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Balta

De
250 pages
De 1946 à 1966, Marcel Baltazard fut à Téhéran le directeur, l'âme de l'Institut Pasteur d'Iran. Après avoir commencé sa vie professionnelle à l'Institut Pasteur de Casablanca, il a su porter à son plus haut niveau la recherche épidémiologique, alliant l'observation acharnée sur le terrain à l'expérimentation en laboratoire. Il a crée le premier cours d'épidémiologie à l'Institut Pasteur de Paris.
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BAL TA Aventurier de la peste

Acteurs de la Science Collection dirigée par Richard Moreau
La collection Acteurs de la Science est consacrée à des études sur les acteurs de l'épopée scientifique moderne; à des inédits et à des réimpressions de mémoires scientifiques anciens; à des textes consacrés en leur temps à de grands savants par leurs pairs; à des évaluations sur les découvertes les plus marquantes et la pratique de la Science.

Dernières parutions
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Jean Mainbourg

BALTA
Aventurier de la peste
Professeur Marcel Baltazard
-

1908-1971

Préface de Jean-Michel Alonso et Henri-Hubert

Mollaret

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE

75005 Paris

L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

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Ouagadougou 12

Université

www.librairieharrnattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
(Ç)L'Harmattan, 2007 ISBN: 978-2-296-02716-9 EAN:9782296027169

A la mémoire de ma sœur Thérèse.

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Préface
Laissez vos pipettes, rangez vos seringues, ce n'est pas ainsi que l'on reproduit les conditions de la maladie naturelle au laboratoire. Observez les conditions de la nature et respectez ces conditions dans la recherche expérimentale. Ainsi Marcel Baltazard enseignait-il la recherche épidémiologique à ses élèves. Elève direct de Georges Blanc, Marcel Baltazard était donc de la lignée de Charles Nicolle, à laquelle nous lui devons à notre tour d'appartenir. Il nous a ainsi transmis l'exigence et la rigueur dans la recherche expérimentale basée sur une approche avant tout naturaliste et respectueuse des conditions de la nature. Ces thèmes sont des constantes dans son oeuvre scientifique et dominent l'enseignement d'épidémiologie qu'il créa à l'Institut Pasteur. Marcel Baltazard a porté à son plus haut niveau la recherche épidémiologique, alliant l'observation acharnée sur le terrain à l'expérimentation au laboratoire pour tenter de révéler les mécanismes les plus fondamentaux du processus pathologique, et donc les moyens les mieux appropriés de le neutraliser. Il fut un grand maître, un bâtisseur, sans doute également un poète, capable d'enthousiasmer son auditoire par sa manière de conter ses expériences de recherche sur le terrain. La peste a été l'un de ses thèmes favoris, depuis l'identification du réservoir sauvage chez les rongeurs et l'étude du cycle naturel de l'infection en fonction des caractéristiques de ces peuplements et de leur écosystème, les puces vectrices, capables ou non de transmettre efficacement l'infection à l'homme. Rien ne devait être négligé, chaque élément du cycle naturel est d'une grande importance. Il en a fait un modèle en recherche épidémiologique. Il nous contait l'écosys7

tème aride du foyer de peste invétéré du Kurdistan iranien, la dynamique des populations de rongeurs sauvages réservoirs et propagateurs de l'infection, les mérions, avec leurs espèces de sensibilité variable et leurs peuplements particuliers déterminant les cycles épizootiques, l'importance de l'approche naturaliste en épidémiologie des maladies transmissibles, l'exigeante rigueur expérimentale et la nécessité constante de confronter les données du laboratoire à celles du terrain. Sans doute la leçon la plus importante de son héritage, le respect des conditions de la nature dans l'expérimentation\ est-elle encore d'une importance cruciale à l'ère de la génomique et de la puissance technologique considérable de la génétique moléculaire et de la bio-informatique pour nous garder de nous engager dans une recherche pointue mais artéfactuelle. A l'aide de souvenirs familiaux et de photographies constituant des témoignages personnels et historiques sur la vie d'un "aventurier de la peste", Jean Mainbourg, beau-frère de Marcel Baltazard, nous conte la vie d'homme et de chercheur de celuiçi, depuis ses débuts dans le laboratoire d'Emile Brumpt, puis auprès de Georges Blanc au Maroc, la grande aventure de la création de l'Institut Pasteur de l'Iran, puis, à Paris, du Département d'Ecologie des agents pathogènes et de leurs vecteurs et du Cours d'Epidémiologie à l'Institut Pasteur. La recherche reste l'une des grandes aventures humaines. Elle se nourrit de vocations nouvelles inspirées de figures de grand talent et de grande humanité telles que Marcel Baltazard.

Jean-Michel Alonso2 et Henri-Hubert

Mollaret3

1.M. Baltazard, Le respect des conditions de la nature dans l'expérimentation, Arch. institut. Pasteur Tunis, pp. 1966 ; 43 :35-46. 2. Chef de laboratoire à l'Institut Pasteur. 3. Professeur à l'Institut Pasteur. 8

Introduction
On l'appelait Marcel, Docteur, Patron, Monsieur, Professeur, Maître, Raïs, et aussi Papa, mais, pour Thérèse, pour Suzon, pour ses amis, il était Balta. Depuis des années, j'avais le projet d'écrire la vie du docteur Marcel Baltazard. Je n'ai aucune compétence particulière en médecine, parasitologie, épidémiologie. Je me sens bien incapable de décrire avec précision et en détailles travaux scientifiques, les recherches et les découvertes faites par le docteur Baltazard, en particulier sur la peste, la rage, le typhus, la fièvre récurrente et le choléra. La Société de Pathologie Exotique et l'Institut Pasteur de Paris avaient consacré la journée du 13 novembre 2002 à sa mémoire. Ils me faisaient l'honneur de participer à cet hommage en me demandant d'illustrer, par mes photos, ma modeste expérience sur la chasse aux rongeurs sauvages dans le Kurdistan. A la suite de cette journée, sa famille et ses amis me suggéraient d'écrire sa biographie. Je me suis appuyé sur les bulletins scientifiques de l'Institut Pasteur, ceux de l'Organisation Mondiale de la Santé, l'OMS, les comptes rendus des recherches en Iran du docteur Baltazard, dont la signature était toujours partagée avec ses collaborateurs de Téhéran. (Selon l'usage, celui qui a fait le principal du travail est toujours en tête, les autres suivant selon l'importance de leur participation.) Les entretiens que j'ai eus avec les professeurs Henri Mollaret, Jean-Michel Alonso, François Rodhain, Guy Baranton, Alain Chippaux, ses dernières secrétaires, Brigitte Guitry et Marie José de Heredia, sa bibliothécaire, Florence Ghezel Ayagh, m'ont beaucoup aidé ainsi que les quelques pages de l'autobiographie que Marcel Baltazard avait rédigée en 1947, jusqu'à son départ pour Téhéran. Je dois 9

aussi remercier Xavier Misonne, zoologiste belge, qui publia le récit de ses recherches sur les rongeurs au Kurdistan. J'ai pu aussi me plonger dans les archives de l'Institut Pasteur à Paris, grâce à la courtoisie de leurs responsables, Stéphane Krmmer et Daniel Demellier, où sont regroupés la majorité écrite ou imprimée des travaux et correspondances professionnelles de Balta, et surtout avec l'appui de Suzanne Baltazard, sa fille. J'y ajoute mes souvenirs personnels. J'ai en effet eu la chance et la joie de vivre dix-sept mois près de lui, pendant les années difficiles qui suivirent la mort dramatique de sa première épouse, ma sœur Thérèse. Je ne prétends pas faire un tableau complet de sa vie. Je ne peux que relater ce qu'était cet homme hors du commun, et qui a profondément marqué tous ceux qui vécurent près de lui. Marcel Baltazard était un homme de la trempe des Lyautey, des Saint-Exupéry, des Mermoz, un bâtisseur, un écrivain, un pionnier, mais surtout, un grand Français.

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Les années de j eunesse1
Marcel Baltazard naît à Verdun le 13 février 1908, dans une vieille famille de Lorraine qui compte déjà deux médecins parmi ses aïeux. Son père est officier de carrière. A 16 ans, bachelier précoce, il commence son P.C.N, (Physique, Chimie, Sciences Naturelles); il veut être médecin. Il a deux sœurs Odette et Annie, et un frère, Robert. Mais la modeste fortune familiale qui est composée de quelques terres et de titres russes sans aucune valeur après la prise du pouvoir soviétique, a fondu. Il ne reste, pour élever la famille, que la solde de son père, qui était alors Commandant. Plutôt que de suivre les cours de l'Ecole du Service de Santé Militaire, qui lui serait facilitée par la qualité de son père officier, Balta Ge l'appellerai ainsi dans ce récit), va continuer ses études à Paris, pour ne pas être à la charge de sa famille. Nous sommes en 1925. Comme il me le dira lui-même, il va bouffer de la vache enragée. Moyens financiers modestes, restaurants pas chers, il participe aux stages hospitaliers, aux cours de la Faculté, à la préparation de l'Externat.

1. Ce chapitre et le suivant s'inspirent pour une bonne part de l'autobiographie de Marcel Baltazard, écrite en 1947. Elle a été publiée dans le supplément T 97, 2004, du bulletin de la Société de Pathologie Exotique, pages 7 à 24. Par ailleurs, IP. Dedet, dans le même bulletin, y résume l'activité en Iran de M. Baltazard, pages 25 à 31. Référence: IP. Dedet Les Instituts Pasteur d'outre-mer Cent vingt ans de microbiologiefrançaise dans le monde Editions de I'Harmattan Paris 2000 - 247 pages. Il

Déjà passionné par le cinéma, Balta trouve un petit boulot pour arrondir aussi bien ses débuts que ses fins de mois, comme ouvreuse, ou plutôt placeur, au Cinéma des Ursulines, dans le Quartier Latin. On y projette des films, muets à l'époque, projection accompagnée par un pianiste qui joue au pied de l'écran. Celui-ci est l'élève d'une professeur de piano, prix de Rome,

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LORRAINE 1936 Marcel Baltazard (au milieu) avec parents, sœurs, frère et neveux.

Mademoiselle Desportes. Le frère de cette jeune femme, Camille Desportes, vient un jour assister à une projection. Intrigué par l'allure de cette ouvreuse qui ne colle pas avec le style habituel de cette profession, Qui est-ce? demande t-il au pianiste. C'est Baltazard, un étudiant en médecine, comme toi! Balta et Desportes sympathisent très vite. Ce dernier doit faire son année de service militaire et propose alors à Balta de le remplacer au laboratoire. Ce laboratoire, c'est celui dont Emile Brumpt se prépare à en faire l'Institut de Parasitologie de la Faculté de Médecine, avec l'aide financière de la Fondation Rockefeller. Pourtant très enthousiaste et plein de fougue, Desportes n'arrive que difficilement à convaincre Balta. La recherche, ce dernier n'y a jamais pensé, le laboratoire, encore

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moins, et la parasitologie n'est qu'une parente pauvre du clinicien qu'il croit être. Il pense à un avenir plus proche et classique, celui du médecin defamille. Desportes présente néanmoins Balta à son patron, Emile Brumpt, en lui faisant croire que celui-ci est passionné de sciences naturelles. Brumpt lui demande: Connaissez-vous ce papillon qui vient de se cogner contre la vitre? Balta est bien obligé d'avouer son ignorance, mais Brumpt l'engage cependant aussitôt.

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LABORATOIRE

D'EMILE

BRUMPT,

panni les élèves: Balta (3''''' à gauche)

Chez Emile Brumpt, travaille aussi une jeune étudiante qui vient de commencer une licence de sciences naturelles à la Sorbonne, Claudine Vuillet. Avant de partir faire son service militaire, Desportes la charge de surveiller Balta, de l' espionner, afin d'être sûr qu'il s'occupe bien des animaux, malgré son ignorance du travail en laboratoire. De nombreuses années plus tard, après la guerre, Claudine Vuillet, qui est devenue l'épouse du contrôleur civil Hardy, participe à une soirée organisée par les anciens des Goums marocains. Au milieu du brouhaha des conversations, elle croit reconnaître dans le son d'une voix rauque et voilée celle de Balta. C'était lui, en effet. Invité à cette soirée, il retrouvait avec joie, au milieu de ses compagnons de guerre, cette amie de ses débuts professionnels. . .

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Emile Brumpt, en parasitologie, cherche à résoudre de multiples problèmes épidémiologiques, sans se soucier beaucoup des risques d'une éventuelle contamination. C'est une école extraordinaire, écrit Balta. Sous les combles en ruine de la vieille Ecole de Médecine, dans l'odeur étonnante qui se dégage de tous ces animaux, lesjeunes étudiants balayent, nettoient les cages, lavent les parquets vétustes, nourrissent les animaux d'expérience chaque jour, avant de s'initier, dans l' enthousiasme, aux techniques expérimentales que leur enseigne leur maître Emile Brumpt. C étude de la bilharziose, maladie parasitaire due aux bilharzies, des vers parasites intestinaux et urinaires, est en plein essor et la recherche s'ouvre sur une certaine forme de cancer. C autopsie des souris saines ou infectées permet de déceler la présence de tumeurs cancéreuses. Tous ces jeunes étudiants évoluent au milieu d'un véritable zoo, du chien au cafard, sans parler des cobayes, rats, souris, ni oublier les jeunes veaux, porteurs de parasites, devenus de terrifiants taureaux qui refusent de descendre l'escalier par où ils avaient gagné les combles et qui devront être équarris sur place. Emile Brumpt part pour le Vénézuela et confie à Balta le précieux cahier où il note chaque jour leur travail. Au retour de Caracas, il a rapporté dans le double fond d'une malle un certain ver parasite dans l'un des innombrables tubes de tiques cachés sous ses chemises pour éviter la curiosité des douaniers. Ces petits vers parasites pourraient bien être cancérigènes, d'autant plus qu'ils évoluent chez le rat d'égout. Le Service du Rat de la Préfecture de la Seine va fournir tous les jours des nasses pleines de ces animaux à l'équipe de Balta, toujours installée sous les combles de la vieille Ecole de Médecine. 1932 - Le docteur Georges Blanc, à la demande du docteur Roux, a quitté la direction de l'Institut Pasteur d'Athènes pour créer celui du Maroc, à Casablanca. Il cherche un jeune collaborateur formé aux disciplines de la recherche en parasitologie, et vient demander à Emile Brumpt de lui donner un de ses élèves.

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Vingt ans plus tôt, Georges Blanc était l'assistant de ce dernier au Laboratoire de Parasitologie, il revient vers le labo de sa jeunesse, pour y chercher, peut-être inconsciemment, un autre luimême. La chance va profiter à Balta. Il est en effet le seul de cette équipe en train de terminer ses études de médecine. C enthousiasme de Georges Blanc gagne Balta qui accepte de partir pour le Maroc où il va pouvoir commencer sur le terrain sa thèse sur la bilharziose.

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L'ÉQUIPE

DE L'INSTITUT

PASTEUR

DE CASABLANCA

mobilisée et maintenue sur place en 1939 à gauche: Balta - au milieu: G.Blanc

Georges Blanc, cet homme de 48 ans, en pleine possession de ses moyens, écrit Balta, prend sur le garçon de 24 ans qui pourrait être son fils un extraordinaire ascendant. Expérimentateur et organisateur hors pair, audacieux mais circonspect, impétueux mais patient, accumulant inlassablement les faits jusqu'à la certitude, Georges Blanc apporte au travail une joie de vivre, une gaieté, un enthousiasme irrésistible. Cette description du caractère de son maître ne s'applique t-elle pas à Balta lui-même?
Le voilà à Marrakech, hors du corifinement du laboratoire, loin

des tubes, des bacs, des cages à l'odeur redoutable, c'est le Paradis, dans l'air brûlant de l'été marocain, avec Georges Blanc

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qui est plus souvent à Marrakech qu'à Casablanca. Tous les deux, nous sommes au bord des mares, devant les terriers, dans l 'hôpital à l'extraordinaire clientèle, cherchant les tiques, les puces, la vie grouillante de tout ce qui pique, transmet, contamine.

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GEORGES BLANC

Balta apprend les bases de cette discipline qu'est la recherche épidémiologique. Mais Georges Blanc lui reproche, avec attendrissement, de négliger la bilharziose pour des essais d'isolement du typhus, de la fièvre récurrente. Il doit discipliner cette fougue quelque peu désordonnée qu'ont dangereusement développée ses années parisiennes. Cété terminé, Balta doit rentrer en France. Georges Blanc l'appelle dans son bureau: Mon cher ami, j'ai
bien réfléchi, vous êtes trop jeune, mais cela ne fait rien, je le suis aussi, car dans ce métier, voyez-vous, qui n'est pas trop jeune est déjà trop vieux. TOus allez chez René Legroux apprendre à manier les microbes et à travailler proprement. car nous avons à faire ici ! Et dépêchez-vous de finir,

René Legroux enseigne la microbiologie à l'Institut. Il va donner la meilleure formation à Balta, avant de le présenter à Monsieur Roux dont on dit qu'il est l'éminence grise. Emile Roux, qui mourra un an après, en 1933, est le bactériologiste qui découvrit et mit au point avec Pasteur la vaccination

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préventive des maladies infectieuses par des microbes atténués dans leur virulence. Très intimidé par cette présentation, je suis soumis, écrit Balta, à une longue et méticuleuse interrogation dans un coin du bureau de l'économe, avant d'être entraîné sous les arbres du jardin pour y écouter, émerveillé, pendant deux heures, le plus admirable monologue sur son métier, ses devoirs, ses peines et ses joies, terminé par un paternel souhait de réussite. Emile Roux signera seul, en ce temps sans complications, l'admission de Marcel Baltazard dans la famille pasteurienne et sa nomination au Maroc. A son retour, Balta partage son temps entre le labo d'Emile Brumpt et celui de René Legroux à l'Institut. Examens et thèse sont passés, il se prépare à rejoindre Casablanca lorsque Emile Brumpt est atteint du typhus, une contamination de laboratoire par le virus redoutable dit du Montana, dont la mortalité approche les cent pour cent. Il a été victime d'une contamination directe au cours de ses autopsies quotidiennes d'animaux. Mais des bruits courent sur l'évasion de tiques infectées et sur le danger mortel qu'elles représentent: la menace d'une épidémie de typhus à Paris! La décision est prise, il faut désinfecter tout l'étage, et par là, faire disparaître tous les animaux, tout l'extraordinaire matériel vivant qui en faisait la richesse. Balta et ses amis réussissent à convaincre les services sanitaires de ne détruire que les tiques et les animaux infectés. Dans une séance solennelle, en présence d'une commission de contrôle dûment mandatée, écrit Balta, sont mis à l'autoclave par les trois complices, Desportes, Canet et moi-même, un imposant nombre de tubes aux redoutables étiquettes remplis pour la circonstance d'espèces inoffensives, et sacrifiées quelques dizaines de cobayes neufs, au lieu et place des tiques et cobayes infèctés, transportés nuitamment la veille dans mon étroite chambre d'étudiant, rue de Furstemberg, toute proche de l'Ecole de Médecine. Cependant, Brumpt lutte toujours, et après quatorze jours, la fièvre tombe, il est sauvé. Il pourra reprendre ses recherches avec les tiques et les cobayes infectés, mis à l'abri par les soins de Balta et de ses amis.

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Balta rejoint Georges Blanc à Casablanca, où l'Institut Pasteur est enfin ouvert. Il va continuer ses recherches sur le typhus murin qu'il a appris à connaître à Paris et organiser la capture des surmulots dont il est familier. Le travail est dangereux. C assistante laborantine fait une infection paratyphoïdique et Balta est contaminé à son tour. Peu à peu, toute l'équipe y passe, dont leur Patron lui-même, Georges Blanc, mais tous guériront. De cette expérience vécue sort la conviction de la bénignité absolue du typhus murin, et l'idée de son atténuation pour une protection par vaccin vivant contre le typhus épidémique. En 1935, l'extrême limite de son sursis militaire arrive. Balta voudrait bien être affecté à Casablanca où il se juge indispensable. Mais le Médecin Général, directeur du Service de Santé des Troupes du Maroc, l'expédie au fond du Moyen Atlas dont la pacification s'achève, en l'assurant qu'il comprendra l'intérêt de cette affectation et l'en remerciera un jour. Balta comprend vite: il est tombé, écrit-il, dans cet extraordinaire milieu des officiers de postes montagnards, des Affaires indigènes et des Goums marocains. Parcourant à cheval par tous les temps les villages récemment soumis, il apprend rapidement avec ces gens sur le Maroc, son peuple, sa langue, sur la condition humaine et la pathologie de la vie primitive, tout ce qu'il eût ignoré en ville ou même en tournée. Il me dira, au cours des recherches sur la peste au Kurdistan, en 1950, qu'il retrouvait dans ces fiers Kurdes la même dignité, la même vie que celle des Berbères de 1935. Il noue pour toujours ces relations profondes et ces amitiés qui, dans la suite, le ramèneront fréquemment vers ces régions, jusqu'à ce qu'un jour, considéré par ces hommes comme l'un des leurs, il soit entraîné dans leur aventure, la guerre en Italie, en France et en Allemagne. Son temps militaire terminé, Balta rentre à Casablanca, non sans être allé remercier au passage à Rabat le Médecin Général, comme celui-ci le lui avait prédit.

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Sa meilleure connaissance du pays et des hommes lui rend plus aisées toutes les enquêtes épidémiologiques, même dans les zones lointaines. Balta rapporte de ces recherches des résultats sur l'infection des puces, poux et tiques par les germes des typhus exanthématiques et ceux de la fièvre récurrente. Printemps 1937 - Une épidémie de typhus se déclenche. En prévision, G. Blanc et son équipe ont préparé des stocks de vaccins. Ils se répartissent sur les points les plus menacés du Maroc, mais l'apparition du typhus, à Casablanca même, les oblige à vacciner en un mois et demi plus de 150.000 personnes. C'est à ce moment qu'arrive de l'Institut Pasteur de l'Iran le docteur Mehdi Ghodssi. Il est envoyé par René Legroux, qui, depuis la mort du directeur français, Kerandel, a repris en main les destinées de cet Institut. Mehdi Godssi va faire équipe avec Balta au laboratoire, sur les lieux de vaccination, dans les champs de Marrakech. De cette époque date l'amitié entre Ghodssi et Balta qui amènera un jour ce dernier à Téhéran. Georges Blanc et Balta travaillent d'arrache-pied pour accélérer et standardiser la préparation du vaccin. Ils manient le typhus de toutes les manières et poussent leurs études sur l'infection d'une certaine puce, vecteur naturel du typhus murin. Un beau soir, en plein travail à côté de Georges Blanc, Balta est pris de frissons, suivis d'une fièvre majestueuse, la fièvre pourprée. Elle se révèle heureusement sans gravité, sa bénignité est due à la protection conférée à Balta par le typhus murin qu'il a eu quatre ans plus tôt. La première atteinte l'a partiellement protégé contre la seconde, provoquée pourtant par une souche plus virulente et le plus souvent mortelle. Les deux chercheurs, Blanc et Baltazard, élaborent alors un nouveau vaccin contre le typhus à partir des déjections de puces infectées dont la virulence sur l'homme peut être atténuée. A la fin de l'automne 1937, le typhus reprend, une épidémie, rapidement très grave, éclate à Marrakech. Près de 200.000 personnes sont vaccinées. Balta a conçu avec un fabricant de cuvettes sanitaires, c'est-à-dire de cuvettes de W.C., un modèle spécial de

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cuve en granite-porcelaine profonde, à parois parfaitement lisses, bordée de rigoles remplies d'huile, c'est la sécurité maximum contre l'évasion des puces et la dispersion des poussières des déjections. C'est peut-être, dans la vie de Balta, la première réalisation d'un membre du syndicat des petits inventeurs, association fictive qu'il se plaisait à présider, en y incorporant tous les amis faisant preuve d'un peu d'originalité et de fantaisie. C'est par millions que devront être élevées les puces reproductrices dans ces cuves, et en quelques mois, le nombre des puces infectées dépasse les dix millions! En septembre 1938, le nouveau vaccin est réalisé en grand à partir des déjections de puces, et, dès le 1e,janvier 1939 appliqué systématiquement dans tout le Maroc. Un an plus tard, le typhus semble si bien avoir disparu que la vaccination est suspendue dans tout le pays.

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Les années de guerre
Septembre 1939 - C'est la guerre. Tout le personnel de l'Institut Pasteur du Maroc est mis en affectation spéciale. Le 18 juin 1940, Balta apporte à Georges Blanc, les yeux en larmes, la nouvelle de la demande d'armistice. Le Massilia et ses parlementaires, ainsi que le cuirassé Jean Bart, arrivent à Casablanca. Georges Blanc distribue l'appel du général de Gaulle. Mais quelques jours plus tard, le drame de Mers el Kébir porte un coup funeste à l'enthousiasme de Balta et de Georges Blanc. Ils sont d'autant plus désespérés qu'ils apprennent la mort du fils de René Legroux, parmi les tués de l'attaque anglaise. Un climat de réaction s'installe au Maroc. Balta commence à trembler pour son patron qui tient des propos incendiaires contre le gouvernement de Vichy. Mais le Maroc est coupé de la métropole et l'Institut de sa maison-mère. Les réserves de vaccins et de sérums s'épuisent. Une épidémie de peste se développe dans le Sud marocain. La preuve expérimentale de la transmission inter-humaine de la peste bubonique doit être faite. Balta prépare son matériel et son départ. Le Maroc manque de tout, l'essence est rationnée. Avec son assistant, tous deux partent à motocyclette, celle-ci équipée de sacoches pour le transport du matériel, de cartouchières pour les tubes d'expérience. En plus des combinaisons spéciales, le Service des Egouts prête des bottes de caoutchouc à hautes cuissardes, car le travail est dangereux, les insecticides n'existent pas encore et les premiers sulfamides n'ont pas le pouvoir de juguler une infection comme la peste. 21

Au moment de partir, Balta apprend que la peste vient d'éclater près de Marrakech, exactement sur le territoire où il avait travaillé en 1932, et où il venait périodiquement depuis cette époque. Améliorant ses techniques de piégeage des puces dans les maisons des morts, il obtient des résultats positifs: les parasites humains, puces, poux, punaises, sont pratiquement tous infectés, ce sont eux qui transmettent la peste par piqûres. Balta circule de village en village sur la moto qu'il fait péniblement rouler avec des mélanges d'alcool à brûler. Georges Blanc, qui le rejoint de temps en temps par le train, l'accompagne parfois. La pauvreté pèse sur le Maroc. Plus de savon, plus de cotonnades, alimentation médiocre, hygiène désastreuse, les parasites se développent et le typhus se réveille. Le conditionnement du vaccin contre cette épidémie va absorber la plus grande part de l'activité de Balta. CAlgérie, la Tunisie, le Maroc espagnol sont aussi atteints, il faut fournir des doses, 750.000 en 1941, plus de 6.500.000 en 1942. Les précieux bacs à puces vont maintenant servir à l'expérimentation sur la peste et permettre de confirmer l'interprétation des faits qu'il a observés dans la nature. Balta a peu de nouvelles de sa famille, dans la zone dite interdite, sa Meuse natale. En mai 1942, il apprend que sa mère est gravement malade. Il rentre en France occupée, parvient à passer la ligne de démarcation, puis celle d'interdiction dans l'Est, pour revoir une dernière fois sa mère, qui disparaîtra le 2 janvier 1945. A son retour, G. Blanc se décidera aussi à passer en France, pour présenter à l'Académie de Médecine le résultat de leurs recherches sur le typhus et la peste. Le 8 novembre 1942, les Alliés débarquent en Afrique du Nord. Le Maroc attend tout des Américains, mais rien n'est prévu pour le ravitaillement du pays dont la misère est affi'euse. CInstitut Pasteur est dans une situation pire qu'en 1940, il doit subvenir aux besoins de la population et de l'armée, hâtivement jetée en Tunisie pour contenir la dangereuse avance allemande.

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Cette armée est essentiellement composée par les Goums marocains, qui, organisés en groupements de Tabors et retirés au fond de leurs montagnes, ont échappé au contrôle des Commissions d'armistice et sont restés armés, sous l'autorité de leurs officiers.

Balta voit partir le 1cr Groupe de Tabors le coeur serré, sa place
de médecin-chef qui lui était réservée reste vide... En l'absence de Georges Blanc, pas encore rentré de France, Balta s' attèle à mettre sur pied les produits indispensables, dont des sérums anti-gangreneux. Le typhus a gagné toute l'AtTIque du Nord, l'armée américaine s'en inquiète et crée un service spécial qui sera accueilli à l'Institut, avec le retour de Georges Blanc qui a réussi, par l'Espagne, à rejoindre son Maroc. Les Goums sont rentrés victorieux de Tunisie, mais durement éprouvés, ils sont en train de se reformer dans leurs montagnes. Au mois de juillet 1943, les premiers Goums débarquent en Sicile. En août, le le' Groupe de Tabors gagne ses bases d'embarquement en Algérie. Balta n'y tient plus et Georges Blanc le laisse rejoindre ses amis. C'est d'abord la campagne d'Italie. Le 1crGroupe de Tabors marocains débarque le 20 avril1944 en Italie. Nous avons peu de renseignements sur cette partie de sa vie. Il racontait les astuces des goumiers pour ne pas se séparer de leurs familles. Dans les camions qui transportaient les mulets, les femmes se cachaient entre les pattes des animaux. Ce sont les Tabors du général Guillaume et du général Juin qui ont permis, en passant par les sentiers de montagne impraticables aux jeeps et aux camions de l'armée alliée, grâce à leurs millets, de forcer la ligne de ITontdu Mont Cassin et d'ouvrir la route vers Rome, le 15 mai 1944. Dans sa jeep munie d'un ou deux brancards, avec son chauffeur infirmier marocain, Balta relève un blessé, c'est un officier anglais. Ille panse et le transporte jusqu'à l'ambillance anglaise la plus proche. Avant d'y arriver, Balta descend et laisse le goumier remettre le blessé aux Anglais, afin que celui-ci garde pour lui seul le mérite de l'action. Balta attend longtemps. Enfin, son chauffeur revient tout content. Pourquoi cette lenteur? des formalités?

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C'étaient en effet des papiers à remplir, car les Anglais, reconnaissants, avaient demandé des médailles pour le médecin et l'infirmier marocain qui avaient soigné leur compatriote. C'est ainsi que, quelques mois plus tard, parvenaient au Groupe des Tabors deux attributions de la Médaille de la Courtoisie Reconnaissante de sa Gracieuse Majesté, dont l'une était pour l'infirmier, et l'autre pour le docteur Monce! Ben Tozeur, traduction en langage franco-marocain de docteur Marcel Bal Tazard...

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GROUPE DE TABORS MAROCAINS. Balta a entraîné son frère Robert à le rejoindre (3''''' à droite)

Les goumiers avaient l'habitude des rencontres avec l'armée américaine. Lorsqu'ils faisaient des prisonniers, ils allaient discrètement les livrer aux Américains plutôt qu'à leurs officiers français ou marocains, les premiers payant plus largement les soldats allemands ou italiens capturés... Août 1944 - Campagne de France. Les Tabors débarquent avec la 1ère Armée en Provence. Balta installe son poste de secours à Marseille dans une maison dont l'accès est facilité par deux rues différentes. La porte principale de la maison donne sur une rue encore prise en enfilade par les tireurs allemands. On sonne à cette porte. Balta va ouvrir et se trouve en présence d'une infirmière, calot sur la tête, qui lui fait un salut tout à fait règlementaire et se présente: Melchior 1 - Baltazard I, lui

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répond Balta, mais ne restez pas là, les Allemands sont en haut de la rue et vont nous tirer dessus! La jeune femme s'appelait réellement Melchior, comme le Roi Mage. C'est à Marseille, également, que Balta rencontre Edmonde Charles-Roux, qui deviendra l'épouse de Gaston Defferre. Celle-

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1944

Balta au milieu des goumiers de son poste de secours.

ci attendait d'être reçue au P.C. des goums marocains par le général Guillaume. Balta était là, lui aussi, venant "au rapport". Elle le revit pendant la campagne d'Alsace. C'était en effet un personnage extraordinaire que Balta, un homme d'action, doublé d'un charmeur, un combattant doué d'un ascendant hors du commun, m'écrit-elle en 2001 à la suite d'une émission sur France Inter au cours de laquelle elle évoquait son rendez-vous en août 1944 avec le général Guillaume. Edmonde Charles-Roux me précisa qu'elle avait été conduite auprès de ce dernier par un médecin, le lieutenant Bernard Simiot, je pensais que ce médecin était Balta.
Après la Provence et les Alpes, les goumiers sont en Alsace et Balta blessé devant Belfort. Il vient en permission de convales-

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