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BOURBONNE ET SON PAYS

De
353 pages
Originaire de Bourbonne, Hubert Lesigne retrace ici toute l'histoire de son pays de la formation du pays à l'époque gallo-romaine à l'époque où sa famille s'installe au pays. A chaque étape, l'auteur fait alterner la narration historique et le récit à caractère littéraire, soutenus par des images remontant aux époques évoquées, des témoignages de grands écrivains français, sans se priver des ressources de l'humour.
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Bourbonne et son pays
Histoire~ récits~ images

Du même auteur Poésie
Cirque guignol et marionnettes Kouros (Poèmes, 1956-1962)

La vie la mort la poésie (Poèmes, 1963-1979) Kouros

Cirque la vie (Poèmes, 1980-1993) Kouros Blues des métiers (Poèmes 1996) Editions L'Harmattan Récits
Un garçon d'Est Editions L'Hannattan (1995)

Les J Troyes Editions Hachèle (1999) Essai
Les banlieues, les profs et les mots Editions L'Hannattan (2000)

Pour le français ici et maintenant Jouer sur et avec les mots (1988) Epuisé Chants d'amour en douce France (1991) Epuisé
Mots du Bassigny et de la Vôge Editions D. Guéniot (1999) Mots et figures des Trois Provinces Editions L'Hannattan (2001)

Hubert Lesigne

Bourbonne
Histoire,

et son pays
récits, images

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALLE

cg L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1145-6

En souvenir de mes grands-parents dont les destins se sont c.roisés à Bourbonne.

Toutes les cartes postales ou les photographies appartiennent à la collection personnelle de l'auteur, sauf indication d'Origine en marge du document. Les lithographies de Bourbonne en 1830 ont été extraites de l'Album des baigneurs, de Richoux. Remerciements aux auteurs et collectionneurs sollicités. Dessins de l'auteur.

EN BREF Puisque vous venez faire un tour au pays, passons par les sentiers et les mots qui furent les nôtres, au temps d'avant le départ vers les villes, étranges étrangères, quand nos jeunes ombres couraient par les rues du bourg, rêves anciens un peu flétris. Allons nous rincer l'esprit à l'eau des fontaines, aux goulottes fraîches, aux lavoirs de nos grands-mères, ces trois bassins d'eau claire vers Montlétang ou Maynard, ou rechercher dans les fonds taris les Bénédictins disparus. La voix de papier, celle d'il y a septante ans, de manmère, pépère et mémère, père et mère, oncles, tantes, cousins et sines, petits garçons, petites filles de l'Asile et des écoles sur sycomores, avant que l'Allemand vienne pour la troisième fois dans les murs murmurants de la ville et qu'il reparte, le germain, grosjean comme devant ou bien finisse ici sa vie dans le jardin des allongés. La voix a-t-elle gardé les accents et les mots d'autrefois ou bien a-t-elle pris la teinte grisonnante du temps qui couvre la mémoire? Voix de l'histoire aussi, historiettes, fêtes, bals sur la place au Quatorze Juillet, défilé aux lampions des loupiots, course aux sacs, lèche-poêle à culotte noire, mas de cocagne levé avec jambon et drapeau trois couleurs, dans le vent volant de l'été. Et l'harmonie de la concorde pour vieux chenus et blancs-becs, vents, bugles, clarinettes, saxos, grosse caisse à boumer dans les rues par les hauts et les bas du bourg. On chantonnait chantait, fillettes et garçonnets les chansons des maîtres et maîtresses d'école, faussets, bourdons des gars qui muent, et puis la danse en bals montés sur les placettes des villages alentour. Ces enfants-là, petits Bassignots, presque Lorrains, quasi Vosgiens, entre Langres et les Monts Faucilles, couraient parmi les prés à cornantes rouges blanches, entre la Borne et l'Apance, du côté de Coiffy, Villars ou Serqueux, Montcharvot et Genrupt. Alors, pas de télé à donner des visions violentes. Hue! Dia! Tourne, creuse la terre, blé, seigle, méteil, avoine aux chevaux de labour. A l'automne, dans l'ancienne jachère, les feux, la braise où mollissaient les pommes de la terre, pendant qu'on surveillait en coin la caunelle qui cherche, mufle au pré, la luzerne, canneu de

fayard à portée de la main, qu'elle n'aille pas attraper le gros ventre. La Roussette n'était pas folle, ni la Blanchette, qui nous faisaient leurs gros yeux ronds. La voix aimerait retrouver les tons de ces temps à terroirs et ne parler ni glorieux ni honteux et faire, tant qu'à faire, la nique à toutes les langues de bois, carton, pétrole, répondeur, ordinateur, télévise-moi la belle fille, phrases tristounettes. Comme il la tirent, les messieurs-dames à français de machine, leur langue de pub et de bourse, assaisonnée Paris, gens pressés, compressés, agités, métro métro, trains de banlieue. Elles courent elles courent les dames hâtivement fardées, ils tracent vers les hauts bureaux bétonnés, les messieurs aux nez violacés par le vent glacé des calculs affairés. Boutiques à falbalas-tralalas, usines à faire les tomobiles maquillées, poudre et farine pour bovines affolées par l'homme du fric. Marchons donc, depuis la nuit des temps, à travers le pays des gallo-romains et des guerres, de Cent ans, de religion, celles du Roi-Soleil, qui ne le fut guère pour ceux qui façonnèrent tout de même les essarts du pays, et le siècle des Lumières qui touche à la Révolution et ses Jacobins de Bourbonne. Et puis encore les temps modernes pour camper un moment avec les gens qui vécurent celle de l'industrie, avant de s'attarder un peu avec ceux et celles que nous avons connus. Sans trop d'histoire savante à lasser. Quelques cadres suffisent à situer "nos gens", ainsi disait-on jadis des gens de la famille jusqu'aux germains, avec leurs fêtes et coutumes emportées par l'époque de hâte. Et remplacer les descriptions qui crispent par des images anciennes du pays de Bourbonne et des villages aux alentours du bourg. L'auteur a fait une partie du chemin avec les siens grâce à des traces retrouvées. Dès le siècle de Louis XIV, il a donné leur place à ceux qui ont créé, plus que d'autres, les richesses du pays, aux oubliés de l'histoire, aux paysans, longtemps majorité du peuple ici comme partout, avant leur exode vers les villes. Il a tâché d'évoquer leur vie, puisque nous sommes quasiment tous issus de ces "manouvriers" sans qui l'histoire est mutilée. On verra combien leurs misères et leurs soucis ont été accablants. Faire aussi connaissance avec les seigneurs de Bourbonne, son clergé et puis sa bourgeoisie à la Révolution, puisque ce sont des bour10

geois qui prennent alors le pouvoir aux "privilégiés", nobles et clercs. Quant aux ouvriers, classe nouvelle au XIXo, on n'en rencontrera guère puisque la ville n'a jamais eu de caractère industriel affirmé, non sans conséquences pour le pays d'aujourd'hui, pour des raisons qu'on a tenté de clarifier. Voici donc le passé qui éclaire le présent. L'auteur a voulu rester près des simples gens, de ceux qui furent et ne sont plus ou presque plus, et qui vécurent aussi le temps qui s'en va. Victor Hugo, exilé dans l'île de Guernesey et revisitant son passé après le coup d'état de Louis Napoléon Bonaparte, écrivait ceci. Il voyait juste.

- Où vas-tu? d'où viens-tu? qui te rend si hardi? Depuis qu'on ne t'a vu, qu'as-tu fait? - J'ai grandi. Ecoutez-moi. J'ai vécu; j'ai songé. La vie en larmes m'a doucement corrigé... Le mal m'est apparu, puissant, joyeux, robuste, Triomphant; je n'avais qu'une soif: être juste... Et j'ai vidé les poches de la vie. Je n'ai trouvé dedans que deuil, misère, ennui. J'ai vu le loup mangeant l'agneau, dire: Il m'a nui! Le vrai boitant, l'erreur haute de cent coudées, Tous les cailloux jetés à toutes les idées... On avait eu bien soin de me cacher l'histoire. J'ai lu, j'ai comparé l'aube avec la nuit noire Et les quatre-vingt-treize aux Saint-Barthélémy, Car ce quatre-vingt-treize où vous avez frémi, Qui dut être, et que rien ne peut plus faire éclore C'est la lueur de sang qui se mêle à l'aurore. Les Révolutions, qui viennent tout venger, Font un bien éternel dans leur mal passager... Quand le pied des méchants passe et courbe la tête Du pauvre partageant son auge avec la bête... Quand la guerre est partout, quand la haine est partout, Alors, subitement, un jour, debout, debout! Tout est dit. C'est ainsi que les vieux mondes croulent Et l'heure vient toujours! Des flot sourds au loin roulent. Le passé ne veut pas s'en aller. Il revient Sans cesse sur ses pas, reveut, reprend, retient...
Il

Et les siècles ont poussé devant eux à Bourbonne Comme à Paris le temps qui jamais ne pardonne. Voici donc pour ceux et celles qui en ont quelque curiosité, cette sorte de "préhistoire" d'un garçon bourbonnais, dont la suite a été racontée en deux récits d'entre 1932 et 1952, après le déracinement auquel il a bien fallu que l'homme s'habitue, comme tant d'autres, après ces "études" qui - plus que tout peut-être - font quitter un pays natal. Et puis Victor Hugo encore, on ne saurait mieux dire: Nul de nous n'a l'honneur d'avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis; la destinée est une... Ah! Insensé qui croit que je ne suis pas toi. Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous.

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HISTOIRES

D'HISTOIRE

1. La nuit des temps Au temps du grand bigbang, le Pays de Bourbonne était à peine émergé, pas plus grand qu'un champ de trèfle. Voilà juste ce que je peux vous en dire, sous toutes réserves bien sûr. Le père premier venait de goupiller le ciel et la terre. Un vent d'enfer tournait sur l'eau et la terre nageottait de-ci de-là dans la saumure. Elle n'avait pas encore la belle rondeur qui créa plus tard tellement d'ennuis à Galilée. Elle avait l'allure d'une vieille casquette défraîchie, couleur de jus de réglisse. Alors le grand gussl dit: - On n'y voit rien ici. Ça m' fiche le cafard. J' te vais flanquer une lumière au plafond pour qu'on y voie un peu plus clair. Que la lumière soit! Et la lumière fut, c'était ça le plus beau du miracle. Le

vieux vit que la clarté était réussie et dit à son chapeau: - J'
me suis pas trompé, c'est chouette. Et il donna à la lumière le nom de jour et au jus de chique celui de nuit. Aussitôt, il y eut un soir et un matin. C'était sa première journée. Au matin du deuxième jour, le grand chef qui tenait une forme du tonnerre de dieu, fit mouvoir deux ou trois fois ses bras et ses jambes, se racla un peu le goulot et cria:
- Que l'eau parte au large et que le mouillé sèche! Tout en

parlant, il attrapa les roches avec la boue, les pétrit de ses grosses mains et les arrondit en forme de miche de brichton. Et il nomma le sec terre et l'eau mer. C'était son deuxième jour de boulot mais il n'était pas fatigué du tout. Au matin de la troisième journée, en regardant son oeuvre de la veille, le grand Jules dit: - C'est pas mal. Mais faudrait pas mélanger le jour et la nuit, ça détraqu'rait les pendules. Allez! Hop! J' vais mettre un soleil sur mon oeuvrette. Et pendant qu'il parlait, une boule de feu se mit à danser dans le ciel en jetant ses rayons sur la mer et la terre. Pour la nuit, il y accrocha une lanterne un peu pâlichonne mais assez drôle car elle était fendue du joufflu. C'était la lune. Le grand patron était tellement content de la voir qu'il fit un cent mètres à travers la bouse et une vingtaine de

pompes d'un seul bras. - Ah! J' peux dire que j'ai bossé
comme un chef. Pourtant la nuit est encore un peu noire. Alors, il se frotta le crâne avec sa grosse bague en or et il
1. On pense que c'est Dieu, mais lequel? 15

en jaillit une rivière d'étincelles qui filèrent dans la nuit. Il en était tout éberlué et se força même un peu le chignon pour baptiser voie lactée celles qui ressemblaient à du lait de bique. Alors, il fit craquer ses doigts et boucla son quatrième jour en se félicitant tout seul: - J' tiens bien l' coup

Et la lumière fut.

pour un vieux, mais j' vais quand même dormir quelques heures, faut que j' bricole encore demain. Au matin du quatrième jour, le vieux se gratta le nez tout en se disant: - La terre est encore un peu moche, j' vais lui r' piquer des fayots, des scaroles et des pissenlits, avec 16

des plants d' café pour me requinquer quand j'aurai l' bourdon, et lui planter aussi des graines de chiendent et d'amanite pour faire un peu bouger c' pays où il se passe pas grand chose. Aussi des arbres pour me faire du bois et pour avoir des noix et des poires pour ma pomme. Alors la

Alors la terre se mit à enfler du ventre et à cracher l'eau douce et la verdure.

terre se mit à enfler du ventre et à cracher l'eau douce et la verdure, arbres et feuilles, herbes et épines, gratte-culs et potirons. Le vieux rigolait en regardant les vesses-de-loup et les bolets satan. Il dit: - Quand j' pense qu'y a des andouilles qui vont manger ça, y a d' quoi s' marrer. Bon! J' me couche tôt, demain faut que j' me lève avant qu' la lune 17

se couche. Au matin du cinquième jour, le grand boss sortit du lit avant le lever du soleil. Pendant qu'il dormait, il avait rêvé des animaux. Alors il fit une petite tournée dans le coin en carburant du cervelet. Puis il dit: - M'y voilà! J' viens d'avoir l'idée du plus beau, les moineaux et les corbeaux, les renards et les fouines, les vaches avec leurs veaux, les chevaux et les chiens, les poux et les puces. Faut qu' ça galope et qu' ça saute! Aussitôt, toutes les bestioles commencèrent à courir, manger, copuler et mourir. En regardant la mer, le père gras-double se dit: - J'ai dû m' fouler le caberlot, j'ai oublié les poissons. Alors, il se gonfla les poumons et cria comme une bourrique: - J' veux manger du poisson tous les vendredis, c'est bon pour cerveau. Et il jeta des baquets de sardines dans la mer, et des merlans, maquereaux et langoustes, du gros et du fin, des beaux et des laids, gueules de raie, faces de crabe et tronches de bigorneau. A la minute même, tous les poissons qu'il venait d'inventer se jetèrent dans la saumure pour s'entredévorer. C'était un tel chahut que la mer se mit à déborder. Le patron en eut les ripatons mouillés. Il dit: - Un peu plus, c'était l' déluge! Faut que j'endigue l'eau, sinon les requins vont être soûls. Après, j'arrête les vagues, j'en ai plein ma hotte. Demain, j' dois être en forme pour faire mon dernier boulot. Il allongea les jambes sous un citronnier et fit une nuit de dix heures. Quand il ouvrit les yeux au matin de sa sixième journée, le grand inventeur était reposé. Il dit: - Je frais bien une petite belote pour me détendre avant d'attaquer mon dernier turbin. Mais y a pas d' joueur ici. Les gorilles et les chimpanzés, c'est bien gentil, mais ça sait pas jouer aux cartes. Pour le coup, il se sentait un peu seul. En se promenant le long d'une rivière, il vit sa hure dans l'eau et dit à son bonnet de coton: - J' suis encore pas mal malgré mes sept cent dix-sept ans. Si j' faisais on type à ma r'ssemblance ? On pourrait taper l' carton tous les deux. Aussitôt dit, aussitôt fait. n fit un homme qui lui ressemblait comme un fils, en plus jeune et plus beau, une poitrine d'armoire, des bras de boucher, des biceps comme ça, et poilu comme un singe. Une belle pièce! Ille laissa dormir car il était encore un peu trop flappi pour faire une partie. 18

Un peu plus, c'était l' déluge!

Le lendemain, le grand ingénieur se réveilla sous le soleil qui lui chauffait la couenne. - Aujourd'hui c'est dimanche, on bosse pas. Il alla voir le type qu'il avait fait la veille et qui écarquillait tout juste les yeux. - Salut, ça va comme tu veux? - Ça irait mieux si j'avais une femme pour préparer ma bouffe. - T'en auras toujours assez tôt pour te courir sur le pal'tot. Amène-toi! On va faire une belote. - Tout atout sans atout? - Comme tu voudras. 19

.1 Le Père la Tut e au travail.
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Aussitôt, ils alignèrent les parties où le gars perdait tous ses bigorneaux. Le grand chef avait un pot de pouliche! Il recevait tous les valets et tous les neufs. Le type ne touchait que des clopinettes. Il avait beau tricher, le boss lui rafla jusqu'à ses bretelles. Et plus il prenait la culotte, plus le vieux se fendait la pipe. Il en était abasourdi, le jeunot. Pour lui, c'était le début des ennuis. Comme histoire de Père la Tuile2, c'en avait été une fameuse. Le jeune mec en avait pris plein la tête. Il allait en rester sonné pour des jours et des années, lui, sa femme, ses enfants et toute sa descendance. Des millions d'années plus tard, après que la rivière d'Apance eut débordé et noyé deux cents sept boeufs, sans compter les cornantes et les veaux, et quatre-vingt-trois chevaux parmi les plus beaux, la grêle ravagea les vignes en juin, les fruitiers gelèrent le six mai et les pauvres gens furent bien contents de pouvoir manger des nèfles en buvant une piquette de coteau plutôt verte. Cette nouITiture de fortune donna des enflures à beaucoup d'hommes. Les uns gonflaient tellement du ventre qu'ils ne pouvaient plus voir leurs chausses. Les autres enflaient du dos et devenaient bossus ou bien s'allongeaient tant des jambes et des bras qu'ils ne pouvaient plus passer les huis des maisons et des granges et devaient dormir dehors, au risque d'avoir les poumons mités pour la vie. Les plus gonflés grossissaient tellement des bajoues qu'on pouvait remplir un baquet avec trois ou quatre. C'est d'eux que descendent justement les Bassignots, reconnaissables à ce qu'ils marchent les jambes en cerceaux depuis ces jours de misère. Le premier d'entre eux fut Kaniom, d'où nous avons le lieu-dit Chagnon, il engendra Charlamix dit Gaulatax qui eut Charlamus les Faucilles qui engendra un fils nommé Borbonum, époux de Damonae, qui eurent Bordamus le Vierge, surnommé le Balbinet sur ses vieux jours parce qu'il devenait simplet, ayant eu douze enfants dont Daemonus dit le Dache de qui descendit Nemrodus, chasseur de cochons sauvages au bois de la Laie, lequel engendra
2. Celui par qui arrive les "tuiles".

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Nemrod-le-Noir, qui finit sa vie dans une soue à Varennes et qui eut de Jeanne-la-Blanche Chasserot-Ia- Trompe appelé Cabot (parce qu'il hurlait comme tel) qui eut de Berthe de Coiffy Rouillet-Champigneul, mort empoisonné par une amanite phalloïde, alors qu'il venait d'engendrer par Marthe-IaRouge Pierre-Ie-Velu qui eut trois fils dont un nommé Ovon-Ie-Chauve de qui naquit par Marguerite Grassaillet, de Montcharvot Touillot-Ia-Laine (au lieu-dit le Foulon) qui eut Gnafron-Ie-Mince qui engendra de Blanche Painsec Gnafron-Ie-Goulafre de qui naquit Dambert-Ia-Chausse, inventeur des chausses à poulaine, lequel engendra Fiérabras-Ia- Trique, berger de Villars, qui eut de Bernadine Dumpt Fracasson dont naquit Francimon, dit le Doux, qui engendra Cornouillat-Ie-Branchu qui eut comme premier fils Gobe- Fumet (premier à fumer la viande dans l'âtre) lequel engendra Lambin-la-Flèche de qui descendit par la Veuve Belair de Coiffy Mâchavoine, porteur d'eau à Laneuvelle, qui eut Tranche-le-Marbre, qui fut syndic des tailleurs de pierre, lequel engendra Avalon-les-Tuiles, créateur du tarot et ami du roi Jola-Partouze, qui eut pour fils aîné Galtouse-Ia-Fonte, créateur du fourneau à quatre rondelles, de qui naquit par Marie-la-Transie Galapiat, surnommé l'Empifré, puis Piatinot dit l'Ardent-Terre qui engendra d'une veuve Belduche Tape-Fer, cloutier à la semaine, qui eut pour descendant mâle Ferraboeuf, encore appelé Mouchaboeuf, qui eut de Madeleine dite la Sarrasine de Coiffy Vide-Boutanche dit Lapipe, qui engendra de Sylve Forestier, originaire de Serqueux Teste-à- Vigne, dit Teste-à-Signe parce qu'il opinait facilement du bonnet. 22

C'est ce dernier qui fonda la branche Li Signus, étant porte-enseigne de Philippe-le-Mécréant, et dont descendirent Aldabert dit Boulet-Dieu ou le Prompt, manouvrier Arsène d'Aubigny qui eut de sa femme Anne, de Bourmont-la-Côte Florimond, dit le Billon, manouvrier Nestor dit l'Ecu (peut-être parce qu'il en avait un ou qu'il le portait à la guerre de Philippe-le-Mauvais), surnommé Peute-Bête dont naquit Mammès, sobriquets Foule-à-Cuve et Pied-de- Vigne qui eut de Françoise Heurtebise née à Bourbonne François dit le Pâle, charbonnier de son état au Bois des Epinées, lequel engendra de Marguerite Torcheboeuf Jacques surnommé le Pied-Tord, manouvrier, qui eut de la Veuve Viardot, fileuse de chanvre à Bourbonne Albert surnommé l'Alambic de qui descendit par une fille Gevrée, à Bourbonne Albert dit Tord-Boyaux, qui fut tambourineur de ville et qui engendra de Flore Bouteille dite la Tremblante Gustave-la-Chope, surnommé Gustin et Nez-Bleu Nicolas alias le Lorrain, tambour du comte Mathieu d'Aigremont, le Sauvage, lequel engendra toute la lignée Le Signe puis Lesigne, Nicolas, Françoué I, François II, François III, puis Antoine (inventeur du loucherbem, jargon des bouchers), Auguste I et Auguste II et leurs descendants. On les présentera en détail par la suite, car nos documents sont plus précis que pour ceux qui précèdent. Sans préjuger de ce que feront les descendants et dantes du siècle 2000. Car il arrive à trop de devins et magiciens de métier de faire de lourdes erreurs. A preuve, l'astrologue qui prédit à Louis XI qu'il mourrait trois jours après lui, alors qu'il vécut vingt ans de plus bien sonnés. Avez-vous bien tout compris? Sinon, versez-vous un verre de vin blanc sec dans la gargouille, essuyez-vous la moustache et le nez si vous les avez mouillés, et puis écarquillez les yeux deux bonnes fois. Si vous ne comprenez toujours pas, remettez ça jus-qu'à ce que la semelle de vos souliers épaississe d'environ un pied à votre pointure, ou alors téléphonez chez moi. Il y a toujours quelqu'un pour répondre. 23

2. La période

gallo-romaine.

Passent les siècles, passent les millénaires, ni les hommes ni les femmes ne reviennent, ni leur amours et ni leurs peines. Les tribus d'hommes de couleur s'entraident, pas de survie sans altruisme obligé. Et puis ils ont commencé à se battre et combattre, de tribu à tribu, clan à clan, ethnies contre ethnies, peuples à peuples affrontés, la vague de guerre enfle entre les continents, les blacks, les blancs, les roses, les jaunes, les riches, les pauvres, les légendes de religion. Sumériens inventeurs de l'écriture, Egyptiens écrivains de la pierre qui parle, Assyriens en Babylonie, Crétois rouliers des mers, chez qui la femme était chantée, peinte et respectée. Gens de Phénicie, Tyr et Sidon, Israël, livre testament, nomades enfin fixés, rois, juges, prophètes. Hittites, Lydiens d'Asie la Mineure, batteurs de monnaie, puis c'est le déclin, tout passe, tout va aux vents, Crésus comme Solon, poudre poussiére aux siroccos des déserts. Grandit la Perse sous Alexandre-le-Maous et puis s'effondre épuisée, les anciens dieux disparaissent, d'autres naissent, inventés par les hommes, leurs espoirs et fantaisies. Voilà les Grecs, montagnes et plaines aux oliviers, la mer, ses îles, le vieil Homère à chanter Troie et le voyage d'Ulysse à travers Méditerranée, cités classiques, patriciens et plébéiens, esclaves et maîtres, princes et peuples, Sparte figée, Athènes ouverte, dieux à passions sous Périclès, essor reflux déclin, fléaux de guerre, tout passe, tout lasse, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, philosophes, médecins, écrivains, savants et mathématiciens. Rome et Romains, César en Gaule, les celtes travaillent bois, pierre et métaux. Ils sont à ce lieu où les eaux chaudes sourdent, où ils se baignent et louent les nombreuses divinités des eaux curatives, la déesse Sulis et les nymphes aquatiques on Damona avec son compagnon Borvo. Les celtes ne sont pas les barbares qu'on a prétendus, ils ont leur civilisation et sculpent en style libre, dans les deux ou trois dimensions. Ils ont le culte de la tête humaine qui représente pour eux la demeure de l'âme, de la vie et de la divinité, et qu'ils sculptent dans la pierre, le bronze ou l'or. Les Romains arrivent quelques décennies avant JésusChrist, ils forgent le fer et apportent leurs techniques et 24

façons de vivre à Lindesina, cité des lingons, où ils créent au 1° siècle des bains en pierres taillées scellées par le mortier, à partir d'un puisard situé dans le val de Borne autour d'une place dallée et une cité réputée avec un temple aux divinités thermales. Ses parties hautes sont elles aussi habitées dès cette époque. Le moment vient de dire l'histoire de Bourbonne où l'on s'est baigné très tôt. Après bien des querelles sur l'origine du mot, au cours des XIXO et XXo siècles, on est aujourd'hui d'accord pour le faire remonter aux hommages ancestraux au dieu Borvo, divinité des sources et thermes chauds. La ville est dénommée ainsi dès l'époque gauloise, puis gallo-romaine, à cause de la présence dans son soussol d'eaux chaudes, minérales, effervescentes et bienfaisantes. L'ancien irlandais berbaim Ge bous), le gallois bervi, le breton birvi (bouillir) permettent de restituer un celte *borvo (je bous), auquel se rattache ainsi le nom du dieu gaulois, Borvo ou Bormo qui présidait aux sources thermales. En attestent les inscriptions trouvées à Bourbon-Lancy (aquœ bormonis (IYo s.), Burbine (Ylllo s.) à Bourbon-l'Archambault, Borbona (IXOs.) à Bourbonne-les-Bains. Ces mots renvoient peu ou prou à l'image du bouillonnement des sources chaudes. Celle de boue (bains de boue thermale) ne lui est associée que postérieurement (si elle l'est), car le phonétisme de borbe, bourbe suppose un *borva (latin médiéval borba (1145). Après l'apparition en français de boue, l'influence du mot a pu jouer. Puis l'évolution à partir de Borbona s'est faite assez sim-plement en Bourbona > Bourbonne. Telles sont les lumières que nous apporte l'érudition lexicale la plus récente. Bourbonne-les-Bains (Bugesles-Eaux pendant la Révolution, peu de temps aussi Bourbonne-Les-Eaux, et à nouveau les-Bains) est donc issu du bouillonnement des eaux du sous-sol, utilisées par les Gaulois, les Gallo-Romains, puis, après un long intervalle au cours des grandes invasions, par l'époque moderne et contemporaine.

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DEa. APOL LINI. BaRBON ET . DAMONlE C. DAMINIVS FEROX. CIVIS LINGONUS EX VOTa

Au dieu Apollon Borvon et à Damona C. Daminius Ferox. Citoyen lingon ex voto

Inscription trouvée en 1833 à Bourbonne-Ies- Bains dans les décombres d'une maison de la Grand' Rue, après l'incendie de 1832. Elle assimile Borvo à Apollon. L'ex-voto est signé Daminius, citoyen lingon, du pays gaulois des Lingons.

1~ ~J~go Tête votive celte trouvée en 1977 par Paul Krautter, après la démolition de l'ancien établissement thermal. Dessin d'Ida Krautter-Kuntz. 26

Des fouilles scientifiques dans le site sous-jacent aux thermes, si elles avaient été faites au moment propic.e avec l'aide du ministère des affaires culturelles, comme ç' avait été proposé au moment de la démolition des anciens thermes, auraient sans doute mis au jour plus de trésors archéologiques celtes et gallo-romains qu'il n'en a pu être retrouvés et conservés. Dommage que la ville, qui afficha alors une belle imprévoyanc.e en négligeant c.e passé, en ait jugé autrement.

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3. Le Moyen-Âge Après l'époque gallo-romaine, dès le milieu du 111°siècle, la ville doit compter avec l'Europe centrale et l'Asie. Des cavaliers déferlent de l'est et du nord, Francs, Alamans, Vandales, Burgondes et Huns, sur les pays de la Gaule romane, pillant et incendiant Bourbonne. Les paysans se terrent dans les bois. Les sources de Borbona sont abandonnées aux animaux. Les gens survivent de cueillette, de chasse, mangent herbes, baies et cochons sauvages. Sauvages aussi les guerriers. Ce qui fut à toi passe à moi, tes biens, ta femme et tes enfants. Bourbonne, dont les thermes avaient été célèbres, n'est plus au Vllo siècle qu'un hameau de quelques cabanes. Le tableau reprend forme sous les rois mérovingiens qui se succèdent à la tête des royaumes du temps, menacés par les Arabes à partir du VlllO siècle, puis plus stables sous Charlemagne, de la fin de ce siècle jusqu'à 814. L'empereur institue les comtes de Champagne, les ducs de Lorraine et de Bourgogne. Puis l'empire se désagrège laissant le pouvoir aux seigneurs et à l'église, pour aboutir à une fragmentation d'où naîtra la féodalité, ses fiefs et ses châtellenies mais aussi les communautés de paysans libres ou non, solidaires face aux redevances à verser au seigneur, en nature et en argent. Se fondent aussi les premiers monastères. C'est le temps où la féodalité se constitue en seigneuries et fortiresses champêtres, dont les murs sont relevés, à Bourbonne, Coiffy, Aigremont ou Montigny. Sous les règnes de Philippe Auguste (1180-1223) et de Louis IX (1226-1270), Bourbonne appartient à la Bourgogne par le pouvoir temporel, à l'évêque de Besançon par celui du clergé. Parallèlement, les corporations se sont organisées dans les villes, mmÎres de jurande à leur tête (origine de la bourgeoisie), qui dirigent les compagnons, et créent des "communes" obtenant des chartes de franchise définissant leurs droits face aux seigneurs et au clergé. Les moulins à vent et à eau se développent, et les défrichements qui permettront la mise en valeur du sol, avec l'invention de la charrue à versoir. La main-d'oeuvre augmente et se diversifie à la campagne et dans les ateliers, ainsi que les ordres religieux, notamment celui de Cîteaux qui fonde l'abbaye de 28

Morimond au XIIo siècle, ou celui des bénédictins aux prieurés de Bourbonne, Serqueux, Coiffy, Amoncourt, Enfonvelle. Les villes et bourgs redoublent d'efforts face aux seigneurs et obtiennent de fixer en commun impôts et corvées et d'arracher les serfs à leur condition. Elles s'appuient aussi sur le pouvoir royal. Bourbonne passe ainsi, à la fin du "beau XIIIOsiècle", sous le comte de Champagne, dont les possessions sont rattachées au domaine du roi. C'est le temps des croisades, des chansons de geste, des poètes qui chantent, tant en pays d'oc qu'en oïl, les amours courtoises des chevaliers, dont se gaussent les bourgeois des villes. Les vilains (du latin médiéval villanus, habitant des campagnes) sont méprisés. Ce sont eux pourtant qui créent les richesses de toute nature, qui défrichent, labourent, plantent, récoltent, travaillent pour les gens de la ville, du clergé et du château. Chrétien de Troyes, au XIIo siècle, voit encore le vilain à peine sorti de l'animalité. On peut en juger par ce texte extrait du Chevalier au Lion. Un héros, en quête d'aventures "merveilleuses", en rencontre un sur son chemin. Fragment traduit de l'ancien français.
Je m'aprocliai vers {e vi{ain Si vi qu 'i{ ot grosse teste P{us que roncins ne autre beste Clievos mescliiez et front pe{é...

Je m'approchai vers le vilain, et vis qu'il avait grosse tête plus que roncin3 ni autre bête. Cheveux maigres et front pelé large de beaucoup plus d'un pied. Des oreilles velues et grandes telles que ceux d'une éléphante. Sourcils épais, visage plat des yeux de chouette, un nez de chat la bouche fendue comme un loup crocs d' sanglier, pointus et roux, barbe noire, moustache torse, et le menton soudé au torse longue échine torte et bossue. Appuyé sur une massue, vêtu de robe si étrange
3. Cheval de trait.

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qu'il n'avait ni linge ni lange4. Mais à son cou sont attachés les cuirs depuis peu écorchés de deux bœufs ou de deux taureaux. Le vilain bondit aussitôt qu'il me voit vers lui approcher. Je ne sais s'il m'allait toucher ni ce qu'il voulait entreprendre, mais m'apprêtais à me défendre. fi me regarde et ne dit mot ni plus ni moins qu'un bestiau. Je croyais que sa raison n'eut ou bien que parler il ne sut. Toutefois, tant je m'enhardis que je lui lance: - Va et me dis si tu es ou non chose bonne. Il me répond: - Je suis un homme! - Quel homme es-tu? - Tel que tu vois, je ne suis autre nulle fois. - Que fais-tu ici? - Là je reste et garde par ce bois les bêtes.
- Garde? Par Saint Pierre à Rome!

Elles n'ont jamais connu d'homme. Je ne crois qu'en plaine ou bocage on puiss' garder bêtes sauvages ni même ailleurs. Par nulle chose ne sont liées ou bien encloses. - Moi, je commande à celles-ci. Jamais ne sortiront d'ici. - Comment fais-tu? Dis-le pour voir! - Pas un' qui n'ose se mouvoir sitôt qu'elles me voient venir. Car, quand j'en peux une tenir par les cornes avec mes poings dur et fort je la tiens si bien que les autres de peur en tremblent et tout autour de moi s'assemblent comme pour grâce me crier. Mais nul ne pourrait s' y fier hors moi. Personne ne s'est mis entre elles qui ne soit occis.
4. Le paysan porte alors la robe, sans "sous-vêtements". 30

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En développant la présence de la monarchie dans le royaume, les rois affaiblissent le pouvoir féodal. Philippe le Bel (1285-1314) renforce encore celui du roi, qui doit faire face aux prétentions des ducs de Bourgogne et de Lorraine, puis des Plantagenet d'Angleterre durant la guerre dite de Cent Ans (1328-1453), entrecoupée de trêves mais qui entraîne la dévastation du Bassigny et de Bourbonne, rendue plus terrible encore par le fléau de la peste noire en 1348. Elle reviendra alors tous les dix ans, emportant un habitant sur trois et provoquant un déclin démographique qui s'était déjà esquissé auparavant. Philippe-le-Bel, devant le mécontentement des trois "ordres", dû à l'institution d'une taille (impôt) sur les paysans, de décimes sur le clergé et à la dévaluation de la monnaie, doit convoquer en 1314 les premiers Etats Généraux du royaume réunissant les représentants de la noblesse, du clergé et des "roturiers". Cette levée de boucliers conduira ses successeurs à admettre que les officiers royaux n'interviennent plus autant dans les prérogatives de la noblesse et du clergé et à supprimer la taille levée pour l'entretien de l'armée. Sur la seigneurie de Bourbonne règnent les Choiseul, qui lèvent des tailles seigneuriales annuelles, sur les terres, le bétail de trait, les marchandises, ont droit de justice et de corvée. Mais ce sont les clergés de l'abbaye cistercienne de Morimond, et à Bourbonne, de l'hôpital Saint-Antoine créé pour les malades atteints du 111£ll ardents (dû à l'ergot de des seigle, sans qu'on le sache alors) et du Prieuré de Plein Mont, qui agrandissent le plus leurs biens de concessions faites par les Choiseul. Si bien que les moines jouiront de tous les droits d'usage dans le pays de Bourbonne, forêts, rivières, prés, champs, vignes, jardins, essarts, pressoirs et moulin, ce qui ne va pas sans heurts avec les paysans surchargés de dîmes. La seigneurie est donc largement amputée au profit des ordres monastiques. Dès le XIIIo siècle, des voix bourgeoises critiques s'élèvent pour railler seigneurs et clergé. Extraordinaire
audience populaire que celle du R0111£lnde Renart, si célèbre

dans ses versions successives que le nom goupil est supplanté par celui de Renart, écrit ensuite renard. Renart y est perpétuellement tourmenté par la faim, qu'il cherche à satisfaire aux dépens des autres, seigneurs et moines. Voici un premier tour du compère, on y sent l'auteur proche des 32

choses de la campagne. On a un peu modernisé ce texte du XIIIo, espérant lui conserver sa verdeur. C'était un peu avant Noël, quand on met les jambons au sel. Le ciel était clair et étoilé et le vivier où Ysengrin devait pêcher si gelé qu'on pouvait danser sur la glace. Il y avait juste un trou fait par les vilains qui menaient là leur bétail boire. A côté, un seau abandonné. Renart arrive tout joyeux et lorgne compère Ysengrin. - Seigneur, dit-il, venez ici, il y a beaucoup de poisson. Voici l'engin dont nous pêchons les anguilles, les barbeaux, et tous les poissons bons et beaux. Ysengrin répond aussitôt: - Frère Renart, prenez le seau et nouez-le à ma queue. Renart le prend, lui,lie aussi bien qu' il le peut, et jette le seau à l'eau. - Frangin, il faut à c't' heure rester tranquille pour laisser venir les poissons. Alors il se couche dans un buisson, met le museau entre les pattes et surveille ce qu'Ysengrin va faire sur la glace. Le seau déjà, s'emplit de glaçons. L'eau continue à geler et enserre la queue qui est bientôt prise par la glace. Alors Ysengrin veut tirer du derrière. Il essaie de toutes les manières, pas moyen de lever ses arrières. Quand l'aube pointe, Renart crie à Ysengrin de se relever. - Frèrot, c'est assez pêché, filons, doux ami, on a pris assez de poissons. Ysengrin s'écrie: - Renart, y en a une floppée. J'en ai tellement pêché que je ne peux pas lever mon derrière. Renart se met alors à rire et se moque du loup sans dissimuler davantage. - Qui trop barbote mal étreint, mon p'tit pote. La nuit revient, puis le jour. Le matin se lève sur les chemins blancs de neige. Messire Constant des Granges, un riche bourgeois qui habite au bord de l'eau, arrive avec tous ses gens discutant et s'amusant joyeusement. Constant prend sa trompe, appelle ses chiens et commande qu'on selle les chevaux. Renart l'entend, se sauve et se cache dans son terrier. Ysengrin se tortille et joue du postérieur, peu s'en faut qu'il n'y laisse sa peau. Et voilà qu'un valet arrive par là, 33

ses deux chiens en laisse. Il a reconnu Ysengrin sur la glace, à son crâne tout pelé, et se met à hurler: - Ho! Au loup! Au loup! Ah! la charogne! Les chasseurs, quand ils l'entendent, sortent des maisons avec les mâtins. Ysengrin se voit dans le pétrin, car Constant des Granges arrive sur son cheval, à bride abattue, braillant comme un âne : - Laissez courir! Lâchez les chiens! Les chasseurs excitent les chiens, la meute accule y sengrin, tout son poil hérissé. Il résiste aux chiens, ses dents mordent vilainement, mais il ne peut guère lutter contre tous. Messire des Granges sort son épée, approche du loup pour bien lui asséner son coup. Sur la glace, il vient à lui et l'attaque par derrière. Mais le coup rate et Constant s'étale sur la glace. Il se remet sur ses jambes, veut l' atteindre à la tête, mais l'épée frappe la queue qu'elle coupe au ras du croupion. Ysengrin qui l'a bien senti fait un saut de côté puis, enragé contre les chiens qui lui mordent les cuisses, il se sauve à toute allure. Sa queue est restée dans la glace. Il en est bien marri, peu s'en faut que le coeur ne lui crève de rage. Lorsqu'enfin les chiens sont fatigués, il leur file entre les pattes et fonce sur le bois, en forçant le train tant qu'il peut. Alors il se jure qu'il aura sa revanche et que Renart se sera plus jamais son ami chevalier5.

5. Satire des seigneurs sans foi ni loi, de leurs querelles et mauvais coups. 34

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La pêche d' Y sengrin.

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