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Avoir des enfants au XVIIIe siècle

De
224 pages
Faire beaucoup d'enfants, en perdre beaucoup, telle semble être la loi subie par les familles au XVIIIème siècle. L'histoire démographique de cette période a été suffisamment productive pour que l'on sache désormais qu'en France au moins il y eut alors l'amorce d'un changement, un freinage riche ou lourd de conséquences, avec notamment les débuts de la contraception. Au-delà de la perspective démographique, l'auteur, historien des relations de parenté, analyse le comportement des couples et cherche, en multipliant et en variant les méthodes d'interrogation des sources, à percevoir les causes et les effets de ce changement dans la vie familiale.
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AVOIR DES ENFANTS
AU XVIIIè SIÈCLE
Natalité, fécondité et mentalités à Haveluy@ L'Harmattan, 1997
ISBN: 2-7384-6190-5Guy Tassin
A VOIR DES ENFANTS
AU XVIIIe SIEcœ
Natalité, fécondité et mentalités à Haveluy
Préface de Philippe Guignet
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7,rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9PREFACE
Il est des villages de l'ancienne France du Nord
que la qualité des sources et la perspicacité
investigatrice des historiens sortent de l'ombre, les
faisant ainsi connaître du grand public savant. Il en
est ainsi de Rumegies rendu célèbre par le .long
liber memorialis de son curé Alexandre Dubois
réédité il y a peu et si bien commenté par le
chanoine Platelle. Pour d'autres raisons plus
démographiques et anthropologiques, il en sera
sans doute de même d'Haveluy, ce village de
l'Ostrevent situé à 4 km au nord de Denain, grâce
à la recherche au long cours de M. Guy Tassin. Le
hasard veut que ce livre publié grâce aux bons
soins de l'éditeur L'Harmattan sorte des presses
alors qu'un numéro spécial de la Revue du Nord
vient d'apporter des éclairages nouveaux sur la
démographie des villes du Nord et de la Belgique
du XVème siècle à nos jours. C'est dire si les
recherches démographiques sont vigoureuses et
trouvent dans la si riche civilisation des anciens
Pays-Bas français un terreau propice de croissance.
M.Guy Tassin a déjà retenu l'attention par deux
livres importants, l'un consacré à l'anthroponymie
et au changement dans la société villageoise
d'Haveluy, alors que l'autre a pour coeur la
chronique d'Edouard Pierchon, curé de cette même
commune au XIXème siècle. Cette fois, l'auteur,
qui a forgé les outils méthodologiques de sa
recherche historique à l'Université de Paris VIII et
dans les séminaires de l'Ecole des Hautes Etudes
en Sciences Sociales, nous offre un ouvrage riche
et pénétrant sur les attitudes face à la vie et à la
fécondité au siècle des Lumières. Il choisit une fois
de plus comme laboratoire d'observation ce même
site d'Haveluy auquel bien des liens personnels le
rattachent à l'évidence. Ce livre se recommande
par son inventivité méthodologique et la redou-table aptitude de son auteur à traquer la moindre
information, à construire une démarche d'analyse à
partir de l'ample matériau rassemblé (registres
paroissiaux, dénombrements, plan-terrier...).
Sans doute, ici et là, M. Tassin a-t-il dû
apprivoiser de rudes difficultés résultant de
l'étroitesse pour certains calculs de l'échantillon
statistique, mais l'ensemble demeure convaincant
et d'une lecture aisée en dépit du caractère parfois
ardu de la problématique mise en oeuvre. Le
projet de M. Tassin, il le souligne d'emblée (p.23),
n'est pas de faire exclusivement oeuvre d'historien
démographe; il se situe à la jointure des champs
de recherche labourés de longue date par les
techniques désormais bien rôdées de la démo-
graphie historique (et du petit livre bleu de
L.Henry et de M.Fleury) et des interrogations
naissant de l'essor de l'anthropologie historique, de
ce que l'on appelait naguère encore commo-
dément (sinon toujours avec rigueur) l'histoire des
mentalités.
Haveluy enchâssé dans la subdélégation de
Bouchain est situé dans un Valenciennois qui dans
l'histoire démographique française fait figure de
cas peu commun de fécondité, bref de château
d'eau démographique. La généralité du Hainaut au
XVIIIème siecle enregistre le pourcentage
d'accroissement le plus élévé de France précédant
même la prolifique Alsace. Nous entendons bien
que l'émergence du bassin minier du Valen-
ciennois que nous avons entre autres choses. étudié
dans notre première thèse il y a vingt ans a
contribué à soutenir la croissance régionale.
Toutefois même les villages qui n'ont pas été
bouleversés par l'épopée naissante des char-
bonnages ont en.re~istré un. essor s~>uvent
torrentueux. C'est am SI que les vtngt-sept vIllages
de la Prévôté-le-Comte de Valenciennes passent
de 7534 à 18562 âmes en 1788. Haveluy qui triple
sa population en un siècle évolue de ce point de
vue à l'unisson du milieu environnant.
Le mérite de M. Tassin est donc grand d'avoir
Ildémontré la naissance, même timide, de com-
portements malthusiens au tournant des années
1760 dans un village où un observateur obnubilé
par la simple observation des chiffres bruts de
population n'aurait pas songé à en émettre même
l'hypothèse. Certes l'auteur. relève qu'un seul
véntable enfant unique, fils du reste de
l'accoucheuse du village, peut être relevé au cours
de tout le siècle, et pourtant ses patients calculs ne
laissent planer aucun doute: la dimension
moyenne des familles passe de 6,3 à 5,4. Si la
fécondité haveluynoise ne s'est pas effondrée, elle
s'est en revanche affaissée: l'arrêt précoce de
fécondité concerne 4% des familles dans le
premier XVIIIème siècle, Il % entre 1751 et 1780,
21 % ensuite. Il s'agit d'une contraception d'arrêt
bien davantage que d'une s'expri-
mant au travers d'un espacement croissant des
intervalles inter-génésiques. Il rejoint sur ce point
d'autres travaux, notamment ceux de S.
Beauvalet-Boutouyrie sur Verdun. M. Tassin s'est
également attaché à scruter toutes les facettes
d'une approche démographique différentielle
selon les groupes socio-professlOnnels. On suivra
avec intérêt le cours d'un exposé qui fait
apparaître une mobilité sociale tendanciellem.ent
défavorable à la fécondité avec des artisans
pionniers de l'arrêt précoce de fécondité, alors que
les humbles, même si ce n'est pas le cas des
manouvriers, manifestent une moindre propension
à l'adoption des "funestes secrets". La quête des
causes profondes d'une telle évolution conduit M.
Tassin à passer en revue diverses hypothèses
explicatives. On relèvera que la perception de la
contraception comme réponse au "monde plein" a
les faveurs de l'auteur qui annonce au demeurant
un prolongement de son enquête en aval, quand au
XIXème siècle les transformations industrielles
affectant le Denaisis font opérer un nouveau bond
en avant à la population d'Haveluy.
Au cours d'une lecture attentive, chacun
découvrira un fourmillement de notations, par
IIIexemple sur le pouvoir I1fermocratique" au village
~ui a inspiré tant de pages à J.-P. Jessenne sur
1Artois voisin. On se convainc aisément aussi en
lisant ce livre de l'importance d'une prise en
compte précise de la topographie villageoise aux
fins d'un dévoilement de comportements démo-
graphiques spatialement différenciés même dans
un espace aussi restreint. Gageons aussi que les
chercheurs sauront tirer profit de propositions
méthodologiques novatrices comme par exemple
la comparaison de la durée de vie du couple, de la
vie féconde et du temps de constitution de la
famille (pp.163-164) ou le calcul de la densité
linéaire des naissances et du volume des familles
par rue (pp.117-118). On le constate, ce livre
susceptible d'utilisations diverses mérite d'émerger
dans le flot des publications historiques et nous lui
souhaitons bon succès.
Philippe Guignet
Université Charles de GauIIe- Lille III1. Haveluy au XVllIème siècle
1.1. la paix nécessaire
Au début du XVIIIème siècle, Haveluy est une
petite paroisse de la châtellenie de Bouchain, en
Ostrevant. Connu depuis le XIIème siècle, le
village, peu étendu - moins de 500 hectares -, a un
terroir partagé entre, au sud-ouest, un plateau
limoneux sur la craie blanche du sénonien et, au
nord-est, une dépression alluviale orientée vers la
Scarpe. Le noyau habité est aux confins des deux
zones, partagé depuis longtemps entre quartiers
dits d'en-Haut et d'en-Bas. Il n'y a en 1701 que 135
habitants et depuis trois siècles au moins la
population a fluctué aux environs de ce nombre.
Car Haveluy, quoiqu'à l'écart des voies de
communication, n'est pas à l'abri des nombreux
conflits qu'a supposés la proximité de la frontière
entre Flandre et Hainaut, entre Bourgogne, Saint-
Empire puis Pays-Bas d'une part et France d'autre
part. Les dernières années du XVIIème siècle ont
été dures, le village a souffert des opérations de la
Guerre de Hollande (1672-1678) puis de celle de
la Ligue d'Augsbourg (1688-1697), en 1696 le
mayeur a été massacré par les Espagnols.
Depuis longtemps les seigneurs successifs
résident au nord, dans les Pays-Bas espagnols. La
dernière guerre a entraîné une confiscation tem-
poraire de la seigneurie, confiscation qui prend
Juste fin au début du siècle. Les premières années
du XVIIIème siècle semblent donc apporter un
répit. Cependant les esprits ne sont pas en paix.
Certains habitants avaient été tentés par la
Réforme, un au moins s'est exilé en Zélande; en
1706 il Y a des troubles dans la région. Surtout la
Guerre de Succession d'Espagne amène les troupes
de Villars à occuper le vilJage dès l'été 1709. Le
seigneur parvient à relever sa grande censed'en-Bas en 1710, mais les opérations guerrières se
font si pressantes que vers septembre 1711 la
population quitte Haveluy, trop proche du camp
retranché de Denain, pour les villages voisins de
Bellaing, Wallers et Aubry. Certains se réfugient
même à Valenciennes où ils rejoignent des parents
installés lors des guerres précédentes. L'exode était
prudent: le village est détruit lors des combats de
1712. Les habitants ne peuvent rentrer qu'à la fin
de l'été 1713 et les récoltes ne reprennent,
semble-t-il, qu'entre 1715 et 1717. Malgré quelques
aides sous forme de remise de dettes et d'exem-
ption d'impôts, la situation est évidemment plus
que difficile.
Vers 1720 le village est à peu près reconstruit.
En 1721 on peut procéder à la bénédiction de
nouvelles cloches. En 1726 la construction d'une
nouvelle grand-route Paris-Bruxelles, celle qui suit
le cours de l'Escaut en passant par Douchy,
rapproche un peu Haveluy des grands flux. La vie
se consolide. Des gens de l'extérieur viennent
s'installer, particulièrement en l'année 1734. En
1740 le seigneur doit faire procéder à un nouveau
dénombrement et établir un plan-terrier, image
d'apparente stabilité. Stabilité mal assurée toute-
fois, la mort de ce noble limbourgeois, Charles
d'Immerseel, en juillet 1741, suffit à désorganiser
tout un pan de la vie villageoise. Il n'a pas
d'héritiers directs, les cousins qui reçoivent la terre
s'en désintéressent, se déchar~ent l'un sur l'autre,
et de toute façon habitent lOIn, en Rhénanie. En
1747 la grande cense seigneuriale est de nouveau
en ruines, abandonnée. Au moins Haveluy, et c'est
essentiel, vit-il en paix depuis toute une géné-
ration, c'est une grande rareté ici. L'absence de
référence constante, directe, à un seigneur, doit
aussi marquer les mentalités. Cela laisse plus de
marge à la gestion quotidienne par le curé et la
communauté, plus d'influence à la bourgeoisie
valenciennoise chez qui se recrute en général le
bailli, plus d'autorité aussi à l'administration point
trop éloignée de la subdélégation de Bouchain. Le
6patronage de la paroisse appartient au chapitre de
chanoinesses nobles de Denain, qui reçoit la dîme.
Denain exerce donc une certaine attraction, mais
le chapitre lui aussi connaît des turbulences,
engagé à partir de 1754 dans des procès inter-
minables entre l'abbesse et des chanoinesses pour
la gestion du temporel, ou contre l'abbaye.
d'Hasnon.Tout cela laisse à la paroisse une
relative autonomie de fait.
En 1758 seulement la seigneurie passe en des
mains plus fermes, celles d'abord du magnat
hainuyer de la houiJle Jacques Désandrouins, qui la
cède dès 1760 à son fils Stanislas. On ne peut dire
que celui-ci sera beaucoup plus présent dans
l'horizon haveluynois malS lui, malgré son
caractère dépensier, est un véritable homme
d'affaires. En outre dans les années 1760 les
interventions de l'intendant et du subdélégué se
font plus constantes, plus précises. L'augmentation
des fermages, la hausse des prix ont suscité des
difficultés aux habitants, qui réagissent. Les idées
circulent mieux et plus vite. Des frémissements
d'aspiration au changement sont repérables parmi
la population, sensibles dans ses attitudes reli-
gieuse, culturelle, sociale, démographique. En
1770 l'Escaut, rendu navigable depUis Cambrai,
rapproche encore le village d.e la circulation
générale: pont et écluse sont à Rouvignies,
paroisse toute proche, fief lige mouvant de la
seigneurie d'Haveluy, et l'on voit bien alors une
intensification des échanges entre les deux
villages. En 1768 aussi est arrivé un nouveau curé,
entreprenant et en bonnes relations avec le
seigneur; en 1770 est bénie une église reconstruite,
qui ne garde de ses origines que le clocher de
1619. L'événement, mobilisateur en lui-même, est
surtout symptomatique d'un élan d'entreprise,
d'une volonté de consolidation. Et Haveluy est
toujours en paix, depuis deux générations main-
tenant, ce qui est peut-être une nouveauté absolue.
Pour Désandrouins, dont l'horizon s'étendait du
Boulonnais à l'Autriche, de Bruxelles à Paris,
7même s'il résidait parfois à Fresnes et à Valen-
ciennes, Haveluy était une propriété bien
dérisoire. La gestion de la Compagnie des Mines
d'Anzin ou celle de ses biens vers Charleroi et la
Fagne était évidemment autrement prenante.
Néanmoins, vers 1780, et peut-être à l'occasion du
relief de dénombrement qu'il doit présenter à
l'avènement de Louis XVI, lui ou ses officiers
s'avisent de l'intérêt de gérer de plus près cette
obscure possession. Le seigneur offre des baux
emphytéotiques, occasion vite saisie par des
artisans qui ainsi colonisent de nouveaux axes de
peuplement, agrandissent le village - qui avait
besoin d'espace - et se voient incités à une
meilleure mise en valeur agricole. De 1781 à
1784, pendant que sont accordés ces baux, se
succèdent un nouveau dénombrement, l'élaboration
d'un autre plan-terrier, le renouvellement des
cartulaires. En 1787 Désandrouins vint peut-être
même - et ce fut dans ce cas sans doute la seule
fois - à Haveluy, pour assister à la bénédiction de
nouvelles cloches qu'il avait offertes.Bien sûr cette
attention nouvelle signifie aussi examen des
obligations des censitaires, contrôle des arriérés,
questions sur les droits seigneuriaux oubliés. A
l'échelle d'Haveluy on assiste ainsi à un renouveau
d'intérêt des possédants pour les droits féodaux, au
durcissement parfois qualifié de "réaction féodalell.
Nous sommes mal rensei~nés sur les sentiments
des Haveluynois à cet egard, les cahiers de
doléances de 1789, notamment, n'ayant pas été
conservés. Néanmoins l'impression qui prévaut à
propos de l'attitude du village envers les événe-
ments de 1789 est celle d'une grande placidité.
Haveluy suit les événements, sans réaction bien
identifiable. Il faut attendre 1790 et surtout 1791
pour que les esprits s'échauffent. Ce qui fait réagir
est la politique religieuse. Je n'irai pas jusqu'à
prétendre que les Haveluynois sont choqués dans
leur foi par le serment imposé au clergé ou par
l'institution d'un clergé constitutionnel. D'une part
à Haveluy aussi les attitudes envers l'Eglise
8chan~ent, d'autre part il est bien difficile de sonder
la realité des convictions intimes. Mais ce qui
paraît avéré, c'est que les paroissiens se voient
imposé un bouleversement de leur société, de leur
culture, au sein desquelles le curé, dans ses droits,
usages et devoirs, est une composante essentielle.
Bien entendu ce bouleversement s'accompagne de
la désorganisation de l'assistance communautaire,
et de celle de l'école. Des individualités, par con-
viction ou par opportunisme, émergent dans
l'horizon {Jolitique, ou plutôt même créent un hori-
zon politIque, en suscitant un clivage d'origine
inédite qUI se superpose aux divisions tradition~
nelles. C'est sans doute cela, beaucoup, surtout, qui
trouble les esprits. L'année 1792 est mauvaise: le
curé constitutionnel ne parvient pas à convaincre
la population et fuit, le curé "légitime" ne peut
continuer son activité clandestine et est expulsé. La
religion persécutée se réduit pour les uns aux actes
vitaux - baptême, mariage, sépulture - que l'on
s'efforce d'obtenir aux alentours de prêtres ou de
religieux clandestins; pour les autres, parée du
martyre, elle devient un ferment de conscience
politique et quelques-uns se convainquent de son
Inutilité. Ce n'est plus la paix à Haveluy.
Ce l'est d'autant moins que le villa~e est de plus
en plus proche des opérations militaIres. Et de fin
mai 1793 à fin juin 1794 Haveluy est occupé par
les Autrichiens victorieux. Tous ces occupants ne
sont pas perçus comme des étrangers, beaucout>
sont de quasi voisins, originaires des Pays-Bas a
une trentaine de kilomètres. En fait Haveluy fait
plus que tolérer cette occupation; le curé revient,
les habitants collaborent avec les autorités alliées.
C'est le retour de l'Ancien Régime et surtout, ce
qui a plus de sens ici, c'est le retour à l'ordre
traditionnel. Mais ce retour n'est pas la paix, la
guerre continue, la disette règne, des occupants
sont toujours une charge. Et les prises de position
antérieures pèsent, même si règne un apparent
oubli par souci de tranquillité. A la fin de l'été
1794, c'est un nouveau bouleversement. Le curé
9s'enfuit une fois de plus; quelques censiers sont
emprisonnés un temps à Valenciennes pour avoir
collaboré avec l'ennemi, d'autres émigrent. La
. mise en vente des biens des émigrés autorise la
revanche des prétendus "patriotes". Il y a des rixes,
des pillages. l'église est transformée en grange, on
fait messe clandestinement dans une autre grange;
les cloches sont brisées, les ornements menacés,
l'église vendue. Les impôts et les réquisitions
militaires pleuvent. Haveluy, qui n'a pas connu la
Terreur, connaît des années terribles de 1794 à
1797. L'excès même des événements fatigue les
prises de position des uns et des autres. Rien n'est
oublié certes, on sait qui a battu du blé dans
l'église, on sait qui a émigré un temps, et cela
resurgira de temps à autre. Mais tous sont las des
injonctions du pouvoir, de ses exigences d'ailleurs
parfois contradictoires. Haveluy est trop loin des
centres de décision ou de réflexion pour inter-
préter les événements autrement qu'à l'aune de
leur impact sur son horizon quotidien. Haveluy fait
donc corps pour souhaiter la tranquillité au moins,
la paix si possible. La prise du pouvoir par
Bonaparte va dans ce sens. En 1800, à Haveluy, on
se soucie de faire rentrer dans le rang à la fois les
"patriotes", en leur raRpelant quelques dangereuses
indélicatesses, et les' émigrés", en leur donnant des
certificats de bon comportement et de mauvaise
santé! En ce sens, la politique à Haveluy n'est pas
si éloignée de celle à laquelle on pense alors à
Paris...
1.2. le profil socio-économique
Haveluy n'est pas très bien doté. Sa situation près
de la frontière naturelle qu'a longtemps constitué
l'Escaut, puis de la frontière très artifIcielle avec
les Pays-Bas a d'abord rendu la sécurité précaire.
La situation par rapport aux grands axes de
communication n'est pas très bonne non plus. Il
semble qu'un temps le village ait correspondu à un
carrefour. Une vieille route entre Douai et
10Valenciennes avait suscité la plantation d'un arbre
repère - un tilleul -, l'érection d'une croix, sans
doute commémorative, et l'installation d'un
cabaret, le tout au sud du village, en-Haut, sur la
craie. Le cabaret, attesté déjà au XVlème siècle
(il existe encore) était implanté au croisement de
cette voie avec un autre axe, nord-sud celui-là,
dont la vocation était la circulation entre
Saint-Amand et Hasnon d'une part, Denain d'autre
part, pour notamment le transport, à baudet, du
bois de Wall ers vers Denain, voire quelques
échanges entre la Scarpe et l'Escaut. L'un et l'autre
axes ont perdu leur intérêt au début du siècle. Le
village, primitivement localisé par l'axe nord-sud,
n'a pas été reconstruit exactement au même
endroit après 1712. Plus précisément la partie
située à l'ouest de cet axe a considérablement été
réduite. Du plateau l'attraction s'est portée vers les
très anciennes censes situées à l'est, en-Bas, dans la
zone marécageuse. Le marais, à Haveluy~ c'est la
terre, l'argile, l'eau, le bois, les pâturages
communautaires, toutes ressources essentielles. Le
plateau, ce sont des champs sans doute moins
découverts qu'aujourd'hui mais tout de même assez
dénudés. Ces champs ont été site de bataille, les
Français y ont construit des retranchements, un
fortin; à la fin des années 1710 il y a là beaucoup
de travail pour remettre en culture. Il y a bien
aussi une carrière mais on ne voit pas que ses
pierres aient eu autant d'intérêt que l'argile à
briques du marais. Le terroir d'Haveluy est donc
composite: au sud-ouest à 40m d'altitude des
champs un peu secs, au nord-est, une vingtaine de
mètres plus bas, une dépression marécageuse, une
source, des viviers, un peu de bois, une zone bien
verte. Mais Haveluy jouit médiocrement de cette
complémentarité. Les terres d'en-Haut sont de
qualité moyenne et ne donnent pas de grosses
récoltes céréalières, les terres d'en-Bas ne sont pas
très étendues et sont sujettes aux inondations.
Haveluy ne semble pas produire assez de céréales
pour sa consommation mais en outre n'a pas de
11spécialité comme les villages plus proches de la
Scarpe, plus verts, qui ont pu insister sur l'élevage,
la culture du lin ou du colza, l'exploitation de la
tourbe. Le bois ne suffit pas non plus aux besoins
du village. Les Haveluynois font donc un peu tout
ce qu'ils peuvent sans pouvoir donner à leur terroir
une orientation bien définie, sans parvenir non
plus à la prospérité. Les villages alentour ont un
caractère plus affirmé. Au nord Wallers profite
des bois et de leur humidité, Hélesmes exploite ses
larges zones marécageuses et a plus de terres
céréalières qu'Haveluy. A l'ouest, Escaudain est
une grosse paroisse de plateau. Au sud,Denain,
Wavrechain, Rouvignies et Haulchin profitent de
la grand-route et de l'Escaut, bénéficient aussi de
la présence des chanoinesses. A l'est Bellaing et
Oisy, pas très bien dotés eux non plus, trouvent du
moins souvent avantageux d'être plus proches de
Valenciennes. Cependant Haveluy hesite entre
agriculture et élevage, et ses relations avec les
paroisses voisines fluctuent au gré de l'activité
dominante du moment.
L'habitat est concentré sur une dizaine de rues, au
contact des deux faciès du terroir. Il y a ainsi des
rues hautes et des rues basses, si peu sensible que
soit la déniveUation. Le centre de gravité du
peuplement se déplace toutefois progressivement
vers le sud-ouest, vers le plateau, vers Denain. Des
censiers sont longtemps les seuls occupants
d'en-Bas, même si certains d'entre eux habitent
plus haut. Trois censes dominent la vie sociale et
économique. La grande cense seigneuriale en-Bas,
pourvue d'une motte, est manifestement d'origine
médiévale. Un éclissement ancien, antérieur au
XVlème siècle, a transformé une grange au nord,
au-delà d'un vivier, en une autre cense, siège d'un
fief, dite la cense de Meaux. La troisième grande
cense peut-elle être antérieure? Elle est en tout
cas appelée la vieille cense, et située au sud de
l'église, sur la rue de la Croix, axe nord-sud.Peu à
peu cinq autres censes moins importantes sont
apparues, toujours préférentiellement au nord ou
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13au nord-est, au plus près possible du village et du
marais. Avec l'église les censes sont les pnncipaux
marqueurs du territoire. Le reste du village est
partagé entre une trentaine de tenures, peu à peu
divisées pour faire face à l'augmentation de la
population (plus de 90 foyers à la fin du siècle).
L'habitat s'est donc densifIé et, à partir de 1780,
s'est même dilaté dans plusieurs dIrections par le
peuplement des rues des Berceaux, du Bas-riez,
Notre Dame, de Denain et de Valenciennes,
véritables fronts pionniers. A la périphérie de ce
noyau des jardins enclos séparent l'habitat des
champs au nord, à l'ouest et au sud; à l'est l'habitat
des censiers est plus épars, dans un environnement
boisé qui conduit au marais.
évolution du poids des catéqories
censiers~40
\ 20 JI :~=~::~~ers
o
/50 /80 /1800
Les censiers comptent de moins en moins
relativement à l'ensemble de la population. Eux et
leurs familles représentent un quart de la
population au début du siècle, un peu moins d'un
dixième à la fin. En fait leur proportion décroît
très régulièrement jusqu'en 1770 mais remonte
légèrement vers 1780/1782 au moment de la
reprise en mains seigneuriale. Arrivent alors en
gendres de jeunes censiers venus d'Erre et d'Oisy
qui vont bousculer la routine des familles
installées. L'un d'eux sera même le chef "révo-
lutionnaire", dans la mesure de cet épithète ici.
Plus fluctuante est la proportion des bergers,
caté80rie originale à plus d'un titre, mais que nous
consIdérons ici surtout comme indice de l'évolution
pour l'élevage. L'élevage ovin est une vieille
tradition à Haveluy. La planche des ALbums de
Croy (1) consacrée au village en 1601 ne ment pas
14qui montre des moutons paître aux abords immé-
diats. La proportion de bergers augl11ente après
1720, le marais ayant été moins affecté par la
guerre que les champs. Mais elle subit une chute
très marquée entre 1760 et 1780, comme si
l'élevage passait alors au second plan. De fait,
c'est en 1765 que l'intendant cherche à inciter
Haveluy à se débarrasser de ses structures
communautaires, arguant du faible rendement du
marais. Et les bribes de statistiques recueillies à la
subdélégation de Bouchain (2) laissent supposer
qu'entre la fin des années 50 et le début des
années 70 la production céréalière a été en
progrès sensible. Il est donc possible qu'autour de
1770, période charnière à Haveluy à bien des
égards, il y ait eu une amélioration des rendements
agraires, amélioration sensible aussi ailleurs et
responsable, comme nous l'avons signalé, d'une
augmentation des fermages et d'une hausse des
prix. Toutefois, à partir de 1780, on voit appa-
raître de nouveaux bergers qui semblent cette fois
être moins les employés des censiers ou de la
communauté que de petits entrepreneurs auto-
nomes, se disant d'ailleurs parfois "marchands de
moutons". Cette double évolution des censiers et
des bergers laisse donc supposer qu'à partir de
1780 l'exploitation agricole et pastorale du terroir
est plus équilibrée, ce qui ne signifie pas qu'elle
soit satisfaIsante. L'augmentation de la population
est telle, en tout cas, que la demande locale est
forte.
Ce n'est pas parmi les exploitants agricoles et
leurs employés qu'il faut chercher le plus de
changement. La masse des manouvriers ou
journaliers, appelés ouvriers à la toute fin du
siècle, reste à peu près constante à 53/51% de la
population (avec les familles). L'adaptation
d'Haveluy au temps qui passe et au changement se
mesure plus dans l'évolution du nombre et de la
qualité des artisans. Certes ceux-ci sont-ils toujours
des artisans ruraux, toujours hommes de la terre
autant ou presqu'autant qu'hommes de métier,
15hommes d'état comme on dit ici. Mais d'abord,
globalement, leur part dans la po{>ulation double
au cours du siècle, passant de 22 a 40% environ.
Ce doublement a des causes et des effets fort
importants. Parmi les artisans on peut effectuer
une discrimination selon les activités. Au début du
siècle, en dehors des bergers, qui ne sont des
artisans que sous certains aspects, on ne voit
presque que les maréchaux indispensables à l'en-
tretien du matériel agricole. Les autres activités
nécessaires sont exercées par des manouvriers,
insuffisamment spécialisés pour être souvent
enregistrés sous un nom de métier. A partir des
années 1730 la diversification apparaît dans les
registres: il y a des métiers tournés vers les
besoins de la consommation (boissons, vêtements),
des métiers d'entretien (maréchaux, charrons) et
des du bâtiment (couvreurs, charpentiers).
Ces derniers doublent en proportion dans les
années 50. Une légère chute entre 1761 et 1770
n'empêche pas une progression constante jusqu'à
la fin du siècle, soutenue en particulier par
l'apparition de maçons, d'abord venus de
l'extérieur, puis recrutés sur place. Les maçons sont
particulièrement en vue autour de 1780, quand
apparaissent de nouvelles rues. Le gonflement de
cette catégorie d'artisans est évidemment induit
par l'augmentation de la population et la nécessité
d'a~randir ou de construITe des maisons. La
crOIssance démographique, ici, a déterminé la
diversification et une croissance économiques. Les
activités d'entretien ou liées aux transports ont une
évolution plus désordonnée. Elles chutent grave-
ment de 1750 à 1770 et progressent ensuite
régulièrement à partir de 1775. A la fin du siècle
apparaît même un métier aussi spécialisé que
celui de bourrelier. Inverse est l'évolution du
nombre des cordonniers, savetiers, tailleurs d'une
part, cabaretiers, brasseurs, tonneliers d'autre part.
Ces métiers connaissent un grand essor de 1760 à
1780,au moment même où le trouble est grand
dans les esprits, où la tentation du changement est
16marquée et où on hésite sur les solutions pour
. l'économie locale. Tout se passe donc comme si, à
ce moment, le souci du confort avait été pro-
portionnellement plus marqué. Et ce n'est sans
doute pas un hasard si, apres une chute dans les
années 1780, ces métiers reprennent de l'im-
portance lors de la Révolution. Vers 1790
prolifèrent - relativement! - les tentatives d'ouvrir
des cabarets, en 1795 un Haveluynois est assez
audacieux pour s'intituler horloger (!) et en 1796
un autre est sans vergogne enregistré comme
"joueur de violon". Cela ne signifie sans doute pas
qu'Haveluy puisse vraiment songer au superflu,
mais cela montre que la tentation de la futilité
peut désormais exister. C'est, d'une certaine
manière, l'indice d'un progrès. En tout cas, à la fin
du siècle, les artisans sont plus nombreux et la
répartition de leurs activités a changé. A ce
moment l'activité de construction correspond à ce
qu'était le poids total de l'artisanat au début du
siècle.
part des divers artisanats
en % des chefs de foyers
cons omm.
:;, entr. Itransp.
bâtimenti~~
0-
/50 180 /1800
Ce gonflement de l'artisanat et le poids im-
portant en son sein des métiers à technicité
supérieure (il est plus difficile d'être charpentier,
maçon ou charron que d'être cabaretier ou même
cordonnier) ont des effets sensibles sur les men-
talités. L'apprentissage - formel ou non - ou le
recrutement à l'extérieur ouvrent les horizons. Le
berger, le tailleur, le cordonnier sont largement
des ambulants, qui travaillent au domicile de leurs
clients ou transhument. Les artisans techniciens du
bois ou du fer, notamment, ont un atelier, restent
au contact quotidien de leur famille. Même s'ils
17gardent des terres ou investissent leurs gains lors
des négociations de baux vers 1780, leurs res-
sources sont plus diversifiées, leurs stratégies
familiales changent. Ils sont souvent aussi plus
instruits. Les artisans deviennent à Haveluy les
acteurs du changement social, culturel, religieux.
Ils tissent en.tre eux des relations qui n'ont plus
pour modèle ultime l'état de censier, mais ils
peuvent prétendre parfois s'allier à ces censiers. A
la fin du siècle on peut considérer une échelle
relative de l'aisance à Haveluy. A l'exception de
quelques cas particuliers la situation est à peu près
la suivante, si on la rapporte aux niveaux d'im-
position:
- 20% sont à l'aise: les censiers et un quart des
artisans
- 20% ont des ressources correctes: la moitié des
artisans
- 60% ont des difficultés: le reste des artisans et
les manouvriers.
On n'osera pas trop employer les termes "classe
moyenne", dotés aujourd'hui de connotations très
précises. Mais il n'en demeure pas moins que la
confrontation n'est {>lus réduite à une coexistence
entre quelques censIers omnipotents et une masse
de manouvriers dépendants. Et la Révolution a été
propice à cette évolution. En 1788 parmi les
Imposés à la capitation et aux vingtièmes le
premier décile est composé uniquement de
censiers, en 1796 pour le paiement de l'emprunt
forcé trois artisans se sont joints à sept censiers et
c'est à un brasseur - "patriote" - qu'appartient le
plus groscapitaI.
1.3. les relations sociales
Les artisans étaient les seuls, hors les censiers, à
disposer de quelques liquidités. En 1770, lors de
l'inauguration de la nouvelle église, à l'occasion de
l'adjudication des places du choeur (premier rang
de la nef, en fait), sur les 15 habitants capables
d'avancer de 300 à 500 livres on avait vu se mêler
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