Blanche

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Blanche a grandi à Nohant, un petit village du Berry. Persuadée d’être la fille de celle qu’elle appelle maman Ninon, élevée au sein de la famille de George Sand comme une demoiselle, elle jouit de la nature et des leçons prodiguées par son professeur particulier. Ces dernières éveillent en elle une vocation : passionnée d’anatomie et de remèdes, Blanche sera chirurgien ! Alors qu’elle se prépare à partir pour Paris, une révélation de taille la bouleverse : elle est née à Naples, sa véritable mère se nommait Claire, et son père était un monstre...

Abasourdie, Blanche désire plus que tout en apprendre plus sur sa mère, ses ancêtres, et la ville qui a vu s’ouvrir ses yeux. Elle qui n’a jamais quitté son Berry décide de voyager et, pour cela, s’engage comme infirmière dans les armées de Napoléon. Elle y rencontre des personnages hauts en couleur, lie des amitiés précieuses qui lui permettront d’affronter les terribles réalités de la guerre, les privations et les souffrances. Et Naples brille à l’horizon tel un phare, Blanche garde l’espoir de s’y rendre un jour...


Publié le : vendredi 23 octobre 2015
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EAN13 : 9782370720412
Nombre de pages : 408
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couverture

LOUISEBACHELLERIE

Blanche

Delpierre.jpg

 

À mes fils, Thomas et Antoine, à Emmanuel, qui est du pareil au même.

Ils me feraient aimer les hommes si je ne les aimais déjà.

Préface par Jeanne Chéramy, agrégée d’histoire

Mon maître, le professeur Lefèbvre 1, disait : « En histoire, tout est faits. »

Ces Cahiers, que le hasard a mis entre mes mains, rapportent des faits qui ont marqué l’histoire, et particulièrement celle du premier Empire. Mais ils donnent, de surcroît, à entendre une voix qui n’était pas destinée à être entendue.

Je dis « voix » parce qu’on constatera à la lecture de ces Cahiers que l’écriture n’est pas étudiée, ni la forme préméditée. Ils étaient destinés, à l’origine, à contenir les seules leçons, observations et expériences que Blanche Dimanche de Cambremer a reçues ou faites régulièrement, pendant huit ans. À première vue, ils ne pouvaient intéresser qu’un historien de la médecine. C’est en les feuilletant que me sont apparus les digressions et les récits circonstanciés de la vie de l’auteure, sur une période de dix ans, de 1808 à 1818.

On remarquera que la fin du dernier cahier est presque entièrement consacrée au récit, et non plus aux leçons. On en comprendra facilement la raison : la vie de Blanche avait pris un nouveau cours et le temps des apprentissages était passé.

Les dernières lignes qu’on lira ont été écrites alors qu’elle était installée à Ardentes, un village du département de l’Indre où elle avait échoué, avec son fils, après la chute de l’Empire, puis la mort de Joachim Murat et la disparition de son époux. Elle témoigne de la grande difficulté qu’elle avait alors à écrire, sa vue étant affectée par une maladie qui aboutirait à une complète cécité. Les lettres sont mal formées, les lignes sont ondoyantes et les propos sont réduits au minimum : des faits.

Quand j’ai décidé de publier ces Cahiers, je me suis efforcée de les rendre attrayants. C’est pour cette raison que je n’ai conservé qu’une page sur toutes celles qui contenaient la matière de ses études. Chaque fois, j’ai signalé leur nombre originel.

Lorsqu’elle a écrit la première ligne du premier de ces Cahiers, Blanche ignorait que sa naissance l’autorisait à porter le nom de Cambremer, d’où le seul patronyme de « Dimanche », calligraphié en première page du manuscrit.

Blanche Dimanche de Cambremer, épouse Chéramy, est morte à Ardentes le 21 janvier 1874, à l’âge avancé de 84 ans.

On s’étonnera sans doute en constatant que nous portons le même nom de famille. C’est qu’elle était mon aïeule, la grand-mère de ma grand-mère, que celle-ci évoquait souvent devant moi, quand j’étais enfant, en lui donnant le surnom qu’elle s’était vu attribuer dans le village : « la Birette 2 ».

 

Paris, le 1ermai 1939


1. Georges Lefèbvre a présidé depuis 1932 la Société des études robespierristes qui édite les Annales historiques de la Révolution française. Il a occupé la chaire d’histoire de la Révolution française à la Sorbonne de 1937 à 1945.

2. Une birette est une sorcière dans le folklore berrichon.

Blanche Dimanche de Cambremer

Leçons, observations et expériences pour la guérison de certaines maladies, infirmités et tares, natives ou contractées, affectant les personnes adultes comme les enfants – 1807-1808

Les os du squelette humain

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Les os de la tête

Os coronal, os pariétaux, os occipital, os sphénoïde, os ethmoïde, os des tempes, os de l’oreille interne, os surnuméraires, os de la face, os maxillaire, os de la pommette, os propres du nez, os lacrymaux, os de la langue…

 

Le tronc du squelette

Épine du dos, vertèbres du col (première, seconde, troisième, quatrième, cinquième, sixième) vertèbres du dos, vertèbres des lombes, os sacrum, coccyx, côtes, sternum, bassin, os des illes, os ischien, os pubis…

 

Les extrémités supérieures du squelette

Épaule, omoplate, clavicule, os du bras ou humérus avant-bras, os du coude, os de la main, os du carpe, os scaphoïde, os lunaire, os cunéiforme, os orbiculaire, os trapèze, os trapézoïde, grand os du carpe, os crochu, os du métacarpe (premier, second, troisième, quatrième), phalanges…

 

Les extrémités inférieures

Os de la cuisse, os de la jambe, tibia, rotule, péroné, os du pied, os du tarse, astragale, calcanéum, scaphoïde, cuboïde, cunéiformes, os du métatarse (premier, second, troisième, quatrième, cinquième)…

 

…/ …

 

26 juin 1807

 

Je serai chirurgien. Je répugne à mettre ce mot au féminin, comme cela se devrait, puisque, jusqu’ici et à ma connaissance, il n’y eut jamais de femme à pratiquer cet art. Monsieur Deschartres, qui est mon professeur, serait bien fâché de me voir utiliser mon cahier d’anatomie de la façon que je le vais faire. Mais la solitude dans laquelle me tient mon étude, les questions qu’elle suscite, et que suscitent aussi certains mystères que l’on me fait, me portent aujourd’hui à noter mes pensées et débats intérieurs. Comme si le fait même de les coucher sur le papier pût, non pas les résoudre, mais, au moins, apaiser les tourments qu’ils me causent.

Monsieur Deschartres assure qu’un jour, les hommes, exerçant leur raison, leur curiosité et leur esprit critique, auront percé tous les mystères de la nature, les mécanismes de la vie et les desseins qu’avait Dieu quand il a créé et organisé tout cela. Pourtant, je doute qu’il prête vraiment à Dieu toute cette création car, s’il fut abbé, ce n’est pas à l’Être suprême qu’il s’adresse pour résoudre les énigmes que la nature lui pose, et particulièrement celles qui concernent le corps, son fonctionnement, les tares et infirmités dont il peut être affecté et les maladies qu’il peut contracter. Tel saint Thomas, il va y voir et ne croit que ce que ses yeux observent et ce que sa raison lui dicte.

Pendant le temps que nous avons observé ensemble les planches sur lesquelles sont représentés tous les os dont je dois à présent apprendre les noms, il m’a fait un de ces récits dont je pense qu’il espère m’épouvanter, pour éprouver sans doute ma capacité à mener à bien le projet qui est le mien.

– Vous êtes trop jeune pour vous souvenir d’une époque que l’on nomme aujourd’hui la Terreur, pendant laquelle nous habitions encore Paris. Je fréquentais alors assidûment les salles d’hôpitaux et les amphithéâtres de dissection. L’intérêt m’y poussait, ainsi que ce désir d’apprendre que je vous vois aujourd’hui… La guillotine envoyait aux carabins tant de têtes qu’ils n’avaient pas le temps de les disséquer toutes… Un jour, j’eus une émotion qui compromit un moment mes observations… Quelques têtes humaines venaient d’être jetées sur une table de laboratoire avec ces mots d’un élève : « fraîchement coupées ». On préparait la chaudière où elles devaient bouillir pour être dépouillées et disséquées ensuite. Je les prenais une à une pour aller les y plonger. Un carabin me tendit la dernière en disant : « C’est la tête d’un abbé, elle est tonsurée. » Je la regardai et la reconnus comme celle d’un de mes amis que je n’avais pas vu depuis quinze jours, et que je ne savais même pas dans les prisons de ces messieurs les coupeurs de têtes…

– Qu’avez-vous fait ?

– Je n’ai pas dit un mot, j’ai regardé cette pauvre tête à cheveux blancs. Elle était calme et belle encore… Elle avait l’air de me sourire. J’attendis que l’élève eût le dos tourné pour lui donner un baiser sur le front, puis je la mis dans la chaudière, comme les autres, et je la disséquai pour moi. Je l’ai gardée quelque temps, mais il vint un moment où cette relique devenait trop dangereuse. Je l’enterrai dans un coin de jardin…

Je ne doute pas de la véracité de l’anecdote : tel est mon professeur, tellement épris de savoir qu’il est capable de faire bouillir la tête d’un ami pour compter et nommer ses os. Je me demande s’il pratiquerait ainsi avec moi, au cas où la mort m’emporterait. Mais je n’en ai pas l’âge et la guillotine ne tranche plus, aujourd’hui, dans le Bas-Berry !

Qu’on ne s’y trompe point : je ne suis pas berrichonne et, si je vis dans cette demeure de Nohant, c’est parce que maman Ninon est la femme de confiance de Madame Dupin, la maîtresse des lieux, étant entrée à son service alors que j’étais encore un nourrisson. Ma mère donnerait sa vie pour cette femme qui, dit-elle, l’a « tirée du ruisseau ». Comment comprendre cette expression ? Je n’ai jamais osé demander un éclaircissement et me contente de penser que celle qui m’a mise au monde a été une jeune Parisienne miséreuse, comme il s’en voit encore, à ce qu’il paraît.

J’avais quatre ans lorsque toute la maisonnée a quitté Paris pour Nohant, et je me souviens d’avoir été charmée par cet endroit que je n’ai jamais quitté depuis, que pour de rares promenades en voiture jusqu’aux villages alentour. Il faudrait voir la vallée Noire aujourd’hui que l’été s’y est installé. La lumière éclatante est filtrée par les belles frondaisons du parc, elle joue entre les feuillages des charmes et des chênes, elle caresse la corolle des digitales, des campanules et des marguerites sauvages au point que c’est un enchantement.

Madame Dupin est convaincue que les hommes naissent libres et égaux entre eux et, pour cette raison, elle traite ses domestiques comme des hommes et des femmes et non comme des serfs, ainsi que font certaines personnes. Son fils, Monsieur Maurice, était tout aussi généreux et affable quand il vivait encore avec nous. Il est à présent aux armées, pour le plus grand désarroi de sa mère. Monsieur Deschartres était son précepteur avant que d’entreprendre de m’instruire, et ma mère avec moi. Il nous a appris à lire et à compter à toutes deux et dans le même temps.

Faut-il que je fasse un portrait du cher homme ? C’est bien le moins que je lui doive et, si un jour ces cahiers tombent dans d’autres mains, au moins il gagnera un peu de postérité. Tomber dans d’autres mains, ces cahiers ? Cela se pourrait faire. J’aurai peut-être un jour un enfant ou un élève à qui j’aurai plaisir à transmettre ainsi le fruit de mon étude… Maman Ninon m’a donné un jour un livre fort étrange dont elle voulait que je fusse l’héritière. C’est un grimoire ancien et d’apparence peu engageante, dont voici la page de titre :

 

SECRETS

MERVEILLEUX

DE LA MAGIE NATURELLE

ET CABALISTIQUE

DU PETIT ALBERT

Traduits exactement sur l’original

latin, intitulé :

ALBERTI PARVI LUCII

Libellus de mirabilibus naturæ

arcanis.

Enrichis de figures mystérieuses

& la manière de les faire.

Nouvelle édition, corrigée & augmentée

 

Comme je m’étonnais qu’elle me pousse à m’initier à la magie, et à devenir ce que, chez nous, on nomme une « birette », elle répondit que ce n’était point là son désir, mais une obligation qu’elle avait de transmettre un objet qu’elle-même n’avait pas le droit de posséder.

– Mais de qui le tiens-tu ? demandai-je.

– D’une personne qui voulait qu’il te revienne un jour, pour que tu en fasses le même usage qu’elle…

On voit bien que je ne commets point d’abus de langage quand je prétends qu’on me fait des mystères. J’avais sept ans quand j’eus entre les mains, pour la première fois, le Petit Albert. Je savais lire. Je l’ouvris, curieuse et contente de l’honneur que me faisait un inconnu ou une inconnue, par l’intermédiaire de ma propre mère. Mais, quand j’eus tourné la première page, un avertissement, imprimé au bas de la seconde, me fit renoncer à la lecture : « Tourne la page si tu en es capable. » J’eus le sentiment que ces secrets bouleverseraient ma vie et la vision que j’avais déjà de l’existence. Bien m’en prit, car Monsieur Deschartres, apercevant le grimoire, me l’arracha des mains et entra dans une de ces colères qui me terrifient, et avec moi tous les hôtes de la maison, bêtes et gens :

– Coquine ! criait-il. Comment t’es-tu procuré cette chose ?

– Ma mère me l’a donné, monsieur…

– Est-elle sotte ou travaillée par l’envie de faire de toi une sorcière, à l’instar de ces gorgones du bocage qui sèment le trouble dans les esprits faibles et perpétuent des pratiques d’un autre âge ? Quand je vous ai donné le moyen d’accéder à la connaissance, tenez-vous tant à demeurer dans l’obscurantisme et la superstition ?

– Que non, monsieur ! répondis-je, tremblant de tous mes membres.

– Alors ne te farcis point la tête de ces sornettes et apprends plutôt à décliner rosa, la rose !

Je ne me le fis pas dire deux fois et abandonnai l’encombrante relique à mon intraitable professeur.

 

Je sais décliner rosa, la rose, lire Ovide et Virgile, j’ai quelques notions de chimie et force connaissances en histoire naturelle. Je sais l’histoire des Gaules et celle du royaume de France, qui est devenu un empire. Ce que je sais de la Révolution pendant laquelle je vis le jour, je le dois non pas à Monsieur Deschartres, mais à ma mère, qui m’a souvent conté comment, ensemble, et sous la protection déjà de Madame Dupin, nous avons traversé à Paris des années de grand trouble, avant notre installation à Nohant.

Ce que je sais aussi, c’est que Madame Dupin s’appelait alors Dupin de Francueil, qu’elle était veuve depuis peu et qu’elle habitait, avec son fils, Maurice, rue du Roi-de-Sicile. Monsieur Deschartres faisait déjà partie de la maison que nous avions rejointe, toutes les deux, au début de l’année 1791. On jugera de l’impossibilité où je suis d’en avoir gardé souvenir : je suis née le 2 novembre de 1790.

On peut s’étonner de ce que Madame Dupin, née Marie-Aurore de Saxe parce que fille naturelle et reconnue de l’illustre maréchal, ait considéré avec sympathie les prémices de cette révolution et accepté de bonne grâce que sa fortune se trouvât réduite presque à néant. Elle ne pensa jamais à émigrer et demeura stoïque au milieu de ce grand bouleversement qui devint peu à peu une grande tragédie. On continua de vivre rue du Roi-de-Sicile, chez Monsieur Amonin, payeur de rentes. Maman Ninon tenait la maison, commandant à deux autres domestiques, Monsieur Deschartres instruisait Maurice et je poussais, comme une plante, sage et contente à ce que l’on me dit encore. Madame Dupin régnait sur tout son monde.

Pour sauver ce qui lui restait de son bien – de l’argenterie et des bijoux –, elle fit comme les autres locataires : elle le cacha dans un des panneaux de la boiserie. Le 5 frimaire de l’an II (cette date reste gravée dans les mémoires), en vertu d’un décret interdisant l’enfouissement de richesses retirées de la circulation, un menuisier fut dépêché pour sonder les lambris. On découvrit le trésor et Madame Dupin fut emmenée à la prison des Anglaises. Les scellés furent apposés sur la maison, où nous demeurâmes pourtant. Des papiers fort compromettants pour la citoyenne Dupin avaient échappé à la vigilance des argousins. Ils auraient pu la conduire à l’échafaud. Monsieur Deschartres et Maurice réussirent à les récupérer, au péril de leur vie, au nez et à la barbe du citoyen portier, républicain très farouche, mettant alors ma pauvre mère au supplice.

Madame Dupin resta dans sa prison plus de six mois et nous l’allions visiter régulièrement. Puis elle fut élargie et tout le monde partit pour Nohant : elle-même et son fils, Monsieur Deschartres, Antoine, le fidèle valet, Mademoiselle Roulier, la vieille bonne, maman Ninon et moi. J’oubliais Nérina et Tristan, deux petits chiens qui furent, à ce que l’on m’a raconté, mes premiers compagnons de jeux. C’était en février de 1795. Tristan vit encore.

 

Ayant noirci ces quelques pages, je m’étonne de la distraction qui m’est venue au beau milieu de ma leçon d’anatomie, et du plaisir que m’a donné cette écriture. Consigner ainsi les menus détails de sa vie serait donc le moyen de lui donner de l’épaisseur et de se donner à soi-même l’étoffe qu’on espère ?

Dans le récit que l’on m’a fait de mes toutes premières années, il subsiste assez d’ombre et de flou pour que je ne me sente pas assurée d’être qui l’on prétend que je suis. Ma mère répugne à répondre aux questions que je lui fais sur ma naissance et ne cite jamais celui auquel je dois la vie… puisqu’il a bien fallu que j’eusse un père. Quand j’ose interroger Monsieur Deschartres, le grand homme, si épris de vérité, me renvoie à ma mère. Il n’est pas envisageable pour moi de questionner Madame Dupin, qui m’aurait sans doute déjà entretenue de tout cela si elle l’avait jugé bon… Et Monsieur Maurice, qui peut-être comprendrait ma naturelle curiosité et pourrait la satisfaire, a quitté le domaine depuis les premiers jours de l’an VII, contraint de rejoindre les armées.

Je sais ce que me répondrait mon cher professeur si j’avais la sottise de lui confier le tourment que me causent parfois mes questionnements : « Ce sont broutilles sans intérêt qui ne méritent pas que tu négliges ton étude ! Penche-toi plutôt sur la conformation et la structure des os ! »

Traité des os secs et des os frais

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Conformation externe des os secs

Volume : il y en a de grands, comme l’os du bras, de l’avant-bras, de la cuisse, de la jambe, les os innominés ; de moyens, comme plusieurs de la tête, les vertèbres, les côtes, les os du métacarpe ; de petits, comme ceux du carpe ou poignet, des doigts, des dents, etc.

Parties externes de l’os : une partie principale est le corps de l’os et quatre autres sont moins principales, nommées régions, éminences, cavités et inégalités.

 

Structure interne des os secs

Substance : tissu de fibres solides disposées selon la conformation de chaque os.

 

 

Conformation externe des os frais

Parmi les parties externes des os frais, il y en a qui leur sont communes avec les os secs comme les régions, les éminences, les cavités et les inégalités. Il y en a d’autres, qui leur sont propres, qui manquent pour la plupart dans les os secs et dont celles qui y restent ont perdu quelque chose de leur état naturel.

Cartilages, ligaments (première et deuxième classes), membrane externe, périoste, glandes mucilagineuses.

 

Structure interne des os frais

 

Moelle ou membrane médullaire

Les os frais renferment pour la plupart dans leurs grandes cavités et dans leurs petites cavités cellulaires une substance onctueuse et grasse, plus ou moins ferme dans les uns, mollasse dans les autres. On la nomme en général moelle, principalement celle qui est comme ramassée dans les grandes cavités des os longs. On donne aussi à celle qui est dispersée dans les petites cavités cellulaires le nom de suc moelleux.

Vaisseaux : toutes les parties des os frais ont des vaisseaux sanguins que l’on peut réduire à trois classes. Il y en a qui vont aux parties externes de l’os, aux cartilages, aux ligaments, aux glandes mucilagineuses et au périoste. On en voit d’autres qui s’insinuent dans la substance de l’os. Il y en a enfin qui pénètrent jusqu’aux cavités internes et qui se distribuent à la moelle.

…/ …

 

30 juin 1807

 

J’ai lu et relu ma leçon et saurais dessiner en coupe un os sec aussi bien qu’un os frais. J’ai relu aussi les petites confidences que j’ai écrites il y a quelques jours et glissées entre les pages dictées par Monsieur Deschartres. Je me rends compte que je n’ai pas fait le portrait de lui que je me promettais de faire alors même qu’il occupe une grande place dans ces confidences, la même que celle qu’il occupe dans ma vie.

Ce n’est pas encore un vieillard, mais ce n’est plus un jeune homme, même s’il me paraît disposer d’une force physique tout à fait hors du commun, et dont il tient sans doute la formidable énergie que je lui connais. Ma mère dit qu’il porte beau parce qu’il n’a pas les mains noueuses ni le dos courbé des paysans, et qu’il se donne un air de supériorité qui impressionne. Il est toujours vêtu de la même façon, l’été comme l’hiver, les jours ordinaires comme les jours de fête : des culottes courtes, des bas blancs sur des guêtres de nankin, un habit noisette, très long et très carré, et une casquette à soufflet. Son visage est anguleux, ses lèvres fines et ses yeux perçants, d’un bleu intense. À sa voix, on plie. Mais s’il n’attire pas d’abord la sympathie, c’est aussi un homme bon, généreux et courageux. On ne compte plus les villageois auxquels il a appris à lire et, s’il se trouve quelque malade ou accidenté pour demander son aide à l’autre bout du canton, il n’hésite jamais à se mettre en route, à quelque heure du jour ou de la nuit, pour l’aller soulager.

Il me faut pourtant représenter à quel point il peut être colérique et ombrageux. Désintéressé, il n’accepte jamais d’être dédommagé du dérangement qu’on lui a causé. Je l’ai vu hors de lui, vociférant et prêt à frapper un homme qui le voulait gratifier d’une volaille en remerciement de ses soins : « Comment, canaille, malappris, butor, misérable ! Je t’ai rendu service et tu veux me payer ! Tu ne veux pas être reconnaissant ! Tu veux être quitte envers moi ! Si tu ne te sauves bien vite, je vais te rouer de coups et te mettre pour quinze jours au lit ! Et tu seras bien obligé alors de m’envoyer chercher ! »

Inutile de dire que tout le monde ici le craint, d’autant qu’il est le maire du village, s’attirant par cette fonction encore un peu plus de respect.

« Sévère » n’est pas le mot qui qualifie le mieux le pédagogue. « Exigeant » conviendrait mieux. Combien de pages d’écriture n’ai-je pas été obligée de recommencer ? Combien de fois n’ai-je pas dû reprendre un raisonnement, rectifier une réponse par trop évasive ? Et combien de coups de règle sur les doigts n’ai-je pas reçus quand je m’obstinais dans une erreur de calcul ou une faute d’orthographe ?

– Âne bâté ! hurlait-il. Ma parole, tu représentes à toi seule la sottise de ton sexe !

S’il ne donne pas l’impression de tenir en haute estime les personnes de mon sexe, il est pourtant éperdu d’admiration devant Madame Dupin qu’il vénère, et il se montre fort respectueux à l’égard de ma mère et de Mademoiselle Roulier, la bonne qui a été la nourrice de Monsieur Maurice.

Je dois reconnaître pourtant que, depuis que j’ai quitté la petite enfance, il ne me tape plus sur les doigts ni ne me semonce plus avec autant de vigueur. Je l’ai même entendu louer mon appétit d’apprendre et la vivacité de mon intelligence auprès de notre commune maîtresse, Madame Dupin, qui, de ce fait, ne se lasse pas de m’encourager.

De l’époque de sa vie qui a précédé son engagement dans cette maison, je ne sais rien que ce qu’il a bien voulu m’en dire ou laisser supposer : il a été tonsuré et a porté le titre d’abbé, il est né dans une lointaine région où il ne faisait pas bon vivre et il a été professeur au collège du Cardinal-Lemoine, à Paris. Je sais aussi, malgré qu’il ne l’ait pas exprimé, que l’affection qu’il a pour moi ne sera jamais aussi entière et passionnée que celle qu’il a pour son ancien élève, Maurice Dupin, le seul à le pouvoir taquiner.

C’est avec joie, et j’oserais dire émotion, qu’il a considéré mon intention de devenir chirurgien. Du jour où je l’ai déclarée haut et fort, il a décidé de m’enseigner les rudiments d’anatomie qui me seront nécessaires. Et c’est avec passion que je suis ses enseignements.

Malheur à moi s’il venait à découvrir les digressions que je fais au milieu de ses précieuses leçons ! Mais, à la réflexion, il ne me paraît pas inutile de transmettre, en même temps que ces leçons qui pourraient être utiles à qui voudrait suivre mes traces, l’essence même de cette relation qui fait que l’élève entend le maître et que le maître devine le besoin de l’élève, ses capacités, ses difficultés et sa tournure d’esprit.

Seul homme au milieu des femmes qui, autour de Madame Dupin, s’emploient à l’entretien de la maison et en assurent le train, il jouit d’une autorité incontestée et il est regardé non pas comme un domestique, pas même comme un employé, mais bien comme un ami.

Sous cette haute autorité reconnue et sous celle, naturelle et douce, de Madame Dupin, le domaine offre à ses habitants une vie aussi sereine que possible. Seule ombre au tableau : l’absence de Monsieur Maurice. Depuis son départ aux armées, on savait que l’humeur de Madame Dupin – et donc, celle de toute la maison – dépendait de l’arrivée d’une lettre de lui. Elle craignait pour sa vie, engagé qu’il était dans des batailles à l’ouest et à l’est. Puis l’arrivée des lettres provoqua force larmes et lamentations. J’appris, par indiscrétion de ma mère, que le fils était jugé indigne par la mère, qui lui reprochait certaine amourette. Aujourd’hui, chacun sait que Monsieur Maurice a contracté, il y a trois ans, un mariage secret avec une « fille de peu » et qu’il en a eu un enfant, une petite fille. Mais de cela il n’est point question de parler, et surtout pas à Monsieur Deschartres, qui ne veut causer, lui, que des opéras que compose son ancien élève et des succès qu’il remporte.

Il faut donc que je parle aussi de ce jeune homme qui m’a tenue dans ses bras quand j’étais encore vagissante et qu’il avait treize ans, qui m’a ensuite fait des contes et joué des sérénades sur son violon, et qui a toujours démontré à mon égard une attentive tendresse, m’appelant « souriceau » ou « Blanche fleur »... Peut-être détient-il quelque secret sur ma naissance et mon ascendance, mais je serais bien en mal de l’interroger puisqu’il ne semble plus avoir droit de cité à Nohant.

Il faut aussi que je parle d’un petit personnage qui entend me faire de l’ombre, dans ce domaine où j’ai longtemps été la seule enfant. Hippolyte ! C’est « l’enfant de la petite maison ». Il est le fils naturel de Monsieur Maurice et de certaine Catherine Chatiron, qui a été domestique ici un temps, et n’a pas repoussé les avances du jeune maître, comme elle l’aurait dû faire si elle avait eu un peu de vertu.

Voilà que Madame Dupin a décidé de faire instruire ce rejeton bâtard ! Et que Monsieur Deschartres entreprend de lui apprendre le b. a.-ba… et se réjouit de ses progrès ! C’est un enfant mal élevé et morveux, qui fait mille mauvais tours quand on a le dos tourné et semble vouloir se considérer comme mon égal. Je n’aurais pas tant de rancune contre lui s’il me laissait travailler au lieu que de me faire des grimaces ou des crocs-en-jambe chaque fois qu’il le peut… Madame Dupin tolère ses facéties et qu’il piétine ses plates-bandes parce que, je pense, elle rumine la trahison de Maurice et ne veut point se fatiguer à corriger les manquements de cet enfant.

Madame Dupin me paraît être le modèle de ce qu’était une femme de la noblesse, avant la Révolution. Son port de tête et sa tournure sont exceptionnels pour son âge car, à ce que dit ma mère, elle a vu le jour vers le milieu du siècle dernier. La fraîcheur de son teint, la vivacité de son regard, la hauteur que lui donnent tous ses charmes naturels et sa grande instruction font d’elle la souveraine de notre petit royaume. Mais cette hauteur ne signifie pas qu’elle méprise ses « sujets », bien au contraire. Elle est soucieuse du bien-être de chacun et, au-delà des murs du domaine, de celui de tous les villageois qui l’entourent. Monsieur Deschartres prétend qu’elle a été l’amie de Jean-Jacques Rousseau et cela n’est pas pour me surprendre puisque, comme lui, elle pense que tous les hommes sont nés bons. Si elle a renoncé aux privilèges qui étaient ceux de son ordre, elle détient encore celui de conserver, malgré les ans, la beauté du visage et la suavité de la voix.

 

Je n’ai pas parlé du village, et pourtant il m’est aussi cher que le domaine lui-même. Quand j’étais enfant, je le trouvais à ma mesure. Sitôt passée la grille de la cour, je me retrouvais sur la place, entourée de maisonnettes, d’où sortaient des enfants rieurs qui devinrent vite des compagnons de jeux. La petite église qui se trouve au milieu n’a rien d’impressionnant, ne pouvant contenir que quelques dizaines de fidèles, et ressemblant davantage à un lavoir qu’à une cathédrale. Les chemins qui partent de là mènent à Saint-Chartier, Montipouret, La Berthenoux ou Montgivray, des noms qui sonnent joliment à mon oreille, des villages où quelquefois je me rends avec maman Ninon, pour une foire, un marché ou une fête patronale. Le jour de la fête de sainte Anne, à Nohant, on danse sur la place. Des musiqueux jouent vielles, musettes et cornemuses, et tout le pays s’égaie. Je ne serais pas la dernière à danser, mais les jeunes gars hésitent à me venir inviter à la bourrée ou la polka, depuis qu’ils me considèrent comme une demoiselle. Ceux qui jouaient avec moi, il y a quelques années, à colin-maillard, saute-mouton ou au jeu du moulin, et qui me voient maintenant habillée comme une Parisienne, ne sont pas assez hardis pour me tirer par le bras vers le centre de la place, là où l’on sabote. Et, s’ils le font, je me sens bien vite confuse de ne plus savoir parler comme eux.

– V’là l’temps qu’s’abernaudit, ça va n’en tomber une d’ceux aga d’iau ! me dit le gars Bardin, en me montrant le ciel qui se couvre.

– Ah non, il ne faut pas ! Pas un jour d’assemblée !

– C’est qu’affaitée com’ t’es te voudrais point t’baudrer !

Ma mère ne veut pas que je porte le caraco aux manches garnies d’un ruban noir et d’un dépassant de dentelle, ni le fichu noué par-dessus, et encore moins la coiffe carrée que les filles d’ici posent sur leurs cheveux tirés. Elle fait faire mes robes à Paris, par la modiste de Madame Dupin. Monsieur Deschartres, lui, ne souffrirait pas que je dise aga d’iau pour « averse », affaitée pour « habillée » ni baudrer pour « salir ».

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