Badinages dans un massacre

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L'auteur, natif du Calvados, sortait de l'adolescence quand eut lieu le débarquement en Normandie. En douze récits il restitue les impressions que lui a laissées cet événement. Les civils normands pris entre le marteau et l'enclume y ont subi le contrecoup de combats acharnés. Le nombre de leurs tués et de leurs blessés dépassa sensiblement, le 6 juin 1944, celui des troupes alliées et allemandes. Personne n'en fait état. Aucun homme politique d'importance ne s'est apitoyé sur eux depuis soixante ans. L'Histoire est passée sur leurs vies et sur leurs morts, sans les regarder.
Publié le : jeudi 1 juillet 2004
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EAN13 : 9782296363021
Nombre de pages : 280
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BADINAGES DANS UN MASSACRE

@L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-6584-X E~:9782747565844

Charles Delamare

BADINAGES DANS UN MASSACRE
Normandie 1944

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 102 L Torino 4 ITALIE

Ce recueil de nouvelles a reçu le grand prix des écrivains normands, le prix Gustave Flaubert. Il a été décerné par la Société des Ecrivains Normands à l'Hôtel de Ville du Havre, à la fin de l'année 2000.

A tous ceux qui, dans la bataille de Normandie, perdirent leur vie.

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Table des matières

Pages

Un beau coup de fusil Sie kommen ! Le château de la Princesse Par Saint George! Par Saint Gatien L'aIDant de la Saint-Jean L'Américain Le vrai vainqueur Sept vaches et un auteur Le bruit doux de la mer Le portrait d' A.H. Nos gens

13 21 39 55 69 87 125 143 163 189 215 259

Les mots étrangers sont suivis d'un astérisque. Leur traduction se trouve en bas de page, précédée des abréviations suivantes:

all. : ang.: esp.: fl. : h. :

allemand anglais espagnol flamand hébreu

ital.: lat. : nor.: yd.:

italien latin normand yddish

Préface
La commémoration en 1994 du cinquantenaire du débarquement en Normandie m'avait affligé. Non que l'hommage rendu aux jeunes gens qui traversèrent la mer pour rendre la liberté à notre patrie et à l'Europe fut immérité. Au contraire, nous leur devons une reconnaissance durable pour avoir risqué leur vie, et pour beaucoup d'entre eux pour l'avoir perdue, dans et pour un pays qui n'était pas le leur. Mon amertume avait une autre cause. L'organisation impeccable des cérémonies enserra celles-ci dans une glaciale démonstration de savoir- faire administratif: drapeaux flottant à tous les vents, discours patriotiques, congratulations interalliées, flonflons militaires, agitation d'importants et d'officiels. Les indigènes, eux, furent pour la plupart tenus à l'écart par de stricts ban-ages de gendarmes derrière une sorte de petit mur de l'Atlantique. Au cours de cette grandiose et creuse célébration la population locale ne recueillit aucun témoignage crédible de sympathie, ou même d'intérêt, de la part du président de la République, du Premier ministre, du gouvernement, des Autorités constituées, et ce qui est beaucoup plus important de nos jours, des commentateurs de la télévision. Cette indifférence au sort des civils tient au fait que leur participation aux combats aussi peu spontanée que celle de la plupart des militaires des deux bords, a revêtu un caractère bien m.oins spectaculaire que chez ces derniers. Elle fut piteuse et pitoyable, douloureuse et honteuse.

J'espère que le soixantième anniversaire réparera cet oubli. Il semble qu'un effort dans ce sens soit accompli. Mais comme je n'ai qu'une confiance limitée dans le jugement et le sentiment des maîtres de nos grandes cérémonies commémoratives, je me suis permis de jeter sur le papier les quelques histoires qui suivent. Elles proviennent d'une inspiration bien différente. Elles se distinguent aussi des centaines de témoignages, fort émouvants, recueillis sur les massacres qui ont accompagné la bataille. Il s'agit ici de littérature. Ce terme paraît presque inconvenant lorsqu'on le rapporte à la cruauté de la guerre. Mais avant que les derniers témoins des drames réels disparaissent, il n'est pas inutile que certains d'entre eux fassent état à leur sujet d'une réminiscence synthétique, d'une reviviscence symbolique. Bientôt ces événements de chair et de sang se seront desséchés. Ils ne feront que l'objet d'une approche universitaire et historique; des sujets de thèse ou des exercices de l'Ecole de guerre. Dans mes récits ils empoignent des individus, en général de peu d'envergure, oubliés dans les descriptions stratégiques aussi bien que dans les festivités officielles. Des pauvres gens dont il n'est guère correct de faire croire qu'ils ont existé! Les Américains ont été les seuls jusqu'ici à traiter le massacre par un procédé de type littéraire. En utilisant leur industrie cinématographique aussi puissante que leur aviation, ils ont exprimé à travers des caractères fictifs l'héroïsme et le sacrifice de leurs soldats. Ceux-ci ont été soustraits à l'oubli grâce au pouvoir d'évocation de films comme "Le jour le plus long" ou "Il faut sauver le soldat Ryan". La réussite de cette élaboration littéraire ne doit cependant pas dissimuler le fait qu'assez légitimement les

II

réalisateurs d'Hollywood se soient surtout attachés à la glorification de leur armée. Il en résulte que dans la mémoire collective des Européens (et des autres) de larges pans de la réalité ne sont pas conservés, sont en voie de disparition. Ainsi, parmi beaucoup d'autres oublis, on peut citer:

-

Les Britanniques au moins aussi présents que les Américains. Ils firent le débarquement, mais pas de film! - Les Soviétiques, incorporés plus ou moins volontairement dans la Wehrmacht. Le 6 juin ils étaient tout de même cent fois plus nombreux (18000) que les Français (177) ; - L'Etat-major allemand qui, heureusement pour les Alliés, ne comprit pas pendant deux ou trois jours qu'il s'agissait vraiment de l'ouverture du deuxième front en Normandie; - Et les civils français! Ils apparaissent furtivement comme des figurants sans importance. Des figurants qui n'ont pas de figure! Personne ne relève dans ces films que les Normands ont déploré davantage de tués et de blessés le jour du débarquement que l'armée américaine. Ils comptent pour du beurre d'Isigny ! Certes il était plus glorieux d'escalader les falaises de Vierville que de se faire écraser sous les ruines à Caen ou rôtir vivant à Lisieux!

Pour corriger la raideur historique qui résulte de commémorations de plus en plus imprégnées de la vulgate hollywoodienne, il n'a pas semblé déraisonnable de présenter ces quelques récits qui feront l'effet d'une incongruité au milieu de la terreur que la guerre engendrait

ill

chez les individus qui y étaient soumis. De quelque nationalité, de quelque grade qu'ils fussent, à quelque classe sociale qu'ils aient appartenu, ils se sentirent abandonnés à leur destin, seuls dans leur angoisse, face à la souffrance, au désespoir, à la mort. En même temps leur amour de la vie se manifestait souvent en des badinages que les porte-parole patentés de la solennité historique et de la bienséance nationale réprouveront certainement. Que le lecteur ne s'attache pas à ces préjugés! Qu'il s'apprête à descendre dans cet enfer oublié avec le même sentiment que celui qui a écrit ces nouvelles en se disant qu'il était bien dur de dire ce qu'il en était!

IV

Un beau coup defusll
Après mûre réflexion, il avait remis l'opération de la nuit du 5 juin à celle du 6 juin. TIavait fourbi et refourbi son armement. Il avait réexaminé toutes les données: la minute à laquelle se levait la lune, le sens prévisible du vent, le comportement habituel de l'adversaire, les différents angles de tir, l'approvisionnement en munitions. Le moment était arrivé! A minuit vingt deux minutes, ce 6 juin 1944, LedouetTaillefer* déclencha son action. Il poussa doucement la fenêtre de sa chambre, au troisième étage du 52, rue Bosnières à Caen. Au sommet du toit de la maison d'en face, il distinguait la silhouette de son adversaire. Elle se détachait sur le ciel qu'éclairait la lune montante. Depuis trois semaines, à cette même heure, le grand chat noir commençait à miauler. Minute par minute il lui arrachait ce privilège légitime du Nonnand : un sommeil profond comme un puits. Les démarches auprès des voisins s'étaient révélées inutiles. Personne ne revendiquait la propriété de l'animal. Pas même Mme Brissaud qui nourrissait sur sa carte de ravitaillement au moins trois ou quatre congénères du chanteur nocturne. Ledouet- Taillefer allait jusqu'à la soupçonner d'acheter au marché noir des bas morceaux de viande qu'elle distribuait avec grand succès, trois fois par semaine aux félidés, ses chéris. Pas même le Père Harel, retiré de la gendarmerie, dont l'antipathie pour les animaux errants était oblitérée par une méfiance bougonne à l'égard de tous les hominidés du voisinage. Ces derniers ne déclaraient nullement souffrir du vacarme et des troubles de sommeil qu'occasionnait le monstre noir. Quand le jeune homme rouquin se plaignait des miaulements déchirants tombant du faîte
* nor. : forgeron. L'équivalent Eisenhower. allemand est Eisenhauer, américanisé en

du 51 de la rue Bosnières, ils répondaient que, eux, en avaient assez des vrombissements nocturnes des avions, de plus en plus bruyants depuis Pâques, mais pas du chat. Ils ne remarquaient rien. Ils fi' entendaient rien. Aux questions de Ledouet- Taillefer, ils opposaient un silence sceptique. Quand il tournait les talons, leur commentaire se faisait acide et loquace:
« Pour sûr, il fallait n'être pas bien sommeilleux pour se

faire du mauvais sang à propos d'une méchante petite bête qui ne devait guère avoir de voix, avec le peu qu'elle recevait à man-

ger, par ces temps de restrictions » commenta la femme de
ménage de Mme Brissaud. La puissante dame du dessous remarqua: « Un grand gars comme lui aurait bien besoin d'une femme. Qu'est-ce que je devrais dire, moi, sur le bruit que je dois supporter tous les vendredis après-midi. Si c'est pas une honte! Une femme de prisonnier! Sa collègue de bureau! Elle vient étudier les dossiers brûlants avec lui, à ce qu'il paraît ». Ledouet- Taillefer avait décidé de régler le problème par ses propres moyens. Selon le Code civil une bête sans propriétaire n'est qu'un gibier. Il n'était pas facile de tuer un chat sous l'occupation allemande. Il fallait d'abord récupérer le fusil de chasse qu'en août 1940 il avait dissimulé dans la cahute située au fond du jardin, dans l'arrière-cour de l'immeuble. Malgré l'ordre de réquisition de toutes les armes possibles et imaginables affiché sur les murs de la ville, assorti de menaces grandiloquentes en allemand et en français, il avait bricolé une cachette, la nuit, sous le toit de la cabane où l'on rangeait autrefois les outils de jardinage. Elle n'était plus utilisée depuis que l'immeuble avait perdu son statut de maison particulière. n n'allait pas remettre à la mairie le Saint-Etienne 34 de la Manufacture d'armes à double canon horizontal, calibre 12, que son père lui avait offert en juillet 1938 quand il eut passé son baccalauréat, avec Mention Assez

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Bien s'il vous plaît. La famille de l'huissier de la rue des Cordeliers à Vire avait étudié avec soin Le Chasseur français pour choisir le modèle le plus approprié aux débuts cynégétiques du nouveau bachelier. Sur indication de son plus jeune fils Jacques, l'officier ministériel pointilleux et économe avait dirigé son choix sur l'arme que Ledouet-Taillefertenait à nouveau entre les mains. TIen avait fait rapidement usage dès qu'il eût obtenu son permis de chasse. Il l'avait immédiatement essayée dans les bois de Saint-Sever, à côté de la ville, dont il était originaire. La saison d'automne avait été exaltante. De Sourdeval à Villedieu-IesPoêles il avait tué des perdreaux, des faisans, des lièvres et, bonheur suprême, des bécasses sur les bords de la Sée. Il avait acquis, à mesure qu'il brûlait ses cartouches, l'assurance des hommes qui comptent et qui chassent. Il n'hésita pas une minute à enfreindre les ordres des autorités d'occupation, bien qu'il eût commencé à peu près au même moment une brillante carrière au service de l'Etat, qui lui enjoignait le contraire. TIavait été nommé à la régie des impôts indirects à Caen. Depuis un an, il était en charge de la délivrance des congés, des passavants et des acquits à caution pour l'expédition de l'alcool, essentiellement du calvados. En raison de la fraude intensive qui se paraît à cette époque d'un vêtement patriotique, il n'était pas surchargé de travail. Il disposa de tout le temps nécessaire pour remettre en état son fusil et pour sélectionner les cartouches correspondant à son dessein. Il avait écarté dans son esprit toute crainte à l'égard des autorités d'occupation. Le bruit qu'il ferait en tirant passerait inaperçu au milieu de ceux de la Flak, la DCA allemande*. Après quelques hésitations et mûres réflexions il choisit du 4. Une munition puissante. Il avait d'abord pensé à du 6, plus en rapport avec le poids de son client. Mais d'après ce qu'on disait sur les chats, un gibier qu'il n'avait jamais chassé, et les sept vies dont ils disposent, cette solution lui parut la mieux adaptée. Malheureusement les

* all. : Flak : Fliegerabwehrkanone. DCA: Défense Contre Avions.

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cartouches retenues avaient souffert de l'humidité. Pour les sécher, il avait remis d'un jour sa difficile entreprise. Il dissimula l'arme et son approvisionnement dans la grande valise blanccrème qu'il emportait dans l' autocar, des «Rapides de Nonnandie », tous les samedis, en allant visiter sa famille. TIla remplissait en semaine de son linge sale. Arrivé chez ses parents, celui-ci serait lavé, repassé, plié et restitué impeccable huit jours après par Mme Lacherais, la femme de ménage officiant à la maison paternelle depuis vingt ans. Après avoir glissé une cartouche dans chacun des deux tubes de son 5t-Etienne 34, Ledouet- Tailleferhésita une minute.. Il s'avança avec précaution vers la fenêtre. Le bourdonnement incessant des avions, ponctué de coups de canon lorsqu'ils approchaient de l'aérodrome de Carpiquet, n'allait-il pas effrayer le chat? 5aurait-ille mettre en joue calmement après avoir respiré une bonne fois? TIen avait l'habitude lorsqu'il avait le plaisir de tirer en série les lapins dans la plaine de Caen avant qu'il ne fût mobilisé pour quinze jours en mai 1940. Aurait-il perdu la main et l' œil? Il avait ressenti une telle joie en remontant son arme qu'il ne doutait pas d'avoir conservé les réflexes d'une saine activité cynégétique. Son hésitation se dissipa. Le ballet aérien devenait de plus en plus bruyant, assourdissant, entêtant. « Qu'est -ce qu'ils ont cette nuit? » se demanda Ledouet- Taillefer. Il eut un mouvement d'indulgence, peu habituel chez un agent du fisc, pour ses voisins. Les miaulements, tout aigus qu'ils fussent, n'atteignaient pas en intensité sonore, ni en persistance prolongée, loin de là, le grondement des moteurs suspendus au-dessus de leurs têtes. On pouvait croire, quand on se décourageait, qu'ils ne s'arrêteraient jamais de remplir la nuit. La défense antiaérienne allemande, la Flak, se faisait encore plus offensive et contribuait au tapage. Aux déchirements des pièces de 88 se superposaient en contrepoint les machines à coudre des mitrailleuses lourdes. Soudain des fusées éclairantes, lancées du ciel, vinrent sculpter de leur lumière déca-

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pante les toits de la ville. Ledouet- Taillefer distingua la silhouette de son adversaire effronté sur la maison d'en face. Sa colère le submergea. Sans précaution, il ouvrit la fenêtre à deux battants, respira et tira une cartouche. Son coup de fusil roula comme un tonnerre. Non. Comme cent tonnerres par tout l'horizon. Celui-ci prit feu bien au-delà de la rue Bosnières, bien au-delà du Jardin des Plantes, beaucoup plus loin encore vers l'ouest, comme si le soleil par une aberration mythologique avait inversé son cours et se levait triomphant, à minuit et demi, à l'endroit même où il s'était couché réglementairement.
« Pour un coup de fusil, c'est un beau coup de fusil! »

murmura Ledouet- Taillefer à moitié satisfait, à moitié stupéfait.

Des langues de feu léchaient goulûment les bords de la nuit. Des roulements retentissaient, empiétaient l'un sur l'autre, comme si des baniques énormes s'entrechoquaient au milieu des nuages. Ceux-ci n'avaient pas été dissipés par ce charivari. Ils avaient pris de bonnes couleurs. Ils reflétaient sur leurs ventres rebondis des lueurs flageolantes, des rougeoiements transitoires, de brefs éclatements verdâtres. « J'aurais pas dû choisir du 4 », déclara LedouetTaillefer, sans conviction. Son regard restait collé à l'horizon. Il scrutait le déferlement des lumières harmonisées au tintamarre tantôt violent et proche, tantôt lointain et assourdi qui parvenait
,

à ses oreilles quelques secondes après que ses yeux eussent été
vrillés par un éclat subit. Soudain, il aperçut au premier plan du spectacle le grand chat noir, juché sur le faîte de l'immeuble voisin. TIlui tournait le dos en accent circonflexe. Comme lui, avec crainte et tremblement, il inspectait l'horizon à l'ouest. Il en fut touché. D' abord parce que son adversaire était en vie. Il lui pardonnait

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ses cris, si pleins d'harmonie et de douceur, de chaleur humaine et animale, quand on les comparait à la cacophonie impitoyable qui lui remplissait les oreilles et lui vidait l'estomac. Dans le bouleversement incompréhensible en train de s'accomplir, il projetait aussi vers ce vieux compagnon des nuits sans sommeil un sentiment de familiarité qui le rassurait un peu.
«

Heureusement que je l'ai manqué, ce pauvre Minou!

»

alla jusqu'à reconnaître l'Inspecteur stagiaire des Contributions Indirectes, mué en chasseur miséricordieux, tel Saint-Hubert après ses apparitions. Des têtes effarées, ébouriffées, terrifiées se dessinaient aux fenêtres de la maison d'en face, quand les lueurs du bombardement se posaient sur sa façade. Il surprit le regard terrorisé d'Odette, l'étudiante en pharmacie, qui fit un signe de croix en entendant un fracas tout proche. Son mouvement fit sortir un sein rond de sa légère chemise de nuit. Elle capta, furieuse, l'indiscrétion de son vis-à-vis, parut rougir et claqua la fenêtre brusquement. Cette présence humaine s'engloutissait dans les ténèbres que faisait régner le couvre-feu, lorsque les éclats et les éclairs changeaient de direction. Personne ne parlait nine criait. Chacun avait compris qu'un événement considérable était en train de s'accomplir. Il les emporterait tous vers un destin iITésistible et monstrueux. Une machine gigantesque où les Caennais allaient être malaxés comme des pommes à cidre dans le pressoir. Heureux d'être bientôt libérés. Anxieux d'être massacrés. Ledouet- Taillefer referma la fenêtre. Elle se mit à trembler de manière saccadée. Il démonta mélancoliquement son Saint-Etienne 34 à double canOD.n le replaça soigneusement au milieu de son linge sale. Il ferma la valise blanc-crème en pesant sur les deux senures.

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« Un beau coup de fusil, on peut pas dire! »

marmonna-

t-il d'un ton sarcastique en se redressant. A la suite d'un ébranlement encore plus furieux qui fit se rouvrir sa fenêtre à deux

battants, il ajouta: « Heureusement que je n'ai pas tiré ma
deuxième cartouche. J'en aurais fait du beau! »

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Sie kommen !l
Au fond de l'abri creusé et bétonné dans la dune de Lucsur-Mer, Otto Balzer, cette nuit du 6 juin, avait eu un sommeil agité ou plutôt une agitation ensommeillée. Depuis minuit et demi, la 3e compagnie de la 716e Infanteriedivision en ligne sur la côte du Calvados avait été l'objet de bombardements aériens incessants, d'une violence encore inconnue à la plupart de ses cibles. Le Feldwebel* Norbert Angel, vieux soldat de 24 ans, dont trois de campagnes en Russie et en Yougoslavie avait surgi de l'extérieur. Envoyé du Ciel ou de l'Enfer? Après avoir rampé jusqu'aux fascines de l'abri il avait déclaré: « Dehors tout est bouleversé. L'air est irrespirable.
Hermann Roth, le capitaine, est tué. Sept camarades sont blessés. »

Le calme était revenu à l'approche de l'aurore. A 5h20,

Otto Balzer, apprenti pâtissier, rhénan et mitrailleur de 1ce classe
s'extirpa de son trou dont il regretta soudain le piètre confort qui lui paraissait pour une fois digne d'un palace. Le cœur serré et les fesses pareillement, il huma l'air du dehors. Il devait prendre son tour de garde derrière sa mitrailleuse, le MG 15** qui lui était imparti. En quelques secondes il parut avoir vieilli de quarante ans. Ses cheveux noirs étaient devenus tout blancs. Sa personne entière ressemblait à un bonhomme de neige, tant elle était couverte d'une poussière blanche ténue. Du casque qu'il venait de coiffer tombait une sorte de précipitation silencieuse. Il toussa. Le résultat de sa prise de contact olfactive avec le monde extérieur ne fut guère plus encourageant. Un sable fin comme de la farine à gâteaux emplit
1TIsanivent. Titre du livre de Paul Carell, pam en allemand en 1961. En français, Édition Robert Lafond. * aIl. : adjudant. ** Maschinengewehr: mitrailleuse. Abréviation: MG, le numéro seul permet de distinguer les divers types, y compris les fusils-mitrailleurs.

son orifice nasal, de là sa bouche, son gosier et Dieu sait encore où il alla se loger. Ses yeux devenaient rouges au contact de cette poudre insinuante et jaunâtre. TItoussa à nouveau, cracha, pleura un peu, bondit d'un cratère de bombe à l'autre, sauta enfin dans sa position de tir « son nid d'hirondelle » comme il disait, après s'être préalablement secoué comme un chien sortant de l'eau. Son assistant, le jeune Kurt Wiesinger, télégraphiste de Leipzig l'avait précédé. A 19 ans, il avait été incorporé dans l'infanterie. TImanquait trop d'ancienneté aux yeux des autorités militaires pour être versé dans les Communications. Il avait déjà nettoyé la mitrailleuse, enlevé le sable qui s'était infiltré partout et mis en place des chapelets de balles. Quand l'arme était en action, elles jaillissaient du canon au rythme de 25 à la seconde. Elles devaient être soigneusement entreposées tout autour du petit blockhaus ainsi que les tubes de rechange. La cadence du feu obligeait de changer ceux-ci assez souvent. Kurt excellait à cet exercice, sans se brûler les doigts. Otto se sentit mieux lorsqu'il fut assis à sa place habituelle. Les bombes n'avaient pas seulement dégagé l'épais nuage de poussière qui commençait enfin à retomber. Elles avaient creusé des entonnoirs dans la dune, dans la plage, partout. L'accès aux fortifications avait été envahi par des coulées de sable, détourné par des amoncellements de terre et de gravier. L'Oberleutnant* Herbert Weinberger avait pris le commandement à la suite de la mort du capitaine Roth. Sous ses ordres la 3e Compagnie s'affairait à rétablir le réseau des boyaux et des tranchées à grands coups de pelle. Tous étaient stupéfaits d'avoir survécu et presque mécontents d'avoir à réparer les dégâts. Pourquoi se presser? Ils s'étaient déjà persuadés que l'orage était passé, que le bombardement subi par eux relevait d'unegesticulation incohérente et erronée des stratèges alliés, incapables d'ébranler le Mur de l'Atlantique

* all. : lieutenant.

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Otto jeta d'abord un coup d'œil sur la plage pas encore

envahie par la mer. Elle était toujours couverte de

«

hérissons

tchèques » et de chevalets en fer, autour desquels les flots en se retirant avaient creusé de petites mares d'eau salée. Les bombes les avaient déplacés et rendus encore plus inextricables.

« Ce ne sera pas facile d'aller se baigner! » murmura
Otto, avec une nuance de regret. La marée montait et recouvrait les bancs de sable en des poussées iITégulières. Les vagues déferlaient avec une force croissante. Le mitrailleur, originaire de Puhlheim, à 10 kIns à l'ouest de la cathédrale de Cologne, avait pris un goût aigu, depuis six mois qu'il était là, à ce contact pennanent avec la mer, inconnue de lui auparavant. Le vent s'était levé. Il balaya d'un coup le brouillard et la poussière. Otto s'emplit les narines des effiuves marins qui lui causaient autant de plaisir qu'autrefois ceux de la pâte en train de lever. Ils lui dégagèrent le nez, la gorge et les bronches qui en avaient fort besoin. Vraiment cela faisait du bien! Une belle journée s'annonçait, pas trop pluvieuse pour une fois. La lueur de l'aube revêtait la crête de la houle d'une pellicule argentée, éclatée en milliers de petits miroirs. « Ah non, c'est pas vrai! » s'écria soudain l'apprenti pâtissier. A l'horizon il distingua, incrédule au début, terrifié une minute après, asphyxié par la surprise, une flotte immense. Bien qu'à moitié paralysé de frousse, il compta 24 destroyers, 14 croiseurs. TIne put dénombrer la nuée d'embarcations diverses, les LCT, les LCI, les LST, LCA2 qui tournaient autour des gros navires ou paraissaient se détacher d'eux comme les œufs de turbot au moment de la ponte. Ces bateaux brutaux, carrés, maf2

ang. : différents types de barges de débarquement.
LCT. Landing LCI. Landing LST. Landing LCA. Landing Craft Tanks Craft Infantry Ship Tanks Craft Assault

23

flus, longs, lourds, pleins à ras bord d'hommes et de matériel sortaient lentement de la nuit; ils s'approchaient insensiblement, inexorablement de lui, Otto Balzer. Peu à peu montaient au-dessus d'eux, comme de gros hannetons, des ballons captifs. TIstissaient une toile invisible pour attraper le.savions de la Luftwaffe* comme des mouches. Cette machine de guerre en mouvement n'avait qu'un but: l'évaser, le désarticuler, le réduire en bouillie. Le saisissement du mitrailleur dura deux bonnes minutes. Son cœur, lui semblait-il, avait chuté dans ses bottes. n redressa sa taille d'un coup, désigna l'horizon de son bras droit et il hurla d'une voix qui était redevenue ferme et puissante :
« Sie kommen ! ». Ses camarades les plus proches l'entendirent

tous, scrutèrent la direction qu'il désignait et comprirent aussitôt, comme lui, ce qui leur arrivait dans la figure. La ligne fragile, parfois brisée, de la 716e Infanteriedivision** ondula sur dix kilomètres à l'appel d'Otto. Son cri se répercuta en une vague rapide. Il passa le relais d'une tranchée à un fortin, d'une casemate à D'nebatterie: « Sie kommen, sie kommen ! » Les Russes des trois bataillons incorporés dans la 716eInfanteriedivision braillaient aussi fort que les autres. L'écho humain de cette exclamation les réconfortait, si bizarre que cela paraisse. TIss'apercevaient que d'autres avaient survécu au bombardement, qu'ils tenaient leur poste et qu'ils pouvaient encote gueuler. Face à l'avalanche qui s'amassait devant eux, ils formeraient un batTage, une chaîne d'entraide comme celle de vigilance qui venait de se révéler en quelques minutes. fis s'affairèrent dans tous les sens, arrachant les filets de camouflage, débouchant la gueule des mortiers et des obusiers, abattant les sentinelles en contreplaqué et tous les leurres qui leur avaient empoisonné la vie pendant des mois. Pour rien! Pour les laisser nus et démunis face aux batteries ennemies qui déjà les arrosaient de projectiles.
* all. : aviationallemande. ** aIl. : divisiond'infanterie.

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Le débarquement, la grande explication sanglante, la bataille décisive de la guerre allait commencer, là, chez eux, sur eux. Le choc leur tombait dessus, implacable. Tous l'avaient compris. Les téléphones de campagne, quand ils fonctionnaient encore, se mirent à crépiter. TIsappelèrent l'état-major de la division, commandée par le général Richter, installé à Caen, impasse Bagatelle. A cet endroit si proche la nouvelle sembla déjà moins évidente. La première décision des trois officiers présents, bien qu'il fût tôt le matin, fut de déplacer par prudence le poste de commandement au nord-est de la ville, à Buron-Crouilly, à l'abri d'une solide canière. Cette précaution prise, le cri d'Otto Balzer fut propulsé vers les plus hautes sphères. Il remonta la filière du Groupe d'années B commandé par Erwin Rommel, parti en permission. TIgrimpajusqu'à l'Etat-Major du maréchal von Rundstedt à Saint-Germain-en-Laye. Vers le milieu de la matinée, il atteignit enfin l'OKW*, le Haut Commandement de la Wehrmacht. Au fur et à mesure qu'elle remontait les échelons, de plus en plus essoufflée la voix d'Otto se délitait, s'amenuisait, perdait consistance et véracité. Lorsqu'elle se fut hissée jusqu'au Führer, encore endormi à Bertschesgaden, la formidable armada qui avait déjà abordé depuis plusieurs heures la côte du Calvados avait pris l'aspect dérisoire d'une attrape lancée pour détourner l'attention des grands stratèges de ce qui constituerait trop évidemment le théâtre principal des opérations. Les messieurs aux bandes rouges sur les pantalons3 avaient décidé après mille rapports (dont certains inspirés par l'Intelligence Service) que le débarquement allié devait avoir lieu dans le Nord-Pas-de-Calais. Pas en Normandie! Ce n'est pas ce petit pâtissier d'Otto on ne savait plus quoi, qui allait dicter leur conduite à des brevetés de. l'Ecole de guerre. Ds soutinrent brillamment leur opinion. Us passèrent même outre au sentiment exprimé par Adolf Hitler, enclin par son origine prolétarienne et infanteriste à prendre au sérieux les avertissements d'un simple

* aIl. : Oberkommando der Wehrmacht: Commandement en chef de la Force de défense. 3 Les Generalstaboffiziere =Les officiers d'état-major.

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mitrailleur. La riposte du Haut Etat-Major de la Wehrmacht fut tout

à fait britannique selon le sage, traditionnel et stupide « wait and
see »*. Avec lui, une ruse de guerre, cela ne prenait pas. La riposte ne se fit pas attendre: l'ordre fut donné de ne rien faire. Pendant ce temps-là plus précieux que les pierres de la couronne d'Angleterre, le plan Overlord** se déroulait de manière plus ou moins cahotique, mais il se déroulait. Dès 5h30 l'interprétation d'Otto fut pour ainsi dire confinnée par la grosse voix du HMS*** Warspite. Le navire amiral balança des salves de 406 sur les batteries côtières. Toute la flotte l'imita. Pour les destinataires de ces grosses dragées, il semblait qu'une attention spéciale fût portée à chacun en particulier. En percutant les obus soulevaient d'énormes gerbes de sable, de terre, de végétation, de membres humains, de ferraille. Heureusement pour leurs destinataires ils étaient réglés un peu trop long ou en tir tendu. La 3ecompagnie de la 716e Infanteriedivision, après un moment de panique, constata que le bruit assourdissant des impacts ne correspondait pas toujours au mal qui s'ensuivait. Les fantassins tentaient de survivre, comme ils l'avaient fait si souvent, en face de cette nouvelle machine à les hâcher menu. Quand celle-ci atteignait son but de plein fouet, ils n'avaient plus aucune chance. Ce fut le cas de la « Verbandstelle », le poste de secours situé en arrière, à deux cents mètres de la plage. Le médecin, les infirmières et dix blessés y furent mis en charpie. Un sentiment d'accoutumance, mêlé de fatalisme, commençait à immuniser les combattants contre la peur qui les tenaillait au début, lorsqu'à 7h30 les barges de débarquement du Lieutenant Général Crocker se mirent en marche. Peu après elles jetèrent sur la grève les premiers éléments de la 3e Infantry Division **** . Les batteries à droite et à gauche d'Otto n'étaient
* angl. : attendre et voir. ** ange : suzerain: nom de code donné au débarquement. *** ange His Majesty Ship: navire de Sa Majesté, abréviation inscrite devant tous les noms des navires de guerre anglais. *** ange : division d'infanterie.

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pas anéanties comme l'avaient cru le commandement allié et Otto lui-même. Elles tirèrent sur les radeaux, canots et autres péniches qui se présentaient dans leurs viseurs. Un croiseur fut coulé par des canons Skoda, installés dans un blockhaus à gauche de Luc-sur-Mer. L'artillerie du Rodney du Warspite, du Scylla et des autres croiseurs abandonna son pilonnage systématique et général pour se concentrer sur les fortifications abritant des canons de 105. Otto s'agrippa à sa mitrailleuse. Lorsque les premiers Tommies prirent pied sur le rivage, il pressa calmement, d'une touche légère sur la détente. Us avançaient comme des somnambules, empêtrés dans leur équipement, bousculés par les vagues, heurtés par leurs engins de débarquement, tombant à l'eau et à teITe,

tués, blessés, noyés. Otto les « marquait » méthodiquement,appliqué à battre exactement l'aire sur laquelle il s'était entraîné pendant des semaines. TItirait, tirait, visait, manœuvrait comme dans un rêve. Il n'était plus qu'un paquet de réflexes, un prolongement de sa mitrailleuse. Un' écoutait plus le fracas des obus qui frappaient les casemates allemandes ou les barges de débarquement et qui explosaient de tous côtés sur la plage ou dans la mer. n ne prêtait plus attention aux hurlements des blessés, aux vociférations des officiers et des sous-officiers poussant leurs troupes l'une contre l'autre. TI ne percevait même plus le miaulement des balles autour de lui, ni au-dessus de sa tête, le ronronnement des fusées lancées par les orgues de Staline prises à l'Armée Rouge. Son attention n'était plus concentrée que sur la perception d'un seul bruit, difficile à saisir dans le brouhaha ambiant: le râclement régulier de son arme. Elle constituait sa seule sauvegarde. TIs'accrochait à elle comme à une bouée. Si elle s'arrêtait de cracher ses balles, en quelques secondes son corps serait percé de trous par ces êtres fantômatiques qui se pressaient vers lui, courant, hurlant, rampant, tombant, mais toujours plus nombreux, une ruée de fourmis cruelles. Pendant une seconde, il se félicita des soins attentifs qu'il avait prodigués à la délicate machine, dont sa main enregistrait

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les soubresauts réguliers. Elle ne l'abandonnerait pas. Grâce à sa fidélité, à sa fiabilité il tiendrait éloignée la mort qui le cherchait en crachant le feu par mille bouches. La vision d'Otto était obscurcie par la fumée desexplosions, les nappes de brouillard artificiel, les volutes de poussière, le sable flottant dans des nuages de poudre. L'entraînement répétitif auquel il avait été soumis lui tenait lieu de deuxième vue. La hausse de son MG 15 était réglée pour qu'il ratisse la plage et la mer à cinquante mètres de part et d'autre de l'ourlet des vagues. IlIa surveillait, anxieux de ne pas laisser échapper hors de ce champ les silhouettes qu'il avait de plus en plus de mal à distinguer devant son mécanisme de pointage. Si l'une d'entre elles surgissait à un mètre devant ou denière lui, il serait massacré. « wie ein riiudiger Hund », comme un chien galeux, maugréa-t-il. La colère explosa en lui au même rythme que les projectiles alentour. L'indignation le submergea. De temps en temps, dans le tumulte, il cherchait à savoir si les MG 15 et les MG 34 à son flanc droit et à son flanc gauche délimitaient leur champ de tir, de la même manière que lui, si Hugo et Klaus faisaient leur travail consciencieusement. Une déchirure dans le rideau de projectiles pennettrait à ses ennemis de parvenir jusqu'à lui pour l'anéantir. Le crépitement des balles contre son blockhaus ne lui laissait aucun doute à ce sujet. A un moment, Otto se rendit compte que son voisin de gauche s'était tu. n allongea son tir dans la direction que l'autre aurait dû continuer à battre. Trop tard. Il n'empêcha pas le Sergent Edward Atwood de faire progresser de vingt mètres vers la dune les dixhuit hommes qui restaient valides sur les trente qu'il avait menés sur le sol de France. Les piqûres du MG 15 d'Otto soulevant le sable devant lui signifièrent à ce vieux routier de Libye qu'il aurait à attendre le moins inconfortablement possible la suppression de l'obstacle presque immatériel, mais mortel, représenté par le mitrailleur allemand.

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