifice, que je considère comme indispensable, Marc ayant le
plus grand besoin d’être très surveillé dans son travail par un
homme. Aucun sacrifice ne doit nous apparaître trop lourd, dès
qu’il s’agit d’armer nos fils pour la vie.
Je suis persuadé que la mollesse de Marc est d’ordre physique.
N’oublions pas qu’il est un peu lymphatique. D’autre part,
commence pour lui la crise physiologique qui va faire de lui un
adolescent. La puberté trouble gravement les jeunes garçons et il
est rare qu’ils soient alors très laborieux… Ceci posé, je pense que
Marc est endormi, mais qu’il se réveillera. Il est intelligent. Il aura
très probablement des goûts artistiques et littéraires… Je dois tenir
compte de ces tendances… Quant aux études négligées, j’imagine

1 Joseph Grasset (1849-1918) : Éminent neurologue montpelliérain.
51que ce doit être le cas d’un grand nombre de Français de son âge.
Depuis quatre ans, les petits garçons du Nord, de l’Est de la
France, voire de Paris, n’ont certainement pas été plus favorisés
dans leurs études.
Il me faut boucler cette longue lettre.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

Vakufkoj, vendredi 7 juin 1918.

Ma Princesse bien-aimée,
Continuons aujourd’hui la lettre interrompue hier par l’exercice.
Aujourd’hui, vendredi premier du mois, fête du Sacré-Cœur, j’ai
pu enfin gagner mes Pâques, ce qui est ici, dans une unité comme
la nôtre, des plus difficiles… Une petite chambre d’officier, où, à 5
heures du matin, un jeune Lazariste, infirmier, disait la Messe. J’ai
bien prié pour la France et pour tous ceux que j’aime.
Et vous avez toujours Marquise ! Les Gorguos ne reviennent
donc jamais ! Peut-être en septembre. Voilà une bonne combi-
naison qui, durant les trois quarts de l’année, vous vaut un attelage.
Par l’infirmerie du Centre, vous pourriez obtenir un peu de
chaux. Faites donc passer une couche ou deux à la cuisine et dans
l’escalier par le peintre qui illustre votre équipe agricole.
J’ai reçu hier une bonne lettre de M. Cillière, qui me paraît
débordé d’occupations. Il m’écrit notamment : « Je n’ai pas besoin
de vous dire combien je serais heureux de vous voir revenir bientôt
en France où la loi Mourier vous donne le droit d’être affecté à un
service de l’Arrière. Ce serait une bien grande joie pour votre chère
famille, à qui votre longue absence est si pénible ! »… Dois-je
ajouter que je suis résolu à profiter, après mon retour et ma longue
permission, de la loi Mourier et à ne plus donner à ma chère Prin-
cesse de ces inquiétudes qui ont tellement compromis sa santé ?
Je vois que Madame Lunois a déjà pris possession de son poste.
J’en suis bien content pour elle. Cette femme très intelligente et
très instruite peut rendre, en effet, de grands services aux Affaires
Étrangères.
M. Cillière me dit son intention de léguer au Luxembourg les
œuvres de Lunois qu’il possède. Quel ami touchant !
Un de nos sergents, qui est Breton, mon lieutenant, qui est
Vosgien, tous deux paysans, m’affirment que le prix d’un berger
52 est 600 f, avec la nourriture. Nous sommes loin du pâtre mer-
veilleux dont tu m’as parlé.
Je tiens beaucoup à pousser notre Claudi, pratique et dé-
brouillard, vers l’industrie, où les débouchés sont si nombreux,
quand ce ne serait que Bollène. Je suis persuadé que Claudi fera
plus tard un petit ingénieur qui n’aura pas froid aux yeux.
Toujours popotier. Je commence à en avoir assez d’être obligé
d’apprendre la cuisine à des Sénégalais, de préparer chaque daube,
chaque ragoût, et d’être si mal secondé… Il me tarde de pouvoir
m’asseoir à Malaquitte devant un repas que je n’aurai pas com-
mandé et à la confection duquel je n’aurai pas pris part.
Ah ! quand viendra le jour bienheureux de la paix…
J’ai dû interrompre ma lettre, la jeune Traïko se livrant à des
facéties du plus mauvais goût, et, après m’avoir de la cour jeté une
foule de cailloux, ayant, en fin de compte, agité sous ma fenêtre, un
affreux linge, plein de poussière. Ris et jeux makédones.
Je suis d’ailleurs chez des gens très peu intéressants, à tous
égards. Malgré cela, je regretterai ma petite chambre fleurie, quand
j’aurai rejoint ma tente mangée de soleil. C’est la loi de la vie.
Baisers bien amoureux, bien tendres de Ton Lutin qui n’est qu’à
toi. Baisers aux mamans, aux chéris.

eAu Conseil de Guerre de la 17 D.I.C. (9 juin-7 sept. 1918)

En Serbie, dimanche 9 juin 1918. [Sur 2 C.P.]

Ma Princesse bien-aimée va se réjouir… Avant-hier, Troussel
reçoit l’ordre de rejoindre le bataillon. Malgré les ennuis du départ,
Troussel était charmé de rejoindre Ruquet. Hier matin, il arrive au
bataillon avec son détachement de tirailleurs. Là, nouvelle qui lui
casse bras et jambes. Le Général de Division vient de nommer, une
fois de plus, Troussel, greffier au Conseil de Guerre. Ordre de
rejoindre les montagnes chaotiques de toute urgence. C’est chose
faite. Après avoir déjeuné et dîné avec Ruquet hier, Troussel a pris
ce matin la direction de la Division, à travers quel chaos de
montagnes à pic, quel cortège de précipices ! et le voici installé
maintenant dans une minuscule chambrette déjà ornée à son goût,
devant le haut massif neigeux du Kajmaktchalan, devant sa table
qu’ornent les figures de Poussin et de Velasquez, près du lit-
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