Blackout baby

De
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Londres 1942 : profitant du couvre-feu, un tueur hante les rues de la ville. En
quelques jours, il assassine et mutile quatre femmes. Son modus
operandi interpelle Scotland Yard et la presse, qui le surnomme aussitôt
le Blackout Ripper.
Londres 1942 : profitant du couvre-feu, un tueur hante les rues de la ville. En
quelques jours, il assassine et mutile quatre femmes. Son modus
operandi interpelle Scotland Yard et la presse, qui le surnomme aussitôt
le Blackout Ripper.
Les messages qu'il laisse sur les scènes de crime, conçus comme des
indices codés, imposent bientôt aux enquêteurs une piste inquiétante :
le criminel semble s'inspirer des leçons du mage noir Aleister Crowley
et de son manuscrit démoniaque, " Le Livre de la Loi ".
Insaisissable, le tueur caché dans l'ombre du Blitz décide de s'attaquer aux
enfants de Londres - ceux qui doivent être évacués lors de l'opération
"Joueur de flûtes'. Mais il va trouver sur sa route une femme, Amelia
Pritlowe, qui va faire de sa traque une affaire personnelle.
Une enquête inspirée de faits et de personnages réels.



Publié le : jeudi 2 octobre 2014
Lecture(s) : 4
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782357201989
Nombre de pages : 334
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Du même auteur

La Vie cachée d’Internet, Imago, 2002

L’Effet-Médias (avec Sarah Finger), L’Harmattan/Deshauts&Débats, 2010

Retour à Whitechapel, HC Éditions, 2013

À Sarah, à Tim.

À Jean-Pierre Dulieux,
en souvenir de « Vif-Argent ».

« Le cercle sera rouge, mais mes autres couleurs resteront invisibles à l’aveugle. »

 

Aleister CROWLEY, Le Livre de la Loi.

AVERTISSEMENT


Bien que certains personnages soient purement fictionnels, l’intrigue de ce roman repose sur des faits réels qui ont eu lieu à Londres, en 1942.

PROLOGUE



Les nonnes voilées


« Tu n’auras pas peur des frayeurs de la nuit, ni de la flèche qui vole de jour, ni de la peste qui marche dans les ténèbres. »

 

Le livre des Psaumes

Certains disaient les avoir vues dès les premiers jours de l’automne du Blitz. D’autres les signalèrent seulement au printemps suivant, surgies telles de sinistres hirondelles des brumes et des halos. Elles évoluaient toujours par groupe de trois, traversant les places et les rues d’un pas égal, sans hâte ni paresse. Elles paraissaient n’aller nulle part, comme si la route n’avait pour elles aucun but. Arriveraient-elles au bord des falaises de Douvres que leur marche ne se suspendrait pas, et, au-dessus du vide, elles continueraient à avancer de cette même allure mécanique. Ceux qui les croisaient et osaient les regarder de face disaient à peu près les mêmes choses. Le signalement était toujours identique. On ne voyait qu’une bouche, presque sans couleur, et un menton pâle au-dessous d’une sorte de dégagement ménagé autour du visage. Celui-ci était masqué par un voile gris, semblable – si ce n’était la teinte – à celui utilisé pour les grands deuils, et qui les couvrait depuis le front jusqu’au-dessous du nez. Elles semblaient statufiées par l’ampleur des étoffes, prises dans un enchevêtrement de linges et de voiles. Les manches démesurées présentaient les replis d’une cape absurde. Leur guimpe de coton grège retombait sur le front à la manière d’un casque. Leur coule de laine grise, aux reflets verts, descendait jusqu’aux pieds.

On les voyait partout dans Londres, des faubourgs de Stepney ou de Mile End, à l’est, jusqu’aux boucles du fleuve, sur l’Île aux Chiens ou dans Millwall ; elles furent signalées dans des lieux aussi reculés qu’Hemel Hempstead ou High Barnet. Elles apparaissaient au matin, dans les lueurs laiteuses de l’aube, et s’évanouissaient au crépuscule, estompées par les ombres du couvre-feu. On ignorait où elles prenaient refuge, et si même elles dormaient. Étaient-elles simplement trois, ou différentes brigades croisaient-elles ainsi dans tout Londres ? Personne ne cherchait vraiment à savoir ce qu’elles étaient, ni ce qu’elles voulaient. On les prit d’abord pour des sœurs de Tyburn, des nonnes bénédictines dont le couvent avait été touché par une bombe et qui peut-être erraient désormais par les rues, en priant. On en tira mauvais augure, et l’ombre funeste du gibet de Tyburn, lieu de mort, de torture et d’exécutions publiques pendant des siècles, plana au-dessus de leurs silhouettes furtives. Mais ce n’étaient pas les sœurs de Tyburn. Non, celles-ci n’avaient rien à voir.

Elles finirent par se fondre dans le paysage urbain du Blitz, personnages incertains aux navigations mystérieuses. On les appela les « nonnes voilées », ou, plus simplement, les « voilées ». Ou encore, parfois, les « trois sœurs », ou les « grises ». Elles étaient peut-être la cristallisation des peurs et des angoisses de l’époque. On se disait que, lorsque la guerre et le blackout seraient terminés, elles disparaîtraient aussi soudainement qu’elles étaient venues, s’évaporant dans le ciel d’azur qui succéderait aux sombres nuées.

I

LES HEURES SOMBRES



« Dans ce Londres plein de ténèbres, ce n’est pas la terreur venue du ciel qui nous écrase. Ce n’est pas la Luftwaffe qui nous survole et nous rend fou. C’est la terreur apportée par un assassin morbide et déchaîné. Jamais Londres n’avait eu aussi peur, même lors de ces nuits terrifiantes de 1888, quand Jack l’Éventreur rôdait dans l’ombre… »

 

Détective Fred CHERRILL, Scotland Yard,

Autobiographie, 1954.

Dimanche 8 février 1942 – Oxford Circus, 16 h 20.

 

 

Tout avait commencé moins de vingt-quatre heures plus tôt. Pourtant, il avait l’impression que sa vie entière avait été consacrée à cette seule besogne. Trouver des femmes, les suivre. Les tuer. Il laissait les émotions l’étreindre et le submerger. Rien d’autre, il le savait, ne pourrait le satisfaire autant que ce qu’il ressentait dans ces moments-là. Tous ces moments, dans leur durée et dans l’attente même qu’ils imposaient. Il avait commencé et plus rien n’existait vraiment. Le Livre disait vrai, le Livre parlait juste. Fais ce que tu veux. Oui. Il fallait simplement s’y décider, et tout s’ouvrait et s’illuminait d’un jour nouveau. Comme des nuages qu’un vent soudain écarte et qui libèrent la lumière aveuglante du soleil. Sauf que – il retint un gloussement – lui avait choisi la nuit et que les nuages se refermaient plutôt sur un dôme de ténèbres, et c’était dans cette obscurité qu’il voyait le mieux désormais. C’était dans cette ombre sans limite qu’il évoluait. Qu’il renaissait. Qu’il allait renaître. Il serait rétabli dans ses droits. Et tous ces minables du centre d’entraînement de Saint John’s Wood pourraient toujours la ramener et se moquer en sourdine, et le surnommer le « Comte » en ricanant derrière leurs doigts pleins de cambouis… Ils verraient. Ils allaient voir… Lui était un seigneur. Un seigneur qui serait bientôt rétabli dans ses droits. La vie, disait le Livre, n’est au commencement qu’un voile qu’il faut déchirer pour en contempler la vraie nature. Il déchirait, ça oui. Depuis samedi – bon sang, il n’arrivait pas à admettre que samedi était simplement hier ! – il déchirait. Et pas seulement le voile… Il se tassa sur le siège qu’il avait choisi, près de l’entrée d’un coffee house d’Oxford Circus qui restait ouvert les dimanches. Il regarda à travers le rideau de dentelle ajourée les habitants de Londres essayer d’organiser leur vie de substitution. Presque plus rien ne ressemblait à la vie qu’ils pouvaient avoir eue deux ou trois années en arrière. Et pourtant, ils continuaient à agir, chacun à leur façon, comme les pièces d’une mécanique parfaitement graissée, et pensaient sans doute qu’en poursuivant sans faille leur petite tâche, l’ensemble tiendrait et repartirait, immanquablement. « Oui, mais moi je suis un sacré grain de sable dans l’engrenage ! Une sacrée poignée de sable… » Son regard se fixa sur une jeune femme de la défense civile au visage piqué de taches de rousseur et aux grosses lunettes d’écaille, qui, en compagnie d’un homme d’une soixantaine d’années, remplissait des sacs de terre avant de les empiler à l’entrée d’un abri. Il lut le panneau cloué à l’entrée : « Abri – 40 personnes – Femmes et enfants prioritaires – Pensez à vos masques et apportez de l’eau potable. Ne pas entrer en dehors des alertes. » Ces deux-là transpiraient à grosses gouttes malgré le froid vif qui balayait les rues, mais ils trouvaient encore le temps d’échanger des plaisanteries et de rire, en passant leur avant-bras sur leur front en sueur. L’homme pelletait la terre, la fille tenait les bords du sac en écartant la toile pour que la pelle y verse correctement son contenu. Ensuite, d’un mouvement machinal, elle tassait la terre en cognant le fond de tissu rêche contre le rebord du trottoir, puis présentait à nouveau la gueule du sac à son partenaire.

*

RITUEL – RUBIS

 

Tu avanceras vers l’est, que ce soit à la surface de la terre ou au sein des galeries les plus profondes.

Pense « Nuit ». Avance et descends !

Tu seras le Soldat de l’Étoile et elle sera le Signe.

Le Cercle sera celui du Silence.

Ta main effleurera la peau. Peau contre peau.

Tu sauras que tu as commencé.

 

Il dit : Et sévères seront les épreuves. Fais-le.

Fais ce que tu veux.

 

Toujours aucun effort. Les mots étaient ceux-là mêmes qu’il connaissait et qu’il avait entendus, ramassé dans l’ombre tandis qu’il parlait.

Gordon Cummins repensa à samedi. « Au fond, conclut-il, à cinq heures de l’après-midi, hier, j’étais un homme parmi les hommes, un citoyen ordinaire au milieu des siens. On aurait pu me glisser un sac poisseux entre les mains et me demander de le remplir de terre et d’en monter un mur. Ou m’expédier vérifier les soudures des tuyaux d’aération des abris souterrains et distribuer des vêtements de laine de récupération aux vieillards de Cavendish Square… Ou bien m’envoyer, comme ils l’avaient fait au mois de mai, en compagnie d’institutrices retraitées accompagner des gamins à l’arrière, pour les mettre à l’abri… » Mais, ce samedi, il y avait eu la pharmacienne et ce bout de jupe de velours rouge qui dépassait du bas de sa blouse. Et le Livre était revenu. Il en avait senti l’appel… Il y avait eu cette toux qui ne voulait rien savoir, lui emplissant la gorge d’une âcreté qui se transformait en migraine en remontant le long des maxillaires et des tempes. Cette barre au front qui superposait à tout ce qu’il voyait des fantômes agités et douloureux, sans cesse en mouvement. Il avait marché sur Marylebone Road, en direction de l’ouest. La pluie l’avait surpris à la hauteur de l’Académie royale de musique. Une pluie froide et rigide, qui avait percé immédiatement la laine de son uniforme. Il s’était mis à puer le chien mouillé. Il détestait cette odeur de champignonnière et d’arrière-boutique de prêt sur gages. Il avait essayé de se mettre à l’abri dans un recoin de muret, mais les bourrasques l’avaient pourchassé et frappaient son visage avec la force de gifles. Il se sentait plus seul que jamais. Il avait continué vers l’ouest. Il avait laissé plusieurs rues sur sa gauche, toutes bouchées par un large rideau de pluie et rendues floues par cette humidité qui montait du pavé. Il devinait Oxford Street, au loin, et imagina un instant s’y glisser, mais la perspective d’immeubles maussades aux briques jaunes, les gouttières dégorgeant leur eau grise et les fenêtres bardées de planches le découragèrent.

Il venait de décider de continuer vers Edgware Road quand il avait aperçu l’immense enseigne bleu pâle de la pharmacie à l’angle de Crawford Street. « Rutley & Co. – Toutes prescriptions, dents artificielles, poudres et liqueurs pour le mal de tête », lut-il à distance, en grosses lettres orange sur le fond bleu. Alors il avait plongé vers le sud et ces nouvelles promesses. L’officine de chez Rutley sentait la cire d’abeille, la gomme, l’éther et le menthol. Il n’y avait qu’un seul client, assis dans un renfoncement : une sorte de rentier entre deux âges, engoncé dans un pardessus moutarde. Il se cramponnait aux bras d’un fauteuil d’émail recouvert de cuir tandis qu’un commis de seize ou dix-sept ans, aussi sale qu’un peigne, prenait des empreintes de sa mâchoire. L’homme poussait à brefs intervalles des petits cris de rongeur et le commis lui écartait d’autorité les dents à chaque pépiement. Ce dernier avisa le nouveau chaland et lui adressa un lourd clin d’œil de complicité en désignant de sa langue tordue le patient qui continuait de gémir.

– Approchez-vous de l’arche, on va venir…

Et, toujours de sa langue, l’employé indiquait le fond de la boutique où une arcade de bois noir formait une sorte de vaste judas. Au-delà, on devinait des rayonnages couverts de boîtes et de fioles, et des rangées de courtes bouteilles de verre brun aux étiquettes de couleur.

Cummins avait marché vers le comptoir ; le mal de tête rendait tout le décor incertain, comme bosselé. Aussi vive que si elle avait surgi d’une trappe, une femme apparut. Elle était vêtue d’une blouse de couleur ivoire, était grande, avec un visage lisse et fade. Ses cheveux clairs, ramenés en chignon, semblaient presque verts dans la lumière d’aquarium qui baignait l’étrange officine.

– Que puis-je pour vous, monsieur ? lança-t-elle de manière mécanique, sans vraiment lever les yeux vers l’homme qui s’approchait.

– Une poudre, quelque chose pour la tête… Ma tête… Elle va éclater, bon Dieu, si je laisse faire… Donnez-moi une de vos préparations, une de celles qui agissent vite…

La femme leva un peu plus le menton. Elle contourna le présentoir et fit face à l’homme qui venait d’entrer. Sans hésiter, sans hâte non plus, elle lui posa une main sur le front. Elle semblait réfléchir.

– Pas de fièvre, jugea-t-elle.

Elle se mit tout contre lui et, laissant glisser sa main, elle tira un peu la paupière. Elle regarda dans son œil.

– Alcool, manque de sommeil ?

Puis, sans lui laisser le temps de répondre, désignant son uniforme militaire :

– Vous rentrez du feu… Vous êtes en permission ? Vous avez été blessé ?

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